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PASCHAL GROUSSET
ÉCRIVANT SOUS NOM
ANDRÉ LAURIE

LE RUBIS DU GRAND-LAMA

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ILLUSTRÉ PAR ÉDOUARD RIOU


Ex Libris

Illustration

Paschal Grousset (1844-1909)

Publié dans le Magazin d'Éducation et de Récréation, nos 55 & 56
de J. Hetzel et Cie, 18, Rue Jacob Paris, 1892

Cette édition électronique: Roy Glashan's Library, 2026
Texte de base: Bibliothèque nationale de France
Version Date: 2026-05-15

Réalisée par Hugh Ortman et Roy Glashan

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"Le Rubis du Grand-Lama," J. Hetzel et Cie, 1892


Title Page

"Le Rubis du Grand-Lama," J. Hetzel et Cie, 1892


Illustration

"Le Rubis du Grand-Lama," J. Hetzel et Cie, 1892


TABLE DES MATIÈRES


Chapitre Premier.
CHEZ COOPER ET C°.


Illustration

Rien de gai, dans les beaux quartiers de Londres, comme une matinée printanière, quand elle est sans brouillard et sans pluie. Le soleil monte dans un ciel bleu clair, l'atmosphère est fraîche; les perrons immaculés semblent taillés dans la neige; le stuc des portiques prend des airs de marbre, et les cuivres des portes brillent comme de l'or.

Par une matinée pareille, un jeune homme de vingt-cinq à trente ans, d'aspect visiblement français, sortait du Pelham-Hôtel et, prenant le trottoir de Portland Road, descendait vers la Tamise. Arrivé au Regent-Circus, il tourna à droite et suivit quelque temps Oxford Street. Parvenu à la hauteur de Bond Street, il ralentit quelque peu son allure. Là était évidemment le but de sa course matinale; quelque emplette, sans doute, car il examinait avec une attention persistante les opulentes devantures des boutiques, particulièrement celles des joailliers.

Il était de taille moyenne, plutôt grand que petit, bien fait sans être un modèle académique, agréable de visage sans qu'on pût le dire beau. En aucune façon le «jeune homme de haute mine» cher à certains romanciers. Rien chez lui qui sortît de la commune mesure.

A le bien examiner pourtant, la balance penchait plutôt du côté favorable. La taille était élancée, la moustache fine, l'oeil limpide et franc. On pouvait lire dans sa démarche, dans sa manière de porter la tête, de poser le pied, cet air de décision et de confiance en soi d'où naît si aisément la véritable élégance virile, celle qui ne s'achète pas chez le tailleur. Au total, personne n'aurait pu trouver sans injustice qu'Olivier Desroches eût l'air vulgaire. Ce n'est pas beaucoup peut-être; c'est quelque chose cependant.

Il y avait grand mouvement, ce matin-là, dans toutes les rues marchandes. Avant l'heure du luncheon, quantité de belles acheteuses étaient sorties pour s'assurer, chez leurs fournisseurs, que la commande n'était pas négligée. Bond Sreet surtout regorgeait de monde. Dans la voie étroite et gardant, comme notre rue de Richelieu, l'alignement imparfait et le cachet du vieux temps, les voitures se suivaient au pas, sans interruption, tant la presse était grande. Tout le monde semblait se connaître, et, d'un carrosse à l'autre, on échangeait des signes de main, de gais bonjours.

Cette scène, si vive, si brillante, ne manquait pas d'intérêt pour le jeune étranger. Comme il se trouvait devant la vitrine de Cooperet Co , un des premiers joailliers de Bond Street, une Victoria qui s'arrêtait en face de la porte attira particulièrement son attention. Non que l'équipage eût rien de remarquable; il était simplement correct. Mais celles qui l'occupaient, une mère et sa fille, sans nul doute, firent sur lui soudain une impression extraordinaire — attrait ou répulsion, il n'aurait su le dire, peut-être avertissement mystérieux que ces femmes allaient être mêlées à sa vie, qui sait? — et, restant inaperçu par elles, il se mit à les étudier par le menu.

