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Raoul Henri Clément Auguste Antoine Marquis,
né le 28 septembre 1863 et mort le 31 juillet 1934.
Le "Voyage de cinq Américains dans les planètes" d'Henry de Griffigny décrit un projet "scientifique et pratique" de voyager autour de Mars. On est témoin des efforts de mettre ensemble les ressources intellectuelles, mécaniques et financières pour cet essai, des problèmes qui s'élèvent et des questions qui se posent pour le réaliser. Comment s'échapper de la gravité de notre planète natale? Quels calculs faut-il faire pour l'aller et retour d'une planète lointaine? Comment vivre pendant le voyage? Deux de nos personnages, un mécanicien et un astronome, essaient de nous donner des explications.
Le ton mêle curiosité scientifique et émerveillement, et l'ensemble tend à présenter l'exploration spatiale comme une aventure à la fois concrète (le déplacement, les risques) et symbolique (la découverte de l'altérité). de Graffigny a écrit ce roman peu d'années après la Première Guerre mondiale. Il reflète non seulement nos élans mais nos défauts. Dans un monde plus moderne et pessimiste, il se demande si ces faiblesses ne sont pas aussi universelles parmi les êtres que nous rencontrerons un jour dans l'espace que chez nous aujourd'hui. Si nous ne pouvions pas nous comprendre et nous entendre sur la Terre, pourquoi nous attendrions-nous à trouver mieux ailleurs?
Le roman scientifique «Voyage de cinq Américains dans les planètes» touche à un sujet des plus passionnants. L'établissement des relations entre notre terre et la planète Mars a fait l'objet d'études intéressantes qui, malheureusement, ne nous ont donné jusqu'à présent aucun résultat positif.
M. H. de Graffigny, à qui l'on doit tant d'ouvrages remarquables de vulgarisation scientifique, où l'auteur a réussi en même temps à devenir un véritable précurseur de maintes trouvailles couronnées de succès, avait au sujet des communications interplanétaires quelques idées personnelles qu'il émit dans une étude publiée dans la Revue Mondiale au commencement de 1914.
Elles furent chaleureusement commentées aussi bien en France qu'à l'étranger.
Visiblement inspirés par ses suggestions, des savants et ingénieurs américains avaient à plusieurs reprises lancé le projet d'expédier des émissaires dans la planète Mars, mais ils n'ont jamais réussi à nous donner la description d'une machine propice.
Rappelons par contre que M. de Graffigny avait déjà établi un plan conçu d'une façon originale.
Il s'agissait d'un véhicule astral devant fonctionner dans des conditions particulières.
Le projet développé dans «Voyage de cinq Américains dans les planètes» est troublant en ce sens qu'il paraît être réalisable.
L'auteur avait déjà manifesté ces préoccupations dans un roman; «De la Terre aux Etoiles», publié en 1882.
Quel que soit le résultat de cette tentative aussi curieuse que grandiose, les lecteurs suivront sans doute avec une curiosité sympathique cet essai de solution d'un problème que l'humanité de demain réussira peut-être à réaliser.
Jean Finot,
Directeur-Fondateur de la Revue Mondiale.
jour-là, le 2 septembre 1920 pour préciser, une animation inusitée régnait tout le long du quai Lincoln bordant la rivière la Lackawanna, qui traverse dans sa plus grande largeur la cité industrielle et commerciale de Scranton, en Pensylvanie (U. S. A.). Des groupes nombreux circulaient en causant avec vivacité, tout en se dirigeant vers de vastes bâtiments de construction toute récente, séparés de la chaussée par des grilles monumentales aux lances dorées et ayant l'apparence d'écoles.
Soudain, deux hommes qui arrivaient de directions opposées s'arrêtèrent en face l'un de l'autre et, d'une même impulsion, se tendirent la main.
— Tiens, ce cher Matthews, dit le premier, un jeune homme brun, au regard franc et à l'aspect sympathique.
— Moi-même, Mr Proctor, répondit l'autre, vrai type de l'Américain du Nord, avec son torse athlétique et sa lèvre rasée, en répondant à la pression de la main offerte.
— Inutile de vous demander, reprit celui qui portait le nom de Proctor, ce qui vous attire en ce jour en cette intéressante ville de Scranton. En votre qualité de reporter du New-York Advertiser, vous venez assister à l'inauguration du nouvel établissement d'instruction créé grâce à la munificence du richissime Nathaniel Tyson?
— Comme vous-même êtes là afin de donner un compte rendu de la cérémonie, puisque vous faites fonction de rédacteur du journal de cette localité, n'est-il pas vrai?
— En effet.
— Eh bien! je suis heureux de vous rencontrer, mon jeune confrère, et je m'autoriserai de notre ancienne camaraderie dans les bureaux du Sun de Philadelphie, où nous avons fait connaissance, pour vous prier de me documenter quelque peu, vous qui habitez Scranton depuis deux ans.
— Rien de plus facile, mon cher Matthews, car je connais pas mal de monde depuis que je réside en cette ville. Allons donc prendre nos places afin d'assister au défilé.
— Je vous suis, et à charge de revanche dans une circonstance analogue, vous savez!
— Oh! je n'en doute pas, Mr Matthews. Suivez-moi donc.
Les deux hommes franchirent, en même temps que de nombreux groupes, les portes largement ouvertes donnant accès dans la cour sablée entourant les bâtiments et pénétrèrent à l'intérieur d'une immense salle, évidemment destinée à recevoir les élèves de l'établissement pour des conférences. Entre les hautes fenêtres versant un jour intense à l'intérieur, flottaient de nombreux drapeaux étoiles aux couleurs de l'Union. Une vaste scène, encadrée de lourdes draperies de velours vert foncé, se dressait à l'extrémité de la salle, déjà en grande partie occupée par un public choisi.
Le jeune Proctor, suivi de son confrère new-yorkais, avait gagné l'emplacement réservé aux membres de la presse. Déjà la scène se garnissait de personnages à qui étaient réservés de luxueux fauteuils, disposés en arc de cercle à droite et à gauche d'une table centrale, et le journaliste les nommait à mesure à Mr Matthews.
— Les premiers à gauche, expliquait-il, sont les membres du Comité de direction et de surveillance du nouvel Institut.
— Qui est ce grand individu, aux épaules larges comme celles d'un docker, à côté de qui vient de s'asseoir cette belle jeune fille?
— Mr Daniel Fairchild, ingénieur en chef des forges et fonderies de Fire-Lake, dans la banlieue de Scranton, avec sa fille unique, Miss Jessie Fairchild.
— Bien, je note. Et ce jeune homme qui s'incline devant eux?
— Allan Sullivan Tyson, le fils du principal donateur à qui est due la fondation du présent établissement.
— Je sais. Nat Tyson est l'heureux créateur des ateliers métallurgiques de Simpson-River, et l'on assure qu'au cours de la grande guerre, il n'a pas réalisé moins d'un demi-milliard de dollars de bénéfices dans la fourniture de matériel pour l'armée et la marine.
— Il était déjà dans une très haute situation de fortune auparavant, et la preuve c'est que sa souscription date d'avant l'époque dont vous parlez.
— Oui, il a fait mieux encore que Thaw en 1860, pour la Western University of Pensylvania.
— Que voulez-vous dire?
— Vous êtes évidemment trop jeune pour vous souvenir de cette histoire qui a fait pas mal de bruit en son temps. Sachez donc que les habitants de Pittsburg avaient répondu à une souscription ouverte pour élever un observatoire à Alleghany. Avant que les constructions fussent terminées, les dépenses dépassaient déjà considérablement le montant des sommes recueillies. L'établissement allait être saisi et vendu pour payer les créanciers, quand William Thaw intervint, paya les quarante mille dollars déjà dus et presque autant encore pour l'achèvement des travaux et notamment d'une grande lunette astronomique de treize pouces d'ouverture, grâce à laquelle le professeur Eangley put faire plus tard d'intéressantes observations. Cela fait, il offrit l'établissement en cadeau à la ville de Pittsburg avec une rente pour l'entretien.
— Nat Tyson a été plus généreux encore. Il a versé, paraît-il, cinq cent mille dollars. Aussi est-il juste que cette école nouvelle porte son nom... Ah! voici le speaker, le professeur Flyrock, le célèbre astronome d'Hamilton Observatory que l'on a choisi comme directeur de l'Institut.
De brouhaha s'apaisait peu à peu. L,es invités s'étaient casés, la scène garnie de personnages graves, parmi lesquels quelques costumes féminins, le haut personnel de la fondation. Enfin les lustres électriques braisillèrent, appliques et torchères fournirent une brillante illumination qui emplit la salle de clarté.
De silence s'étant établi, le personnage désigné par le journaliste comme étant le professeur Flyrock se leva et prit la parole. Aussitôt les stylographes sortirent des poches et les reporters se préparèrent à sténographier son discours.
Le savant, un homme d'une cinquantaine d'années, dont la chevelure drue commençait à s'argenter aux tempes, s'avança sur le devant de la scène; puis, après avoir méthodiquement essuyé les verres de ses lunettes, larges comme des hublots de navire, et qu'il assura ensuite d'un geste brusque sur l'arête de son nez long et mince, il commença en ces termes:
«Mesdames et Messieurs,
«Veuillez me permettre, en premier lieu, de vous remercier de l'empressement que vous avez mis à répondre à l'invitation du Comité de direction du nouvel établissement scientifique que nous inaugurons aujourd'hui. Merci pour notre oeuvre. Votre présence prouve l'intérêt que toutes les intelligences, tous les esprits cultivés de notre pays prennent au développement d'études propres à conduire à des progrès dont l'Amérique et la civilisation pourront profiter...»
Cet exorde fut accueilli par un murmure sympathique. L'orateur raffermit sa voix et continua:
«Je suis certain d'être ici l'interprète de tous; du Comité de surveillance et de direction de l'Ecole, de son personnel ainsi que des habitants de notre belle ville de Scranton, accourus en si grand nombre, pour exprimer toute l'admiration, toute la reconnaissance que mérite sans conteste la générosité éclairée du grand industriel dont le nom est sur toutes les lèvres, et à qui l'on doit non seulement l'érection de ces vastes bâtiments, mais encore l'aménagement de nos laboratoires, de nos salles de travail et l'achat d'appareils coûteux: Mr Nathaniel Tyson...»
A l'énoncé de ce nom, un tonnerre d'applaudissements couvrit la voix du professeur, qui dut s'interrompre, et tous les yeux se tournèrent vers le jeune Allan assis modestement au deuxième rang des fauteuils, un peu en arrière de l'ingénieur Fairchild. Lorsque le calme fut enfin revenu, Mr Flyrock reprit le fil de son discours.
«On peut penser, mesdames et messieurs, que la science ne détruira jamais le mystère métaphysique, celui qui porte, non seulement sur les lois inconnues, mais sur l'essence même de la réalité. Ce ne sont pas seulement les sciences: l'astronomie, la physique, la chimie qui parlent puissamment à l'imagination; les sciences les plus abstraites, les mathématiques ne font pas autre chose et l'on peut dire qu'elles créent un monde idéal sans limites. La science, a dit Coleridge, est comme une lampe dans la nuit, qui, de siècle en siècle, jette ses rayons un peu plus loin dans le mystère, mais qui, à mesure qu'elle éclaire davantage une sphère plus élargie, fait paraître encore plus profonde l'obscurité de l'infini. Des savants comme Kepler, Pascal, Newton avaient des tempéraments de poètes. Actuellement, malgré les énormes progrès matériels réalisés, nous ne sommes pas satisfaits. A mesure que nos besoins matériels sont contentés, nous recherchons autre chose. Les uns disent que c'est être semblables à l'enfant qui demande la lune, mais d'autres croient y voir l'éveil et l'aspiration de nos âmes. Il est un vide que le matérialisme ne saurait combler; il n'y a pas de limite à notre course, et c'est de la science que nous avons le plus à espérer pour l'avenir. En ce qui concerne l'infiniment grand, je dirai avec notre célèbre Poë que notre Terre ne doit pas être considérée comme une individualité, mais dans ses rapports planétaires. De ce point de vue général un homme devient l'humanité et l'humanité un membre de la famille cosmique des intelligences. La condition de l'homme est donc littéralement cosmopolite: c'est un habitant de l'Univers. Les hommes passent, nous ne vivons que quelques jours, mais les idées restent. La grandeur de l'homme ne consiste ni dans les titres retentissants, ni dans les dons plus ou moins aveugles de la fortune, mais seulement dans la valeur intellectuelle et morale. Le premier bien est de savoir penser, et nous nous conformerons à ces idées fondamentales dans cet Etablissement d'études...»
L'orateur fit une pause pour reprendre haleine et après un instant, il poursuivit avec une animation croissante:
«Le Tysonian Institute n'est pas une école, mais un vaste laboratoire de recherches créé dans le but d'élucider une foule de problèmes du plus haut intérêt et dont l'Amérique et l'humanité profiteront. Dans le domaine de l'infiniment petit comme de l'infiniment grand, un champ immense s'ouvre à nos investigations. La matière est le réservoir d'une énergie formidable que les atomes, mondes encore fermés aux actions extérieures, gardent en leur sein et ne laissent entrevoir que dans les phénomènes de la radioactivité. Un premier but que nous nous efforcerons d'atteindre, sera donc de pénétrer le mystère de la constitution intime de l'atome, et nous pouvons espérer que le grand électro-aimant dont nous allons disposer nous permettra des découvertes inattendues en cet ordre d'idées. En ce qui concerne l'infiniment grand, des méthodes nouvelles d'analyse spectrale, poursuivies à l'aide d'appareils perfectionnés, nous permettront d'aller plus avant dans l'étude de l'agencement de l'univers visible, cet univers sidéral qui déploie dans l'immensité une variété infinie devant laquelle l'imagination la plus audacieuse n'est qu'un rêve inconsistant. Que nous révélera, dans un avenir prochain, l'astrophotographie de l'invisible? Tous les espoirs sont permis en cet ordre d'idées. Certes, ne nous faisons pas illusion, bien des siècles s'écouleront encore, sans aucun doute, avant que l'habitant de la planète terrestre puisse entrer en communication avec les humanités peuplant les autres terres du ciel, mais si un jour vient où, par un procédé quelconque, cette communication devient possible, ce sera l'événement le plus prodigieux de toute l'histoire de notre monde...»
— Pardon (excuse me), monsieur le Professeur, interrompit une voix claire dans le silence attentif de l'auditoire, mais ce problème est résolu. Je vous affirme qu'il est possible de se rendre maintenant dans une planète... et d'en revenir!...
La phrase lancée dans le silence gardé par l'auditoire avait suscité une émotion générale. Une rumeur parcourut les rangs serrés des invités du Tysonian Institute et toutes les têtes se tournèrent vers l'interrupteur qui s'était levé et promenait un regard assuré sur l'assistance. La surprise n'était pas moins grande sur la scène. Allan Tyson s'était redressé sur son fauteuil et interrogeait avec vivacité ses voisins. Le professeur Flyrock, un instant dérouté par l'interruption, ne tarda pas à reconquérir son sang-froid. S'avançant au bord de la scène, il prononça:
— Si, comme j'aime à le supposer, monsieur, votre affirmation est basée sur des données sérieuses, je suis certain d'être l'interprète de toutes les personnes réunies dans cette enceinte, en vous priant de vous expliquer plus nettement...
— Je suis à votre disposition, répliqua aussitôt l'inconnu, un jeune homme qui ne paraissait pas avoir atteint encore la trentaine. Toutefois, je vous préviens, monsieur le Professeur, que ce sera un peu long...
L'astronome se concerta un instant avec les «associate directors» de l'établissement, puis conclut:
— Dans ces conditions, nous allons reprendre et terminer le programme de cette cérémonie d'inauguration. Et aussitôt la visite achevée, le Comité aura le plaisir d'écouter vos explications.
Le jeune homme baissa la tête en signe d'assentiment, puis se rassit tranquillement.
L'émoi causé par son intervention imprévue se calma peu à peu et l'orateur put finir son discours, dont la péroraison fut accueillie par des applaudissements unanimes.
Mr Matthews, le reporter new-yorkais, s'était penché vers son jeune collègue du périodique de Scranton.
— Est-ce un illuminé ou un fou, ce boy, lui murmura-t-il à l'oreille. Le connaissez-vous?
— Ma foi non, je n'ai jamais remarqué cet individu.
— Peut-être a-t-il cependant une idée originale. C'est possible, après tout. Aussi vais-je demander à assister à son audition.
— Chut! chut!... firent quelques voisins du journaliste.
Le professeur concluait à ce moment:
«Oui, mesdames et messieurs, je le répète en terminant, tous nos efforts, dans cet Etablissement supérieurement outillé en vue des recherches scientifiques sur les sujets les plus abstraits, se porteront sur les moyens d'arracher à la nature quelques-uns des secrets qu'elle conserve opiniâtrement. Et mon dernier mot sera pour remercier encore les hautes personnalités dont l'aide désintéressée nous a permis d'édifier cet Institut qui fera, nous l'espérons, honneur à notre pays grâce aux conquêtes sur l'inconnu que son outillage donnera la possibilité de réaliser!»
Des applaudissements unanimes et répétés saluèrent ces paroles et tout le monde se leva pour effectuer, à la suite du Comité de direction, la visite des salles de travail et des laboratoires.
— C'est égal, déclara le fils du milliardaire, fondateur de l'Institut, en s'adressant à son voisin l'ingénieur Fairchild, je suis curieux d'entendre les explications de l'interrupteur de tout à l'heure; pensez-vous qu'il puisse y avoir quelque chose de réel dans ce que ce jeune homme a avancé?
Mr Fairchild passa sa main sur son menton d'un air dubitatif.
— Quitter la Terre pour aller visiter la Lune ou une autre planète?... Ma foi, je n'ai jamais songé à approfondir la question. Ce n'est pas de mon ressort. C'est au professeur Flyrock qu'il faudrait vous adresser pour avoir une réponse... Mais un peu de patience, nous allons savoir à quoi nous en tenir. Cela vous intéresse?
— Je l'avoue. L'humanité ne me paraît pas destinée éternellement à ramper sur la terre et il me semble que ses destinées sont plus hautes. Tout rêve conçu par l'homme doit pouvoir se réaliser quand il en arrive à la phase scientifique. Or, on peut penser que, désormais, la planète est conquise par la locomotive et l'auto sur la terre, le paquebot et le submersible sur l'eau, l'avion dans l'air. Après l'aviation, doit venir autre chose.
— Nous verrons bien! conclut laconiquement l'ingénieur, rejoignant sa fille qui lui faisait signe de se hâter.
La visite de l'Institut Tyson demanda plus d'une heure. Les laboratoires de physique, notamment, d'électricité et de radiologie retinrent surtout l'attention et l'on admira particulièrement le gigantesque électro-aimant auquel Mr Flyrock avait fait allusion. Le professeur de physique, Mr Johnston, donna au sujet de cet appareil quelques brefs éclaircissements.
— Les recherches effectuées depuis une vingtaine d'années sur le sujet, expliqua-t-il, ont fourni la certitude que les atomes composant les éléments, insécables comme leur nom l'indique quand il s'agit de phénomènes chimiques, ne sont cependant pas indivisibles et sont formés d'un assemblage de particules électrisées; la loi suivant laquelle se transforment les substances radio-actives nous montre que l'atome, au moins celui relativement lourd d'une de ces substances, est tout un monde, formé d'une quantité innombrable de particules animées d'un mouvement continuel. Ce sont de véritables systèmes planétaires ultra-microscopiques, sur lesquels le seul moyen d'action actuellement connu est la force électromagnétique. Lorsqu'une source lumineuse est placée dans un champ magnétique, son spectre est profondément modifié, ce qui démontre l'existence des mouvements vibratoires intra-atomiques. L'électro-aimant que nous présentons, établi d'après les principes découverts par le physicien Weiss, est le plus puissant qui existe actuellement dans le monde, car il fournit un champ magnétique plus de dix fois supérieur à celui qui a été obtenu jusqu'à présent, c'est-à-dire 400 à 500.000 unités Gauss, et son prix a dépassé 100.000 dollars. On peut espérer que l'on arrivera, avec ce formidable appareil, non pas à faire exploser les atomes et dissocier la matière en libérant l'énorme quantité d'énergie qu'elle retient, mais de faire avancer à coup sûr, d'un bond prodigieux, le problème discuté de la constitution de la matière.
Après le laboratoire d'études sur la radio-activité, la visite se termina par l'examen de l'observatoire avec ses appareils de spectrothermie et de photographie stellaire. Au centre d'une coupole de 12 mètres de diamètre environ se dressait, ainsi qu'un canon antiavion sur son affût, une lunette de 18 pouces (0 m. 46) d'ouverture permettant des grossissements considérables et une vision nette des astres observés. Certes, il existait, en Amérique même, des instruments sensiblement plus puissants au mont Lick et à Hamilton entre autres, mais celui du Tysonian Inslitute devait cependant fournir des résultats satisfaisants pour le but poursuivi.
La visite de l'établissement avec ses annexes ayant pris fin, un lunch fut servi aux invités du Comité de Direction dans un réfectoire parfaitement aménagé et qui, pour la circonstance, avait reçu une décoration des plus somptueuses. On porta des toasts au généreux fondateur de l'Institut «si aimablement représenté par son fils», aux succès futurs des recherches qui allaient commencer, à la grandeur scientifique de l'Union. Enfin, la cérémonie d'inauguration ayant pris fin, les organisateurs se réunirent dans le cabinet du professeur Flyrock. Après les dernières congratulations d'usage, chacun allait se retirer lorsque le directeur du Tysonian se rappela son interrupteur.
— Ah! il y a ce jeune homme que nous devons entendre et que j'oubliais, s'exclama-t-il soudain. Vous voulez bien, mes amis, patienter encore quelques instants? Peut-être a-t-il quelque communication intéressante à nous transmettre?
— Très volontiers, répondirent les assistants en prenant place autour de la table du Conseil.
Les deux journalistes, qui étaient demeurés sans en avoir été priés, s'assirent à la suite de l'état-major des professeurs. L'ingénieur Dan Fairchild et sa fille étaient encore là. Mr Flyrock sonna un huissier et lui ordonna:
— Priez la personne qui doit attendre d'être reçue, d'entrer. L'huissier s'inclina sans répondre et un instant plus tard il ouvrait de nouveau la porte et s'effaçait devant l'inconnu, qui pénétra dans le vaste salon et demeura un instant, comme indécis, sur le seuil. C'était un homme de taille moyenne mais bien prise. Son teint était brun, ses cheveux noirs ondulés plutôt que frisés, une petite moustache noire ombrait sa lèvre supérieure. Sa mise était simple et sans aucune recherche, ce qui semblait indiquer qu'il appartenait à une classe moyenne de la société. Son aspect était plutôt sympathique.
Le professeur lui indiqua du geste un fauteuil.
— Veuillez, je vous prie, monsieur, vous asseoir. Le Conseil du Tysonian Institute est tout prêt à entendre la communication que vous désirez lui faire. Je n'ai pas besoin d'ajouter que tous ses membres sont dévoués aux intérêts de la science et disposés à encourager les recherches pouvant conduire à un résultat sérieux.
— J'en suis convaincu d'avance, honoré maître, répliqua le jeune homme, restant debout à quelques pas de la table derrière laquelle les directeurs avaient pris place, mais avant de vous exposer mes idées, veuillez me laisser vous exprimer tous mes regrets de l'incorrection que j'ai commise tout à l'heure en interrompant votre discours. Je n'ai pas été maître d'un mouvement irréfléchi, ma vivacité naturelle m'a emporté et j'en suis confus.
— Vous êtes excusé si, réellement, votre affirmation repose sur des données exactes.
— Vous en jugerez, messieurs, mais avant de commencer, permettez-moi de me présenter en quelques mots afin que vous sachiez qui ose en ce moment s'adresser à votre savant aréopage. Je me nomme Georges Sudler, citoyen des États-Unis, né à Savannah en 1893 et descendant d'une ancienne famille de race espagnole établie depuis plus d'un siècle en Géorgie. J'ai terminé mes études à Harvard et choisi la carrière d'ingénieur-chimiste; actuellement et depuis mon retour des champs de bataille européens, je suis attaché aux usines Nicholson LTED de Washington où j'effectue des études de synthèse de divers produits végétaux. Mais de tout temps j'ai été attiré par ce que j'appellerai la première des sciences, la plus essentielle, celle qui devrait servir de fondement et de base à toutes les autres: l'astronomie. J'ai longtemps suivi les cours professés par l'illustre professeur Hall à qui revient, comme vous le savez, la gloire d'avoir découvert et mesuré les satellites de Mars, et j'ajouterai en m'adressant particulièrement à vous, cher maître, que je suis également un peu votre élève car vos traités d'astronomie descriptive me sont familiers et m'ont guidé dans mes calculs.
Le professeur, flatté, sourit et un murmure approbateur courut parmi les auditeurs. Le reporter Matthews grommela entre ses dents:
— Il sait s'y prendre, le gaillard! On ne prend pas, comme dit un proverbe français, les mouches avec du vinaigre.
— Continuez, fit avec condescendance l'astronome.
— En étudiant le ciel à l'aide d'une modeste lunette de cinq pouces, en me promenant en imagination au-dessus des cirques lunaires, des canaux martiens, des montagnes étincelantes perçant l'épaisse atmosphère nuageuse de la planète Vénus, la question s'était implantée dans mon esprit: pourquoi ne serait-il pas possible à l'homme d'aller explorer de près ces mondes voisins? S'élever vers le ciel, dépasser la zone d'attraction de la Terre et, à travers le gouffre de l'espace, atteindre les autres mondes gravitant dans l'infini, ce rêve terrible se résout simplement, vous l'avez démontré, monsieur le Professeur, ainsi que les astronomes les plus éminents, par une question de vitesse. Il suffit qu'un corps s'élance hors de notre globe avec une vitesse initiale de 11.309 mètres à la seconde pour pouvoir atteindre la sphère d'attraction d'un autre monde. Car, si cette rapidité diminue, l'attraction diminue aussi avec le carré de la distance. Déjà, à 10 rayons terrestres, soit 63.660 kilomètres de la surface de la Terre, l'attraction n'est plus que d'un centième, et à 100 rayons, 636.000 kilomètres, un peu plus loin que l'orbite de la Lune, qui est distante de 384.000 kilomètres, elle n'est plus que d'un dix-millième, si bien que 1.000 kilogrammes ne pèsent plus alors que 100 grammes. Est-ce vrai?
— Parfaitement exact, acquiesça l'astronome.
— Le problème à résoudre se réduit donc à communiquer à un projectile cette vitesse initiale de 11.309 mètres, et je crois être parvenu, à force de recherches, à imaginer un moyen pratique de réaliser cette impulsion. Ce moyen, je suis prêt à vous le faire connaître, messieurs, si vous voulez bien avoir encore la patience de m'écouter quelques instants, et vous verrez que je ne suis ni un rêveur ni un illuminé.
— Parlez!... répliquèrent d'une voix unanime les auditeurs intéressés»
Georges Sudler se recueillit un instant, puis reprit la parole:
«S'il est une idée qui, à toutes les époques ait hanté l'esprit aventureux de nombre de chercheurs, c'est bien celle de la conquête des autres mondes. Aujourd'hui que le problème de l'aviation est résolu, bien que par des moyens sans aucun doute provisoires, l'homme demeure quand même insatisfait et veut continuer à étendre son domaine. Le globe lui paraît devenu trop étroit pour son ambition; il ne veut pas éternellement ramper à sa surface et plus d'une fois il a envisagé la possibilité de quitter ce sphéroïde minuscule pour s'élancer vers les autres mondes circulant dans l'éther et l'accompagnant dans sa ronde interminable autour du flambeau central du système planétaire.
«Messieurs, je vous dirai que j'ai lu, afin de me rendre compte si un semblable désir n'était encore qu'une utopie à notre époque si féconde en découvertes scientifiques et industrielles, tous les ouvrages publiés depuis des siècles sur ce sujet, et ce, afin de voir si quelque écrivain n'aurait pas indiqué quelque moyen conforme aux exigences du parcours à effectuer. Hélas! toutes ces oeuvres de pure imagination, toutes ces relations de soi-disant voyages interplanétaires, depuis le XVIe siècle jusqu'à nos jours, ne renferment une seule idée, non pas possible mais seulement raisonnable. Aucun romancier ayant pris pour thème un périple à la Lune, ou un autre astre, n'a su indiquer un procédé de locomotion rationnel. Même notre grand Edgard Poë, de qui plus d'un littérateur s'est inspiré, n'a imaginé quoi que ce soit de valable, car, oubliant le vide des espaces planétaires, il a envoyé ses personnages de la Terre jusqu'à la Lune en ballon!... D'autres ont utilisé comme force propulsive l'éruption d'un volcan, la détente d'un explosif chargeant un formidable canon, une matière réfractaire à la pesanteur, l'électricité, les aimants, les fusées, des forces répulsives inexistantes, telles que l'apergie d'Astor, que sais-je encore! En résumé, rien de possible, rien d'utilisable, si bien que j'ai dû inventer de toutes pièces le système dont je vais vous donner la description.
«En premier lieu, j'ai songé à scinder le problème en deux parties pour faciliter sa solution, en imitant ce qui a été fait au début de l'aviation, alors qu'on ne connaissait pas les moteurs ultra-légers actuels, par nos illustres compatriotes les frères Wright. Je rappellerai que le démarrage, le lancement de leur «flyer» était obtenu à l'aide d'une espèce de catapulte fournissant l'effort d'impulsion nécessaire. Ensuite, le travail à fournir étant moindre, le moteur et les hélices suffisaient à l'entretenir. Je fais de même: je projette le mobile à l'aide d'une machine lui communiquant la vitesse initiale voulue, et ensuite un moteur interne assure l'entretien du mouvement hors de la zone où la pesanteur présente son maximum d'intensité.
«Pour déterminer l'élan nécessaire, l'idée la plus simpliste qui se présente à l'esprit est celle d'un canon; mais immédiatement on réfléchit que le corps humain, — puisqu'il s'agit d'un véhicule contenant des voyageurs, — ne résisterait pas à une poussée presque instantanée, puisqu'il s'agirait de passer en quelques secondes de l'état de repos à une vitesse de plus de 12 kilomètres par seconde. De plus, il faut tenir compte de la résistance de l'atmosphère à traverser. Il en résulte donc que l'impulsion doit être, non pas instantanée, mais progressive. Or, le maximum d'accélération que le corps humain puisse subir sans dommage, ne saurait dépasser à chaque seconde 15 mètres, c'est une chose depuis longtemps démontrée. Prenons seulement le tiers de ce chiffre: cinq mètres (je prends à dessein des mesures métriques pour me faire mieux comprendre, et quoique ce système de mesures ne soit pas encore adopté généralement dans notre pays), cinq mètres donc. Vous voyez, messieurs, qu'au bout de trois mille deux cents secondes, en admettant cette accélération continue, la vitesse atteinte sera de 16.000 mètres. Si, à ce moment, notre véhicule est libéré comme l'était le premier aéroplane des Wright au bout de son rail de lancement, vous concevez qu'il quittera le sol et filera dans l'espace; il ne reste donc plus à déterminer que le dispositif à donner à la machine de lancement.
«Bien que n'ayant pas fait de la mécanique appliquée le but spécial de mes études, je possède cependant sur cette branche de la science des données suffisantes pour établir le choix du procédé. J'ai donc adopté un principe déjà indiqué dès 1912 par deux Français, MM. Mas et Drouet, dans un mémoire sur ce sujet: la force centrifuge résultant de la rotation rapide d'une roue de grand diamètre actionnée par une turbine à vapeur, —- ce genre de moteur pouvant tourner jusqu'à l'allure de 400 tours par seconde.
«Figurez-vous donc, messieurs, une roue de 80 mètres de diamètre, ou, pour simplifier la construction, une sorte de poutre armée de cette longueur, tournant autour d'un pivot central. L'une des extrémités de cette poutre supporte, par des tourillons et des paliers à billes, le véhicule astral affectant la forme cylindro-ogivale d'un obus; l'autre bout, un contrepoids rétablissant l'équilibre. Il est évident que, si l'on imprime à cette roue ou à cette poutre un mouvement tel qu'elle fasse un tour en une seconde, un point de sa circonférence parcourra 251 mètres. A la vitesse de 65 tours par seconde, on atteindra un peu plus de 16.000 mètres, chiffre que j'ai montré nécessaire. C'est alors que l'on pourra séparer, par un déclenchement instantané, facile à combiner, le projectile et son contrepoids de cette espèce de catapulte. Ce déclenchement s'opérant au moment où la poutre est horizontale, le wagon filera suivant la tangente, c'est-à-dire vers le zénith en emportant la puissance vive accumulée pendant les cinquante-trois minutes, vingt secondes de la mise en route avec le mouvement uniformément accéléré de cinq mètres par seconde à chaque seconde. Je vous prie, messieurs, d'excuser mes expressions forcément mathématiques, mais je m'efforce d'être aussi clair que possible.»
— Nous comprenons parfaitement, veuillez continuer, monsieur, répondit l'astronome après avoir consulté d'un coup d'oeil les personnes l'entourant.
— Je vous remercie. J'ajouterai donc que j'ai calculé la somme d'énergie motrice à dépenser pour effectuer le lancement d'un projectile pouvant recevoir trois voyageurs et pesant six tonnes. Rien d'ailleurs de plus facile, puisqu'en somme c'est élever un poids de 6.000 kilogrammes à 5 mètres à chaque seconde, ce qui correspond à 400 HP. Doublez ce chiffre pour tenir compte des diverses résistances passives du mécanisme et vous voyez, messieurs, que ma catapulte, ma machine-fronde comme vous voudrez l'appeler, n'a rien d'anti scientifique, malgré ses dimensions et son poids qui atteindrait 3.000 tonnes. Mais qu'est-ce que cela à côté des constructions métalliques du génie civil moderne?...
— Vous avez songé à l'effet qui résulterait de la résistance de l'air sur la progression du mobile pendant sa traversée de l'atmosphère, questionna le professeur de physique Johnston.
— Je l'ai calculé aussi exactement que possible, en supposant la machine installée sur une haute montagne. La pression de l'air ne serait plus que la moitié de ce qu'elle est au niveau de la mer, c'est-à-dire 400 à 450 millimètres au lieu de 760. Dans ces conditions, le frottement sur les couches atmosphériques absorbera près d'un tiers de la force vive emmagasinée, soit près de 30 millions de kilogrammètres sur un total de 96 millions, et la vitesse de 16.315 mètres par seconde ne sera plus, à la sortie de l'atmosphère terrestre, que de 11.337 mètres. Ce mouvement est converti en chaleur absorbée par la masse du wagon qui s'échauffera de 7 degrés centigrades au maximum.
— Très bien! Voilà donc votre véhicule astral lancé à cette vitesse de 11 kilomètres par seconde, accéda Mr Flyrock. Où comptez-vous le diriger? Vers la Lune, vers une planète?
— De préférence vers la planète Mars, qui sera l'année prochaine à sa plus courte distance de la Terre, par suite de la combinaison des mouvements de ces deux mondes, conditions favorables qui ne se retrouvent que tous les quinze ans, vous le savez. On pourrait ainsi élucider la question de l'habitabilité des planètes en général et de Mars en particulier, question qui semble ne pas se poser pour la Lune.
— Je vous l'accorde, mais songez-vous à la durée de ce voyage? Il ne s'agit pas moins de 56 millions de kilomètres à parcourir à travers le vide. Or, à l'allure de 11 kilomètres...
— Il faudrait deux mois pour aller à Mars et autant pour en revenir. Le projectile ne saurait évidemment contenir les provisions d'air et de nourriture indispensables pour trois personnes pendant quatre mois. J'en arriverai donc à la deuxième partie du problème, consistant à rendre notre mobile interastral autonome, à en faire une véritable automobile sidérale. De cette façon, en augmentant la vitesse de déplacement, je diminue la durée du parcours et l'importance des approvisionnements de route, et en même temps je combats l'effet déconcertant de la suppression de la pesanteur, phénomène dont on peut s'imaginer les conséquences pour les actes de la vie...
— Et quel diable de moteur agissant dans le vide, — car si je ne me trompe, l'espace c'est le vide, — pouvez-vous bien employer! s'exclama l'ingénieur Fairchild, qui jusqu'alors n'avait rien dit.
— Tout simplement un moteur à réaction basé sur le principe de la fusée, et qui chasse à l'arrière du projectile (ou à l'avant, ou sur l'un des côtés suivant le cas), une masse de gaz dont l'échappement oblige le mobile à se déplacer en sens inverse. En ma qualité de chimiste, j'ai établi, après de longues expériences, la formule, non d'un explosif, mais d'une composition fusante brûlant avec un énorme dégagement de chaleur. La chute de température en présence du froid de l'espace, évalué à près de 273 degrés au-dessous du zéro centigrade, serait tel que je l'évalue à 7 calories 2 par seconde, ce qui correspond à 3.000 kilogrammètres ou 40 HP. Evidemment, le volume de la masse expulsée diminue en même temps que la gravitation, mais l'énergie des composés détonants ne change pas dans le vide, je m'en suis assuré par de longues expériences, je vous le répète. Une première conséquence de la présence de ce moteur est de fournir à l'auto sidérale une vitesse croissant continuellement, ce qui abrège sensiblement la durée du parcours et une autre est de remplacer par une accélération constante la pesanteur presque abolie. Ainsi, les voyageurs n'auraient pas la sensation désagréable et étrange de ballotter sans rien peser...
— Mais, en admettant que le trajet complet ne dure qu'un mois, il vous faudra des provisions, particulièrement d'air...
— J'ai élucidé cette question dont l'importance est capitale, en effet. Vous savez qu'une personne adulte absorbe 7 litres d'air par minute; 420 à l'heure, 11 mètres cubes par jour, et elle rend pendant ce dernier laps de temps 550 litres d'acide carbonique. Or, l'air respirable contient un cinquième seulement d'oxygène et c'est ce gaz seul qui est absorbé, tandis que l'acide carbonique restitué contient encore moitié de son poids d'oxygène. Or, un litre d'oxygène liquide, tel que les usines le fournissent couramment aujourd'hui en récipients incassables, dégage, à la température et à la pression ordinaires, 800 litres de gaz, et, d'autre part, j'ai agencé un décarbonatcur brûlant le carbone de l'acide carbonique et libérant l'oxygène auquel cet acide se trouve combiné. Il résulte de mes recherches qu'il faut, pour entretenir la respiration normale de trois personnes pendant soixante jours, 468 litres d'oxygène liquéfié, soit un poids, avec les récipients, de 560 kilogrammes. Pour la nourriture solide et liquide pendant ce temps, j'arrive à un poids sensiblement équivalent, avec des rations de 3 kilogrammes par jour et par personne.
«J'ai terminé, messieurs, l'exposé de mes idées, et je vous remercie de m'avoir écouté avec autant de patience que vous avez bien voulu le faire. Je vous remets un mémoire, avec schémas contenant l'étude de chaque détail. Et je conclus en émettant l'idée que le Tysonian Institute s'honorerait en débutant par la réalisation de mon projet d'intercommunication entre les planètes, ce rêve de tant de savants et de philosophes.»
Il y eut un instant de silence durant lequel les professeurs et les administrateurs du grand établissement scientifique s'entreregardèrent, se communiquant à voix basse leurs réflexions. Soudain, Allan Tyson se leva, et d'une voix vibrante conclut:
— J'ai écouté avec attention l'exposé de votre projet, monsieur. Si vous voulez bien soumettre vos plans au Conseil technique et que ses membres les reconnaissent exécutables, je me fais fort de trouver les capitaux nécessaires à l'édification de votre machine... mais à une condition, c'est que je ferai partie de l'expédition. Je serais curieux maintenant que je connais notre globe dans nombre de ses parties, de visiter, moi premier, une autre terre de l'espace. Acceptez-vous?...
— Oh! certes, de grand coeur...
— All right! Alors, en ce cas, à l'oeuvre, Mr Sudler!...
Quatre jours après l'inauguration du Tysonian Institute et la scène qui avait suivi, où le chimiste avait démontré, ainsi qu'on vient de le voir, la possibilité de rompre l'étau de la pesanteur et d'effectuer la traversée des 56 millions de kilomètres séparant la planète Mars du globe terrestre, un yacht d'environ 800 tonneaux quittait les quais de Baltimore, traversait la baie de Chesapeake et s'engageait à vive allure dans l'Atlantique, se dirigeant vers l'est. A l'avant de ce luxueux bateau de plaisance, qui avait nom le Blue-Bird (l'Oiseau bleu), un jeune homme, vêtu avec l'impeccable élégance d'un yachtman millionnaire, causait amicalement avec un jeune homme de son âge.
— Ainsi, demandait celui-ci d'un ton où perçait quelque ironie, c'est sérieux, ce projet d'exploration planétaire autour duquel les journaux de l'Union font tant de tapage depuis deux jours?
— Si sérieux que la randonnée maritime que nous entreprenons en ce moment n'a pas d'autre but que de chercher l'endroit convenable d'où nous nous élancerons à la conquête des autres mondes.
— Je ne vous croyais pas, mon cher Allan, aussi féru de science.
— Dites plutôt, William, amateur d'inconnu. C'est quelquefois, voyez-vous, un malheur que d'être trop riche et d'épuiser aussi vite que je l'ai fait, le cycle des curiosités, cycle en réalité bien peu étendu, qui peut tenter l'homme. J'ai réalisé tous mes désirs, quelque déraisonnables qu'ils fussent quelquefois, grâce à l'énorme fortune de mon père. J'ai 26 ans, et déjà la Terre ne m'offre plus de secrets; toutes les émotions je les ai ressenties; j'ai employé tous les moyens de locomotion connus, et c'est pourquoi le projet de ce Sudler me tente. D'ailleurs, on ne saurait en disconvenir, il est grandiose.
— Mais est-il vraiment réalisable, pratiquement exécutable?
— A première vue, on n'a pas trouvé d'objection capitale à lui opposer, et Mr Daniel Fairchild qui est, il faut le reconnaître, l'un des premiers ingénieurs des États-Unis, a accepté de vérifier les calculs de l'inventeur et de faire construire dans les ateliers qu'il dirige, un premier modèle au dixième de grandeur d'exécution, de la catapulte de lancement. Si les essais sont satisfaisants, on construira le modèle définitif et l'année prochaine, profitant de l'extrême proximité de la planète à atteindre, on tentera l'aventure.
— Mais il y a des risques énormes!...
— Evidemment, il y a une part d'inconnu dans une semblable entreprise. On ne peut se faire une idée comment on vivra en l'absence de toute pesanteur... Il existe peut-être dans l'espace des gaz invisibles, des écueils inconnus sur lesquels le véhicule pourra venir se briser. Il y a sans doute des dangers insoupçonnés et contre lesquels on ne saurait se prémunir. L'univers est immense et notre wagon sera à peine un atome dans cette immensité; mais il faut reconnaître qu'en dehors du point de vue de la science pure, un semblable voyage et l'exploration d'un autre monde par les terriens sera le fait capital de l'histoire de notre humanité, car on ne peut deviner, ni prévoir, quels biens inconnus résulteront de cette conquête des mondes...
L'interlocuteur du fils unique du milliardaire, William Turner, eut un léger sourire quelque peu sceptique.
— Magnifique programme, digne de susciter l'enthousiasme dans un esprit imaginatif comme le vôtre, mon cher Allan. Cependant, laissez-moi vous exprimer mon étonnement que l'on ne trouve pas, en quelque point des États de l'Union, un emplacement convenable pour installer votre machine.
— Vous allez comprendre la raison qui motive notre voyage. D'après M. le professeur Flyrock; il est indispensable que le point de départ soit aussi voisin que possible de l'équateur, afin d'échapper plus rapidement à l'influence de l'attraction terrestre. De plus, il faut, pour diminuer et restreindre l'effet de la résistance de l'air au moment du lancement, que ce point soit situé au sommet d'une montagne d'au moins deux milles (3.200 mètres) d'élévation. Or, nous ne trouvons pas ces conditions aux États-Unis, aussi allons-nous chercher l'endroit voulu en Océanie.
— En Océanie!...
— Oui. Nous explorerons en premier lieu le mont Kinabalou à Bornéo. S'il ne fait pas l'affaire, nous irons en Nouvelle-Guinée, et enfin aux îles Hawaï.
— Mais, c'est tout le tour du inonde à faire!...
— En effet. Mais qu'est-ce qu'un parcours de 22.000 milles pour un sportsman comme vous, William... Craignez-vous de vous ennuyer à bord du Blue-Bird?
— Certes non. En votre compagnie, Allan, je ne m'ennuierai pas un instant. Cependant, nous allons être de longs mois en route...
— Détrompez-vous. Le bateau qui nous porte peut, grâce à ses deux Diesel de 1.800 HP., faire ses 27 noeuds à l'heure (près de 50 kilomètres). Il franchit en moyenne 600 milles par vingt-quatre heures, à moins de mauvais temps ou de courants contraires. Avant un mois, nous serons à Bornéo.
— Mais il faudra faire de fréquentes escales pour renouveler le combustible de la machine!...
— Les moteurs tournant à vitesse normale, consomment à peine 170 gallons (750 litres) d'huile lourde par heure, et les réservoirs du bord ont une capacité de près de 50.000 gallons (200 mètres cubes) permettant une navigation ininterrompue de douze jours, ce qui représente un trajet supérieur au quart du tour du globe. Je pense même ne me ravitailler que quatre fois en route.
— Où cela?
— A Port-Saïd, Singapour, Hawaï et Panama. Nous serons de retour à Baltimore dans les premiers jours de novembre. Ce sera suffisant; pendant ce temps, on aura eu le temps d'édifier le modèle de la catapulte à vapeur devant nous projeter sur la route de Mars.
— Je serai aise d'assister à l'essai, mais, s'il réussit, ne comptez pas sur moi pour vous accompagner, mon cher Allan. Je me trouve encore suffisamment bien dans ma planète natale pour ne pas vouloir m'expatrier et aller coloniser un autre monde!...
Allan Tyson se contenta de sourire et ne répondit pas à la boutade de son ami...
. . . . . . . . . . . . . . .
Moins d'un mois après son départ de la côte américaine, le 3 octobre, le yacht s'amarrait au milieu du courant de la rivière la Banguey ou Bongon, qui prend naissance dans un massif montagneux de la partie septentrionale de l'île de Bornéo. Ainsi que l'avait annoncé Allan, le Blue-Bird avait effectué cette longue traversée en moins de trente jours. Parti le 7 septembre de Baltimore, on était arrivé en vue de Lisbonne le 13. Sans s'arrêter, le bateau avait doublé les côtes du Portugal, franchi le détroit de Gibraltar et fait sa première escale à Port-Saïd, à l'extrémité orientale de la Méditerranée. Trente-six heures plus tard, son plein d'huile minérale opéré, il quittait le grand lac français et s'engageait, à la suite de paquebots longs-courriers, dans le canal de Suez et ensuite dans la mer Rouge. Le temps avait été beau jusque-là, mais à la sortie du Bab-el-Mandeb, lorsque après avoir dépassé, en avançant avec prudence, le cap Guardafui, le yacht pénétra dans l'Océan indien, il fut assailli par une violente tempête qui retarda sensiblement sa marche. On était à l'époque du renversement de la mousson et un vent violent soulevait les flots, contrariant l'effort des propulseurs. Heureusement, le Blue-Bird était d'une solidité à toute épreuve, bien que taillé pour la course, et son capitaine, Oliver Bushnell, était un marin expérimenté et prudent qui préféra, bien que cet arrêt n'eût pas été prévu, s'arrêter deux jours à Colombo, dans l'île de Ceylan, pour laisser passer le plus fort de l'ouragan plutôt que de risquer un accident. Toutefois, après le vent et l'orage, on eut à subir des averses torrentielles, notamment dans le détroit de Malacca, alors qu'on longeait à allure réduite les rivages de Java. Enfin, le 28, on arrivait à Singapore, où il fallut remplir à nouveau les immenses soutes-réservoirs presque entièrement vides.
Il fallut un peu plus de deux journées de navigation pour franchir la distance séparant Bornéo de Singapore. Le yacht prit d'abord connaissance de la côte occidentale de la grande île malaise, qu'il longea ensuite en remontant vers le nord. Ses passagers purent alors apercevoir la montagne qu'ils désiraient explorer.
Vu de l'un des golfes qui découpent le littoral à l'ouest du massif, le Kinabalou se distinguait au loin, rayé de nuages et paraissait inaccessible sur cette face abrupte qui se redressait en parois presque verticales. Le cône supérieur surgissait au-dessus de cimes intermédiaires formant des crêtes inégales et dont quelques-unes ressemblaient à des tours. Jadis, d'épaisses forêts recouvraient ces pentes jusqu'à une altitude de 3.000 mètres, mais les montagnards ayant abattu presque partout les arbres séculaires pour établir des cultures, ce n'était plus que dans les précipices et sur les flancs presque perpendiculaires de la montagne que la végétation équatoriale s'était maintenue. Dans nombre d'endroits, le granit et les roches cristallines apparaissaient à nu, et l'on pouvait distinguer, à l'aide de la jumelle, un vaste cratère, aux parois en partie éboulées et recouvertes de laves anciennes datant de l'époque plutonienne, où le Kinabalou était un volcan en activité.
Le Blue-Bird doubla la pointe Sampamangio, située par 7° 5' lat. N. et 114° 12' à l'E. du méridien de Greenwich, traversa la baie de Marudu, passa en vue du Kuclat, gros village indigène, puis redescendit vers le sud pour pénétrer dans la Bongon, à l'E. du Kinabalou et finalement jeter l'ancre au confluent d'une petite rivière descendant du mont.
— Nous voici donc arrivés, fit Allan. Dès demain, nous commencerons notre exploration.
Profitant d'une accalmie, la petite troupe des explorateurs se fit conduire à terre pour se rendre au sommet de la montagne à peine visible dans l'épaisse brume annonciatrice de nouvelles averses. Cette troupe, commandée par le capitaine Bushnell, se composait de 16 personnes, bien équipées et armées. Elle prit pied sur la rive, bordée de gigantesques palétuviers aux racines tortueuses et, après s'être orientée au moyen de la boussole, s'engagea, les hommes marchant à la file indienne, dans la forêt vierge.
— Quelles sont les moeurs des indigènes de cette contrée, interrogea William Turner, qui marchait à la suite d'Allan Tyson. Sontils dangereux?...
— On connaît les populations de Bornéo sous le nom général de Dayaks, mais entre eux, ils se nomment orang-sakeys ou gens de la plaine, et orang-bockits ou gens de la montagne, suivant qu'ils habitent l'une ou l'autre de ces régions. Ils vivent à l'état sauvage, mais ne sont pas cruels.
— Pourtant, j'ai entendu parler de certaines chasses aux têtes...
— Entre tribus ennemies, c'était vrai il n'y a pas plus de vingt ans, mais aujourd'hui, avec la venue fréquente de prospecteurs européens ou américains, les Dayaks ont beaucoup perdu de leur férocité native.
— D'ailleurs, nous sommes bien armés, et ils auraient grand tort de se montrer agressifs, car ils ne doivent pas avoir un armement qui vaille le nôtre.
— C'est vrai. Ils n'ont que des sarbacanes, mais qui lancent sans bruit des flèches empoisonnées. On peut être atteint à l'instant où l'on s'y attend le moins.
— Diable!... il faudra faire attention, en ce cas!...
Au cours de cette première journée, on parcourut à peine cinq à six milles à travers la forêt, que coupait de nombreux ruisseaux, sortes d'arroyos venant aboutir à l'affluent dont on avait longé les rives au départ, et ce ne fut que le troisième jour que la troupe parvint à sortir de cette région marécageuse et à trouver un terrain moins spongieux. La marche fut donc accélérée, et le soir les voyageurs firent halte à deux milles pieds d'altitude (650 mètres) et à vingt milles de leur point de départ. Ils étaient fatigués de ce parcours dans l'interminable forêt, où il fallait souvent se frayer un chemin à la hache ou au sabre d'abatis, mais heureusement les arbres commençaient à s'espacer et la pente s'accentuait peu à peu.
Soudain, les voyageurs aperçurent dans une vaste clairière les huttes d'un campement indigène, le premier qu'ils rencontraient. Ils s'arrêtèrent et celui qui paraissait le chef de la tribu s'adressa en mauvais anglais au captain Bushnell. Une longue conversation s'engagea à la suite de laquelle les Dayaks offrirent l'hospitalité aux arrivants. Harassés, trempés malgré leurs manteaux imperméables, les Américains acceptèrent l'abri qui leur était offert contre la pluie qui redoublait.
... une longue conversation s'engagea... (page 34.)
Allan, qui était observateur, remarqua que les hommes s'épilaient soigneusement le visage, et que leurs dents étaient limées et teintes. Plusieurs, des plus élégants, s'étaient perforés les incisives afin d'y insérer des boutons en or pur. Le lobe de l'oreille était également percé de manière à pouvoir y introduire des morceaux de bois, des croissants de métal, des anneaux ou autres objets de parure, ce qui avait pour résultat de distendre la peau à tel point que l'oreille des heureux possesseurs de ces bijoux venait toucher l'épaule.
Le costume général des Dayaks était une pièce de cotonnade bleue, avec une bande tricolore aux extrémités, et qu'ils drapaient non sans grâce autour d'eux. Sur la chevelure d'un noir de corbeau des plus élégants, s'enroulait une étoffe écarlate à passementerie d'or. Ce qu'on voyait du torse et des membres était tatoué de dessins témoignant un certain art et qui se détachaient en bleu sur le fond cuivré de la peau. La plupart d'entre eux portaient, pour conjurer le mauvais destin, des amulettes, distribuées en nombre impair et accrochées au cou et aux poignets par des filigranes de métal doré. Les maladies de peau semblaient fréquentes chez ces indigènes; plusieurs étaient affligés de goîtres volumineux, ce qui pouvait s'expliquer par l'extrême humidité du climat de Bornéo.
Les Américains campèrent pour la nuit sous les tentes portatives qu'ils avaient emportées, mais ils partagèrent leurs vivres avec les orang-bockits qui, en échange, leur firent don de gâteaux fabriqués avec la farine du sagoutier, très commun dans la forêt bornéenne. A ce sujet, le capitaine Bushnell apprit à ses compagnons qu'un de ces arbres de taille ordinaire pouvait fournir mille gâteaux formant un poids de 650 pounds (300 kilogrammes), représentant la nourriture d'un homme pour toute une année, et que la préparation de cette quantité d'aliments n'exigeait que trois à quatre jours de travail.
— Ne serait-ce pas là la solution de la question sociale? murmura le jeune William, rêveur. Une année de subsistance pour quatre jours de travail?
La petite caravane prit congé de ses hôtes, dès les premières heures du jour, car l'ascension devait être longue. Les blancs distribuèrent aux Dayaks quelques menus objets acceptés avec de grandes démonstrations de joie. Après un déjeuner frugal, ils se dirigèrent vers le pic supérieur qui se dressait à moins de trois milles d'eux à vol d'oiseau.
Allan Tyson avait eu l'idée de se faire adjoindre par le professeur Flyrock un géomètre topographe chargé d'établir le tracé d'une route allant de la mer au sommet de Kinabalou. Ce géomètre, un jeune homme de 26 ans répondant au nom de Selskar Gunn, s'était muni des instruments de géodésie nécessaires pour lever le plan exact de la contrée parcourue.
Il était 5 heures du soir, on grimpait depuis le matin des pentes quelquefois presque verticales tapissées de nepenthès et d'un curieux mélange de plantes indiennes, végétation qui avait brusquement cessé à 8.000 pieds (2.700 mètres) d'altitude. C'était à partir de ce moment qu'il avait fallu se hisser de roche en roche jusqu'au pied du dernier pic, à 12.000 pieds.
— Halte!... commanda le capitaine. Nous avons notre affaire, inutile d'aller plus haut,
On était sur un vaste plateau de gneiss que traversait, presque à l'aplomb d'une muraille surplombant de 5 à 600 pieds une étroite corniche. De là, on dominait toute la contrée que l'on avait mis six jours à traverser. Le temps étant assez clair, on pouvait distinguer, à la jumelle, la rivière à l'extrême horizon.
— Il y a ici toute la place voulue pour installer les chantiers, poursuivit le captain, et la machine pourra être agencée au-dessus de cette crevasse dans laquelle elle tournera à l'aise. On évitera ainsi le creusement d'une fosse qui, autrement, eût été indispensable. Mr Gunn terminera le tracé de la route à établir à travers la forêt, et je crois qu'un simple funiculaire suffira pour élever le matériel depuis la cote de 8.000 pieds. Il n'est pas besoin de chercher ailleurs; nous ne trouverons rien de mieux que ce plateau, qui répond à toutes les nécessités.
— Parfait, en ce cas, conclut Allan. Nous pouvons alors rentrer à Scranton et faire part du résultat de nos recherches au Comité Directeur de l'Institut.
Pendant que s'effectuait le voyage du Blue-Bird à l'île de Bornéo et au mont Kinabalou, on n'était pas resté inactif à Scranton, car les ateliers de Fire-Lake avaient entrepris la construction du modèle d'essai de la fameuse catapulte interplanétaire.
L'ingénieur en chef, Daniel Fairchild, avait remis les plans de Georges Sudler à son bureau d'études qui, en six semaines, établit les dessins d'exécution des différentes pièces de l'appareil, sous la direction de l'inventeur. L'astronome chargé de la haute direction de l'Institut Tyson suivait avec intérêt les progrès de cette construction. Un jour, il eut une conversation avec le chef de Fire-Lake.
— Ainsi, lui demanda Mr Fairchild avec son habituelle brusquerie, vous croyez possible un pareil voyage et vous êtes décidé à le tenter en compagnie de ces deux écervelés, Sudler et Allan Tyson?
— Quoi, douteriez-vous du résultat, mon cher Fairchild?
— Hum!... En ce qui concerne l'appareil de lancement, toutes les parties sont calculées avec un large coefficient de sécurité, mais malgré tout je me méfie, voyez-vous, Flyrock, car la force centrifuge avec une pareille vitesse de rotation sur un bras de levier aussi long!... hum! Enfin, l'essai montrera si je me trompe et si mes suppositions sont fausses... Toutefois, c'est surtout après le lancement que cela deviendra problématique. Jusqu'à l'instant du départ, nous sommes dans des chemins connus, mais c'est après!...
— Évidemment, là est l'inconnu, l'imprévisible, puisque personne ne s'est aventuré sur ces routes de l'infini... Mais il faut bien que quelqu'un commence et s'assure si le chemin est praticable... Pour moi, j'ai pleine confiance, puisque nous disposerons, non d'un projectile devant suivre théoriquement une trajectoire immuable et inflexible, mais d'un véritable véhicule autonome capable de modifier sa direction selon la nécessité.
— Enfin, nous verrons bien. Dans un mois, la construction sera achevée et on pourra songer au montage. Or, je vous dirai que je possède à moins de 100 milles de Scranton une modeste maison de plaisance, où je passe mes rares vacances et qui est entourée d'un parc assez étendu. Je ferai expédier les pièces par railway là-bas, et on procédera aussitôt au montage.
— A propos, avez-vous reçu des nouvelles d'Allan Tyson?
— Oui, il m'a informé par câble qu'il a exploré une haute montagne, le Kini... Kinabalou, dans l'île de Bornéo et trouvé un emplacement convenable par 12.000 pieds d'altitude. Il se dispose à revenir en traversant le Pacifique; dans six semaines il sera, je pense, de retour.
— Il arrivera juste alors pour assister à l'expérience, en ce cas.
— Et ma foi, je serai heureux de revoir ce brave garçon. Je vous avoue que son caractère me plaît mieux que celui de ce vantard de Sudler.
— Auriez-vous à vous plaindre de notre inventeur? Il m'est cependant assez sympathique, à moi.
— Parce qu'il a su dès le début vous prendre par la flatterie et que sans cesse il vous flagorne, Flyrock! Moi, ce qui m'horripile surtout, voyez-vous, c'est sa façon de regarder ma fille...
— Hé! hé!... Miss Jessie est fort aimable, et ce garçon est jeune.
— C'est possible, et peut-être interprété-je mal les attentions de ce Sudler envers elle, mais je ne puis pas souffrir ces méridionaux!... Trop avantageux et infatués d'eux-mêmes, ces gens du midi!...
L'astronome se mit à rire.
— Que vous êtes ombrageux, mon cher Fairchild! Vous ne rendez vraiment pas justice à votre enfant! Miss Jessie est la plus raisonnable jeune fille que je connaisse, la plus sérieuse, la plus...
— Parce que vous l'avez initiée à votre science et qu'elle est férue d'astronomie, vous la croyez parfaite comme doivent l'être tous ceux qui s'intéressent aux étoiles! Mais quoique étant son père et la chérissant comme je dois, je demeure clairvoyant, et il est de mon devoir de profiter de mon expérience de la vie pour veiller sur elle et l'éclairer au besoin sur la valeur réelle des individus qui voudraient me la prendre.
Le savant, qui connaissait de longue date le caractère autoritaire de l'ingénieur, ne voulut pas insister davantage.
— Enfin, laissons cela, conclut-il. Vous me ferez savoir quand tout sera prêt, n'est-ce pas?
— Cela va de soi. D'ailleurs, je pense bien vous revoir d'ici là et vous tenir au courant. A bientôt donc, Flyrock, je vous quitte, j'ai à travailler.
— Good bye, old fellow. A bientôt!...
Et sur un dernier shake-hand, le professeur prit congé.
L'ingénieur ne s'était pas trompé dans ses prévisions. A la date qu'il avait annoncée, le 21 novembre, deux mois et demi après le départ du Blue-Bird des quais de Baltimore, le fils du milliardaire faisait son entrée dans le bureau de Fire-Lake. Justement Miss Fairchild et Georges Sudler étaient présents. Les hommes échangèrent de chaleureuses poignées de mains, comme après une longue absence, et Allan vint présenter ses respects à Miss Jessie, qui l'accueillit avec une cordiale spontanéité.
— Votre voyage s'est effectué dans de bonnes conditions, monsieur, interrogea la jeune fille avec un aimable sourire. Vous êtes satisfait du résultat atteint?...
— Oui, Miss Fairchild, j'ai eu la chance de mettre la main du premier coup sur un emplacement convenable. Il n'y a qu'un inconvénient, c'est que Bornéo est loin de Baltimore.
— Est-ce que vous ne deviez pas visiter aussi une autre montagne dans les îles Hawaï, qui sont plus rapprochées des côtes américaines? interrogea l'ingénieur intervenant dans la conversation.
— C'est exact; vous voulez parler du Maounakemal dont la crête s'élève à plus de 14.000 pieds (4.200 mètres) au-dessus du niveau de l'Océan. Je m'y suis arrêté quatre jours, à mon avant-dernière escale, alors que le Blue-Bird faisait son plein d'huile. Mais, d'après le topographe M. Gunn, adjoint à notre expédition par M. le professeur Flyrock, les travaux d'accès seraient beaucoup plus considérables qu'au Kinabalou et l'installation quelque peu précaire, car cinq cratères, toujours en activité, s'ouvrent sur les flancs de la montagne.
— En effet, la sécurité serait problématique dans ces conditions.
— J'ai visité également, poursuivit le jeune homme, les côtes de la Nouvelle-Guinée, après notre exploration au Kinabalou, qui a duré trois semaines, du 4 au 21 octobre. Nous avions traversé la mer de Célèbes et franchi le détroit d'Halmahera quand nous avons aperçu, par 3° de latitude sud et 137° de longitude est, les cimes se perdant dans les nuages de la chaîne de Charles-Louis, à peine connue encore et du milieu de laquelle se détache un piton aigu se dressant à plus de 15.000 pieds dans la nue. Un peu plus loin pointaient les monts Owen et Stanley, aussi hauts que le Kinabalou. Pendant trois jours, le captain Bushnell a cherché un chemin praticable pour accéder à cette muraille de granit, mais sans succès.
— Et quel a été votre itinéraire pour le retour? questionna à son tour Georges Sudler.
— Nous avons franchi le détroit de Torrès, qui sépare, comme vous le savez, la Nouvelle-Guinée de l'Australie et où la navigation est des plus périlleuses, en raison des innombrables écueils qui le parsèment. Ensuite nous avons traversé l'Océan Pacifique dans toute son étendue, en faisant une seule escale aux Sandwich, ainsi que je vous l'ai dit. De là, le Blue-Bird a mis le cap sur Panama qui a été atteint le 14 novembre. Le canal traversé, nous étions presque chez nous; la mer des Antilles s'ouvrait devant notre étrave. Nous suivions le 77° méridien, pour rentrer à Baltimore quatre jours plus tard, après exactement soixante-quatorze jours d'absence, dont quarante-cinq de navigation. Le Blue-Bird s'est parfaitement comporté quel qu'ait été le temps...
— C'est parfait, et je suis enchanté de vous revoir, Mr Tyson.
— Et votre géomètre a-t-il, d'après les plans qu'il a dû lever en route, établi un projet de route d'accès, coupa l'ingénieur.
— Certainement, car le temps ne lui a pas manqué en route.
Allan Tyson déroula un papier qu'il tenait à la main.
— Voici un plan à l'échelle avec cotes de nivellement, poursuivit-il. D'après Mr Gunn, il conviendrait de construire une route partant de la cote 30 sur la rivière. On gagne ainsi la cote 105, où l'on retrouve l'affluent qui se jette, quelques milles plus loin, dans la Bongon. On pourra installer là un barrage pour alimenter une usine hydro-électrique. On parvient ensuite, à la cote 780, à un canon, ou passage entre deux sommets voisins, au fond duquel coule le torrent déjà rencontré. La route continue à s'élever en lacets jusqu'à 5.000 pieds, où il faudra établir un funiculaire d'environ un demi-mille. Un dernier tronçon de route, puis un ascenseur vertical de 500 pieds et l'on est sur le plateau au bas d'un rocher presque à pic, de 600 pieds d'élévation, formant la pointe extrême du Kinabalou, à 12.500 pieds.
Daniel Fairchild avait suivi sur le plan le tracé indiqué à mesure que son interlocuteur le lui détaillait.
— Cela pourra aller, en effet, marmotta-t-il.
Il releva la tête.
— Maintenant, autre chose. Je vous annonce que la machine-fronde de Mr Sudler est entièrement terminée et montée dans le parc de Green-House. On n'attend plus qu'après vous, Allan, pour procéder aux essais.
— Enchanté d'être revenu à temps pour assister à cette expérience qui décidera de la possibilité de notre voyage dans l'espace. Vos plans sont prêts pour le modèle définitif?
L'ingénieur en chef remua négativement la tête, et d'un ton indéfinissable où se mêlaient le doute et l'ironie:
— Pas encore. J'attends d'avoir la vérification pratique des théories de Mr Sudler, avant de me mettre à la besogne, répliqua-t-il.
— Quoi, monsieur Fairchild, vous n'auriez pas confiance dans le principe, vieux comme le monde, de la catapulte, s'écria avec vivacité le chimiste en se rapprochant.
— Dans toute chose nouvelle, je me méfie de l'inconnu, je n'en dis pas davantage. Il se peut que vous ayez raison et que nous n'ayons pas de mécompte aux essais. Tout cela, c'est à voir et, si vous voulez, avant trois jours, nous saurons à quoi nous en tenir.
— Vous pensez que je ne demande pas mieux, Mr Fairchild!...
— En ce cas, rendez-vous tout le monde après-demain à GreenHouse.
— C'est entendu, nous y serons! affirmèrent ensemble les jeunes gens, en adressant chacun un regard à Miss Jessie, qui avait écouté, sans y prendre part, la fin de cette conversation.
Le 26 novembre, tous les acteurs de la scène qui vient d'être retracée étaient exacts au rendez-vous. Ils n'étaient pas venus seuls d'ailleurs. Les professeurs de sciences du Tysonian Institute et plusieurs de leurs collègues de Harvard ou du Western University, invités, étaient venus, attirés par la curiosité, pour assister à cet essai sensationnel. Et, parmi ces savants, on eût remarqué, armés de leurs stylos, les inévitables spectateurs de tout événement intéressant: les reporters, au premier rang desquels Matthews et Proctor que nous avons vu figurer dans la première scène de ce récit. Les projets de Georges Sudler, vulgarisés par tous les journaux de l'Union, faisaient le sujet de la plupart des conversations particulières.
L'ingénieur Fairchild, accompagné de sa fille, venait de paraître et se dirigeait vers l'engin autour duquel s'affairaient une demi-douzaine d'ouvriers dirigés par un contremaître. Tout le monde s'empressa de le suivre.
— Vous avez devant vous, messieurs, un modèle, au dixième de sa grandeur réelle, de la catapulte centrifuge imaginée par Mr Sudler, expliqua-t-il. Ainsi que vous le voyez, c'est une poutre armée mesurant vingt-quatre pieds de longueur, tournant autour d'un pivot central et portant à chacune de ses extrémités un poids d'une tonne. Dans le type définitif, l'un de ces poids sera remplacé par une sorte d'obus où trois voyageurs auront pris place, l'autre par un récipient rempli de matière pulvérulente formant contrepoids à l'obus et équilibrant l'ensemble. Cette poutre est animée d'un mouvement de rotation uniformément accéléré, tel qu'à l'allure de 65 tours par seconde, la vitesse périphérique sera de dix milles (16 kilomètres) par seconde. Si, à ce moment, par un déclanchement électrique on libère l'obus, celui-ci, animé de cette vitesse obtenue après 53 minutes de rotation, filera suivant la tangente et pourra atteindre le but que les voyageurs se seront proposé: la planète Mars. L'énergie motrice sera fournie par une turbine à vapeur de 800 HP. Pour le présent spécimen, dix fois plus petit, un turbomoteur de 100 HP suffit, mais il devra tourner beaucoup plus vite. Nous espérons atteindre 200 tours par seconde, ce qui donne une vitesse circonférentielle de 5.250 yards (4.800 m.). L'essai va commencer de suite; veuillez, par mesure de prudence, vous écarter à quelque distance. Tout est prêt, Smith?...