La mère était grande et forte, d'un type aquilin très prononcé, la lèvre courte et altière, l'oeil impérieux, arrogant, dominateur; une Agrippine en chapeau fermé.

La jeune fille était belle, blonde avec des grands yeux bruns; mais un air de tristesse et presque de mauvaise humeur répandu sur ses traits la faisait ressembler à sa mère, du moins par l'expression de la physionomie. Sans faire tort à ces dames, on pouvait supposer, d'après ces indices, qu'elles venaient d'échanger des propos sans aménité. Elles ne quittèrent pas leur voiture; le valet de pied descendit et porta leur message dans le magasin. Deux minutes plus tard, un commis en sortait, et, s'approchant de la portière, présentait un écrin. La plus âgée des deux dames l'ouvrit et, examinant d'un oeil critique le bijou placé à l'intérieur, elle compta mentalement les pierres en cherchant quelque défaut à relever.

«La monture me semble bien fragile, dit-elle d'un ton mécontent.

— On s'est appliqué, milady, à suivre vos instructions.

— Qu'en dites-vous, Ethel?»

Pour toute réponse la jeune fdle eut un geste lassé qui pouvait signifier:

«Pour le prix que j'y attache!...

— C'est bien, dit la dame, je le prends.

— Faut-il l'empaqueter, milady?

— Inutile, fit-elle, sans regarder le commis qui salua et regagna le magasin. Le valet de pied remonta auprès du cocher qui s'apprêtait à toucher ses chevaux. En ce moment la jeune fille poussa une légère exclamation. L'écrin, que sa mère lui avait passé et qu'elle tenait d'une main indolente, venait de lui échapper et était allé tombé en s'ouvrant sur le trottoir.

La boîte roula d'un côté, le bijou de l'autre, aux pieds mêmes du jeune étranger. Celui-ci le ramassa, et, par un mouvement assez singulier, le rapprochant de ses yeux, l'examina curieusement — c'était un assez beau médaillon de rubis; — puis, l'ayant replacé dans l'écrin, il le remit aux deux dames en soulevant son chapeau.


Illustration

Le jeune étranger remit le médaillon aux deux dames.


La mère articula un bref remerciement; la jeune fille s'inclina sans mot dire, et la voiture partit.

Le jeune homme demeura, quelques minutes, songeur, à la même place. Non loin de lui, sur le trottoir, deux hommes causaient.

«C'est la belle miss Duncan, disait l'un.

— Elle est belle, mais pas de la première jeunesse, n'est-ce pas?

— Que dites-vous là? Vingt ans à peine!

— Oh! voilà si longtemps que le Court Journal, le Morning Post citent son nom!...

— Trois ans tout juste; elle a été présentée à dix-sept ans. Mais il est vrai qu'elle paraît plus que son âge.

— Je lui souhaiterais, quant à moi, un air plus humain et plus heureux.

— Eh! mon cher, croyez-vous qu'il soit bien agréable de vivre sous le sceptre de lady Duncan? Quelle belle-mère en perspective! Je ne m'étonne pas que les gendres soient rares... Et puis, les Duncan ont de maigres revenus, et, lorsqu'il faut faire figure dans le monde avec des rentes insuffisantes, la vie n'est pas toujours gaie...

— Mais lord Duncan n'est-il pas l'héritier de grands titres et de grands biens? Annandale, je crois?

— Héritier présomptif, oui. Le vieux Annandale a la vie chevillée dans le corps, et il n'est pas homme à se dépouiller pour personne. Voilà dix ans au moins qu'il aurait dû laisser la place à son neveu; mais on dirait qu'il fait exprès de s'attarder pour exaspérer lady Duncan. «A chaque télégramme qui arrive, dit-elle parfois, je reçois un coup, et c'est toujours pour un désappointement...» C'est que sans cesse elle attend la nouvelle de la mort de lord Annandale.

— Horrible!

— Mon cher, quand on tire le diable par la queue...

— Voilà donc pourquoi elle ne marie pas sa fille?

— Bon! D'où revenez-vous, mon cher? Est-ce que chez vous un homme qui se respecte fait attention à la dot de la femme qu'il choisit?

— Tout comme ailleurs, probablement.

— Grande erreur! Je puis vous citer le cas récent de lord Temple, qui a fait mieux que de ne pas demander de dot; il a refusé, en se mariant, d'accepter vingt mille livres sterling (500000 francs) qui revenaient à sa femme du chef de sa mère.

— Un homme qui possède, dit-on, un peu plus de mille francs de rente par heure! Il lui est facile de se donner ce luxe! Mais les simples mortels y regardent sans doute de plus près, puisque voilà la belle miss Duncan qui ne se marie pas.

— On donne une autre explication. J'ai entendu dire qu'elle veut aller soigner les lépreux aux îles Sandwich, et que sa mère fait à ce voeu une opposition acharnée.

— Soigner les lépreux avec cette figure? Ce serait un meurtre!»

Les deux hommes s'éloignèrent.

«Un meurtre, en effet,» se répéta le jeune Français, qui avait saisi, sans le vouloir, ce bout de conversation.

Puis il entra chez Cooper, et demanda à voir des bagues et des bracelets, les uns garnis en diamants, les autres en rubis.

Plusieurs personnes achetaient. A un comptoir voisin, une dame se récriait hautement contre le prix qui lui était demandé d'un bracelet.

«Vingt-cinq livres! Mais je n'en ai donné que huit pour celui-ci! disait-elle en détachant le sien.

— Ceci est de l'or américain, madame, répondait le marchand. Il n'est pas surprenant que vous l'ayez eu à bon marché.

— Américain? répétait la dame désappointée. Qu'est-ce que cela fait?

— C'est de l'or à un titre très inférieur.

— Et à quoi reconnaissez-vous cela?

— A tout. Pour vous, madame, une belle soie ne saurait être confondue avec une mauvaise. Avant même de l'avoir tâtée ou effilée, vous vous faites une opinion sur son prix. De même ici il y a la pierre de touche, les analyses et procédés de laboratoire. Mais un orfèvre qui sait son métier estime la valeur des pierres et des métaux avant d'avoir eu recours à ces épreuves.

— Alors mon bracelet ne vaut rien?

— J'aimerais mieux, quant à moi, de bon plaqué; au moins ce qu'on voit est de l'or.»

Olivier Desroches écoutait, intéressé.

«Monsieur, voici les modèles demandés.»

Sur un large écrin de velours blanc, le commis lui présentait, en rubis et en diamants, toutes les variétés de la «bague d'engagement.» «Un fiancé!» s'était-il dit, prenant d'un coup d'oeil sa mesure. Puis il lui apporta des bracelets.

Après avoir étudié et comparé les divers bijoux, l'acheteur mit de côté un bracelet orné de douze petits brillants et une croix étoilée de rubis de même grosseur et de même nombre; puis il s'informa du prix.

«Le bracelet, quinze livres sterling. La croix, cent vingt guinées.»

Le jeune homme parut surpris.

«Il y a dans chacun de ces objets le même nombre de pierres, dit-il, que j'ai eu le soin de choisir de pareille dimension. Le rubis serait-il huit ou neuf fois plus cher que le diamant.»

Un homme en favoris gris, assis au bureau, prit la parole:

«On ne pourrait pas toujours établir la chose d'une manière aussi absolue. Dans le cas présent, oui, c'est exactement la proportion.

— J'avais cru que les diamants étaient les pierres les plus précieuses.

— Ils ont beaucoup baissé depuis la découverte des mines du Cap, tandis que les rubis sont plutôt en hausse, étant devenus de plus en plus rares.

— Monsieur Cooper, je suppose, fit le jeune homme.

— Oui, monsieur.

— On m'a assuré que vous êtes l'homme le plus compétent en pierres fines.

— C'est beaucoup dire, répondit modestement le joaillier; mais, enfin, je crois m'y connaître.

— On m'a affirmé aussi que vous êtes un parfait honnête homme.

— Je l'espère, monsieur.

— Eh bien, je voudrais vous soumettre une pierre brute que j'ai ici, et en avoir votre avis.

— A votre disposition.»