— Oui, monsieur l'ingénieur, répondit le contremaître.
— All right! Mettez en route, en ce cas.
Le cercle des spectateurs s'éloigna. Des sièges avaient été disposés à une trentaine de pas sous un massif de hauts polonias, chacun y prit place tandis que l'un des mécaniciens ouvrait la valve d'admission de vapeur. La longue charpente métallique, que consolidaient des arbalétriers et des tirants d'acier, s'ébranla et se mit à tourner autour de son axe avec une vitesse croissant de seconde en seconde. Un quart d'heure se passa; on ne distinguait plus aucun détail de la machine, tant le mouvement allait s'accélérant.
— Combien de tours? cria Sudler au contremaître.? Smith se pencha pour consulter le tachymètre compteur.
— 70 tours à la seconde, monsieur, répondit-il.
— Accélérez.
L'ouvrier agit sur le volant commandant la prise de vapeur.
La trépidation s'accentua, le sol tremblait et un sifflement de plus en plus aigu, déchirait l'air.
— Cent tours... Cent vingt tours...
— Continuez!
Le vacarme devenait assourdissant, on ne s'entendait plus. Les spectateurs, un peu pâles, se regardaient les uns, les autres.
— Cent cinquante... Cent soixante tours...
Personne ne put saisir ces derniers mots. Une détonation aussi violente qu'un coup de canon de marine retentit soudain, suivie de miaulements stridents. Une terrible secousse ébranla le sol et les assistants culbutés furent projetés dans tous les sens. La machine-fronde venait d'éclater, lançant ses débris dans tous les sens comme une mitraille meurtrière.
La machine-fronde venait d'éclater...
Il y eut un instant de silence dû à la stupeur générale. Puis des gémissements douloureux s'élevèrent et des cris de souffrance dominèrent le soufflement rauque de la vapeur s'échappant des tuyaux crevés.
L'ingénieur Fairchild, qui avait été précipité à terre de même que ses voisins, reconquit le premier, grâce à son énergique volonté, son sang-froid. Son premier mouvement fut de s'élancer vers sa fille qui se redressait péniblement, ses vêtements couverts de sable et sa longue chevelure châtain dénouée.
— Tu n'es pas blessée, mon enfant? l'interrogea-t-il avec sollicitude.
— Non père, je n'ai aucun mal. Mais qu'est-il donc arrivé?
— La machine a volé en morceaux...
— Je l'ai vu, mais pourquoi cet accident?
— Nous éluciderons cela plus tard, bien que je m'en doute. Le plus pressé, c'est de courir au secours des victimes,
— Oh! mon Dieu, est-ce qu'il y aurait quelqu'un de blessé?...
— Hélas! je le crains. Suis-moi donc, nous allons nous en assurer.
Encore tout étourdie du choc, la jeune fille suivit son père. Les autres spectateurs s'étaient également relevés et se considéraient les uns les autres, tout abasourdis par l'événement. Enfin, ils revinrent au sentiment de la situation, et leurs interjections se croisèrent, car personne ne comprenait ce qui venait d'arriver.
Il ne restait rien de l'appareil, sauf quelques fragments informes du massif de ciment armé sur lequel reposait la poutre métallique. La turbine à vapeur disloquée laissait apercevoir son mécanisme interne, sa roue à aubes et son distributeur. Seul, le générateur, une chaudière multitubulaire, paraissait restée indemne. Mais devant le cendrier, dans une mare de sang, gisait un cadavre déchiqueté, dans lequel on pouvait encore reconnaître le malheureux contremaître. Deux mécaniciens se roulaient sur le sable en proférant des plaintes lamentables: l'un avait une jambe brisée en deux endroits, l'autre sans doute des lésions internes, car il rendait le sang à pleine bouche.
— Vite, vite, des secours à ces pauvres gens, dit l'ingénieur. Jessie, cours prévenir. Téléphone de suite à l'hôpital de la ville qu'on envoie une ambulance et un médecin.
— Oubliez-vous, père, que mes études médicales sont terminées et que je possède un diplôme me donnant le droit d'exercer?
— Certes non, mon enfant, mais tu as besoin d'aide...
— Et je suis tout prêt à vous donner le mien, si vous voulez bien utiliser ma bonne volonté, fit à côté de lui la voix d'Allan...
Les professeurs et les journalistes, revenus de leur saisissement, s'empressaient et offraient leurs services. L'ingénieur avait retrouvé sa présence d'esprit; il organisa les secours et, quelques instants après, les blessés furent transportés à l'habitation, couchés et pansés par la main experte de la jeune doctoresse. Le corps de l'infortuné contremaître ne devait être enlevé qu'un peu plus tard par les soins de la justice, après l'enquête qui s'imposait sur les causes de la catastrophe.
Georges Sudler était consterné de l'échec de l'expérience. Il avait insinué qu'elle était due sans aucun doute à une imperfection, à une soufflure ou une paille dans le métal, mais l'ingénieur lui répondit avec rudesse qu'il était certain de la qualité de l'acier employé dans la construction et que ses examens minutieux lui avaient prouvé qu'il n'y avait aucune malfaçon dans l'exécution du travail.
— Alors quoi?.. Quelle supposition faites-vous dans ce cas? s'était-il écrié désespéré...
— Je suppose qu'en raison de l'énorme force centrifuge développée, la matière, fût-ce de l'acier fondu comme c'était le cas, ne résiste plus, mais se dissocie complètement. Et c'est parce que je craignais quelque anicroche de ce genre que j'avais pris la précaution de vous faire placer tous sur le côté de la machine. Et j'ai bien fait, car, dans le plan de rotation de l'appareil, tout a été fauché, pulvérisé par la mitraille de morceaux projetés jusqu'à un demi-mille de distance à travers le parc.
Le dénouement de la tentative de Sudler devait causer une émotion considérable dans toute l'Amérique. Matthews publia dans son journal un long récit ultra-dramatique de l'expérience et son article fut reproduit avec des commentaires sans fin par toute la presse des États-Unis. Mais le plus consterné fut Allan Tyson, qui voyait s'effondrer son projet de voyage interplanétaire.
— Alors, dit-il quelques jours plus tard à l'ingénieur des usines de Fire-Lake rentré à Scranton, la chose est irréalisable?
— Vous tenez donc bien à aller voir ce qui se passe dans les étoiles? fit Daniel Fairchild, un peu goguenard?
— Je l'avoue, aussi suis-je navré de ce qui est arrivé!
— Mais donneriez-vous cependant un demi-million de dollars pour arriver à votre but?
— C'est une grosse somme, mais l'enjeu mérite un sacrifice de cette importance.
— Dans ce cas, revenez dans trois jours avec Flyrock; j'ai ruminé une idée qui me semble un peu moins baroque, et certainement plus scientifique que celle de ce petit chimiste qui a voulu s'improviser mécanicien. Et si je n'en ai pas soufflé mot jusqu'à présent, c'est à cause de la dépense à engager. Si, avec la catapulte tournante, on avait pu arriver au même résultat, je n'aurais rien dit, car ce procédé eût été moins coûteux que celui que j'ai à vous proposer.
— Vous excitez ma curiosité, Mr Fairchild. Aussi serai-je exact à votre rendez-vous.
Les obsèques de l'infortuné contremaître eurent lieu le lendemain au milieu d'une grande affluence. Comme la victime laissait une veuve, Allan Tyson tint à réparer, dans la mesure du possible, le malheur et il assura à la conjointe du défunt un revenu raisonnable. L'enquête judiciaire, d'autre part, se poursuivait et une expertise avait été ordonnée afin d'établir, si possible, les causes de la catastrophe. Enfin, l'état des deux blessés était des plus satisfaisants, et, avec sa générosité native, Allan leur avait fait parvenir une large indemnité.
Le 1er décembre, le professeur Flyrock, son adjoint Lothrop Dow, le physicien Johnston, le géomètre Gunn, Allan Tyson et Georges Sudler étaient réunis dans le cabinet du directeur de Fire-Lake. Après l'échange des congratulations d'usage, Daniel Fairchild prit la parole ex abrupto.
— J'avoue, commença-t-il, que le problème que vous cherchez à résoudre a fini par me tracasser sérieusement. S'il n'est pas de ma compétence de déterminer la route à suivre pour atteindre une planète, en revanche ce qui peut se faire sur terre à l'aide de moyens mécaniques connus et éprouvés rentre dans ma partie. Je n'ai jamais eu grande confiance, vous le savez, dans le procédé de lancement à l'aide de la force centrifuge, et le malheureux résultat de l'expérience a prouvé que mes appréhensions étaient fondées. Mais, puisque les lois de la cinématique et de la physique moléculaire s'opposent à l'emploi d'une roue tournant à l'excessive vitesse nécessaire, il ne m'en semble pas moins possible d'arriver au résultat cherché simplement en retournant l'énoncé de la question.
— Que voulez-vous dire, Fairchild, je ne comprends pas bien? interrogea le professeur Flyrock.
— Je vais m'expliquer. Dans le système de Mr Sudler, le véhicule à projeter dans l'espace est fixé à la circonférence de la roue qui, elle, est mobile et à laquelle on ne peut pratiquement donner qu'un diamètre restreint. Renversons ces dispositions, et que ce soit alors le véhicule qui se déplace sur un cercle fixe; on peut alors donner à celui-ci un diamètre considérable, vingt ou trente milles par exemple.
Une exclamation unanime d'étonnement jaillit des lèvres de tous les auditeurs.
— Une roue de 30 milles (48 kilomètres) de diamètre!... s'écria l'astronome. Y songez-vous, Fairchild?
— Ai-je dit une roue?... reprit tranquillement l'ingénieur. Cela peut être plus simplement un railway circulaire, sur les rails duquel courra le véhicule sidéral avant son lancement.
— Un chemin de fer!...
— Tout uniment! Et avec un aiguillage dirigeant à l'instant voulu le wagon sur une voie tangentielle, tracée dans le sens convenable et suivant une pente calculée.
Il y eut un instant de silence pendant lequel les savants réfléchirent. Enfin M. Flyrock articula:
— En principe, cela pourrait peut-être réussir, bien qu'il y aurait alors une plus grande épaisseur d'atmosphère à traverser, mais j'y vois deux difficultés distinctes et presque insurmontables. En premier lieu, la résistance formidable de l'air à ces vitesses, jamais atteintes jusqu'ici, de près de 20.000 yards à la seconde. Ensuite, la puissance motrice nécessaire pour vaincre cette résistance.
— Vous avez parfaitement raison, Flyrock, et vos objections sont justes. Elles se présentent d'ailleurs naturellement à l'esprit. Alors, c'est bien simple: supprimons ces résistances!
— Mais c'est impossible!... s'exclama impétueusement Sudler.
— Vraiment! Eh bien, mon cher Monsieur, vous faites erreur!
— Vous ne voudriez pas cependant installer votre railway au sommet du Gaurisankar ou du Kinabalou?...
— Pas besoin d'aller si loin, Mr Sudler!.. Au lieu d'installer la voie à même le sol, il suffit de l'aménager au fond d'une tranchée, d'un tunnel dans lequel on opérera ensuite le vide!...
— Vous n'y songez pas!... Ce serait un travail fantastique...
— Pas le moins du monde. Une misère à côté des terrassements que la guerre de tranchées a nécessités en France; le calcul est aisé. Ecoutez plutôt: en admettant que le projectile, le wagon mesure (je vais prendre, comme l'a fait M. Sudler, des mesures métriques) 4 m. 25 de diamètre, la tranchée à creuser mesurera 5 mètres de section sur 6 de profondeur. Si nous donnons à la ligne un diamètre de 38 kilomètres, soit 120 kilomètres de tour, plus une tangente de 10 milles, nous aurons à effectuer un déblai total de 5 millions de mètres cubes de terre. En employant de puissants excavateurs extrayant 200 mètres cubes à l'heure, le creusement de cette rigole circulaire demandera moins de cinq mois. Bien entendu, cette tranchée recevra un plafond en madriers que recouvriront les terres de déblai. Ce tunnel, ainsi rendu étanche, sera fermé, à l'extrémité de la ligne droite, par une double porte hermétique à ouverture instantanée. Vous voyez donc que l'on pourra y opérer un vide relatif, à quelques centimètres de mercure, au moyen de pompes pneumatiques. De cette façon, la résistance de l'air pendant la phase d'impulsion sera annulée, et l'on n'a plus rien à redouter de la poussée à l'extérieur de la courbe due à la force centrifuge développée.
En ce qui concerne la force motrice, je supprime tout roulement susceptible de s'échauffer et je le remplace par un frottement de glissement, comme dans le chemin de fer hydraulique dû à deux ingénieurs français, Girard et Barre, et qui a été expérimenté en 1900 à Paris. De cette façon, l'effort nécessaire est réduit au vingtième de celui qu'exigerait un chariot à bogies. Enfin, pour l'énergie motrice, j'adopte le procédé dit de Traction tangentielle par courants triphasés, proposé il y a une quinzaine d'années par les électriciens Dulait, Zeleny et Rosenfeld. Vous voyez, mes amis, que je me borne à reprendre des idées déjà sanctionnées par l'expérience pour les adapter à l'entreprise. Les aléas sont ainsi réduits au minimum. Qui a empêché la réussite de l'engin de Mr Sudler?... Simplement l'excessive rapidité de rotation, qui a causé la dissociation des particules du métal. La rupture s'est opérée à 170 tours seulement. Avec le modèle de catapulte de 240 pieds de longueur, la vitesse circonférentielle indispensable devait être de 65 tours par seconde. Dans mon projet, avec un railway de 24 milles de diamètre, la vitesse de déplacement du mobile dans les derniers moments sera plus de cinq cents fois moins grande, puisqu'un tour exigera 8 secondes. C'est, pour moi, la clé du problème, le seul moyen pratique de réaliser cette allure de dix milles par seconde... Maintenant, mes amis, que pensez-vous de ces idées?
L'astronome ne put y tenir; il se leva et vint serrer la main de son ami.
— C'est merveilleux!... s'écria-t-il. Votre système doit réussir. Oui, ce seront des Américains qui auront la gloire d'ouvrir les routes du ciel!,.. Mais il faut un chef pour diriger cette expédition, et, laissez-moi vous le dire, Fairchild, il n'y a que vous qui puissiez être ce chef...
— Vous plaisantez, Flyrock. Je ne connais rien à l'astronomie, moi!... Et je ne puis abandonner ainsi Fire-Lake, voyons!
— Il le faut cependant! Il faut un homme énergique comme vous pour capitaine. Moi, je serai le pilote et vous indiquerai le chemin.
— C'est cela. Comme dans la fable française, L'Aveugle et le Paralytique, n'est-ce pas? Vous verrez pour moi et j'agirai pour vous... Ce n'est pas sérieux...
Allan Tyson se leva.
— Comme promoteur de l'entreprise et commanditaire, dit-il avec force, je ne vois cette oeuvre grandiose possible qu'à la condition, comme l'a très judicieusement compris M. le professeur, que vous en soyez le chef, Mr Fairchild. La réussite est à ce prix...
Georges Sudler, en proie à une fureur concentrée et indescriptible, en constatant que personne ne songeait à lui, serrait les mâchoires avec rage sans pouvoir articuler un mot.
L'ingénieur, ébranlé par l'appel pathétique d'Allan, semblait indécis.
— Avec vous, continuait l'astronome se faisant plus pressant encore, la réussite est certaine, alors que sans vous la chose devient aléatoire. Il est indispensable que ce soit un ingénieur qui commande, plutôt qu'un astronome. Vous pouvez vous faire remplacer à Fire-Lake comme je le ferai au Tysonian. Je vous en conjure!... Venez!...
Miss Jessie vint se placer à côté de son père.
— M. le professeur a raison..., prononça-t-elle. Je comprends bien, cher père, que la raison qui vous fait hésiter, c'est parce que vous me laisseriez seule à Scranton. Mais cette raison n'existe plus, puisque, je vous accompagnerai...
Un cri unanime accueillit cette déclaration faite d'une voix tranquille, montrant que la jeune fille avait mûrement réfléchi avant de parler.
— Quoi..., articula l'ingénieur, tu voudrais...
— Un médecin sera aussi nécessaire à bord de l'auto sidérale qu'un ingénieur et un astronome, et c'est pourquoi je pose ma candidature, ajouta miss Fairchild en souriant. Et puisque c'est une entreprise entièrement américaine, j'affirme qu'il faut qu'une Américaine y participe. J'aurais encore bien d'autres raisons à faire valoir, mais que vous devinez, cher père. Allons, rendez-vous à l'appel qui vous est fait. C'est pour la science et pour le pays...
— Acceptez!... répéta le choeur.
— Eh bien, puisque vous le voulez tous, c'est dit... Je baserai donc la construction de notre futur car planétaire pour cinq personnes: vous professeur Flyrock, vous Allan Tyson, moi, ma fille et un aide...
— Il me semble que vous m'oubliez et cependant je pense avoir quelque droit à réclamer, s'exclama alors d'une voix tremblante de colère, Sudler? Ne suis-je pas l'inventeur sans qui rien n'existerait?...
Mr Fairchild se retourna et le toisa d'un air sarcastique.
— Après les résultats plutôt désastreux donnés par ce que vous appelez votre invention, je trouve votre exigence quelque peu exagérée, jeune homme, fit-il. N'oubliez pas, je vous prie, que vous êtes sous le coup d'une inculpation d'homicide par imprudence à laquelle vous devrez répondre devant la justice... Non, ne m'interrompez pas, je vous prie, poursuivit-il, voyant que le chimiste ouvrait la bouche pour protester. Laissez-moi seulement vous faire remarquer que je prends l'affaire à mon compte et que dans ce que je vais réaliser, rien ne subsistera de votre conception primitive. Le procédé de lancement du car, son agencement interne, son moteur même ne ressembleront en rien, je vous le garantis, à ce que vous aviez imaginé!... A chacun son métier, mon jeune ami, et il ne faut pas, a dit le fabuliste, essayer de forcer son talent... Je suis d'ailleurs tout prêt à reconnaître le vôtre et à vous offrir un poste convenable dans l'entreprise, mais quant à vous accepter comme compagnon de voyage, c'est une autre affaire! Puisque je suis le chef, j'ai le droit, je pense, de choisir mes aides...
Interdit, écrasé, Georges Sudler balbutia quelques vagues paroles.
— Alors, voilà qui est entendu, conclut l'ingénieur. Maintenant à l'oeuvre, et vite, puisque nous n'avons devant nous que dix mois à peine pour construire et mettre en place tout le matériel. Il n'y a plus une minute à perdre, si l'on veut être prêt à l'heure fixée par notre pilote.
— C'est-à-dire au plus tard le 15 septembre prochain, précisa l'astronome. Mais les régions équatoriales du globe ne sauraient plus convenir vu les modifications apportées au procédé de lancement. Il faut, pour éviter une trop grande dérive, se rapprocher au contraire le plus près possible d'un pôle où la vitesse de rotation se fait moins sentir. Un point de l'équateur parcourt en effet 455 mètres par seconde; ici, sous la latitude de Scranton, nous faisons 305 mètres; sous les cercles polaires, le déplacement de l'ouest vers l'est est moitié moindre.
— Eh bien, conclut Mr Fairchild, nous nous installerons dans la région que vous indiquerez, et je vous promets que cela marchera rondement, c'est le cas de le dire!...
Les grandes lignes de l'entreprise se trouvant ainsi arrêtées, il ne restait plus qu'à passer à la phase de réalisation, après avoir déterminé l'endroit où devrait s'exécuter le lancement du projectile, en tenant compte des conditions indiquées comme indispensables par le directeur du Tysonian Institute. Après de mûres réflexions et une étude approfondie des avantages propres à diverses régions, on tomba d'accord pour choisir le nord du Canada et l'île Southampton, où la place ne manquerait pas pour installer le chemin de fer interplanétaire souterrain.
Allan Tyson ayant fait observer que la mer d'Hudson, qui baigne les rivages de cette île, était congelée pendant la plus grande partie de l'année, sauf de mai à octobre, l'ingénieur lui répondit:
— Tant mieux. Le transport du matériel s'opérera tout aussi bien sur la glace. Au lieu d'employer des cargos, on expédiera le matériel par railway via Ottawa jusqu'au rivage méridional de la baie d'Hudson, où l'on établira des hangars-magasins. La traversée se fera ensuite sur la glace, à l'aide soit d'ice-boats, traîneaux à voiles ou à moteur, selon le cas. L'île est vaste?
— 73.000 kilomètres carrés, répliqua le professeur Flyrock. North-Southampton island, située par 65° lat. N. et 85° long. O., mesure 500 milles de large, de l'est à l'ouest et 300 du nord au sud, c'est un vaste plateau de gneiss complètement inhabité et seulement visité par les baleiniers et quelques chasseurs de fourrures. Le climat y est fort rude...
— Y existe-t-il des forêts?
— Certainement, il y a de vastes étendues boisées de sapins, mélèzes, pinus cembra, toute la flore arboricole des contrées polaires.
— Tant mieux, car le bois en quantité sera indispensable pour nos constructions. Le boisage du tunnel et son recouvrement, le tablier de la voie, les hangars, etc., nécessiteront l'emploi de centaines de mille mètres cubes de bois. C'est là une chose essentielle. Je vais m'occuper de rassembler des équipes de bûcherons afin de commencer, dès que la saison le permettra, l'abatage des arbres. Votre géomètre sera du premier départ avec le nombre voulu d'aides pour établir sur le terrain même, et d'après le plan que je lui remettrai, le tracé du railway.
— Si vous voulez, offrit Allan Tyson, j'accompagnerai ce premier noyau de travailleurs et reviendrai vous rendre compte de la mise en route de l'entreprise.
— Volontiers, mais ne redoutez-vous pas ce changement de climat? Le pôle après l'équateur!...
— Je prendrai les précautions nécessaires pour ne pas trop souffrir de la transition.
— All right! Dans ce cas, préparez vos bagages. Le départ sera pour les premiers jours de janvier prochain.
En conséquence de cette décision, le 9 janvier 1921, le jeune milliardaire, après avoir pris congé de son père, Mr Nathaniel Tyson, qui, de son somptueux hôtel de la cinquième avenue à New-York, dirigeait les multiples entreprises lui ayant valu l'une des plus grandes fortunes de l'Amérique, Allan, disons-nous, prenait place dans un sleeping de la ligne Toronto-Ottawa et allait rejoindre la première équipe de bûcherons et de charpentiers expédiée de Scranton deux jours auparavant. Il débarqua de son luxueux wagon au terminus du railway, à Commoncity, à 100 milles environ des rivages de la mer d'Hudson, et s'empressa d'aller retrouver la petite troupe d'ouvriers dont le chef était un nommé Handsley Carver, ancien ingénieur d'une usine de ponts métalliques, particulièrement expérimenté dans le genre de besogne à entreprendre.
Un train de marchandises entier avait apporté les matériaux et l'outillage indispensable, notamment des camions automobiles pouvant avancer sur la glace, grâce à des bandages appropriés; ces camions servirent à transporter les bagages, le personnel et tout le contenu du train depuis le débarcadère jusqu'à proximité du rivage. Là, un immense hangar démontable fut édifié pour recevoir ces marchandises et, dès que tous les colis furent arrivés à pied d'oeuvre, Allan, accompagné du géomètre Gunn et de deux chefs d'équipes de charpentiers, tenta la traversée de la baie d'Hudson entièrement prise depuis plus de trois mois déjà, ce qui assurait à l'icefield une solidité des plus rassurantes.
Bien que le froid fût rigoureux: 27° au-dessous du zéro centigrade, ce qui n'était nullement excessif pour la contrée et pour l'époque de l'année; le temps était clair et quelques cirrus déliés se montraient seulement à l'horizon. Toutefois, il convenait de se hâter, car les jours sont courts, — à peine sept heures, — sous cette latitude, et il n'y avait pas moins de 450 milles (720 kilomètres) à parcourir avant d'atteindre Southampton island.
Il fallut trois jours au camion pour accomplir cette traversée sur la glace. Mais toutes les précautions étaient prises pour lutter contre le froid, pénible surtout pendant la nuit. L'auto était pourvue de tout le nécessaire et Allan n'eut pas trop à souffrir des rigueurs du climat pendant ce long parcours.
... des automobiles pouvant avancer sur la glace...
Quinze jours ne s'étaient pas écoulés que tout le matériel expédié des usines de Fire-Lake était transporté à Southampton et que les travaux commençaient. Le géomètre avait déjà exploré les environs immédiats de la rive et planté ses premiers jalons pour l'établissement de la voie souterraine. De leur côté, les bûcherons avaient repéré une immense forêt de pins et de mélèzes et installé une scierie mécanique pour le débitage des troncs, ainsi que plusieurs machines d'abatage à grand travail. Un chalet démontable avait été tout d'abord mis en place pour servir d'habitation et un hangar édifié pour abriter le matériel.
L'organisation du travail étant alors en bonne voie, Allan pouvait rentrer, mais une série de mauvais temps, de tempêtes de neige, étant brusquement survenue, force lui fut de prolonger son séjour d'une quinzaine de jours, si bien qu'on était à la fin du mois de février quand le jeune homme put revoir les grilles monumentales et la façade sévère du Tysonian Institute de Scranton. Sa première visite fut, comme bien l'on pense, pour l'usine de Fire-Lake. Il trouva Daniel Fairchild sous le coup d'une violente exaspération, résultant d'une conversation qu'il venait d'échanger avec un personnage dont la silhouette a déjà traversé ce récit: le reporter Jim Matthews. Voici ce qui s'était produit: l'ingénieur n'était déjà pas des mieux disposé envers le journaliste qui s'était glissé, avec une assurance toute professionnelle, parmi des invités dont il ne faisait nullement partie. C'est ainsi qu'il avait pu assister à l'essai, terminé par le désastreux échec que l'on sait, de la machine-fronde Sudler. Mais les erreurs, les bourdes invraisemblables dont il avait émaillé ses articles, avaient mis Fairchild de mauvaise humeur, d'autant plus qu'il détestait entendre parler de sa personne ou de ses travaux. On peut juger, par suite, des sentiments qu'il avait pu éprouver lorsque le rédacteur du Sun lui avait tranquillement demandé de lui accorder une place à bord de l'auto interplanétaire. L'ingénieur demeura un instant suffoqué.
— Et à quel titre voudriez-vous faire partie de l'expédition, parvint-il à articuler quand un peu de calme lui revint.
— Comme représentant de la presse américaine, répliqua avec un aplomb imperturbable Jim Matthews. Votre entreprise mérite les plus hauts encouragements de la publicité et votre équipage serait incomplet sans la présence d'un reporter dans ce voyage sans précédent.
— Vous êtes fort aimable, vraiment, ricana Daniel Fairchild, mais j'ai le regret de vous répondre par un refus formel. Pensez-vous que notre wagon intersidéral sera grand comme un paquebot?...
— Oh! vous trouverez bien une petite place pour moi. Je vous promets de n'être pas encombrant!...
M. Fairchild considéra son interlocuteur, qui mesurait près de six pieds de haut avec une épaisseur proportionnée.
— On voit bien, poursuivit-il, que vous n'avez pas la moindre idée des approvisionnements d'air et de nourriture qu'entraînerait votre présence à bord. Les articles que vous avez publiés prouvent d'ailleurs votre ignorance de ces questions scientifiques. C'est pourquoi je vous excuse en vous réitérant mon refus. D'autre part, je ne veux pas vous exposer à des dangers imprévus. Qui sait si nous reviendrons jamais!
— Cependant, vous n'empêchez pas votre propre enfant de courir ces dangers...
— Ceci est mon affaire et vous n'avez pas à vous immiscer dans cette question qui m'est personnelle.
— Alors, c'est votre dernier mot?...
— Je ne reviens jamais sur une décision raisonnable et votre demande, je vous le répète, est absolument inadmissible.
— J'espère cependant que vous réfléchirez. Je connais l'endroit où vous devez installer votre chemin de fer de lancement, et je compte tenir mon journal au courant de vos travaux. Le moment venu, je vous rappellerai ma proposition et je veux encore croire que vous l'agréerez.
— N'y comptez pas! Il est inutile que vous fassiez le voyage et que vous vous représentiez devant moi, monsieur le reporter.
— Nous verrons!... conclut Jim Matthews, prenant son chapeau pour partir.
On conçoit, après cette scène, quelle pouvait être la disposition d'esprit de l'ingénieur. Il se rasséréna cependant en voyant paraître Allan.
— Je suis content de vous revoir, mon jeune ami, s'exclamat-il. Vous allez me raconter comment tout s'organise là-bas. Il y fait froid, hein?...
— Oh! entre 30 et 40 degrés sous zéro, à peine, répondit le jeune homme, souriant. On s'y fait, je vous assure!...
—- Et le travail?
— Il est commencé. Les arbres commencent à tomber sous l'effet de vos scies mécaniques, et aussitôt ébranchés et équarris, transportés à l'atelier débitant les troncs en madriers. Les chalets et hangars démontables sont en place et l'équipe des arpenteurs, que Mr Gunn paraît diriger avec une indiscutable compétence, est déjà à l'oeuvre en dépit de la saison réellement peu favorable pour des opérations topographiques. Mais il n'y a vraiment pas assez de monde et, malgré la bonne volonté de ce petit noyau de pionniers, cela avance bien lentement.
— Je m'en doute, mais j'attends encore que la température se relève suffisamment pour que la navigation devienne possible le long de la côte du Labrador et dans la mer d'Hudson. J'espère que cela ne saurait plus beaucoup tarder maintenant et que je pourrai alors expédier le premier cargo-boat de matériel à Southampton island. Afin de gagner du temps, une deuxième équipe de travailleurs y sera envoyée ces jours-ci par voie ferrée pour renforcer celle que vous avez accompagnée.
— Quel tonnage pensez-vous qui soit nécessaire?
— En bloc, pour la voie, l'équipement électrique et les accessoires, environ 12.000 tonnes. J'ai retenu un cargo qui devra faire trois voyages de Baltimore à l'île Southampton au fur et à mesure que la ferraille sortira de l'usine. Toutes les commandes sont lancées; Fire-Lake travaille ferme ainsi que vos ateliers de Simpson-river. Et chaque expédition sera complétée par un nouvel envoi de personnel. Il nous faudra environ 700 hommes: bûcherons, charpentiers en bois et en fer, terrassiers, forgerons, mécaniciens, électriciens, poseurs de rails, cuisiniers, chimistes, matelots, manoeuvres, etc., dirigés par un état-major de spécialistes. Il faut songer aussi à abriter et à nourrir ces 700 personnes; heureusement j'ai mis la main sur un organisateur de premier ordre, un nommé Dixon, qui était intendant militaire pendant la grande guerre et a accepté la responsabilité de la direction générale des opérations. Pour ma part, je surveille ici, avec mes ingénieurs, l'exécution des pièces. Les excavateurs sont prêts et je vais les envoyer sans tarder afin de commencer le plus tôt possible le creusement du tunnel. Quant à moi, je pense partir avec les dernières parties du matériel, notamment avec le wagon-projectile, dans les premiers jours du mois d'août prochain.
— Vous ne viendrez pas, d'ici-là, jeter un coup d'oeil sur l'état d'avancement des travaux?
— Je ne le pense pas, je serai par trop occupé ici et même, j'y songe, si vous étiez gentil, mon cher Allan, vous devriez bien me seconder...
— A vos ordres, je ne demande pas mieux...
— Je vous charge de surveiller la construction de ce qui sera notre habitation pendant de longues semaines, le wagon interastral, et particulièrement l'agencement de son aménagement intérieur. Ma fille pourra vous aider de ses conseils pour le mobilier et les objets personnels de chaque voyageur.
— C'est entendu, Mr Fairchild... Mais, à propos, et notre inventeur, tout au moins le promoteur de l'entreprise, que devient-il?...
— Sudler?... Il a été trop heureux d'accepter de diriger la partie physico-chimique de l'installation, notamment celle des machines à air liquide... J'ai bien compris qu'aucune rebuffade ne l'éloignerait, aussi, lui ai-je donné cette compensation qui le tient éloigné de Fire-Lake et, pour moi, c'est le principal.
— Craindriez-vous quelque chose de ce garçon?...
— Peuh! que voulez-vous qu'il fasse? Il ne me plaît pas, voilà tout, c'est la seule raison pourquoi je ne tiens pas à sa société. Et maintenant, vous êtes au courant de la marche de l'affaire, mon cher Allan. Vous voyez qu'elle se présente bien!...
— Grâce à l'énergique impulsion que vous avez su lui donner, ce qui ne me surprend pas, d'ailleurs, vous connaissant, Mr Fairchild. Aussi, la réussite me paraît-elle plus certaine que jamais, et c'est avec impatience que je vais attendre le moment de repartir, définitivement cette fois, pour Southampton island.
Et, sur ces paroles, le jeune homme prit congé de l'ingénieur, qui se replongea dans ses calculs compliqués.
Six mois se sont écoulés depuis la conversation qui vient d'être rapportée, Pendant ce temps, on a travaillé dur aussi bien aux usines de Fire-Lake et de Simpson-river qu'à Southampton, en dépit des difficultés résultant du climat et de la saison.
Par une belle journée de juin, le fils de l'industriel multi-millionnaire causait amicalement avec Miss Jessie Fairchild sous la véranda du cottage de l'ingénieur situé dans la banlieue de Scranton.
— Ainsi, votre car astral est terminé et vous m'avez convoqué pour examiner cette construction? demandait-il à la jeune fille.
— En effet, Mr Tyson, cette pièce importante est achevée et, si vous voulez bien, nous allons la visiter en détail.
— Je serai charmé de faire cette visite en votre compagnie, Miss Jessie. Vous me servirez de cicérone, car je ne suis pas, vous le savez, très familiarisé avec ces appareils si compliqués.
— Vous êtes modeste, Mr Tyson, fit en souriant la jeune fille. Pour ma part, si je suis un peu plus au courant, c'est simplement parce que j'ai suivi de plus près que vous ne l'ayez fait toute cette partie du travail. Alors, si vous voulez, nous allons nous rendre à l'atelier qui a opéré le montage de notre, wagon céleste.
— Je suis à votre disposition.
Tout en roulant rapidement dans la direction des usines, Allan s'enquit de l'état d'avancement des travaux. Il apprit que les laminoirs achevaient la fabrication des rails du chemin de fer circulaire, tandis que les ateliers de constructions électriques travaillaient à force pour la fourniture du stator de la voie ferrée en cours d'installation à Southampton island.
— Le dernier cargo de matériel quittera le pier de Baltimore vers le 15 juillet, expliqua Miss Fairchild à son compagnon, et quant à nous, ce sera pour le 10 ou le 12 du mois suivant.
— All right! C'est entendu, je préviendrai le captain Bushnell de mettre le Blue-Bird en état de prendre la mer pour cette date, car je compte bien vous avoir à mon bord pendant cette traversée.
— Mon père décidera de la chose, j'espère qu'il acceptera et que nous ferons ainsi ce voyage de compagnie... en attendant l'autre, le grand voyage...
— A la planète Mars!... Déjà, je voudrais m'y trouver et reconnaître ce que sont ces fameux canaux dont la nature et même l'existence sont l'objet de tant de discussions entre astronomes... Mais nous voici arrivés...
L'auto venait de stopper, suivant les indications de Miss Fairchild, devant un hangar très élevé, édifié dans l'une des dépendances de l'usine Fire-Lake. Il était trois heures de l'après-midi et un soleil tropical versait ses ardents rayons sur les toits vitrés et les murs blancs des ateliers. Les deux jeunes gens se hâtèrent de pénétrer à l'intérieur du bâtiment pour se dérober à l'intensité des flèches solaires, mais à peine Allan avait-il fait trois pas à l'intérieur qu'une exclamation lui échappa...
— By God!... que c'est grand!..
Devant lui se dressait, semblable à une tour d'argent à laquelle il n'eût manqué qu'une couronne de créneaux, le wagon interplanétaire construit d'après les plans de l'ingénieur Fairchild. C'était un cylindre mesurant 36 pieds (12 mètres) de hauteur sur un peu plus de 12 (4 mètres) de diamètre. Cet espèce d'obus reposait sur le sol par l'intermédiaire de tampons à ressort assez semblables à ceux dont sont pourvus les wagons de chemins de fer, et il était coiffé d'une toiture conique aiguë accentuant encore sa ressemblance avec un projectile. Mais il était percé, à différentes hauteurs, d'ouvertures circulaires fermées de vitres épaisses faisant immédiatement penser à des hublots de paquebot transatlantique. L'objet était fabriqué en un métal brillant que l'on eût pris pour de l'argent, bien que ce ne fût qu'un alliage de magnésium, d'aluminium, de manganèse et de silicium, extrêmement léger et résistant.
Allan Tyson fit le tour du cylindre en le considérant avec attention.
— Cela doit peser un fameux poids, murmura-t-il en hochant la tête.
Miss Fairchild entendit la réflexion. Elle lui tendit un papier.
— Voici le relevé des poids établi par l'ingénieur qui a fait l'étude du véhicule, prononça-t-elle. Les mesures sont en français et en anglais.
Le jeune homme parcourut des yeux la feuille, et lut:
— Ainsi que vous pouvez le constater, ajouta Miss Fairchild, le poids total du projectile est de cinq tonnes. Les approvisionnements d'eau, d'air, de conserves et de produits chimiques pèseront trois tonnes, si bien qu'avec les cinq voyageurs prévus et leurs bagages, on arrivera au chiffre de huit tonnes et demie (8.500 kilogrammes). Maintenant, si vous le voulez bien, nous allons pénétrer à l'intérieur et en examiner l'aménagement.
— A votre disposition, Miss Jessie.
A ce moment, la porte du hangar s'ouvrit et la silhouette de Georges Sudler se découpa sur le rectangle lumineux.
En reconnaissant le propriétaire du Blue-Bird, le chimiste promoteur du voyage interplanétaire fit un pas en arrière, en même temps qu'un nuage de contrariété durcissait ses traits accentués. Au cours des mois qui venaient de s'écouler, les rancoeurs de Sudler s'étaient en quelque sorte cristallisées devant l'écroulement de ses projets et il haïssait secrètement Allan Tyson, dont l'assiduité auprès de la fille de l'ingénieur lui était une cause de souffrance réelle car, sans se l'avouer à lui-même, Georges se sentait attiré vers Miss Jessie par un sentiment puissant. Cependant, il se remit vite, et comme Allan lui tendait cordialement la main, il affecta un air souriant et la lui secoua à l'américaine.
— Je suis heureux de vous voir, articula le jeune multi-millionnaire. Vous arrivez à point pour me donner quelques explications au sujet de votre moteur; c'est un détail qui m'intéresse vivement.
Georges Sudler eut un rictus plein d'amertume.
— Mon moteur!... Vous faites erreur, Monsieur, murmura-t-il avec effort. Je n'ai fait que mettre au point les idées très arrêtées de M. l'ingénieur Fairchild sur un système qui n'est plus le mien.
— Quel changement a-t-il donc apporté à votre idée primitive?
— J'avais pensé à employer des cartouches chargées d'un mélange, non explosif mais fusant, formé de soufre, charbon et colophane, mais, bien que le rendement en fût excellent, Mr Fairchild a préféré recourir à un explosif que l'on peut ranger dans la série des panclastites Turpin. Me permettez-vous une explication technique?...
— J'essaierai de comprendre. Allez-y.
— Eh bien, étant donné que la gazoline (essence minérale) possède un pouvoir calorifique de 11.000 calories, il faut lui fournir, pour assurer sa combustion, l'oxygène en proportions convenables. On a choisi l'oxyde azotique (AzO) et voici la notation atomique de ce produit:
8 Az O3 h+ 3 c2 = 3(Az Or)2 Cr + 4 Hr O + 2 AzO
On fait donc réagir ces deux substances, dans la proportion de 7 parties d'oxyde azotique pour 1 de gâzoline et on obtient un mélange dont le pouvoir calorifique est de 4.850 calories (kilogramme-degré) .
— Et le résultat?... coupa Allan, un peu agacé par la technologie du chimiste.
— Le résultat, c'est qu'en brûlant 1 gramme de mélange par seconde, on obtient une quantité de travail équivalent à 2.035 kilogrammètres ou 27 chevaux-vapeur, effort qui pourrait être quadruplé au besoin si les circonstances venaient à l'exiger. Avec une provision de 22 gallons (1 hectolitre) de gazoline et 170 (7 hectolitres) d'oxyde azotique, on pourra alimenter le moteur pendant huit cent soixante-quatre mille secondes ou dix jours de marche continue. Je dois reconnaître que ce système est, au point de vue du poids, supérieur à celui des cartouches fusantes qui eussent nécessité, pour le même effort utile, une quantité de matières au moins quadruple, chiffre évidemment prohibitif.
— Et maintenant, conclut l'interlocuteur de Sudler, si nous visitions l'intérieur de notre futur dining et sleeping-car?...
— Rien de plus facile, Monsieur. Voyez, on vient d'installer le marche-pied mobile et d'ouvrir la porte double donnant accès dans la tourelle métallique.
— C'est vrai, j'y songe... Dans ce wagon, n'est-ce pas, la coque est double, comme dans les bateaux sous-marins?
— C'était indispensable pour éviter le rayonnement et la pénétration du froid dans les pièces. Il ne faut pas oublier que la température de l'espace est voisine de 273° au-dessous du zéro centigrade.
— Et alors, nous nous trouverons dans les mêmes conditions que le liquide à l'intérieur de ces bouteilles à doubles parois entre lesquelles le vide a été opéré, afin d'empêcher toute perte de chaleur à l'extérieur?
— Exactement, Mr Allan, mais cet espace d'environ un pied séparant les deux coques concentriques n'a pas été perdu; on l'a utilisé pour y loger une foule d'objets... Si vous voulez monter ainsi que Miss Fairchild?...
Déjà la fille du directeur de Fire-Lake avait délibérément escaladé le marchepied, haut de près de trois mètres, permettant d'accéder à l'unique entrée du wagon céleste. Allan Tyson se hâta de suivre son exemple et pénétra, en se baissant, dans l'étroite ouverture. Georges Sudler ferma la marche.
La lumière du jour, pénétrant par trois hublots, éclairait les moindres détails de l'ameublement de cette chambre circulaire mesurant environ 13 yards carrés(un peu plus de 11 mètres carrés). Le moteur occupait le centre de la pièce; auprès de lui se remarquait le décarbonateur devant détruire le carbone de l'acide carbonique provenant de la respiration des voyageurs, ainsi que le poison pulmonaire, et restituer l'oxygène s'y trouvant combiné. Le long des parois, un fourneau de laboratoire, des tablettes, une armoire, enfin un divan recouvert de cuir. Au plafond, des réservoirs reliés au moteur par des tubes à spirales élastiques.
— Cette pièce, expliqua Sudler, est le laboratoire, la chambre des machines et aussi la cuisine, car c'est ici que s'élaboreront la préparation de l'air artificiel ainsi que sa régénération, la force propulsive et l'alimentation. Un batterie de piles chlorochromiques fournira le courant pour les lampes, au nombre d'une vingtaine, réparties un peu partout, ainsi qu'au réchaud de cuisine et à divers autres petits ustensiles domestiques.
— Qu'est-ce qu'il y a là-dessous? questionna Allan, frappant du talon le plancher élastique et insonore.
— L'étage inférieur constitue ce que l'on peut appeler la cale, répliqua le chimiste. Il contient les provisions d'air liquide avec le gazomètre régulateur, la gazoline et l'oxyde pour le moteur, les conserves de toute espèce et les boissons variées, enfin les réservoirs d'eau pour les soins du corps. Chaque voyageur aura droit à 4 pintes de boisson, 5 livres de nourriture, et près de 2 gallons d'eau par jour pour la toilette, ce qui correspond à un poids de 60 kilogrammes de provisions pour 5 personnes, par jour. Les soutes contiennent 260 gallons (1.200 litres d'eau), 220 d'oxygène liquide, 190 de gazoline et d'oxyde azotique, soit au total 3 tonnes d'approvisionnements pour un voyage de six semaines.
— C'est parfait. Et à l'étage au-dessus?...
— C'est le salon. Si vous voulez bien me suivre...
Georges Sudler saisit les crampons scellés dans la paroi et se hissa jusqu'à la hauteur d'une trappe percée dans le plafond; Miss Fairchild et Allan l'imitèrent et se trouvèrent dans une salle carrée, aux murs capitonnés de cuir, et pourvue d'un riche ameublement de salle à manger: table de chêne massif au milieu, buffet à deux corps, panetière, fauteuils et divans confortables. Quatre hublots éclairaient ce magnifique salon qui était pourvu, en outre, d'un lustre et d'appliques électriques.
Le jeune millionnaire eut un petit sourire en apercevant ce luxe.
— Eh! eh!... nous ne serons pas trop mal, en effet, murmura-t-il. Il eut la curiosité d'ouvrir les battants du meuble et reconnut que le compartiment inférieur était rempli de linge de table et de toilette, tandis que celui du haut contenait, maintenus dans des casiers, une foule d'ustensiles et de vaisselle en aluminium ou nickel.
— Nous ne manquerons de rien, je le vois, ajouta-t-il... Mais qu'est cela?...
Dans les cases d'une étagère fixée à la paroi, auprès d'un hublot, il apercevait une série d'instruments ressemblant à des jumelles montées sur de petites boîtes de métal verni, rappelant un peu les anciens stéréoscopes.
— Ah! vous regardez la dernière invention de l'ingénieur Rinfaggy, fit en souriant Miss Jessie, les cinélivres?...
— Les cinélivres?...
— Oui. Vous comprenez que nous ne pouvions emporter toute une bibliothèque, c'eût été trop pesant. Eh bien! nous avons dans le tiroir de ce meuble la valeur de 500 volumes sous un poids de quelques kilogrammes à peine, et ces instruments permettent de les lire à volonté.
— Comment cela?... Je ne suis pas au courant.
— Vous connaissez la photographie microscopique? Ou a photographié les pages d'un livre à la suite l'une de l'autre sur une pellicule de moins d'un mètre de longueur, chaque image mesurant à peine deux millimètres. Ce film, roulé sur une petite bobine, est emmagasiné dans la boîte et on l'examine à l'aide de la jumelle qui contient des verres d'optique grossissant considérablement les images, lesquelles sont éclairées par transparence à l'aide d'une petite ampoule électrique. La lecture d'une page terminée, on tourne un bouton, une autre page apparaît, et ainsi de suite.
— C'est fort ingénieux, en vérité, et je ne connaissais pas ce système.
Georges Sudler, qui s'impatientait, intervint.
— Nous allons maintenant gagner les étages supérieurs où sont les cabines particulières de Mr et Miss Fairchild, puis l'observatoire, fit-il,
— Continuons donc notre ascension si vous voulez bien...
Arrivé sur lé palier, Allan remarque, à gauche de la trappe d'accès, tout l'agencement d'un lavabo.
— C'est le cabinet de toilette commun, expliqua le chimiste. Un récipient contient l'eau pour la cuvette de lavage. Après usage, les eaux employées seront envoyées par un dispositif à air comprimé, dans le réservoir de chasse des W.-C. que vous voyez à votre droite. C'est, sinon le tout-à-1'égout, mais le tout à l'espace; ou se débarrassera ainsi de tous les résidus du bord.
— Tout a été prévu, je le vois, fit son interlocuteur en jetant un coup d'oeil à l'intérieur de deux cellules côntiguës meublées chacune d'un lit pouvant se replier à volonté contre la cloison, de tablettes pouvant également se rabattre, et de placards dissimulés dans l'épaisseur des parois.
Mais Miss Fairchild était déjà parvenue au point extrême de l'édicule et l'appelait. Il s'empressa de la rejoindre et se trouva alors dans une petite chambre circulaire fermée par un plafond hémisphérique formé d'une série de fuseaux métalliques accolés. Au centre, un gros tube vertical qu'on eût pu prendre pour un tuyau de cheminée, mais Allan ne s'y trompa nullement.
— Ah! voici l'outil de l'honorable professeur Flyrock, articula-t-il. Avec un instrument pareil, il va pouvoir faire des découvertes sensationnelles!
— Il est certain qu'à la faible distancé où nous arriverons de la planète, il sera possible de faire des observations intéressantes.
— Quoi?... Nous ne prendrons pas pied sur Mars, interrogea le jeune homme en s'adressant à Miss Jessie. Je croyais cependant que tel était le but de notre expédition.
— Ce n'est malheureusement pas possible, répondit la jeune fille, et vous en comprendrez aisément la raison.
— Je ne vois pas...
— Vous, n'ignorez pas que l'intensité de la pesanteur à la surface de Mars est un peu plus du tiers, de ce qu'elle est à la surface de la Terre. Un kilogramme pèse 375 grammes, et un corps abandonné à lui-même, au lieu de parcourir 4 m. 90 dans la première seconde de chute comme sur terre, tombe de 1 m. 72. Or, notre moteur, placé dans ces conditions, ne pourrait élever le wagon, dont le poids sera alors de 5.000 pounds, que de deux pieds et demi (0 m. 85). Il serait donc impossible de quitter le sol de la planète pour revenir sur la Terre.
— Alors?...
— Alors, Mr Flyrock a décidé que l'on s'arrêterait sur l'un des satellites de Mars. La pesanteur y est infiniment plus faible puisqu'une personne du poids de 70 kilogrammes n'y pèserait que 117 grammes. Le moteur développera alors une puissance suffisante pour nous élever par son seul travail et nous donnera ainsi la possibilité de regagner notre monde natal.
— C'est judicieusement pensé, je le reconnais.
— On essaiera donc de se poser sur le satellite le plus rapproché de Mars, Phôbos qui tourne à moins de 3.750 milles (6.000 km.) de la surface de ce monde. Avec les grossissements que permet l'instrument d'optique que vous avez sous les yeux, nous verrons Mars à moins de vingt-cinq milles, comme si nous planions au-dessus de lui en ballon ou en avion.
— Nous pourrons apercevoir ses habitants, en ce cas?...
— Et même essayer de communiquer avec eux par télégraphie hertzienne.
— Parfait, mais comprendront-ils — s'ils existent, ces marsiens — notre langage et nos signaux? C'est plus que douteux je le crains...
— Nous le verrons. Enfin, vous voyez, mon cher Allan, que mon père et Mr Flyrock se sont efforcés de rendre ce voyage jusqu'ici sans précédent aussi praticable que possible.
— Et rendre possible aussi le retour, ce qui a bien son intérêt, je dois le reconnaître, car ce n'est pas tout que de faire un voyage: il faut revenir...
— Et nous reviendrons, j'en suis certaine. C'est pourquoi j'ai persisté à vouloir accompagner mon père. Avec lui, je ne craindrai aucun accident.
La jeune fille enveloppa Allan d'un regard expressif que Georges Sudler intercepta. Une contraction douloureuse plissa ses lèvres, mais il parvint à prononcer cependant avec un calme simulé:
— Nous redescendons, si vous le voulez bien, Mr Tyson?
— Oui, nous n'avons plus rien à voir. Je vous remercie de votre obligeance, Mr Sudler. Et maintenant que notre véhicule astral est prêt, je vais compter les jours avant notre départ pour un autre monde. Merci, et à bientôt; à Southampton-island, n'est-ce pas?
— Il faudra que je mette la main sur le damné journaliste qui continue à inonder les gazettes de sa prose et ne me laisse pas un jour de répit. De quoi se mêle-t-il, cet individu?
En parlant ainsi, l'ingénieur en chef de Fire-Lake froissa avec dépit un journal qu'il venait de parcourir et le jeta sur le pont du yacht le Blue-Bird qui venait de quitter la baie de Baltimore, à destination de Southampton-island.
— Bah!... fit avec insouciance Allan Tyson, debout auprès du rocking-chair occupé par le père de Jessie, il fait son métier, cet homme, on ne peut l'en empêcher.
— Je vous le répète, Allan, qu'il me porte sur les nerfs, ce citoyen, avec ses articles soi-disant documentés sur place. Qu'est-ce que le monde a besoin d'être tenu au courant de nos préparatifs. N'eût-il pas été suffisant de mentionner simplement notre départ après qu'il aura eu lieu?... Il est dans le cas de nous amener des spectateurs, ce Matthews, avec ses tartines scientifico-fantaisistes!...
— Vous n'êtes pas content, Mr Fairchild?
— Dites que je suis furieux!... Mais il ne me harcèlera plus longtemps, je vous le garantis, car mon premier soin, dès notre arrivée à Southampton, sera d'expulser le personnage. Je veux être tranquille...
Allan eut un léger sourire devant cette explosion de mauvaise humeur, mais il ne répondit pas et se dirigea vers le captain Bushnell.
On était le 18 août et le temps était magnifique. Un soleil radieux, trônant dans un ciel indigo, faisait miroiter les vaguelettes d'une mer plate comme un lac d'huile. La traversée s'annonçait sous les meilleurs auspices et l'on pouvait espérer qu'en moins de trois à quatre jours, avec la vitesse que le yacht pouvait maintenir, on serait parvenu à Faircliild-harbour, lieu du débarquement.
Cette prévision se réalisa du reste en tout point. Le lendemain de son départ de Baltimore, le Blue-Bird, qui avait mis au départ le cap sur l'île Nantucket, et traversé de nuit le golfe du Maine, arrivait en vue de l'île du cap Breton, après avoir longé à distance les côtes découpées de la Nouvelle-Ecosse et distingué sa capitale Halifax. Le yacht, marchant à l'allure de vingt-six noeuds, doubla la pointe méridionale de Terre-Neuve, pénétra dans le golfe de Saint-Laurent et s'éleva vers le nord-est, laissant l'île d'Anticosti à tribord. Traversant ensuite le détroit, il longea, durant le troisième jour de navigation, la côte du Labrador jusqu'au cap Chudleigh qu'il atteignit le même soir. Réduisant alors sa vitesse, le navire qui portait l'état-major de l'expédition interplanétaire embouqua le détroit d'Hudson sous le 62° de latitude N. passa entre les îles Salisbury et Charles, laissa la terre de Fox à bâbord et l'île Mansfield au sud, puis, décrivant un circuit, pénétra le 22 août daus le petit port naturel situé sur la côte méridionale de Southampton-island, auquel les premiers arrivés avaient donné le nom du chef de l'entreprise: Fairchild-harbour.
Il était près de midi quand le yacht accosta, le wharf de débarquement devant lequel le haut personnel s'était empressé d'accourir, averti qu'il était de l'arrivée du Blue-Bird par un message de T. S. F. Comme c'était la première. fois, que Daniel Fairchild venait à Southaîiipton, il fut accueilli par de chaleureux hourras, et tous les chefs de service qu'il avait engagés à Scranton vinrent se mettre à sa disposition. L'ingénieur reconnut ses ingénieurs mécaniciens et électriciens; Dixon, le chef organisateur; Lothrop, Gunn, le géomètre; Farewel, le maître charpentier; Carver, chef des équipes de mécaniciens; Davis, Fairfax, Smithson, contremaîtres, ou chefs de travaux.
— Tout a bien marché? demanda le grand chef. Les travaux tirent à leur fin?
— Oui, monsieur l'Ingénieur. La semaine prochaine tout sera achevé et l'on pourra commencer le pompage de l'air du tunnel, répondit Davis.
— Parfait! Demain, je passerai la visite des chantiers et examinerai les différents postes de travail. Pour l'instant, nous allons nous rendre à la Station où l'on a dû nous préparer, suivant mes ordres, des chambres.
— A Planèt's Cottage, tout est prêt, monsieur l'Ingénieur.
— All right!... Eh bien, en route, en ce cas. Go ahead!...
Ce que le chef de travaux Davis avait désigné sous le nom de Planèt's Cottage était un vaste chalet assez élégant édifié au milieu d'une immense plaine, au point mathématique formant le centre du cercle décrit par la voie du chemin de fer interplanétaire. Ce point étant situé à plus de vingt milles du port où le yacht était venu jeter l'ancre, les nouveaux arrivants firent le trajet dans une camionnette relativement bien suspendue. Un autre camion de trois tonnes devait suivre et apporter les bagages.
La température était relativement élevée, bien que l'île se trouvât presque sous le cercle polaire et soumise aux plus rudes températures pendant près de huit mois de l'année. Mais de juin à septembre, pendant cette courte période, il n'est pas rare de constater 45° Fahrenheit (25° centigrades) pendant les heures où le soleil est le plus haut sur l'horizon, alors que ce même thermomètre descend presque au degré de congélation du mercure durant certaines nuits d'hiver. L'ingénieur Fairchild et ses compagnons n'eurent donc aucunement à souffrir du changement de latitude, et leur installation s'opéra rapidement. D'ailleurs, les Américains, en vrais globe-trotters, ont l'habitude des voyages et aucun des raffinements du luxe et de la civilisation ne leur avait manqué à bord du luxueux yacht du jeune Tyson.
Le soir même, sur le désir manifesté par l'ingénieur en chef, un dîner réunit tout l'état-major de l'entreprise, dans la vaste salle du chalet destinée à l'usage de restaurant. Après un repas plantureux où les produits indigènes, notamment du gibier, figurèrent avec honneur auprès des mets apportés de Scranton et de Baltimore, lorsque le café et les cigares eurent été apportés, M. Fairchild interrogea ses collaborateurs.
— Eh bien! Dixon, commença-t-il, cela a-t-il bien marché le terrassement?
— Cela n'a pas été des plus faciles, par moment, répliqua l'interpellé en secouant sa tignasse grise. Il a fallu attaquer le sol à la dynamite en certains endroits, surtout dans les collines où l'on s'est heurté à des rochers de gneiss d'une incroyable dureté.
— Mais les excavateurs?
— Oh! ils ont parfaitement fonctionné, surtout en plaine. Avec leurs godets de 80 gallons, ils extrayaient 220 cubics-yards (165 mètres cubes) de terre à l'heure, plus de 4.000 par journée de vingt heures, car vous savez, monsieur l'Ingénieur, que l'on travaillait en deux équipes de jour et de nuit faisant chacune dix heures.
— Oui, je sais. Alors combien avez-vous mis de jours pour extraire les 6 millions de yards cubiques prévus?
— Cent vingt-six jours, un mois de plus que l'on avait calculé, mais cela a été dû aux difficultés que je vous ai signalées.
— Enfin, cela va être terminé, c'est le principal. Et vous, Davis, dites-moi combien vous avez employé de bois pour la tranchée?
Le chef des bûcherons tira un registre oblong d'une vaste poche de côté et en feuilleta les pages.
— Voici d'abord ce qui m'avait été demandé, répondit-il d'une voix lente. En premier lieu, pour le coffrage, deux madriers de 6 yards de long sur 0 m. 33 d'épaisseur, par yard courant, soit, pour 87 milles, 320.000 madriers. Ensuite, pour la voie du chemin de fer il a fallu 80.000 traverses de supports de rails de 5 yards. Enfin, pour le plafond de la tranchée, il a fallu 800.000 square-foot (1) de planches de 1 inche d'épaisseur, soit rui total de plus de 600.000 cubic-yards (2) de sapin.
(1) 700.000 mètres carrés.
(2) 450.000 mètres cubes.
— Combien avez-vous employé d'hommes pour ce travail?
— Au total, 92 en 8 équipes pour l'abatage des arbres, l'équarrissage et la scierie, monsieur l'Ingénieur.
— Et combien d'arbres avez-vous mis par terre?
— Combien d'arbres, monsieur? Exactement 81.230, car un pin équarri ne fournit pas beaucoup plus de 8 cubic-yards de bois. Comme il y a environ trois arbres par acre, il a fallu déboiser une superficie de 37.689 acres (1). Mais c'est peu de chose en vérité, l'île est si boisée...
(1) Exactement 1.526 hectares, soit un carré de 1.250 mètres de côté.
— Très bien, Dixon, j'aime votre précision. Maintenant, à vous, Smithson.
L'ingénieur ainsi nommé se leva.
— Les cargos ont apporté en trois livraisons 6.160 tonnes de rails d'acier de 12 yards, expliqua-t-il à son tour. Ces rails ont été mis en place à mesure que les charpentiers ont eu établi le coffrage et le plafond de la tranchée, achevée ensuite par nos équipes de terrassiers. L'avancement s'est fait à raison de 1.200 à 1.400 yards par jour en moyenne, en attaquant la besogne simultanément en quatre endroits différents. Il ne reste plus en ce moment que deux milles à poser et c'est fini.
— Vous avez vérifié à mesure les joints, éclisses et entretoises?
— Certainement, monsieur l'Ingénieur.
— Très bien. Et vous, monsieur l'électricien. Votre travail?
— Tire à sa fin, monsieur Fairchild. La station électrique est installée ainsi que les lignes de transport de force et le stator disposé entre les rails. Et ce n'était pas un petit ouvrage, je vous assure!
— En effet, car si je ne me trompe, ce stator ne comporte pas moins de 20.112 pôles bobinés pesant au total près de 1.400 tonnes et les câbles de transport 400 tonnes.
— Exactement 377 tonnes et 423 pour les éclisses et joints.
— Et le truck de support?
— Le montage vient d'en être opéré par mon équipe.
— All right! Je vois que tout est well et je vous félicite tous de votre ponctualité et du zèle que vous avez mis à exécuter mes ordres. Nous serons donc prêts pour la date fixée par M. le professeur Flyrock. Demain, je visiterai en détail toutes ces installations; aussitôt que possible on fera le vide dans le tunnel et on essaiera le fonctionnement des machines afin d'éviter autant que possible toute surprise à l'instant de l'utilisation de l'entreprise. A demain, messieurs!
D'un geste, le grand chef congédia ses collaborateurs. Soudain, il se ravisa:
— A propos, est-ce que vous n'avez pas, l'un ou l'autre, dans vos équipes, un nommé Jim Matthews?
Les ingénieurs s'entre-regardèrent d'un air surpris. Leur réponse fut unanimement négative. Ce nom n'était connu d'aucun d'eux.
— C'est singulier, marmotta Mr Fairchild, mais je tirerai cela au clair, je tiens à mettre la main sur mon gaillard!... Il se sera sans doute fait embaucher sous un faux nom, mais je le reconnaîtrai, ne fût-ce qu'à sa taille, qu'il ne saurait dissimuler. J'en serai quitte pour opérer l'inspection du personnel. Patience, mon garçon, je te retrouverai!...
Ce fut en compagnie de sa fille, du professeur d'astronomie et d' Allan que l'ingénieur en chef fit en automobile la visite annoncée. Il se rendit en premier lieu sur le lieu où l'un des excavateurs terminait le creusement du tunnel. La puissante machine avançait de près de vingt yards à l'heure. La tranchée était à peine tracée que les charpentiers en opéraient le boisage, comme on l'eût fait d'une galerie de mine. Le plafond de poutres et de planches mis en place, la masse de terre extraite et que l'excavateur avait rejetée à droite et à gauche était ramenée sur ce plancher qu'il recouvrait sur plusieurs pieds d'épaisseur, assurant ainsi la parfaite étanchéité du tunnel.
— Maintenant, à l'usine électrique!... commanda Mr Fairchild.
Allan Tyson, que les machines et particulièrement les machines motrices ou électriques intéressaient vivement, examina avec attention l'aménagement de la vaste salle où il pénétra à la suite de ses compagnons. La station électrique était un simple hangar démontable, dont un côté était entièrement vitré... Au milieu de la salle, deux machines; au fond, une estrade avec un grand tableau de marbre garni d'appareils divers.
— Ah! ah! articula l'ingénieur avec satisfaction, voici nos groupes électrogènes... Vous les avez essayés?
— Oui, monsieur, répondit l'électricien en chef Fairfax; le rendement est bon et conforme à ce qui avait été annoncé par l'usine.
Mr Fairchild se tourna vers Allan.
— Vous avez sous les yeux deux turbo-alternateurs à combustion interne genre Diesel, consommant une demi-pinte d'huile lourde par cheval et par heure, prononça-t-il. Chacun de ces moteurs peut développer 800 HP et entraîne un alternateur triphasé de 500 kilovoltampères. Le courant est envoyé par des lignes de quatre conducteurs à trois sous-stations également distantes l'une de l'autre et situées le long de la voie souterraine. Ce courant circule dans le stator disposé entre les rails et qui a pour effet d'assurer, par les attractions produites sur le rotor dont est pourvu le chariot-truck supportant le projectile, la progression de ce chariot. Comprenez-vous?
— Assez bien. C'est, si je ne me trompe, une application des champs magnétiques tournants découverts par notre éminent compatriote le professeur Nikola Tesla?
— Parfaitement. J'ai calculé que, pour atteindre la vitesse requise au moment du lancement et en tenant compte du poids de notre wagon et du chariot de support, il suffira de 15 kilowatts, à peine 12 HP, à l'instant du démarrage. Mais, avec l'accélération de 5 mètres par seconde consentie, le travail augmentera de minute en minute pour atteindre, vers la fin, 1.600 HP, ce qui m'a obligé à prendre deux unités de la puissance que vous voyez. Le transport est opéré à 11.500 volts, avec une intensité efficace pouvant aller jusqu'à 40 ou 50 ampères. Des transformateurs statiques abaissent la tension à 800 volts au point d'utilisation. Maintenant, allons examiner le chariot; c'est un organe important et que je veux regarder en détail.
Ce chariot était déposé dans une annexe de la station reliée à la voie souterraine par une ligne particulière. Lorsque les quatre visiteurs se trouvèrent devant ce véhicule, l'ingénieur leur en expliqua l'agencement.
— Le chemin de fer glissant, dit-il, a été imaginé il y a trois quarts de siècle, en 1852, par l'ingénieur français Girard, qui fut tué en 1871 par une balle prussienne. Il ne fut pas adopté dans la pratique, en raison de son inaptitude à gravir la moindre pente. Perfectionné plus tard par un constructeur nommé Barre, un premier spécimen, de 500 yards de longueur, fut installé et fonctionna durant l'Exposition Universelle de 1889 à Paris.
Avec ce système, le frottement de glissement n'exige pas un effort supérieur à 1 kilogramme par tonne, soit à peine le cinquième de la résistance du frottement de roulement. Toutefois, l'agencement est assez compliqué avec le système Barre. Le wagon repose sur des patins de forme particulière que vient soulever de l'eau sous pression fournie par un réservoir. Il s'établit un régime comportant l'écoulement de l'eau sous forme d'une mince nappe à peine épaisse d'un millimètre, suffisant cependant à supprimer tout contact entre les patins et le rail.
D'après les expériences de Barre, un patin supportant une tonne de charge se soulève sous un courant d'eau ayant une pression de 2 kilogrammes et consomme 58 litres d'eau par minute. Or, j'ai fait mieux en remplaçant l'eau par de l'huile fluide, mise sous une pression de 12 kilogrammes par de l'air comprimé. Je dépense pour huit patins soutenant un poids de 20 tonnes, poids du chariot avec notre wagon et les réservoirs d'huile et d'air comprimé, 10 gallons par patin et par minute, soit 2.160 gallons (9.720 litres) d'huile en cinquante-quatre minutes, durée de la période de lancement du projectile.
J'ajouterai que les patins sont reliés au truck-châssis supportant le wagon par une crapaudine permettant le jeu indispensable pendant le déplacement du chariot en cours de route. Les réservoirs d'air comprimé à 150 kilogrammes sont disposés à droite et à gauche tout le long du châssis; ils mesurent 24 pieds de longueur sur 1 pied de diamètre. Le réservoir d'huile est placé à l'arrière, à la suite de l'obus posé horizontalement et retenu par des attaches à rupture automatique. Enfin, le tout est commandé de l'intérieur de notre wagon par un dispositif électrique. J'ai fini; maintenant, voyez les pièces.
Le professeur Flyrock serra les mains de son ami.
— Vous avez fait un chef-d'oeuvre, Fairchild, articula-t-il avec émotion. Grâce à vous, la science va faire le plus incalculable pas en avant qu'on eût pu rêver. Vous avez rendu possible la communication avec les autres mondes de notre système planétaire, et votre nom sera, dans les siècles à venir, plus justement révéré encore que celui de Christophe Colomb, qui n'a découvert, lui, qu'un continent.
— A moins que nous ne laissions nos os dans l'entreprise, grommela l'ingénieur... Mais nous verrons bien... En attendant, terminons l'inspection par une promenade au tunnel.
Pendant que la camionnette emmenait l'état-major vers la sortie du tunnel, Mr Fairchild entreprit le géomètre Gunn.
— Vous avez eu soin de vérifier l'angle alpha des files de rails, interrogea-t-il?
Le mathématicien leva les sourcils.
— Oui, monsieur. J'ai considéré la ligne à tracer non comme une courbe circulaire, mais comme un polygone composé d'un nombre déterminé de côtés.
Selskar Gunn traça un triangle sur une feuille de papier de son calepin.
— Voyez. Soit O le centre du polygone et A B un côté. L'angle cherché est
ce qui, en définitive, nous donne α/2 de l'ordre de la seconde et l'angle correspondant à cos α/2 = 0,000 241, 661 dans une table de lignes trigonometriques, ou log. cos α/2 = 4.38.321 dans une table de logarithmes.
Pendant la démonstration du calculateur, l'auto était arrivée à l'ouverture du tunnel que fermait une porte massive bardée de ferrures puissantes. La voie continuait de là en s'élevant le long d'un plan incliné aménagé sur le flanc d'une colline constituant une arête montagneuse, épine dorsale de l'île.
— Cette porte est double, expliqua l'ingénieur à ses compagnons. On l'ouvrira pour introduire le truck portant notre car interplanétaire à l'intérieur du tunnel circulaire; mais, à 20 yards en arrière existe une seconde porte identique qui ne s'ouvrira qu'une fois la première refermée.
— Tiens, pourquoi cela? interrompit Allan Tyson.
— Pour éviter la rentrée de l'air atmosphérique dans le tunnel, car il ne faut pas oublier qu'un vide relatif à quelques centimètres de mercure y aura été opéré. Cette seconde porte demeurera ensuite ouverte.
Le jeune homme considérait avec quelque surprise les lourds panneaux massifs composant la fermeture du boyau souterrain.
— Je m'étonne un peu, murmura-t-il, de l'épaisseur que vous avez donnée aux parois de cette espèce de bouchon.
— Il faut bien lui permettre de résister à la poussée de la colonne atmosphérique, répliqua l'ingénieur. La surface de ce disque étant de 23 yards carrés, la pression de l'air, 1 kilogramme environ par centimètre carré, sera de près de 20 tonnes sur la surface de cette porte; vous voyez qu'il est nécessaire qu'elle présente quelque solidité, et cependant il ne lui faudra pas plus d'une demi-seconde pour s'ouvrir, l'instant venu. Mais justement la pression extérieure aidera à la manoeuvre.
— Alors, conclut Allan, je vois parfaitement comment s'opérera le départ. Le véhicule, où nous aurons pris place, ayant démarré, parcourra de plus en plus vite la voie souterraine dans un milieu raréfié n'opposant presque aucune résistance à son avancement.
— Et cinquante-trois minutes et vingt secondes après la mise en route, Fairfax l'électricien exécutera trois mouvements à l'usine électrique. Le premier pour ouvrir les soupapes rétablissant la communication du tunnel avec l'atmosphère, le deuxième pour agir sur l'aiguillage devant diriger le chariot sur la voie en tangente, enfin le troisième déclanchera l'ouverture de cette porte. Et, au bout de cette tangente, qui s'élève obliquement jusqu'à 500 pieds, le freinage automatique obligera le truck à demeurer sur le sol, tandis que le projectile continuera à avancer grâce à la puissance vive emmagasinée et qui le conduira dans une région où la pesanteur est presque annulée. Alors en route pour Mars... ou pour l'inconnu!...
On était à la date du 10 septembre. Le tunnel circulaire était terminé depuis une semaine. Après une vérification minutieuse de son étanchéité, ainsi que de la parfaite exécution de la voie électrique à rails de glissement, quatre pompes aspirantes mues électriquement avaient été mises en marche pour extraire l'air contenu dans ce couloir souterrain de 30 lieues de circuit. Après quatre jours de marche continue, ces aspirateurs de 200 HP étaient parvenus à abaisser la pression atmosphérique à l'intérieur du tunnel au chiffre de 18 millimètres de mercure, correspondant à une altitude de plus de 15.000 mètres.
— C'est comme si l'on avait entassé quatre Kinabalou l'un sur l'autre pour installer au sommet la gigantesque roue de Sudler, plaisanta Allan Tyson.
Le chimiste, lui, était de plus en plus sombre depuis qu'il vivait à Southampton island dans la compagnie du jeune milliardaire et de Miss Jessie Fairchild. A l'amertume de s'être vu évincé, après avoir été en somme le véritable promoteur de l'entreprise dont la première partie s'achevait, était venue s'ajouter la déception de se sentir supplanté par le fils du fondateur du Tysonian Institute. Aussi commençait-il à haïr secrètement le trop heureux Allan, qu'il considérait comme son rival.
L'ingénieur en chef, de son côté, après avoir réglé dans les moindres détails les dernières manoeuvres devant assurer le succès du lancement, revenait à son idée fixe de découvrir l'importun journaliste afin de l'expulser. Aussi avait-il donné des ordres en vue de passer l'inspection du personnel au complet et ensuite réunir tous ceux qui avaient collaboré à la réalisation de l'entreprise, ouvriers, contremaîtres et ingénieurs, dans un cordial banquet avant le départ, qui devait avoir lieu le surlendemain à 18 heures, 53 minutes, 20 secondes. Le wagon interastral avait été remonté sous un hangar; ses soutes avaient reçu les approvisionnements de toute espèce indispensables pour le voyage, et la machine à liquéfier l'air avait fonctionné pendant trois jours consécutifs pour remplir les récipients d'oxygène pur. Une grue puissante avait ensuite enlevé l'énorme obus pour le coucher horizontalement sur le truck transporté à l'entrée du tunnel. Tout était prêt au matin du 12 pour le départ du soir.
Les travaux étant terminés, le personnel se trouvait libéré et la revue ordonnée par Daniel Fairchild devait avoir lieu avant le banquet fixé à 16 heures. Bûcherons, terrassiers, charpentiers, maçons, mécaniciens, cuisiniers, électriciens, chimistes, manoeuvres, sous la conduite de leurs chefs d'équipe respectifs, se réunirent donc sur la vaste esplanade ménagée devant Planèt's Cottage, et l'ingénieur, accompagné des chefs de service, passa devant chaque groupe, examinant d'un oeil scrutateur tous les hommes les uns après les autres, en même temps que le chef d'équipe les lui nommait. Tout d'abord, et pour ne rien laisser au hasard, Mr Fairchild avait eu soin de passer par l'infirmerie, afin de s'assurer si l'homme qu'il cherchait ne se trouvait pas parmi les malades ou les blessés en traitement et ne pouvant assister à l'inspection. Mais nulle part il n'aperçut Jim Matthews.
Toutefois, parmi les charpentiers, un ouvrier manqua à l'appel de son nom. L'ingénieur se frotta les mains.
— Tompson!... réitéra à plusieurs reprises celui qui tenait la feuille d'appel.
Personne ne répondit.
— Comment est cet individu? questionna le maître, grand?... petit?...
— Six pieds de haut et fort en proportion, barbe grisonnante, répondit le chef d'équipe. Engagé à New-York avec le deuxième groupe en avril dernier. Travailleur très médiocre, plutôt occupé à écrire dans sa chambre qu'à équarrir des madriers au chantier.
— C'est mon homme!... s'exclama l'ingénieur. J'en suis certain. Comment se fait-il qu'il ne se soit pas présenté malgré l'ordre donné?... Cherchez-le et amenez-le-moi, je veux le voir!...
— Ce sera fait, Mr Fairchild. On va s'en occuper de suite.
L'inspection se termina rapidement. Mais lorsque les ouvriers, au nombre de plus de 800, se représentèrent quelques heures plus tard, pour le banquet, le nommé Tompson était demeuré introuvable.
— C'est fort regrettable, grommela le grand chef!... Je l'aurais remercié ainsi qu'il le méritait de ses stupides articles. By God!... Il a deviné mes intentions et s'est éclipsé. Bon voyage!...
Les tables, luxueusement garnies et surtout chargées de mets recherchés au goût des citoyens de la libre Amérique, avaient été dressées en plein air sous de vastes toiles abritant les convives, non du soleil qui n'était plus bien ardent depuis quelques jours, mais d'averses possibles. L'état-major occupait une table agencée perpendiculairement à toutes les autres, de manière à ce que ses occupants fussent bien en vue. Mr Fairchild avait sa fille à gauche et Allan Tyson à droite, puis venaient le professeur Flyrock, Dixon, Carver, le captain Bushnell, Fairfax, Gunn, etc..
La place de Georges Sudler était restée vide.
Le repas, arrosé de vins de France renommés, apportés par le Blue-Bird, devint assez animé vers la fin, lorsqu'en dérogation des habitudes sévères adoptées aux États-Unis le champagne coula dans les coupes.
L'ingénieur se leva de sa place et le silence s'établit dès qu'il eut prononcé les premiers mots du discours suivant:
«Mes amis,
«L'entreprise pour laquelle vous nous avez apporté votre concours touche à sa fin. Avant qu'une semaine se soit écoulée, la plupart d'entre vous auront revu New-York et les rivages de notre libre pays. Avant de vous quitter pour entreprendre un voyage que beaucoup de personnes considéreront comme terriblement hasardeux, je tiens à donner publiquement certaines explications pour le cas où, malgré les précautions prises, nous ne pourrions revenir de cette expédition. Mais auparavant, je tiens à vous remercier tous: ingénieurs, contremaîtres et ouvriers, du zèle et du dévouement que vous avez montrés dans l'accomplissement des tâches diverses qui vous étaient confiées. Si, comme je me plais à l'espérer, le succès couronne cette tentative sans précédent dans l'histoire du monde, ce sera en grande partie à votre travail que ce succès aura été obtenu et c'est pourquoi, au nom de la science américaine, je tiens à vous dire à tous, aux chefs comme aux plus modestes de leurs collaborateurs: Merci!...»
Un tonnerre de hurrahs domina la voix de l'orateur qui, après avoir repris haleine, poursuivit:
«Vous n'ignorez pas le but de l'entreprise et des opérations que vous avez su, en moins de huit mois de labeur, mener à bonne fin; il s'agit de tenter une exploration hors de la Terre que nous habitons, jusqu'à l'un de ces mondes qui gravitent avec notre planète autour du Soleil, ce foyer central du système. Jusqu'à présent, aucun procédé réellement praticable n'a été proposé pour franchir les énormes espaces qui séparent les globes les uns des autres. Un de nos collaborateurs de la première heure, Mr Georges Sudler, le chef du service de physico-chimie, a eu le grand mérite de nous mettre sur la voie qu'il convenait de suivre. Une première expérience, terminée par un accident regrettable, nous a éclairés sur les difficultés à surmonter, et nous a permis de combiner une disposition qui, nous l'espérons, procurera cette fois les résultats attendus. En résumé, le chemin de fer que vous avez construit a pour but de projeter le plus loin possible dans l'espace, comme une pierre s'échappe d'une fronde, l'obus que vous avez vu placer sur le wagonnet-truck. Ensuite, par le jeu d'un moteur interne, ce projectile pourra augmenter sa vitesse propre, dévier de sa trajectoire dans un sens quelconque, enfin ralentir sa chute lorsqu'après un trajet elliptique qui le mènera jusque dans une planète voisine, nous reviendrons, — s'il plaît à Dieu, — sur la Terre, avec la même vitesse dans la dernière seconde qu'au moment du départ.
«Je tiens à vous répéter, chers amis qui m'écoutez, que nous avons utilisé toutes les conquêtes de la science moderne pour mettre tous les atouts dans notre jeu et exécuter le programme grandiose que nous nous sommes tracé. Certes, je ne me dissimule nullement que c'est se lancer en plein inconnu, puisque, jusqu'à présent, personne ne nous a précédés sur cette route qui peut être semée de périls insoupçonnables. Mais il faut bien que quelqu'un commence, aussi j'espère fermement que nous parviendrons à réussir cette traversée et à revenir dans notre patrie terrestre, donnant ainsi la preuve et l'exemple que la chose était faisable. Et ainsi nous aurons contribué, dans la mesure de notre pouvoir, à la grandeur de notre pays. Hurrah for United States!...
Cette péroraison fut accueillie par de nouvelles salves d'applaudissements. Les membres de l'état-major scientifique se levèrent et félicitèrent chaleureusement l'orateur. A ce moment, un remous se produisit dans la foule et un homme nu-tête, les traits décomposés et dans lequel on aurait à grand'peine reconnu Georges Sudler, se précipita hors d'haleine vers l'ingénieur en chef.
— Qu'est-il donc arrivé, monsieur le chimiste, interrogea Mr Fairchild?
— Heureusement, je suis arrivé à temps pour l'empêcher d'agir, souffla Sudler d'une voix rauque et entrecoupée.
— Qui?... De qui parlez-vous?... Expliquez-vous?...
— Jim Matthews, le reporter...
— Le journaliste?... Vous l'avez vu? Où est-il?...
Le jeune homme reprenait peu à peu sa respiration. Il expliqua:
— J'étais allé me promener près de l'entrée du tunnel pour examiner une dernière fois le wagon sur son truck avant le départ et je me préparais à revenir pour le banquet, j'allais redescendre le talus quand je vis arriver, se dissimulant derrière les troncs d'arbres et les rochers, un homme vêtu en ouvrier charpentier. Intrigué par les allures du personnage, je l'observai en m'abritant derrière un roc. Après s'être assuré s'il n'apercevait personne aux environs, cet individu s'efforça par tous les moyens de pénétrer à l'intérieur du wagon-projectile, mais heureusement sans pouvoir parvenir à ouvrir la porte double qui donne accès à l'intérieur. Reconnaissant l'impossibilité de se frayer un passage, il plaça un pétard de dynamite sous le wagon, et...
L'ingénieur sursauta et, coupant la parole impétueusement au jeune homme:
— Hein?... Le misérable a fait sauter l'appareil?...
— Non, rassurez-vous; je n'ai pas hésité à intervenir. Je n'ai fait qu'un saut hors de mon abri. Je tenais à la main une lourde canne. D'un bond, je fus sur l'homme qui ne m'entendit pas arriver et je l'étourdis d'un seul coup sur la nuque. Il roula à terre; j'empoignai alors le pétard dont la mèche était presque entièrement consumée et le projetai à 30 yards de là au bas du remblai où l'explosion eut lieu sans causer, fort heureusement, de dégâts...
... et je l'étendis d'un seul coup sur la nuque...
L'angoisse qui serrait la gorge des auditeurs à ce récit se dissipa et une sorte de rugissement parcourut l'assistance.
— Et alors?... questionna encore l'ingénieur haletant.
— L'homme gisait assommé sur le sol; je le ligottai solidement avec ma ceinture, et c'est alors que je reconnus le journaliste que j'avais vu plusieurs fois à Fire-Lake. Je compris qu'il avait cherché à s'introduire dans le wagon à l'insu de tout le monde, afin d'être du nombre des passagers et que son pétard n'avait probablement d'autre but que de briser le grand hublot inférieur, afin de lui frayer une issue.
Il y eut un instant de silence. Mr Fairchild avait repris son sang-froid habituel en voyant que le péril était conjuré.
— Mr Sudler, scanda-t-il, avec gravité, votre action mérite mieux qu'un remerciement. Vous tenez toujours à tenter ce voyage dont, en somme, vous avez eu la première idée?
— Me refuser une place eût été un déni de justice...
— Ce n'est pas là ce que je vous demande! Malgré les risques, vous voulez partager les dangers que nous allons courir?...
— C'était, je vous le rappelle, mon intention.
— Eh bien! c'est entendu, vous faites partie de l'équipage!... L'heure s'approche où nous devons embarquer. En route!... Et allons en même temps ramasser votre victime et lui donner les soins qu'elle mérite.
Les autos étaient prêtes. En un instant, elles furent bondées d'occupants, et une demi-heure ne s'était pas écoulée, qu'elles avaient atteint, à 12 milles de là, le wagon. Mais plus personne, aucun corps gisant sur le sol, le reporter avait disparu. L'ingénieur crut un instant à une mystification.
— Est-ce que, par hasard,... commença-t-il?
Mais il n'eut pas le temps d'en dire plus long. Tous ceux que les camions venaient d'amener pour assister au départ de l'auto planétaire s'étaient éparpillés dans les rochers, et Thomas Carver, le chef de l'équipe des bûcherons, venait de pousser un cri d'appel qui concentra sur lui l'attention générale.
— Voilà mon homme, cria-t-il.
Deux minutes ne s'étaient pas écoulées que, devant Mr Fairchild et son cortège entourant le truck avec son chargement, arrivait un groupe d'ouvriers au milieu duquel, plus arrogant que jamais, marchait le reporter Jim Matthews, qui n'avait pu échapper, si bien dissimulé qu'il fût dans des broussailles, à l'oeil de trappeur de celui qui, durant plusieurs mois, avait été son chef direct.
Le journaliste avait les mains libres, ayant pu se dégager, lorsqu'il était revenu de son étourdissement, des liens dont Sudler l'avait enserré, mais son vêtement était en lambeaux, car il avait opposé une vive résistance à ses capteurs.
L'ingénieur en chef le considéra un instant avec dédain.
— Je vous félicite de vos procédés, monsieur, scanda-t-il enfin. Ainsi, non content d'avoir noté jour par jour les progrès et l'avancement de nos travaux et télégraphié à vos journaux, avec des appréciations de votre cru, vous tentez de pénétrer par effraction à l'intérieur du wagon, sans doute pour vous documenter sur place et préparer quelque nouveau reportage sensationnel?... En vérité, vous avez la rage de votre métier!...
— Certes, et je m'en flatte!... riposta hardiment Matthews en fixant Mr Fairchild de ses yeux gris et froids. Et si votre damné chimiste ne m'avait pris en traître et à demi-assommé, vous m'auriez eu, que vous l'eussiez ou non voulu, comme compagnon de voyage!...
— C'est une idée fixe, décidément!... Une véritable monomanie qui réclamerait les soins d'un médecin aliéniste!... Malheureusement, il n'existe pas d'hôpital spécial pour ce genre de maladie à Southampton-island!...
Le reporter eut un geste de rage. Le chef poursuivit:
— Je pourrais, étant le maître ici, vous faire jeter à fond de cale, les fers aux pieds et aux mains comme un malfaiteur, mais j'ai égard au mobile tout professionnel qui vous a poussé... Je me contenterai de vous mettre hors d'état de nuire jusqu'à ce que nous n'ayons plus rien à redouter de vous. Ma seule vengeance sera de vous empêcher d'assister au spectacle, peut-être intéressant et que votre imagination aurait enjolivé, j'en suis certain, du départ de notre projectile...
Matthews esquissa un geste de rage impuissante.
— Emmenez-moi cet individu, conclut Mr Fairchild, et faites-le surveiller jusqu'à demain, après quoi je ne m'oppose pas à ce qu'il fasse partie d'un prochain convoi de retour aux États-Unis. Et quant à vous, mes amis, acheva-t-il en s'adressant alors au professeur Flyrock et à Allan, il est temps d'embarquer. Tout est prêt à l'usine électrique, Fairfax?...
— Les machines ont été balancées et tous les essais ont fourni des résultats conformes aux calculs, répliqua l'électricien-chef. J'ai fait plusieurs répétitions des manoeuvres à opérer et je puis vous promettre, monsieur, que tout ira bien.
— D'ailleurs, vous me tiendrez au courant pendant la marche, puisque j'ai fait établir une ligne téléphonique dans le tunnel. Nous pourrons nous mettre en communication de façon à nous concerter en cas d'anicroche.
— J'espère qu'il n'y en aura pas, monsieur.
— Ni moi non plus, mais il faut tout prévoir.
Pendant cette conversation, un marchepied avait été installé et la double porte du wagon ouverte. L'astronome, la figure toute épanouie de la joie qu'il ressentait de réaliser avant tout autre homme le premier voyage dans l'espace planétaire, se hissa lestement et pénétra dans le flanc de la tourelle de métal. A sa suite, Miss Jessie, Allan Tyson et Georges Sudler s'engouffrèrent dans l'ouverture et Mr Fairchild ferma la marche après avoir lancé un dernier et retentissant: «Merci!» en réponse aux acclamations et aux cris de «Good luck» (bon voyage, bonne chance) lancés à pleine voix par les assistants.
Les deux portes intérieure et extérieure du wagon furent fermées et aussitôt le truck fut aiguillé vers le tunnel, dont la première issue était ouverte et baillait sur la profondeur obscure de la tranchée. Lorsque le véhicule eut disparu dans l'ombre, le disque fut refermé, tandis que la deuxième porte intérieure s'ouvrait à son tour.
A partir de ce moment, les audacieux voyageurs entraient dans un dangereux inconnu et pouvaient se considérer comme déjà retranchés de la Terre.
Qu'allait-il se produire?... Les machines allaient-elles fonctionner sans incident ou courait-on à une catastrophe?
Les minutes qui allaient suivre le décideraient.
Une demi-heure s'écoula; l'ingénieur-électricien Fairfax était de retour à la station, accompagné de la plupart de ses collègues, chefs de service comme lui. L'un des groupes électrogènes fut mis en route et l'alternateur branché sur la ligne; Fairfax regarda son chronomètre, exactement réglé par le professeur Flyrock lui-même.
— 17 heures 7 minutes, marmotta-t-il. Il est temps!... Démarrons!...
Il abaissa les couteaux des interrupteurs bipolaires. La sonnerie du téléphone retentit à ce moment. L'électricien décrocha le récepteur et écouta.
— Hallo! fit la voix lointaine de l'ingénieur Fairchild. Le wagon s'ébranle, Je mets la pression sur le réservoir d'huile pour les patins. Tout va bien?...
— A l'usine, monsieur?... Oui, tout est all right!...
— Très bien! Dans une demi-heure, quand le groupe commencera à peiner, vous accrocherez la deuxième unité.
— Oui, monsieur l'Ingénieur! C'est entendu!
La demi-heure s'écoula, et Fairfax donna l'ordre d'embrayer le second groupe. Bientôt les deux alternateurs ronflèrent à l'unisson.
— La vitesse s'accroît... dit la voix dans le téléphone. Que dit l'indicateur?
— Six milles (9.650 mètres) par seconde, monsieur l'Ingénieur.
— Continuons... Et appelez-moi les chiffres toutes les cinq minutes.
Bientôt il y eut cinquante minutes d'écoulées.
— Plus que deux minutes et demie!... fit la voix de l'ingénieur. Attention!...
— Je suis prêt, monsieur. Tout va bien pour vous? Le débit d'huile pour les patins de glissement, l'air artificiel?
— Rien d'anormal?... Cinquante-trois minutes. Quelle vitesse?
— Nous arrivons à 10 milles par seconde, monsieur l'Ingénieur.
— Bien. Allez-y. Les trois manoeuvres: soupapes à air, aiguillage, porte!...
L'électricien baissa successivement trois leviers de commandes électriques. Les spectateurs demeurés à proximité de l'ouverture du tunnel virent soudain la porte s'ouvrir d'un mouvement rapide et eurent à peine la sensation d'un point brillant filant le long de la voie en ligne droite et disparaissant instantanément dans l'atmosphère.
Le lancement avait réussi: les voyageurs étaient en route pour Mars.
Reviendraient-ils jamais de ce périple formidable et sans exemple dans l'histoire?
C'était le secret de l'avenir...
— Tout le monde est-il entré?...
— Oui, mon cher Fairchild, nous sommes là tous les cinq.
— All right! En ce cas, je donne de la lumière et je ferme.
L'ingénieur n'avait pas terminé sa phrase, qu'une intense lumière jaillit des ampoules électriques fixées à la paroi et illumina la pièce où les cinq voyageurs étaient réunis. Les panneaux métalliques de la double porte d'accès se rabattirent sans bruit sur leurs joints de caoutchouc, et les crémones, une fois serrées, assurèrent la fermeture hermétique de l'issue.
— Nous voilà séparés du monde!... remarqua Allan.
— Pas encore, dear friend, rétorqua Daniel Fairchild en se dirigeant vers la muraille et décrochant un téléphone. Jusqu'à l'instant de l'envol, nous resterons en communication avec l'extérieur, grâce à la ligne que j'ai fait installer dans le tunnel...
— Quoi, nous demeurerons reliés, malgré la vitesse à laquelle nous allons nous déplacer, à un fil téléphonique? s'exclama le jeune homme.
— Supposez-vous qu'il existe quelque liaison rigide entre notre wagon et la ligne?... Détrompez-vous, j'utilise simplement les phénomènes d'induction qui se produisent entre des conducteurs téléphoniques disposés parallèlement; c'est connu depuis longtemps. Vous savez que l'on entend souvent, dans un récepteur, une conversation tenue sur un fil voisin... Mais je vois, aux regards de surprise que vous jetez autour de vous, que vous êtes étonné de vous trouver debout, non pas sur le plancher de cette cabine mais sur l'un de ses côtés?...
— C'est vrai... Avouez d'ailleurs que c'est plutôt bizarre!
— Ce serait évidemment fort incommode si telle devait être notre position durant tout le voyage; mais, d'après M. le professeur Flyrock, ce ne sera l'affaire que de quelques heures de patience.
— Quoi!... intervint à son tour Miss Jessie, notre car devra pivoter sur lui-même en si peu de temps?
— Pas le moins du monde, chère Miss Jessie, s'empressa d'expliquer l'astronome. Je vous dirai que la voie tangentielle sur laquelle doit s'effectuer le lancement est orientée de l'ouest à l'est, avec une légère déclinaison vers le sud. Il résultera de cette disposition qu'après huit heures de vol, et en raison du mouvement de rotation du globe terrestre auquel nous participons, l'axe du projectile se trouvera exactement dans le prolongement du rayon terrestre. Par conséquent, la surface des planchers se trouvera normale et parallèle à celle de la Terre...
— C'est égal, murmura Allan, cela me semblera bien étrange de pouvoir me tenir debout sur ces surfaces verticales!... Je vais me faire l'effet d'une mouche se promenant le long d'un mur...
A ce moment, la sonnerie du téléphone grelotta.
— Hallo!... fit le «capitaine» Fairchild. C'est vous qui parlez, Fairfax?... Vous êtes de retour à la station électrique?...
— ...
— Well?... Eh bien, mettez le courant sur le stator de la voie et envoyez-nous jusqu'à l'aiguillage... Je mets la pression sur l'huile du réservoir et j'ouvre les distributeurs des patins du truck.
— ...
— Parfait!... Oui, nous démarrons... Doucement jusqu'à l'aiguille!
Le projectile-wagon s'ébranla lentement. L'ingénieur s'affairait à manipuler des manettes fixées sur un tableau de marbre boulonné contre la paroi, suivi des yeux par Allan Tyson fort intéressé par ces manoeuvres.
— Le point d'aiguillage est-il fort éloigné de l'issue par où nous venons de pénétrer? finit-il par demander.
— Exactement à 13.500 yards, environ huit milles. C'est l'affaire de neuf à dix minutes au plus. L'aiguille dépassée, nous nous trouverons alors sur la voie circulaire sur laquelle nous partirons alors dans le sens du mouvement des aiguilles d'une montre avec une vitesse uniformément accélérée au taux de 5 mètres par seconde.
— Cette période de lancement demandera, si ma mémoire est fidèle, près d'une heure?... Devrons-nous, pendant tout ce temps, rester comme nous le sommes, debout sur cette muraille arrondie avec tous ces meubles et ces mécanismes suspendus au-dessus de nos têtes?...
— Si vous préférez vous glisser par la trappe et attendre dans le compartiment voisin, ce sera en effet moins inconfortable qu'ici. Moi, je dois demeurer ici pour rester en communication téléphonique avec la station électrique et ordonner les manoeuvres.
Le tintement de la sonnette coupa la parole à l'ingénieur qui rapprocha le récepteur de son oreille.
— Hallo!... prononça-t-il, vous dites, Fairfax, que nous avons dépassé l'aiguillage?... Well! En ce cas, ouvrez-le, puis renversez le sens du courant dans le stator, juste à la minute convenue... C'est fait?...
Daniel Fairchild écouta la réponse lointaine, puis, se tournant vers ses compagnons:
— Mes amis, ajouta-t-il, nous démarrons!...
— Et combien de fois devrons-nous parcourir ce circuit de 75 milles de développement avant d'en sortir? interrogea Allan.
Ce fut l'astronome qui répondit:
— Le mobile qui nous porte parcourra un total de 5 mètres pendant la première seconde, 15 dans la deuxième, 25 dans la troisième. Au bout de dix secondes il aura franchi 275 mètres et 9 kilomètres 150 mètres dans la première minute, puis 27 kilomètres après deux minutes et ainsi de suite, avec une vitesse sans cesse croissante. Nous devrons ainsi effectuer 235 tours et parcourir 17.133 milles ou 8.930 kilomètres avant de sortir du tunnel.
— C'est fantastique, en vérité, murmura le jeune milliardaire.
— Cela vous fournit la démonstration de l'impossibilité pratique de tout autre procédé de lancement, conclut l'ingénieur, étant donné que l'impulsion doit être progressive et non instantanée si l'on tient à l'intégrité corporelle des explorateurs.
A ce moment, l'astronome sentit une main se poser sur son bras. C'était celle du chimiste, promoteur du voyage interplanétaire.
— Un petit renseignement, je vous prie, Monsieur le Professeur? articula-t-il.
— A votre disposition, dear friend, répliqua obligeamment le savant.
— Vous avez parlé tout à l'heure du mouvement communiqué à notre wagon par la rotation du globe terrestre...
— Eh bien?...
— Quelle est son importance, je vous prie?...
— Sous la latitude où nous nous trouvons à l'île Southampton, un point de la surface du sol se déplace de l'ouest à l'est avec une vitesse de 250 yards par seconde. Le wagon, conservant cette impulsion durant tout son trajet, dérivera donc, dans la direction de l'ouest, de 516 milles (826 kilomètres) par heure. J'ai tenu compte dans mes calculs, de cette dérivation, soyez-en assuré.
— On ne pourrait donc pas l'annuler ou tout au moins l'enrayer.
— Réfléchissez-vous à la quantité de travail qu'il faudrait dépenser pour cela?...
—Peuh!... rétorqua l'ingénieur, qui avait entendu, ce ne serait pas si excessif que vous le croyez, Flyrock.
— Comment cela?...
— Le calcul est simple. Notre projectile, qui pèse huit tonnes se dérivera, à la sortie de l'atmosphère, avec une vitesse de 230 mètres par seconde. Cela correspond à une puissance vive de 1 million 850.000 kilogrammètres ou 23.000 chevaux-vapeur...
— 23.000 chevaux!... Vous trouvez ce chiffre insignifiant?...
— Oui, car nous n'avons pas besoin de le développer en une seconde. Renversez l'ordre des facteurs: au lieu de 23.000 HP en une seconde dépensez 1 HP en 23.000 secondes ou six heures et demie, le total sera le même!...
— Parfaitement vrai, mais il n'y a pas d'utilité à supprimer cette dérivation, pas davantage d'ailleurs que celle bien plus considérable due au déplacement de la Terre sur son orbite et qui s'opère à raison de plus de 18 milles — 29.500 mètres — par seconde.
— Diable!... En effet, ça nous conduirait à des millions de HP, rien que pour ce misérable atome que sera, dans l'espace, notre véhicule. Mais tous ces mouvements vont compliquer notre trajectoire!...
— Oubliez-vous que notre projectile est automobile et que par conséquent nous pourrons à volonté modifier sa route selon le besoin qui s'en présentera?...
— Je n'ai plus rien à répondre. D'ailleurs nous verrons bien!...
Les voyageurs se turent et le «capitaine» alla consulter les divers cadrans du tableau de commande. Le silence était absolu; seul un léger frémissement de la coque de métal annonçait qu'elle était animée d'un rapide mouvement de déplacement. En raison de l'extrême raréfaction de l'air à l'intérieur du souterrain, aucun bruit n'était perceptible, le son étant dû, comme on le sait, aux vibrations de l'air. Le wagon, monté sur sa plate-forme à patins, glissait sur les rails huilés avec une vitesse s'accroissant de seconde en seconde.
— Plus que cinq minutes!... annonça Daniel Fairchild après avoir consulté son chronomètre. Si vous désirez assister à notre ascension, je vous préviens que, dans moins de trois cents secondes, nous allons jaillir hors de ce trou peu récréatif.
— Comment s'effectuera, je vous prie, interrogea Allan, la séparation de notre wagon avec le truck qui le supporte?...
— D'une façon très simple. A la sortie du tunnel, les rails de glissement se trouvent supprimés et remplacés par une voie parallèle de moindre largeur à rails semi-tubulaires, dans le vide desquels viendront s'engager des galets faisant partie du châssis du truck. Un freinage progressif et d'énergie croissante résulte de cet agencement, si bien qu'après un trajet de dix milles, l'arrêt sera obtenu, mais, avant cet arrêt, notre wagon, libéré de ses attaches et animé de la force vive accumulée, s'en sera détaché pour s'élever obliquement dans l'atmosphère. Mais il est temps de passer dans le compartiment voisin... Je vais aller vous y rejoindre après avoir donné mes derniers ordres à Fairfax.
L'un après l'autre, l'astronome, le chimiste, Miss Fairchild et Allan se glissèrent à travers l'ouverture de la trappe donnant accès à la soute. Au centre de cette chambre cylindrique s'ouvrait, comme la margelle d'un puits, un hublot de cristal épais mesurant près d'un mètre de diamètre. Se hissant sur les réservoirs à eau qui, par suite de la position horizontale donnée au wagon-projectile, s'allongeaient sous leurs pieds, les trois hommes et la jeune fille s'espacèrent contre le rebord métallique du disque alors obscur.
La voix de l'ingénieur, lançant dans la ligne téléphonique ses ordres pour l'aiguillage du mobile sur la voie tangentielle et l'ouverture des soupapes à air et de la porte de sortie, se fit encore entendre dans l'autre pièce.
Soudain un bruissement intense succéda au silence sépulcral du tunnel: c'était l'air atmosphérique qui pénétrait à l'intérieur du long souterrain circulaire, en chassant devant lui comme un bouchon le long cylindre de métal. Et des sensations, se succédant avec l'instantanéité d'une gerbe d'éclairs, secouèrent les terriens enfermés dans la carapace d'aluminium.
La durée d'un dixième de seconde, ils entrevirent la gueule béante du tunnel et la tranchée lui faisant suite, puis, dans une brève vision, le panorama de Southampton-island tout entière avec ses forêts et ses plaines couvertes de neige. Le soleil illumina un court instant une mer de nuages infinie et floconneuse, puis l'obscurité totale, intense, se fit, en même temps que des chocs formidables, des râclements, des heurts multipliés secouaient le projectile avec une telle brutalité que, descellés de leur support, les voyageurs roulèrent pêle-mêle les uns sur les autres dans le noir, au milieu des objets arrachés aux parois par ces secousses inattendues.
Il y eut un moment de stupeur, puis un gémissement s'éleva dans le silence. C'était la voix de Georges Sudler.
Un mince rayon de lumière troua l'obscurité régnant dans la soute. C'était l'ingénieur qui accourait sa lampe électrique à la main.
— Jessie... Jessie, où es-tu mon enfant; s'exclama-t-il angoissé. Es-tu blessée?...
La jeune fille se relevait péniblement, aidée par Allan.
— Non, père, rassure-toi, fit-elle, je n'ai rien. Mais qu'est-il donc arrivé?... Qui a crié?...
— Moi, Miss Fairchild, répondit Sudler. J'ai glissé entre des caisses et me suis blessé à la jambe...
— Vite, regagnons le salon, commanda l'ingénieur; nous pourrons vous donner les soins nécessaires. Vous n'avez pas de mal, Allan, ni vous Flyrock?...
— Un peu froissé, mais ce n'est rien, répliqua l'astronome. Mais quelle secousse!... Pourvu que la coupole de l'observatoire n'ait pas été détériorée par ces chocs!...
— Vous savez à quoi les attribuer? interrogea Fairchild tout en aidant ses amis à passer d'une pièce à l'autre jusqu'au salon dont il alluma les ampoules électriques.
— Parbleu, ce n'est pas difficile à deviner!... Mais le plus urgent est de nous occuper de Mr Sudler...
— Bah!... ce n'est pas grave, plaisanta le chimiste. Une écorchure!...
Il avait relevé le bas de son pantalon et son sous-vêtement. Des filets de sang coulaient, maculant la peau. Déjà Miss Jessie s'empressait de préparer un pansement.
— Je ne croyais pas inaugurer si vite mes fonctions de médecin de bord!... dit-elle en souriant. Heureusement ce n'est pas très grave car, en effet, les téguments ont été peu profondément déchirés et le tibia n'est pas dénudé. Quelques jours d'immobilité, la jambe allongée horizontalement, des pansements matin et soir et il n'y paraîtra plus, je vous le promets!...
— Enfin, qu'est-il arrivé, insista le capitaine.
— Je suis curieux aussi de le savoir, ajouta Allan Tyson en suivant des yeux la jeune infirmière occupée à rouler une bande autour du membre blessé, le pansement une fois terminé.
— Vous savez, professa l'astronome, que les travaux des physiciens modernes nous ont appris que la couche aérienne qui entoure notre planète peut être partagée en quatre couches distinctes. La première, appelée troposphère, va depuis le sol jusqu'à une hauteur d'environ sept milles. Celle qui lui succède, la stratosphère, s'étend de là jusqu'à cinquante milles d'altitude; elle a été explorée, de même que la précédente, tout au moins jusqu'à la moitié de sa hauteur, à l'aide d'enregistreurs portés par des ballons sondes et ceux-ci ont accusé des températures inférieures à —8o° centigrades. La troisième tranche s'élève de 50 à 100 ou 110 milles de hauteur; elle est formée d'un mélange d'hydrogène et d'azote et la présence de l'hélium y a été constatée. La température y descend à près de 200 degrés au-dessous de zéro. Il n'y a donc rien d'étonnant à ce que, comme le supposait d'ailleurs, il y a plus de vingt ans, le physicien français Cailletet, ces gaz se contractent jusqu'à se congeler, formant ainsi des glaçons d'air ou d'azote liquéfié par le froid intense de l'espace. Ces glaçons surnagent supportés par les couches inférieures plus denses et constituent une véritable croûte glacée, et c'est en traversant cette croûte, probablement peu épaisse, que nous avons ressenti les chocs constatés...
— Une banquise d'air gelé!... murmura Allan. Extraordinaire!
— Oui, la banquise hyperatmosphérique, précisa le savant. Nous venons d'avoir la preuve de son existence!
— Vous n'avez pas parlé de la quatrième tranche, Flyrock, fit l'ingénieur.
— J'y arrive. Cette couche extrême délimitant l'atmosphère terrestre s'arrête à 350 milles (560 kilomètres) du sol. Elle est formée d'un gaz dont la nature est encore inconnue, ultra-léger et caractérisé par la raie spectrale 557 ω (oméga) des aurores boréales, mais qu'on suppose identique ou analogue au coronium qui entoure la chromosphère solaire.
— Je vous remercie, poursuivit le jeune homme. Maintenant, pourriez-vous me dire, monsieur le professeur, si nous avons complètement traversé l'atmosphère?
— Certainement, car voilà près d'une demi-heure d'écoulée depuis que nous avons quitté le sol et déjà nous en sommes éloignés de plus de 12.000 milles. Remarquez-vous combien il vous semble être devenu plus léger?...
— En effet, il me paraît depuis quelques instants que je ne tiens plus au plancher et que tous les objets que je soulève sont devenus subitement aussi légers que du duvet.
— Et cependant, nous sommes à peine à une distance de trois rayons du sphéroïde terrestre. La pesanteur décroissant en raison directe du carré de la distance, il en résulte que l'attraction est neuf fois moins forte ici qu'à la surface du globe. Nous ne pesons plus chacun qu'un neuvième de notre poids normal et tout ce qui nous entoure a diminué de poids dans les mêmes proportions. Et cette diminution va continuer à mesure que nous nous éloignerons du centre de notre planète.
— L'effet est des plus bizarres et des plus imprévus; il va nécessiter une éducation nouvelle de nos muscles pour nous adapter à ces conditions imprévues d'existence.
— J'espère que nous nous habituerons rapidement cependant...
— Et pourriez-vous me dire à moi, monsieur le savant, goguenarda Daniel Fairchild, à quelle vitesse nous avançons en ce moment? C'est important, car je voudrais savoir quelle perte nous avons subie du fait du frottement de notre projectile sur les couches d'air pendant la traversée de l'atmosphère et surtout de votre fameuse banquise hyperatmosphérique.
— Je ne pourrai vous répondre, dear friend, qu'après que nous serons sortis de l'obscurité qui nous environne et provient de l'ombre portée de la Terre. En prenant à une heure de distance deux mesures angulaires du diamètre de la planète, je pourrai déterminer exactement cette vitesse, ce qui me serait impossible actuellement, vous le concevez.
L'ingénieur fit entendre un grognement approbateur.
Soudain, il se retourna de nouveau vers l'astronome.
— Si nous allions nous assurer de l'importance des dégâts subis par notre véhicule dans ses collisions avec les blocs d'air congelé, reprit-il.
— Excellente idée, Fairchild, je vous suis.
Les deux hommes se hissèrent, en suivant les crampons de l'échelle desservant les étages superposés de l'appareil et parvinrent dans l'observatoire aménagé au sommet de la construction métallique. L'astronome s'empressa de faire de la lumière en tournant le bouton d'un interrupteur.
— C'est heureux, remarqua-t-il, que les secousses n'aient pas détérioré les circuits électriques!... Vous voyez-vous faisant des réparations à tâtons?
— Et combien de temps va durer cette obscurité?...
— Près de dix heures. Le cône d'ombre projeté par la Terre s'étend à 2 millions de milles derrière elle. Par suite de la combinaison des deux mouvements qui nous emportent, notre projectile devra sortir de l'ombre à quatre heures trente minutes du matin et, si les faits répondent aux prévisions données par le calcul, nous serons alors à 200.000 milles de la surface terrestre, prêts à couper l'orbite de la Lune.
— Ah!... vous avez un outil pour ça?...
Le savant leva des sourcils interrogateurs.
— Oui, est-ce une cisaille, un simple couteau ou un fil comme pour le beurre?
— Quoi?... Mais quoi donc?...
— Mais... l'outil à couper les orbites!... termina le capitaine avec un vaste éclat de rire.
— Fairchild!... Oh! vous, un homme sérieux!... gémit l'astronome qui faillit s'effondrer sur le divan entourant la pièce.
— Bah!... une simple plaisanterie en passant, mon brave ami; ne vous effrayez pas pour si peu de chose! Examinons plutôt si rien n'a souffert ici.
Les deux hommes inspectèrent minutieusement le mécanisme de la coupole tournante. Celle-ci pivota aisément autour de son axe. Mr Flyrock s'était empressé de replacer la lunette dans sa position normale, les tourillons dans leurs coussinets, si bien que le tube faisait saillie d'environ deux mètres à l'extérieur. Daniel Fairchild, pendant ce temps, lançait des regards scrutateurs à travers l'unique petit hublot ménagé dans le dôme hémisphérique.
— Hum!... le choc a dû tout de même être violent, monologua-t-il, car, autant que le peu de lumière des étoiles me permet de le distinguer, il me semble que la coque extérieure a été fendue, car j'aperçois une fissure. La coupole a dû alors être pas mal bossuée et il est surprenant qu'elle n'ait pas été faussée et mise hors de service, c'est de la chance!... Le cône d'alliage fusible et sa carcasse de support l'ont sans doute un peu protégée, mais la chaleur dégagée par la transformation du mouvement absorbé a dû être terrible!...
L'astronome avait perçu ces dernières paroles.
— A combien estimez-vous cette chaleur, demanda-t-il.
— La force vive emmagasinée au moment de l'envol, répliqua le chef de l'expédition interplanétaire, était de 128 millions de kilogrammètres. Si notre projectile a perdu, par suite de sa friction sur les couches atmosphériques, un tiers de sa vitesse initiale, il a donc transformé, dissipé sous forme de calorique un tiers de sa force vive, ou 43 millions de kilogrammètres, ce qui correspond, comme l'indiquent les lois de la thermodynamique, à 100.000 calories, quantité de chaleur suffisante, non seulement pour fondre et liquéfier les 130 kilogrammes d'alliage Darcet que pesait le cône de pénétration et sa charpente interne, mais pour élever d'environ 7° centigrades la température de la masse métallique de notre wagon.
Le professeur Flyrock avait écouté avec attention, sans cesser son travail minutieux de réglage de l'appareil optique. Enfin, il appliqua son arcade sourcillière sur le rebord de l'oeilleton, tout en manoeuvrant précautionneusement divers boutons à crémaillère. Après un instant d'examen attentif, il se recula et fit en indiquant du doigt à son compagnon l'instrument.
— Regardez!...
Docilement, Daniel Fairchild colla son oeil contre l'ouverture du tube et une exclamation lui échappa:
— La Lune!...
L'astronome eut un sourire.
— Mais non, dear friend, la planète Mars!...
— On peut s'y tromper! Vous me montrez une boule grosse comme j'ai l'habitude de voir la Lune.
— En effet, j'ai pris un grossissement de 75, ce qui donne à Mars un diamètre apparent semblable à celui de notre satellite vu à l'oeil nu. Mais combien l'aspect de ces deux mondes est différent!...
— By God, vous savez bien que ce n'est pas ma partie, l'étude des astres! J'ai eu d'autres questions à élucider que de regarder la Lune!... Ainsi, j'ai sous les yeux le but de notre voyage?... Curieux, vraiment! Et vous pensez, Flyrock, que nous trouverons là-bas des conditions de vie analogues à celles de la Terre?...
— J'espère que, tout au moins, la vie y sera possible, puisqu'il y existe une atmosphère analogue, bien que plus ténue, et de l'eau.
— Mars est une planète aussi grosse que la Terre?...
— Non, non. Son volume est notablement inférieur, car son diamètre n'est que de 4.300 milles (1.700 lieues), celui de notre globe étant de 8.000 milles (3.183 lieues). Sa masse n'équivaut donc pas aux 37e centièmes de celle de la Terre.
— Mais la Lune, notre lune à nous, où est-elle donc, je ne l'aperçois pas?...
— Tout simplement parce qu'elle est en ce moment à son premier quartier et que notre planète nous la masque.
L'ingénieur avait abandonné sa contemplation à l'aide de la lunette et était revenu au hublot.
— Tiens!... tiens!... s'exclama-t-il soudain, et cela qu'est-ce que c'est?...
— Quoi donc?... De quoi parlez-vous?...
— Regardez! Qu'est-ce que cette étoile qu'on aperçoit par ici?...
Le savant se rapprocha et considéra à son tour l'espace dans la direction indiquée. Une interjection de surprise lui échappa.
Sur le fond d'un noir absolu de l'immensité sidérale se détachait un point lumineux paraissant se déplacer de la droite vers la gauche avec une grande rapidité. Le projectile, dans son mouvement, semblait se rapprocher graduellement de cet astre inconnu dont il ne tarderait probablement pas à couper la route.
L'astronome considéra longuement et avec attention ce voyageur de l'espace, tout en réfléchissant profondément.
— Eh bien?... interrogea Daniel Fairchild avec impatience. Vous ne me répondez pas, Flyrock?...
Celui-ci conserva encore le silence plusieurs minutes, suivant du regard le point lumineux dont les dimensions augmentaient de seconde en seconde.
— Eh bien! je ne crois pas que ce soit un bolide!... finit-il par répondre.
L'ingénieur eut un ricanement.
— Merci de la réponse, grogna-t-il. Mais, si ce n'est pas un bolide, qu'est-ce que c'est?...
— J'incline à penser que cet astre, qui se déplace avec une prodigieuse vitesse, n'est autre chose qu'une des lunes inconnues de la Terre, prononça-t-il enfin de son ton le plus sérieux.
— Hein?... Quelle est cette plaisanterie?... Notre planète aurait plusieurs satellites?... Je croyais qu'on ne lui en connaissait qu'un seul.
— Plusieurs observateurs ont cependant émis l'idée qu'il pouvait parfaitement en exister d'autres, dont la rapidité et la petitesse sont telles qu'il a été impossible, jusqu'à présent, de les distinguer. On base ces suppositions sur certaines perturbations et irrégularités relevées dans le mouvement de la Lune sur son orbite.
— Et dites donc, Flyrock, il n'y a pas de danger que nous allions nous jeter juste sur ce malencontreux satellite?...
— La chose est possible mais peu probable, car cet astéroïde minuscule ne mesure pas cinquante milles de diamètre et il faudrait une coïncidence rigoureuse pour que notre trajectoire vînt justement rencontrer l'orbite suivie par ce mondicule. Mais nous n'en passerons probablement pas loin!
Pendant que l'astronome parlait, l'astre observé et qui reflétait la lumière du soleil comme font les planètes, avait prodigieusement grossi. Sa forme était sphérique et son mouvement de translation se complétait d'un mouvement de rotation sur son axe, ce qui le faisait se comporter comme tous les corps célestes circulant dans l'espace. Par une illusion d'optique, on eût pu le croire immobile et que c'était le wagon qui se précipitât au-devant de lui. Une lumière intense illuminait la coupole.
— Mille diables!... proféra l'ingénieur. Les trains vont se rencontrer!...
Il s'était instinctivement rejeté en arrière ainsi que l'astronome. Des exclamations partant du salon annonçaient que les autres voyageurs avaient également aperçu le globe errant.
Mais au moment où l'on eût pu croire le choc inévitable, l'astéroïde disparut subitement, fondu dans l'ombre portée de la Terre où le wagon se trouvait noyé depuis près de quatre heures. En réalité, celui-ci en était passé à plusieurs centaines de kilomètres de distance et bien au-dessous de l'orbite suivie par ce minuscule compagnon de la Lune. L'angoisse qui avait serré pendant plusieurs minutes la gorge du chef de l'expédition interplanétaire se dissipa et il poussa un soupir de soulagement ressemblant à un rugissement.
— Bon voyage!... grommela-t-il. Comment, l'espace n'est pas assez grand pour qu'on puisse y circuler tranquillement sans risquer d'aussi fâcheuses rencontres!...
— Si le danger avait été imminent, je vous aurais prié de recourir à l'usage de notre moteur à réaction, observa Flyrock. Il nous eût permis de modifier notre route et d'éviter une rencontre fatale, soit en devançant, soit en laissant passer ce voyageur pressé.
Tout en prononçant ces derniers mots, le savant s'était laissé glisser, suivi de son compagnon, jusque dans le salon. Comme il levait la tête au-dessus de lui, il fut accueilli par des éclats de rire joyeux.
A l'angle droit des survenants, Allan Tyson, miss Jessie et Sudler se tenaient paisiblement assis autour de la table chargée d'un lunch substantiel. Ils paraissaient, pour les arrivants, être retenus contre la paroi, verticale pour les yeux de l'astronome, par quelque inexplicable sortilège. Mais le savant avait immédiatement compris les causes du phénomène.
— Ah! ah!... fit-il avec satisfaction, nous allons donc pouvoir reprendre une position naturelle, c'est fini de ramper le long des murs comme des colimaçons!... Que vous avais-je annoncé, d'ailleurs?...
Et il escalada délibérément la paroi, pour prendre place à son tour auprès de ses amis, suivi aussitôt de Daniel Fairchild qui attaqua avec appétit les victuailles disposées sur la table.
— Allons!... déclara-t-il avec satisfaction, nous voilà partis et en bonne route maintenant! La première partie du problème est résolue. Demain matin, nous attaquerons la deuxième!... A chaque jour suffit sa peine!...
— C'est égal!... Quelles conditions étranges de vie sont devenues les nôtres!... s'écria Allan Tyson. Rien que ce phénomène, impossible à reproduire artificiellement sur Terre, eût valu le voyage!...
— Que voulez-vous dire, mon jeune ami, interrogea l'astronome.
— Mais, cette suppression presque complète du poids de tous les objets, à commencer par celui de notre propre corps!... N'est-ce pas étrange?...
— Non, c'est tout naturel et je vous avais prévenu.
— Evidemment, mais c'est une éducation musculaire à laquelle il faut s'astreindre. Si l'on agissait de la même façon que sur Terre on se heurterait constamment à ce qui nous entoure et on casserait tout!...
— C'est pourquoi j'ai conseillé à notre excellent capitaine, — je veux dire à votre père, miss Jessie, — de capitonner les parois de ce salon, de donner des angles arrondis à tous les meubles, enfin de remplacer le verre et les porcelaines trop fragiles, par du métal...
— Cependant, les hublots, objecta Allan.
— Ils sont en verre armé et par conséquent incassables.
— C'est juste, mais la situation n'est pas moins bizarre et fantastique de se sentir flotter en l'air comme un bonhomme de baudruche... De plus, avez-vous remarqué la difficulté que l'on éprouve, pendant les repas, à faire descendre les aliments dans l'estomac?...
— Cela s'explique, puisqu'ils ne pèsent presque rien. Ce sont les seules contractions de l'oesophage qui les obligent à progresser. Mais cette sensation désagréable va s'atténuer dès que le moteur sera mis en action.
— Ah!... pourquoi cela?...
— N'avez-vous pas remarqué, mon cher Allan, que, dans une cabine d'ascenseur ou une benne de mine animée d'un mouvement ascensionnel rapide, on a la sensation d'être très lourd?... Eh bien! quand notre wagon va se trouver poussé de bas en haut, nous rétablirons artificiellement la pesanteur disparue, comprenez-vous?
— Parfaitement. Et quand met-on la machine en route?...
— Dès que j'aurai procédé à la deuxième observation de la mesure angulaire du diamètre de la Terre, ce qui me permettra de déduire la vitesse de progression du véhicule qui nous porte.
— A merveille. Mais, dites-moi encore, mon cher professeur, bien que je doive vous paraître fort ignorant, est-ce qu'il viendra un moment où la pesanteur n'existera plus du tout?...
— Théoriquement, ce serait possible, mais en réalité non. Un astre, quel qu'il soit, étend son attraction dans tous les sens jusqu'au point où cette attraction se trouve contre-balancée par celle d'un autre astre. Or, l'endroit où ces attractions se neutralisent n'est qu'un point dans l'espace, et la plus légère impulsion suffit pour franchir ce point neutre où toute pesanteur se trouve annulée. Ainsi donc, en ce qui nous concerne, nous ne cesserons d'être attirés, — et par conséquent de peser, — vers la Terre que lorsque nous pénétrerons dans la zone d'influence de la planète Mars, c'est-à-dire après un trajet de 42 millions de kilomètres en nombre rond.
— Alors, à partir de ce moment, ce sera la chute sur ce monde?...
— Bien entendu. Une chute de 14 millions de kilomètres de haut. Et si notre vitesse est nulle au moment où nous entrerons dans cette nouvelle sphère d'attraction, il est facile de calculer que nous rencontrerons le sol avec une vitesse de près de 3 milles, exactement 4.435 mètres dans la dernière seconde de chute.
— Mais nous serons anéantis, broyés, pulvérisés!...
— J'espère que non, car notre moteur interviendra pour freiner cette chute et la réduire au point où elle ne sera plus dangereuse. Et je ne compte pas sur la résistance opposée par l'atmosphère qu'il faudra traverser avant de toucher le sol.
— Cette résistance est donc considérable?...
— Certes. Tenez, pour vous en donner une idée, je vous dirai qu'en supposant qu'un bolide de 1 décimètre cube, de densité égale à 3,5, pénètre dans l'atmosphère terrestre, — évidemment plus dense que celle de Mars, — avec une vitesse de 50 kilomètres par seconde, il subit un tel freinage en arrivant à 15.000 mètres d'altitude qu'il perd 49 kilomètres de vitesse, en développant 4.400.000 calories et n'atteint la surface qu'avec une vitesse de 5 mètres dans la dernière seconde. Ainsi, vous voyez!...
— Vous avez raison, il ne faut pas désespérer d'avance...
La conversation entre le savant et le fils du milliardaire se trouva interrompue par l'arrivée du «capitaine», qui s'adressa au chimiste pour s'enquérir s'il s'était occupé du renouvellement de l'air remplissant le wagon-projectile.
— Pas encore, répondit l'interpellé. La capacité interne de notre car planétaire dépassant 100 mètres cubes, l'oxygène contenu dans ce volume peut assurer la respiration normale de cinq personnes pendant douze heures au moins. Mais il est temps de renouveler ce gaz vital et surtout de le débarrasser de l'acide carbonique exhalé, et du poison des poumons qui le vicie. C'est ce que je vais faire immédiatement en mettant le ventilateur et le décarbonateur en action, en même temps que je chargerai le gazomètre-régulateur d'air liquide.
— Très bien, faites vite. Vous avez vérifié aussi le moteur?...
— Oui, monsieur. Les réservoirs sont garnis d'oxyde azotique et de gazoline sous la pression réglementaire. Il n'y a qu'à mettre le contact.
— Bon!... Je vous préviendrai dès que Flyrock m'aura fait connaître le résultat de ses observations.
L'astronome avait déjà regagné la coupole, tandis que Fairchild se dirigeait en sens inverse vers la soute, laissant les deux jeunes gens dans le laboratoire. Mais l'entretien fut bref, le chimiste ne répondant que par de brefs monosyllabes aux questions de son compagnon de voyage. Allan ne tarda donc pas à quitter son interlocuteur, pour revenir au salon où il retrouva miss Jessie descendant de sa cabine particulière. La jeune fille paraissait fraîche et reposée.
— Eh bien!... Miss Fairchild, fit cordialement le commanditaire de l'exploration marsienne, avez-vous passé une bonne nuit?...
— Excellente, Mr Allan, je vous remercie, et vous?...
— Moi de même, et je vous assure que les incidents du début de notre voyage ne m'ont donné aucun cauchemar désagréable... Et puis quel calme, quel silence dans cette immensité déserte!... Qui pourrait croire que nous nous éloignons de notre monde natal avec une rapidité si prodigieuse qu'un boulet de canon, à côté de nous, aurait l'air d'une tortue poursuivant un cheval de course?...
— Et savez-vous, Mr Tyson, quelle est actuellement cette allure, prononça à côté d'eux le professeur redescendant de son observatoire.
— Elle devait être de 10 milles par seconde si j'ai bonne mémoire, répliqua aussitôt le jeune homme.
— Eh bien! je vous répondrai qu'elle a diminué de plus de moitié. Nous ne parcourons plus 8.000 yards par seconde!
— Est-ce que c'est un inconvénient?...
Le savant se prit à rire.
— Ce serait un très grave inconvénient sans la présence de notre moteur, car, non seulement nous n'atteindrions pas la zone d'attraction de la planète Mars, mais nous irions à peine plus loin que l'orbite de la Lune, pour retomber ensuite sur la Terre... Je vais en informer notre commandant, afin de mettre immédiatement le moteur en route et augmenter l'allure.
Les deux jeunes gens restèrent seuls. Allan prit la main de miss Fairchild.
— Laissez-moi vous exprimer, mademoiselle, articula-t-il d'un ton pénétré, combien je suis heureux de tenter cette exploration en votre compagnie.
Jessie sourit.
— Croyez, cher Mr Allan, répondit-elle, que cette satisfaction est réciproque et que, pour ma part, je me félicite de vous avoir comme compagnon de voyage.
Elle retira doucement sa main.
— Permettez-moi toutefois, continu a-t-elle, de vaquer à mes devoirs de maîtresse cook de notre paquebot sidéral, en préparant le premier repas du jour. Je connais mon père; son estomac fonctionne comme un chronomètre et il ne va pas tarder à apparaître, réclamant son déjeuner.
— Je vous laisse à vos occupations, Miss Jessie, et j'attendrai que la cloche nous rappelle autour de cette table. Je vais voir si, moi aussi, je ne pourrais pas me rendre utile...
La jeune fille ne répondit pas et se contenta de suivre des yeux le richissime sportsman, un imperceptible sourire de doute au coin des lèvres.
Dans le laboratoire, l'ingénieur et Sudler s'affairaient autour de l'appareil à réaction occupant le milieu de la pièce.
— Vous y êtes enfin?... demanda le chef d'un ton impatient.
— Oui, tout est «paré», comme disent les marins.
— Ce n'est pas trop tôt. Go ahead, en ce cas!...
D'un dernier coup d'oeil, l'habile constructeur s'assura du bon état des valves d'admission et des inflammateurs électriques; il consulta le cadran des manomètres indiquant la pression dans les réservoirs et sa main exercée se promena sur les différentes manettes de commande et de réglage. Enfin, tout vérifié, il ferma le circuit des allumeurs et aussitôt une trépidation violente secoua la longue tourelle de métal, qui parut s'animer d'un rapide mouvement vertical.
Pendant plusieurs minutes, Daniel Fairchild, agissant sur les registres de dosage et d'admission, tâtonna comme un chauffeur cherchant la meilleure carburation pour son moteur, faisant varier le nombre d'explosions du minimum au maximum; puis, satisfait, il arrêta les manettes sur les crans du secteur correspondant au meilleur rendement.
— Parfait!... déclara l'astronome qui avait assisté à cette mise en route. Dans une heure, je ferai un nouveau relevé angulaire pour déterminer quel aura été le chemin parcouru pendant cette durée.
— C'est cela, conclut l'ingénieur, et maintenant, allons déjeuner.
. . . . . . . . . . . . . . . . .
Une semaine s'était écoulée depuis la scène qui vient d'être retracée. Le moteur avait fonctionné pendant trente-six heures sans interruption, puis avait été stoppé, l'astronome estimant comme suffisante l'allure de 30 milles par seconde (48 kilomètres) progressivement obtenue par la détente des gaz explosifs fusant sous le disque inférieur du projectile. En cent quatre-vingt-quatorze heures depuis qu'il avait quitté le sol terrestre, le wagon avait parcouru près de 30 millions de kilomètres et plus de la moitié du chemin séparant la planète visée de la boule sublunaire franchie sans autres incidents que ceux relatés dans nos deux premiers chapitres. On avait aperçu à plusieurs reprises des bolides et des corpuscules cosmiques errant dans l'immensité, mais on en était passé à des distances rassurantes chaque fois.
Insensiblement, l'axe du projectile s'était déplacé et maintenant il faisait un angle droit avec celui de la planète dont il provenait. Les voyageurs n'avaient plus directement au-dessous d'eux, comme au départ, le vaste disque noir de la Terre, et la lumière ne pénétrait plus, ainsi qu'alors, par le grand hublot central du plancher de la soute, mais bien par les hublots latéraux des différents compartiments, en les inondant de clarté et de chaleur.
Le voyage se poursuivait donc dans les meilleures conditions de sécurité, et la santé des hardis voyageurs se maintenait excellente. La blessure à la jambe de Georges Sudler était guérie; la plaie s'était refermée rapidement, grâce aux soins intelligents de la jeune doctoresse. L'équipage s'était adapté, peu à peu, aux phénomènes étranges résultant de la disparition presque complète de la pesanteur. Cette absence de tout poids avait toutefois été partiellement combattue tout le temps que le moteur avait fonctionné. A chaque impulsion, le wagon était soulevé d'une hauteur de près de 50 centimètres, et ces impulsions donnaient la sensation d'un alourdissement artificiel contrebalançant cette suppression de la pesanteur. A cette distance de 4.760 rayons terrestres, par suite de la décroissance de l'attraction selon le carré de l'éloignement au centre attractif, les poids n'étaient plus que des 23 millionnièmes de ce qu'ils étaient sur la Terre, laquelle n'apparaissait plus d'ailleurs que comme un mince croissant semblable à celui que Vénus présente vu de la Terre, mais plus grand et plus brillant. Avec la Lune toute voisine, on eût dit une magnifique étoile double.
L'emploi des journées avait été réglé par le chef de l'expédition avec la même exactitude qu'à bord d'un paquebot transatlantique, et un tableau même avait été affiché par ses soins dans le «carré», salon commun de réunion. Voici la transcription de cet «ordre de service»:
Les compagnons de l'ingénieur s'étaient plies de bonne grâce à cette discipline et les jours, — ou périodes de vingt-quatre heures puisqu'il n'y avait plus de nuit, le projectile demeurant constamment illuminé par les rayons solaires, — s'écoulaient plutôt gaîment, car toutes les heures étaient occupées, chacun ayant sa besogne spéciale. Dans les intervalles, l'un ou l'autre imaginait quelque récréation pour distraire ses voisins, aussi Allan Tyson se félicitait-il intérieurement de la bonne idée qu'il avait eue en soutenant de ses capitaux l'idée de ce voyage véritablement merveilleux. Et comme preuve palpable du bonheur qu'il éprouvait, le jeune homme se constatait une légère tendance à prendre de l'embonpoint, mais il attribuait ce fait, général d'ailleurs chez tous les passagers du transplanétaire, à cette claustration prolongée et au défaut d'exercice. Aussi se promettait-il de rattraper le temps perdu et de se livrer à ses sports favoris, dès qu'il aurait mis les pieds sur un terrain plus solide et surtout plus vaste que le plancher du wagon céleste. En attendant, il plaisantait le «chef cuisinier», Miss Jessie, de ses menus trop copieux.
— Voudriez-vous donc, lui demanda-t-elle un jour, être mis au régime du trophogène?
— Le trophogène?... Connais pas!... Quelle est cette drogue, je vous prie?
— Le grand chimiste français Berthelot, dont le nom ne vous est pas inconnu j'en suis certaine, expliqua la jeune Américaine, avait prédit à la fin du siècle dernier qu'une époque viendrait où les progrès de la science permettraient de condenser sous forme de pastilles, ou de tablettes, les éléments indispensables à la nutrition et l'alimentation des humains. Eh bien!... ce chef-d'oeuvre de chimie, un de nos compatriotes de Chicago, le professeur Rutledge Rutherfort, l'aurait réalisé en tirant de ses cornues une substance à laquelle il a donné le nom de trophogène, qui serait, affirme-t-il, la matière nutritive fondamentale représentant le protoplasma constituant la cellule vivante, contenant toutes les particules essentielles à l'entretien de la vie, notamment de l'azote et du phosphore... Le procédé de ce savant consisterait à extraire cet élément en partie du règne végétal. Une seule tablette de comprimé de trophogène suffirait, paraît-il, à entretenir l'énergie vitale pendant une journée entière...
— C'est vrai, cette histoire-là?... Vous avez essayé de ces pilules, Miss Fairchild?...
— Je vous avouerai que je n'en ai jamais vu jusqu'à présent, et je vous dirai que je crains qu'il n'y ait, devant l'usage de ce genre d'alimentation ultra-rapide, un obstacle s'opposant à son emploi général.
— Quel obstacle, Miss?
— Celui du prix. Je crains fort que les fameuses pilules de trophogène ne coûtent beaucoup plus cher, à égalité de puissance nutritive, que le beefsteak, ou tout autre aliment de nature animale ou végétale.
— Et pour ma part, sans être gourmand, je vous avouerai, Miss Jessie, que je préférerai ces derniers, auxquels je suis accoutumé.
Le jeune homme s'interrompit. Le professeur Flyrock venait de pénétrer, par la trappe du plafond, dans le carré. Son visage portait l'empreinte d'une vive préoccupation.
— Le capitaine... le commandant... non, votre père, veux-je dire, n'est pas là, Miss Fairchild, demanda-t-il.
— Non, il doit être dans le laboratoire avec M. Sudler, répliqua Jessie. Mais vous paraissez soucieux. Qu'y a-t-il donc, monsieur le professeur?
L'astronome fit quelques pas dans la pièce en bondissant avec la légèreté d'une véritable bulle de savon.
— Je m'inquiète peut-être à tort, répondit-il après un instant, mais quand on se trouve en plein inconnu, comme c'est notre cas, le moindre incident suscite des craintes, peut-être chimériques, espérons-le. Figurez-vous donc que nous marchons droit sur une sorte de nuage, ou plutôt de nébuleuse d'une étendue considérable et qu'il va falloir traverser dans quelques heures.
— Une nébuleuse dans le système solaire!... s'exclama la jeune fille. C'est impossible; on n'en a jamais signalé et l'existence d'une semblable formation en ce point de l'espace est contraire à toutes les lois cosmogoniques, je crois...
— En effet, et c'est pourquoi je me trouve dérouté. Je ne sais que penser. Mais, voyez plutôt vous-même, Miss Fairchild...
Celle-ci, à l'invitation de son professeur d'astronomie, s'approcha du hublot et examina l'espace. Elle ne put retenir un cri d'étonnement.
L'espace, d'un noir intense, piqué des clous scintillants d'innombrables étoiles, semblait être voilé d'une draperie diaphane, d'une teinte blafarde indéfinissable, et dont l'étendue paraissait immense.
— Qu'est-ce que cela peut être?... murmura-t-elle à demi-voix. Un nuage cosmique, évidemment, mais quelle est sa composition?
— Très certainement des gaz, et non des particules solides, répliqua le savant. J'ai essayé d'analyser au spectroscope la composition de ce nuage singulier et reconnu la présence de l'azote, mais il y a aussi, dans le spectre de cette lumière, des raies que je ne puis identifier et qui caractérisent des substances que nous ignorons sur la Terre.
... à ce moment Daniel Fairchild surgit de la trappe...
A ce moment, Daniel Fairchild, suivi de Sudler, surgit de la trappe du plancher comme un diable à ressort hors de sa boîte.
— Qu'est-ce que ça signifie, rugit l'ingénieur de sa voix de stentor. Les appareils sont affolés; il se produit des courts-circuits dans tous les réseaux; des étincelles jaillissent entre les pièces métalliques de la machine, et les accumulateurs ont été subitement déchargés...
Le professeur leva les bras au ciel en signe d'ignorance.
— Voyons, Flyrock, vous devez pouvoir nous expliquer ce qui se passe! A quoi attribuez-vous ces phénomènes?...
D'un geste éloquent, le savant montra l'espace.