L'étranger sortit de sa poche un porte-cigares très élégant, l'ouvrit, souleva une cloison de soie, tira d'une des rainures une boule enveloppée de papier, et, le papier enlevé, produisit un caillou noirâtre, de la grosseur d'une noisette à peu près, qu'il présenta au joaillier.

M. Cooper prit le caillou, le posa sur le velours du comptoir, le tourna et retourna au bout de sa pince. Puis il jeta un regard surpris au jeune homme:

«Ceci paraît être un rubis brut de grosseur peu commune, dit-il.

— Mais comment avoir la certitude que c'est un rubis?

— Il faudrait l'examiner à fond, en détacher un fragment pour l'étudier au microscope et le soumettre aux réactifs.

— Voudriez-vous vous en charger?

— Volontiers, mais je désirerais que ce fût en votre présence.

— Qu'à cela ne tienne. Ce sera long?

— Oh non! Dix minutes au plus. Veuillez me suivre dans le laboratoire.»

Le jeune Français suivit le négociant, d'abord dans un salon attenant à la boutique, puis dans un cabinet disposé comme l'atelier d'un ouvrier lapidaire. On y voyait un fourneau à réverbère, une meule à tailler les diamants actionnée par une petite machine à gaz, et, sur une table en chêne, des flacons de réactifs, des outils variés.

Après avoir invité son client à s'asseoir, M. Cooper déposa le caillou sur un bloc de bois pareil à un billot de boucher. Le saisissant alors dans la mâchoire d'une forte tenaille, il s'arma d'une sorte de doloire recourbée et en porta un coup à la surface de la pierre comme pour en détacher un copeau. Le coup était rude et adroitement asséné; il resta pourtant sans résultat.

«Oh! oh! nous sommes dur! grommela M. Cooper entre ses dents. Essayons de la scie...»

La scie, mince et fine comme un ressort de montre, ne fit pas plus d'effet que la doloire, et n'entama nullement la surface du caillou.

«Oh! oh!... répéta M. Cooper; il faut recourir aux grands moyens.»

Il plaça la pierre dans un étau, de manière qu'elle présentât une rugosité assez marquée, et, appuyant un couteau à cliver sur cette rugosité, il frappa un coup sec de son petit marteau d'acier. Cette fois, un fragment de pierre épais d'un demi-millimètre, large de trois, se sépara de la surface en laissant à nu une surface brillante, d'un rouge clair et parfaitement lisse M. Cooper fit claquer sa langue d'un air satisfait, mais n'émit aucune appréciation.

Il saisit au bout d'une pince le brin de caillou, le porta sous le bec d'un chalumeau à gaz hydrogène, et, poussant un bouton, fit jaillir la flamme. Le fragment, exposé à la chaleur intense du dard de feu, ne décela aucune altération. Comme pour comparer les effets, M. Cooper soumit alors au chalumeau une perle de verre épaisse d'un centimètre et qu'il prit dans une sébile. La perle, aussitôt fondue, tomba à terre comme une larme.

Enfin le joaillier porta le fragment sous une loupe et l'examina longuement.

«C'est un rubis sang de pigeon, dit-il simplement, en conclusion de son expertise. Une très belle pierre.

— Vous en êtes sûr ?

— Tout ce qu'il y a de plus sûr.»

En parlant il avait déposé le caillou dans un des plateaux de sa balance de précision, couverte d'une cage de verre, et il accumulait dans l'autre plateau les petits poids de cuivre.

«136 carats et 3/16, annonça-t-il en terminant. A la taille on peut compter sur 110 carats. Superbe pierre. Valeur considérable.

— Voudriez-vous me l'acheter? dit le jeune étranger.

— Cela dépend du prix.

— Fixez-le vous-même.»

M. Cooper calcula et médita un moment.

«Je vous en donne 1,200 livres (30,000 francs.)

— Et moi je suis convaincu que vous m'offrez le plus juste prix. Donc, j'accepte.

— Fort bien, dit M. Cooper. Votre nom, monsieur?»

L'étranger tira sa carte: Olivier Desroches, Pelham-Hôtel. Le joaillier l'inscrivit, après quoi il traça un chèque de 1,200 livres. M. Desroches plia le chèque avec soin, le mit dans son portefeuille, puis, négligemment:

«J'ai une autre pierre beaucoup plus grosse. Voulez-vous la voir?