— Je suppose qu'ils sont dus à la proximité de ce nuage, je ne sais comment appeler la nébulosité que nous avons sous les yeux, et où nous allons pénétrer. Regardez vous-même!...
Daniel Fairchild ne put retenir une exclamation de surprise en considérant la nuée, aux teintes changeantes, qu'il avait sous les yeux.
— Vous croyez que ce serait ce météore qui produirait cette désorganisation, ce détraquement de tous nos appareils?...
— Je n'y vois pas d'autre cause. En analysant le rayonnement de cette masse vaporeuse, invisible de la Terre même dans les plus puissants instruments d'optique, j'ai remarqué une intense activité dans la région de l'ultra-violet, et je crois qu'il est infiniment probable que ce nuage émet des radiations invisibles dont l'effet est, comme les rayons X, de décharger les corps électrisés. Et cette action va sans doute s'accroître, car nous pénétrons en ce moment dans cette singulière formation cosmique.
Pendant que le savant donnait ces explications, la lumière solaire emplissant la pièce s'était graduellement atténuée, comme par l'interposition d'un brouillard.
— Oh! vois donc, père, s'écria soudain Miss Jessie, notre vaisselle qui est devenue phosphorescente!...
Les quatre hommes se retournèrent d'un seul mouvement et un même geste de stupéfaction leur échappa.
Toutes les pièces composant le service en aluminium et en nickel émettaient une lueur bleuâtre et, à toutes leurs saillies, s'accrochaient des aigrettes violacées analogues aux effluves se dégageant d'un résonateur électrique de haute fréquence.
— Un phénomène de luminescence accompagné de manifestations d'électricité de haute tension! C'est curieux! marmotta l'astronome. Est-ce que cette nuée émettrait des rayons cathodiques, par hasard?...
Il fut tiré de ses réflexions par une autre exclamation de la jeune fille:
— Oh!... regardez, comme cette lumière nous change tous!...
Les voyageurs, au comble de l'étonnement et ressentant un vague effroi de ces manifestations d'une force inconnue, s'entre-regardèrent et constatèrent avec stupeur que leur teint était violacé. Jessie porta les mains à sa tête et gémit:
— Père!... je souffre!... Ma tête gonfle comme si elle allait éclater!...
L'ingénieur tâta à son tour son crâne, qu'il sentait vaciller.
— C'est positif! gronda-t-il, il me semble que j'ai sur les épaules le dôme de Christchurch de Scranton!...
Allan Tyson et Sudler, pris subitement de démangeaisons insoutenables, se grattaient avec frénésie, tout en remarquant avec stupeur que des étincelles minuscules s'échappaient de leurs ongles. Le désarroi était général parmi les passagers du transplanétaire. Heureusement, Daniel Fairchild était un caractère énergique. Tandis que ses compagnons démoralisés se heurtaient au hasard dans cette atmosphère chargée d'électricité, il se secoua, faisant un appel suprême à sa présence d'esprit, puis, sans ajouter un mot, il se coula par la trappe jusque dans le laboratoire. Quelques instants plus tard, une trépidation violente agitant le projectile dans toute sa membrure, annonçait que le moteur venait d'être remis en marche à son maximum de puissance.
Un quart d'heure s'écoula, puis subitement la lumière revint, aussi intense qu'avant l'approche du brouillard cosmique. Les phénomènes de luminescence et de haute fréquence s'atténuèrent graduellement, puis cessèrent; enfin les démangeaisons et la constriction dont souffraient les voyageurs disparurent et tout rentra dans l'état normal. La dangereuse nuée était franchie et un péril, jusqu'alors insoupçonné, écarté.
— Bonne nouvelle aujourd'hui, mes chers amis!...
— En effet, Flyrock, vous paraissez radieux. Qu'y a-t-il donc?...
— Il y a qu'avant vingt-quatre heures nous aurons pris contact avec le sol d'un des satellites de Mars, car on ne saurait, dans ce cas, employer le verbe atterrir.
— C'est vrai, voilà treize jours que nous avons quitté notre planète natale, nous sommes le 25 septembre, si je ne me trompe?...
— Et le jour où la Terre et Mars se trouvent, ce qui n'arrive que tous les quinze ans, à leur plus grande proximité l'un de l'autre...
— Et tout s'est passé, il faut en convenir, dans les conditions prévues; la première partie de notre voyage va prendre fin. Espérons que la deuxième phase, le retour chez nous, s'opérera également sans plus d'anicroches.
— Je l'espère, puisque nous disposons de toutes les provisions nécessaires pour terminer notre navigation interastrale dans les meilleures conditions. Toutefois, je vous avouerai, mon cher commandant, que je ne suis pas sans éprouver une légère, — oh! très légère, car je vous connais, — inquiétude.
— A quel sujet, Flyrock?...
— Au sujet de notre atterrissage final sur Terre, qui s'opérera, si nous parvenons à neutraliser, au moyen de notre moteur, l'attraction terrestre, avec la même vitesse qu'au moment du départ, c'est-à-dire 8.000 yards dans la seconde finale.
— Bah!... ne vous tourmentez pas pour cette niaiserie... Qu'est-ce que cela, une chute de 8.000 yards!...
— Mais cela fait 24.000 milles (38.400 kilomètres) à l'heure. Songez-vous ce qu'il adviendrait d'un wagon lancé à cette vitesse, venant se jeter sur un mur?... C'est exactement notre cas, et vous plaisantez!...
— Je vous répète, Flyrock, qu'il ne faut pas «vous en faire», comme on disait à l'époque de la grande guerre! On trouvera bien le moyen de freiner. D'ailleurs, ne disiez-vous pas il y a quelque temps qu'un bolide, un uranolithe arrivant dans l'atmosphère avec une rapidité de 50 kilomètres par seconde, perdait les 98 centièmes de sa vitesse pour ne toucher le sol qu'à raison de 5 mètres dans la dernière seconde?...
L'astronome hocha la tête sans conviction.
— Vous oubliez, finit-il par prononcer, la quantité formidable de chaleur développée par cette transformation de vitesse. Elle serait telle que notre wagon-projectile, dont la densité est très faible, 0,05, puisque son volume total est de 176 mètres cubes, fondrait infailliblement.
— Et nous serions évidemment rôtis comme des poulets dans un four. Mais ne vous tourmentez pas pour si peu de chose, Flyrock. Nous ne serons pas grillés vifs, je vous le promets!...
— Vous avez imaginé un moyen pour parer à ce danger?...
— Et un moyen très simple, dont je vous parlerai le moment venu. Ayez l'esprit en repos là-dessus et parlez-moi plutôt du pays où nous allons débarquer, c'est plus urgent.
— Montez donc dans l'observatoire et je vous donnerai toutes les explications que vous désirerez, avec la vue de ce monde que nous allons explorer sous les yeux.
Se déplaçant avec une extrême circonspection pour ne pas rebondir ainsi que des balles élastiques, en raison de la disparition de la pesanteur, les deux hommes escaladèrent, en se maintenant aux crampons scellés dans les parois, jusque dans la coupole où ils trouvèrent Allan et Jessie discutant avec animation auprès de l'instrument d'optique.
— Ah!... fit la jeune fille avec satisfaction, voici mon professeur d'astronomie qui va nous mettre d'accord et nous départager.
— Qu'y a-t-il donc?... s'empressa le savant. De quoi est-il question, Miss Fairchild?...
— Je viens de faire examiner par Mr Tyson le disque de Mars avec le plus fort grossissement que permet la lunette, soit 360 fois, et il prétend que les lignes noires que l'on distingue ne sont nullement des canaux, comme l'affirment tous les traités d'aréographie.
— Non, Miss, je ne saurais admettre que ces traits innombrables, qui traversent des continents entiers, puissent représenter une formation naturelle ou être l'ouvrage d'intelligences quelconques. Ce n'est pas possible!...
— Que croyez-vous donc, en ce cas? demanda l'astronome.
— Je crois à une simple illusion d'optique, peut-être à une défectuosité des verres de votre lunette...
Asaph Flyrock se mit à rire.
— Voilà une opinion simpliste, fit-il. Il est vrai que c'est également celle de nombre d'observateurs terrestres, tels que Maunder et Evans entre autres, mais ce n'est pas la mienne et je suis plutôt de l'avis des astronomes qui se sont fait une spécialité de l'étude de Mars: Todd, Pickering et Lowell notamment.
— Et que pensent ces honorables savants?...
— Je vais vous résumer leurs travaux, et tout d'abord je crois utile de vous rappeler la cosmographie de la planète.
— Nous vous écoutons, Flyrock, allez-y de votre conférence.
Sans se déconcerter de l'invitation ironique du capitaine, l'orateur reprit:
— C'est surtout dans le dernier quart du XIXe siècle que, profitant des progrès réalisés dans la science de l'optique, l'on s'est occupé de la géo... non, de l'aréographie de la planète la plus voisine de la Terre, considérée jusque-là dans ses seuls éléments astronomiques. Ainsi, on avait calculé le développement de son orbite fortement elliptique, on connaissait son diamètre: 6.850 kilomètres; sa circonférence: 21.500 kilomètres; la durée de sa rotation: 24 heures, 37 minutes, 23 secondes; de son année: 668 jours; l'inclinaison de son axe sur l'écliptique: 28° 42' au lieu de 23° 27' comme pour la Terre; sa densité: 3,6; la pesanteur à sa surface: 37 centièmes de celle sur notre planète; enfin on avait commencé à s'occuper de la climatologie de ce monde si proche et l'on avait dressé les premières cartes d'après les taches remarquées à la surface de ce disque...
— Mais les canaux, interrompit Allan, les canaux?...
— Je vais y arriver, continua imperturbablement le professeur. C'est en 1877 que l'astronome italien Schiaparelli, examinant Mars sous le beau ciel de Milan, les distingua le premier. Tout d'abord, cette découverte fut accueillie avec incrédulité et l'on crut à une simple illusion d'optique, — comme vous-même, mon cher Allan. Mais bientôt il fallut se rendre à l'évidence, car chaque fois que la planète se retrouva dans de bonnes conditions de visibilité, de nombreux observateurs revirent ces lignes énigmatiques, dont le nombre s'accroissait de plus en plus, à mesure que les instruments allaient se perfectionnant. Enfin on appliqua la photographie à ce problème. En 1905, Lowell s'installa à Flagstoff, dans le désert d'Arizona, et entreprit l'étude systématique de l'aréographie et en 1907, armé d'un équatorial de Clark de 0 m. 46 d'ouverture, Todd, notre compatriote, installé à Oficina Altairza, par 21° de latitude sud, au centre du désert de Tarapaca au Chili, n'exécuta pas moins de 700 photographies du disque de Mars, photographies de 5 centimètres de diamètre seulement mais facilement agrandissables, et ce avec des poses de une seconde à une seconde et demie au plus.
— Et à quel résultat est-on arrivé finalement? demanda Fairchild.
— En premier lieu à contrôler et compléter les dessins des premiers observateurs, et à interpréter, par analogie avec ce que nous connaissons, dans notre monde, les images irréfutables fournies par la plaque photographique. Si donc nous essayons d'appliquer à Mars nos connaissances terrestres, nous ne voyons guère que l'eau et la végétation pour expliquer les variations rapides dans les aspects présentés par une planète ainsi vue à distance. On a bien l'impression, en examinant ainsi Mars, que ces changements sont dus à la circulation de l'eau s'infiltrant dans les terres et accroissant les étendues sombres. L'eau est un élément mobile cherchant constamment son niveau. Or, Mars paraît plus uni que la Terre; les choses se passent comme si le sol en était plat et constituait une surface sur laquelle les eaux peuvent se déplacer par le seul effet des saisons, et l'afflux plus ou moins grand résultant de la fonte des neiges polaires. Les canaux qui répartissent ces eaux débordent fréquemment sur des étendues assez vastes pour être visibles de la Terre, où verdissent plus ou moins les prairies en bordure. La multitude de ces canaux est telle qu'ils nous semblent parfois changer de place, les uns étant tantôt à sec et invisibles, les autres remplis et débordants. Il n'y aurait donc d'absolument sec, sur cette planète, que les contrées qui paraissent toujours jaunes. Mers et canaux peuvent varier de coloration, selon l'épaisseur delà couche de liquide, et les prairies qui les bordent peuvent également changer de teinte avec le degré d'humidité. En résumé, Mars serait une plage immense irrégulièrement recouverte par un liquide probablement moins dense que l'eau. L'évaporation est d'ailleurs facilitée par ce fait que le point d'ébullition doit être voisin de 50° centigrades au lieu de 100, la pression, au niveau de la mer, étant d'environ 140 millimètres au lieu de 760.
— Par conséquent?...
— L'hypothèse la plus autorisée des observateurs ayant minutieusement étudié Mars: Pickering et Lowell, c'est que les taches désignées sous le nom de mers par la plupart des observateurs, seraient au contraire de vastes étendues couvertes de végétation, et les canaux des surfaces de même espèce, mais beaucoup plus restreintes, se développant de part et d'autre de conduits d'irrigation étroits et invisibles dans les plus puissantes lunettes, ces conduits étant dus au travail des habitants de la planète. Les surfaces de teinte rougeâtre ou orangée seraient des déserts auxquels la rareté de l'élément liquide donnerait une étendue beaucoup plus grande proportionnellement que sur notre globe. En fin de compte, Mars serait un immense Zuyderzée où toute l'activité intelligente des marsiens aurait eu pour but primordial et essentiel la création, puis l'entretien, de ces canaux d'irrigation de très grande longueur et en nombre considérable. Les canaux doubles seraient destinés à utiliser le surcroît d'eau provenant parfois d'une fonte plus complète des glaces des calottes polaires. Voilà l'opinion de nos compatriotes; nous pourrons vérifier bientôt je pense son bien-fondé... ou son inexactitude.
— Ainsi donc, Mr Flyrock, vous êtes certain que Mars est habité? articula la jeune doctoresse.
— C'est une grave question que vous me posez là, Miss Jessie. Bien que l'habitabilité de ce monde paraisse établie, il ne s'ensuit pas forcément qu'il soit actuellement habité. Mars est sorti de la nébuleuse solaire des millions de siècles avant la Terre et il peut avoir terminé, depuis bien longtemps déjà, son évolution. Des philosophes, particulièrement des religieux, — le P. Secchi et l'abbé Moreux entre autres, — ne croient pas, pour cette raison, à la coexistence des humanités sur les planètes d'un même système. Mais là encore ce ne sont que pures suppositions et, dans cet ordre d'idées, il est probable que notre raisonnement par analogie avec ce que nous connaissons, pèche par un anthropomorphisme incoercible.
Il y eut un instant de silence, puis l'astronome ajouta:
— En raison du grossissement dont nous disposons, voyez par vous-même et essayez de vous former une opinion personnelle: nous distinguons la planète comme si nous planions au-dessus à une hauteur de 2.000 kilomètres à peine.
— Evidemment, il serait oiseux d'essayer, à une pareille distance, d'apercevoir les habitants... s'il y en a!... observa Allan, en collant son oeil sur l'oculaire de l'appareil télescopique et scrutant avec une attention concentrée le panorama qu'il avait sous les yeux. Lorsque sa vue se fut habituée et en quelque sorte «mise au point», il distingua un lacis compliqué de lignes fines se coupant dans tous les sens et suivant le contour du sphéroïde, d'un horizon à l'autre. Ce tracé singulier traversait de vastes surfaces d'une teinte ocreuse ou orangée, que masquaient par endroits les ombres mouvantes de vapeurs de formes changeantes se déplaçant avec une certaine rapidité au-dessus de ces continents, exactement comme font les nuages au sein de l'atmosphère terrestre.
— Nous arrivons justement à une époque favorable, poursuivit Mr Flyrock s'adressant à Miss Fairchild, au milieu de l'été de l'hémisphère austral de Mars, que nous avons sous les yeux. C'est pourquoi son atmosphère est si nette: les nuages sont en quelque sorte relégués dans l'autre hémisphère qui, lui, est en plein hiver. Dans ce monde encore plus que dans le nôtre, l'été est la saison de l'atmosphère pure et l'hiver celle du mauvais temps. Les seules nuées que l'on remarque sont celles qui se forment au-dessus des parties sans doute les plus humides, autrement la transparence de l'air est vraiment remarquable.
L'ingénieur, qui n'écoutait que d'une oreille un peu distraite, regardait l'espace par le hublot latéral. Soudain, il se retourna.
— Je viens d'apercevoir comme un croissant lumineux. C'est une lune de Mars, n'est-ce pas?...
— L'un des deux satellites que possède cette planète, car Mars a deux lunes. C'est Deimos, le plus éloigné, qui brille d'un tel éclat, il est justement en quadrature. L'autre satellite, Phobos, est sans doute de l'autre côté de la planète, mais sa vitesse est telle qu'il ne tardera pas sans doute à reparaître, car il tourne plus vite que Mars lui-même.
— Tiens!... c'est bizarre!... Comment cela?...
— D'abord ces satellites sont infiniment plus rapprochés de leur planète que notre Lune de la sienne. La distance du sol de Mars à Phobos n'est que de 3.750 milles (6.050 kilomètres) et de 14.000 (20.120 kilomètres) à Deimos. Celui-ci opère sa révolution en 30 heures 18 minutes et son compagnon en 7 heures 39, c'est-à-dire trois fois plus vite que Mars ne tourne autour de son axe. C'est là un fait en contradiction avec toutes les idées que l'on avait jusqu'à présent sur la loi de la formation des corps célestes. J'ajouterai que ces satellites, dont l'honneur de la découverte revient à notre illustre compatriote Hall, de l'Observatoire de Washington, sont minuscules. D'après les mesures photométriques les plus sûres, Deimos peut avoir un diamètre de six milles et Phobos sept à huit! Ils sont donc à peine plus larges que New-York!... Ce sont de simples globules sur lesquels la pesanteur doit-être presque nulle.
— Et c'est sur l'un de ces globules que vous prétendez que nous venions nous percher, Flyrock?... Pourquoi pas sur la planète elle-même?...
— Parce que je tiens à assurer notre retour à la Terre et qu'il deviendrait impossible du sol de Mars où l'attraction est plus considérable si bien que notre moteur serait insuffisant pour la vaincre et déterminer le décollage. C'est donc par mesure de prudence que je veux agir ainsi. Et puis, s'il y a des habitants dans Mars, comment sont-ils, serait-il possible de se faire reconnaître par ces frères de l'espace?... Ce serait bien hasardeux.
— Eh bien! on va essayer de vous contenter! A quelle distance sommes-nous en ce moment de la planète?...
— A 500.000 milles environ.
— Et nous tombons obliquement avec une vitesse supérieure à 30 milles par seconde?... En deux cent quatre-vingt minutes, ou un peu plus de quatre heures, nous devrons être arrivés, mais je présume que si l'on ne veut pas risquer de sérieuses avaries, il convient de freiner considérablement. Est-ce votre avis?
— Il est inutile de le demander. Agissez donc pour le mieux, capitaine.
L'ingénieur ne répondit pas. Déjà il avait disparu par le trou du plancher et quelques secondes ne s'étaient pas écoulées qu'un frémissement caractéristique de la charpente métallique apprenait à l'astronome que le moteur venait d'être mis en marche à pleine puissance.
Allan Tyson avait cédé sa place à l'oculaire de la lunette à sa voisine et celle-ci lui nommait les différents canaux et les mers qu'elle apercevait.
— En ce moment, lui expliquait-elle, c'est la tache jaunâtre désignée sur les cartes aréographiques sous le nom de Hellas qui passe au méridien et elle est située sous le 295° de longitude de la planisphère de Mars que vous tenez en main. Je distingue nettement la tache foncée en forme de corne d'abondance appelée Grande-Syrte, dont la pointe dépassant l'équateur marsien se termine dans l'hémisphère boréal. Les canaux que j'aperçois sont le Népenthès, le Typhonius, puis Gehon, Arnon, Hiddikel, Deuteronibus, Typhonius, Asopus...
— Aïe!... aïe!... Quels noms barbares!...
— Ce sont ceux qui ont été adoptés par les savants ayant dressé les cartes de Mars...
L'étude du monde, où les Terriens allaient débarquer avant quelques heures, se poursuivait donc sous la direction du professeur qui souriait aux naïvetés du jeune milliardaire, quand Daniel Fairchild bondit dans l'observatoire. Ses sourcils froncés, ses traits contractés décelaient une vive émotion.
— Que se passe-t-il donc? proféra l'astronome. Vous paraissez contrarié... Serait-ce la malencontreuse panne?... Ce ne serait pas le moment!
— Non, le moteur fonctionne à merveille, mais la situation n'en est pas moins grave et je tiens à vous en prévenir.
— Qu'y a-t-il?... Parlez!... firent à l'unisson les auditeurs.
— Il y a tout simplement que notre procédé de propulsion est insuffisant pour modifier la trajectoire suivie et qu'au lieu de nous rapprocher de la planète, nous nous en éloignons, ou mieux, nous tournons autour!...
— Comment cela?... Ce n'est pas possible!...
— Voyons, Flyrock, le plus élémentaire bon sens nous dit que, pour tomber à la surface d'un monde, il faut que la base du projectile, qui est sa partie la plus lourde, soit exactement tournée vers cette surface, n'est-ce pas? Or, ce n'est pas ce qui se produit: nous continuons à demeurer dans une position oblique par rapport à la planète, au lieu de l'avoir exactement sous nos pieds.
L'astronome manoeuvrait fiévreusement les commandes de l'appareil optique et les micromètres. Il demeura un long moment à observer. Enfin il se retourna, le visage bouleversé.
— Vous avez raison, Fairchild, balbutia-t-il. La distance qui sépare notre mobile du sol de la planète n'a pas varié depuis plus d'une heure et, d'autre part, nous ne sommes plus en face de la Terre de Deucalion comme ce matin, mais bien de la mer Cimmérienne, alors qu'en tenant compte du mouvement de rotation seul de Mars, c'est la Lybie ou l'Hespérie, tout au plus, qui devrait être au méridien.
— Alors, quelle est votre conclusion?...
Le savant réfléchit profondément, puis releva la tête.
— Je suppose que la vitesse dont le projectile se trouve animé est trop considérable pour lui permettre d'obéir à l'attraction du globe martien...
— Et qu'en résultera-t-il?...
— Sous l'influence de ces deux forces contraires, le projectile va décrire une courbe autour du système martien et s'en éloigner progressivement.
— Et nous irons où?...
Asaph Flyrock leva les bras au ciel dans un geste d'ignorance.
— Je ne saurais le dire. Nous sommes le jouet des forces astrales que nous avons voulu braver et qui sont plus puissantes que notre chétive science!...
L'ingénieur eut un geste de colère impuissante et ne répondit pas.
Les voyageurs étaient demeurés comme assommés par la déclaration du savant. Quel sort leur était réservé?...
Le projectile qui les portait devait-il devenir leur tombeau, après avoir erré plus ou moins longtemps dans les déserts interplanétaires?... Ne reverraient-ils jamais plus la planète qui avait été leur berceau?... Etaient-ils destinés à périr, lentement asphyxiés dans leur prison de métal, une fois leurs provisions d'air épuisées? Un désastre complet serait-il l'épilogue de ce voyage surhumain?...
— Je me doutais bien, murmura à mi-voix le jeune milliardaire, qu'il ne serait pas aussi facile de sortir de cette cage d'aluminium que d'y pénétrer!...
Mais aussitôt il eut honte de ce mouvement de découragement, et son amour-propre l'excita à réagir, ne fût-ce que pour ne pas être taxé de lâcheté par la fille de l'ingénieur qui l'examinait du coin de l'oeil avec un sourire imperceptible.
— Je vous admire, Miss Jessie, articula-t-il enfin non sans effort. Le péril où nous nous trouvons ne paraît aucunement vous troubler!
— Pourquoi me troublerait-il? riposta la jeune doctoresse. Croyez-vous que je n'avais pas envisagé, avant d'entreprendre cette formidable exploration, la possibilité d'un événement de ce genre, capable d'annuler toutes les précautions prises?... Mais j'ai pour principe de ne m'alarmer que lorsque tous les moyens de sauvetage ont été épuisés, ce qui n'est pas encore le cas. Je conserve une entière tranquillité d'esprit parce que je persiste à avoir confiance dans la science de notre excellent pilote, Mr Flyrock... Et si mon espoir se trouve déçu, si nous ne devons jamais revenir dans notre monde natal, je me résignerai, heureuse de me trouver auprès de mon père en cet instant fatal, mais qui ne surviendra pas, je persiste à le croire.
— Je suis de votre avis, Miss Jessie, acquiesça le jeune homme, et nous ne devons pas nous laisser abattre. Je déplore seulement que le but de notre voyage se trouve manqué par des circonstances indépendantes de notre volonté. Avoir fait un pareil trajet et ne pouvoir élucider les problèmes que notre entreprise avait pour but de résoudre, avouez que c'est une pénible désillusion!...
— C'est pourquoi, conclut à son tour le professeur Flyrock, il ne faut pas perdre un instant pour profiter de notre exceptionnelle proximité de la planète et compléter les connaissances acquises sur elle par les astronomes terrestres qui, eux, ne se sont jamais trouvés dans de pareilles conditions d'observation.
Ainsi, malgré la gravité de la situation qui, sans être désespérée, n'en était pas moins angoissante, car ils ignoraient où ils allaient se trouver entraînés, les hardis Américains avaient retrouvé toute leur énergie, et Mr Fairchild en donna la preuve quelques instants plus tard.
— Eh bien!... demanda-t-il de son ton habituel, on ne déjeune donc pas aujourd'hui?... Vous avez oublié le règlement du bord?...
Allan le considéra non sans quelque étonnement.
— Ce n'est pas parce que notre escale est ratée qu'il faudrait prendre l'événement au tragique, continua-t-il. J'ai inversé le sens de l'échappement du moteur; les gaz fusent maintenant par le côté de notre projectile opposé à celui qui regarde la planète. Nous allons voir dans quelque temps ce que cela donnera et si notre trajectoire s'en trouve modifiée. Déjeunons donc en attendant; j'ai faim, moi!
Déjà la doctoresse avait échangé sa blouse d'infirmière pour le tablier de maître-coq, et s'affairait autour du réchaud électrique, seul système de chauffage usité à bord pour éviter une consommation supplémentaire d'oxygène et la viciation de l'atmosphère du wagon. Un quart d'heure ne s'était pas écoulé que le timbre avertisseur retentissait, annonçant aux passagers que le repas était servi. Chacun accourut, délaissant ses occupations du moment, et s'attabla.
La sérénité avait reparu sur tous les visages, et même la gaîté finit par remplacer les inquiétudes de la matinée, après l'absorption d'un verre de généreux vin de France opportunément apparu sur la table.
— Que supposez-vous qu'il va advenir? demanda Mr Fairchild à Flyrock assis en face de lui. La mécanique céleste n'a pas de secrets pour vous et vous devez pouvoir imaginer quelle route nous allons suivre, s'il est réellement impossible d'aller se poser, ainsi qu'on l'espérait, sur un satellite de cette damnée planète.
L'astronome réfléchit un instant, puis il releva ses lunettes sur son front par son tic habituel lorsqu'il allait parler, et prononça:
— Le mobile qui nous porte est soumis à des impulsions diverses. En quittant la Terre, il était déjà animé de deux mouvements dont il ne pouvait se débarrasser et dus à la rotation de notre planète sur son axe et à sa translation. A ces deux mouvements est venu s'ajouter un troisième: celui qui lui a été communiqué par le moteur...
— Tout cela, nous le savons de reste, coupa l'ingénieur. Ensuite?
— Ces trois mouvements, continua l'orateur sans s'émouvoir, se trouvent compliqués par ceux dont la planète Mars, si voisine, est elle-même animée et qui sont presque du même ordre d'importance. Si la Terre court sur son orbite à raison de 29 kilomètres par seconde, Mars vogue dans le même sens et dans le même plan, à raison de 27, si bien qu'en réalité la trajectoire que nous avons suivie pour nous rendre d'un astre à l'autre n'est pas une ligne droite, mais bien une courbe elliptique dont Mars constitue l'un des foyers.
— De là, vous concluez, estimable savant?...
— Je ne conclus pas, je hasarde une simple hypothèse dont nous pourrons bientôt vérifier le bien ou le mal fondé, à savoir que nous allons décrire, puisque nous ne pouvons maîtriser les forces qui nous emportent, un arc de cercle autour du système martien...
— Et ensuite?...
— L'avenir nous le dira. En ce moment, tout pronostic serait aventuré. La seconde branche de la courbe se fermera-t-elle en ellipse, en parabole ou en hyperbole, nous dirigera-t-elle vers notre monde sublunaire ou vers l'infini, autant de questions auxquelles seule l'observation va pouvoir répondre.
— Alors il n'y a pas de danger que notre véhicule soumis à l'attraction de Mars devienne un nouveau satellite de cette planète, ce qui nous ferait tourner éternellement autour d'elle comme une pierre dans une fronde?...
— Non, certes, rassurez-vous. Cette solution est la plus improbable de toutes. D'ailleurs, à la vitesse dont nous marchons, nous serons fixés sur ce point avant que six heures ne soient écoulées.
— Oui, nous franchissons, malgré le travail du moteur, 25 milles par seconde, ce qui fait 90.000 milles (145.000 kilomètres) à l'heure. Je crois qu'on s'y est pris trop tard pour freiner, et il ne faudra pas commettre une seconde fois pareille faute quand nous reviendrons en vue de la Terre!...
— A quoi bon épiloguer, Fairchild, puisqu'il n'est pas possible de lutter!
Les convives se levèrent et chacun d'eux retourna à ses occupations, Sudler à ses appareils à oxygène, l'ingénieur à la surveillance du moteur à réaction, Miss Jessie à ses travaux domestiques et l'astronome à ses observations et ses calculs. Allan, demeuré seul, se détira les membres, bâilla à plusieurs reprises puis, ne sachant que faire, choisit un microlivre dans la bibliothèque aux films et se mit à lire.
L'oeil vissé à sa lunette, le professeur scrutait de toute sa puissance visuelle le disque monstrueux qui barrait presque les deux tiers de l'horizon, son diamètre occupant près de 120 degrés de la sphère céleste. Des détails invisibles aux observateurs terrestres lui apparaissaient distinctement, qu'il s'empressait de pointer sur la carte aréographique à grande échelle qu'il avait disposée à portée de sa main. En même temps, se basant sur des points de repère convenablement choisis, il établissait des coordonnées lui permettant de déduire, en tenant compte du mouvement de rotation de la planète, la trajectoire suivie par le véhicule transplanétaire.
Miss Jessie, ses menues besognes ménagères terminées, était venue retrouver son maître es sciences du ciel.
— Que c'est beau, le spectacle de ce monde vu de si près!... fit-elle en joignant les mains dans un élan d'enthousiasme. Que le spectacle qu'il m'est donné de contempler est admirable et grandiose!... Je me sens envahie d'un sentiment de gratitude infinie envers ceux qui m'ont permis, la première de toutes les femmes, de réaliser ce rêve gigantesque: un voyage hors de la Terre!... Oui, les mots me manquent pour exprimer toute l'émotion que je ressens devant le panorama mouvant de ce monde vu de si près!... Et quoi qu'il puisse survenir désormais, je ne saurais avoir de regrets. Qu'est notre si misérable planète à côté de ses soeurs de l'infini!...
Le savant prit amicalement les mains de son ancienne élève et les lui serra dans les siennes.
— Calmez-vous, chère enfant, et rassurez-vous, répliqua-t-il paternellement. Nous ne courons aucun danger immédiat et notre route circulaire se poursuit régulièrement, à distance immuable du système martien. En quatre heures, nous avons décrit un quart de cercle et je remarque depuis quelques instants que notre vitesse propre a décru presque de moitié.
— Et quelle peut être la cause de ce phénomène, cher maître?
— Tout simplement à ce que nous suivons une trajectoire presque parallèle à celle de Mars sur son orbite. Mars vole, vous le savez, à raison de 15 milles par seconde et nous en parcourons 30 dans la même direction. Faites la soustraction vous-même...
L'ingénieur fit irruption dans la coupole.
— Eh bien!... vous avez remarqué cette diminution subite de vitesse, proféra-t-il en s'adressant à l'astronome. Je n'y comprends rien...
— Comment!... un mécanicien de votre envergure, vous n'avez pas deviné du premier coup la cause du phénomène qui vous préoccupe?... riposta d'un air quelque peu sarcastique l'interpellé en relevant ses lunettes. Je puis dire que je vous prends en flagrant délit de distraction, Fairchild!...
— Expliquez-vous, et rengainez votre ironie pour une occasion mieux choisie, je n'ai pas le temps d'écouter des sornettes, Flyrock!...
— Ho! ho!... vous prenez mal la plaisanterie, quel buisson d'épines vous faites, dear friend?... Je vais donc vous satisfaire et vous répéter l'explication que je venais déjà de donner à Miss Jessie, à savoir que notre vitesse de plus de 30 milles à la seconde n'a pas varié depuis ce matin!
— Par exemple!... Que dites-vous?...
— Je dis que c'est simplement le point de comparaison qui a changé. Nous avons décrit un quart de cercle et suivons une route sensiblement parallèle à l'orbe de Mars. C'est donc une simple illusion d'optique qui vous fait croire à un ralentissement subit du mobile qui nous porte. Vous croyez que le sphéroïde qui vous sert de repère est immobile quand, en réalité, il se déplace rapidement, bien que moitié moins vite que notre wagon. C'est la même illusion qui se produit pour des voyageurs occupant un express lancé sur une voie le long de laquelle, sur une seconde voie parallèle, court un train omnibus. En l'absence de tout autre point de repère, il est certain que les occupants de l'express ont la sensation que l'allure de leur train a brusquement diminué de moitié.
— All right, c'est compris, mais la conséquence?...
L'astronome pointa sa lunette sur Deimos, prit la mesure micrométrique du diamètre qu'il sous-tendait devant le disque de la planète.
— La conséquence, c'est que, notre vitesse étant plus grande que celle de Mars, nous le gagnons peu à peu de vitesse; notre route n'est plus rigoureusement circulaire comme depuis ce matin, mais rectiligne...
— Alors nous nous éloignons... Dans quelle direction?...
— Il me faudra plusieurs heures de relèvement pour vous répondre avec certitude. Demain, c'est-à-dire dans douze heures, je saurai en quoi m'en tenir et nous prendrons une décision en conséquence.
— Alors, rien à faire pour l'instant?...
— Pour vous?... Non. Mais pour moi, c'est différent. Je profite du peu de temps qui me reste à pouvoir observer la planète de si près, pour compléter les notations de la carte de ce monde. Ce n'est plus la région de la mer Cimmérienne qui défile devant mon objectif, ce sont les continents appelés Memnonia, Amazonis, Doedalia, Icaria, La mare Sirenum, située sous le 160° de longitude, passe pour moi au méridien, et déjà je commence à distinguer, au bord de l'horizon, la tache foncée et presque circulaire appelée depuis longtemps lac du Soleil, — Solis lacus, — par les premiers constructeurs de cartes géo... non, aréographiques... Et je distingue les «oasis» signalées par Lowell, près du nodus gordiis, ainsi qu'une foule de canaux doubles paraissant rayonner autour du Phenicis lacus. Quel malheur de n'avoir pu nous rapprocher davantage!... Un séjour d'une semaine seulement sur Phobos nous eût permis probablement d'élucider la question qui demeure ainsi en suspens: Mars est-il habité, et sous quelle forme la vie s'est-elle développée à sa surface?...
— Allons, ne vous pendez pas pour ce demi-échec, Flyrock. Ce n'est déjà pas si mal d'être arrivé jusqu'ici sans accroc. Et si le retour s'opère dans les mêmes conditions, qui dit que d'autres, profitant de l'expérience que nous aurons acquise, ne répéteront pas notre tentative pour compléter notre oeuvre?... Le principal demeure, et le railway de lancement pourra encore servir!...
Sur ces bonnes paroles, l'ingénieur, veillant sur ses moindres mouvements pour ne pas rebondir d'un bout à l'autre de l'observatoire et donner à rire à sa fille ainsi que cela s'était produit à de précédentes reprises, s'engagea sur l'échelle à crampons conduisant aux étages inférieurs.
L'astronome ne voulut pas entendre parler de repos, lorsque l'heure habituelle de s'étendre sur sa couchette pliante eut sonné; il tenait à profiter jusqu'à l'extrême de la situation exceptionnelle occupée par le projectile dans l'espace. Mais la distance ne cessait d'augmenter entre le wagon et la planète; les images perçues dans la lunette perdaient petit à petit de leur netteté et les détails s'effaçaient, devenaient invisibles. Le savant était désespéré de se voir obligé, d'interrompre ses observations. Enfin la fatigue fut plus forte que son obstination et il s'endormit sur son cahier de notes. Jessie, qui n'avait pu le décider à descendre au salon prendre quelques aliments, respecta ce sommeil qui dura plusieurs heures.
Il était quatre heures du matin, quand l'infatigable chercheur se réveilla soudainement, et revint au sentiment de la situation. Son premier geste fut pour se précipiter à l'oculaire de l'appareil optique.
Sa stupéfaction fut sans bornes en constatant que la planète n'était plus dans le champ de l'objectif. Il se précipita vers le hublot et ne l'aperçut pas davantage, même en faisant exécuter une révolution complète à la coupole.
— Par exemple!... voilà qui est violent, monologua-t-il. Est-ce que, pendant mon sommeil, il serait survenu un accident à notre wagon?...
Un éclat de rire strida à ses oreilles. Il sursauta, oubliant les conditions particulières de l'endroit où il se trouvait, et son crâne sonna contre le sommet métallique du dôme de l'observatoire.
— Vous avez l'air tout ahuri, Flyrock, articula l'organe sonore du chef de l'expédition. Est-ce que vous auriez perdu quelque chose, par hasard?...
— Mars!... balbutia le directeur du Tysonian Institute. Où est Mars?...
— Vous avez perdu la planète Mars?... réitéra l'ingénieur, riant de plus belle. Voilà qui est franchement comique, by god!... On vous l'a volée pendant que vous dormiez de si bon coeur, le nez sur vos papiers?... Non, rassurez-vous, distrait que vous êtes!... Vous ne pouvez la voir d'ici tout simplement parce que notre route a changé depuis quelques heures. Au lieu de naviguer dans le même plan que l'orbite de Mars, nous nous sommes sensiblement élevés, si bien que, non seulement ce monde est en arrière, — nous l'avons devancé, — mais beaucoup plus bas que notre horizon. C'est le résultat de la manoeuvre exécutée hier.
L'astronome dut se rendre à l'évidence lorsque, quelques minutes plus tard, alors que, descendu dans la salle commune pour se restaurer, il aperçut, trônant au milieu des constellations brillant sur le velours éternellement sombre de l'espace, le croissant orangé de la planète. Un simple coup d'ceil lui montra que le diamètre sous-tendu sur la voûte céleste avait sensiblement décru depuis la veille. Le projectile s'éloignait donc de plus en plus, c'était incontestable et la journée ne s'était pas écoulée que cette diminution était encore plus frappante. L'écart augmentait d'heure en heure. Bientôt la planète guerrière allait retomber au rang d'éclat d'une étoile lointaine.
— Mais avec tout cela, où allons-nous, où allons-nous?.... répétait, non sans une sourde inquiétude, le «commandant». Vous devez le savoir, c'est votre métier, Flyrock!... Est-ce que nous allons nous promener longtemps comme cela, dans le vide interplanétaire?... Il me semble que nous ne reprenons guère le chemin de notre planète natale...
Ce ne fut que le surlendemain que l'astronome put enfin fournir une réponse à cette question, dont l'importance était indiscutable et la nouvelle qu'il donna ne fut pas sans .surprendre étrangement ses compagnons.
— Mes chers amis, commença-t-il, je puis établir maintenant de façon certaine notre trajectoire. Ainsi que je l'avais prévu, et conformément d'ailleurs aux lois de la mécanique céleste, le mobile qui nous emporte a décrit une courbe dont Mars était le foyer. Après avoir coupé l'orbite de cette planète au-dessous de son plan, nous suivons maintenant une courbe qui affecte, non pas le tracé d'une ellipse pouvant nous ramener dans le voisinage de la Terre, mais, en raison de la vitesse qui nous emporte, une branche d'hyperbole qui nous dirige vers l'infini. Et j'ai constaté une coïncidence assez bizarre: cette branche hyperbolique se confond presque avec l'orbite de l'un des astéroïdes circulant entre Mars et Jupiter, et que nous allons bientôt atteindre.
Daniel Fairchild se dressa brusquement, et coupant sans façon la parole à l'orateur, il s'écria impétueusement:
— Pas un mot de plus, Flyrock!... Puisque telle est la situation, je vais vous adresser à tous une proposition.
— Laquelle?... Parlez!... firent en choeur les passagers du transplanétaire.
— C'est de recommencer ce que nous n'avons pu réaliser sur l'un des satellites de Mars, autrement dit essayer de nous arrêter sur cet astre. En agissant dès maintenant, il sera possible de neutraliser, grâce à une marche arrière, la vitesse qui nous emporte et nous a joué un si mauvais tour. Par suite, nous pourrons, j'espère, arriver sans accident à nous poser sur ce monde qui se trouve si opportunément placé sur notre chemin... Ensuite, nous pourrons nous en élancer pour regagner, la Terre!... Que pensez-vous de cette suggestion?...
Ce fut une acclamation générale.
— Oui, oui, essayez, Mr Fairchild, votre idée est excellente!...
— Vous êtes d'avis de tenter cette escale?...
— Certes!...
— Au moins on pourra se dégourdir les jambes, murmura Allan. Depuis que je suis encagé dans cette tourelle d'aluminium, je suis ankylosé!...
— Et surtout, ajouta l'astronome, nous serons à même de connaître quelles formes la Nature a données aux espèces vivantes sur un globe planétaire autre que la Terre.
— A propos!... demanda l'ingénieur, comment s'appelle cet astéroïde?...
— Érôs...
— Eh bien!... en route pour Érôs, mes amis!...
— Ainsi, c'est cela, votre planète, Flyrock?... Mais c'est à peine un rocher pour les mouettes de l'infini, ce caillou!,.. Il est tout au plus de la grosseur du grand ballon captif à vapeur qui fonctionnait à la World Fair de Chicago en 1912!...
Le pilote du transplanétaire réprima un sourire.
— Ne vous hâtez pas tant de déprécier cet îlot céleste, ripostat-il. Parce que vous le considérez d'une distance de plus de 100.000 milles, vous le déclarez indigne de recevoir notre visite?... Laissez-moi vous dire cependant que ce dédain est peut-être immérité...
— Comment cela? Que voulez-vous insinuer?
— Qu'il ne faut peut-être pas juger un monde d'après son volume et lui accorder d'autant plus d'importance qu'il mesure de kilomètres cubes. Dans ce cas, les habitants de Jupiter ou de Saturne seraient fondés à mépriser notre Terre, si infime à côté de leurs globes énormes. Et, sans quitter notre monde à nous, je vous rappellerai une comparaison: Est-ce que la Grèce, petite en territoire, mais grande par son génie, n'a pas brillé au-dessus de toute l'antiquité d'un éclat si splendide, qu'après plus de ving-cinq siècles écoulés, on conserve son souvenir, tandis que plus d'une autre des contrées l'entourant à cette époque et dont l'étendue était beaucoup plus vaste, sont, pour les humains du XXe siècle, dans la même obscurité que si elles n'avaient jamais existé, ni elles ni les peuples ayant vécu à leur surface?...
— D'où vous concluez?...
— Qu'il ne faut pas juger sur la grosseur d'un monde pour pronostiquer son degré de civilisation; peut-être une planète aussi petite que celle que nous voulons nous efforcer d'atteindre, et moindre encore, conserve-t-elle le feu sacré de l'esprit pour briller, dans la république solaire, d'un éclat plus vif que des mondes gigantesques mais sauvages?...
— Si bien que vous supposez que nous allons rencontrer sur ce mondicule une humanité pour laquelle nous serons aussi arriérés, nous Terriens, que des cancrelats ou des scarabées quelconques par rapport à nous?
L'astronome ébaucha un geste de dénégation.
— Je ne prétends rien, mais je m'attends à tout, car tout est possible à la nature, même ce qui nous paraît le plus impossible parce que nous ne comprenons pas faute de sens pour comprendre.
La voix de Miss Jessie se fit entendre à l'étage inférieur.
— Eh bien!... commandant, est-ce ainsi que vous observez le règlement du bord, modulait-elle. N'avez-vous pas entendu le timbre d'appel vous conviant à table? C'est de cette façon que vous donnez le bon exemple à vos subordonnés?... Comment voudrez-vous ensuite vous faire obéir?...
— Le blâme est interdit aux inférieurs!... répliqua l'ingénieur sur le même ton. Un mot de plus et je vous fais mettre aux fers à fond de cale!...
Un éclat de rire unanime salua ce dialogue, entre le père et la fille. Chacun s'installa à sa place habituelle, et, lorsque l'appétit des convives commença à se calmer, la conversation devint générale, portant sur le point qui préoccupait tout l'équipage du transplanétaire: la prochaine escale qui venait d'être décidée.
— Enfin, qu'est-ce que cet enfant de planète vient faire dans l'endroit de l'espace où nous sommes? questionna Daniel Fairchild. Je croyais qu'il n'existait aucun corps de cette espèce entre la Terre et Mars?...
— Vous avez cependant pu vous convaincre que le vide interplanétaire n'est cependant pas absolument désert; nous avons rencontré, rappelez-vous, de nombreux bolides et corps cosmiques pendant le voyage...
— D'accord. Mais si je me reporte à ce qu'il m'est resté de cosmographie dans la mémoire, depuis le collège, je crois me rappeler qu'il existe bien tout un essaim d'astéroïdes gravitant entre Mars et Jupiter. Or, celui que nous allons aborder tout à l'heure n'est pas au delà, mais bien en deçà de Mars, et c'est ce qui me déroute...
Asaph Flyrock se mit à rire.
— Votre raisonnement est exact, cher capitaine, seulement je vous dirai qu'Érôs, de même qu'Æthra, suit une orbite si excentrique qu'il se rapproche beaucoup plus près du Soleil que Mars, si bien qu'elle arrive à certaines époques beaucoup plus près de la Terre que Mars, même dans ses époques de plus grande proximité. Ainsi, en représentant par 0,38 cette distance minimum de Mars à la Terre, celle de Vénus sera représentée par le chiffre 0,27, et Érôs par 0,12 seulement. A sa dernière opposition, survenue en 1901, Érôs s'est donc trouvé à 28 millions de kilomètres tout au plus de la Terre.
— Il y a longtemps qu'Érôs a été découvert? demanda Georges Sudler.
— Il a été aperçu, pour la première fois, par l'astronome allemand Witte, le 13 août 1898, à l'Observatoire Urania de Berlin. Il porte le numéro 433 dans la série dite des petites planètes, et il fait partie de l'anneau martien, ainsi nommé par Berberich, qui a assimilé cette agglomération d'astres minuscules, tournant de conserve autour du Soleil, aux anneaux de Saturne. La distance moyenne d'Érôs au point central du système solaire est de 1,46, celle de Mars étant de 1,52, et celle de la Terre représentée par 1. La distance du centre au foyer de l'ellipse est d'un cinquième: 0,23 du demi grand axe de l'orbite, dont l'excentricité atteint 0,21 et qui est inclinée de 9°,57' sur le plan de l'écliptique.
— Je suis édifié sur l'état civil de ce corpuscule, merci Flyrock, coupa Daniel Fairchild. Maintenant que je connais la situation de ce voyageur dans le ciel, donnez-moi, je vous prie, quelques autres indications sur ce globe lui-même.
— Que vous en dirai-je? Simplement que ceux qui, de la Terre, ont eu la patience de suivre la marche de cette minuscule planète et l'ont examinée, lui attribuent, en se basant sur un albedo ou rayonnement égal à celui de Pallas, un diamètre de 20 milles (30 kilomètres) tout au plus. Sa masse égalerait donc à peine un deux millionnième de celle de la Lune; elle est donc très faible. Cependant, ce diamètre est presque le triple de celui de Deimos, ce satellite de Mars sur lequel nous avions projeté de nous arrêter.
— Et c'est là tout ce que les astronomes de la Terre connaissent d'Érôs? remarqua Miss Jessie. C'est peu!...
— On a pu seulement observer, ajouta l'astronome, que ce globe varie d'éclat régulièrement dans une période de 2 heures 38 minutes, passant ainsi de la 6e à la 13e grandeur...
— A quoi attribue-t-on cette variation? interrogea le chimiste.
— On n'en sait encore rien. On l'a constatée, voilà tout. Je terminerai en vous apprenant que, d'après l'astronome Drziewulski, de Cracovie, les deux orbites de Mars et d'Érôs se sont confondues sept mille quatre cents ans avant notre ère. Si négligeable que puisse vous paraître cet atome de matière errant dans l'infini, je vous dirai encore que la découverte d'Érôs a été très utile à la science.
— En quoi donc?...
— Gill et Elkin ayant constaté que cet astre s'approchait, en raison de la grande excentricité de son orbite, à une très courte distance de la Terre, ainsi que je vous le disais il n'y a qu'un instant, ils ont eu l'idée, mettant ainsi à profit une méthode préconisée dès l'année 1861 par Galle de Berlin, d'appliquer cet astre à la parallaxe du Soleil. On est parvenu ainsi à contrôler les chiffres obtenus par des procédés beaucoup plus compliqués et à calculer la distance exacte du globe terrestre au centre du système planétaire.
La jeune fille avait attentivement écouté, ses grands yeux pers fixés sur l'orateur, cette dissertation un peu technique.
— Vous disiez, mon cher maître, prononça-t-elle de sa voix harmonieuse, qu'Érôs portait le numéro 433 sur la liste des découvertes. Combien connaît-on actuellement d'astéroïdes en cette région?...
— Le chiffre actuel dépasse 650, d'après les annuaires scientifiques, répliqua le savant, et l'on peut supposer qu'on établira encore les coordonnées de nombreuses autres unités demeurant invisibles parce que nous n'avons pas de télescopes assez puissants pour distinguer, depuis notre séjour terrestre, des parcelles de dimensions infimes, d'un mille de large et même beaucoup moins encore.
— Des poussières, quoi!... fit l'ingénieur avec dédain. Et toute cette grenaille d'astricules microscopiques provient, n'est-ce pas, d'une grosse planète qui aura éclaté pour une cause quelconque?...
L'astronome secoua la tête d'un air de doute.
— Je ne crois pas que votre supposition soit juste, finit-il par déclarer. La masse totale formée par ces astéroïdes a été calculée par l'illustre découvreur de Neptune, Le Verrier, et elle ne dépasse pas le tiers de la masse de la Terre. Ce qui est infiniment plus probable et plus conforme aussi aux lois cosmogoniques, c'est que l'attraction de Mars, et surtout celle du gigantesque Jupiter, s'est opposée en cette région à la condensation de la matière cosmique primitive et à la formation d'une planète unique dans ces parages. L'action du monde jovien sur la distribution des orbites suivies par ces globules est visible et indéniable comme le passage d'une trombe au milieu d'une forêt...
Le «commandant» Fairchild s'était levé et regardait distraitement par un hublot.
— Encore un mot avant de procéder aux dernières manoeuvres d'abordage, articula-t-il. Quelle est la distance nous séparant, en ce moment, de l'astéroïde?...
Le professeur consulta son chronomètre, puis ses notes.
— Au méridien de Southampton-island dont j'ai conservé l'heure depuis notre départ, il est 4 heures... pardon, 16 heures 4 minutes. Ma dernière mesure du diamètre d'Érôs a été faite à midi précis; une nouvelle observation et un calcul très simple vont me permettre de vous répondre. Attendez-moi un instant.
Il escalada prestement les échelons conduisant à la coupole. Un quart d'heure ne s'était pas écoulé qu'il reparaissait, son carnet à la main.
— Voici le renseignement que vous désirez, Fairchild. La vitesse propre de notre projectile, par rapport à Érôs, et sans tenir compte du déplacement de cet astre sur son orbite, est exactement de 6.400 yards (5.760 mètres) par seconde, et la distance qui nous sépare de la surface de ce sphéroïde est de 9.000 milles (14.000 kilomètres) .
L'ingénieur fit un rapide calcul mental.
— Autrement dit, il ne faudrait pas plus de quarante minutes pour venir nous aplatir dessus, la coupole de notre wagon la première, comme un homme qui tomberait la tête en bas de la hauteur des nuages. C'est là un exercice que je n'entends pas exécuter, pour toutes sortes de raisons que je n'ai pas besoin, je pense, de vous détailler. Donc, je vais régler l'échappement des gaz de façon à obtenir le retournement complet de notre tourelle d'aluminium.
— Alors, c'est nous qui allons tomber la tête la première sur le plafond, dans ce cas!... s'écria Allan.
— Mais pas le moins du monde, rassurez-vous; la pirouette ne va pas s'opérer instantanément; elle demandera près d'une demi-heure à s'effectuer...
— Et, comme à ce moment ce sera la planète qui nous attirera, et que le centre de gravité de notre véhicule est situé à sa base, nous nous retrouverons dans la position verticale, de telle façon que nous rencontrerons normalement le sol, compléta l'astronome.
Déjà l'ingénieur avait disparu, plongeant par la trappe dans le laboratoire. Une trépidation caractéristique, à laquelle les voyageurs commençaient à s'habituer, secoua la charpente, annonçant que l'appareil à réaction venait d'être remis en marche; mais, cette fois, l'échappement des gaz s'opérait par les ouvertures latérales du projectile qui, peu à peu, pivotait sur lui-même sous l'effet de ces impulsions répétées.
Soudain, il bascula complètement, décrivant un demi-cercle complet, sa base regardant alors le sol de l'astéroïde qui apparaissait sous l'aspect de la Lune à son premier quartier, la moitié de son disque se perdant dans la nuit de l'espace. Mais, en raison de la faiblesse de la pesanteur, ce retournement, en dépit des appréhensions secrètes d'Allan, s'opéra sans entraîner de catastrophe. A peine quelques petits objets furent-ils déplacés.
— Attention, là-haut!... commanda la voix autoritaire du chef. Allongez-vous sur les divans, les pieds éloignés du plancher. Avant deux minutes nous allons toucher!...
Fairchild avait fermé les registres d'échappement latéraux pour ouvrir ceux disposés au-dessous du culot et il avait lancé la machine à son allure maximum de quatre explosions par seconde. Le wagon tremblait dans toute son ossature sous l'effet du refoulement produit par les gaz.
Son chronomètre à la main, et cramponné de l'autre au rebord du divan, le professeur Flyrock attendait imperturbablement la seconde de contact entre le véhicule et la masse planétaire. Un peu pâles, les jeunes gens se regardaient, anxieux de ce qui allait se passer. Seule, Miss Jessie conservait tout son sang-froid, indifférente au danger.
... la longue tourelle se redressa et ne bougea plus...
Soudain le choc prévu se produisit avec une brutalité inouïe. Les ressorts des tampons avaient cependant joué leur rôle amortisseur et s'étaient comprimés jusqu'à fond de course. Ils se détendirent soudain et le wagon rebondit à deux reprises encore, quoique moins rudement que la première fois. La longue tourelle se renversa alors sur le flanc comme une quille roulant sur elle-même, enfin elle se redressa et ne bougea plus.
— Érôs, huit jours d'arrêt, buffet, tout le monde descend! hurla joyeusement la voix de Daniel Fairchild.
En deux sauts, l'habile pilote de l'auto sidérale se retrouva debout près de ses compagnons qui, déjà, s'étaient précipités aux hublots pour contempler le paysage extérieur.
La haute tourelle métallique s'était redressée d'elle-même comme le jouet connu sous le nom de bouteille irrenversable.
Dans ses bonds successifs, elle avait franchi un entassement rocheux d'aspect bizarre et était venue s'arrêter sur la lisière d'une plaine assez étendue, parsemée de taches lointaines d'une nature indéfinissable.
Si méthodique, froid et compassé que fût habituellement le directeur du Tysonian Institute, il laissa déborder son enthousiasme.
— Honneur à vous, Fairchild!... clama-t-il. En prenant pied sur ce monde planétaire, nous premiers entre les Terriens, je vous dis que vous avez réussi l'entreprise la plus prodigieuse que l'homme eût pu concevoir! Ce problème effarant de la traversée des espaces planétaires, vous l'avez résolu, et cette conquête d'un monde nouveau constitue, je vous raffirme, l'événement le plus important de toute l'histoire de l'humanité!
L'ingénieur voulut protester. Allan Tyson ne lui en laissa pas le temps.
— Oui!... nous devons commémorer cette prise de possession comme c'est l'usage. N'est-ce pas votre avis, mes amis?...
L'approbation fut unanime. Déjà la doctoresse avait tiré des profondeurs du buffet une bouteille au goulot coiffé d'or et disposé sur un plateau cinq coupes en aluminium doré et ciselé. La liqueur pétillante, mûrie sur les coteaux de Champagne, fut versée à la ronde, et moussa dans les coupes. L'astronome leva la sienne en s'écriant:
— Au Christophe Colomb de l'infini!...
— Aux conquêtes de la science!... ajouta Allan.
— A notre retour sur la Terre!... marmotta le chimiste.
La jeune Américaine vint s'appuyer affectueusement sur l'épaule du chef de l'expédition transplanétaire.
— Et moi, dit-elle, je porte un toast à celui dont la ténacité et la persévérance ont permis de réaliser cette conception gigantesque et qui paraissait chimérique aux meilleurs esprits. A l'ingénieur Fairchild!... A mon cher père!...
Nul ne remarqua, dans ce mouvement général d'expansion, l'expression des traits et surtout des yeux de Sudler.
— Voyons!... fit Daniel Fairchild, lorsque l'enthousiasme commença à s'apaiser, assez de fleurs et revenons à la réalité! Nous avons abordé sur un monde nouveau; vous en êtes contents, et moi aussi parce que j'ai eu la satisfaction d'essayer un nouveau système de moteur fonctionnant dans le vide, ce qui est intéressant. Mais nous ne sommes toujours pas beaucoup plus avancés, puisque nous sommes encore enfermés pour l'instant dans notre coquille de métal. Est-ce que votre intention est d'en sortir?...
— Ah! oui, lança Allan avec conviction. Voilà seize jours révolus que je suis encaqué dans cette boîte cellulaire. S'il était possible de se livrer à quelques exercices au dehors, et surtout prendre un bain de mer ou de rivière, je connais quelqu'un qui serait ravi...
— Pensez-vous donc qu'il existe des océans sur le monde minuscule qu'est Érôs, sourit l'astronome. Y a-t-il de l'eau seulement!...
Le front du jeune homme s'était rembruni.
— Quoi!... Il n'y aurait pas d'eau, peut-être pas d'air non plus, ce qui rendrait toute sortie impossible?... Il faudrait rester enfermé?.. Alors qu'est-ce que nous serions venus faire ici?...
Le savant ouvrait la bouche pour répondre quand, soudain, comme un rideau qu'on tire, l'obscurité se produisit, totale, absolue. Une triple exclamation d'étonnement jaillit des lèvres d'Allan, de Sudler et de Jessie.
— Qu'est-ce que cela signifie? prononça tranquillement l'ingénieur. La nuit, probablement?...
— Vous l'avez deviné, Fairchild, c'est bien la nuit, en effet. Érôs a tourné sur son axe et nous l'avons suivi dans son mouvement de rotation.
— Cela produit un effet singulier, ce passage subit de la lumière à l'ombre, à laquelle on n'était plus habitué, constata Jessie.
— Tiens!... surenchérit le jeune milliardaire, voilà deux semaines que nous naviguons dans les rayons du soleil!... Cela surprend sur le moment, car on ne pensait plus que cela existait: l'obscurité. Et est-ce qu'elle dure longtemps, la nuit, sur Érôs?...
— Pas plus de quatre ou cinq heures, je supposé, hasarda l'astronome. Je me base, pour cette hypothèse, sur l'examen que j'ai fait du disque de l'astéroïde quelques heures avant de l'aborder, voilà tout.
Allan Tyson secoua les épaules d'un air de mauvaise humeur.
— Bon!... Je vois que nous ne pourrons pas sortir!...
— C'est une question à déterminer. Il faut d'abord nous assurer si la vie est possible en dehors de notre wagon et connaître la composition de l'atmosphère avant de se hasarder à quitter notre abri.
— Supposez-vous que ce globe si réduit soit habité?...
— Pourquoi pas?... La nature a des ressources infinies, et la vie peut se développer dans les conditions les plus étranges. Est-ce que, sans quitter notre monde natal, nous ne voyons pas la vie pulluler dans des milieux qui seraient mortels pour nous: dans l'eau, par exemple?... Je n'affirme rien en ce qui concerne Érôs, remarquez-le, mais il y a plus de probabilité pour l'affirmative que pour la négative.
Le timbre appelant les voyageurs pour le repas du soir retentit.
— C'est vrai! murmura Allan, rappelé au sentiment de la situation, il est déjà 6 heures du soir! Avec toutes ces émotions, ou ne sait plus où l'on en est, ni comment l'on vit!...
Les différents mets qui se succédèrent sur la table furent rapidement expédiés. Tous les voyageurs étaient anxieux et impatients de fouler du pied le sol de la planète. L'astronome s'efforça de réfréner cette impatience.
— Quelques vérifications primordiales s'imposent avant de nous risquer au dehors, expliqua-t-il. De la prudence, mes amis; il faut éviter toute possibilité d'accident! Je propose donc de prendre quelques heures de repos avant de nous lancer à l'aventure à travers ce monde inconnu. Demain, réveil général à 6 heures du matin, pour préparer l'excursion. Acceptez-vous ma proposition?...
— C'est convenu! lui fut-il répondu d'une seule voix.
En cet instant, après une aube aussi courte qu'avait été le crépuscule, la lumière reparut, illuminant les moindres détails de la pièce où se tenaient les voyageurs.
— Ah!... voilà qui fait plaisir, claironna l'ingénieur. Avez-vous remarqué, Flyrock, à quel point la température intérieure du wagon avait baissé pendant ce séjour dans le noir? Je suis sûr que le thermomètre a descendu d'au moins 20 degrés!...
— C'est possible, répliqua l'interpellé distraitement. Le principal, c'est que je suis fixé maintenant sur la durée de la rotation du globe qui reçoit notre visite. Elle correspond justement à cette périodicité de 2 heures 38 minutes notée par les astronomes terrestres en suivant l'éclat d'Érôs. Par conséquent, on peut déjà établir ce point; c'est qu'Érôs tourne sur son axe en un peu plus de cinq heures. Demain matin, je déterminerai sa masse, sa densité et surtout la composition et l'importance de son enveloppe atmosphérique. Avant ce temps, nous devrons passer deux fois dans la nuit: à 11 heures du soir et à 4 heures du matin, d'après les heures terrestres.
L'astronome ne s'était pas trompé dans ses évaluations, et ce fut en pleine lumière qu'à 7 heures du matin, le 26 septembre (heure de Washington), il put faire connaître à ses compagnons le résultat des expériences auxquelles il s'était livré au lieu de dormir comme eux.
— La masse d'Érôs, dit-il, est extrêmement faible et sa densité inférieure encore à celle de Mars; elle est à peine la moitié de celle des matériaux composant le globe terrestre. Il en résulte que la pesanteur est très réduite à sa surface et qu'un poids de 1 kilogramme suspendu au crochet d'un peson à ressort n'accuse plus que 50 grammes à peine. C'est vous dire que chacun de nous ne pèse en moyenne que 7 livres, et notre projectile avec tout son contenu que 720 livres. C'est, comparativement à ce que nous pesions dans l'espace avant d'arriver dans la zone d'attraction de Mars, un alourdissement considérable, puisque à cette époque nous ne pesions que quelques décigrammes à peine chacun, mais il n'est pas suffisant pour rendre impraticable ou problématique notre départ ultérieur à l'aide de notre seul moteur.
Quant à l'atmosphère qui entoure ce noyau planétaire, elle est probablement assez haute, car le baromètre indique une hauteur de 16 centimètres de mercure, soit un cinquième de la pression atmosphérique terrestre. C'est un chiffre très faible, je n'ai pas besoin de vous le faire remarquer car il correspond à la pression régnant à plus de 9.000 mètres d'altitude. La température, prise à l'ombre, est de 4 degrés centigrades, mais toutes ces conditions ne sont pas prohibitives et, organisés comme nous le sommes, nous pourrions, malgré tout, nous risquer à sortir. Le pire, c'est que nous n'avons pas affaire à une atmosphère de même composition que celle de notre planète; ce n'est pas de l'air composé d'oxygène et d'azote, mais bien un mélange irrespirable, formé, ainsi qu'une analyse minutieuse ma permis de m'en assurer, d'acide carbonique, d'azote et de méthane, gaz absolument impropres à des poumons tels que les nôtres.
— Alors, nous sommes cloués ici sans possibilité de sortir?... bougonna Allan, dont le désappointement était sans bornes.
— Dame!... Si vous ne voulez pas tomber asphyxié au bout de trois pas!...
— Ce n'était vraiment pas la peine d'être venus si loin, ni de faire escale, en ce cas.
— Consolez-vous, Allan!... coupa l'ingénieur. Nous sortirons quand même.
— Comment cela!... Pas possible!!...
— Certainement! Croyez-vous que je n'avais pas envisagé l'hypothèse que nous pourrions nous voir obligés de circuler dans une atmosphère extrêmement raréfiée ou irrespirable?... Notre matériel possède donc trois appareils respiratoires du modèle le plus perfectionné, comprenant un masque avec oeillères se fixant au crâne à l'aide de courroies et d'un réservoir à air sous pression avec détendeur automatique. C'est un système qui a donné d'excellents résultats pendant la guerre de mines sur le front américain en 1918. Vous voyez, Flyrock, que l'on peut tourner la difficulté que vous indiquez...
Allan Tyson serra vigoureusement la main de Fairchild.
— Vous avez pensé à tout, vous étiez digne d'être le conquérant de ces terres de l'espace, proféra-t-il avec émotion. Merci, commandant... Et en route!...
— Un moment, jeune homme!... Je vous répète que nous n'avons que trois appareils!... Deux d'entre nous devront donc rester à bord!
La même lueur énigmatique brilla, aussitôt éteinte qu'apparue, dans le regard du chimiste qui fit un pas en avant.
— Moi, Mr Fairchild, si vous voulez.
— C'est cela. Vous profiterez de notre absence pour dresser l'inventaire de ce qui reste à bord de provisions d'oxygène et de produits d'alimentation pour le moteur. Vous tiendrez compagnie à ma fille...
Celle-ci se récria:
— Comment, père, tu ne m'emmènes pas avec toi? Moi qui me faisais une fête de cette exploration d'un monde inconnu!... Tu n'y songes pas!...
— Bien au contraire, j'y ai songé, et je préfère te voir rester dans ce salon où tu es en sûreté. Je ne veux pas t'exposer à des dangers insoupçonnables...
— Mais tu vas bien t'y exposer toi-même!... Je serai dans une mortelle inquiétude tant que durera ton absence, et je veux courir les mêmes périls que toi, comme je l'ai fait jusqu'à présent...
— Non, impossible, fillette. Si nous avions un appareil respiratoire de plus, peut-être... et encore!... La présence du professeur m'est indispensable et tu vois, toi-même, combien ce cher Allan est impatient de sortir de sa prison cellulaire...
— Cependant, si Miss Jessie l'exigeait!... articula sans conviction le jeune homme.
— Je refuserais net, trancha Daniel Fairchild d'une voix incisive. Notre exploration sera courte et je lui promets qu'elle sera de la deuxième sortie. Inutile donc d'insister; le jour est court ici, vous le savez, et nous avons une tâche assez compliquée. Bouclez donc vos masques et en route!...
La jeune fille connaissait de longue date le caractère autoritaire de l'auteur de ses jours. Elle courba la tête pour dissimuler son chagrin et ne prononça plus un mot. Déjà les trois hommes s'étaient équipés. L'ingénieur vérifia le fonctionnement des appareils, le débit et la pression de l'air puis, harnaché à son tour, il ouvrit la première porte qu'il referma une fois que ses deux compagnons furent à ses côtés.
— Nous sommes clans un sas à air, leur dit-il, en soulevant une minute son masque. Je vais rétablir graduellement l'équilibre de pression avec l'extérieur en laissant échapper l'air contenu dans ce compartiment. Il ne faut pas que le changement soit trop brusque. Nous sommes un peu dans la situation de plongeurs remontant à la surface après une immersion à grande profondeur. Il est indispensable d'agir avec lenteur pour que la décompression ne cause pas d'accidents physiologiques graves; j'ai appris cela en dirigeant la construction d'un pont sur la Delaware, à l'entrée du port.
Tout en parlant, il avait ouvert la valve d'un robinet, et l'air contenu dans cette espèce d'écluse s'échappait à l'extérieur avec un sifflement très perceptible. Ce sifflement perdit peu à peu d'acuité à mesure que la pression baissait; Allan se sentit des fourmillements extraordinaires dans tous les membres et le sang lui afflua au cerveau, mais bientôt ces phénomènes diminuèrent de violence et disparurent. Alors le commandant ouvrit le panneau extérieur et sauta sur le sol où ses deux compagnons ne tardèrent pas à le suivre. Se redressant alors avec décision, Daniel Fairchild promena un regard circulaire tout autour de lui, et d'un geste il invita Flyrock et Allan à le suivre. Les trois hommes s'éloignèrent.
A l'intérieur du wagon-projectile, Miss Jessie demeurait seule en compagnie du chimiste, dont les traits basanés avaient pris une expression indéfinissable
. . . . . . . . . . . . .
Le silence régna pendant plusieurs minutes. Soudain Sudler parut se décider; il fixa de ses yeux noirs et durs la jeune fille et parla, d'une voix d'abord étouffée, mais qui se raffermit par gradation.
— Enfin!... voici la première occasion qui m'est donnée de vous parler, Miss Jessie, fit-il avec effort.
La doctoresse releva la tête, étonnée.
— Que voulez-vous dire, Mr Sudler, je ne vous comprends pas!... Ne sommes-nous pas constamment ensemble?... Ne pouvez-vous pas me parler à votre gré?...
Le chimiste secoua la tête.
— Vous ne voulez pas me comprendre, mademoiselle, insista-t-il. Je veux dire que c'est la première fois qu'il m'est permis de vous entretenir en tête à tête et vous ne vous offenserez pas si je profite de la circonstance qui m'est ainsi donnée de vous faire part de mes sentiments...
Jessie se dressa brusquement.
— Inutile de poursuivre, monsieur, j'ai compris et je ne saurais vous écouter davantage, prononça-t-elle avec sécheresse.
Georges Sudler fit un pas en avant et la saisit par le poignet pour l'empêcher de fuir.
Georges Sudler la saisit par le poignet...
— Vous m'entendrez cependant, gronda-t-il. Il y a trop de temps déjà que je souffre et me débats contre un sentiment qui m'a envahi depuis l'instant où je me suis trouvé en votre présence, sentiment qui me possède tout entier et que toute ma volonté ne saurait chasser ni éteindre. Je veux mettre fin à une situation intolérable pour un caractère tel que le mien et savoir quel sera mon sort!...
La jeune Américaine releva le front avec un air de révolte, tout en essayant de dégager son bras de la serre qui l'étreignait.
— Il est lâche, monsieur Sudler, jeta-t-elle, de profiter de l'absence de mon père pour me parler ainsi que vous osez le faire!...
Georges Sudler eut un geste violent, et sans desserrer son étreinte:
— N'invoquez en ce moment la protection de personne! Nous sommes seuls! Depuis que je vous ai vue, j'ai rêvé de faire de vous ma femme, Miss Jessie. Me repousserez-vous quand je vous demanderai à Mr Fairchild? Répondez-moi! En ce moment, notre sort à tous deux se décide...
La jeune fille était aussi fière que courageuse. Elle regarda son interlocuteur en face.
— J'ai pu juger, depuis longtemps, de votre nature basse et envieuse, monsieur, et votre manière d'agir ce moment me prouve que je ne m'étais pas trompée. On ne saurait aimer qui n'est pas digne d'estime et vous m'obligez à vous dire que les sentiments que vous prétendez éprouver pour moi, je ne les partagerai jamais!...
Le chimiste lui secoua violemment le bras.
— Ainsi, j'avais deviné, c'est lui, le milliardaire qui vous a éblouie par le chiffre fantastique de ses dollars!...
— Je vous interdis de parler ainsi de M. Tyson.
— Ah! ne le défendez pas! N'exaspérez pas ma haine contre cet homme.
Miss Fairchild eut un rire méprisant.
— Vous êtes complet!... Vous outragez votre bienfaiteur!...
— Allan Tyson mon bienfaiteur!... Comme votre père sans doute?... Cet homme qui n'a fait que défigurer, pour se les attribuer, des inventions que j'avais élaborées à la suite d'un labeur persevérant!... Et ce Tyson, qui n'a pour lui que sa colossale fortune, sans lui, j'aurais pu toucher votre coeur...
— Ne l'espérez pas!... Jamais vous n'aurez même ma sympathie!... Vous me faites horreur, vous dis-je!...
Le jeune homme grinça des dents et sa fureur fit explosion.
— Vous me bravez!... Vous avez tort!... J'ai essayé de vous attendrir, et vous me foulez aux pieds tel un reptile malfaisant!... Soit!... Mais le reptile peut redresser la tête et mordre!... Car la vengeance me reste. Je dois disparaître, puisque je ne suis ni le plus riche, ni le plus fort, mais je me vengerai terriblement de ceux qui m'ont pillé, volé, humilié, réduit, moi Sudler, à un rôle subalterne presque de domestique!... Ah! oui, je ferai couler des ruisseaux de larmes!...
L'Américain était horriblement pâle; des crispations involontaires secouaient tous les muscles de son visage. Il était hideux à voir. Jessie, médusée, ne pouvait le contempler sans un effroi qu'elle s'efforçait de dissimuler.
— Oui!... reprit-il avec effort, j'ai la vengeance, une vengeance raffinée, complète, à portée de la main, une vengeance dont les résultats seront terribles pour ceux qui se sont joués de moi...
Il se redressa, marcha vers la jeune fille.
— Je n'ai aucune haine contre vous, mademoiselle; je la réserve tout entière pour les autres... Vous n'avez pas voulu être ma compagne pendant la vie, vous la serez dans la tombe!... Et celui que vous m'avez préféré, de même que celui qui m'a dépouillé, pleureront des larmes de sang!...
— Vous êtes un misérable, un assassin!... Au secours!...
— Personne ne vous entendra, ni ne vous sauvera!... Ah!... ah! tonitrua Sudler, avec un rire de fou furieux, vous m'avez repoussé, insulté, martyrisé pendant des mois et vous ne voudriez pas que je me venge!... Vous ne nous connaissez donc pas, nous autres, Américains du Sud!... On ne nous bafoue pas impunément, sachez-le, Miss Jessie!...
— Arrêtez!... Qu'allez-vous faire?...
— Trop tard!... Il est trop tard pour demander grâce!...
Horrifiée, malgré tout son courage, la jeune fille avait reculé jusqu'à l'autre extrémité du laboratoire et s'était affaissée sur ses genoux.
Le chimiste avait saisi le tube amenant l'oxyde azotique au moteur à réaction. D'un effort décuplé par la fureur et facilité en même temps par la faiblesse de la pesanteur sur Érôs, il arracha ce tube du réservoir rempli du dangereux produit.
Un jet de liquide jaunâtre jaillit avec impétuosité jusqu'à la paroi opposée, en se transformant en un nuage rouge de vapeurs d'hypoazotide.
Tout disparut dans le brouillard empoisonné qui emplit la pièce et on n'entendit qu'un râle bientôt étouffé par le bruissement de l'acide qui continuait à se dégager à flots hors de l'appareil.
Les trois explorateurs avaient fait quelques pas après être sortis de la carapace d'aluminium qui, pendant plus de deux semaines, avait été leur domicile. Mais, en vertu de la pesanteur réduite au vingtième de sa valeur habituelle, tandis que leur force musculaire n'avait pas diminué, ces quelques pas avaient porté les Terriens à plusieurs centaines de mètres du wagon qui brillait au soleil comme une tour d'argent. Ils s'arrêtèrent, un peu désorientés par ces conditions bizarres et examinèrent le paysage environnant, qui ne ressemblait à rien de ce qu'ils eussent jamais vu sur leur planète natale.
Le terrain semblait bossue par endroits et parsemé d'extumescences blanchâtres, comme crayeuses, dans lesquelles s'ouvraient des trous irrégulièrement disposés: on eût cru voir de monstrueuses éponges.
Le professeur d'astronomie s'était mis à genoux et essayait de se rendre compte de la composition du sol qui le portait. Il put constater que c'était un sable micacé, assez analogue à celui provenant de la désagrégation des roches porphyriques. Mr Flyrock, tout en s'adonnant plus spécialement à l'étude des corps célestes, s'était également intéressé à l'analyse de la composition de ces corps et la géologie en constituait un des prolongements. Il possédait donc sur le bout du doigt la classification des 64 espèces de terrains successifs composant l'écorce de son globe natal. Et il s'efforçait d'appliquer ses connaissances scientifiques terrestres à l'examen du monde qu'il foulait du pied.
L'ingénieur, à mille lieues de se douter de l'imprudence qu'il avait commise en laissant sa fille en compagnie du chimiste, qu'il considérait comme un personnage sans importance, portait plutôt son attention sur la configuration du pays, de manière à retrouver sans difficulté le projectile-wagon au retour de l'excursion qui ne durerait que quelques heures au plus.
Les trois hommes s'étaient habitués à la diminution de la pression atmosphérique résultant de la faible masse d'Érôs. Grâce aux précautions observées par Daniel Fairchild, l'accommodation avait été rapide.
A tout hasard, l'ingénieur avait emporté une boussole; en consultant son aiguille, il fut surpris de constater que celle-ci revenait toujours au même point, quelque évolution qu'on lui imposât. Il attira l'attention de l'astronome sur ce phénomène; celui-ci s'empressa d'en tirer parti en notant la direction indiquée, qui était comme sur Terre, un point voisin du pôle. Ce fait démontrait que la, masse astéroïdale était parcourue par des courants électriques internes, presque parallèles à son équateur et avec lesquels, selon les lois d'Ampère, l'aiguille aimantée se mettait en croix.
Allan, de son côté, emplissait ses yeux de la vision de cet étrange panorama aux teintes variées, mais tirant en général sur le jaune et l'orangé, comme si ce fût un désert stérile qui s'étendit jusqu'à l'horizon, — un horizon singulièrement proche en raison du diamètre restreint de la planète. L'atmosphère était remarquablement transparente et permettait de distinguer des objets très éloignés. Par un singulier effet de réfraction ou de mirage, la forme de ces objets paraissait agrandie et déformée, et il était difficile de se fendre compte de leur nature réelle.
— La seule chose à faire pour savoir à quoi nous en tenir, pensa le jeune homme, est d'y aller voir de près. Sont-ce des rochers, des maisons, des formations naturelles ou artificielles?... Ce n'est que la plaine à traverser et nous n'en avons pas pour dix minutes, avec l'allure que nous pouvons prendre...
Posant la main sur le bras de Daniel Fairchild, il indiqua du doigt à celui-ci l'horizon mystérieux. L'ingénieur baissa la tête en signe d'acquiescement, son masque l'empêchant de parler distinctement et les trois hommes se remirent en marche, si l'on peut appeler marche une série de bonds qui les faisaient plutôt ressembler à une troupe de kangourous dans les plaines d'Australie. Et en bondissant, lui aussi jusqu'à 10 et 12 pieds de haut pour retomber lentement en une courbe gracieuse à côté de ses compagnons, Allan ne pouvait s'empêcher de rire de cet exercice peu ordinaire.
— Quel malheur, pensait-il, que l'excès de pesanteur ne permette pas la pratique d'un tel sport en Amérique!... On établirait d'invraisemblables records de sauts en hauteur et en profondeur! Je suis sûr qu'ici je pourrais sauter au moins 50 yards dans les deux sens!...
Tout en avançant ainsi par bonds successifs, le professeur examinait l'apparence des terrains et les comparait dans son esprit, aux diverses couches constituant l'écorce terrestre.
— Nous sommes ici en pleins terrains primitifs, monologuait-il. Voici de la silice, du carbonate de chaux, du grès, de la craie, ce qui tend à prouver l'identité de composition, et par suite de provenance des différents mondes de la famille planétaire. Je n'ai pas encore aperçu de terrains stratifiés ou de sédimentation!... Est-ce qu'il n'y aurait pas de liquide sur Érôs?... Ce serait bien extraordinaire!... En tout cas, je ne crois pas ce serait de l'eau, en raison de la nature de l'atmosphère de cette planète!...
Il devait être bientôt tiré d'incertitude. Sur la droite de la route suivie, entre deux plis de terrain peu accentués, serpentait une espèce de fossé au fond duquel stagnait une matière sirupeuse d'aspect huileux. Allan et Fatrchild s'étaient arrêtés devant ce fossé qu'ils auraient pu aisément franchir d'une enjambée, et l'ingénieùr, s'était agenouillé, puisa un peu de ce liquide à l'aide d'une pierre présentant une concavité marquée en son milieu. Après avoir examiné, l'ingénieur passa sa cuiller improvisée à l'astronome qui retira un instant son masque respiratoire pour soumettre ce produit inconnu au contrôle dé ses sens, il en humâ l'odeur, en goûta une parcelle, puis se redressa et cria, avant de remettre son masqué.
— Oléfine!... hydrocarbure, genre propylène, amylène ou butylène...
Ces mots ne disaient pas grand chose au constructeur du transplanétaire, peu versé en chimie, et encore moins au sportsman qui considérait curieusement cette rivière minuscule, que n'ombrageait aucun arbre et sur les bords de laquelle ne croissait même pas le moindre végétal. La stérilité jusque là était absolue.
Les Terriens continuèrent donc à progresser et bientôt ils s'aperçurent que le pays se modifiait petit à petit. Ils avaient déjà franchi plusieurs milles, depuis l'endroit où le wagon avait abordé, et la contrée devenait plus accidentée. Après avoir escaladé une série d'escarpements pierreux, ils se trouvèrent subitement en face d'une barrière dont la structure les frappa de stupéfaction.
... était-ce bien des végétaux, ce lacis de serpents...
Était-ce bien des végétaux, ce lacis de serpents de près de 100 pieds de hauteur, qui s'entrelaçaient les uns dans les autres et laissaient pendre en guise de branchages, des rameaux rigides se divisant à l'infini et supportant, au lieu de feuilles ou de fleurs, des banderolles découpées bizarrement et hérissées de pustules cratériformes?... Cela ne ressemblait en rien à ce qui existait sur la Terre, en tout cas, et les explorateurs restèrent un moment confondus. Toutefois, ils se ressaisirent vite, et Daniel Fairchild le premier s'engagea résolument sous les arceaux aux multiples couleurs de cette forêt de rêve. Il n'avait pas franchi dix mètres sous ces ombrages d'une contexture si singulière, qu'il se sentit arrêté par le bras. C'était l'astronome qui lui faisait signe de s'arrêter et d'écouter.
Des bruits discordants retentissaient dans le lointain, ressemblant au grincement d'innombrables crécelles uni au coassement d'une armée de ces grenouilles-boeufs communes dans certains marécages d'Amérique. A ces sons hétéroclites se mélangeaient par instant des sifflements aigres, rappelant le frottement d'une ripe de maçon contre un mur rugueux, puis des nasillements de clarinettes, des crépitements de friture; c'était une cacophonie sans comparaison avec quoi que ce soit de connu.
Les Terriens se considérèrent un moment avec inquiétude, mais leur curiosité fut plus forte que leurs appréhensions. D'ailleurs, ils s'étaient armés à tout hasard, et le pacifique astronome lui-même brandissait d'un air belliqueux un manche à balai entouré d'une gaine de cuir qu'il utilisait en guise de canne depuis son départ. Fairchild esquissa un geste énergique signifiant «En avant!» et s'enfonça à travers le fouillis inextricable de lanières aux teintes multicolores. Allan et Flyrock l'imitèrent.
Ce ne fut pas sans difficultés que les trois hommes parvinrent à se dégager du massif où ils s'étaient engagés. Les bruits se rapprochaient à mesure qu'ils avançaient et ils en étaient assourdis. Mais qui pouvait bien produire une telle rumeur?...
Soudain ils s'arrêtèrent pétrifiés. La forêt était coupée brusquement au bord d'une falaise à pic, dominant une plaine hérissée d'innombrables constructions évidemment dues à des êtres animés et intelligents. En lui-même, Allan Tyson compara ce qu'il avait devant les yeux à un village de castors, ou à un rucher primitif. Mais ce qui le stupéfia fut d'apercevoir, dans les emplacements restés vides, entre les rangées de constructions, des langues de flammes sortant du sol et entourées d'une fumée fuligineuse se rabattant en longues volutes sombres, qui masquait en partie une vaste étendue miroitant, comme une mer de pétrole, se perdant à l'horizon.
Les bruits entendus provenaient de cette agglomération évidemment habitée, qui était péût-être la capitale de la planète.
— J'aperçois les habitants! clama Fairchild, soulevant son masque pour se faire mieux entendre.
Les Terriens, les yeux êcarquillés, contemplaient ce spectacle d'une fourmilière affairée circulant dans les vides de ce qui était sans doute des habitations. Mais, à la distance qui les séparait de cette cité extraordinaire, ils ne distinguaient qu'imparfaitement les formes de ces êtres se mouvant dans tous les sens avec une vélocité rappelant l'agitation des animalcules d'une goutte d'eau vue au microscope.
Un long moment, les trois hommes demeurèrent comme figés de stupeur au bord de la falaise.
— Descendons!... bidonna l'ingénieur. Allons voir cela de près!...
L'astronome étendit le bras en montrant l'horizon. Le soleil, dont la surface avait décru de près d'un tiers, en raison de son éloignement, allait disparaître et l'obscurité survenir. Il eût été imprudent de continuer l'exploration et l'ingénieur le comprit.
— Allons!... murmura-t-il avec un soupir de contrariété, il faut remettre à plus tard le plaisir de faire connaissance avec les habitants de ce monde bizarre! Enfui, nous avons déjà la preuve que la Terre n'est pas le seul et unique point de l'Univers où la vie soit possible!... Regagnons donc le wagon, on en sera quitte pour revenir!...
A ce moment, un cri qui n'avait presque plus rien d'humain sortit de la poitrine d'Allan, qui fit en même temps un tel bond qu'il s'éleva à plus de cent pieds dans l'espace.
— Quoi!... Que vous arrive-t-il?... s'empressa l'astronome ne comprenant rien au mouvement imprévu du jeune homme.
Mais, à son tour, il poussa un hurlement de surprise et de colère, en même temps qu'un mouvement irréfléchi l'envoyait s'empêtrer au milieu des lianes pendant tout autour de lui.
Daniel Fairchild, qui arrivait, comprit instantanément la cause de ces cris et des mouvements désordonnés de ses deux amis en apercevant, fixés sur leurs molletières de cuir, des créatures étranges qui s'y tenaient étroitement cramponnées, malgré tous les efforts tentés pour leur faire lâcher prise. D'un mouvement rapide, l'ingénieur ouvrit son large «knife» et fendit en deux, sur toute leur longueur, ces choses animées qui tombèrent sur le sol avec le bruit d'un linge mouillé. Mais, à son tour, il se sentit happé et s'aperçut que la forêt était pleine de ces êtres qui grouillaient sur le terrain devenu phosphorescent. L'astronome eut un mouvement d'horreur et de dégoût à la vue de ces monstres inconnus sur la Terre, et d'un mouvement impérieux, il entraîna ses compagnons après s'être (débarrassé de ceux qu'il sentait ramper le long de ses jambes. En quelques bonds rapides, les Terriens eurent regagné la plaine stérile. Le soleil s'était couché mais, à leur grande surprise, une lueur douce, analogue à celle du clair de lune, lui avait succédé et illuminait la contrée. L'astronome leva la tête et eut aussitôt l'explication du phénomène: un croissant argenté brillait au zénith.
— Érôs a donc un satellite?... interrogea Fairchild.
— Non!... C'est sans doute une autre petite planète suivant une orbite aussi excentrique: Æthra, probablement, repartit le savant, les yeux levés au ciel tout en marchant.
Il s'interrompit et s'arrêta avec une interjection de surprise.
— Qu'y a-t-il?... Est-ce qu'il y a encore de ces horribles chenilles de tout à l'heure qui grimpent après vous?...
Asaph Flyrock entraîna l'ingénieur devant un pan de rochers qui resplendissait dans les reflets d'Æthra et ramassa un fragment gisant sur le sol.
— Savez-vous ce que c'est que ce minéral, Fairchild?...
— Heu!... Du cristal de roche sans doute. Cela brille comme du verre.
— J'ai toutes raisons de croire que c'est du carbone cristallisé, autrement dit du diamant.
— Du diamant?... C'est curieux! Ce sera un souvenir de notre voyage; je le donnerai à ma fille.
— Pour les gens de la Terre ce morceau brillant représenterait une fortune colossale, mais pour nous c'est une simple curiosité minéralogique.
— Avançons, Flyrock, avançons, nous discuterons à loisir tout à l'heure.
L'ingénieur remit son masque et allongea, non le pas, mais, les sauts. Était-ce le danger auquel il avait échappé ou l'effet de la solitude du désert traversé, Daniel Fairchild se sentait inquiet, impatient, nerveux comme si quelque pressentiment sinistre le traversait. Mais il haussa les épaules, se gourmandant intérieurement de sa sottise, convaincu que rien de fâcheux n'avait pu survenir au wagon pendant son exploration.
— Je suis stupide! grommela-t-il. Jessie est en sécurité! Ce n'est pas parce qu'autrefois les manières de ce Sudler me déplaisaient, pour que je le croie capable de profiter de mon absence afin de commettre quelque action malhonnête!...
Un frisson le secoua. Depuis que le soleil avait disparu derrière l'horizon, la température était allée s'abaissant progressivement. Une sensation de particules froides se déposant sur ses vêtements et sur ses mains nues lui fournit une nouvelle preuve de ce refroidissement.
— De la neige, maintenant!... Heureusement que nous ne devons plus être bien loin du projectile.
Les flocons se faisaient plus nombreux et plus drus; bientôt ce fut une telle avalanche que tout disparut derrière ce rideau mouvant. Et cette neige était si froide que les explorateurs, transis, claquaient des dents.
— Ce n'est certainement pas de la neige semblable à celle que nous connaissons sur Terre!... pensa l'astronome. D'autant plus que l'atmosphère d'Érôs n'a pas la même composition. C'est de la neige d'acide carbonique très probablement, puisque j'ai reconnu la présence de ce gaz dans l'air analysé, et cela explique sa température si basse.
Il devenait impossible d'avancer dans cette tourmente qui redoublait de violence; l'obscurité était intense, un brouillard lourd et opaque interceptant le rayonnement d'Æthra et les explorateurs perdaient tout sens de la direction dans ce tapis uniformément blanc qui couvrait le sol. Cependant, il était impossible d'attendre dans cette situation le retour de la lumière et de la chaleur. Le froid devenait intolérable et le thermomètre eût certainement accusé au moins 30 degrés centigrades au-dessous de zéro.
Daniel Fairchild mâchonna un juron de mauvaise humeur devant ce brutal déchaînement des éléments et il regretta sa sortie. L'exploration menaçait de mal tourner car, il n'y avait pas à se le dissimuler, la petite troupe était bel et bien égarée. Il devenait impossible de discerner quoi que ce fût à trois pas de distance.
— Et dire que nous ne sommes peut-être pas à deux milles de notre wagon, où les radiateurs électriques nous permettraient de nous réchauffer!
Ce fut Allan qui sauva cette fois la situation. Il attira l'attention de ses compagnons sur l'une de ces singulières formations spongiaires qu'il avait remarquées peu après le départ de la petite caravane, et montra qu'il était possible de pénétrer dans les vastes cavités qui les trouaient dans tous les sens. Daniel Fairchild avait tiré d'une de ses poches la lanterne électrique qui ne le quittait pas et projeté son rayon dans toutes les directions, afin de sonder le contenu de ces cavernes.
— Pourvu, grommela-t-il, que ce trou ne soit pas infecté de ces répugnantes chenilles, car je ne sais comment appeler les animaux qui nous ont attaqués dans le bois, — si c'est un bois... — que nous avons traversé tout à l'heure.
Mais cette contrée de l'astéroïde était sans doute stérile et déserte, car rien d'animé, — si le mouvement est une manifestation de la vie, — n'apparut dans les ramifications de ces cavernes à fleur du sol. Tout au moins s'y trouvait-on à l'abri de cette neige glaciale dont le contact sur la peau était réellement douloureux, et les Terriens essayèrent de se réchauffer en se secouant les bras et battant la semelle sur les rocs.
— Puisque le mouvement se transforme en chaleur, murmura le jeune milliardaire, produisons donc des calories!... C'est toujours du sport!...
Les deux heures et demie de la nuit sur Érôs parurent deux siècles aux Terriens mal abrités du froid dans leurs alvéoles pierreuses. La chute de neige avait cessé, mais le brouillard opaque qui l'avait accompagnée subsistait de telle sorte que la vision s'arrêtait à quelques pas.
Enfin, après quelques minutes d'un crépuscule jaunâtre, le dieu Soleil reparut au-dessus de l'horizon et ses rayons eurent rapidement dissipé la brume opaque obscurcissant l'atmosphère. De larges flaques noirâtres souillaient le tapis immaculé couvrant le terrain et s'élargissaient, formant de véritables lacs de bitume.
S'il eût pu discourir à son aise, le professeur Flyrock eût certainement expliqué à ses auditeurs que tous ces phénomènes provenaient de la nature même de l'astéroïde, où le carbone, sous toutes ses formes allotropiques, apparaissait, ainsi que les dérivés de l'hydrogène. Mais l'obligation de conserver son masque, pour ne pas risquer une prompte asphyxie, l'empêchait souvent de prodiguer sa science.
Allan Tyson poussa une exclamation joyeuse en indiquant au loin une tourelle brillante, qui n'était autre que le wagon interplanétaire. Les trois hommes, s'étant ainsi orientés, prirent, si l'on peut dire, le pas gymnastique et atteignirent le but en quelques minutes. L'ingénieur escalada l'échelle à crampons et ouvrit les portes de la double coque dès que ses compagnons l'eurent réjoint. Mais personne ne put pénétrer dans le laboratoire qu'emplissait une fumée opaque, et force fut, pour ne pas être suffoqué, de rouvrir le panneau extérieur et de laisser s'échapper cette fumée. L'angoisse de Fairchild fut indescriptible. Que s'était-il donc passé?... Qu'était devenue Jessie?...
Les vapeurs hypoazotiques remplissant le compartiment avaient flué hors du transplanétaire par la double porte maintenue ouverte. En raison de la pression beaucoup plus faible de l'extérieur, ce gaz corrosif s'était dégagé par l'ouverture comme un torrent de fumée, mais en revanche le laboratoire s'était rempli du mélange irrespirable constituant l'atmosphère d'Érôs, et il allait être nécessaire de remplacer ce mélange par de l'oxygène. En attendant, les masques respiratoires devaient être conservés.
C'est alors que, le brouillard toxique s'étant dissipé, les explorateurs aperçurent le corps du chimiste étendu rigide et sans mouvement au pied du moteur à réaction.
Qu'était-il donc arrivé pendant qu'ils essayaient de scruter les mystères de la planète où ils avaient abordé?... De quel accident le jeune Américain avait-il été victime, car il ne pouvait s'agir que d'un accident, nul des voyageurs ne pouvant soupçonner le drame dont le wagon avait été le théâtre pendant leur courte absence. Mais, avant tout, où était donc Jessie?... N'avait-elle pas été victime également de la catastrophe, dont la cause avait immédiatement sauté aux yeux de l'ingénieur: le tuyau d'amenée de l'oxyde au moteur détaché, sans doute à la suite d'une surpression subite.
Impossible pour l'instant de pénétrer dans les autres pièces dont les trappes d'accès étaient hermétiquement closes, c'eût été y faire pénétrer l'atmosphère planétaire dont il convenait, au contraire, de se débarrasser au plus vite. Quelles que fussent son angoisse et son impatience, le chef de l'expédition dut s'occuper de mettre en route les divers appareils, ventilateur-aspirateur et décarbonateur, pour absorber l'acide carbonique en excès et le méthane. En même temps, il ouvrait en grand le robinet de la conduite d'oxygène après avoir vérifié l'étanchéité des joints de caoutchouc de la double porte d'accès.
Bientôt l'aiguille du baromètre, tournant devant les divisions du cadran, indiqua que la pression ambiante était remontée à son chiffre normal correspondant à une hauteur de 76 centimètres de mercure, comme au niveau de la mer. Le décarbonateur avait brûlé les gaz étrangers et l'air ambiant redevenait respirable, aussi les trois hommes enlevèrent-ils leurs masques avec un vif sentiment de satisfaction.
Déjà, Allan s'était élancé vers l'échelle à crampons et précipité vers les étages supérieurs de la construction, appelant la jeune fille à grands cris.
Rien ne lui répondit. Il n'y avait personne dans le salon, dans les cabines ou dans l'observatoire!... Restait seulement la cale. Daniel Fairchild repoussa le panneau d'un geste nerveux et ne fit qu'un saut au milieu des objets hétéroclites épars dans ce magasin. Un cri lui échappa. Sa fille était étendue inerte, ses longs cheveux bruns dénoués, sur le plancher du compartiment!...
Il posa la main sur le coeur et reconnut qu'il battait faiblement, mais régulièrement. Un rugissement de joie sortit de sa gorge contractée.
— Vivante!... Elle est vivante!... Dieu soit loué!... Il la saisit comme une plume et remonta dans le laboratoire où le professeur, penché sur Georges Sudler, constatait que celui-ci n'était plus qu'un cadavre. La mort devait même remonter à plusieurs heures déjà, car le corps était froid et rigide. L'ingénieur ne jeta qu'un coup d'oeil sur cette scène et gagna le salon où il put étendre son précieux fardeau sur un divan. Il ne fit ensuite qu'un bond vers le meuble où la pharmacie de bord était soigneusement rangée, en retira un flacon d'éther qu'il revint placer sous les narines de la jeune fille.
— Jessie, mon enfant!... prononça-t-il avec affection. M'entends-tu?...
Sous l'action du médicament volatil, la syncope prenait fin; les pommettes se rosissaient, la poitrine reprenait son mouvement régulier, la jeune doctoresse rouvrit des yeux d'abord un peu égarés, mais qui reprirent bientôt leur expression normale. Elle sourit.
— Mon père!... Mon bon père!... C'est donc toi!... soupirat-elle.
— Oui! nous sommes de retour... Que s'est-il donc passé pendant notre courte absence?... Le réservoir d'acide a sauté?... Comment se fait-il que je t'ai retrouvée dans la cale, évanouie?...
— Et l'autre... Sudler, questionna-t-elle en frissonnant, où est-il?...
L'ingénieur hésita, ne sachant que répondre.
— Il est dans le laboratoire... Le professeur lui donne des soins... Tu voudrais le voir?...
Elle se redressa comme sous l'effet d'une secousse électrique.
— Le revoir?... Non, non, je ne veux pas le revoir!... Le misérable!...
— Quoi?... Que dis-tu?...
— Je dis que c'est lui qui a provoqué l'accident et que, sans un hasard providentiel, j'aurais certainement péri!...
— Je ne te comprends pas!... Explique-toi, mon enfant...
La jeune Américaine fit le récit détaillé de la scène qui avait eu lieu entre elle et le chimiste, et termina:
— J'avais roulé dans l'angle de la pièce au moment où Georges Sudler, dans un mouvement de fureur aveugle, arrachait le tuyau du réservoir à acide. La trappe donnant accès à la soute se trouvait, par le plus grand des hasards, ouverte; j'eus la présence d'esprit de m'y laisser glisser et de repousser, par un mouvement instinctif, le panneau au-dessus de ma tête. Mais j'avais respiré quelques bouffées de la vapeur empoisonnée, tout tourna devant moi et je m'affaissai sans connaissance sur le plancher où tu m'as retrouvée, cher père... Mais Sudler, qui est resté dans le laboratoire,... a-t-il survécu à son crime?...
Daniel Fairchild ne crut pas devoir cacher plus longtemps la vérité à son enfant, dont il connaissait le caractère viril et résolu.
— Il s'est puni lui-même!... murmura-t-elle pensivement. Pauvre garçon, je ne puis m'empêcher malgré tout de le plaindre!... J'ai peut-être été trop dure envers lui...
— Quoi! tu voudrais l'excuser, Jessie! Il ne mérite cependant pas que tu t'apitoies sur son sort! C'est un criminel, et ce n'est que grâce au sang-froid conservé dans cette situation critique, que tu as pu échapper à la mort.
La jeune doctoresse soupira, puis, se soulevant sur un coude, elle reprit:
—Et vous autres, cher père, qu'avez-vous vu dans votre excursion?
En quelques phrases rapides, le grand chef narra les péripéties de sa rapide promenade. Sa fille ne perdait pas une syllabe, et les multiples questions qu'elle posa montra tout l'intérêt qu'elle prenait à ce récit.
— Que d'énigmes insolubles, que de problèmes incompréhensibles pour notre faible intelligence, murmura-t-elle. Comment, avec nos sens bornés et incomplets, comprendre les innombrables mystères de la nature et de la création!
Elle se dressa tout à fait.
— Quand je vais être tout à fait remise, ce qui est l'affaire de quelques heures au plus, ajouta-t-elle, nous tenterons l'exploration complète d'Érôs.
— Je ne voudrais pas t'interdire cette sortie, mon enfant, ni opposer un veto absolu à un désir trop légitime et que je comprends parfaitement. Mais n'oublions pas que nous sommes sur un terrain qui peut receler plus d'une surprise, à nous Terriens, qui ignorons tout des conditions particulières à la vie de cette planète! Quels sont ces êtres étranges que nous avons aperçus dans cette espèce de cité lacustre? Sont-ils brutes ou intelligents, sauvages ou civilisés, cruels ou pacifiques? Autant de questions angoissantes pour nous!...
Cependant, malgré ces incertitudes, force était bien de prendre une décision.
Celle qui s'imposait d'abord, de toute urgence, était de se débarrasser du cadavre de Sudler, qu'il eût été de toute impossibilité de ramener jusque sur la Terre.
Mais le formaliste qu'était le professeur Flyrock éleva une objection.
Ils étaient partis cinq de Planet's cottage et ne reviendraient que quatre. On pourrait peut-être accuser les voyageurs, s'ils revenaient dans leur monde natal, d'avoir fait disparaître leur compagnon. Certes, leur passé à tous, militait en leur faveur; on n'oserait peut-être pas les accuser d'un assassinat, mais il fallait qu'aucun doute ne pût subsister dans l'esprit de leurs compatriotes, et c'est pourquoi l'astronome proposa de dresser un procès-verbal de l'incident, susceptible de servir au moins de commencement de preuve en leur faveur. Il rédigea donc, dans son style bref et précis de savant, un récit succinct des faits, de la tentative de meurtre perpétrée par le chimiste et de son suicide. En sa qualité de docteur-médecin de la Faculté de Philadelphie, miss Jessie Fairchild dressa à son tour un constat des causes du décès, certifiant que le nommé Sudler Georges-Luis, né à la Nouvelle-Orléans le 7 juin 1891, était décédé, le 28 septembre 1922, à bord du wagon interastral Fusée, des suites d'une intoxication consécutive à la respiration volontaire de vapeurs d'acide hypoazotique. Cette pièce, jointe au récit du journal de bord contresigné par les quatre explorateurs, devait contribuer à écarter toute suspicion.
Ce fut encore la jeune fille qui se chargea, aidée de son père, de la toilette du mort, lequel fut cousu étroitement, revêtu du costume qu'il portait au moment de la scène qui a été rapportée, dans un drap de toile emprunté à la provision de lingerie du wagon. Cela fait, Fairchild, de même qu'Allan et le professeur, endossèrent le vêtement à appareil respiratoire permettant de circuler sans danger d'asphyxie en dehors du véhicule planétaire, et, en prenant la précaution indispensable de s'écluser entre les deux portes, ils transportèrent le corps rigide jusqu'au pied de l'extumescence pierreuse qu'ils avaient examinée au cours de leur première sortie.
Il ne manquait pas de cavités profondes dans ce sol aride et tourmenté. Le cadavre fut poussé au fond de l'une d'elles et l'ouverture refermée à l'aide de fragments pierreux qui s'aggloméraient facilement par une simple pression des mains.
Celui qui était vraiment le promoteur du formidable voyage hors du monde terrestre ne devait jamais revenir dans la planète dont il était issu. Il était le premier humain dont la dépouille mortelle reposerait loin du globe natal. Et il reposait au pied de la colline au sommet de laquelle flottait le drapeau étoile marquant la première conquête de l'homme sur l'espace infini.
Telles étaient les pensées qui traversaient l'esprit d'Allan Tyson, considérant le caveau funèbre improvisé. Bien que Sudler ne lui eût jamais été fort sympathique, et que le crime qu'il avait voulu commettre rendait odieux, il n'en songeait pas moins avec tristesse à la disparition inopinée de celui qui avait vécu à ses côtés depuis plusieurs semaines.
Mais l'ingénieur Fairchild était loin de penser de même et le drame dont sa fille avait failli être victime l'emplissait de colère contre le collaborateur auquel il avait cru pouvoir se fier, aussi se reprochait-il amèrement son excès de confiance. En conséquence, à peine la tombe close, donna-t-il le signal du retour qui put s'achever avant que l'ombre eût envahi le sol de l'astéroïde.
Le repas qui réunit les quatre voyageurs fut morne. Impressionnés quoi qu'ils en eussent par la dramatique péripétie qui venait de se produire, les trois hommes mangeaient en silence. Ce fut Jessie qui mit fin à ce qui ressemblait à une veillée funèbre en demandant à son père ce qu'il décidait de faire.
— Partir d'ici le plus tôt possible, by God! répliqua brièvement l'ingénieur.
La jeune fille se récria:
— Comment, partir!... Nous serions alors venus de si loin sans remporter le moindre document précis sur le monde que nous sommes parvenus les premiers à atteindre?... Ce n'est pas possible!... Qu'en dites-vous, Mr Flyrock?...
L'astronome parut embarrassé.
— Certainement... certainement, marmotta-t-il, ce serait infiniment regrettable et si nous ne rapportons pas de preuves de notre escale sur Érôs, il ne manquera pas de gens pour penser comme vous et même affirmer que nous n'y sommes jamais venus... Mais d'autre part...
— Que voulez-vous dire?...
— Simplement, Miss, que, malgré tout, notre but est atteint. Que désirions-nous en entreprenant ce voyage?... Démontrer que le moyen de locomotion choisi était praticable et le trajet possible. Et nous avons fait mieux encore, puisqu'au lieu d'aborder sur Mars, but qui avait été arrêté d'avance, nous sommes parvenus sur un monde encore plus lointain. Le difficile, c'était surtout d'effectuer le trajet. L'aller est accompli, songeons au retour.
La jeune fille se croisa les bras en considérant son interlocuteur.
— Vous êtes bien un astronome, mon cher professeur, articula-t-elle. Je vois que, pour vous, tout le problème consistait à établir une communication entre deux mondes éloignés et que, le regardant maintenant comme résolu à moitié, la connaissance de l'état de la vie à la surface de ce monde ne vous intéresse que médiocrement. Cependant, permettez-moi de vous dire qu'à mon avis la question du transport d'humains dans un monde jusqu'alors inaccessible est secondaire. L'important, pour moi, et je suis sûre pour tous mes concitoyens terrestres, est de savoir ce qui se passe sur ce monde, comment la vie s'y développe, quelles sont ses manifestations et en quoi il diffère de notre planète natale.
— Mais, interrompit l'ingénieur, tu sais bien que, pour nous autres Terriens, la vie normale est impossible sur cet astéroïde à peu près stérile...
— Comment cela!... se récria la jeune doctoresse. N'êtes-vous pas sortis de notre prison de métal à plusieurs reprises, sans autre inconvénient que d'être obligés de revêtir ces espèces de scaphandres? Et puis ces animaux que vous avez aperçus, cette ville que vous avez remarquée, est-ce que cela existerait si la stérilité était absolue sur Érôs?... *
Mr Fairchild, devinant où sa fille voulait en arriver, essaya de l'arrêter en prenant un ton de plaisanterie, mais la doctoresse, inflexible, affirma de nouveau, d'un ton ferme et décidé:
— Je veux que nous ne quittions pas cet astre, atteint après un si long voyage, sans nous livrer à une exploration aussi complète que possible, car c'est là le vrai but de notre expédition. Songe donc, cher père, à la moisson de découvertes précieuses que nous ferons. Nous sommes les Magellans d'une terre inconnue. Il faut tirer de notre périlleuse randonnée tous les résultats possibles. C'est le bon sens même, voyons!...
— Et les dangers que nous pouvons courir par suite de notre ignorance! rétorqua le chef, les comptes-tu pour rien?... J'ai la responsabilité de vos existences à tous, je ne veux pas t'exposer, toi surtout, à des périls auxquels je ne saurais peut-être pas parer, étant donné que les conditions de vie sont toutes différentes ici de celles de la Terre...
— Nous ne saurions être plus exposés à périr que lors de notre départ et pendant notre traversée de l'espace. Il peut y avoir des risques, mais ne sommes-nous pas armés puissamment contre les êtres, quels qu'ils soient, qui peuvent peupler ce mondicule?... Tu ne me refuseras pas, cher père, d'effectuer cette exploration indispensable...
— Certes, je compléterais volontiers ma promenade de l'autre jour, mais en compagnie de Flyrock et d'Allan. Nous sommes des hommes et pouvons courir quelques risques. Mais toi, Jess, tu n'y songes pas! Je ne me pardonnerais pas de t'avoir exposée à un accident possible alors qu'ici tu es en sécurité. Je t'en prie, renonce à ton projet!...
La jeune fille sentit que sa cause était gagnée. Elle sourit.
— Que de mauvaises raisons tu essaies de me donner, cher père! Je te remercie de ta sollicitude, mais alors il ne fallait pas me permettre de t'accompagner jusqu'ici. Je ne courrai pas, je crois, plus de dangers à parcourir les plaines de l'astre que nous foulons aux pieds en ce moment, que je n'en ai couru pendant le trajet depuis la Terre. Prenons des précautions, agissons avec prudence, rien de plus juste, mais je tiens essentiellement à voir de mes yeux ce qu'est la vie sur ce globe étranger.
— Alors, comme nous ne disposons que de trois appareils respiratoires et que nous sommes quatre, qui de nous demeurera ici? interrogea Allan Tyson.
— M. le professeur Flyrock, déclara nettement Jessie. L'astronomie d'observation l'intéresse bien davantage, je le sais, que toute autre science naturelle. Il voudra donc bien me céder sa place... et son appareil, et il profitera de notre absence pour mettre à jour son registre d'observations et le livre de bord.
— Enfin, tu es arrivée à tes fins!... maugréa le grand chef des usines de Fire Lake.
— Les pères sont faits pour obéir à leurs grandes filles, quand celles-ci ne demandent rien que de raisonnable!... riposta en riant Jessie. Prenons donc notre repos quotidien, puis nous nous équiperons et irons examiner de près les habitants d'Érôs... comment peut-on les appeler?... Les Érôsiens sans doute, puisqu'on nomme les habitants de Mars, — s'il y en a, — les Marsiens.
Daniel Fairchild secoua la tête et bougonna:
— Je souhaite que tu n'aies pas à te repentir de m'avoir fait céder à ton caprice et que ta curiosité ne nous cause pas d'embarras, car il faut se défier de ce que l'on ne connaît pas. Nous nous trouvons sur un terrain qui nous est entièrement inconnu et peut présenter des embûches dont nous n'avons aucune idée. Au moment où nous y songerons le moins, il peut survenir des phénomènes auxquels nous ne comprendrons rien et contre lesquels nous ne saurons nous défendre, vu notre ignorance de leurs causes. Et puis ces fumées, ces êtres de forme indescriptible que nous avons vaguement distingués dans le lointain, ne me disent rien qui vaille. Qui sait quels animaux étranges nous pouvons avoir à combattre?... Enfin, puisque tu y tiens absolument, — et je ne puis méconnaître le bon sens de ton objection: à quoi bon être venus de si loin pour ne pas seulement chercher à savoir ce qui se passe sur cette Terre du ciel? Mais je te recommande, ainsi qu'à Allan puisqu'il vient avec nous, une excessive prudence. En aucun cas, il ne faudra nous éloigner les uns des autres. Ce sol qui nous porte peut receler une foule de pièges que nous ne soupçonnons pas...
— Le mot d'ordre sera donc: méfiance, et la consigne: être prudents, c'est entendu! conclut Allan, qui trouvait que la discussion avait suffisamment duré.
Dix heures plus tard, la porte extérieure fermant le véhicule interplanétaire s'ouvrait et donnait passage à trois personnages, dont le visage disparaissait à l'intérieur d'une espèce de cagoule en tissu imperméable formant comme un masque pourvu de lunettes et d'un tuyau respiratoire, communiquant avec un réservoir d'air sous pression. La provision d'oxygène contenue dans ce récipient était suffisante pour assurer l'entretien de la respiration pendant douze heures sans arrêt, car il ne contenait que de l'oxygène sous une pression de 150 kilogrammes. L'azote indispensable pour diluer ce gaz, qui ne saurait être impunément respiré pur pendant de longues heures, devait être emprunté à l'atmosphère même d'Érôs où le défunt chimiste Sudler avait reconnu sa présence.
Le mélange des gaz s'opérait à l'intérieur même de la cagoule, qui contenait une provision de produit absorbant l'acide carbonique et les autres composés résultant de la combustion pulmonaire. Une soupape, préalablement réglée et disposée sur le sommet du capuchon, assurait l'évacuation dès que la pression dépassait une limite fixée d'avance.
L'ingénieur avait eu soin de s'assurer, avant d'en faire usage et d'en affubler sa fille, du parfait fonctionnement des appareils. Par excès de prudence, il s'était chargé de trois bouteilles d'acier supplémentaires, de huit litres environ de volume, remplies à la même pression que les autres et permettant ainsi de doubler la durée de l'exploration et la porter à vingt-quatre heures au maximum, soit cinq jours d'Érôs, dont la durée de révolution était de deux heures quarante-sept minutes, ainsi que l'avait déterminé Mr Flyrock. Ce temps devait être amplement suffisant pour accomplir le tour de cet astéroïde qui ne mesurait pas plus de 60 milles (100 kilomètres). Pour des marcheurs comme les Terriens foulant le sol de cet astre minuscule, c'eût été l'affaire de moins de dix heures, mais ceux-ci comptaient bien s'arrêter en route pour examiner tout ce qui leur paraîtrait mériter attention au cours de l'excursion.
Inutile d'ajouter qu'en conséquence des recommandations pressantes du chef de l'expédition, les voyageurs s'étaient chargés de tout ce qui leur avait paru utile d'emporter pour leur hasardeuse exploration: armes, outils, instruments de toute espèce, notamment un kodak pour rapporter des vues des paysages, et si l'occasion s'en présentait des portraits d'Érôsiens et d'Érôsiennes qui feraient certainement sensation, reproduits en cartes postales au retour. N'oubliant pas son rôle particulier, Jessie n'avait pas omis les pièces essentielles de sa pharmacie portative, en cas d'accident ou de blessure quelconque, et, de son côté, Allan emportait quelques provisions de bouche empruntées aux soutes de la Fusée; puis deux bouteilles à doubles parois remplies, l'une de bouillon concentré, l'autre de café, liquides devant se maintenir à une haute température pendant toute la durée du parcours. L'ingénieur lui, avait simplement accroché à son chargement de réservoirs d'air, une gourde d'eau additionnée de quelques gouttes d'alcool.
Tout d'abord, les trois Terriens, Miss Jessie entre son père et Allan qui l'encadraient, avancèrent à pas mesurés sur ce sol nouveau pour eux; mais, quoi qu'ils fissent, en raison de la faiblesse de l'attraction, l'un ou l'autre exécutait des bonds involontaires, chaque fois que, pour éviter un obstacle de la route, ils devaient faire un effort un peu plus grand qu'il n'était nécessaire
— On nous prendrait pour des bonshommes en baudruche si nos compatriotes pouvaient voir nos cabrioles!... pensa Allan, qui s'efforçait, sans beaucoup y réussir d'ailleurs, à conserver une démarche moins désordonnée.
Le terrain allait en s'élevant progressivement et bientôt une chaîne de collines ondulées se profila à peu de distance. Les voyageurs avaient choisi une direction opposée à celle qu'ils avaient suivie dans leur courte sortie précédente et l'aspect du paysage était toute différente de ceux qu'ils avaient eu l'occasion d'apercevoir auparavant.
Daniel Fairchild, tout en avançant dans une direction qu'il estimait par la position du Soleil être le sud d'Érôs, maugréait sous son masque.
— Heureusement que ce globe est traversé par des courants électromagnétiques analogues aux courants telluriques qui traversent l'écorce terrestre!... Cela me sera utile car je ne suis pas astronome comme Flyrock pour diriger ma course d'après le soleil ou les étoiles. J'aurais dû l'emmener avec nous, au lieu d'Allan qui est bien incapable de nous aider dans un cas pareil.
Il réfléchit un instant, puis reprit son monologue.
— Il est vrai qu'en revanche, ce jeune homme pourra être d'un précieux secours en cas de danger, tandis que notre savant serait alors plutôt un embarras. D'ailleurs, il n'y a pas plus de raison que nous allions dans un sens que dans l'autre, puisque tout nous est inconnu ici et nous ne pourrons, si petit que soit ce globe, n'en voir en détail qu'une partie seulement. Il n'importe donc pas que ce soit plutôt le nord que le midi que nous visitions: le hasard nous conduira, et la seule difficulté réside dans le retour direct à notre wagon en cas de danger pressant. Heureusement que le drapeau fiché sur le sommet de la colline est visible à très grande distance. Il pourra nous servir de point de repère au retour!...
Pendant près de deux heures, les explorateurs ne rencontrèrent aucune preuve que le monde d'Érôs fût habité: pas la moindre trace de vie animale ne fut aperçue. Ils traversaient une plaine, véritable désert hérissé de roches de toutes dimensions, dont beaucoup, sous l'influence sans doute des éléments, s'étaient désagrégées et formaient des éboulis de l'aspect le plus pittoresque en raison de leurs formes et des couleurs que reflétaient ces débris minéraux parmi lesquels le fils du fondateur du Tysonian Institute eût reconnu, s'il avait eu quelques notions de géologie, plusieurs variétés de pierres semblables à celles que l'on rencontre sur la Terre, ce qui semblait montrer l'identité de composition de toutes les planètes du système solaire.
A ce désert succéda brusquement la végétation qui couvrait la chaîne des hauteurs que les voyageurs se préparaient à escalader. Mais, étaient-ce bien des végétaux, ces concrétions spongieuses et ces filaments hérissés de lamelles flexibles entourant des tiges irrégulières, dont la matière constitutive paraissait aussi dure que du métal. Etaient-ce des fleurs, ces disques ressemblant un peu à des tranches de citron supportées par des pédoncules, et qui parsemaient le sol, où pendaient des sortes de ramilles terminant brusquement ce qui représentait les branches.
Les Terriens s'étaient arrêtés un instant pour considérer cette forêt étrange et si différente par sa composition de ce qu'ils connaissaient des forêts d'Amérique. Il eût fallu inventer des mots nouveaux pour essayer de décrire ce qu'ils apercevaient et qui déroutait toutes leurs connaissances acquises. Cela ne leur rappelait rien de connu, pas plus les végétaux antédiluviens, reconstitués à grand' peine par les d'Orbigny et les Grand'Eury, que les plantes sous-marines ramenées des grandes profondeurs par les dragages du Travailleur ou de la Princesse-Alice. Ce n'était pas terrestre, voilà tout, et la vie avait évolué sur Érôs différemment que sur Terre, ils en avaient la preuve matérielle sous les yeux.
En tout cas, cette forêt semblait inhabitée, car la condition essentielle de la vie, tout au moins aux yeux d'un Terrien, semble être le mouvement, et on ne voyait rien remuer sous ces arceaux ténébreux découpant des ombres bizarres sur le sol. Aucun oiseau, aucun quadrupède ne faisaient entendre leur chant ou leur cri dans cette solitude de constructions fantastiques.
Le silence qui planait sur la région fut troublé par le bruit du déclic de l'obturateur photographique. Miss Fairchild prenait des vues de la forêt érôsienne, pendant qu'Allan détachait quelques spécimens de ce qui lui paraissait être des rameaux et des fleurs.
— Singulier!... marmotta l'ingénieur, je n'aperçois pas un seul exemplaire de ces espèces de sangsues qui s'étaient collées à mes jambières au cours de ma première sortie avec Flyrock. Peut-être en rencontrerons-nous plus loin? Poursuivons notre route.
Il fit un signe à ses compagnons et se frayant, non sans difficulté, un chemin à travers l'enchevêtrement de ce qui paraissait une végétation sans comparaison avec les produits terrestres, il parvint à une sorte de clairière où les tiges, beaucoup plus espacées entre elles, laissaient un passage plus aisé. Soudain, sans que rien eût pu le lui faire prévoir, le sol céda sous ses pas. Une excavation se produisit où il disparut presque jusqu'à la ceinture.
Surpris par cet éboulement, Fairchild étouffa un juron sous son masque et il s'efforça de se dégager. Allan, qui était quelques yards en avant, se retourna.
Au même moment, s'échappa du trou ainsi subitement ouvert une armée de créatures étranges toutes différentes des sangsues auxquelles l'ingénieur avait pensé quelques instants avant.
Qu'on se figure des espèces d'insectes au corps gélatineux, hérissé par places de longs bouquets de poils jaunâtres, et montés sur quatre paires de pattes courtes disposées de chaque côté d'un thorax bossue et se terminant par un appendice vermiforme. Ces êtres, effrayés par le bouleversement du terrain, s'enfuyaient dans toutes les directions avec une promptitude dénotant leur frayeur. Cependant plusieurs d'entre eux, qui atteignaient la taille d'un gros rat prenaient une attitude belliqueuse en redressant une tête informe, sans yeux visibles, et semées de verrues dont la teinte violacée tranchait sur la couleur grisâtre et uniforme du reste du corps. Quelques-uns même essayèrent de se hisser le long des vêtements de l'explorateur.
— Pouah!... s'exclama Fairchild en se secouant avec dégoût. Quelle vermine!...
Le bruit causé par sa chute et l'écroulement qui l'avait déterminée ramenait à cet instant sa fille vers lui. Aidée d'Allan, elle s'empressa de l'aider à se dépêtrer de sa malencontreuse situation. Les insectes, — si c'était des insectes, — avaient disparu, les uns dans les cavités du sol, les autres en grimpant aux ramilles de la végétation. On n'en apercevait plus un seul.
— Hein!... fit l'ingénieur en se croisant les bras, vous avez vu?... C'est un avant-goût des surprises qui nous attendent si nous continuons cette promenade.
— Bah! riposta Allan avec flegme, si ce sont là les habitants d'Érôs, ils ne me paraissent pas beaucoup à craindre. Avançons!
Tout en discutant sur la surprise qu'ils venaient d'éprouver, les Américains étaient parvenus au point culminant de la colline boisée qu'ils avaient eu tant de peine à traverser. En cet endroit cessa toute végétation et l'horizon se dégagea. Déjà le soleil était au plus haut point de sa course diurne et illuminait de ses rayons une vaste portion de la surface d'Érôs.
Deux cris s'échappèrent en même temps des lèvres de Jessie et d'Allan.
— La mer!
— Une ville!
En effet, à peu de distance de la base du versant de la colline et jusqu'au point extrême où portait la vue, miroitait sous les flèches solaires, une immense étendue liquide, et sur le bord de cette mer, à moins de trois milles des explorateurs, on distinguait une agglomération de constructions dénotant une origine évidemment intelligente.
En même temps que son kodak, Jessie n'avait pas oublié d'emporter une excellente jumelle à prismes, qu'elle s'empressa d'extraire de son étui et de braquer vers cette cité que son compagnon avait repérée:
Grâce au grossissement de l'instrument, la jeune fille put distinguer les détails de ces édifices et apercevoir ceux qui les habitaient. Après un long instant d'examen, elle passa la jumelle à son père afin que celui-ci pût, à son tour, examiner ces produits de la civilisation d'un autre monde.
— Eh bien! Qu'avez-vous vu, Miss Fairchild? questionna Allan impatient.
— Cela me serait fort difficile à expliquer, répondit l'interpellée, car cela ne ressemble à rien de ce que je connais. Evidemment, on dirait des maisons, mais d'une si singulière architecture!... Figurez-vous des sortes de huttes de castors, percées de nombreuses ouvertures et sur les côtés et le dessus desquelles on aurait greffé d'autres huttes à toits arrondis en calotte et supportées par des piliers. Le soleil qui se reflète dans nombre d'intervalles entre ces constructions, me fait supposer que beaucoup d'avenues sont des canaux comme à Venise. Et l'on distingue d'innombrables silhouettes s'agitant dans ces rues, mais il est difficile de discerner leur forme exacte. Il faudrait être plus près de la cité pour s'en faire une idée juste.
— Marchons, en ce cas! s'exclama le jeune homme. Il faut élucider ce point intéressant.
— Est-ce que, par hasard, vous voudriez présenter à l'Académie de Philadelphie un mémoire sur l'Anatomie des habitants de la planète Érôs? goguenarda l'ingénieur, qui avait entendu et abaissait son instrument d'optique.
— Ce serait là un travail d'une incontestable utilité, répliqua sans se déconcerter le jeune homme, mais malheureusement j'en serais bien incapable et je suis certain que Miss Fairchild le réaliserait mieux que je ne le saurais faire.
— Et vous croyez que nous agirions sagement en allant chercher un de ces individus qui s'agitent là-bas, et le prier de se laisser disséquer afin d'apprendre aux Terriens comment sont bâtis les habitants d'une autre planète?...
— Je doute que celui à qui l'on adresserait pareille demande, en supposant qu'il pût la comprendre, serait disposé à se prêter à ce désir, fit Allan en riant.
— La prudence la plus élémentaire nous commande de ne pas nous aventurer au milieu d'une pareille multitude. Que connaissons-nous de ces êtres?... Quel accueil nous réserveraient-ils? Je crois, pour ma part, qu'ils nous considéreraient comme des phénomènes dont ils auraient tout à craindre et que, dans l'impossibilité où nous sommes de nous faire comprendre, nous aurions tout à redouter d'eux, étant donné leur nombre considérable. On ne saurait se défendre à trois contre toute la population d'une ville qui semble fort étendue.
— Alors, quel est votre avis, Mr Fairchild?...
— Mon avis est d'éviter avec soin de nous faire voir de ces indigènes, car nous ignorons absolument s'ils sont pacifiques ou d'humeur belliqueuse. Le mieux serait, puisque vous tenez tant à les admirer de près, de n'en aborder qu'un seul si c'est possible, de façon à pouvoir nous défendre efficacement, au cas où il serait animé de sentiments hostiles à notre égard. Ensuite, nous verrons.
— C'est fort juste, accéda Allan, et il est inutile de courir des risques, quand il est possible de les éviter. D'ailleurs, la nuit se fera avant que nous ayons atteint cette ville et nous devrons chercher un abri pendant les deux heures et demie que dure l'obscurité sur l'astéroïde. Nous ne saurions nous diriger à tâtons à travers ce monde dont la géographie nous est inconnue.
Les trois voyageurs, quittant leur poste d'observation, se dirigèrent vers la plaine en s'efforçant d'éviter les faux pas et des bonds exagérés. Le terrain n'était plus le même. Au lieu d'être encombré d'une végétation désordonnée, comme sur l'autre versant de la colline, il paraissait être cultivé par des mains intelligentes, car les plantes étaient réparties régulièrement par parcelles contenant chacune une espèce différente. Jessie en examina de près plusieurs et se redressa d'un air de découragement.
— Cela ne ressemble à aucune des variétés terrestres, murmurat-elle. Cela tient du tubercule et du champignon et le feuillage ne rappelle aucun de ceux que mentionne la botanique. Est-ce même une substance à base de cellulose, comme nos légumes et nos céréales? je n'oserais l'affirmer. Nous sommes en plein mystère!
— En tout cas, on peut en recueillir quelques échantillons, ajouta Allan.
Et joignant le geste à la parole, il se pencha pour déraciner un spécimen de cette flore extra-terrestre, mais un bruit se fit entendre à quelques pas de lui, qui le fit retourner. Il resta immobile comme médusé.
Trois êtres de cauchemar venaient de surgir d'une extumescence pierreuse auprès de laquelle il venait de passer sans y prêter plus d'attention qu'à un tas de cailloux empilés au bord d'un chemin, et qui était sans doute un abri souterrain. Deux de ces êtres mesuraient un peu plus d'un yard de haut et l'autre était moitié plus petit. Ce qui frappait à première vue était leur aspect extraordinaire, n'ayant aucun point de comparaison avec les créatures terrestres. Ils n'avaient ni visage, ni membres pouvant se rapporter à ceux d'aucun animal connu, car ce qui pouvait être la tête, l'organe pensant, se pouvait trouver tout aussi bien à une extrémité qu'à l'autre d'un tronc divisé en anneaux et terminé par un renflement fusiforme présentant plusieurs saillies surmontées de poils longs et raides, sortes d'antennes qui s'agitaient dans tous les sens. Il n'y avait aucune trace d'yeux ou d'autres organes des sens. Les membres, au nombre de six, disposés latéralement étaient grêles, et deux étaient terminés par des sortes de pinces triples, en matière paraissant aussi dure que des pinces de crustacés, véritables mains à trois pouces s'ouvrant et se refermant avec un crissement aigre. Pour l'instant, ces monstres se tenaient debout sur leurs membres postérieurs également armés de six griffes incrustées dans le sol.
... trois êtres de cauchemar venaient de surgir...
— By god!... s'exclama Fairchild, si ce sont là les habitants d'Érôs, ils sont hideux!
— Ils en pensent probablement autant de nous, rétorqua Allan ressaisissant son sang-froid ordinaire, et je trouve cela tout naturel.
— S'ils sont capables de penser toutefois!... fit l'ingénieur, et j'en doute.
— En tout cas, ils doivent penser tout différemment de nous, avança Jessie, qui avait saisi d'un mouvement involontaire la main de son père. Ils n'ont probablement pas les mêmes sens que nous, car ils ne paraissent pas avoir d'yeux comme les nôtres, et sont je le suppose, mis en rapport avec l'extérieur par d'autres moyens que la vue et l'ouïe.
— Alors il est tout à fait impossible d'entrer en relation avec ces monstres, si intelligents qu'on les puisse croire?
— Je le crains, car ils sont servis par d'autres organes que nous, et nous ne possédons pas les leurs. Ils sont autres, voilà tout, et il fallait nous y attendre!
Pendant cette conversation rapidement échangée, les Érôsiens semblaient se concerter entre eux. Ils faisaient entendre des sons bizarrement modulés et leurs antennes palpitaient avec un frémissement aigu. Depuis qu'ils avaient surgi de leur antre, ils étaient demeurés immobiles à six pas des Américains. Comme ceux-ci n'esquissaient plus le moindre mouvement et se taisaient, curieux de ce que feraient ces créatures extraordinaires, celles-ci parurent se rassurer, et la plus grande des trois se rapprocha lentement du groupe par un mouvement qui tenait plus de la reptation que de la marche.
Les Terriens ne bougeant toujours pas, l'Érôsien parut s'enhardir et il allongea une de ses pinces pour saisir les vêtements de l'ingénieur qui le considérait, une grimace de dégoût au coin des lèvres, comme si quelqu'animal immonde se fût approché de lui. L'Américain ne put maîtriser un mouvement de répulsion.
— A bas les pattes!... gronda-t-il. Pas de ça, mon garçon!
Il abattit violemment son bras pour se dégager de l'étreinte qui le menaçait et repousser la griffe qui allait le saisir. Le coup fut si rudement appliqué, que la pince se détacha du membre qu'elle terminait et tomba sur le sol. Mr Fairchild eut une exclamation montrant sa stupéfaction devant ce résultat inattendu.
— Vrai, il n'est guère solide, cet être-là!... proféra-t-il.
L'habitant d'Érôs avait tourné sur lui-même et était retombé sur ses autres membres intacts, en faisant entendre une sorte de hululement plaintif témoignant d'une vive douleur. Les deux autres individus avaient pris la même attitude, se reposant sur leurs six membres; le plus petit, sans doute un enfant, se réfugiant entre ceux de sa mère. Le blessé les rejoignit, arrosant le sol sur son passage d'un liquide huileux qui était sans doute son sang, et tous trois disparurent l'instant d'après, par un trou donnant accès à l'intérieur du monticule pierreux qui constituait probablement le home familial.
Toute cette scène s'était déroulée en moins de quelques minutes, depuis l'apparition subite des troglodytes tétrapodes.
Les trois Américains, revenus de leur étonnement, se serrèrent les mains:
— Tu as eu peur, Jessie? fit l'ingénieur avec intérêt.
— J'ai surtout été surprise de la brusque apparition de cette famille, dont les intentions ne paraissaient pas malveillantes, et je déplore vivement le mouvement de vivacité auquel vous avez cédé, car qui sait quelles sont les conséquences qu'il est susceptible d'entraîner pour nous!...
— Bah!... que veux-tu que ces animaux, à qui je prête gratuitement une intelligence qu'ils ne possèdent peut-être pas, puissent faire contre nous, qui disposons d'armes qu'ils ne connaissent aucunement, ainsi que d'une force bien supérieure à la leur, ainsi que tu as pu t'en convaincre par l'accident involontaire que j'ai causé?...
— Je ne sais pas, mais qui sait, si ces êtres raisonnent, s'ils ne chercheront pas à se venger du mal qui leur a été fait?...
— Maintenant que je les ai vus, je ne les redoute plus et ils auraient tort de vouloir nous nuire, car il pourrait alors leur en cuire!... Mais nous causons au lieu de continuer notre excursion et voici le soleil qui décline de plus en plus. Or, je suis assez curieux de me rendre compte de près de la configuration de cet océan et savoir s'il est formé d'eau salée comme ceux de la Terre. J'espère que nous trouverons sur ses bords quelque grotte, quelque anfractuosité pour nous abriter pendant les heures d'obscurité, lesquelles sont glaciales.
Traversant d'un pas délibéré ce que l'on pouvait supposer être des cultures maraîchères destinées à l'approvisionnement de la grande ville maritime voisine, Daniel Fairchild et ses compagnons se dirigèrent en droite ligne vers l'étendue liquide dont ils n'étaient plus éloignés que d'un mille à peine. A mesure qu'ils s'en rapprochaient, l'aspect de la campagne changeait. De grandes flaques irrégulières, séparées par des chaussées inégales, se succédaient, et Allan Tyson remarqua que ces flaques grouillaient de petits animaux de différentes tailles, poissons ou reptiles, dont il était difficile de distinguer exactement les formes, tant leurs mouvements étaient rapides.
Pour franchir cette zone marécageuse, les Terriens étaient obligés de bondir d'une chaussée à l'autre, ce qui leur était aisé en raison de la faible intensité de la pesanteur sur Érôs. Mais il leur arriva à plusieurs reprises de manquer leur but et de s'enliser dans une boue tenace, ce qui arrachait à chaque fois une bordée d'imprécations à Fairchild, peu patient. Enfin ils retrouvèrent un terrain plus solide et se hâtèrent de gagner la grève où ils firent halte.
Le premier mouvement de la jeune fille en arrivant près de cette vaste étendue où le disque solaire, à la fin de sa course diurne, se reflétait comme dans un bain d'argent en fusion, fut de se déganter et de tremper sa main dans le liquide. Elle se releva, annonçant aux deux hommes qui suivaient du regard ses actions:
— Ce n'est pas de l'eau, certainement!
L'ingénieur eut un haut-le-corps d'étonnement.
— Tiens!... Qu'est-ce que cela peut être alors que ce liquide-là?...
— Cela ressemblerait bien davantage à du pétrole ou à de l'huile minérale, bien qu'il n'y ait aucun dégagement d'odeur. Il faudrait être chimiste et opérer une analyse pour être fixé sur la composition de ce produit.
En parlant de chimie, l'image de Sudler défunt passa dans l'esprit des trois explorateurs, et le chef de l'expédition pensa:
— Oui! c'est maintenant que la présence de cet individu serait utile et supportable. Il disparaît juste au moment où il aurait pu nous rendre quelques services!...
De son côté, Allan supputait en imagination la fortune qu'eût représentée, aux États-Unis, la possession d'une semblable source de pétrole.
Déjà la nuit se faisait avec la rapidité particulière à l'atome sidéral que les voyageurs foulaient aux pieds et la température se refroidissait considérablement. Il était indispensable de trouver, au plus tôt un abri pour les deux heures et demie qui devaient s'écouler, avant la réapparition du Soleil, et avec lui de la chaleur et de la lumière. Mais rien ne se distinguait, aussi loin que portait la vue.
— Marchons! dit l'ingénieur, nous finirons bien par découvrir un trou où nous loger. Au besoin, s'il est habité, nous prierons poliment ses occupants de nous céder momentanément leur place. Et s'ils refusent ou ne comprennent pas!...
Un geste menaçant compléta la pensée qu'il ne voulait pas exprimer.
Jessie posa à ce moment sa main sur son bras.
— Regardez donc, père, dit-elle. La ville qui s'illumine!...
— Tiens!... Ils connaîtraient l'éclairage artificiel, ces animaux-là?... Comment l'intelligence peut-elle aller se loger dans de pareilles enveloppes matérielles!... Car, je le maintiens, ils sont hideux, les Érôsiens...
— Ils sont adaptés à leur planète comme nous à la nôtre. Chaque monde doit avoir son type particulier d'habitants, et les Érôsiens pourraient nous retourner ce raisonnement.
Allan Tyson interrompit cette discussion en faisant remarquer à ses compagnons:
— Et qu'est-ce que cela peut vouloir dire toutes ces lumières que l'on voit monter et descendre au loin?... Ecoutez en même temps ces rumeurs. Ne dirait-on pas que l'on frappe sur de gigantesques plaques de fer?...
La jeune fille prêta l'oreille à ces bruits qui s'amplifiaient de plus en plus et prenaient une singulière acuité. Elle secoua la tête:
— Je suis inquiète et crains que ce soit pour nous qu'a lieu tout ce tapage.