— Certainement,» dit le joaillier curieux, presque incrédule.

Il faillit tomber à la renverse en se voyant présenter une pierre brute de même nature que la précédente, et grosse comme un oeuf de poule.


Chapitre II.
LE LION DU JOUR.

A la vue de l'énorme pierre que lui présentait Olivier Desroches et qui était manifestement de la même espèce que la précédente, mais dix ou douze fois plus grosse, le visage du joaillier de Bond Street subit un changement extraordinaire. Dans ses yeux gris-bleu, une flamme s'alluma. Ses lèvres minces, que la barbe et la moustache rasées laissaient absolument à découvert, se montrèrent agitées d'un léger tremblement. Sur toute sa face britannique, au teint clair et fleuri, une rougeur ardente et, si l'on peut dire, «professionnelle» vint se plaquer par larges taches.

«Monsieur, dit-il après un silence, en luttant contre une émotion qui semblait le menacer d'apoplexie... vous ignoriez tout à l'heure la valeur de votre première pierre... Dois-je conclure que vous ignorez de même ce que peut valoir celle-ci?

— Je n'en ai pas la moindre idée.

— Et comme pour l'autre?...

— Je désire connaître votre estimation.»

M. Cooper se redressa de toute sa hauteur.

«Eh bien, monsieur, reprit-il lentement, d'un ton empreint de solennité, cette pierre, si elle est de même nature que l'autre, — et j'en suis convaincu, — cette pierre vaut des millions! Je dis des millions, monsieur!... Combien de millions? Je ne me charge certes pas de vous le dire au pied levé... Cela échappe à toute appréciation immédiate et dépendra des offres, de l'état du marché, d'une foule de considérations secondaires... Mais c'est une pierre royale, entendez-vous?... La reine seule pourrait acheter un si magnifique bijou... Et nous, ses loyaux sujets, nous ne devrions permettre, à aucun prix, qu'une gemme de cette beauté passât en d'autres mains que les siennes... Vous voulez bien que je l'examine à fond?...

— Comment donc!... je vous en prie!...» dit le jeune homme, qui s'empressa de remettre entre les mains du joaillier la précieuse pierre, au flanc de laquelle scintillait comme une goutte de feu rose.

Le joaillier, fixant sa loupe à son oeil droit, se plongea dans l'examen du rubis. Quand enfin il releva la tête, après un nouveau silence, la rougeur de son visage s'était accentuée encore et rivalisait avec le feu qui tremblait mystérieusement au coeur du joyau.

«Monsieur, dit-il d'une voix altérée, je n'ai jamais rien vu, — jamais, vous m'entendez, au cours d'une existence déjà longue, je n'ai jamais rien vu qui approche, même de très loin, de cette pierre!... Elle est... elle est... sublime... incomparable et sans rivale... C'est le roi des rubis!... Une pierre d'Aladin!... Puis-je, sans être trop indiscret, vous demander d'où vous apportez un tel trésor?...


Illustration

«C'est le roi des rubis.»


— Cela, dit l'étranger avec un sourire qui éclaira d'un charme singulier son grave et brun visage, c'est mon secret... Veuillez m'excuser si je le garde pour moi...

— Oh! certes!... vous êtes excusé d'avance... Il va sans dire que j'éprouve une très forte curiosité à l'égard de cette pierre... absolument stupéfiante!... Mais il est simple aussi que, de votre côté, vous gardiez... le... secret... le... plus... rigide...»

Tout en parlant, les yeux du joaillier étaient restés irrésistiblement attachés sur le rubis. Ses doigts, qui tournaient et retournaient la loupe, la fixèrent soudain à son oeil, et, avant même d'avoir achevé sa phrase, il était replongé dans l'étude de la gemme.