— Comment cela? que veux-tu dire? explique-toi!
— Je ne puis raisonner que par hypothèse et par analogie, mais supposons que la scène de tout à l'heure se soit déroulée sur la Terre, que ce fût un Terrien qui aurait été blessé, comme l'a été l'Érôsien, par des êtres absolument différents de lui comme structure et aspect. Est-ce que l'alarme ne serait pas immédiatement donnée avec ordre de s'emparer à tout prix et mettre hors d'état de nuire les monstres se signalant par l'abus de leur force brutale... Je ne dis pas cela pour vous, père, ajouta Jessie en voyant l'ingénieur réprimer un mouvement, car, dans l'accident qui a eu lieu, la cause provient surtout de la faiblesse de la pesanteur sur ce monde, où notre énergie musculaire se trouve presque décuplée et s'exerce sur des matériaux forcément moins denses et plus fragiles que ceux de la Terre.
— C'est parfait, mon enfant, et ton raisonnement est excellent, mais il ne m'empêche pas de geler sur place. Heureusement, voici des constructions qui me paraissent désertes: ce sont sans doute des magasins, allons nous y réfugier, le froid y sera certainement moins vif qu'ici... Vous dites qu'il n'y a pas de porte pour entrer, Allan?... Dans ce cas on en taille une comme ceci!...
Tout en achevant ces mots, l'ingénieur lança un violent coup de pied dans le panneau qui se déchira avec un grincement particulier. Mais, par l'ouverture qu'il venait ainsi de produire, s'échappa aussitôt une bande d'êtres dont il ne put distinguer les formes dans l'obscurité, et qui faillirent le renverser au passage.
— Qu'est-ce que cela veut encore dire, et quels diables d'animaux étaient enfermés là-dedans! s'exclama-t-il en se redressant non sans peine.
Jessie et Allan, qui s'étaient éloignés de quelques pas pour mieux écouter les bruits qui arrivaient de plus en plus distincts de la ville, revinrent précipitamment.
— Vite! vite!... souffla la jeune fille, dissimulons-nous, voici toute une bande d'indigènes qui accourt. Ne nous laissons pas voir!...
Les trois Américains pénétrèrent à tâtons à l'intérieur de la construction, dont Fairchild touchait le comble en levant la main au-dessus de sa tête.
— Heureusement que j'ai songé à emporter ma lanterne électrique, grommela-t-il en fouillant ses différentes poches.
Mais ce fut en vain qu'il se livra à de laborieuses recherches. La lanterne demeura introuvable, et force fut de rester dans des ténèbres opaques, en se heurtant à des objets dont il était impossible de discerner la forme et la destination.
Au dehors, le tumulte allait grandissant, comme si une troupe nombreuse se fût arrêtée devant la construction. Brusquement, tout bruit cessa pendant un long moment, puis les Terriens perçurent comme des frôlements mous, des rampements dans l'ombre et ils sentirent des êtres invisibles se hisser le long de leurs jambes. Ils se secouèrent avec répulsion, mais les envahisseurs tenaient bon. Fairchild songea aux animaux à ventouses dont il s'était débarrassé à grand'peine lors de sa première excursion hors de la Fusée et s'écria:
— Il est impossible de demeurer ici, nous serions dévorés vivants! Fuyons!...
Tout en trébuchant dans des obstacles invisibles et tenant sa fille par la main, l'ingénieur atteignit la brèche qu'il avait pratiquée, mais il recula, aveuglé par une nappe de lumière violette, qui l'enveloppa avec ses compagnons, au moment où il allait franchir l'ouverture.
Au même instant, il sentit que les animaux suspendus à ses vêtements lâchaient prise et il poussa un soupir de soulagement.
— Que faire! murmura Jessie angoissée. Voyez, père, ils sont plusieurs centaines!...
— Seraient-ils des milliers qu'ils ne m'intimideraient pas. Je ne commencerai pas les hostilités, mais s'ils nous attaquent, tant pis pour eux!... Comme dit le proverbe français: «Mieux vaut tuer le diable...» Tu sais le reste!
Les Érôsiens, tous debout sur leurs membres postérieurs ainsi que le premier de leur race s'était montré aux Terriens, tenaient de leurs membres antérieurs des instruments de formes sans aucun rapport avec ce qui existait sur Terre, et dont l'un était sans doute une arme, l'autre d'où émanait le faisceau de rayons violets étant évidemment une espèce de lampe ou de lanterne.
— Le mieux, puisqu'il ne nous est pas possible de nous faire comprendre de ces êtres, pour qui nous sommes évidemment des monstres étrangers auxquels ils peuvent prêter des intentions agressives, ou au moins malveillantes, le mieux que nous ayons à faire, dit rapidement Fairchild, après avoir envisagé la situation d'un coup d'oeil, c'est de mettre fin à notre exploration et regagner sans tarder notre wagon planétaire. Il constitue une véritable forteresse défiant les attaques des Érôsiens, fussent-ils une centaine de mille, ce que je ne crois pas, vu l'exiguïté de leur séjour. En avant!...
Mais l'ordre était plus facile à donner qu'à exécuter. Les indigènes, puisqu'ils étaient bien les représentants de la race intelligente de l'astéroïde, formaient comme un mur vivant barrant tout passage, quels que fussent les efforts tentés par les Terriens. Ils étaient entassés sur une cinquantaine de rangs d'épaisseur, mais n'opposaient toutefois qu'une simple résistance passive sans témoigner d'autre sentiment qu'une évidente curiosité.
— Ils ne veulent pas nous laisser passer!... gronda l'ingénieur dont la patience n'était pas la qualité dominante. Agissons par l'intimidation!...
Dégageant son revolver de sa gaine, il tira trois fois en l'air, mais, en raison de la ténuité de l'atmosphère d'Érôs, les détonations ne firent pas plus de bruit que les amorces d'un pistolet d'enfant et les balles s'envolèrent peut-être jusque dans une autre planète. Les crissements modulés, qui étaient le langage articulé des Érôsiens, s'accrurent de vivacité; toutefois aucun d'eux ne bougea. Puis la foule ondula, une poussée lente s'exerça et les trois Américains se trouvèrent bientôt acculés contre la muraille. Il semblait que l'intention des Érôsiens fût d'obliger ceux-ci à rentrer à l'intérieur de la construction.
— Je crois qu'ils voudraient nous faire prisonniers, murmura Jessie à demi-voix.
— Eh bien, comme ma volonté est de conserver ma liberté, répliqua Mr Fairchild, nous allons employer les grands moyens!...
Pendant que le chef de l'expédition interplanétaire se trouvait avec sa fille et l'armateur du Blue Bird dans une situation des plus critiques et dont peut-être les «grands moyens» qu'il comptait employer allaient se trouver inopérants à les tirer, étant données les conditions d'habitabilité spéciales à Érôs: tandis qu'Allan s'interposait entre la foule et miss Fairchild, l'astronome Flyrock, demeuré seul habitant de la Fusée, s'était attelé à la rédaction d'un long mémoire sur l'origine et la fin des mondes qu'il songeait, depuis fort longtemps déjà, à présenter à la Society of sciences and physical research dont il était membre.
Il avait délaissé, pour se livrer à ce travail, la coupole de son observatoire mobile, et installé dans le salon central, par les hublots duquel pénétrait un rais de soleil oblique, il noircissait de nombreux feuillets d'une écriture menue et serrée dénotant un caractère à la fois pondéré et économe. Enfin, il se redressa en poussant un soupir de satisfaction.
— Il me semble que cela pourra suffire! marmottà-t-il.
Et il relut tout haut son travail afin d'y apporter les corrections qui se montreraient encore nécessaires:
«L'illustre mathématicien français Laplace qui, le premier, formula une hypothèse scientifique sur le mode de création des mondes, avait supposé, à l'origine, une nébuleuse chaude, constituée par un gaz élastique animé d'un mouvement progressif de rotation. En se conduisant et se resserrant, cette masse de gaz abandonna, sous l'effet de la force centrifuge développée, une suite d'anneaux successifs qui formèrent les planètes. Mais le progrès des sciences, et particulièrement de la thermodynamique ne tarda pas à montrer les défauts de cette théorie.
«En effet, l'analyse des conditions dans lesquelles la condensation des gaz a dû s'opérer, montre que les anneaux détachés auraient donné naissance à une multitude de planètes très petites, et la formation de quelques planètes volumineuses seulement, séparées par des vides immenses, n'aura pas été possible. Il faut d'ailleurs faire une distinction entre la cause qui a déterminé la rotation des planètes sur leur axe et celle ayant amené leur mouvement de translation autour du Soleil. Dans une nébuleuse gazeuse, ces deux mouvements devaient s'opérer suivant des sens différents, et Laplace ne trouva pas d'explication satisfaisante de cette dérogation à sa théorie, contredite plus tard par la découverte des planètes Uranus et Neptune.
«Donc, il y a des milliards de siècles de cela, toute la matière qui forme aujourd'hui les divers groupes de notre système solaire affectait l'apparence d'une vaste nébuleuse extrêmement diffuse, et ne présentant aucun indice de condensation. Cette nébuleuse occupait tout l'espace délimité par l'orbite de Neptune et même bien au delà, car il n'est pas exagéré de donner à cette nébuleuse un diamètre de plus de vingt milliards de kilomètres.
«Dans un tel état de raréfaction gazeuse, les molécules sont assez éloignées les unes des autres pour que la force répulsive dont elles sont douées annule entièrement la force attractive qui, les faisant graviter les unes vers les autres, tendrait à les réunir. En rayonnant dans l'espace, la nébuleuse se refroidit, l'action de la force répulsive diminue, tandis que l'attraction augmente et finit par rapprocher et condenser certaines parties de la nébulosité. Celle-ci a donc présenté par la suite l'aspect d'un noyau lumineux enveloppé d'une sorte d'atmosphère gazeuse tendant à se réunir en une masse sphérique. C'est ainsi qu'apparaissent au télescope les étoiles nébuleuses.
«L'astronome français Faye, dans un ouvrage magistral Sur l'origine du Monde, a émis une théorie complétant celle de Laplace, mais laissant subsister cependant de graves objections. Le savant allemand Wolf a critiqué les assertions de Faye, en se basant sur les lois de la thermodynamique et conclu comme suite sur ce sujet:
«Une hypothèse cosmogonique, pour être complète et répondre au sens même du mot, devrait prendre la matière à l'état primitif, telle qu'elle a existé à l'origine, avec ses propriétés et ses lois, et par l'application des principes de la mécanique, en faire surgir l'univers entier tel qu'il existe aujourd'hui. Pour le système solaire en particulier, le problème se pose donc en termes très nets: expliquer comment une même matière a pu, en obéissant aux lois de Newton, donner naissance à des corps: soleil, planètes et satellites remplissant les conditions auxquelles ces corps sont soumis et que l'astronomie nous a révélées.»
«Une théorie exposée par l'abbé Moreux répond justement à ces conditions. Elle suppose qu'à l'origine les mouvements des molécules ont pu s'effectuer, au début, dans tous les sens. Cependant, s'il existe une région où ces mouvements offrent une certaine symétrie, et où le milieu présente quelque homogénéité, les déchirures seront également symétriques en tous sens et on aura un lambeau à peu près rond. Or, il suffit d'admettre un aplatissement ou une dyssymétrie quelconque dans ce sphéroïde — et il ne saurait guère en être autrement — pour en voir surgir, par des transformations purement mécaniques, un monde comme notre système planétaire. Bien que ces molécules circulent à l'intérieur du sphéroïde comme dans le vide et sans rencontrer la moindre résistance, en raison de la différence d'orientation de toutes les orbites, des chocs sont inévitables et tendent à précipiter vers un centre commun une partie de la masse chaotique. Avec la condensation qui s'opère, la loi d'attraction se modifie graduellement, en même temps que la température s'élève de plus en plus. De l'état sphérique, la nébuleuse passe à la forme lenticulaire, mais avant que ses matériaux constitutifs se soient portés vers le centre, de nombreux amas se sont formés çà et là, et il s'est constitué des agglomérations partielles résultant du rapprochement des orbites suivies et des attractions mutuelles. Cependant, si ces orbites font un angle accentué avec le plan équatorial, ces amas ne pourront se réunir en planètes; ils suivront des courbes de plus en plus excentriques par rapport au Soleil futur et deviendront des comètes, ou des essaims d'étoiles filantes; et c'est en effet ce que prouve l'observation de ces corps errants, qui tous se meuvent sur des plans éloignés de l'écliptique.
«En ce qui concerne les planètes, elles se sont formées par l'ensemble de tous les amas circulant dans tous les sens, mais dans un même plan constituant un disque grenu d'épaisseur assez restreinte et où la densité est supérieure au reste de la masse. Ce disque s'est ensuite rompu en trois parties: un noyau central et deux anneaux l'entourant. Le calcul montre que, conformément à la loi des aires, s'il existe à l'origine une prépondérance même très faible d'une circulation sur l'autre (les matériaux circulant dans tous les sens), cette prépondérance s'est accrue rapidement avec la condensation. C'est surtout à l'équateur, où la plus grande agglomération des molécules accroît le nombre de chocs, que la circulation se ralentit, tandis que toute la matière descend lentement vers le centre, en se portant de préférence vers les points de plus grande densité. L'obstruction résultant de ces chocs continuels augmentera sans cesse et l'équilibre ne pourra se rétablir que par la disparition de la circulation rétrograde. Tout cela ne saurait se produire toutefois sans une perte énorme de force vive, mais que nous retrouvons actuellement sous forme de chaleur. C'est même la seule manière d'expliquer comment la Terre, en particulier, a pu acquérir une provision de chaleur assez considérable pour satisfaire aux exigences des géologues, et comment les planètes, composées de matériaux disséminés primitivement dans toute l'étendue de l'équateur, sont aujourd'hui si près du Soleil central. Telle est probablement la cause principale de la séparation en anneaux du disque équatorial.
«Une seconde cause est ensuite intervenue pour provoquer la rupture de ce disque: c'est la formation en son sein d'une onde se mouvant de la périphérie vers le centre et déterminant par ses arrêts successifs à différents points du rayon, autant de nouvelles lignes de rupture. Ainsi le partage en anneaux depuis les extrémités jusqu'au centre s'explique tout naturellement, cette séparation qui donnera naissance aux globes planétaires devant débuter à la fois par les points où la densité est maximum et par la région extérieure où l'onde commence à se montrer.
«Telle est la théorie exposée par l'astronome Moreux, pour expliquer comment la nébuleuse primitive a pu, en se séparant en anneaux successifs, déterminer la formation de globes planétaires, d'abord de plus en plus volumineux jusqu'au sommet de la courbe tracée par l'onde, puis de dimensions beaucoup plus faibles ensuite.
«La densité relative des divers mondes vient corroborer cette théorie. Les planètes supérieures: Neptune, Uranus, Saturne, Jupiter, sont beaucoup moins denses que les planètes inférieures: Mars, la Terre, Vénus et Mercure. De plus, on trouve dans la composition chimique de toutes ces planètes les mêmes matériaux composant notre sphéroïde et qui existent à l'état gazeux dans le Soleil. Quant à la Lune, dont on connaît la faible densité, elle a été formée des matériaux les plus légers de l'anneau nébuleux duquel la Terre est sortie.
«Ainsi se sont lentement condensés en sphères les anneaux provenant de la nébuleuse primitive. Et tandis que le noyau Central continuait à se resserrer de plus en plus pour arriver à former le Soleil tel que nous le connaissons, le lambeau devant constituer le globe terrestre commençait son existence indépendante. Ce fut d'abord un immense sphéroïde gazeux tournant sur lui-même, et ce sphéroïde se condensant par la chute continuelle de ses matériaux constitutifs vers le centre, s'échauffa au point de devenir incandescent et de briller d'un éclat semblable à celui du Soleil. Telle a été d'après les conceptions modernes, le processus de la création des planètes qui représentent la cinquième période de la vie stellaire, où le refroidissement de l'écorce extérieure de l'astre étant complet, l'étoile (ou le soleil) est transformé en planète.
«Cette théorie est confirmée par l'examen du ciel, où l'on peut voir des astres dans ces différentes phases de leur existence. Si nous en arrivons maintenant à la fin des mondes et à leur résurrection ultérieure, nous verrons que rien dans la création n'est éternel. Tout se renouvelle constamment et sans aucun arrêt. De même que la vie humaine comporte une période d'accroissement, une autre stationnaire, et une dernière, de déclin, les planètes et les soleils après un stade de pleine activité, déclinent et finissent par disparaître en tant qu'individualités.
«Si l'on considère la Terre simplement comme planète, on admet généralement qu'après un laps de siècles impossible à calculer avec quelque certitude, tous ses éléments vitaux ayant disparu par suite des combinaisons chimiques qui s'effectuent continuellement entre ses divers éléments constitutifs, elle se désagrégera et perdra sa forme sphéroïdale pour se répandre peu à peu tout le long de son orbite, suivant en cela le sort réservé à toutes les planètes. Sous l'attraction du Soleil, ces matériaux disparates finiront par tomber sur cet astre dont ils entretiendront le rayonnement pendant une longue série de siècles. «Créée simplement, a dit le physicien anglais Tyndall, par la différence de position dans les masses qui s'attirent, l'énergie potentielle de la gravitation a été la forme originaire de toute l'énergie de l'univers. Aussi sûrement que les poids d'une horloge descendent à leur position la plus basse, de laquelle ils ne peuvent jamais remonter à moins qu'une énergie nouvelle ne leur soit communiquée, de même, à mesure que les siècles se succèdent, les planètes doivent finir par tomber, chacune à leur tour, sur le Soleil et y produire plusieurs milliers de fois autant de chaleur qu'en produiraient en brûlant, des masses de charbon de poids équivalent.»
«Le Soleil, à son tour, s'éteindra après avoir dépensé toute son énergie radiante, et il deviendra planète, jusqu'à ce qu'il se désagrège selon le même processus suivi par les planètes issues comme lui de la nébuleuse primordiale. Cette poussière cosmique flottera alors dans le vide des espaces, en se disséminant de plus en plus jusqu'au moment où les conditions se reproduiront telles que cette poussière puisse reconstituer une nouvelle nébuleuse et recommencer indéfiniment le même cycle: nébuleuse gazeuse, puis stellaire, puis planétaire pendant toute la durée de l'éternité, puisque les mêmes quantités de matière et d'énergie sont toujours en présence et ne font que se transformer sans cesse.
«Lorsque ces faits surviendront, il est probable que bien des siècles se seront écoulés depuis la disparition complète de l'humanité à la surface de la planète considérée. Pour parler de la Terre seule, il est certain que ses éléments vitaux vont en diminuant graduellement; ses océans et son atmosphère sont bien moins considérables aujourd'hui qu'ils ne l'étaient il y a seulement quelques centaines de siècles, et l'absorption se poursuit lentement mais sans arrêt. On peut prévoir l'époque, évidemment très lointaine encore mais cependant certaine, où notre globe, dépourvu de l'enveloppe atmosphérique qui la protège contre le froid intense de l'espace intersidéral en concentrant autour de lui les rayons solaires, comme ferait une serre chaude, se refroidira jusqu'à ce que la température soit devenue la même que celle de l'espace ambiant, c'est-à-dire 273 degrés au-dessous de zéro, froid qui liquéfiera d'abord l'air et tous les gaz pouvant encore subsister, puis les solidifiera, anéantissant les derniers germes vivants ayant pu résister jusque-là. La disparition totale de l'humanité et de toute vie à la surface du globe précédera donc notablement la mort de la planète.
«Si nous voulons maintenant tirer une conclusion des hypothèses cosmogoniques qui viennent d'être exposées, nous dirons que l'on serait mal venu à l'heure présente de vouloir nier ce fait fondamental de la transformation des nébuleuses en soleils et en mondes, d'autant plus que l'examen du ciel étoilé nous fournit de frappantes analogies corroborant ces théories. «De quelque côté que nous portions nos regards, en quelque endroit du ciel que se tournent les gigantesques instruments de nos observatoires, partout où la plaque photographique habilement dirigée a fixé des milliers d'étoiles, partout nous avons découvert ces nébulosités plus ou moins brillantes, poussière cosmique que les siècles futurs viendront agglomérer, a écrit l'abbé Moreux. Par la variété de leurs aspects, ces nébuleuses semblent nous présenter les phases successives que nous avons traversées. Ici, répandue dans une sphère qui semble homogène, c'est la poussière du chaos qui déroute notre analyse spectrale; plus loin, c'est l'anneau nébuleux d'un monde qui commence, puis les soleils qui se forment au centre de ces amas où se promènent, avec une lenteur qui déconcerte, quelques noyaux brillants, fondements déjà posés des planètes futures?»
«C'est ainsi que notre monde a commencé. Nuage gazeux irrégulier d'abord, puis sphérique, ellipsoïde, lenticulaire, il a brillé d'une lueur faible puis plus vive, et autour des points de densité maxima, apparaît un anneau nébuleux entourant un noyau lumineux devant former le futur Soleil. Mais la gravitation, avec ses lois inexorables, agit en disséminant les foyers d'attraction. Une onde naît, partant des régions les plus éloignées de l'immense disque gazeux et vient donner à chaque anneau l'étendue qui lui convient. Puis les satellites se forment des matériaux voisins qui ne se sont pas condensés. Les comètes se précipitent vers les régions voisines du Soleil, pour s'en éloigner ensuite d'une allure ralentie jusqu'aux confins du système, sinon jusqu'aux systèmes stellaires voisins.
«Tout se meut et tend vers un état d'équilibre final. Suivant toutes les probabilités, les satellites, ainsi que le prouve l'accélération du mouvement de la Lune, viendront se réunir aux planètes qui, à leur tour, tomberont l'une après l'autre sur le Soleil. Mais les humanités variées qui se seront succédé dans la suite des âges à la surface de ces mondes divers, — car on ne saurait douter que les mondes n'ont d'autre destinée que de servir de séjour et de substratum à la Vie, — auront disparu depuis longtemps de ces globes devenus inertes lorsque ceux-ci viendront, dans une collision formidable se vaporiser au contact de l'astre central. Telle sera la fin des mondes et de notre Terre comme des planètes et des satellites. Doit-on en conclure qu'à un certain moment, aussi éloigné qu'on voudra le supposer, l'univers ne sera plus qu'un désert glacé parcouru par des globes obscurs, soleils éteints, et par des astéroïdes, fragments de mondes détruits et dispersés dans le vide?... Non, autrement depuis la suite immémoriale des siècles passés, cet état serait depuis longtemps atteint, et on en peut déduire que jamais l'Énergie ne saurait demeurer sans emploi. Les astres ressusciteront donc de leurs cendres pour reformer, par un mécanisme que nous commençons à saisir, de nouvelles nébuleuses d'où sortiront de nouveaux systèmes planétaires. C'est un perpétuel recommencement, et qui confirme cette idée de l'éternité de la création et de l'Univers.»
— Bonne conclusion, proféra le lecteur avec satisfaction. J'espère que ce mémoire contribuera à mon élection à la présidence de la Société si, comme je l'espère bien, nous regagnons sains et saufs, le sol des États-Unis!... Mais le temps s'écoule et je suis inquiet. Pourvu qu'il ne soit rien arrivé de fâcheux à l'un ou l'autre de mes trois compatriotes. C'est que je connais l'obstination de Miss Jessie, l'entêtement de Fairchild et la sportivité du jeune Tyson... Bien que le district où nous séjournons paraisse désert, il n'en est probablement pas de même du reste de ce mondicule dont l'exploration est susceptible de réserver plus d'une surprise. S'il y avait un quatrième appareil respiratoire à bord, je n'hésiterais pas à le revêtir afin d'aller à la recherche de mes amis et leur porter assistance s'il en était besoin. Malheureusement la chose est irréalisable. On ne saurait impunément circuler hors de cette enceinte que d'ailleurs je suis chargé de garder. Il faut donc que je demeure, mais vraiment le temps me semble long, car voici la nuit qui se fait pour la deuxième fois depuis leur départ.
Il calcula mentalement un instant et continua son soliloque.
— Voyons, ils ont quitté le wagon à 6 h. 32 minutes, heure de Philadelphie. D'après la latitude que nous occupons ici à la surface d'Érôs, à mi-chemin environ du pôle et de l'équateur, la durée du jour est de 2 heures 58 minutes 37 secondes, et celle de la nuit de 2 heures 33 minutes 22 secondes correspondant bien au total de 5 heures 32 minutes pour la révolution totale de l'astre autour de son axe, dont l'inclinaison sur le plan de l'écliptique est de 17 degrés environ, soit d'un tiers moins forte que celle de l'axe de la Terre, ce qui lui assure des saisons très peu accentuées... Mais que peuvent-ils faire pendant tout ce temps?... Il est 14 heures et demie, temps du méridien de Philadelphie et cela fait huit heures d'exploration. Or, Fairchild n'avait pas l'intention de faire le tour du monde d'Érôs en passant par les deux pôles, et d'ailleurs il n'a pas emporté d'instruments lui permettant de déterminer la route suivie. C'est donc d'une simple promenade destinée à satisfaire la curiosité, d'ailleurs fort légitime, de Miss Jessie, mais une promenade de huit heures est tout ce que peut effectuer une jeune fille. Fairchild n'est pas raisonnable de la prolonger ainsi. Je donnerais volontiers tous les boutons de mon gilet, mon gilet par-dessus le marché et même mon paletot, mon chapeau et mes souliers pour les voir rentrer tous trois sains et saufs...
Et le professeur, de plus en plus inquiet, se mit à tourner autour de la table, comme un ours autour de l'arbre planté au milieu de sa fosse. Si ses regards avaient pu traverser la double paroi métallique du wagon interastral et apercevoir ce qui se passait à moins de huit milles de là, son inquiétude se serait certainement muée en épouvante.
Nous avons laissé en effet, à la fin du chapitre précédent, les trois explorateurs bloqués par la foule dans l'espèce de hangar où ils avaient cru trouver un refuge contre le froid glacial de la nuit; et leur chef annoncer qu'il allait recourir aux grands moyens, si cette foule voulait s'opposer à la liberté de ses évolutions. Mais l'ingénieur n'avait pas eu le temps de mettre sa menace à exécution. Du sein de cette foule, qui s'était docilement écartée pour leur livrer passage, s'étaient détachés deux individus que l'on pouvait croire des chefs, car, après l'échange de quelques modulations particulières avec les indigènes serrés au premier rang, le cercle s'élargit et l'un des Érôsiens vint hardiment se planter à trois pas des Terriens. Ses antennes palpitaient comme celles de quelque énorme papillon et de ce qui pouvait être sa tête, mais où ne se distinguaient aucun organe auditif, olfactif ou visuel, ni aucune ouverture buccale ou nasale, sortait une suite de sons précipités un peu comparables au frottement aigre de la ripe du maçon sur la pierre.
— Il est évident, émit Allan Tyson, que cet individu nous adresse, sinon un discours, tout au moins des questions, ce qui semble prouver que ces indigènes, que l'on prendrait plutôt pour des créatures inférieures, sont capables de raisonnement.
— C'est possible, riposta Fairchild, mais comme je n'entends rien à leurs gloussements, je ne peux leur donner satisfaction.
Il n'avait pas prononcé cette dernière phrase que l'Érosien, sans doute irrité de n'obtenir aucune réponse, brandit un objet bizarrement contourné, qu'il serrait dans l'une de ses pinces, et le dirigea vers l'ingénieur, qui ressentit comme une violente commotion dans la poitrine et s'abattit sur les genoux. Aussitôt la foule se rua en une violente poussée sur les Terriens qui furent renversés sous la masse des assaillants.
— A moi, père!... A moi!... cria Jessie avec un accent de détresse.
L'ingénieur ne parvenait pas à retrouver sa respiration et à se remettre debout. Il fut tiré de sa situation qui devenait critique, car déjà cinquante pinces s'agrippaient à ses vêtements, par Allan qui retrouva en cet instant tragique toutes ses qualités de sportsman entraîné.
Profitant de l'extraordinaire vigueur que lui donnait la faiblesse de la pesanteur régnant sur Érôs, le jeune homme secoua vigoureusement la grappe d'assaillants qui s'étaient abattus sur lui, et de l'alpenstock ferré qui lui avait servi de canne, au cours de l'expédition, il décrivit des moulinets avec la dextérité d'un bâtonniste exercé, faisant voler au loin les membres et les têtes des indigènes et creusant un large vide tout autour de lui et de Jessie. Fonçant ensuite sur les Érôsiens qui s'acharnaient sur l'ingénieur à demi renversé et suffoquant, il le dégagea en moins d'un instant, ce qui permit à celui-ci de se relever.
— Thank you! remercia celui-ci. Et maintenant tant pis pour eux. En avant, mais méfions-nous. Ces animaux-là possèdent des cannes électriques!
Entraînant la jeune fille, qu'ils avaient placée entre eux, les deux hommes se lancèrent devant eux, écartant leurs adversaires à coups de poing et de canne et traçant un sillon dans la foule qui dardait vers les Terriens leurs armes, d'où s'échappaient de courts éclairs bleuâtres, heureusement amortis par la carapace de caoutchouc qui constituait le vêtement enveloppant les explorateurs. Mais sous ces décharges répétées, le tissu isolant commençait à fumer et il ne devait pas tarder à s'enflammer si la bataille continuait encore quelques minutes. Devant ce nouveau danger, Daniel Fairchild n'hésita plus, il saisit son revolver et ouvrit un feu roulant sur les Érôsiens, qu'Allan continuait à faucher à grands coups d'alpenstock.
Ce fut alors la déroute: avec des gémissements et des crissements suraigus, les assaillants abandonnèrent la place jonchée de corps palpitant convulsivement, et refluèrent vers la ville où le tapage semblait redoubler.
— Gare qu'ils n'envoient des renforts nous tomber sur le dos! murmura l'ingénieur. Nous avons mis la ville en révolution, et, s'ils ont des moyens rapides d'avertissement, c'est la population entière de la planète qui va nous poursuivre et essayer de nous anéantir!
— Mais que faire dans cette obscurité, objecta Allan. Ils ont éteint tous leurs flambeaux à lumière violette...
— Qu'importe!... Éloignons-nous au plus vite de cette contrée inhospitalière, et lorsque le jour sera revenu, regagnons le car.
Tournant le dos à la mer, les deux hommes, entraînant leur compagne qui essayait de surmonter son émotion à la pensée du carnage qui venait d'avoir lieu, se mirent à courir dans la direction des collines, de l'autre côté desquelles ils devaient retrouver leur habitation d'aluminium.
... ils se mirent à courir du côté des collines...
Trébuchant contre les aspérités hérissant le sol, butant contre des obstacles invisibles dans les ténèbres qu'augmentait encore un lourd brouillard se dégageant des flaques liquides éparses, les explorateurs croyaient se diriger vers la forêt qu'ils avaient traversée peu après avoir quitté le wagon planétaire; mais ils durent se convaincre bientôt qu'ils devaient faire fausse route, car ils ne reconnaissaient pas les plantations déjà rencontrées. Malgré tout, et si difficile que fût la marche, ils continuèrent à avancer, autant pour mettre la plus grande distance possible entre eux et leurs agresseurs que pour se réchauffer, car la température était allée en s'abaissant constamment depuis que le Soleil avait disparu derrière l'horizon, la chaleur emmagasinée pendant le jour se dissipant rapidement par rayonnement, durant la nuit, en raison de la faible densité et de la transparence de l'atmosphère d'Érôs.
— Quels contrastes entre le jour et la nuit, grommelait Daniel Fairchild. De la température du Sahara, on passe presque sans transition à celle du Klondyke!... Quel affreux pays! Il ne vaut pas les États-Unis!...
Une lueur mauve teinta progressivement le brouillard, qui devint translucide vers sa partie supérieure, puis perdit peu à peu de son opacité première. Enfin, l'astre-roi, centre du système planétaire qu'il soutient de son attraction puissante, émergea de l'épaisse brume. C'était le deuxième jour érôsien qui commençait, et cependant six heures à peine s'étaient écoulées depuis que les Américains avaient refermé la porte de leur véhicule sidéral. Au chronomètre du bord, il eût été au plus midi.
Tout en cherchant à assurer ses pas, ou pour mieux dire ses bonds, qui lui faisaient franchir de huit à dix yards chacun, Daniel Fairchild réfléchissait.
— Singulier monde, tout de même, avec ses jours de moins de six heures! Il faudra que je demande à Flyrock combien l'année d'Érôs doit compter de ces jours...
Si l'astronome eût entendu cette question, il aurait probablement répondu aussitôt avec sa prolixité habituelle:
— Étant donnée la distance à laquelle Érôs circule autour du Soleil et en tenant compte de l'extrême excentricité de l'orbite, qui est telle qu'à certains moments Érôs s'approche de la Terre à 0,116 seulement, alors que Vénus n'arrive pas à plus de 0,255, la durée de l'année correspond à quatre ans et soixante-quatorze jours terrestres. Mais, comme la révolution de l'astre s'opère en 5 heures 34 minutes 17 secondes et non, comme la Terre ou Mars, en 24 heures, il en résulte que le calendrier érôsien doit compter six mille six cent quatorze jours en nombre rond.
— Voilà un calendrier qui réjouirait nombre de locataires dans bien des pays!... n'eût pas alors manqué de répondre l'ingénieur avec son esprit caustique. Le jour de l'an et les étrennes ne revenant que tous les six mille six cents jours!...
Mais, pour l'instant, Daniel Fairchild ne songeait à lancer aucune plaisanterie, car il se trouvait fort perplexe.
La lumière était bien revenue, dissipant le brouillard qui s'envolait en effilochures vaporeuses ressemblant à des flocons d'ouate, et le paysage, débarrassé des brumes qui le masquaient, apparaissait avec une netteté merveilleuse jusqu'à une très grande distance, mais il ne ressemblait en rien à celui que les voyageurs avaient examiné au début de leur excursion.
Ce n'étaient plus des plaines légèrement vallonnées et couvertes de cette végétation bizarre qui avait été observée; les forêts couronnant les collines qui s'interposaient entre la mer et l'endroit d'Érôs où la Fusée s'était posée n'étaient pas visibles. Le terrain était complètement différent de tout ce que les Terriens avaient déjà pu voir: il était rocailleux, parsemé de pierres de toutes dimensions et une véritable montagne pour un astre de la dimension d'Érôs, mais qui, sur Terre, n'eût pas humilié la butte Montmartre, se dressait à moins de deux milles sur la droite. Le sommet de cette montagne érôsienne devait être des plus difficiles à atteindre, car les pentes à gravir pour l'atteindre étaient abruptes et polies comme un miroir.
Les explorateurs s'étaient arrêtés et examinaient avec curiosité le lieu où ils se trouvaient et qui paraissait absolument désert et stérile.
— Nous sommes égarés!... murmura la jeune fille un peu inquiète. Qui sait dans quelle direction se trouve notre car?... Qu'en pensez-vous, père?...
— Que veux-tu que je te réponde!... fit Fairchild bourru. Est-ce que l'on peut se diriger dans un pays où la boussole ne fournit aucune indication certaine? Heureusement que la contrée n'est pas aussi vaste que le Canada. Nous en aurons bientôt fait le tour!
— Bien que l'ascension de la montagne qui est devant nous ne paraisse pas des plus faciles, suggéra le jeune homme, je propose cependant d'essayer d'en atteindre le point culminant. De là, avec nos jumelles, il serait bien étonnant que nous n'apercevions pas des sites connus, qui nous serviraient de points de repère pour retrouver ensuite notre direction.
— Nous n'avons rien de mieux à faire, en effet, car le brouillard nous a fait perdre l'orientation; ce qui d'ailleurs n'a rien de surprenant dans un pays où n'existent ni routes, ni chemins tracés, ce qui me fait douter de la civilisation des êtres qui nous ont attaqués cette nuit.
— Êtes-vous bien sûr, père, que ces êtres nous voulaient réellement du mal? murmura la jeune doctoresse. Leur attitude était plutôt celle de la curiosité que de la malveillance.
— Tu oublies, Jessie, le geste de celui qui paraissait le chef de la bande. Il avait bel et bien traversé mon fireproof des pointes de ce que je crois être une canne électrique, car j'ai ressenti un choc foudroyant dans la poitrine, commotion heureusement insuffisante pour me tuer, mais assez forte cependant pour me jeter à terre...
— Je crains fort qu'il se soit produit un funeste malentendu et que l'intention de l'habitant d'Érôs n'était pas aussi cruelle que vous le croyez, père. Peut-être voulait-il seulement vous paralyser momentanément afin de vous approcher ensuite, sans avoir rien à redouter de vous... Comment deviner exactement quelle était réellement la pensée de cet indigène? ...
— Voyons, tu n'y réfléchis pas, mon enfant. Que serait-il arrivé si je ne m'étais pas défendu comme je l'ai fait contre cette brute qui essayait de m'électrocuter?... Il est infiniment probable que la bande nous aurait fait prisonniers tous les trois et que serions-nous devenus une fois notre provision d'air respirable épuisée, puisque nous ne saurions vivre comme ces êtres-là de l'air de leur planète? Le combat était inévitable si nous voulions leur échapper, et tout en déplorant les résultats de cette lutte disproportionnée contre des individus d'une aussi inconcevable fragilité, je n'en ai pas le plus léger remords, crois-le bien!
Jessie soupira et porta la main à sa poitrine.
— J'ai faim! articula-t-elle avec effort.
— Moi aussi, by God!... Mon breakfast est depuis longtemps dans mes talons et je pense qu'il doit en être de même pour Allan...
L'ingénieur promena un regard autour de lui.
— Tiens! J'aperçois justement là-bas une mare avec quelques arbres, — si l'on peut toutefois appeler cela des arbres, — qui l'ombragent. Allons jusque sur ses bords: j'ai pris la précaution de me munir de quelques biscuits sans oublier nos bouteilles thermos qui contiennent du bouillon chaud et du café. L'heure du lunch a sonné et nous avons de quoi satisfaire notre appétit. Prenons donc quelques moments de repos avant de tenter l'ascension de cette taupinière, et j'en profiterai pour remplacer nos bouteilles d'oxygène comprimé qui sont presque vides.
Un quart d'heure de marche suffit aux explorateurs pour atteindre la «mare» signalée par Mr Fairchild et qui avait les dimensions d'un petit étang.
— Ce liquide-là ne me paraît pas, comme la mer que nous avons aperçue, être du pétrole ou une huile minérale analogue, articula le père de Jessie. Si ce misérable Sudler était encore vivant, il nous aurait fixés sur sa composition.
Tout en monologuant ainsi, l'ingénieur débouclait les courroies retenant tout le bagage encombrant de bouteilles d'acier fixé à ses épaules et retirait le capuchon de son vêtement étanche.
— Cela ne va pas être des plus commodes de luncher avec notre tuyau d'air entre les dents, mais il faudra bien nous en accommoder, ajouta-t-il.
— On peut bien un peu sacrifier de ses aises, quand on explore un monde inconnu! renchérit Allan Tyson.
Ce repas sommaire fut rapidement expédié en dépit des difficultés présentées par la double besogne à effectuer simultanément. Lorsqu'il fut achevé, et les flacons thermos vidés jusqu'à la dernière goutte, l'ingénieur procéda à l'échange des bouteilles d'oxygène et les trois explorateurs réendossèrent leurs fireproofs et fixèrent leurs masques respiratoires. Miss Jessie avait détaché quelques brindilles des feuillages et des plantes croissant au bord de l'étang.
— Je les joindrai aux spécimens déjà recueillis, expliqua-t-elle, et l'étude de ces productions d'un autre monde pourra occuper les professeurs d'histoire naturelle du Tysonian Institute.
Les trois Américains se remirent en route. Soudain Allan, qui était de quelques bonds en avant, s'immobilisa en se penchant vers le sol.
— Qu'y a-t-il?... Qu'avez-vous vu?... interrogea Daniel Fairchild le rejoignant.
— N'avez-vous pas senti ce frémissement du terrain sous nos pieds?... Ecoutez!
— C'est vrai! reconnut la jeune fille, on entend comme un ronflement dans la profondeur de l'écorce planétaire et cela tremblote comme la tôle d'une chaudière à vapeur sous pression...
— Excellente comparaison, qui est bien le fait de la fille d'un mécanicien!... reconnut son père avec satisfaction. Ce serait donc un tremblement de terre... ou d'Érôs, pour mieux parler, qui se prépare?... Alors, décampons prestement si le lieu n'est pas sûr.
Il n'avait pas achevé ces mots, que tout bruit et tout mouvement du sol cessèrent aussi brusquement qu'ils avaient pris naissance.
Les voyageurs attendirent un instant, puis ne percevant plus aucun bruit insolite, ils reprirent leur course jusqu'au pied de l'extumescence conique qu'ils voulaient escalader. Mais, avant de commencer l'ascension, la jeune fille s'arrêta.
— Voyez donc, père, les singulières plantes! s'exclama-t-elle en tendant l'index vers un enchevêtrement de tiges rigides supportant des feuilles en forme d'éventail curieusement dentelées et le long desquelles de courts rameaux portaient de curieuses boules ovoïdes, hérissées à une de leurs extrémités de dards acérés, dont beaucoup se terminaient par des sphères minuscules ressemblant en petit à des châtaignes.
Les deux hommes s'approchèrent pour considérer de plus près l'étrange végétal, — s'il s'agissait bien d'un végétal, — comme il n'en existait aucun d'analogue, à leur connaissance du moins, sur la planète où ils avaient vu le jour.
— Bizarre!... bizarre! marmotta l'ingénieur. On dirait ces feuilles faites en ivoire finement découpé et les fruits ressemblent à ces coquilles marines que l'on appelle, si je ne me trompe, des cyprées. Mais je ne m'explique pas les espèces de tentacules mobiles qui bordent l'ouverture de cette vésicule. Oh!... c'est trop fort!... Escamoté!... Est-ce que ça mangerait, ces plantes-là?...
— Que voulez-vous dire? interrogea à son tour Allan, se penchant à son tour vers l'objet de l'attention de ses compagnons.
— Regardez!... Remarquez-vous ces espèces de pucerons ou de cloportes, car je ne sais trop comment les appeler, qui rampent sur ces rameaux. Je viens d'en voir un qui s'est glissé jusque sur une de ces boules épineuses que l'on peut comparer à des châtaignes minuscules...
— Oui, je vois. Hé bien?...
— Hé bien! un de ces tentacules qui bordent l'ouverture de la coquille, je ne peux pas m'exprimer autrement, s'est enroulé subitement autour du cloporte et l'a transporté, en se recourbant sur lui-même, jusque dans l'intérieur de la coquille, dont la fente s'est immédiatement refermée en engloutissant l'insecte. Tenez!... voilà que le phénomène se répète avec un autre, et les lèvres de la vésicule, de la coquille, je ne sais comment dire, se referment, tandis que le tentacule revient à sa place primitive.
— Est-ce qu'il n'y a pas sur Terre, il semble me rappeler d'avoir lu cela quelque part, des plantes qui captent aussi de petits insectes et s'en nourrissent?...
— Oui, les droseras et, je crois, les utriculaires, intervint la doctoresse, mais celles que nous avons sous les yeux n'y ressemblent en rien. L'utriculaire est d'ailleurs une plante aquatique flottante et cette espèce d'arbuste est attaché au rocher!
Toujours désireuse de fournir sa contribution à la science terrestre par l'apport de documents nouveaux, Miss Fairchild pria son père de détacher du roc, où il se trouvait implanté, quelques échantillons de cette singulière production du sol érôsien qu'elle rangea, avec celles qu'elle avait déjà collectionnées, dans un sachet de toile imperméable dont elle avait eu soin de se munir. Et, tout en se faisant en a parte la réflexion qu'aucun être ailé ne semblait habiter l'atmosphère de l'astéroïde, la jeune Américaine s'empressa de rejoindre ses compagnons qui, sautant d'un roc à l'autre, gravissaient le coteau ardu de la montagne.
Il leur fallut presque une demi-heure pour atteindre le sommet, bien que le cône n'eût pas beaucoup plus de cinq cents yards de hauteur, mais la pente était si roide et si glissante que ce n'était pas sans de grandes difficultés que l'on pouvait s'y hisser en profitant des rares aspérités qui bossuaient le sol. Enfin, tout essoufflés par les efforts qu'ils avaient dû accomplir pour effectuer leur ascension, les trois explorateurs parvinrent à la crête qui, vue d'en bas, paraissait assez aiguë, alors qu'en réalité elle se trouvait évidée en son centre par une large ouverture irrégulière semblable à un puits traversant le massif. Toutefois, une banquette d'environ deux yards de largeur bordait cette crevasse. On se serait cru sur la margelle d'un puits gigantesque.
— Est-ce que ce serait par hasard un cratère et serions-nous sur un volcan? songea le chef de l'expédition.
La nature devait se charger quelques instants plus tard de lui donner une réponse.
De ce point qui dominait la campagne qu'ils venaient de parcourir, on distinguait un immense panorama: Fairchild; empoignant ses jumelles, promena ses regards sur l'horizon. Après un long examen, l'instrument resta fixe entre ses mains.
— Vois donc à ton tour, Jessie, fit-il. Je ne crois pas me tromper en reconnaissant là-bas la colline que nous avons gravie avant d'arriver à cette ville du diable, où nous n'avons pu nous hasarder à pénétrer.
Grâce à sa vue perçante, amplifiée par les prismes et les lentilles optiques, la jeune fille reconnut en effet à ne s'y méprendre la colline boisée qu'elle avait descendue, et, portant son attention au delà de ce point dans la même direction, elle distingua un point brillant qui ne pouvait être autre que la coupole d'aluminium du wagon. Elle poussa un cri de joie.
— Père! j'aperçois la Fusée! s'écria-t-elle. Je suis certaine de ne pas me tromper.
— Tant mieux, ma foi! applaudit Allan. Je vous avouerai que je serai assez satisfait de me retrouver dans notre habitation sidérale, quoique j'aie pesté plus d'une fois contre ma longue claustration entre ses parois de métal.
— Dans ce cas, hâtons-nous de nous remettre en route, car il nous faudra plus d'une bonne heure de marche pour effectuer le parcours et la nuit sera bien près de revenir. Or, nous savons quels sont les agréments qu'elle apporte avec elle!
Ces derniers mots ne parvinrent pas aux oreilles des deux jeunes gens. Un grondement terrible avait couvert les paroles du chef de l'expédition planétaire. Le sol se souleva sous les pieds des explorateurs, leur faisant, perdre l'équilibre. Quelques secondes plus tard, ils se retrouvèrent froissés, un peu contusionnés et tout ahuris de cet incident inattendu à la base du cône, d'où maintenant montait un fracas tumultueux, augmenté encore par les échos des rochers qui se renvoyaient le son. On eût dit que l'eau de la chaudière, à laquelle Jessie avait fait allusion lors de la première alerte, allait arriver à l'ébullition. Et qu'allait-il se produire si un torrent de liquide bouillant allait subitement se déverser sur les flancs du mont, par l'ouverture du puits qui semblait descendre jusqu'au plus profond de l'écorce du sphéroïde? Il n'y avait pas un instant à perdre pour échapper aux conséquences de l'éruption d'un semblable geyser et Fairchild l'avait immédiatement compris.
— Fuyons!... ou nous allons être échaudés! s'écria-t-il en prenant la tête de la caravane et bondissant d'un rocher à l'autre avec la légèreté d'une balle élastique. Vite!...
Les deux jeunes gens n'avaient pas besoin d'être excités. Devinant également l'imminence du péril qu'ils couraient, ils eurent bientôt mis une distance de plus d'un mille entre eux et le volcan. Il était d'ailleurs grand temps; une colonne de matières, paraissant semi-liquides, montait aussi droite et rigide qu'une colonne de fonte dans l'atmosphère soudain assombrie. Comme un chapiteau aux formes irrégulières, un panache de vapeurs d'un blanc éblouissant semblable à celui qui s'échappe de la cheminée d'une locomotive en pleine marche, surmontait cette masse qui devait être à une haute température car, chassées par un vent qui s'était brusquement élevé, des gouttes de pluie chaude claquèrent sur les vêtements imperméables des explorateurs, qui ne s'attardèrent pas à admirer le phénomène.
— Plus vite!... plus vite!... criait l'ingénieur, encourageant Jessie très impressionnée par la grandeur du tableau qu'elle avait sous les yeux.
— Que craignez-vous donc? put lui demander Allan, qui bondissait à ses côtés. L'éruption ne saurait nous causer grand mal maintenant que nous en sommes éloignés. D'ailleurs, ce n'est que de la boue et de l'eau bouillante.
... il n'y avait pas un instant à perdre...
— Je redoute la tempête qui accompagne ordinairement ces explosions volcaniques, et surtout les manifestations électriques qui les suivent et c'est pourquoi je voudrais nous voir à l'abri dans notre forteresse métallique. En avant!...
Et les Américains allongèrent leurs sauts, tandis que l'atmosphère se faisait de plus en plus opaque et que le fracas du volcan redoublait. Cependant l'ingénieur eut encore l'audace de plaisanter malgré le péril que présentait la situation.
— Est-ce que la chaudière serait trop chauffée et près de sauter? Si je tenais le chauffeur qui a calé la soupape de sûreté, il passerait un mauvais moment!...
Il y avait plus d'une heure que les explorateurs bondissaient ainsi sans arrêt, franchissant mares et ruisseaux d'un saut allongé, et qui leur semblait chaque fois interminable, le ressort de l'attraction qui rappelle au sol semblant détendu. Enfin, après avoir gravi un dernier monticule dans le but de rectifier leur direction au cas où ils auraient dévié dans leur course rapide, ils reconnurent le paysage qui leur était déjà familier et au milieu duquel, à moins de deux milles, se dressait, comme une tourelle moyenâgeuse, ou un kiosque à journaux, suivant la comparaison irrévérencieuse d'Allan, le véhicule interplanétaire.
— Enfin!... murmura le jeune homme avec un soupir de satisfaction, que coupa net un rugissement de Daniel Fairchild qui venait d'appliquer la jumelle contre les verres de son masque.
— Damnation!... s'écriait-il. Le wagon est attaqué par les indigènes!... En avant!... Courons secourir Flyrock.
— Ils attaquent, pensa Allan. Voilà qui semble bien donner tort aux charitables suppositions de Miss Jessie, qui croit ces habitants d'Érôs inoffensifs!...
Les deux hommes reprirent leur course bondissante qui les faisaient se comparer à des kangourous poursuivis par des chasseurs. Tout en sautant, Fairchild renouvelait le chargeur de son browning et son compagnon assurait dans sa main son redoutable alpenstock ferré.
— Nous allons encore tuer!... gémit la jeune fille.
— C'est très regrettable, je le reconnais, mais comment agir autrement puisque ces êtres-là ne nous comprennent pas, et d'ailleurs je les assimile pour l'intelligence, à des phoques ou quelque chose d'analogue, mais, à des hommes: jamais de la vie! Or, je ne saurais éprouver de remords à me défendre contre des phoques!...
«Qui du père ou de la fille a raison?... songea le fils du milliardaire. Est-ce à des brutes ou à des êtres pensants que nous nous heurtons ici?...»
Ils n'eurent pas le temps, les uns ni les autres, de poursuivre plus longtemps une discussion philosophique où l'une raisonnait avec les sentiments de son coeur de femme et l'autre avec la froide raison du mathématicien. Les Érôsiens les avaient vus venir et une longue clameur parcourut leurs rangs. Ils étaient près d'un millier d'individus, la plupart debout, agitant leurs armes électriques, d'autres rampant sur leurs six membres latéraux. Leurs mouvements semblaient dénoter une volonté aggressive qui déconcerta un instant l'ingénieur. Mais il se remit vite en songeant au combat de la nuit précédente. De toute façon, il fallait réintégrer le projectile, car la provision d'air respirable touchait à sa fin.
— Il s'agit de taper dur et ferme s'ils s'opposent à notre passage, dit rapidement Fairchild à son jeune compagnon. N'oublions pas que nous avons une femme avec nous et que c'est elle qui doit être mise la première en sûreté. En avant!...
Les deux hommes foncèrent, tête baissée, sur la masse qui formait Un rempart devant la tourelle de métal. Grâce à leur force décuplée par les conditions naturelles, ils culbutèrent les premiers rangs et parvinrent, tant leur élan fut rapide, jusqu'au pied de la tour d'aluminium. L'astronome enfermé à l'intérieur avait, sans aucun doute, guetté par les hublots et vu arriver ses compagnons, car soudain un ressort claqua et la porte extérieure s'ouvrit brusquement toute grande.
Daniel Fairchild poussa sa fille vers l'échelle à crampons fixée à la paroi.
— Toi d'abord! dit-il avec autorité. Attends-nous dans l'écluse!
Les Érôsiens, revenus de leur surprise, se ruèrent avec des sifflements aigus dénotant une vive irritation, vers leurs assaillants, mais déjà Jessie était en sûreté. Son père la rejoignit aussitôt et Allan n'eut qu'à abattre sa redoutable trique ferrée, à droite et à gauche, pour retrouver la liberté de ses mouvements et atteindre à son tour l'écluse, dont la porte se ferma sur lui. Un instant plus tard, l'égalité de pression rétablie avec l'intérieur, les trois explorateurs, débarrassés de leur harnachement respiratoire, pénétraient dans le laboratoire et serraient les mains du professeur, qui leur témoigna toute sa satisfaction de les revoir intacts et avoua combien il avait trouvé le temps long. Il commençait à s'inquiéter sérieusement, surtout depuis l'arrivée des troupes d'Érôsiens qu'il avait pu longuement examiner par les hublots, afin de se faire une idée de leur mentalité. Mais le grand chef l'interrompit.
— Nous approfondirons ces questions quand nous serons revenus sur Terre! déclara-t-il. Pour l'instant, occupons-nous du départ. J'ai assez vu ce mondicule qui ne vaut pas la peine d'être colonisé par les États-Unis! En route, et débarrassons-nous de ces répugnants animaux, qui paraissent vouloir faire le siège de notre appareil!...
Fairchild passa le coup d'ceil du maître sur les instruments de mesure, les robinets distributeurs, les commandes et ayant tout trouvé en parfait état, il ferma le circuit électrique sur les inflammateurs en manoeuvrant les volants des valves.
Un crachement terrible, d'une acuité dont rien ne saurait donner l'idée retentit à l'extérieur et l'intensité s'en accrut jusqu'à devenir formidable. La tourelle de métal tremblait dans toute sa membrure, puis soudain elle parut s'arracher du sol et s'éleva vers le zénith, au milieu d'un formidable tourbillon de flammes. L'atmosphère de l'astéroïde, dont les couches inférieures contenaient une forte proportion de méthane, gaz combustible comme tous ceux provenant de la distillation de la houille, venait de s'embraser et cet incendie, involontairement allumé par les Terriens, allait certainement causer la disparition de tout ce qui avait vie à la surface de cette petite planète.
Les Terriens, qui se pressaient aux hublots pour assister à l'ascension du projectile, demeurèrent plusieurs minutes horrifiés et presque inconscients.
A quelle cause pouvait-on attribuer cette explosion soudaine et cet incendie formidable qui transformait l'atmosphère d'Érôs en un immense brasier?...
Daniel Fairchild n'avait pas fait beaucoup de chimie, ses études ayant eu surtout pour but les applications cinématiques et mécaniques; sa fille, au contraire, s'était particulièrement intéressée à cette science; elle avait fait de l'analyse et de la synthèse avant de s'adonner aux études médicales; aussi donna-t-elle une explication, au moins plausible, du phénomène.
— Mr Flyrock a constaté, dit-elle, la présence du méthane, appelé aussi formène ou gaz des marais, dans l'atmosphère de l'astéroïde, ce dernier gaz en petite quantité au niveau du sol, mais plus abondant à mesure que l'on s'élève. Il est très probable que les couches supérieures de cette atmosphère sont formées d'oxygène, gaz essentiel pour toute combustion. Ces différents gaz forment des mélanges en proportions variables, et certains sont combustibles. Il se peut donc que les gaz enflammés provenant de l'échappement de notre moteur, aient provoqué la combinaison de ces corps, donnant ainsi naissance à l'incendie que nous constatons...
— L'hypothèse est vraisemblable, admit l'astronome, mais il est heureux pour nous que notre ascension ait été assez rapide pour échapper aux conséquences de cet incendie, sans quoi nous risquions d'être brûlés vifs dans notre prison d'aluminium!... Voilà encore un péril auquel nous avons échappé et que nul n'aurait imaginé!... Ce sont tous ces imprévus qui rendaient, je l'avais annoncé d'avance, un voyage interplanétaire aléatoire.
— Vous n'avez pas moins poussé de toutes vos forces à sa réalisation, pourtant, observa Allan, et cela s'explique moins bien de votre part, à vous qui êtes un savant, Mr Flyrock, que de la mienne, qui suis un ignorant!
— On peut bien risquer quelque chose, quand on espère obtenir des résultats nouveaux et des données inédites. D'ailleurs, je suis un curieux et c'est surtout ce sentiment qui m'a entraîné dans cette entreprise...
— Croyez-vous, M. le Professeur, interrompit Jessie, que ce cataclysme se soit étendu sur toute la surface de la planète?... Regardez: on la croirait tout en feu!...
Pendant cette conversation, la poussée des gaz d'échappement sous le culot du wagon-projectile, avait chassé celui-ci dans l'espace avec une rapidité sans cesse croissante, résultant de la diminution progressive de la pesanteur à mesure qu'il s'éloignait. Déjà Érôs étendait son disque entier sous les pieds des voyageurs et son diamètre se resserrait de minute en minute. L'astronome estima que le transplanétaire planait déjà à plus de 60 milles de la surface de l'astéroïde, distance franchie en moins de dix minutes.
A l'énoncé de ces chiffres, l'ingénieur tira de sa poche son carnet et son stylo, puis jeta quelques formules algébriques sur le papier.
— Vous supposez, dit-il, que notre vitesse augmente de seconde en seconde?
— C'est évident; je pourrais presque affirmer que, dans les deux premières minutes qui ont suivi le démarrage, nous nous sommes élevés de plus de 10.000 pieds, traversant toute l'atmosphère d'Érôs pendant ce temps, ce qui nous a empêchés de ressentir trop profondément les effets calorifiques de la conflagration.
— Well? C'est une simple racine carrée à extraire en ce cas...
— Extrayez, dear friend, extrayez votre racine, et dites-nous le résultat de cette opération.
— Que vous exécuteriez encore plus rapidement que moi, puisque vous êtes docteur ès math transcendantes, si ma mémoire est fidèle?...
— C'est la vérité... Et alors?...
— Je trouve que notre vitesse initiale a été d'un peu moins de deux pieds (0 m. 50) dans la première seconde. Cette vitesse va augmentant uniformément au même taux, de seconde en seconde, si bien qu'en ce moment nous avons déjà une allure de 500 yards par seconde. Dans une heure, nous volerons à raison de 2.500 yards; après douze heures, nous irons douze fois plus vite, et ainsi de suite.
— Eh bien!...... Si vous m'en croyez, Fairchild, nous continuerons ainsi pendant une cinquantaine d'heures...
— Nous arriverons à des allures fantastiques!...
— 60 milles au plus par seconde (95 kilomètres), ce qui nous permettra de franchir près de 8 millions de kilomètres par jour et d'abréger de près de moitié la durée du voyage de retour. Y voyez-vous un inconvénient?...
— Moi?... Aucun. Si nous devons rencontrer un caillou sur le trajet, marcher à 2 ou à 60 milles par seconde, c'est tout un!
— Espérons que le cas ne se représentera pas, mais il faudra cette fois ne plus commettre la même erreur qu'à l'aller, lorsque nous sommes arrivés en vue de la planète Mars.
— Que voulez-vous dire?...
— Simplement qu'il conviendra d'enrayer notre élan en temps voulu, afin de ne pas dépasser le but et risquer de nous perdre aux cinq cents diables...
— Certes, on s'y prendra à temps. Vous n'aurez qu'à m'avertir le moment venu.
Et l'ingénieur retourna à ses machines, laissant Jessie et Allan converser amicalement tout en contemplant, à travers les hublots du salon, les dernières lueurs de l'effroyable incendie qu'ils avaient involontairement provoqué, et qui maintenant entourait l'astéroïde d'une gaine de flammes.
L'Américaine manifestait ses regrets d'avoir été la cause de ce cataclysme qui, pour les habitants d'Érôs, constituait, non le déluge, mais l'incendie universel.
— Ainsi, conclut-elle, le passage de Terriens sur une planète n'aura été marqué que par la destruction! Si la race que nous avons rencontrée sur Érôs était vraiment, ainsi que je l'ai supposé en la voyant agir, intelligente et correspondant à ce que nous sommes sur notre monde, nous n'aurons paru que pour rayer cette humanité des cadres de la vie!... Je me fais l'effet d'un Attila!...
Pendant que sa fille se livrait à ces attristantes pensées, le chef de l'expédition planétaire furetait dans la cale et dressait l'inventaire de ce que les soutes contenaient encore comme approvisionnements de toute espèce. Après une minutieuse inspection, il releva les chiffres suivants: oxygène liquide: 140 gallons (615 litres); eau: 70 (250 litres); gazoline: 3 bidons de 1 gallon 1/3 (15 litres au total); oxyde azotique dans le réservoir et en bidons: 86 gallons (387 litres); boissons diverses, bière, vin, etc.: 28 gallons (126 litres); produits alimentaires solides, conserves, biscuits: 640 livres.
— En estimant les rations de chaque voyageur à 5 livres par jour en moyenne, calcula Mr Fairchild, nous en avons pour cinq semaines au moins et notre respiration normale est assurée pour la même durée. Quant au moteur, je n'ai de quoi l'alimenter à pleine puissance que pendant quarante heures; espérons que ce sera suffisant! Il n'y a que l'eau dont il conviendra de se montrer, sinon avare, au moins très ménager. Nous ne sommes plus que quatre, c'est vrai, mais la part de chacun ne devra pas dépasser un gallon (4 litres 1/4) par période de vingt-quatre heures, et encore nous n'en aurons plus une goutte à ce tarif au bout de seize jours! Nous arriverons sales comme des compagnons de saint Antoine, si le voyage vient à se prolonger au delà de nos prévisions. Moralité: il convient d'être excessivement économes au cours de cette traversée du retour, et il me faudra sermonner Jessie, qui est la plus grande consommatrice d'eau de tout l'équipage!...
Pendant que Daniel Fairchild se livrait à ces investigations et à ces calculs, la vie avait repris son cours normal à bord; Allan Tyson, au grand étonnement de la jeune doctoresse, qui l'avait considéré jusqu'alors comme un aimable compagnon, mais uniquement occupé de voyages et d'exploits sportifs, Allan le yachtman enragé avait résolu de profiter de ses loisirs forcés pendant ce voyage de retour, pour s'initier aux grandeurs de l'astronomie qui, jusqu'alors, avait paru très médiocrement l'intéresser. Etait-ce dans le désir secret de montrer à la jeune fille qu'il était capable de l'égaler dans les luttes de l'intelligence?... Cependant, il lui donna en souriant une explication plausible de cette ardeur subite pour la science du ciel.
— Puisque je suis l'un des premiers explorateurs des mondes de l'espace, dit-il, c'est bien le moins que j'acquière quelques notions sommaires sur leur agencement, leurs mouvements et leur distribution dans l'univers. Je ne veux pas être comme ces voyageurs qui font le tour du monde ainsi que leurs malles, sans rien voir ni rien connaître des contrées parcourues. Je suis même honteux de mon ignorance sur le sujet, car je ne possède que quelques idées très vagues, très élémentaires, sur cet immense sujet, qui devrait cependant, je le conçois maintenant, être placé à la base de tout enseignement vraiment sérieux.
— En effet! accéda la jeune fille, et je suis pleinement de votre avis sur ce point: ce serait l'astronomie qui devrait, d'abord et avant tout autre sujet, être enseignée dans les écoles. Les histoires particulières des peuples ne devraient venir qu'ensuite. L'astronomie est le fondement de toutes les sciences: le reste, c'est du détail!...
— Hé bien! puisque vous approuvez, Miss Fairchild, cette idée de compléter ainsi mon instruction, voudriez-vous être mon professeur?
Jessie sourit à son tour.
— Je vous remercie de la bonne opinion que vous avez de mes talents, mais réellement je ne saurais accepter ce rôle au-dessus de mes modes tes capacités. Mais pour quoi chercher bien loin, alors que vous avez sous la main un astronome expert, cet excellent Mr Flyrock?...
— Réellement, vous croyez qu'il voudrait?...
— J'en suis certaine, car rien ne lui fait davantage plaisir que de solliciter ses leçons, tant il a de plaisir à parler de sa science de prédilection.
— Ma foi! vous me décidez. Je vais lui présenter ma requête.
Jessie, qui avait pu observer les petites manies du digne professeur, ne s'était pas trompée, et le savant accepta de la meilleure grâce du monde d'initier le jeune homme aux merveilles du monde sidéral. Après lui avoir succinctement exposé le système du monde et l'agencement de l'univers visible, il lui expliqua quelles étaient les dimensions des étoiles et leurs distances par rapport au Soleil.
— Les étoiles ont été classées, dit-il, selon leur intensité lumineuse apparente, en étoiles de première, deuxième grandeur, etc., étant admis que cette intensité lumineuse diffère environ de 2,42 de grandeur en grandeur. Les étoiles des six premières grandeurs sont visibles à l'oeil nu; le télescope permet de distinguer les astres jusqu'à la seizième grandeur.
— La quantité de lumière que nous recevons d'une étoile est, à l'exception de celles dont la parallaxe nous est connue, le seul moyen qui soit à notre disposition pour évaluer approximativement la distance nous séparant de ces mondes, en supposant toutefois qu'en moyenne toutes les étoiles ont une intensité lumineuse égale et qu'elles sont d'égale grandeur.
— Étant donnée la quantité de chaleur que nous envoie une étoile de première grandeur, et en supposant que cette étoile rayonne la même quantité d'énergie que notre Soleil, un calcul très simple permet de se rendre compte de l'éloignement de cet astre, éloignement qui est tel que la lumière, quoique se propageant en ligne droite à la vitesse constante de 300.000 kilomètres par seconde, met quatre ans à nous arriver de la plus voisine. Si l'on admet, d'autre part, que les étoiles de première grandeur sont, d'après l'évaluation de la plupart des astronomes, à une distance moyenne de nous de quinze années de lumière, soit environ 1 million de fois la distance de la Terre au Soleil, et étant donné que l'intensité lumineuse diminue selon le carré des distances, chaque grandeur stellaire est, par rapport à la précédente, V 2,5 = 1,6 fois plus éloignée. Les étoiles de 6e grandeur sont donc à une distance neuf fois et demie plus grande que celles de la première d'après ce calcul, et celles se trouvant à la limite actuellement de la visibilité télescopique, à au moins quinze mille années de lumière de nous.
— Une autre méthode, toute différente, donne le moyen de connaître la distance moyenne des étoiles. Elle est basée sur la supposition que tous les astres se trouvent à peu près à égale distance l'un de l'autre dans l'espace. Il résulte de cette hypothèse que le nombre, d'ailleurs inconnu, d'étoiles placées à la distance de celles de première grandeur doit, à une distance double, être augmenté dans la même proportion que le serait le volume d'une sphère dont le rayon se trouverait doublé, et de 1 porté à 2. Le contenu augmentant en proportion du cube de ce rayon, il y aura donc, à la distance 2,2, qui est celle des étoiles de seconde grandeur, dix fois et demie plus d'étoiles qu'à la distance 1. On peut ainsi conclure du nombre d'étoiles à leur distance et comparer cette dernière avec la quantité de lumière qui nous en vient. Les deux méthodes donnent, cela est à remarquer, des résultats concordants.
— On a essayé de mesurer géométriquement la distance des étoiles à la Terre en déterminant leur parallaxe, mais on n'a obtenu de chiffres à peu près certains que pour une trentaine d'entre elles tout au pas. Ce n'est pas, comme pour la Lune, le diamètre de la Terre qui peut servir de base d'un triangle, et la difficulté ne saurait être tournée comme pour la mesure de la distance du Soleil, par exemple, avec l'auxiliaire d'une autre planète. Il a fallu prendre pour base le diamètre de l'orbite terrestre, le sommet du triangle étant occupé par l'étoile dont on veut déterminer l'éloignement.
— Si, à six mois de distance, l'étoile à mesurer occupe la même place et que les deux mesures d'angles ne permettent pas d'obtenir une valeur appréciable, c'est que cette étoile se trouve à une distance infinie par rapport à nous, puisqu'une base de 298 millions de kilomètres est encore insuffisante pour cette mesure. Mais, par contre, si l'astre subit un déplacement apparent en perspective, si faible soit-il et résultant du déplacement annuel de la Terre autour du Soleil, c'est que la distance est mesurable. L'angle sous lequel un observateur placé sur l'étoile verrait de face le diamètre de l'orbite de notre planète, est d'autant plus petit que la distance de l'étoile est plus considérable. La mesure de cet angle permet, par conséquent, de déterminer l'éloignement de l'astre par un calcul basé sur les rapports connus reliant les dimensions réelles d'un objet à leur dimension apparente. Vous voyez comme c'est simple!...
— Alors c'est cette mesure de deux angles, à six mois d'intervalle, qu'on appelle parallaxe?...
— Oui, vous avez parfaitement compris.
— Je vois avec plaisir que je suis un élève supportable et non un cancre, comme on m'en accusait à Harvard où j'ai fait mes études. Et est-on parvenu à calculer la parallaxe de beaucoup d'étoiles?...
— D'une trentaine tout au plus, et encore n'est-on pas absolument certain des plus lointaines. Les étoiles les plus voisines du système solaire sont α du Centaure, la 61e du Cygne, Sirius, α Dragon, Aldébaran, Altaïr, Véga, Capella, Arcturus, qui sont respectivement à 8, 15, 39, 62, 34, 128, 160, 204, 276, 324 trillions de lieues de notre Soleil, si bien que la lumière, dont vous connaissez la vitesse de propagation: 300.000 kilomètres par seconde met, de trois ans et demi (ce qu'on appelle maintenant un parsec) pour la première à soixante-quinze ans pour la dernière, à nous parvenir.
— C'est inimaginable, en vérité!
— Oui! cela vous donne déjà une idée de l'immensité de l'Univers visible.
— Alors, ces étoiles dont on a pu mesurer la distance sont les plus grosses et les plus brillantes?...
— Détrompez-vous! rétorqua vivement le professeur. Beaucoup d'étoiles de première grandeur: Bételgeuse, Rigel, Achernar, Canopus entre autres, n'offrent aucune parallaxe sensible et on en peut conclure que ce sont des soleils gigantesques, des milliers de fois plus volumineux que celui qui nous éclaire, mais qui sont situés à des profondeurs incommensurables de l'espace, à des milliers d'années de lumière. L'hypothèse de l'égale répartition dans le vide des cent millions d'astres connus et observés n'a donc aucune base sérieuse, et il est plus probable que les étoiles sont disséminées très irrégulièrement dans l'immensité et que leurs dimensions sont très variées.
— Et dites-moi, mon cher professeur, vous parlez, bien entendu, des étoiles fixes?
L'astronome eut un vif mouvement de réprobation.
— Mais il n'y a pas d'étoiles fixes, mon cher ami. C'est là une erreur qui nous vient des anciens et que les travaux des savants modernes ont corrigée!...
— Comment cela?... Je croyais...
— Non! non! On a été longtemps abusé par une simple apparence, et les étoiles ne sont aucunement attachées à la voûte céleste ainsi qu'on le supposait.
— Ah!...
— En réalité, il n'y a pas, sachez-le, d'étoiles fixes, et la vérité est tout autre. Chacun de ces soleils lointains est emporté par des mouvements immenses que notre imagination a peine à concevoir. Malgré les trillions de lieues qui nous séparent d'eux et les réduisent, pour notre vue, à l'état de simples points lumineux, quoique beaucoup de ces astres soient incomparablement plus vastes, plus formidables que notre Soleil, cependant 1.279.000 fois plus volumineux que notre petite Terre, le télescope et le calcul ont permis de reconnaître qu'ils étaient tous en marche et se précipitaient dans toutes les directions du vide éternel. Cependant ces mouvements ne sont perceptibles d'ici que par un examen minutieux et attentif de ces points brillants, qui ne paraissent se déplacer que d'une fraction infinitésimale pendant une année. Les mouvements propres des étoiles sont à la fois microscopiques et télescopiques. Microscopiques, car le déplacement apparent est, en raison de l'abîme qui nous en sépare, absolument insignifiant; têlescopiques, parce que le déplacement réel est considérable et rapide.
— Arcturus, par exemple, qui gravite à 324 trillions de kilomètres de notre système, s'approche de nous (son mouvement combiné avec le nôtre), à raison de 100 kilomètres par seconde, et cependant il ne faut pas moins de huit siècles pour que ce mouvement se traduise sur la sphère céleste par un déplacement égal en étendue au diamètre apparent de la Lune. L'étoile dont le mouvement propre est le plus rapide de toutes celles qui brillent au firmament est un petit astre de 7e grandeur, télescopique par conséquent, qui se trouve dans la constellation de la Grande-Ourse, par 11 heures 45 minutes d'ascension droite et 50°21' de distance polaire et porte sur les catalogues d'étoiles le n° 1830 Groombridge. Elle se déplace annuellement de sept secondes, ce qui correspond à une durée de deux siècles seulement au lieu de huit, comme plus haut pour accomplir le même déplacement apparent qu'Arcturus. Et comme cette étoile est située non plus à 324 mais à plus de 800 trillions de kilomètres, il en résulte que sa vitesse réelle atteint 300 kilomètres par seconde!
— On peut encore citer, parmi les étoiles de première grandeur animées d'un mouvement très rapide, Procyon et Sirius, qui se déplacent de 1"26 et de 1"32 annuellement, ce qui représente, pour le premier, 43 kilomètres par seconde, et 35 pour le second. Ces mouvements s'effectuent presque dans le sens de notre rayon visuel et ces astres vont, l'un en s'éloignant, l'autre en s'approchant de nous.
— Notre Soleil lui-même, si longtemps considéré comme immobile dans l'espace, se meut ainsi que le prouvent les comparaisons des mouvements stellaires, déterminés au spectroscope par M. Campbell, à raison de 19 kilomètres 890 mètres vers un point du ciel situé dans la constellation d'Hercule. Aucune étoile n'est immobile: toutes sont projetées avec des vitesses fantastiques et dans toutes les directions de l'infini; notre Soleil, qui n'est qu'une étoile, n'échappe donc pas à cette loi générale.
— Un des résultats de ces mouvements est de modifier les figures des constellations; celles-ci, ne constituant pas des groupements physiques, ni des associations réelles, ne sont que des combinaisons optiques résultant d'effets de perspective. Si l'on suppose des intervalles de temps assez éloignés, cinquante ou cent mille ans par exemple (ce qui n'est même pas un millième de seconde à l'horloge de l'éternité), et que l'on calcule la place qui sera alors occupée par les éléments constitutifs des constellations, on s'aperçoit qu'en raison des déplacements de ces éléments, l'aspect du ciel est entièrement changé et toutes les figures tracées sur la sphère céleste sont complètement disloquées.
— Si, comme il semble probable, l'éclat des astres diminue en raison du carré de la distance et peut-être plus rapidement encore, car il se peut que l'éther, qui remplit les vides interplanétaires, finisse par absorber à la longue les radiations qui le traversent, il n'en paraît pas moins certain, les mesures photométriques d'une part, les révélations de l'analyse spectrale de l'autre tendant à le prouver, que les plus grandes différences d'éclat intrinsèque, de dimensions et de masses existent entre les étoiles. Ainsi, le brillant Sirius est plus de vingt fois plus gros que notre Soleil. Antarès, Aldébaran, Rigel et même de nombreuses étoiles de la deuxième à la seizième grandeur sont considérablement plus volumineuses que l'astre qui nous donne la lumière du jour.
— Ce qui différencie encore davantage les astres les uns des autres, c'est leur composition chimique et physique, qui a pu être élucidée grâce à l'analyse spectrale de leur lumière. C'est sur Aldébaran que les recherches en cet ordre d'idées se sont portées en premier lieu, et l'étude attentive du spectre de cette étoile a montré la présence des vapeurs du fer, du bismuth, du calcium, du tellure, du sodium, du magnésium, du mercure, de l'antimoine et de l'hydrogène. Dans le spectre de Bételgeuse, on a reconnu les raies caractéristiques du sodium, du magnésium, du calcium, du fer et du bismuth, mais on n'a pas trouvé trace de celles de l'hydrogène. L,es spectres de Véga et de Sirius sont très intenses et révèlent la présence des métaux qui viennent d'être nommés et surtout de l'hydrogène, dont les raies sont d'une intensité anormale, même comparativement à ce qu'elles sont dans le spectre solaire.
— Il résulte des recherches entreprises depuis un demi-siècle sur ce sujet que l'on peut diviser les étoiles, d'après leur spectre, en trois catégories distinctes pouvant offrir des types intermédiaires participant à la fois de l'une et de l'autre.
— Les étoiles peuvent donc être classées, selon leur rayonnement, en trois séries: 1° les étoiles blanches azurées comme Sirius, Véga, Rigel, dont le spectre est celui de l'hydrogène porté à une très haute température; 2° les étoiles jaunes, qui présentent une identité chimique presque absolue avec notre soleil. Ce type, qui contient environ le tiers des étoiles du ciel, a pour spécimens Capella, Arcturus et la plupart des astres de 2e grandeur; 3° enfin, la 3e catégorie comprend les étoiles rougeâtres, rouges et rouge foncé, comme Bételgeuse, Antarès, Algol, Pégase, etc. Ce type d'étoiles, le moins répandu, est caractérisé par l'absence de l'hydrogène; son spectre est formé de larges zones brillantes, au nombre de 6 à 7, séparées par des espaces nébuleux semi-obscurs, ce qui lui donne un aspect bizarre pouvant être comparé à une série de colonnes cannelées éclairées de côté. Ce sont donc là trois états nettement différents, et qui correspondent à des périodes distinctes de la vie des astres.
— L'insuffisance des procédés employés jusqu'ici dans les observatoires pour la photométrie optique des étoiles provient d'abord du fait que ces procédés ne permettent que la mesure de la lumière globale de chaque astre étudié, et qu'ils sont entachés d'erreur à la base en raison des différences physiologiques entre chaque observateur. L'élaboration d'une méthode plus perfectionnée s'imposait donc en astrophotométrie, et un physicien, déjà connu par divers travaux intéressants, M. Nordmann, est parvenu à résoudre le problème ainsi posé, par l'invention d'un appareil qu'il a dénommé photomètre stellaire hétérochrome qui supprime les défauts reprochés aux spectrophotomètres en usage, et avec lesquels la comparaison du spectre émanant d'une étoile avec le spectre d'une source locale était des plus difficiles.
— La méthode consiste à juxtaposer à l'image focale de l'astre étudié, celle d'un astre artificiel dont on peut faire varier l'éclat de manière à l'égaler à l'autre, et à interposer sur le trajet des faisceaux lumineux communs une série d'écrans colorés particuliers, rapidement interchangeables et qui ne laissent passer que telle ou telle région parfaitement définie des deux spectres. Grâce aux dérivés colorés de l'aniline aujourd'hui connus, il est facile de composer des liquides ne laissant passer exclusivement que des radiations comprises entre telle et telle longueurs d'onde aussi rapprochées que l'on veut, puisque chaque couleur est déterminée par des radiations de longueurs d'onde différentes; moins la différence entre ces longueurs est grande et plus les couleurs sont voisines l'une de l'autre.
— Dans l'appareil Nordmann, la source lumineuse employée, «l'étoile artificielle» est une lampe électrique à filament métallique de tungstène, de 4 watts seulement, soit moins de 4 bougies, dont la tension de fonctionnement peut être maintenue constante à 1 centième de volt près, sans avoir à toucher à tout moment à la manette du rhéostat de réglage. Une lampe à filament de carbone fournirait de moins bons résultats, car les variations d'éclat de l'étoile artificielle seraient beaucoup trop grandes avec la moindre irrégularité de courant. Ce dispositif permet d'appuyer sur des bases plus certaines que jusqu'ici la mesure du rayonnement global des étoiles, et d'aborder en même temps l'étude d'autres questions dont l'importance n'est pas moins considérable et particulièrement la mesure de la température des étoiles.
— La base de cette mesure est la suivante: quand les spectres de deux sources lumineuses présentent la même intensité dans leur partie médiane, mais manifestent de grandes différences d'éclat à leurs extrémités, c'est que la source dont l'éclat est prépondérant dans le bleu possède une température plus élevée. En employant, par suite, pour la comparaison, des sources dont la température est connue, on obtient un procédé simple de mesure optique des températures des étoiles.
— La photographie hétérochrome des astres peut fournir des indications numériques sur leurs températures effectives, et elle permet, conjointement à leur analyse spectrale, de se faire une idée des différents stades de leur développement. Quant aux résultats obtenus, en voici quelques-uns, et les chiffres sont formidables. Le cratère de l'arc électrique a, on le sait par les expériences de M. Violle, une température oscillant aux alentours de 3.600 degrés, alors que notre soleil a tout près de 6.000 degrés, ce qui le classe parmi les moins chauds, bien que certaines étoiles comme ρ de Persée ne donne que 3.000° et β de Céphée de 4.500 à 5.000 degrés. Par contre, la Polaire atteint 9.800 degrés; α de Persée 56.000, et enfin λ de la constellation du Taureau, plus de 60.000 degrés. Ces effroyables températures expliquent comment il se fait qu'à l'analyse spectrale, on ne trouve dans ces étoiles que des corps simples, tels que l'hydrogène ou des mélanges d'azote et de carbone, avec leur composé indécomposable par la chaleur, le cyanogène.
— La méthode Nordmann permet de pénétrer plus à fond dans l'étude de l'absorption atmosphérique de la dispersion lumineuse dans l'espace interstellaire et des questions qui se rattachent à ces sujets encore à peine effleurés, mais qu'une science plus avertie finira par élucider.
Le professeur s'arrêta, hors d'haleine, et Allan Tyson lui secoua cordialement la main.
Au même instant, des applaudissements ironiques retentirent. L'ingénieur, à demi sorti de la trappe donnant accès au laboratoire, avait écouté sans mot dire les dernières périodes du savant discours de son collaborateur et le regardait en riant.
— Bravo!... fit-il. Vous êtes ferré sur ces questions, Flyrock, prononça-t-il. Mais ce que vous devez avoir soif après une pareille conférence!
— Qu'avez-vous donc ce matin, mon cher commandant, vous paraissez préoccupé et n'avez pas votre air ironique habituel...
— Pas possible!... Ça se voit?...
— Je vous observais pendant que nous déjeunions. Vous n'avez répondu que par quelques rares monosyllabes à votre fille et au jeune Tyson et avez commis, vous qui n'êtes pas coutumier de pareilles fautes, plusieurs distractions.
— Et en savant perspicace, vous déduisez de ces remarques que quelque chose ne va pas?
— Parfaitement, commandant.
— Ne me donnez pas ce titre qui m'horripile et répondez-moi! Où sont les enfants?...
— Allan, qui prend décidément goût à l'astronomie pratique, est dans l'observatoire. Quant à Miss Jessie, je la crois dans sa cabine...
— Parfait. Dans ce cas, ils ne pourront pas entendre ce que j'ai à vous dire.
— C'est donc sérieux?...
— Vous en jugerez. D'abord, dites-moi exactement où nous sommes. Quelle distance avons-nous parcourue depuis que nous avons quitté Érôs?...
— Rien de plus facile, car j'ai fait un relèvement au micromètre il y a une heure.
— Eh bien?...
— Lorsque nous étions sur Érôs, le diamètre solaire était de 16 minutes 32, secondes d'arc, bien entendu, et non de temps. Tout à l'heure, ce diamètre, accru comme il fallait s'y attendre puisque nous nous dirigeons vers le Soleil, était de 17 minutes 6 secondes, ce qui correspond à un parcours total en 12 heures ou 43.200 secondes, de 216.879 kilomètres en mesures métriques.
L'ingénieur jeta quelques chiffres sur son carnet, fit mentalement une division, puis releva la tête vers son interlocuteur.
— Nous aurions donc, d'après votre relevé, avancé à une vitesse moyenne de 5.200 yards par seconde, depuis notre départ d'Érôs...
— Pardon!... Notre ascension a été progressive, et, dans les premières secondes, la vitesse n'a pas dépassé un quart de yard, en augmentant peu à peu, si bien qu'au bout de la première minute on avançait déjà à raison de cinq yards par seconde, et de 200 à la fin de la première heure. Tout est donc all right, dear comman..., non, cher ami.
— Eh bien, j'ai à vous énoncer un fait qui va vous surprendre...
— Quoi donc? Parlez!
— Pour une raison qui m'échappe, car il faudrait entièrement démonter la mécanique pour découvrir l'emplacement défectueux, il ne m'est pas possible d'accroître la vitesse que nous avons atteinte et qui ne dépasse pas, j'en suis sûr, en tenant compte de votre progression géométrique, 8.000 yards par seconde. Or, vous voyez les conséquences!...
L'astronome se gratta le crâne avec l'air d'un homme fort ennuyé.
— Que m'apprenez-vous là, Fairchild? se récria-t-il. Savez-vous que la situation serait fort grave si vous ne parveniez pas à faire travailler votre moteur comme pendant notre voyage d'aller?...
— C'est justement parce que je m'en doute, que je suis venu vous faire part de mes appréhensions.
— Appréhensions fort justifiées, jugez-en plutôt vous-même. Depuis que nous avons quitté notre planète natale, elle n'a pas cessé de courir sur son orbite, intérieure et concentrique à celle de Mars. L'écart s'est sensiblement accru entre ces mondes, d'autant plus que notre élan exagéré du départ nous avait portés bien au delà de l'orbite de Mars.
— Enfin, à quoi voulez-vous en arriver, avec toutes vos circonlocutions?... Au fait!
— J'arrive à cette conclusion bien simple: c'est que, si le projectile qui nous porte ne peut dépasser l'allure que vous affirmez, il lui faudra plus de trois mois pour franchir les 62 millions de kilomètres que nous avons à parcourir.
— Et comme nous ne possédons que pour six semaines environ de provisions de bouche et d'air respirable, il est facile de deviner les conséquences de ce ralentissement. Je vous remercie, Flyrock, et vais aviser à améliorer la situation. En attendant, pas un mot, n'est-ce pas, à Allan et surtout à Jessie. Inutile de les alarmer. Il sera toujours temps de les mettre au courant, et je me félicite d'avoir pu m'entretenir avec vous hors de leur présence, car je connais leur curiosité et la sensibilité de ma fille...
— Qu'allez-vous faire, dear comman..., non, mon cher ami?... Que diable peut bien avoir votre moteur, qui fonctionnait si bien dans la première partie de notre voyage? Je m'étonne qu'il ait des secrets pour son inventeur!...
— Je crains que l'une des pièces, assez délicates d'ailleurs, du distributeur d'acide, n'ait été rongée par l'hypoazotide, ou ce serait alors ce misérable Sudler qui aurait saboté quelque organe du comburateur... Il eût fallu se livrer à un travail complet de révision, comme pour un moteur d'avion, avant de quitter Érôs, et cela n'a pas été possible, car vous savez avec quelle précipitation nous avons dû fuir...
A ce moment, la trappe qui donnait accès aux étages supérieurs du projectile tourna sur son pivot, et Jessie parut presque immédiatement, suivie d'Allan qui abandonnait l'observatoire pour venir prendre son service de quart, lequel consistait en une simple surveillance.
— Ah! ah!... vous voilà, monsieur l'apprenti astronome?... goguenarda l'ingénieur, désireux de créer une diversion et de chasser le nuage d'inquiétude qui chargeait le front de son collaborateur après l'alarmante communication qu'il venait de lui faire. Et vous y mordez, à l'astronomie théorique?...
— M. le professeur Flyrock a le talent de la rendre si intéressante! répondit le jeune homme en souriant. Et puis, il faut bien occuper les loisirs forcés de la traversée.
— Rien de mieux, en effet, que de meubler son esprit de connaissances nouvelles. Pour ma part, je ne possède que les données élémentaires apprises à l'école sur l'agencement du système planétaire avec le Soleil au centre, et les huit ou neuf planètes gravitant autour de lui à des distances variables.
— Quatre grosses: Jupiter, Saturne, Uranus et Neptune, quatre moyennes: la Terre, Vénus, Mars et Mercure, et 630 astéroïdes catalogués à l'heure actuelle et circulant dans la région où vogue Érôs, récita la jeune fille en souriant.
— Oh! toi, je sais que tu es calée sur le sujet! riposta l'ingénieur. Mais où tu le serais peut-être moins, c'est sur la question des étoiles, car cela m'a paru autrement ardu dans le temps, à tel point que j'ai envoyé promener tout le bazar astronomique. Je ne me doutais guère alors que cette étude aurait pu me servir quelque jour!
— Il n'est jamais trop tard pour apprendre! prononça doctoralement le professeur Flyrock. Et puis, c'est si passionnant, l'étude du ciel! Je ne connais rien d'aussi captivant que l'examen des étoiles doubles, dont certaines ont des couleurs véritablement indescriptibles; par exemple, pulcherrima, — la plus belle! — dans la constellation du Bouvier.
L'astronome, lancé sur son sujet favori, était intarissable. L'ingénieur eut l'imprudence de s'exclamer:
— Comment, il existe des étoiles qui sont doubles?...
Flyrock donna issue à son éloquence qu'il était impossible d'endiguer.
— Non seulement doubles, mais parfois triples! Les étoiles que l'on aperçoit à l'oeil nu ne sont pas toujours composées d'un unique globe incandescent comme notre Soleil. D'observation télescopique a montré, qu'en moyenne, sur cinq étoiles il y en a une double.
— Tout d'abord il convient, ne l'oubliez pas, mon cher Fairchild, qu'il est nécessaire d'établir une distinction, selon qu'il s'agit de couples optiques ou physiques. Dans le premier cas, c'est une simple apparence due à la perspective, tandis que dans l'autre l'association est réelle et une étoile tourne autour de l'autre comme ferait une planète, ou toutes les deux tournent autour d'un centre de gravité commun. Actuellement on a déterminé les orbites d'une cinquantaine de systèmes stellaires de ce genre. Je vous citerai au hasard les couples de η de la Couronne Boréale, formée de deux soleils de couleur jaune d'or, dont le cycle est de 41 ans, le couple 70 Ophiucus, dont la période est de 88 ans.»
L'ingénieur comprit qu'il allait être noyé dans ces flots d'éloquence et essaya de faire dévier le sujet.
— Mon moteur... commença-t-il...
Mais autant essayer d'arrêter net une locomotive courant à toute vapeur sur des rails humides en rampe descendante. L'orateur était lancé et il continua imperturbablement, en s'adressant cette fois à Allan, qui l'écoutait d'une oreille distraite:
— ... Je vous citerai encore les systèmes orbitaux du Lion et de la Lyre dont le cycle dépasse 100.000 ans; de Persée, qui se déplace à raison de plus de 100 kilomètres par seconde; le système ternaire de ε Cancer dont deux soleils tournent autour l'un de l'autre en cinquante-huit ans et le troisième autour de tous les deux en six siècles.
— Parmi les plus beaux couples d'étoiles doubles, je pourrai encore vous nommer Mizar, Castor, 44 ρ Bouvier, γ Bélier, φ Verseau, γ Lion, β Scorpion, ο Serpent, etc. On peut remarquer un grand nombre d'étoiles doubles, dont les composantes possèdent la même couleur et sont toutes deux blanches, ou jaune d'or. Mais on a relevé également 138 couples chez lesquels les deux soleils ont des couleurs différentes, et parmi ceux-ci 85, où le contraste est absolument frappant, le soleil principal étant jaune ou orangé et l'autre vert ou bleu. Le spectre des composantes diffère alors sensiblement, ce qui semble contraire aux lois de la cosmogonie. Il existe aussi des couples chez lesquels cet ordre est renversé et conforme aux théories, l'étoile principale étant blanche ou azurée et le compagnon rouge, lilas ou mauve.
— On a remarqué, dans les systèmes d'étoiles doubles, une grande variété de grandeurs et de distances entre les composantes. Ainsi, certains couples sont composés d'astres d'importance sensiblement égale, tandis que dans d'autres le compagnon est très petit et donne l'idée d'une simple planète encore incandescente, comme cela a dû être le cas pour notre système planétaire, alors que le Soleil était encore blanc azuré et Jupiter un globe rubescent.
— Les planètes qui peuvent dépendre d'un couple de ce genre peuvent tourner autour de ces deux astres à la fois, en ayant pour foyer de leurs mouvements le centre de gravité du système, ou bien chaque composante peut avoir son propre système planétaire, ce qui, encore, a été représenté chez nous par la disposition des satellites de Jupiter, lorsqu'il formait avec notre Soleil une étoile double. Celui-ci avait ses planètes et Jupiter les siennes. On peut supposer les étranges phénomènes auquel pouvait donner lieu l'éclairage de ces mondes par deux Soleils de couleurs différentes!...
— Nous arrivons maintenant à l'examen des étoiles variables et temporaires, qui peuvent être rangées, ainsi que l'a proposé notre compatriote le professeur Pickering, en cinq classes, à savoir: 1° les étoiles dont la lumière ne reste constante que pendant quelques heures pour devenir ensuite stationnaire; 2° étoiles dont l'intensité lumineuse subit un changement régulier et périodique; 3° étoiles dont la lumière varie d'une façon insignifiante et sans période; 4° étoiles qui varient irrégulièrement après une longue période d'intensité lumineuse constante; enfin, 5° étoiles «nouvelles» qui n'ont été vues qu'une fois.
— On peut considérer cette classification comme un peu arbitraire, car tous les changements qui ont été constatés dans l'intensité lumineuse des étoiles variables semblent pouvoir, en réalité, être ramenés à deux causes principales qui sont l'interposition temporaire de corps obscurs entre l'étoile et nous, ou une modification dans l'état physico-chimique de la photosphère de ces lointains soleils.
— Les étoiles, dont la variabilité est très régulière et périodique, peuvent être rangées dans la première catégorie; les autres, irrégulières et à éclats intermittents, affectées souvent d'oscillations considérables, appartiennent plutôt à la deuxième, et l'on peut attribuer alors ces variations aux derniers sursauts d'énergie d'un soleil près de s'éteindre, et dont l'ardeur comburante se ravive par instants pour se calmer peu après. Les deux étoiles qui caractérisent le mieux ces deux catégories sont Algol et Mira, la première située dans la constellation de Persée, l'autre dans celle de la Baleine.
— La lumière d'Algol varie de là 2,2 à la 3,7 grandeur pour revenir à sa première valeur dans une période de 2 jours 20 heures 48 minutes. Comme l'examen spectroscopique prouve qu'il ne se produit aucun changement dans l'état physique de la photosphère, on en a conclu que la variation de lumière remarquée devait être due à une éclipse due au passage d'une énorme planète tournant autour d'Algol dans la période mesurée. L'Observatoire de Dick a donné les mesures suivantes de ce curieux système binaire: Diamètre d'Algol, 1.700.000 kilomètres; diamètre du compagnon, 1.300.000 kilomètres; distance des centres, 5.180.000 kilomètres; distance de surface à surface, 3.680.000 kilomètres; rapidité d'Algol, 42 kilomètres par seconde; rapidité du compagnon, 89 kilomètres par seconde; mouvement propre du système, 4 kilomètres sec.
— L'étoile Mira, connue comme variable depuis 1596, a un spectre de la troisième catégorie, ses variations d'éclat sont dues à des taches couvrant son disque et analogues, quoique beaucoup plus nombreuses, à celles que l'on remarque à la surface du Soleil. La période de variation, de la deuxième grandeur à la septième, puis de retour à l'état primitif, est de deux cent trente-trois jours. On connaît 130 étoiles qui, comme Mira et pour une cause sans doute identique, varient d'éclat en des périodes allant de deux mois à plusieurs années, et de la deuxième ou la troisième grandeur, vont en s'affaiblissant jusqu'à devenir invisibles, pour remonter ensuite lentement à leur intensité première. Ces changements sont attribués à des extinctions partielles, suivies de reviviscences d'un soleil chargé de taches et près de s'éteindre.
— De toutes les étoiles qui ont apparu subitement dans le ciel, pour disparaître plus ou moins longtemps après, aucune n'a laissé plus de souvenirs que la Pèlerine, qui surgit le 11 novembre 1572 dans la constellation de Cassiopée, y brilla quelques jours d'un éclat incomparablement supérieur à celui de Vénus dans sa période d'éclat maximum, puis décrut peu à peu et devint invisible, après avoir brillé pendant dix-sept mois. Cette étoile, qui n'avait jamais été aperçue jusque-là, ne fut plus distinguée depuis, même dans les plus puissants télescopes. Il est possible que l'on ait assisté de la Terre à une explosion formidable des gaz constituant ce globe stellaire, ou au déchirement subit, sous la poussée d'une éruption, de la croûte recouvrant la fournaise intérieure, dernière manifestation d'activité d'un soleil agonisant, et près de se transformer en une sphère solide et obscure, un «soleil noir» comme l'Univers en contient des milliers.
— En deux mille ans, on n'a pas enregistré moins de 29 étoiles temporaires qui, après avoir brillé plus ou moins longtemps, ont complètement disparu. Parmi ces apparitions, je rappellerai celle de l'an 173, dont l'astronome chinois Ma-Tuan-Lin dit qu'elle disparut au bout de huit mois, après avoir montré les cinq couleurs, puis celle qui se ralluma et s'éteignit plusieurs fois en 1670 dans la constellation du Renard, les nouvelles de 1866 dans la Couronne boréale, 1885 dans la nébuleuse d'Andromède, et enfin celles ayant paru un moment en 1892, 1898 et 1901. Cette dernière, surgie dans la constellation de Persée, et qui n'était au début que de 11e grandeur, atteignit en moins de deux jours l'intensité de Véga, puis elle retomba en un mois à sa grandeur primitive. Le spectre de cette apparition subite atteste qu'il y a eu, dans cet endroit de l'espace, rencontre de deux corps énormes, choc de deux soleils éteints, et d'après M. Bergstrand, professeur à l'Université d'Upsala en Suède, ce phénomène s'est produit à une distance d'au moins un quatrillion, 600 trillions de kilomètres de notre système solaire (parallaxe 0.026), c'est-à-dire à une telle distance que la lumière met au moins cent soixante-dix années à la franchir... Autrement dit, un changement que nous remarquerions aujourd'hui dans ce système se serait passé avant l'époque de la guerre de l'Indépendance nationale!...»
Le discoureur s'arrêta et promena un regard autour de lui.
Depuis longtemps, l'ingénieur s'était éclipsé par la trappe du plancher, pour regagner le laboratoire. Bercée par le bruit monotone de la parole, Jessie s'était à demi assoupie dans son fauteuil. Seul, Allan Tyson avait tenu bon et paru écouter jusqu'au bout la conférence. Afin de dissiper la gêne qui allait être le résultat de l'indifférence des autres auditeurs, le jeune homme s'empressa de demander en paraissant manifester un vif intérêt:
— Vous êtes admirablement documenté sur les systèmes stellaires, mon cher professeur, mais vous ne nous avez pas dit un mot de ces espèces de nuages cosmiques auxquels on a donné, si j'ai bonne mémoire, le nom de nébuleuses.
Le visage assombri du savant s'éclaira et il reprit alors de plus belle:
— Les nébuleuses!... Ah! oui, vous avez raison, quel sujet capable de nous ouvrir des horizons! Voyez-vous, si notre oeil valait l'objectif d'une lunette astronomique tels qu'en sont munis les Observatoires de Nice, Treptow, le Mont-Dick, Washington et Yorkes, nous verrions cinq mille fois plus d'étoiles qu'à la vue simple, soit 30.000.000 pour chaque hémisphère et en ne comptant encore que jusqu'à la 16e grandeur. En réalité, l'univers visible se compose de plus de cent millions de soleils formant une immense agglomération de forme lenticulaire, dont le diamètre paraît être huit ou dix fois plus grand que l'épaisseur. Cette agglomération n'est pas homogène, mais variée en condensation et composée d'associations diverses séparées par des intervalles irréguliers. La variété de cette distribution est infinie.
— On a reconnu, à ce jour, 1.034 amas d'étoiles et 4.042 nébuleuses irréductibles. Les premiers se composent d'étoiles associées; les secondes peuvent être divisées en deux catégories, les nébuleuses composées d'étoiles très rapprochées et que les progrès de l'optique pourront permettre de dédoubler, chose actuellement impossible avec les instruments dont on dispose; enfin les nébuleuses proprement dites, dont l'analyse spectrale démontre la constitution gazeuse. Il est à remarquer que les amas d'étoiles présentent la même distribution générale que les étoiles télescopiques et que c'est dans le plan de la Voie Lactée qu'ils sont le plus nombreux, alors que c'est le contraire qui a lieu pour les nébuleuses. C'est ce que Herschel avait déjà remarqué; lorsqu'il voyait les étoiles se raréfier dans le champ du télescope, il avait l'habitude de dire à son secrétaire: «Préparez-vous à écrire, les nébuleuses vont arriver.» D'après Wolf, le nombre des nébuleuses, aux pôles de la Voie Lactée, est bien plus grand qu'on ne l'avait supposé jusqu'ici. Ainsi, il a compté, sur un espace de quelques degrés carrés seulement, près de la Chevelure de Bérénice, 1.528 nébuleuses.
— Les principaux amas d'étoiles connus sont: celui des Pléiades, composé de plus de 600 soleils; puis ceux des Hyades, du Cancer, des Gémeaux, de Persée, l'amas en forme de spirale des Chiens de Chasse, près de la Grande Ourse, l'amas à'Hercule, composé de plusieurs milliers de soleils de la 12e à la 14e grandeur et situé à 212 années de lumière de notre monde, l'amas du Centaure et celui du Toucan, non moins riches. En dehors de la Voie Lactée et lui faisant, en quelque sorte, vis à vis, se trouvent les Nuages du Cap, ou Nuées de Magellan, que l'on désigne, pour les distinguer, par le Grand et le Petit Nuage. Le premier comporte 291 nébuleuses, 46 amas stellâires et 582 étoiles; l'autre, 37 nébuleuses, 7 amas, 200 étoiles et nébuleuses. Les nébuleuses véritables sont constituées par des masses gazeuses non condensées; ainsi que vous le voyez, ces dernières sont aussi nombreuses que les étoiles: les formes qu'elles présentent sont des plus variées. Leur éloignement de notre système solaire est incalculable et semble varier de la distance qui nous sépare des étoiles de première grandeur jusqu'aux limites extrêmes de la portée des plus puissants instruments d'optique. Certaines d'entre elles sont si étendues qu'on peut les distinguer à l'oeil nu, alors que d'autres ne présentent pas de diamètre apparent, même dans les plus fortes lunettes, et ne peuvent être reconnues qu'à l'aide de l'analyse spectrale.
— Parmi les plus belles nébuleuses du ciel, il faut citer celle du Baudrier d'Orion, qui présente l'aspect d'un nuage lumineux de teinte verdâtre. Le spectroscope, dirigé vers cette curieuse formation, montre trois raies brillantes nettement définies et séparées par des intervalles sombres; aspect qui rappelle celui de l'azote très raréfié, si ce n'est pas là le spectre d'un gaz élémentaire encore inconnu. La nébuleuse d'Orion est certainement beaucoup plus vaste que notre système planétaire tout entier.
— Les nébuleuses annulaires, à l'exception de celle de la Lyre dont l'intérieur est lui-même nébuleux, sont des nuages gazeux, tantôt circulaires, tantôt ovales, tantôt annulaires, mais toujours régulières, dans l'intérieur desquelles apparaissent un ou plusieurs points lumineux se détachant nettement de la nébulosité, et qui sont sans doute des étoiles. A cette catégorie, appartiennent les nébuleuses des constellations du Cygne, d'Ophiuchus et du Scorpion. D'autres nébuleuses présentent les formes les plus étranges, telles, par exemple, celle de l'Écu de Sobieski, qui rappelle l'apparence d'une tête de hibou, celle du Taureau, celle de êta Navire, celle en forme de battant de cloche ou Dum-bell; enfin les nébuleuses en spirale, dont les plus beaux spécimens sont ceux des constellations des Chiens de chasse, de la Vierge, de Céphée, de la Grande Ourse, du Lion. Ces dernières montrent les phases successives de condensation, de rotation et de détachement d'anneaux gazeux par lesquelles a dû passer notre propre système. Le spectre de ces trois nébuleuses indique la présence de l'azote et de l'hydrogène.
— Les nébuleuses doubles sont aussi nombreuses que les étoiles doubles, et toutes les variétés que présentent celles-ci: distances, position, éclat relatif, etc., se rencontrent dans les nébuleuses où le nombre jusqu'ici connu des centres peut s'élever à sept. De même que pour les étoiles, on a essayé de déterminer le mouvement propre des nébuleuses, et Keeler a pu constater, pour une dizaine d'entre elles, que la rapidité avec laquelle ces formations se déplacent dans l'espace était sensiblement égale à celle des étoiles et en moyenne de 21 kilomètres par seconde. Pour deux nébuleuses, cet astronome a même trouvé les chiffres de 47 et de 58 kilomètres, vitesse supérieure du double à celle de la Terre sur son orbite.
— On peut penser que ces amas cosmiques gazeux sont sans doute l'état originaire, la genèse des soleils et des systèmes stellaires simples, binaires ou ternaires dont le télescope montre d'innombrables spécimens dans toutes les régions du ciel, et avant leur condensation en soleils et en planètes.
— Les nébuleuses, dont la forme est circulaire ou ovale et dont la lumière paraît se condenser vers le centre, quoique ne pouvant pas être décomposées par le télescope, doivent être, non pas gazeuses, mais composées de millions de soleils, que l'éloignement seul nous empêche de distinguer individuellement, comme dans les autres amas d'étoiles. Le cas s'est d'ailleurs présenté pour les nébuleuses de la Grande Ourse et d'Andromède. Si l'on admet alors que cette dernière soit un univers analogue à la voie lactée à laquelle nous appartenons, on en déduirait qu'elle est située à au moins cent mille années de lumière de nous. Mais le savant français Wolf, digne continuateur des travaux d'Herschel, s'est inscrit en faux contre cette hypothèse. D'après lui, toutes les grandes nébuleuses, ainsi que tous les grands amas stellaires, en forme d'ellipse où de lentille, prouveraient par leur disposition qu'ils sont de même origine et dépendent de la voie lactée, ainsi que, du reste, toute la partie de l'Univers révélée par le télescope. La lumière ne saurait nous parvenir de points aussi éloignés, le milieu transmettant les vibrations lumineuses et appelé éther n'étant pas absolument transparent et finissant par absorber à la longue ces radiations. La propagation de la lumière à travers l'espace ne saurait être éternelle, à l'encontre de ce qu'ont pensé nombre d'astronomes, Herschel entre autres...»
— Tout cela est fort joli! s'exclama à ce moment Daniel Fairchild, passant sa tête par l'ouverture de la trappe, mais vos belles dissertations, Flyrock, ne sauraient me faire oublier l'heure du breakfast. D'ailleurs, les émotions, moi, ça me creuse.
— Vous avez des émotions comm..., non, Mr Fairchild?...
—Oui, oui, je vous dirai cela tout à l'heure pour que cela ne vous coupe pas l'appétit.
— Diable!... C'est donc grave?...
— Vous en jugerez! A table tout le monde!...
Nul, sauf l'astronome qui resta préoccupé, devinant que la situation devait être sérieuse, n'attacha d'importance aux paroles de l'ingénieur, qui n'insista d'ailleurs pas et aiguilla même la conversation sur des sujets tout différents. Le repas achevé, sous le prétexte d'examiner le graphique de la route suivie, il accompagna l'astronome dans l'observatoire, et après avoir refermé la trappe qui les isolait des jeunes gens demeurés au salon, il dit brusquement:
— Eh bien, Flyrock, je vous annonce que c'est la panne!...
— Hein?... Que dites-vous?...
— Je dis que le moteur est grippé. Non seulement il tousse et les explosions n'ont plus de force, mais il m'a brûlé en quinze heures presque tout ce qui nous restait d'essence. Il faudrait le démonter entièrement afin de procéder au remplacement des organes détériorés. Cela n'est toutefois que secondaire, car j'avais pris la précaution de me munir des pièces détachées les plus essentielles, mais ce qui rend notre situation excessivement grave, c'est qu'il ne nous reste plus assez d'hydrocarbure à bord pour regagner la Terre. C'est la panne dans toute son horreur!...
— Eh bien, Flyrock, je vous annonce que c'est la panne!...
En entendant cette déclaration du chef de l'expédition, l'astronome demeura atterré.
— Que tenter dans ces circonstances, balbutia-t-il. Nous sommes perdus!...
— Voyons! ne vous affolez pas, que diable! Nous pouvons peut-être nous tirer d'affaire malgré tout, mais à la condition de nous arrêter quelque part, afin de procéder aux réparations indispensables. Ce ne sera qu'un retard, voilà tout. Ne désespérons pas!
— Encore une escale?... Mais où?...
— C'est précisément là ce que je voulais vous demander, vous qui connaissez si bien tous les astres jusqu'à la 75° grandeur.
Et comme le savant restait sans répondre.
— Au pis aller, nous allons faire machine arrière et retourner sur Érôs, que l'incendie a dû nettoyer des déplaisants animaux qui y grouillaient. Le feu a dû le stériliser complètement et nous n'y serons pas dérangés dans notre besogne. De plus, et c'est là l'essentiel, il y a des océans d'hydrocarbures, de pétrole ou de naphte, justement ce produit qui va nous manquer dans quelques heures...
L'astronome retrouvait peu à peu son sang-froid.
— Dites plutôt «il y avait», Fairchild, car vous ne réfléchissez pas que, justement, l'effroyable incendie qui a enveloppé cet astéroïde a surtout été alimenté par ces océans combustibles dont vous parlez. Il est donc probable qu'il n'en reste plus trace.
Ce fut au tour de l'ingénieur de demeurer comme assommé par cette remarque évidemment plausible.
— Vous avez raison, je ne pensais pas aux conséquences de ce cataclysme... Alors, je ne sais plus!... N'existe-t-il pas, sur notre chemin, quelque autre rocher planétaire où nous nous accrocherions pendant un jour ou deux?... Mais il faudrait que ce rocher possédât une atmosphère et des sources de pétrole...
— Non, il n'y en a pas, mon pauvre ami. Il n'y a que Mars et ses satellites.
— C'est vrai!... Nous les avons ratés à l'aller, mais il s'agirait maintenant de ne pas les manquer. C'est une question de vie ou de mort pour nous tous!
Mr Flyrock réfléchit profondément pendant plusieurs minutes. Enfin il releva la tête. Une lueur d'espoir semblait s'y être rallumée. Il se dirigea vers le tableau noir fixé à la paroi de la coupole, et, comme s'il se fût trouvé sur l'estrade où il donnait son cours, il y traça un dessin, puis de son ton le plus professoral:
— Si l'on trace en plan les orbites planétaires, commença-t-il, on remarque immédiatement que leur mouvement de translation autour du Soleil s'effectue en sens inverse de celui des aiguilles d'une montre devant un cadran. Or, voici quelles étaient les positions occupées respectivement par la Terre, Mars et Érôs aux instants de notre départ de la première, de notre passage à proximité de la deuxième et de notre arrivée sur la dernière. Pendant notre voyage et notre séjour sur Érôs, la Terre et Mars ont continué à courir le long de leurs orbites, si bien que notre direction nouvelle est celle indiquée par la petite flèche que je marque ici, la Terre occupant une position à gauche de la première, — ou du moins devant l'occuper dans quinze jours, durée présumée du voyage de retour. Nous approchons actuellement de l'orbite suivie par la planète Mars dans son mouvement annuel autour du Soleil et lorsque nous la couperons nous laisserons Mars à droite.
— A quelle distance?...
— Il m'est assez difficile de répondre autrement que, très approximativement, à votre question. Mais cette distance ne sera certainement pas inférieure à deux millions de kilomètres.
— Et, en mettant dès cet instant le cap sur cette planète, quel éloignement nous en sépare?...
— Environ un million de milles (soit 1.850.000 kilomètres). L'ingénieur parut se livrer à un rapide calcul mental.
— A l'allure dont nous marchons, déclara-t-il, il nous faudra presque trois jours pour effectuer le trajet. Je n'hésite pas! je gouverne sur Mars!...
L'astronome sursauta.
— Quel est donc votre projet, Fairchild?... Je ne comprends pas. Expliquez-vous.
— C'est bien simple, cependant. Je n'ai plus que trois bidons d'essence, juste ce qu'il faut pour atteindre Mars, mais non la Terre. Ce serait bien de la déveine si nous ne trouvions pas sur ce monde, que les savants supposent autrement civilisé que le nôtre, — et il n'aurait pas grand'peine! —sous une forme ou une autre l'hydrocarbure qui nous fait défaut. Nous avons pu nous convaincre, en explorant Érôs, que sa constitution minéralogique, car je n'ose dire géologique, était semblable à celle de la Terre, ce qui démontre l'identité existant entre toutes les planètes, sorties d'ailleurs d'une souche commune...
— Mais vous oubliez, mon cher ami, que la pesanteur, dans Mars, tout en demeurant inférieure d'un tiers à ce qu'elle est chez nous, est encore trop accentuée pour permettre l'ascension de notre appareil par le simple effort de la détente des gaz. Alors, en admettant que nous ayons le bonheur de rencontrer des sources de pétrole comme dans Érôs, nous n'en demeurerons pas moins cloués à jamais au sol de la planète sans aucune possibilité de nous en évader!...
— Mais, est-ce que vous ne m'avez pas affirmé que Mars possédait des satellites où la pesanteur se faisait moins sentir encore que sur Érôs? Ces satellites même, n'étaient-ils pas le but de notre voyage interplanétaire?...
— Oui! c'est exact et nous ne nous trouverions pas alors dans la situation critique actuelle, si notre course eût été mieux réglée et ne nous eût pas porté bien au delà, jusque dans Érôs.
— C'est vrai: nous avions sous-estimé nos forces, si bien que nous avons fait le saut trop long. Il faut subir les inconvénients de son inexpérience et payer son apprentissage de navigateur céleste! Alors, dites-moi, l'astronome, afin que je ne sois pas pris au dépourvu comme la première fois, quelle est la vitesse de progression du satellite à atteindre, que je règle la nôtre en conséquence et rende la prise de contact moins brutale que sur Érôs?...
— Mars court sur son orbite avec une vitesse de 25.000 yards soit 24 kilomètres à la seconde, en entraînant ses deux satellites: Phobos, le plus proche, et Deimos, le plus éloigné et situé à 20.000 kilomètres environ du sol de la planète.
— Et ils courent vite, ces satellites-là?...
— Certes! beaucoup plus vite que notre Lune et même plus vite, pour le premier, que Mars lui-même sur son axe, puisque sa révolution complète s'effectue en 7 heures 39 minutes. Deimos, lui, tourne en 30 heures 17 minutes, alors que notre Lune met 28 jours à tourner autour de la Terre.
— Mais, en yards par seconde, cela fait combien?...
— Le calcul est fort simple. Étant donné que l'orbite à parcourir par Deimos mesure 61.500 kilomètres de développement franchis en 1.817 minutes ou 109.074 secondes, une modeste division montre que le satellite considéré avance à l'allure très modérée de 645 yards, 583 mètres par seconde.
— C'est cette dernière vitesse surtout qu'il s'agit d'enrayer pour ne pas aller embrasser trop rudement le sol, déclara l'ingénieur, et j'agirai en conséquence, dussions-nous mettre une journée de plus à atteindre ce monde et sacrifier nos dernières ressources d'essence. Nous n'avons rien à risquer, puisque, de toute façon, nos provisions seraient insuffisantes pour arriver jusque chez nous. Maintenant allons avertir nos jeunes gens et leur annoncer cette escale, qui n'était pas au programme de notre voyage de retour!
Ce qui fut fait à l'issue du repas qui réunit les voyageurs autour de la table commune. Allan serra la main de l'ingénieur en chef.
— Excellente idée, approuva-t-il et qui complétera notre excursion.
Mais Jessie. avec une intuition toute féminine, avait deviné qu'il devait y avoir une raison plus sérieuse que celle de satisfaire une simple curiosité de touristes, dans cet arrêt brusquement décidé. Elle fit observer, afin de découvrir le secret mobile auquel obéissait son père:
— Est-ce que cette escale, dont il n'avait pas été jusqu'à présent question, ne va pas allonger démesurément notre voyage de retour?...
— Bah!... de quelques jours à peine! répliqua Mr Fairchild. Que cela ne t'inquiète pas, fillette, nous avons pour plus de six semaines de vivres et d'air liquide de réserve. Nous n'en manquerons donc pas, sois-en certaine. Et puis, est-ce que nous pouvons rentrer chez nous sans visiter, sinon Mars, où nous ne saurions prendre pied, car notre départ ultérieur en serait rendu problématique, du moins ses satellites où il n'y a pas le même inconvénient à redouter?...
La jeune fille vint poser ses deux mains sur les épaules de son père, et le regardant droit dans les yeux:
— Il n'y aurait pas quelque autre raison qui motive ta décision? interrogea-t-elle. Il serait bien inutile de me la cacher, par crainte de m'effrayer, cher père...
— Je connais ton caractère viril et ta résolution, Jessie, bredouilla-t-il en essayant d'éviter les regards qui le fouillaient, mais il est bien inutile de t'alarmer...
— Ah!... tu vois qu'il y a quelque chose et que j'avais deviné!
— Eh bien! puisque tu tiens tant à être renseignée, ainsi que ce brave Allan, qui a bien voix au chapitre après tout, puisqu'il court les mêmes dangers que nous, je te dirai donc que nous sommes à la veille de manquer d'essence...
— Comment cela?... La dépense a donc dépassé tes prévisions?...
— La vérité est que ce misérable Sudler, prévoyant sans doute la courageuse réponse que tu as faite à ses infâmes propositions, avait saboté le distributeur et que la consommation du moteur est maintenant hors de toute proportion avec ce qu'elle était au début. Le rendement, en même temps, a diminué des trois quarts. Il en résulte qu'il est indispensable de stopper quelque part, dans un pays que nous prospecterons, afin d'y découvrir un hydrocarbure liquide quelconque, ce qui nous permettra de reconstituer nos provisions pour le retour au sol natal. J'en profiterai pour démonter la machine, la reviser entièrement et changer les pièces détériorées... Vous entendez, Allan, je compte aussi sur votre flair, non d'artilleur, mais de prospecteur, pour nous découvrir une source de pétrole ou autre.
— Je ferai de mon mieux, Mr Fairchild, répondit l'interpellé en s'inclinant.
— All right!... En route pour Deimos, en ce cas.
L'ingénieur avait acquis une grande habileté de manoeuvre, et, bien que l'appareil fut loin de fournir la même énergie qu'au départ de Southampton island, il savait lui faire rendre son maximum, si bien qu'il put l'arrêter après quinze heures de fonctionnement à pleine puissance, après avoir atteint une vitesse de 9 kilomètres par seconde, ainsi que les relèvements astronomiques de Flyrock en faisaient foi.
En utilisant avec à-propos les ajutages d'échappement latéraux, le «commandant» parvint à faire dévier le projectile, dont le poids était devenu insignifiant en raison de la faiblesse de l'attraction, puis l'obliger, une fois arrivé à mi-chemin, à se retourner et présenter son culot vers la planète. Le contenu des derniers bidons d'essence fut employé à produire un freinage de plus en plus énergique et à ralentir l'élan du mobile... Néanmoins, jugeant que sa vitesse de progression était encore trop considérable, l'ingénieur traça, en ralentissaut toujours davantage de seconde en seconde, une orbe immense tout autour du système de Mars, à une cinquantaine de milliers de kilomètres à peine, et en tournant dans le même sens que le satellite avançait sur son orbite.
— Attention!... annonça-t-il à ses compagnons réunis dans le salon, dont la trappe d'accès était demeurée ouverte, nous nous rapprochons de Deimos et allons nous laisser tomber à sa surface!...
Les trois Terriens se cramponnèrent solidement aux meubles qui les entouraient. Une violente trépidation, due à la détente des gaz d'échappement, auxquels le pilote donnait la plus large issue possible, secoua les planchers durant plusieurs minutes. Puis un choc beaucoup moins violent que celui ayant marqué l'arrêt sur Érôs se produisit; le véhicule avait touché normalement sur ses tampons à ressorts, qui se comprimèrent à fond et, par leur élasticité, firent rebondir le véhicule à deux reprises, après quoi il s'immobilisa.
— Nous voilà arrivés!... conclut simplement Mr Fairchild en refermant méthodiquement tous ses robinets et ouvrant les circuits électriques du moteur.
Il y avait exactement 65 heures 42 minutes que l'appareil s'était élevé au-dessus d'Érôs, et le chronomètre du bord marquait 8 heures et demie du matin.
L'ingénieur avait reparu dans le salon. Après avoir reçu les félicitations de ses compagnons pour la douceur de l'abordage, il demanda:
— Maintenant, la parole est aux savants de l'équipage! Le problème à résoudre est le suivant: Il est de toute nécessité que nous mettions, j'allais dire pied à terre, mais cette locution serait impropre puisque nous sommes à plus de 30 millions de milles de la Terre. Je dirai donc simplement qu'il est d'une importance capitale pour nous d'explorer ce sphéroïde et, par conséquent, de circuler à sa surface. Est-ce possible?... Les conditions d'habitabilité sont-elles de nature à ce que nous puissions nous en accommoder? That is the question. Maintenant, répondez!...
— Vous avez pleinement raison, Fairchild, acquiesça le porfesseur. Il nous faut procéder comme nous l'avons fait à notre arrivée sur Érôs et, en premier lieu, analyser la composition de l'atmosphère de ce petit monde. Miss Fairchild, qui a plus que moi l'habitude des manipulations de physique, et en qui l'on peut avoir toute confiance, voudra bien effectuer cette vérification. Ensuite, nous prendrons une décision.
— Volontiers, mon cher maître. Je vais exécuter immédiatement ce petit travail.
La jeune fille descendit au laboratoire, se munit des instruments nécessaires et s'occupa activement de la besogne dont elle venait de se charger. Une heure ne s'était pas écoulée qu'elle reparut, un papier à la main.
— Voici les résultats de mes observations, fit-elle en s'adressant à ses compagnons qui suivaient ses moindres mouvements avec quelque anxiété.
Elle lut:
— Pression barométrique, 182 millimètres; température, 41° Fahrenheit (5° centigrades); composition de l'atmosphère: oxygène, 17%; argon, 68; acide carbonique, 7; vapeur d'eau, 8. Intensité de la pesanteur: deux millièmes de la pesanteur sur la Terre.
L'astronome, dont le front s'était plissé de contrariété à l'énoncé du premier chiffre relatif à la pression, se dérida.
— Tiens, tiens! remarqua-t-il, c'est là un mélange gazeux dont nos poumons peuvent peut-être se contenter... Il est seulement regrettable que sa pression soit si basse. Elle correspond à celle de l'air terrestre à plus de 12.000 mètres d'altitude!...
— Que voulez-vous, nous nous y accoutumerons petit à petit, et au pis aller nous reviendrons respirer à l'intérieur du wagon. Quant aux excursions un peu lointaines, nous nous munirons de nos appareils respiratoires. Le principal, c'est que nous puissions circuler au dehors. Maintenant, il me reste à savoir la durée du jour sur cet astre.
— On a observé, répondit l'astronome, que la durée de la rotation de la plupart des satellites autour de leur planète est justement égale à celle de leur mouvement de translation, si bien que, comme on l'a remarqué pour la Lune, ces astres présentent toujours la même face à la planète. Deimos ne doit pas faire exception à la règle et, par conséquent, ses jours et ses nuits durent chacun 15 heures 9 minutes.
— Ah! voilà qui me fait plaisir; on aura au moins le temps de travailler utilement et cela nous changera avantageusement avec les jours de 2 heures et demie, comme c'était le cas sur Érôs. Mais 41° Fahrenheit, c'est peu: il faudra nous couvrir chaudement; tu entends, Jessie?
— Oui, père, j'y pensais, aussi ai-je préparé les sous-vêtements de laine qu'exige un semblable climat.
— C'est parfait!... Je vais endosser les miens et me mettre à la besogne sans tarder, puis, la mécanique une fois radoubée, nous partirons tous trois: Allan, Flyrock et moi, à la découverte du produit qui nous manque...
— Pourvu que les habitants de Deimos ne soient pas encore plus incompréhensibles que ceux d'Érôs...
— Je souhaiterais que leur civilisation fût analogue à la nôtre! J'aurais chance de rencontrer un dépositaire d'essence pour automobiles sur mon chemin.
La réflexion arracha un sourire à l'astronome qui paraissait morose.
— Allons, l'homme au télescope! continua l'ingénieur, voici l'instant de vous distinguer. Avec votre oculaire qui grossit 2.000 fois, vous allez rapprocher la surface de Mars à moins de six milles de votre oeil! Si, dans de semblables conditions de proximité, vous ne surprenez pas les secrets de la vie marsienne mieux que vous n'avez pu le faire à l'aller, ce sera à désespérer de tout!...
Et, sur ces mots, le chef de l'expédition disparut par la trappe, immédiatement suivi d'Allan, qui lui avait proposé d'être son aide bénévole.
Pendant toute la journée, les deux hommes travaillèrent activement au démontage du moteur à réaction, et, lorsque les premières ombres du soir s'étendirent sur la région, toutes les pièces de la machine jonchaient le plancher du laboratoire. Déjà Fairchild avait même commencé à remettre en état les organes en mauvais état et incapables de faire un plus long service.
— Voilà déjà la première opération terminée, dit-il en s'essuyant le front, qu'il balafra d'une large traînée de cambouis. A chaque jour suffit sa peine. Demain, nous procéderons au remontage et aux essais, avec ce qui nous reste d'essence. Et ensuite, que la chance nous vienne en aide pour découvrir, le plus rapidement possible, un carbure d'hydrogène quelconque que nous puissions utiliser!
Telle avait été l'ardeur du mécanicien, que c'était à peine s'il avait jeté un regard distrait à travers le hublot. Il est vrai que l'on ne distinguait pas grand'chose de nature à retenir l'attention. Le hasard avait voulu que le véhicule planétaire s'arrêtât justement dans un étroit vallon, véritable fossé plutôt, dont les crêtes arrivaient presque au niveau de l'étage des cabines. Seul, l'astronome, du sommet de son observatoire, dominait le paysage qui présentait l'aspect curieux d'une mer dont les vagues auraient été subitement solidifiées par un phénomène ignoré. Ce n'étaient pas des dunes de sable, car le terrain semblait d'une contexture beaucoup plus dense que la silice. On vérifierait cela le surlendemain; pour l'instant, le savant attendait impatiemment de compléter son examen de la planète maintenant si proche.
Le projectile qui portait les Terriens avait abordé sur Deimos à l'instant où cet astre commençait sa course diurne, mais ils se trouvaient sur la moitié du sphéroïde qui n'est jamais tournée vers la planète, de même que la Lune présente éternellement le même disque du côté de la Terre. C'était là une circonstance des plus désagréables pour Mr Flyrock qui, au repas réunissant le soir les voyageurs autour de la table commune, exhala tout son désappointement. Mais l'ingénieur le calma, en lui faisant remarquer qu'il eût été presque impossible pour des questions de vitesse, au moment de l'abordage, d'atteindre la face tournée à l'intérieur de l'orbite du satellite. Force était donc, pour apercevoir la planète, de passer dans l'autre hémisphère, ce qu'on ne manquerait pas de tenter dès que le travail de revision du moteur serait terminé.
— C'est vrai! reconnut l'infortuné savant, mais je ne pourrai pas emporter la lunette, et que voulez-vous observer avec une simple jumelle?...
— C'est fort regrettable en effet, convint l'ingénieur, mais quel remède?... J'avoue qu'en vous invitant, tout à l'heure, à commencer une moisson de découvertes je n'avais pas songé à cette coïncidence des mouvements de ce damné satellite: c'est positivement ridicule, une combinaison de ce genre, mais à quoi bon s'insurger contre une loi de la nature!
Pendant la longue nuit de quinze heures, où Deimos n'est éclairé que par «la pâle lueur qui tombe des étoiles» selon l'expression d'un poète(1), le froid fut excessif au dehors, malgré la présence de l'atmosphère très ténue qui enveloppait le satellite. L'astronome ayant placé le thermomètre à minima dans une cage tournant sur elle-même, de manière à arriver en contact avec l'extérieur, marquait, lorsqu'il le retira le lendemain au lever du jour, 70 degrés centigrades au-dessous de zéro, température à laquelle il ne descend jamais dans les contrées les plus froides de la Terre.
1. «Cette obscure clarté qui tombe des étoiles.» Pierre Corneille, Le Cid IV, 3, ligne 1273.
— S'il y a des ours blancs dans le pays, ce dont je doute, remarqua Daniel Fairchild, ils doivent être gelés! Heureusement, dans notre boîte à doubles parois, nous sommes à l'abri de ces variations de chaleur, mais il n'empêche qu'il n'y fait pas chaud non plus!
Consulté, le thermomètre suspendu dans le salon accusait 46° Fahrenheit, à peine 8° centigrades au-dessus de zéro.
— Une tasse de thé bouillant va nous réchauffer, ajouta l'ingénieur, et ensuite, à l'ouvrage. Il faut que, ce soir, la mécanique soit remontée!
Tant que les rayons solaires illuminèrent le laboratoire, on entendit les grincements de la lime, le broutement des mèches à percer, le craquement des clés à molette serrant les écrous, les coups tantôt sourds, tantôt sonores du marteau s'abattant sur des pièces de métal, puis, quand il fallut recourir à l'éclairage des lampes électriques, le bruit bien connu du moteur fonctionnant aux petites et moyennes allures, emplit le véhicule planétaire. L'ingénieur et son aide bénévole étaient rayonnants quand ils vinrent prendre place auprès de leurs compagnons.
— Vous paraissez satisfait, dear friend, constata l'astronome en s'asseyant auprès du chef de l'expédition, encore revêtu de sa «combinaison» de mécano.
— C'est exact, reconnut l'interpellé. On a mis les bouchées doubles, ainsi qu'on dit, mais la besogne est achevée et la mécanique remontée, radoubée à neuf...
— Oui, j'ai entendu, vous vous rendiez compte de son fonctionnement?
— Et il tape comme un sourd, vous avez pu vous en rendre compte, hein?... Je crois qu'il n'a jamais fourni pareille puissance...
— Mes compliments. Vous êtes bon mécanicien, Fairchild.
— Ce serait parfait si j'avais de quoi donner à manger à mon moteur, mais il ne reste en tout et pour tout qu'un unique bidon de gazoline de deux gallons (9 litres), soit de quoi démarrer et marcher quatre heures. Maintenant, le problème qu'il s'agit de résoudre, si nous voulons regagner l'Amérique et rentrer chez nous, consiste à découvrir dans le monde qui nous porte, le combustible qui nous manque.
L'image de Sudler passa devant les yeux de l'ingénieur.
— C'est maintenant que les connaissances spéciales de cet individu nous seraient utiles, grommela-t-il, car je ne vois personne parmi nous capable de le suppléer dans cette besogne. Nous allons agir un peu au hasard: puisse la chance nous aider à découvrir rapidement ce que nous cherchons!
La soirée qui suivit fut occupée par la discussion de la route qu'il convenait d'adopter pour l'exploration qui s'imposait. Bien entendu, le professeur préconisait de préférence la visite de la partie de Deimos tournée vers la planète, et il proposait sérieusement à Daniel Fairchild de démonter la grande lunette de l'observatoire et de l'emporter sur son dos. Il faisait valoir à l'appui la faible intensité de la pesanteur sur Deimos, qui permettait de se charger impunément des poids les plus invraisemblables.
— Songez donc qu'ici, notre poids est à peine supérieur à ce qu'il était sur Érôs: le kilogramme terrestre ne pesant que deux grammes, si bien que la lunette ne pèse pas plus de deux livres. Or, vous admettrez bien que je puisse me charger de transporter un poids de deux livres?...
— Et même bien davantage, mon cher professeur, j'aurais garde de douter de la force colossale qu'il vous est permis de déployer dans ce monde minuscule! Mais votre télescope serait un bagage bien encombrant et qui retarderait notre marche, car vous ne sauriez l'utiliser en guise de canne...
L'astronome regarda celui qui goguenardait ainsi: c'était bien entendu Daniel Fairchild, toujours railleur, qui lui avait répondu. Il esquissa un geste de mauvaise humeur et ne prononça plus un mot.
Les Terriens s'équipèrent avec un soin minutieux, de façon à ne pas être surpris par l'imprévu. Ils se munirent d'armes, de vivres et d'instruments de toute espèce pour relèvements géodésiques, expériences de physique et de chimie, etc. L'ingénieur proposa même d'emporter le wagon avec son contenu.
— Notre excellent observateur, Mr Flyrock, dit-il du ton le plus sérieux, m'a justement fait remarquer l'énergie musculaire phénoménale dont il est doué ici. Ce ne serait qu'un jeu pour lui de prendre le car sur son épaule.
— Vous exagérez, Mr Fairchild! dit en riant Allan Tyson.
— Pas tant que vous le croyez, mon jeune collaborateur. La pesanteur étant réduite aux deux millièmes de ce qu'elle est sur Terre, le car ne pèse pas plus de quinze kilogrammes. Vous voyez que notre ami Flyrock pourrait parfaitement, sans être un hercule de foire, le porter un instant à bras tendu!...
— C'est exact, en effet, reconnut le jeune homme surpris. C'est véritablement bizarre, cette suppression presque complète de l'attraction à laquelle nous étions habitués depuis notre naissance, et c'est même ce qui cause mon perpétuel étonnement!
— Ne le manifestez pas trop haut, ou le professeur vous démontrera, par un long discours avec citations à l'appui, que ce phénomène n'a rien que d'absolument naturel.
Pendant cette conversation, les trois hommes avaient fini de s'habiller et de se charger des mille objets qu'ils voulaient emporter avec eux. Ils passèrent dans l'écluse, après que l'ingénieur eut fait les plus pressantes recommandations à Jessie, qui allait demeurer seule à bord pendant son absence. Il était bien convenu que, quoi qu'il arrivât, les explorateurs seraient de retour à la nuit, que l'on ne pouvait risquer sans danger de mort de passer à la belle étoile. Le lendemain, si l'on n'avait rien trouvé, Miss Jessie remplacerait le professeur.
Les Américains enfermés dans l'écluse laissèrent l'air qu'elle contenait s'échapper à l'extérieur, de manière à ce que les pressions s'équilibrassent; puis ils essayèrent, ainsi d'ailleurs qu'ils l'avaient fait la veille, de respirer cet air de composition si différente de celui de la Terre.
— Eh bien?... interrogea l'ingénieur après quelques instants. Comment vous sentez-vous?
— Il faudra, je crois, recourir de temps à autre à l'usage de l'oxygène! déclara l'astronome, car la pression est vraiment un peu trop faible et nous ressentirions bientôt ce que l'on appelle le mal des hauteurs, observé dans les ascensions à grande altitude, sur le flanc des montagnes ou en ballon.
— C'est entendu!... Maintenant, avant de nous éloigner de notre habitation planétaire, il sera bon de prendre davantage de précautions que nous ne l'avons fait sur Érôs; d'autant plus que le hasard a fait que nous avons justement abordé dans une dépression du sol.
— Comment comptez-vous agir, Fairchild?...
... saluant largement le drapeau étoilé...
— D'une façon bien simple: vous allez voir!
En deux bonds, l'ingénieur eut atteint la crête de l'espèce de fossé où gisait le car planétaire. Il tira d'un sac de toile ressemblant à l'étui où les joueurs de golf rassemblent leurs clubs, un assortiment de cannes qu'il assujettit à la suite l'une de l'autre pour constituer un mât de quatre mètres de haut solidement planté ensuite dans le sol friable. Le dernier élément de cette espèce de canne à pêche portait une poulie, où glissait une drisse à laquelle le père de Jessie imprima une brusque secousse qui fit se dérouler un large drapeau à bandes horizontales, alternativement rouges et blanches avec, dans un angle et sur fond azur un semis d'étoiles d'argent: le pavillon des États-Unis.
A la vue de l'emblème national, les Américains s'étaient instinctivement découverts.
— Voilà, déclara avec satisfaction le chef de l'expédition sidérale qui sera un guide excellent pour nous! Hurrah for United-States!... Et maintenant que nous avons pris possession de cette lointaine colonie au nom de l'Union, go ahead, dear friends! (1)
(1) En avant, chers amis.
Saluant largement le drapeau étoilé dont une brise assez forte tendait les plis, les trois hommes s'éloignèrent par bonds allongés dans une direction correspondant, par rapport à la position occupée par le soleil, au sud-est.
— Il me semble bien, par la distance à laquelle me paraît l'horizon, que ce satellite est bien moins volumineux qu'Érôs, observa Allan, s'adressant à l'astronome.
— Et vous avez raison, répondit avec empressement celui-ci. Il est sensiblement plus petit. Les mesures photométriques les plus précises qui aient été prises par les observatoires terrestres — et elles sont des plus délicates étant donné le faible éclat de ces globules planétaires mêmes vus à l'aide des plus puissants instruments d'optique, — donnent à Phôbos, le satellite le plus voisin de la planète, un diamètre de douze kilomètres et de dix à peine à Deimos, que nous foulons aux pieds en ce moment.
— C'est-à-dire que le tour de ces mondes ne dépasse pas vingt milles et ne nous demanderait pas plus de deux heures à accomplir, vu l'allure dont nous avançons... Mais qu'avez-vous, mon cher maître, que vous arrive-t-il?...
Le professeur Flyrock venait en effet de s'arrêter brusquement et semblait transformé subitement en statue.
De son bras tendu il indiquait l'horizon.
— Là!... Là!... articula-t-il enfin. Mars qui se lève!...
Les explorateurs étaient, en effet, parvenus dans la zone de libration située sur le contour du disque et d'où l'on peut commencer à apercevoir la planète. Celle-ci apparaissait comme la Lune à son dernier quartier, mais quelle Lune monstrueuse. Plus de mille fois plus gigantesque que le modeste satellite de la Terre! De Deimos, en effet, Mars sous-tend sur l'horizon un angle de 16 degrés et demi. Vu de Phôbos, qui circule à moins de 6.000 kilomètres de la surface de la planète, Mars paraît 80 fois plus large en diamètre et 6.400 fois plus énorme que la Pleine Lune aux habitants de la Terre.
— Avançons!... avançons, cria l'astronome; tout à l'heure nous verrons le disque entier. Quel malheur que je n'aie pu emporter ma lunette!...
Les Terriens devaient se trouver à peu près à la hauteur de l'équateur de Deimos et en un peu plus d'une heure de marche, ils avaient presque décrit la moitié d'une circonférence. Daniel Fairchild, peu soucieux de Mars, puisqu'il lui était interdit de l'atteindre, portait surtout ses yeux vers le sol, et à tout instant il s'arrêtait et se baissait. pour ramasser quelque échantillon géologique, ou plutôt deimologique, qu'il examinait avec attention, puis rejetait avec une moue de désappointement. Tout d'un coup, il arrêta le savant par le bras juste à l'instant où celui-ci se ramassait sur ses jarrets pour franchir une crevasse assez profonde, qui formait comme une entaille dans le sol spongieux qu'il parcourait. Flyrock trébucha et étendit les bras pour éviter une chute.
— Voyons, ne vous envolez pas, proféra l'ingénieur, et écoutez-moi. Qu'est-ce que vous pensez de la composition des terrains que nous prospectons?...
Le professeur, qui ne songeait qu'à scruter le plus minutieusement possible, à l'aide de sa modeste jumelle l'immense surface marsienne, répondit distraitement:
— Composition évidemment volcanique: minéraux analogues aux ponces et matières laviques vomies au cours d'éruptions anciennes...
— Pensez-vous que nous pourrons y rencontrer du pétrole?... Désireux de se libérer au plus vite pour continuer son examen, le savant affirma:
— Rien à faire par ici, à moins de tenter un sondage à grande profondeur, et encore je n'ai pas confiance dans le résultat!...
— Diable!... Alors, continuons nos recherches!
Mais les efforts de l'Américain devaient rester vains. Il eut beau s'épuiser, courageusement secondé par Allan qui comprenait la gravité de la situation, à examiner minutieusement les moindres roches et replis de terrain, il n'aperçut nulle part aucune trace d'une de ces matières, si nombreuses sur la Terre, d'où l'on extrait des combustibles. Enfin, harassé, inquiet, il donna le signal du retour vers le projectile astral.
Quand, après s'être débarrassés de tout l'attirail qui les chargeait, les trois hommes eurent pénétré dans le salon, Jessie fut frappée de l'air d'abattement de son père. En quelques phrases rapides, celui-ci lui apprit l'insuccès de ses investigations. La jeune fille s'efforça de dissiper ce sentiment de découragement.
— J'irai à la découverte avec vous demain, prononça-t-elle et nous suivrons une route différente; peut-être serai-je plus heureuse que vous ne l'avez été?...
— J'en doute, grommela l'ingénieur. Ce monde n'offre pour nous aucune ressource: c'est un roc nu et stérile qui ne présente aucune trace de vie végétale ou animale. S'il me restait suffisamment de carburant, j'essaierais de retourner sur Érôs, mais c'est à peine si le peu que nous en possédons nous porterait jusque dans Mars, et nous ne serions pas plus avancés, puisque Flyrock affirme qu'ensuite nous ne saurions nous en détacher!
Sérieusement alarmée, car Daniel Fairchild n'était pas coutumier de semblables accès d'abattement, la doctoresse chercha des arguments pour lui rendre une confiance qu'elle n'éprouvait peut-être pas elle-même. Mais n'y réussissant pas, elle chercha une diversion et entreprit l'astronome sur ses observations marsiennes. Le savant était aussi pessimiste que son chef et ne ménagea pas sa manière de penser.
— J'en arrive à supposer, conclut-il, qu'en raison des périodes infiniment longues qui ont séparé la création des différentes planètes du système solaire, la vie qui a dû s'y développer ne saurait coexister dans plusieurs à la fois, les plus petites et les plus anciennes s'étant refroidies plus vite et ayant évolué avant que les dernières créées aient vu la vie se développer à leur surface. Mars, de même que la Lune, est peut-être bien un monde ayant terminé son cycle d'évolution.
— Votre raisonnement me semble, à moi, contredit par ce que nous avons pu voir sur Érôs, cet astéroïde à peine plus volumineux que Deimos, rétorqua la jeune fille. Pour moi, j'estime au contraire que le globe qui nous porte ne vous a pas révélé tous ses secrets et je ne puis admettre qu'il soit pierreux jusqu'en son centre. Possible que les roches qui le constituent à sa surface ne renferment aucune substance utilisable, mais je serais fort étonnée si un examen plus attentif ne nous donnait pas des résultats moins négatifs. J'en aurai le coeur net dès demain!
Malgré les efforts tentés par la fille de l'ingénieur pour relever le moral de ses compagnons, la soirée s'écoula morne entre les quatre Américains. De plus sombre était encore Fairchild qui se reprochait amèrement d'avoir consenti à laisser son enfant l'accompagner dans cette expédition, qui menaçait de se terminer par une effroyable catastrophe, le car étant dépourvu désormais des moyens de franchir le gouffre de plus de soixante millions de kilomètres le séparant du monde natal. Tenaillé par ses appréhensions lugubres, le grand chef ne put trouver un instant de sommeil. Aussi était-il debout et prêt à partir au moment où la lumière fit sa réapparition sur la face du satellite où il était échoué. Miss Fairchild et Allan ne se firent pas beaucoup attendre.
— Partons, fit la jeune fille d'un air décidé. Je ne sais pas pourquoi, mais j'ai bon espoir que nous finirons par trouver quelque produit qui nous donnera le fameux hydrocarbure indispensable à la terminaison de notre pérégrination à travers les astres.
— Puisse ton espérance se réaliser, acquiesça l'ingénieur. D'ailleurs, je suis un assez piètre géologue; je crois bien aussi, sans l'offenser, qu'Allan est encore moins compétent que moi en cette matière. Quant à Flyrock, mieux n'en vaut pas parler. Il n'a qu'une idée pour le moment: dresser une carte détaillée de Mars et je ne serais nullement étonné de son absence à notre retour.
— Et où serait-il parti! s'exclama Allan.
— Tout simplement sur le côté du disque où l'on aperçoit la planète. Et il aurait déménagé sa lunette pour l'emporter avec lui, que je n'en serais pas surpris!...
Tout en parlant, les trois explorateurs avançaient par bonds réguliers d'une centaine de yards qui leur paraissaient interminables, car ils duraient plusieurs minutes chaque fois. En accélérant un peu l'allure, il leur aurait été possible de conserver autant qu'ils l'auraient voulu le Soleil au même point au-dessus de leur tête en suivant une direction inverse à celle du mouvement du satellite qui était leur support, mais, tout à leurs préoccupations, ils étaient loin de songer à la conséquence qu'ils pouvaient tirer de leur situation.
La doctoresse allait d'un rocher à un autre, vérifiant leur composition minérale. Tout-à-coup, elle s'arrêta devant un singulier entassement de pierres dont la régularité paraissait dénoter l'intervention d'une volonté intelligente. Un bond léger la porta au faîte de cette espèce de pyramide et elle ne put retenir un cri de surprise. Le sommet de cette construction se terminait par une pièce de métal curieusement contournée et ne ressemblant à rien de connu sur Terre. Elle appela ses compagnons qui la rejoignirent et considérèrent; stupéfaits, ce travail évidemment oeuvre d'êtres doués de pensée. Mais l'ingénieur eut beau mettre sa force musculaire centuplée à essayer de mouvoir cette pièce, qui était munie d'appendices bizarres, et dont il ne devinait pas l'utilité, il dut y renoncer, de même qu'il ne comprenait pas le but de cette construction édifiée au milieu du chaos de rochers.
— Inutile de se torturer les méninges pour savoir à quoi rime cet agencement, murmura-t-il. C'est là oeuvre d'êtres certainement tout différents des humains...
... Elle appela ses compagnons qui la rejoignirent...
Il quitta presque à regret la plate-forme pour rejoindre sa fille, qui était redescendue et avait repris sa besogne de prospection.
La journée se passa encore en recherches infructueuses, et l'ingénieur fut désespéré, car il perdait tout espoir de découvrir jamais la matière qui lui permettrait de s'éloigner de ce désert lugubre. Il allait donc donner le signal du retour lorsqu'Allan, qui s'était quelque peu éloigné pour fureter dans un amoncellement de roches rappelant les ruines d'une construction, reparut tenant à la main un fragment de matière d'apparence onctueuse et de couleur d'un beau jaune d'or, mais verdâtre par transparence.
— Je viens vous apprendre quelque chose de curieux, fit-il. Les habitants de Deimos, — car il semble évident par les traces que nous rencontrons à chaque pas que Deimos a été habité à une époque quelconque, — ces habitants, dis-je, se livraient à l'élevage des abeilles.
Daniel Fairchild, en dépit de ses alarmes, ne put retenir un éclat de rire.
— Qu'est-ce qui vous fait supposer chose pareille! s'exclama-t-il.
— Voyez plutôt ce que je viens de recueillir et dites-moi si ce n'est pas là de la cire d'abeilles, et de belle qualité encore!...
L'ingénieur manipula machinalement cette substance inconnue. Attirée par le colloque, Jessie s'approcha et, à son tour examina attentivement. Un cri de joie s'échappa de ses lèvres.
— Allan!... votre découverte nous sauve! s'exclama-t-elle. Ce n'est pas de la cire d'abeilles avec quoi on peut d'ailleurs la confondre, mais de la cire minérale, analogue ou identique à ce que l'on appelle sur terre l'ozokérite!...
— Eh bien!... que veux-tu dire? interrogea avidement Fairchild.
— Je veux dire que l'ozokérite est justement le carbure d'hydrogène tant cherché, et une simple distillation, que je me charge d'exécuter, nous fournira, le gîte étant abondant, toute la quantité d'hydrocarbure liquide que tu exigeras pour nous reconduire jusqu'en Amérique et même bien au delà!...
Les deux Américains, à l'affirmation de la doctoresse, échangèrent un regard intraduisible et Fairchild exhala un soupir qui ressemblait à un rugissement.
— Serait-ce vrai?... s'exclama-t-il. Tu ne te trompes pas, Jessie? Ce serait terrible!...
La jeune fille continuait à malaxer l'échantillon minéral trouvé par Allan et remarquait qu'il se ramollissait à la chaleur de ses doigts.
— Non, non, je ne crois pas me méprendre, répéta-t-elle. Cette matière présente bien tous les caractères particuliers à la cire fossile, telle qu'on l'utilise en Amérique pour servir d'isolant aux câbles électriques... D'ailleurs, l'analyse confirmera mes suppositions, du moins j'ai tout lieu de l'espérer.
— Que le ciel t'entende!... murmura l'ingénieur, nous serions sauvés!... Regagnons donc sans perdre un instant le laboratoire; je suis impatient de savoir si, enfin, nous allons pouvoir quitter ce désert!
Le retour s'effectua en silence, les Américains ayant besoin de toute leur attention pour régler leur allure, car, dans sa hâte d'être rentré, l'ingénieur oubliant un instant les conséquences de la faible attraction de Deimos, avait fait un bond qui l'avait envoyé à plus d'un demi-mille de hauteur, d'où il lui fallut près de dix minutes pour redescendre, à demi suffoqué; l'oxygène étant en proportion trop réduite et par conséquent à une pression trop minime pour entretenir la combustion pulmonaire, et par suite la vie, à ces confins d'une atmosphère si restreinte. Force fut à l'involontaire ascensionniste de prendre quelque sinstants de repos, en respirant de l'oxygène pur emprunté à un appareil respiratoire, pour se remettre de son imprudence et reprendre ses forces.
— Quel pays! maugréa-t-il. Il faut veiller sur ses moindres mouvements, c'est toute une éducation des muscles à refaire!
Et s'attachant à modérer ses gestes, en dépit de l'impatience qui le rongeait, le grand chef, prenant exemple sur sa fille et sur Allan, qui cheminaient pas à pas en s'efforçant d'éviter tout excès musculaire intempestif. Enfin le drapeau américain apparut dans l'éloigneinent et quelques minutes plus tard, au moment où le soleil allait disparaître sous l'horizon, les trois explorateurs pénétrèient dans leur véhicule interplanétaire.
— Flyrock! Flyrock!... appela l'ingénieur, supposant l'astronome occupé dans son appartement hémisphérique. Descendez de suite, j'ai du nouveau à vous apprendre!...
Aucune voix ne répondit à cet appel. En deux bonds, Allan escalada l'échelle à crampons conduisant à l'observatoire, puis en redescendit aussi vite.
— Personne!... fit-il d'un accent annonçant l'étonnement qu'il ressentait.
— Que vous avais-je dit! répliqua tranquillement l'ingénieur. Il est parti admirer le disque de Mars. Est-ce qu'il a emporté le télescope?...
— Non, non. La lunette est toujours sur son affût.
— C'est qu'il n'a pas pris le temps de la dévisser, sans quoi...
A ce moment, on entendit le bruit des loquets des doubles portes, et bientôt la silhouette bien connue de l'astronome, surmontée d'un haut bonnet de fourrures, s'encadra dans l'ouverture de la trappe faisant communiquer le salon avec le laboratoire.
— Déjà rentrés!... prononça le savant avec stupéfaction. Que s'est-il donc produit?... Vous n'avez pas été attaqués?..,
— Non! rassurez-vous, aucun brigand ne nous a demandé la bourse ou la vie, selon la formule classique, riposta Daniel Fairchild qui avait reconquis sa bonne humeur coutumière. Bien au contraire, ma fille a une excellente nouvelle à vous communiquer.
— Vous avez découvert une source d'essence minérale, Miss Fairchild? fit avec vivacité l'astronome.
— Non, répondit modestement la jeune fille; tout l'honneur de la découverte revient à Mr Tyson qui a mis la main sur un important gisement d'ozokérite. Je n'ai fait que reconnaître la nature de cette matière, dont le singulier aspect avait attiré l'attention de notre ami qui l'avait prise pour un antique dépôt de cire d'abeilles.
— De l'ozo... quoi, je vous prie?...
— De l'ozocérite ou kérite, répéta complaisamment Jessie. C'est un carbure d'hydrogène naturel, que les minéralogistes de la Terre rangent avec les cires fossiles et dont on a trouvé d'importants dépôts en Europe, en Moldavie si j'ai bonne mémoire.
— Ah! vraiment, et vous supposez que cette matière onctueuse est bien la même?...
— Je le crois, car Mr Tyson l'a trouvée dans un éboulis de roches gréseuses, où j'ai reconnu également la présence de sel gemme, le chlorure de sodium naturel.
— Avez-vous également retenu la formule chimique de cette substance?...
— Certainement: C30H62 avec une densité voisine de celle de l'eau, mais quelque peu inférieure. On donne à l'ozokérite le nom de paraffine naturelle, qui lui convient d'ailleurs parfaitement, puisque sa composition est identique à celle de la paraffine, qui existe toute formée dans le goudron de bois et que l'on retire des pétroles et schistes bitumineux par distillation.
L'ingénieur intervint dans la conversation.
— Tout cela est très bien, remarqua-t-il, mais un point demeure obscur pour moi...
— Lequel, cher père?...
— Voici. Ce carbure d'hydrogène est une matière solide, de même que, la paraffine dont tu parles. Or, mon moteur ne saurait absorber sous cette forme l'aliment qu'il transforme en énergie. Comment tourner cette difficulté?...
Jessie retint un sourire.
— Rien de plus facile, père. C'est, si je ne me trompe, d'essence légère, de gazoline dont la densité est de 650 à 680 grammes, que tu as besoin pour ta machine?...
— Justement.
— Eh bien, nous la retirerons de cette ozocérite par distillation fractionnée, comme s'il s'agissait de naphte. Il se dégagera, au-dessous d'une température de 70° centigrades, ce que l'on peut appeler de l'éther de pétrole, et entre 70° et 120°, de la gazoline que nous recueillerons, abandonnant tous les autres produits plus denses. Le seul ennui résidera dans la durée des opérations provenant de ce que nous ne disposons que de cornues de capacité restreinte. Il te faut une grande quantité d'essence?...
— Pour utiliser tout ce qui nous reste d'oxyde azotique, il serait nécessaire de posséder au moins 30 gallons (138 litres) de gazoline.
La doctoresse resta pensive un long moment puis, relevant la tête:
— J'espère pouvoir les produire, assura-t-elle, mais ce sera long et il faudra manipuler une assez forte masse d'ozocérite. Heureusement, le dépôt découvert par Mr Tyson est important, et la matière première ne nous manquera pas. Mais il faut bien compter sur quatre ou cinq journées de travail...
— Ce délai va faire le bonheur de quelqu'un que je connais.
— Et qui donc, père?
— Notre astronome, cet excellent professeur Flyrock, qui va certainement en profiter pour pousser le plus loin possible ses études sur la planète Mars, qu'il est désespéré de ne pouvoir visiter autrement qu'à l'aide de son outil optique.
L'ingénieur ne s'était pas trompé dans ses suppositions. Mis au courant de la situation quelques instants plus tard, l'observateur se frotta les mains.
— Une semaine de séjour sur Deimos, voilà qui comble mes voeux! proféra-t-il. Notre commandant ne m'aurait certes pas accordé ce délai que notre position rend obligatoire, et je m'en réjouis. C'est une occasion que je ne retrouverai jamais d'étudier l'aréographie. Je pourrai rapporter sur Terre des documents inédits et élucider, j'espère, la question irritante de la véritable nature des canaux de Mars, ainsi que, peut-être, celle de la vie à la surface de cette planète si la vie y subsiste encore, ce qui, après tout, est possible!
— Vous vous reprenez à croire à l'existence d'une humanité intelligente dans Mars?
— Plus que jamais, et malgré les arguments que j'ai invoqués en un moment de découragement. Vous voyez qu'il ne faut pas, ainsi qu'on le dit vulgairement, jeter le manche après la cognée!...
La soirée se termina dans une note générale d'optimisme. Le chef de l'expédition n'avait pas ménagé l'expression de sa satisfaction à l'auteur de la découverte de l'ozocérite.
— Vous m'avez tiré une rude épine du pied, reconnut-il, car je commençais à désespérer et à nous croire échoués sans remède sur ce monde inhospitalier...
— Ne nous plaignons pas, bien au contraire!... protesta l'astronome. Il est heureux, bien au contraire, que nous ayons trouvé une atmosphère de composition utilisable pour nos poumons terrestres, et surtout ce gisement inespéré de paraffine naturelle qui va nous permettre de regagner notre patrie!...
Dès les premières heures du jour, ce fut grand branle-bas à bord du projectile planétaire. Daniel Fairchild, aidé d'Allan, se munissait de récipients pour puiser la précieuse matière et l'apporter à proximité du wagon céleste, où Jessie installait sa cuisine chimique. De son côté, le professeur Flyrock s'occupait de démonter le pied de la grande lunette, afin d'emporter l'instrument dans une région où Mars demeure éternellement visible, comme un monstrueux ballon lumineux suspendu dans le ciel. Il fut bien convenu qu'il cesserait ses observations quelques temps avant le crépuscule et que tout le monde se trouverait réuni au salon avant que l'obscurité ne fût complète, car l'organisme humain n'eût su résister à l'abaissement de température suivant la disparition du soleil.
Laissant le fils du fondateur du Tysonian Institute effectuer un premier voyage à la mine d'ozokérite, l'ingénieur installa un fourneau rustique à l'aide de pierres plates. Un conduit reliait ce foyer à une cheminée quadrangulaire haute de plusieurs mètres et devait fournir le tirage voulu.
— J'avais eu un instant l'idée, déclara sérieusement Mr Fairchild, d'emprunter la lunette de l'observatoire pour en constituer un tuyau de cheminée plus étanche que celui-ci, et, bien entendu, j'aurais soigneusement mis les verres de côté, mais j'ai pensé que le digne Flyrock serait outré de ce crime de lèse-astronomie, et c'est pourquoi je me suis astreint à ce travail de maçon.
Jessie, qui installait ses cornues sur le fourneau ainsi improvisé, sourit et continua l'agencement du réfrigérant, où l'essence devait venir se condenser.
— Mais avec tout cela, fit l'ingénieur en se frappant le front, quel combustible allons-nous employer pour chauffer tes cornues, Jessie?... Il n'existe pas un atome de bois sur ce satellite pierreux et nous ne saurions demander la chaleur indispensable aux radiateurs électriques du bord. D'ailleurs, je le crains, ils seraient fort insuffisants!...
Le sourire de la jeune doctoresse s'accentua.
— Comment, cher père, fit-elle, c'est toi qui es embarrassé pour si peu de chose?... Un grand ingénieur comme toi à qui l'imagination fait ainsi défaut?... Vraiment, je ne reconnais plus là le génial constructeur du premier projectile interplanétaire et de son chemin de fer de lancement!...
— Que veux-tu, fillette, c'est sans doute l'influence déprimante du paysage affreux où nous nous trouvons, qui me retire les qualités imaginatives que tu m'attribues. Mais franchement, à moins de brûler notre mobilier ainsi que l'a fait autrefois, paraît-il, un inventeur français: Bernard Palissy, je crois, je ne vois pas comment alimenter ton fourneau.
— Eh bien, et l'ozokérite que va nous apporter Allan, n'est-ce pas justement un combustible?... Cela fumera beaucoup, sans doute, mais qu'importe, pourvu que nous obtenions la chaleur nécessaire! Si ma mémoire est fidèle, je crois me rappeler que la teneur de carbone de cette substance est de 85 de carbone pour 15 centièmes d'hydrogène. C'est donc une matière éminemment combustible, à la condition de fournir au foyer la quantité d'oxygène voulue, et c'est pourquoi je t'ai demandé d'édifier une cheminée, la plus haute possible, afin d'avoir un tirage extrêmement actif...
— Parfaitement raisonné, Jessie. Tous mes compliments pour ta science!...
Le sourire disparut et fit place à une moue.
— Tu railles toujours, père!...
— Cela vaut mieux encore que de dérailler, c'est moins dangereux, fillette!...
L'arrivée d'Allan, ayant sur les épaules un sac formidable qu'il portait avec autant d'aisance que si cette poche eût été remplie d'épongés sèches, détourna le cours de la conversation. Les deux hommes s'occupèrent, une fois le sac vidé, d'allumer le feu. Daniel Fairchild avait sacrifié, pour l'allumage, une caisse vide qu'il avait extrait de la cale et débitée en menus fragments. Bientôt, sous l'énergique appel d'air de la cheminée, le bois flamba et se réduisit en braises ardentes qui furent alors chargées de cire minérale, laquelle bientôt s'enflamma. Les cornues remplies et soigneusement lutées ne tardèrent pas à se remplir de vapeurs qui allèrent se condenser dans le réfrigérant entouré d'une enveloppe d'eau froide. En raison de la pression très réduite de l'atmosphère, l'ébullition devait se produire à une température inférieure à 80 degrés, aussi la chimiste n'avait-elle pas oublié de faire les corrections de température voulues, afin de réaliser une distillation rationnelle et ne - recueillir qu'un hydrocarbure de la densité voulue.
A la fin de la journée, en treize heures de travail effectif, on avait extrait près de 8 gallons de gazoline de la cire fossile. Daniel Fairchild se frottait les mains et manifestait une extrême satisfaction.
— Encore trois jours de cette existence de Robinsons planétaires, dit-il, et nous pourrons nous rembarquer pour l'Amérique!
— Mais l'Océan à traverser est toutefois un peu plus large que l'Atlantique, observa le professeur Flyrock. Et ce fossé s'élargit tous les jours, en raison de l'écart de plus en plus grand séparant les deux astres. Ce n'est plus 56, mais bien 65 millions de kilomètres, que nous aurons à parcourir!...
— Bast!... conclut le grand chef, avec la provision de carburant que Jessie est en train de nous fabriquer, nous pourrions aller jusque dans le Soleil!...
Deux jours s'écoulèrent encore, rapides, en raison des occupations multiples qui prenaient toutes les minutes des Terriens affairés. Dès l'apparition du Soleil sur l'horizon, les portes des cabines s'ouvraient; chacun procédait à ses ablutions et à sa toilette quotidienne, puis avalait rapidement une tasse de thé ou de bouillon concentré, avec quelques biscuits, avant de courir à sa besogne respective. Les bidons de gazoline se remplissaient l'un après l'autre; tandis que l'astronome, l'oeil vissé à son oculaire, scrutait les moindres détails que la rotation de Mars faisait défiler sous ses yeux et que Fairchild réglait les appareils de fabrication de l'air, le jeu du décarbonateur et des ventilateurs, enfin des mécanismes divers disséminés dans les divers compartiments de l'obus.
Allan Tyson, continuant son rôle de fort des Halles, partait, son sac vide sous le bras, pour le gisement qu'il dépouillait à chacun de ses voyages. Miss Fairchild venait de remplir encore une fois l'alambic et de charger le foyer, quand elle vit le jeune homme revenir à grandes enjambées, en donnant les signes d'une émotion inaccoutumée.
— Mr Flyrock, demanda-t-il d'une voix qu'il s'efforçait d'affermir, où est Mr. Flyrock?... Et votre père, miss Fairchild?... Ils sont là tous les deux?...
La chimiste, un thermomètre dans les doigts, redressa sa taille flexible et fut frappée de la singulière intonation dont ces simples questions avaient été proférées, ainsi que de l'agitation de son compagnon qui était revenu les mains vides, contrairement à son habitude. Elle devina qu'un incident avait dû survenir.
— Qu'est-il donc survenu, Mr Tyson? Vous paraissez tout troublé... Que vous est-il donc arrivé?... Parlez vite!...
— Rien, rassurez-vous, miss Jessie, aucun accident, mais je viens d'apercevoir, se dirigeant vers nous, une escadre de navires volants, — je ne sais trop comment nommer ces objets, — qui ne ressemblent à rien de ce que je connais. Alors, sans prendre le temps de faire ma provision de cire et vous l'apporter, je suis accouru prévenir tout le monde de ce phénomène, qui peut avoir les plus graves conséquences pour notre sécurité...
— Et vous avez bien fait, mon ami. Je vais avertir mon père qui est au laboratoire; nous irons avertir ensuite le professeur...
L'ingénieur devait avoir entendu la voix du jeune homme, car il apparaissait hors de la tourelle de métal et sautait légèrement sur le sol. En quelques phrases rapides, Allan lui fit part de ce qu'il avait vu.
— Des navires volants, vous êtes bien sûr? dit-il, en hochant la tête. C'est extraordinaire. D'où viendraient-ils, puisque nous avons pu nous convaincre que le mondicule où nous séjournons est absolument inculte et inhabité?...
A cet instant, on vit accourir l'astronome, rebondissant d'un roc à l'autre, avec des grâces de personnage en baudruche gonflée d'hydrogène. Lui aussi avait aperçu la flotte aérienne signalée par Allan,car il s'écria d'une voix entrecoupée.
— Les Martiens!... Ce sont les Martiens!... Ils viennent droit ici!... Fuyons!...
Daniel Fairchild se redressa intrépidement.
— Fuir sans savoir à qui nous pouvons avoir affaire, nous des citoyens de l'Union? Vous n'y pensez pas, Flyrock!...
— Je vous en conjure, Fairchild, pas de folles bravades. Songez à votre fille...
— Et à votre propre sécurité aussi, n'est-ce pas?... Tenez, Flyrock, vous n'êtes qu'un astronome! Enfermez-vous dans l'obus avec Jessie. Allan et moi nous irons observer MM. les Martiens, savoir ce qu'ils viennent faire ici.
— J'irai avec toi, père!... accentua fermement la jeune fille.
— Tu n'y penses pas, Jessie. Il n'est pas utile que tu t'exposes à un danger possible, bien que je compte agir avec toute la prudence qu'exige la circonstance, et que ce danger n'existe peut-être que dans notre imagination...
— C'est de la folie!... tenta encore d'articuler le professeur.
L'ingénieur enveloppa le savant d'un regard indéfinissable, en haussant les épaules, puis il murmura en a parte:
— Les armes à feu ne serviraient de rien ici, avec cette satanée disparition de toute pesanteur des balles; une bonne barre de fer sera plus efficace le cas échéant. D'ailleurs, nous tâcherons de voir sans être vus et j'espère bien qu'on n'en arrivera pas aux coups.
Allan Tyson, impatient, piétinait sur place.
— Que de paroles!... murmura-t-il. Nous devrions déjà être là-bas!
Déjà le professeur, escaladant l'échelle, était rentré dans le wagon comme un escargot dans sa coquille. Les deux hommes, s'appuyant l'un sur l'alpenstock ferré qui lui avait déjà rendu tant de services dans Érôs, l'autre sur un solide levier de fer, et tenant entre eux la jeune fille, se défilaient avec précaution en profitant de tous les creux de terrain et de tous les obstacles rencontrés sur le chemin, pour éviter de se laisser voir. Ils étaient à mi-chemin du gisement d'ozokérite et traversaient le chaos de débris ponceux qu'ils connaissaient, quand un bruit aigu de crécelles géantes retentit au-dessus de leurs têtes. Ils s'abritèrent aussitôt derrière un amoncellement de rocs pulvérisés par l'action des éléments et des siècles et, une fois bien dissimulés, levèrent les yeux.
Etaient-ce bien des navires aériens, ces charpentes métalliques ajourées, sans propulseurs apparents, ailes ou hélices, qui tournoyaient sur elles-mêmes, en avançant d'une allure qui se ralentissait de seconde en seconde, comme si elles se préparaient à prendre contact avec le sol du satellite?... L'ingénieur, dérouté par l'aspect bizarre de ces objets, qui ne lui rappelaient aucune application de la mécanique terrestre, ne savait qu'en penser. Il avait bien remarqué que ces espèces de poutres armées, hérissées de mâts et d'antennes de métal et qui atteignaient une centaine de yards de longueur, soutenaient une sorte de long tube pouvant être une nacelle, mais il demeurait perplexe. Quelle pouvait être la force motrice donnant la vie à ces engins bizarres?... Il n'apercevait rien qui fût susceptible de l'éclairer, et, à moins qu'ils ne fussent dirigés depuis la planète par des vibrations électriques du genre des ondes hertziennes, Fairchild ne devinait pas comment ces appareils étaient capables de franchir le vide séparant les deux astres.
Les Américains comptèrent sept de ces sortes de navires se suivant à distances régulières, comme les unités d'une escadre. Le premier, décrivant de larges orbes concentriques le rapprochant de plus en plus du sol, finit par s'immobiliser au-dessus de la pyramide pierreuse surmontée de la pièce de métal dont les accessoires étranges avaient tant intrigué les Terriens, lors de leur première exploration.
— Regardez! souffla Allan à voix basse: on dirait que la pointe de l'une des charpentes s'est collée contre le sommet de la pyramide. Voilà maintenant la pièce du dessus qui bascule et s'ouvre... Un tuyau sort de la charpente; on dirait un long serpent qui pénètre dans cette ouverture...
... les Américains comptèrent sept de ces sortes de navires...
— On dirait bien que c'est l'électricité ou une autre force analogue qui actionne tous ces mouvements!... Mais où sont les volontés intelligentes qui les commandent? répliqua l'ingénieur sur le même ton.
— Les voici sans doute, murmura le jeune homme en s'aplatissant contre le rocher qu'il croyait constituer un impénétrable rempart à la vue.
Du long tube suspendu à l'assemblage de poutres métalliques, venaient de surgir deux êtres hauts de près de trois mètres, dont il eût été, difficile de discerner l'anatomie réelle, car ils étaient revêtus d'une véritable carapace sous laquelle on distinguait confusément la forme de plusieurs membres paraissant articulés d'une manière toute différente de ceux du squelette humain.
Les Terriens n'eurent d'ailleurs pas le temps de pousser bien loin leurs études d'anatomie comparée, car les géants à peine arrivés sur la plate-forme de la pyramide, transformée en margelle de puits, semblèrent inspecter les environs, puis s'immobilisèrent, comme s'ils distinguaient les Américains tapis derrière les murailles de roc. Soudain, l'un d'eux fit pivoter ce qui ressemblait, vu d'une telle distance: 200 yards environ, à une lanterne à projections de dimensions restreintes. Aucun rayon lumineux n'en sortit, et cependant Allan ne put retenir un cri de douleur et de surprise, tout en arrachant de sa tête son bonnet de fourrures.
Sa coiffure s'était subitement enflammée, il avait les cheveux roussis et ressentait une vive sensation de brûlure sur le sommet du crâne.
Les trois Américains se regardèrent: ils avaient compris. Il fallait fuir devant ces êtres disposant d'armes inconnues, et contre lesquelles ils ne pouvaient se défendre. Et, non seulement regagner le car planétaire, mais s'éloigner de Deimos sans perdre un instant, bien que les provisions de gazoline ne fussent pas entièrement reconstituées. Leur retraite ne fut pas aisée. On eût dit que les rochers étaient de verre pour les géants, dont toute une troupe était sortie des flancs des navires martiens, et à tout instant des éclats de pierre, dont l'un blessa légèrement Allan au visage, volaient dans tous les sens, désagrégés sans doute par les radiations émanant du projecteur. Daniel Fairchild songea un instant au fameux rayon vert de Wells, dans son roman la Guerre des Mondes, rayon récemment transporté dans la réalité par l'ingénieur anglais Grindell Matthews.
Redoublant de précautions, rampant même lorsqu'il le fallait sur le sol, les Terriens mirent plus d'une heure à revenir à leur forteresse d'aluminium. Heureusement, depuis quelques moments, ils n'étaient plus pourchassés par le terrible rayon invisible, qui vitrifiait les cailloux siliceux, et fondait les fragments alcalins sur lesquels il séjournait pendant une ou deux minutes. Enfin ils se retrouvèrent sains et saufs dans le laboratoire.
— Il n'y a pas de temps à perdre; on discutera plus tard ces phénomènes, scanda nerveusement Fairchild. Vous avez pu juger, par vous-mêmes, des effets résultant de ces rayons thermiques invisibles dont disposent les êtres que nous avons entrevus. Nous avons tout à redouter d'eux: ils pourraient incendier notre véhicule en moins de quelques secondes, en portant ses parois à l'incandescence. Il faut nous éloigner de suite.
— Mais les barils de gazoline et les appareils à distiller sont restés dehors, ainsi que la lunette de Mr Flyrock, observa Allan.
— A tous risques, — car autrement nous ne pourrions atteindre la Terre, — nous allons aller rechercher les barils. Quant à l'alambic et au télescope, abandonnons-les!...
— Comment!... abandonner ma lunette!... Jamais!... protesta l'astronome, qui avait assisté silencieusement à la rentrée de ses compagnons. Attendez!
Et, avant que l'on eût pu s'opposer à son dessein, le savant s'échappa au dehors.
— Ma foi! tant pis pour lui, grommela Fairchild. C'est lui qui l'aura voulu!...
Il jeta un coup d'oeil à travers les hublots: rien d'insolite n'apparaissait, et les environs demeuraient déserts et vides.
— Dépêchons-nous!... ordonna-t-il. Aux barils!...
En moins d'une demi-heure, tout fut terminé, l'arrimage achevé et le moteur prêt à démarrer. Le professeur ne revenait pas et Fairchild bouillait d'impatience.
— Vous verrez qu'il se sera fait incinérer vivant par les Martiens, grommela-t-il. S'il n'est pas là dans cinq minutes, je mets en route!...
Soudain, un choc léger ébranla les parois de métal.
— Quoi, un aérolithe?... Quelque autre invention diabolique des Martiens! proféra-t-il. Je n'ai pas le droit d'exposer davantage nos existences!...
Il allait fermer le circuit électrique sur les inflammateurs, quand des coups redoublés, frappés à l'extérieur, firent vibrer la coque d'aluminium. Dix secondes plus tard la porte, violemment poussée, donnait passage d'abord au long tuyau constituant le corps de la lunette, puis à la monture de celle-ci et enfin à l'astronome lui-même.
— Poursuivi!... Je suis poursuivi!... râla l'infortuné savant. Des monstres hideux...
Il ne put en dire davantage, s'écroula contre la boiserie et perdit connaissance. L'ingénieur n'avait même pas entendu la fin de la phrase: le moteur tonnait avec violence, déployant son maximum de puissance, et, telle une fusée de feu d'artifice, le projectile s'arrachait du sol de Deimos où il était échoué depuis de longs jours, et filait dans l'espace avec une rapidité allant s'accroissant de seconde en seconde.
La doctoresse s'était précipitée au secours du savant évanoui. Elle lui mouilla les tempes, desserra sa cravate, lui fit respirer des sels. Enfin le malade ouvrit les yeux, et parut tout étonné de se voir étendu de son long sur le plancher du laboratoire.
— C'est égal! vous avez eu une fameuse frousse, hein! Flyrock? demanda l'ingénieur d'un air sarcastique.
L'astronome passa une main sur son front:
— Je l'avoue! Mais ils sont effrayants, ces géants qui me donnaient la chasse!...
— Ils vous prenaient sans aucun doute pour un gibier d'une espèce inconnue et ils vous auraient rapporté en triomphe dans leur planète. Et, s'ils vous avaient laissé quelque répit avant de vous livrer aux cuisiniers, vous auriez pu consacrer vos derniers instants à une étude comparée des civilisations de la Terre et de Mars!... Pourquoi ne vous êtes-vous pas laissé capturer de bonne grâce?...
— Vous vous moquez de moi, Fairchild, et vous avez raison, mais que voulez-vous! L'instinct de la conservation, inhérent à toutes les créatures, a dominé momentanément tout autre sentiment en moi!
— Je l'ai vu, et il était temps que vous reveniez avec votre outil de travail. Deux secondes plus tard, je dérapais et vous restiez sur Deimos à vous expliquer avec ses habitants. Maintenant, dites-moi l'opinion que vous vous êtes formée de ce qui s'est passé et vos suppositions relativement à ce que nous avons tous vu.
Le professeur réfléchit quelques secondes:
— Je vous apprendrai d'abord, mes amis, prononça-t-il, que j'avais parfaitement aperçu ces navires comme de simples points brillants, dans la grande lunette. La flotte s'était indiscutablement détachée du sol de la planète Mars et se dirigeait à une vitesse que j'ai estimée être supérieure à 1.000 milles par heure, vers Deimos. C'est lorsque cette escadre a évolué, cherchant son point d'atterrissage sur le satellite, que j'ai abandonné mes études aréographiques pour vous prévenir en toute hâte...
— Quel but pouvait bien poursuivre cette flotte, en effectuant cette traversée?
Allan Tyson coupa la parole au professeur, qui ouvrait la bouche pour répondre.
— Je suis persuadé, pour ma part, fit-il, que ces bâtiments étranges, qui peuvent naviguer dans le vide et sont probablement mus par de l'énergie envoyée depuis Mars, ne sont autre chose que des espèces de cargo-boats, des citernes volantes qui viennent puiser, dans les entrailles des satellites des produits solides ou liquides nécessaires à l'entretien de la vie sociale dans la planète. J'ai parfaitement remarqué la descente de tuyaux dans la profondeur du puits, subitement ouvert par le jeu d'un mécanisme électrique dont nous n'avons pas deviné le secret, et entendu ensuite un bruit caractéristique d'aspiration. Si ce n'est pas là la vérité, je dois être sur le chemin...
— En tout cas, conclut le grand chef, je ne saurais trop vous complimenter, mon cher Allan, de votre esprit de décision et de votre promptitude d'action. Vous nous avez très probablement sauvé la vie à tous et je vous en manifeste hautement ma reconnaissance, car c'est à vous que nous devrons d'avoir pu nous échapper à temps.
— Crois-tu donc, père, intervint la doctoresse, que les êtres qui nous sont apparus soient malveillants et auraient cherché à nous nuire?
— Tu oublies, fillette, le rayon ardent qu'ils ont dardé sur nous?... Cela ne démontrait guère, je crois, des intentions amicales.
— Alors, en doit-on conclure que la civilisation sur Mars, planète cependant bien plus vieille que la Terre, n'y est pas plus avancée? La méchanceté semblerait innée dans toutes les créatures de l'univers... Quelle attristante pensée!...
Allan Tyson s'efforça de détourner l'esprit de la jeune fille de ces idées pessimistes, et, grâce à la bonne humeur qu'il déploya, les premières journées du voyage de retour, — ou du moins les tranches de vingt-quatre heures que l'on appelait jours à bord du microcosme habité et qui demeurait constamment, baigné des rayons solaires, — ces journées purent s'écouler sans ennui ni incident notable.
Chacun avait repris ses occupations et habitudes du début; l'astronome, claquemuré dans sa coupole, où il avait rétabli sa fameuse lunette, observait et calculait. Fairchild surveillait le fonctionnement du moteur, du décarburateur et des différents autres appareils et Miss Fairchild avait fort à faire avec ses fonctions de maître-cook du bord. Ses seules distractions étaient la lecture et de longues et amicales conversations avec Allan, conversations dans lesquelles l'ingénieur intervenait fréquemment.
A mesure que l'on se rapprochait de l'astre central, du Soleil, son disque allait s'élargissant, en même temps que la lumière et la chaleur en émanant s'accroissaient. La Terre, qui n'apparaissait, avec son satellite, que comme une magnifique étoile double, grandissait de plus en plus à mesure que le wagon s'en rapprochait et maintenant elle était quatre fois plus grosse que la Lune vue à l'oeil nu. L'ingénieur avait remis le moteur en marche à toute allure, pour neutraliser la vitesse qui emportait le mobile à travers l'espace.
— A quelle distance estimez-vous que nous soyons encore de notre monde en ce moment? avait-il demandé au pilote observateur.
— A 3 millions 500.000 kilomètres environ, répliqua sans hésiter l'interpellé.
— Distance que nous aurions mis à peine dix heures à parcourir si nous avions conservé l'élan initial, mais qui va nous demander plus du triple, vu le freinage opéré depuis douze heures déjà!
— Tant mieux! Il faut que notre vitesse soit diminuée des deux tiers lorsque nous arriverons à l'orbite terrestre.
— Elle le sera. Vous croyez que ce sera suffisant?
— Certainement, à la condition que nous arrivions sur la gauche de notre planète.
— Tiens!... Pourquoi cela?...
— Vous allez le comprendre. Par rapport à nous, le globe terrestre se meut de la gauche vers la droite, à raison de 18 milles à la seconde. Si nous coupons perpendiculairement cette ligne idéale à la même vitesse, nous serons donc en réalité immobiles par rapport à ce globe, et nous n'aurons plus à lutter que contre son attraction unique. Et si le point d'intersection de ces deux routes idéales se trouve à 40.000 milles de la surface, soit 10 rayons terrestres, la chute s'effectuera avec une vitesse de 8.000 yards dans la dernière seconde...
— 8.000 yards!... se récrièrent Jessie et Allan qui écoutaient.
— Cette vitesse pourra être diminuée de moitié, d'une part, en raison du freinage produit par le moteur et, d'autre part, à cause de la friction pendant la traversée de l'atmosphère. Mais, en tenant compte de toutes les conditions du problème, il est certain, je vous l'affirme, que nous rencontrerons le sol avec une vitesse minimum de 4.000 yards (3.500 mètres) dans la seconde du contact. Ce sera comme si nous tombions en moins d'une seconde du haut d'une montagne de cette élévation.
— Mais nous ne résisterons pas à un pareil choc!... Nous serons pulvérisés, anéantis!... protesta Allan.
L'astronome se retourna vers son interrupteur.
— Heureusement, ajouta-t-il sans se laisser démonter, l'élément liquide recouvre les quatre cinquièmes de la surface de la planète et nous avons chance de tomber dans un océan quelconque. Le choc sera amorti.
L'ingénieur, en entendant cette réflexion, eut un rire sarcastique.
— Parlez-moi de cet amortissement!... ricana-t-il. Oubliez-vous donc, Flyrock, que l'eau est un corps incompressible? Le contact du culot du projectile qui nous porte avec la surface de la mer serait aussi brutal qu'avec un terrain quelconque! J'admets parfaitement que, malgré tout, la force vive emmagasinée pendant la chute se dissiperait plus aisément dans ce milieu liquide, mais ce serait à la condition de tomber dans une mer profonde, car le wagon descendrait à près de deux milles dans le sein des eaux. Or, à cette profondeur, la pression est de plus de 350 atmosphères, 350 kilogrammes par centimètre carré. C'est dire que la double coque de notre wagon n'y résisterait pas. Longtemps avant d'être parvenu à ce niveau, elle serait écrasée, aplatie comme si elle passait entre les plateaux d'une presse hydraulique. Donc, vous le voyez, que l'atterrissage s'opère en terrain solide ou en pleine mer, le résultat définitif n'est pas beaucoup meilleur!...
Le fils du milliardaire promena des regards inquiets sur le commandant goguenard et l'astronome impassible. Jessie souriait.
— Pourtant, balbutia-t-il, vous restez tous calmes comme s'il n'y avait pas de danger... Je ne comprends pas!...
— Il faut se résigner à subir ce que l'on ne peut empêcher, jeune homme. Est-ce que vous craindriez la casse pour votre fragile individu?... Peut-être pourrait-on songer à un emballage protecteur?...
Le jeune homme réprima un geste de mauvaise humeur. Miss Fairchild s'approcha de lui et lui prit la main.
— Ne vous fâchez pas des plaisanteries de père, voyons!.. fit-elle. Ne devinez-vous pas qu'il doit avoir imaginé un moyen de sauvetage quelconque et que c'est pourquoi, sans doute, il a l'esprit si tranquille?
Le chef de l'expédition interplanétaire se croisa les bras en riant.
— Voyez-vous, cette futée!... On ne peut rien lui cacher!...
Le professeur Flyrock le considérait, hochant la tête.
— Pourriez-vous me dire en quoi consiste votre moyen d'amortir la chute dans cette dernière seconde?... Je vous avoue que je n'entrevois aucun procédé, étant donné que l'effort de notre moteur à réaction serait insuffisant...
— Comment, vous ne devinez pas?... Ce n'est pourtant pas bien transcendant et c'est connu depuis plus d'un siècle, ce système de ralentir une chute trop rapide.
— Quoi!... Vous ne voudriez pas parler d'un parachute, Fairchild?...
— Pourquoi cela?...
— Songez-vous à la surface immense que devrait présenter un appareil de ce genre pour soutenir notre wagon et son contenu?...
— Ah!... notre wagon? Il faudra le sacrifier, c'est vrai! Il est moins précieux que nos existences à tous les quatre! Alors, tant pis, je le sacrifie! On en fabriquera un autre, si l'on recommence le voyage...
— Je ne doute pas que vous soyez assez inventif pour nous permettre de nous séparer de notre car planétaire, le moment arrivé, mais où est-il donc ce parachute?... Je ne l'ai jamais aperçu jusqu'à présent!... Sans doute dans une caisse à fond de cale?...
— Ne vous décortiquez pas la cervelle à chercher, Flyrock, vous ne trouveriez pas! Il est dans votre observatoire...
— Vraiment?... En quel coin, par exemple?...
— Au-dessus de votre tête, tout simplement.
— Il doit être d'une belle dimension, n'est-ce pas?...
— Peuh!... Rien d'extraordinaire, car il ne devra supporter qu'un poids de 950 livres, représenté par quatre personnes et quelques bagages. Vous saurez, Flyrock, qu'une surface concave de un mètre carré peut supporter un poids de un kilogramme, poids qui, ainsi freiné, ne descendra qu'avec une vitesse de régime de 1 m. 30 à 1 m. 50 au plus par seconde. Il résulte de cette formule, vérifiée en pratique depuis 1785 par de nombreux aéronautes, que, pour assurer la descente régulière à l'allure que je viens de vous indiquer, d'un poids de 950 livres (427 kilogrammes), il faut une surface d'un peu plus d'un acre, 420 mètres carrés, pour employer une mesure métrique. Notre parachute mesure donc 50 pieds d'ouverture, ou 16 mètres, et moitié de ce chiffre comme creux. Il est construit en soie extra-forte, car il devra résister au violent effort de son déploiement presque instantané. Nous le mettrons en place plus tard...
— Quand?...
— Deux heures avant la rencontre avec le sol, ce sera suffisant. Mais je compte sur vous, Flyrock, pour déterminer, à une fraction de seconde près, l'instant où devra s'opérer le contact. C'est une question de vie et de mort pour nous tous. Quitter le wagon trop tôt, nous nous trouverions dans le vide et la décompression subite nous tuerait; trop tard, nous serions aplatis dans le choc final!
— C'est compris. Comptez sur moi...
Sur ce dernier mot, ayant retrouvé toute leur sérénité d'esprit habituelle, les Terriens s'attablèrent. Ils n'avaient plus que trois repas à prendre à bord du projectile intersidéral. Déjà la proximité de la planète se faisait sentir par l'augmentation progressive du poids des objets. La tourelle d'aluminium tendait à présenter sa base vers le globe, dont on ne pouvait distinguer qu'un étroit croissant, vivement éclairé par le soleil, toujours immobile au même point de la voûte céleste.
L'astronome consacra une partie de son repos journalier à observer et à mesurer le rapprochement continu de l'astre vers lequel le projectile interplanétaire semblait être attiré, telle une infime parcelle de fer par un monstrueux aimant. Soudain, la nuit se fit intense, comme au départ quand on avait pénétré dans le cône d'ombre, et cette obscurité ne devait pas durer moins de huit heures et demie, pendant lesquelles le moteur continua à taper à toute allure, luttant ainsi contre l'attraction grandissante de la planète.
Il était midi au chronomètre du bord quand le wagon sortit de l'ombre. Sa vitesse devenant moindre que celle du globe, celui-ci, qui masquait de son orbe formidable le ciel tout entier, glissait lentement vers la droite. L'instant où les deux routes idéales devaient se croiser n'allait pas tarder à survenir. Alors, le fond du cylindre d'aluminium serait tourné vers la surface du globe.
Les Terriens étaient réunis, un peu anxieux, dans le laboratoire. L'astronome, dégringolant en hâte de son observatoire, vint annoncer.
— C'est fait!... Les deux vitesses du projectile et de la planète se sont combinées et la chute commence!... Dans deux heures, douze minutes, vingt secondes, nous toucherons le sol!...
— Well!... répliqua placidement l'ingénieur. Il est temps, en ce cas, de prendre les mesures voulues pour un atterrissage normal! Pourriez-vous, toutefois, déterminer approximativement, Flyrock, le point où s'effectuera le contact?...
— Venez avec moi au grand hublot de la cale; nous établirons ce point. Désormais, la Terre nous emporte avec elle dans son double mouvement de rotation et de translation. C'est donc suivant une branche de parabole que la chute va s'exécuter.
Les Terriens se penchèrent au-dessus du disque de cristal. A 60.000 kilomètres sous leurs pieds, le globe d'où ils s'étaient élancés trente-sept jours auparavant s'étendait, éclairé maintenant sur la moitié de son disque. La Lune, rétrécie de moitié, montrait la même phase à l'extrémité opposée de son orbite.
— Voyez-vous, dit, après quelques minutes d'examen, le savant, nous planons en ce moment verticalement au-dessus de l'Himalaya et allons traverser la péninsule indienne. Notre atterrissage s'opérera donc sur le 35e degré de latitude nord, qui coupe l'Arabie et l'Afrique.
— Par conséquent, nous ne tomberons pas dans la mer, conclut l'ingénieur. Ma foi, j'aime autant cela. Terminer une exploration comme celle dont nous revenons par un naufrage ou même un simple bain serait déplorable, en vérité! Mais il est temps de nous préparer. Jessie, occupe-toi des bagages que nous devrons conserver avec nous: vêtements et nourriture pour deux repas pour le cas où nous tomberions en plein désert. Vous autres, suivez-moi!
Les trois hommes se hissèrent dans la coupole.
— Où est donc dissimulé votre parachute? interrogea le professeur avec curiosité.
— Un instant. Commencez par m'enlever ce télescope qui nous gêne ainsi que sa monture, puis tout votre attirail d'astronome, et fourrez-moi ces ustensiles encombrants dans ma cabine avec votre matériel de couchage et le reste.
Le déménagement de l'observatoire une fois terminé, ce qui demanda un peu plus d'une demi-heure, Daniel Fairchild s'essuya le front et continua:
— Maintenant, retirons ce tapis qui couvre le plancher et descendons-le dans la cabine de ma fille!
Au-dessous de l'épais linoléum se trouvait une sorte de grande croix en osier tressé. L'ingénieur, debout au milieu, releva vers lui les quatre côtés de cette croix, qu'il associa à l'aide de tringles passant dans des anneaux s'entrelaçant. Il réalisa ainsi une corbeille capable de contenir quatre personnes.
— Voilà déjà la nacelle, déclara-t-il. Quant au parachute...
Il dévissa une demi-douzaine d'écrous en deux points diamétralement opposés et rabattit les fuseaux métalliques les uns sur les autres, comme des lames d'éventail.
—Le voici!... termina-t-il. Déménagez-moi cette ferraille et portez-la avec le reste à l'étage inférieur.
La coupole, comme d'ailleurs la coque tout entière de la tour d'aluminium, était double, et c'était dans le vide laissé ainsi entre les deux parois de métal, pour éviter toute déperdition de chaleur de l'intérieur à l'extérieur, qu'avait été logé l'appareil de sécurité.
— Je vais vous expliquer la manoeuvre, reprit l'avisé constructeur. D'abord nous allons relier la nacelle ou, pour mieux dire, le cercle intermédiaire, à la couronne supérieure du parachute par l'intermédiaire de cette large sangle que voici. Nous attacherons de même, aux petits cabillots de bois de ce cerceau, les boucles qui terminent les ficelles, ayant pour effet d'empêcher le bord de l'étoffe de se rebrousser sous l'action de la résistance de l'air pendant la descente. Cela fait, nous prendrons place tous les quatre dans ce panier avec nos bagages et surtout les instruments et nos masques, puis, dix secondes avant celle où le contact devra s'opérer, je déclancherai un ressort que je vais armer et qui aura pour but d'obliger la coupole extérieure qui, elle, est fabriquée d'une seule pièce, à basculer autour d'une charnière et à s'ouvrir entièrement comme le couvercle d'une bouilloire...
— Bien combiné!... Et ensuite?...
— Je viens de forcer le débit de l'appareil à air, et si vous aviez jeté un coup d'oeil sur le manomètre, vous auriez constaté, Flyrock, que la pression est de deux atmosphères et demie à l'intérieur du wagon. La coupole étant ouverte, vers 60.000 pieds (20.000 mètres) d'altitude, la pression extérieure sera insignifiante, analogue à ce qu'elle était sur Deimos. Or, la capacité intérieure de notre car est de 100 mètres cubes et en contient 225, puisque j'ai augmenté la pression. Ces 225 mètres cubes d'air vont s'engouffrer à l'intérieur de l'étoffe, la distendre, la pousser à l'extérieur en gonflant le parachute comme un ballon, et c'est ainsi qu'il passera, et notre nacelle à sa suite, par cette ouverture de neuf pieds de diamètre. Quant au wagon lui-même, adieu!... Il est probable que nous ne le reverrons qu'en un triste état.
— Cela me paraît bien agencé, et c'est là une solution élégante du problème!... Cela doit réussir!... prononça le professeur après un instant de réflexion.
— Dans ce cas, dépêchons-nous de choisir ce que nous voulons emporter chacun et embarquons! Je vais terminer les amarrages et armer le ressort d'ouverture.
Les manoeuvres ultimes achevées, l'ingénieur passa une visite minutieuse de tous les détails de l'appareil, puis il enjamba à son tour le rebord du panier et s'accroupit dans un angle auprès de ses compagnons, également ramassés sur eux-mêmes. Chacun avait revêtu son masque et s'était couvert, d'après le conseil du professeur, de plusieurs costumes superposés pour résister au froid glacial de l'espace. Un tuyau supplémentaire avait été branché sur le réservoir d'air de Jessie et Daniel Fairchild en gardait l'embouchure entre les lèvres.
— Plus que cinq minutes!... annonça l'astronome, son chronomètre à la main. Plus que trois!... Plus que deux! Attention, Fairchild, au signal!...
— Je suis prêt!... répliqua le chef, tenant à la main le fil d'acier commandant le déclanchement du ressort.
Flyrock, les yeux sur l'aiguille des secondes qui courait sur son cadran, leva le bras. Il y eut un long moment d'attente angoissée. Soudain, il abattit la main et aussitôt l'ingénieur hala vigoureusement sur la détente.
Ce fut plus rapide qu'un changement à vue de féerie. Le parachute, qui formait comme une tente aux mille plis autour de la corbeille, se distendit subitement et s'engouffra avec une force irrésistible à travers l'issue qui venait d'être ouverte. On eût dit qu'un bras d'une puissance formidable l'avait happé de l'extérieur. Ce fut comme un tourbillon dans lequel les voyageurs perdirent un instant la notion du réel; le plancher avait disparu sous leurs pieds et ils flottaient dans le vide, le dôme d'étoffe largement arrondi au-dessus de leurs têtes, avant d'avoir pu se rendre compte de ce qui était arrivé.
La séparation du parachute d'avec le wagon-projectile avait dû s'opérer à une vingtaine de kilomètres au-dessus de la surface du globe terrestre.
Pendant dix minutes au moins, l'appareil tomba comme une pierre, l'atmosphère, trop subtile à ces hauteurs, ne pouvant le soutenir et ces dix minutes parurent dix siècles aux voyageurs, qui grelottaient sous l'influence du froid intense de ces régions et souffraient en même temps de la subite décompression à laquelle ils avaient été soumis. Mais, vers 5.000 mètres, ces malaises commencèrent à s'atténuer. La température remontait graduellement, en même temps que la descente se ralentissait. Bientôt on ne fut plus qu'à 1.000 mètres et les Terriens regardèrent avidement audessous d'eux le pays où allait s'achever leur formidable randonnée.
Attention!... cria l'ingénieur...
A perte de vue, s'étendait une plaine de sable ocreuse, parsemée de monticules herbeux et de dunes. Dans l'éloignement, quelques rares bouquets de palmiers. C'était bien l'Afrique...
— Attention!... cria l'ingênieur d'une voix qu'il s'efforçait d'affermir. Tenez-vous bien tous, nous allons toucher!...
Il fit un effort violent pour soulever le sac contenant les bagages emportés et le précipita par dessus bord. Immédiatement, la vitesse diminua considérablement. La nacelle toucha, rebondit, enfin se coucha, en même temps qu'avec un long froissement de voiles que l'on reploie le dôme d'étoffe s'abattait et recouvrait les quatre Américains de ses plis.
Ce ne fut pas sans une dépense de forces, qui leur parut extraordinaire, qu'ils parvinrent à se relever et à se dépêtrer. Il leur semblait à tous qu'ils étaient devenus de plomb. Déshabitués depuis plus d'un mois de l'étreinte de la pesanteur, ils ne soulevaient leurs membres qu'avec un sentiment de fatigue incroyable, et leurs premiers pas sur leur planète natale furent hésitants, comme s'ils s'essayaient à marcher après une longue maladie.
— Enfin, où sommes-nous tombés?... articula péniblement Daniel Fairchild. En plein désert?... Voilà qui serait malchanceux!...
— Des Arabes!... père, s'écria Jessie, en montrant à peu de distance une troupe d'hommes vêtus de burnous autrefois blancs, et qui chassaient devant eux des ânes de petite taille, lourdement chargés. Cette troupe venait de s'arrêter et considérait avec curiosité le petit groupe formé par la jeune fille et ses compagnons.
En sa qualité de globe-trotter, Allan Tyson était un peu polyglotte et parvenait à se faire comprendre en plusieurs langues. Il s'approcha donc, tout en tirant la jambe, des indigènes, et une conversation laborieuse put s'engager, au cours de laquelle le jeune Américain apprit qu'il se trouvait en Tunisie, à quelques kilomètres de la ville de Rédeyef, centre assez important d'exploitation de phosphates naturels. Lorsqu'il sut à quoi s'en tenir sur la situation, Allan s'empressa de transmettre les renseignements obtenus à ses amis, et ceux-ci décidèrent de gagner Rédeyef à pied.
— Je marcherai bien jusque-là!... affirma Miss Fairchild. Mes muscles se sont rouillés à la suite de notre longue claustration dans notre maison volante. Un peu d'exercice me fera du bien, j'en suis sûre!
Les explorateurs de l'espace, abandonnant le parachute sur place, se mirent en marche à la suite des Bédouins.
— Une recommandation!... fit Daniel Fairchild à ses compagnons. Ne parlons de nos aventures à qui que ce soit, dans la ville où nous allons nous rendre! Donnons-nous simplement comme de simples touristes égarés, car nul ne nous croirait, ni peut-être nous comprendrait. Il sera temps de narrer ce que nous avons vu, quand nous serons rentrés en Amérique!...
L'acquiescement fut général, et les explorateurs des mondes planétaires purent garder l'incognito. Le professeur Flyrock avait cependant expédié une dépêche au Tysonian Institute pour annoncer son prochain retour à Scranton, mais il ne se doutait pas que la presse du monde entier avait été tenue en haleine par les articles publiés dans tous les journaux de l'Union au sujet de l'expédition interplanétaire. Jim Matthews, le reporter expulsé de Southampton island, avait contribué, pour sa part, à maintenir l'attention publique tendue sur ce sujet. Les graves revues scientifiques s'étaient, à leur tour, emparées de la question et l'avaient discutée sous tous ses aspects, et l'opinion générale avait été que la tentative d'établir une communication avec les mondes du système planétaire était vouée à un échec certain. Le projectile ne devait même pas aller à la distance de la Lune; il retomberait sur la Terre avec la même vitesse d'où il en était parti et se briserait dans sa chute. Les semaines s'ajoutant aux semaines sans la moindre nouvelle de cette catastrophe finale, les journalistes et même les savants déduisirent de ce silence prolongé que le mobile s'était perdu dans l'infini, ou qu'il avait été victime de quelque catastrophe inconnue. La conclusion fut qu'on n'en entendrait plus parler, pas davantage qu'on n'avait entendu parler, depuis son départ, de l'aéronaute suédois Andrée, essayant de gagner le pôle Nord en ballon.
Le câblogramme expédié de Rédeyef suscita donc une émotion extraordinaire parmi le personnel de l'Institut. Tout d'abord, on le crut l'oeuvre d'un mauvais plaisant, et des renseignements furent demandés, par voie télégraphique, au consul américain de Tunis. Celui-ci fit aussitôt une enquête, car il connaissait, comme tout le monde, la grande entreprise de ses compatriotes, mais il arriva trop tard. Déjà les quatre touristes, qui n'avaient séjourné que deux jours à Rédeyef, avaient quitté la Tunisie à bord du paquebot faisant le service de Marseille, et de Marseille ils avaient gagné Bordeaux, pour s'embarquer sur le transatlantique de la ligne des Chargeurs-Réunis allant directement à New-York. Le diplomate ne put donc fournir aucune indication certaine et le Comité supérieur du Tysonian resta dans l'incertitude.
On sait quelle était l'horreur professée par le directeur des usines de Fire-Lake envers la publicité, la réclame et ceux qui parlent à tort et à travers de tout ce qu'ils supposent de nature à intéresser la clientèle de leurs feuilles. Pour assurer son incognito et être tranquille jusqu'à son arrivée, Daniel Fairchild n'avait pas hésité à donner aux Compagnies de navigation, un état civil de fantaisie en retenant sa cabine et celle de ses compagnons.
L'annonce que les hardis explorateurs de l'espace étaient rentrés à Scranton à la date annoncée par la dépêche de Tunisie, c'est-à-dire le 30 octobre dans la nuit, éclata dans le monde comme un coup de canon. La nouvelle du retour de l'ingénieur avec sa fille, d'Allan Tyson et du professeur Flyrock, se transmit avec la rapidité de l'éclair — par câble et par T. S. F. — et causa une émotion universelle. Ce fut une véritable ruée vers les usines de construction de Fire-Lake et le grand établissement d'instruction de Scranton. En dépit des ordres qui leur furent intimés de ne pas pénétrer, les reporters forcèrent la consigne en s'autorisant de leur rôle d'interprètes de la curiosité du monde entier et, bon gré mal gré, extirpèrent une interwiew à l'astronome qui ne sut s'y refuser. Daniel Fairchild, lui, demeura intraitable; il refusa net de recevoir le représentant le plus autorisé de la presse des États-Unis. Mais on n'échappe pas à son destin: comme il descendait d'auto pour rentrer dans son cottage, où il allait retrouver sa fille et Allan qui, maintenant, passait le plus clair de ses journées auprès de la jeune doctoresse, l'ingénieur se trouva subitement entouré d'un cercle d'individus, parfaitement corrects d'ailleurs, et qui le saluèrent avec politesse, tout en l'enserrant de près pour l'empêcher de passer. Le porte-parole de la bande n'était autre que Jim Matthews en personne. Il s'inclina devant le réalisateur de la première traversée interplanétaire et, du ton le plus cordial, comme si rien ne se fût passé entre eux:
— Vous avez fait un bon voyage, Mr Fairchild? prononça-t-il. Vous avez réussi dans votre tentative d'exploration?... Comment sont faits, je vous prie, les habitants de la planète Mars?... Ces messieurs, qui appartiennent, comme moi, à la rédaction des principaux journaux de Pensylvanie, vous seraient obligés, si vous vouliez bien déroger à vos habitudes de discrétion et nous donner quelques détails...
Fairchild, peu endurant de sa nature, eut un geste de colère impuissante. Il était cerné de toutes parts, force lui était de subir le supplice de l'interwiew. Il connaissait la ténacité de ses compatriotes, qui ne le lâcheraient pas sans avoir obtenu ce qu'ils demandaient. En quelques phrases saccadées, il retraça les péripéties de ce voyage de cinq semaines.
— Vous êtes satisfait maintenant, Mr Matthews? dit-il à son bourreau qui remettait paisiblement son stylo dans la poche de côté de son veston. Vous avez votre revanche de l'histoire de Southampton island?...
— Le public est exigeant, Mr Fairchild, et nous devons satisfaire sa curiosité, d'ailleurs fort légitime, quand il s'agit d'une entreprise aussi grandiose que celle que vous avez menée à bien! Et croyez que je ne vous ai pas gardé la moindre rancune de ce qui s'est passé à Southampton. Je faisais mon métier, mais vous étiez dans votre droit, cela jamais je ne l'ai contesté.
Les journalistes saluèrent. Le cercle qu'ils formaient se disloqua et l'ingénieur, enfin libre, put gagner son salon, où il trouva Jessie en conversation animée avec Allan, comme d'habitude. Alors ses pensées changèrent de direction, un sourire courut sur ses lèvres et il pensa:
— Eh! eh!... Le voyage à Érôs aura peut-être un résultat inattendu; il pourrait bien causer le bonheur de ces deux enfants!...
Au même instant, le professeur Flyrock apparut entre les draperies de la porte. Il contempla sans mot dire le tableau formé par les trois personnages: le père, attendri et considérant les deux jeunes gens dont les yeux se parlaient, bien qu'ils gardassent le silence. Ce fut lui qui prononça ce qui constituait le mot de la faim, sinon de la fin!
— Dix heures, trois minutes et sept secondes!... Et l'on n'est pas encore à table? A quoi pensez-vous donc, jeunes gens?...
Plusieurs mois ont passé depuis cette dernière scène. Le mariage du fils du milliardaire Nathaniel Tyson avec la fille du directeur des grandes usines de mécanique de Fire-Lake est annoncé.
Le compte-rendu scientifique du voyage interplanétaire, publié par le directeur du Tysonian Institute, a été l'objet de discussions passionnées et de critiques quelquefois injustes. Les corps savants, qui avaient pu conserver quelque défiance ou émettre un doute, quant à la réalité des escales sur Érôs et sur Deimos ont été convaincus par les preuves rapportées: les insectes, qui n'avaient aucun point de ressemblance avec quelque créature terrestre que ce fût, le fragment de carbone cristallisé et les autres productions qui ne pouvaient provenir que de mondes tout différents de la Terre, bien que de structure analogue, prouvant que tous les astres du système solaire ont la même origine et proviennent d'une même source, unique pour tous.
Les honneurs s'abattirent en pluie sur les premiers conquérants de l'espace, mais la conception que ceux-ci avaient pu acquérir de la grandeur de l'Univers, et de la petitesse de l'homme devant la Nature, les avait rendus sages et dédaigneux de ces vains hochets qui n'affirment, le plus souvent, qu'une naïve vanité ou un orgueil un peu enfantin. Les titres qui leur furent accordés par les gouvernements et les académies ne modifièrent pas leur manière de penser.
Ce qui fit le plus plaisir à Fairchild fut la nouvelle que le projectile avait été retrouvé, enterré à plus de cent pieds de profondeur dans une des hautes dunes de sable de Tunisie. Quelque détérioré que dût être cet appareil, après le choc qu'il avait subi, l'ingénieur résolut de le faire extraire de sa fosse et de le ramener aux usines de Fire-Lake. En même temps, il annonçait sa résolution de consacrer ses vacances à inspecter les installations de Southampton island. Son idée secrète était-elle de recommencer l'expédition avec une autre planète qu'Érôs ou Mars pour but?... Nul ne le sait, il conserve son secret, et l'avenir nous apprendra si le chemin de fer interplanétaire est devenu, — comme cela arrive en Amérique de beaucoup de découvertes scientifiques, — une entreprise industrielle, à gros rendement financier.
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