Au bout de cinq minutes, il replaça la loupe sur la table, remit le rubis à son possesseur légitime, et, se posant en face du jeune Français, les deux mains enfoncées dans les poches de son pantalon, comme pour résister à l'envahissant désir de recommencer son examen:

«Monsieur! dit-il, et il appuyait sur chaque syllabe, cette pierre est le plus énorme rubis existant. Vous me comprenez bien?... Il n'y en a pas d'aussi gros de moitié dans le trésor du schah de Perse, qui possède les plus beaux de l'univers... C'est une pierre unique, je l'ai dit, et ne m'en dédis pas!... Et vous vous promenez avec cette fortune royale dans vos poches?... Excusez-moi d'insister, ce n'est pas prudent!...

— Qu'en faire? dit le jeune homme non sans un léger haussement d'épaules.

— Mais..., par exemple..., le déposer à la Banque d'Angleterre... je vous l'assure, bien que notre connaissance date de vingt minutes à peine, l'idée que vous arpentez les rues de Londres, avec ce trésor à la portée des voleurs, troublera mon sommeil... Ce n'est vraiment pas raisonnable..., permettez à un homme d'âge à être votre père de vous en avertir...

— A la Banque d'Angleterre?... je n'y connais personne... Consentiriez-vous à vous charger du dépôt?...

— Tout à votre service!... Ce merveilleux rubis... Est-ce que vous désirez vous en défaire aussi?» demanda presque timidement M. Cooper, dont le visage passa par toutes les couleurs de l'arc-en-ciel, en attendant la réponse du jeune homme.

Celui-ci, avant de répondre, reprit le glorieux caillou et le soupesa un instant dans ses mains; puis, l'élevant à la hauteur de son oeil, il regarda la lumière passer telle qu'une flamme à travers la demi-transparence de la gemme brute.

«C'est dommage de s'en séparer, n'est-il pas vrai?... soupira-t-il avec son sourire grave. Mais enfin!... Quand on n'est ni schah de Perse, ni prince indien, ni sultan, ni jolie femme!... Oui, je m'en déferais..., si j'en trouvais un prix raisonnable...»

Le visage de M. Cooper, qui semblait exprimer déjà autant d'émotion qu'il en était capable, s'altéra de plus en plus à ces mots. Il tira de sa poche un vaste mouchoir de batiste et s'en épongea le front vigoureusement. En fait, malgré la fraîcheur de la matinée, toute la face rasée de frais du digne négociant ruisselait de sueur.

«Eh bien!... puisque vous le souhaitez, articula-t-il d'une voix frémissante, nous allons essayer de donner suite à cette affaire...»

Et, ressaisissant la pierre dans ses doigts avides, il se remit à la contempler, la rapprochant, l'éloignant de son oeil, faisant jouer la lumière sur ses contours, la palpant, la couvant d'un regard attendri. Jamais amateur de tableaux, découvrant dans l'arrière-boutique d'un brocanteur, cachée sous une épaisse croûte de fumée, une toile authentique de Rembrandt ou du Titien, ne ressentit joie plus intense.

«Alors... vous allez mêla confier? dit-il enfin, palpitant.

— Je vous la confie.

— Merci!...» s'écria le joaillier. Puis, désirant réagir contre l'émotion qu'il sentait le serrer à la gorge, — lui qui avait manié dans sa vie tant et de si belles pierres, mais ne s'était jamais trouvé en face de semblable merveille, — il essaya de plaisanter.

«Ce qu'il y a de bon dans votre affaire, reprit-il avec un rire nerveux, c'est qu'on ne peut pas vous soupçonner d'avoir dérobé ce rubis... Ha!ha!ha! une telle pierre serait trop connue... Personne au monde n'en a possédé d'aussi colossale... On n'en a jamais mentionné de cette taille, à ce que je sache, dans aucune collection... Comme je l'ai affirmé tout à l'heure, c'est le roi des rubis!...

— Eh bien! monsieur, soyez le joaillier de la couronne,» dit Olivier Desroches en lui laissant la pierre.

M. Cooper, après l'avoir soigneusement pesée au moyen de son trébuchet, la déposa dans une cassette en fer. Avant d'en refermer le couvercle, il prit une plume et traça rapidement quelques lignes, d'une large et nette écriture commerciale, sur une feuille de papier portant l'en-tête de la maison.

Ayant signé et paraphé, il tendit le papier au jeune homme:


«Reçu en dépôt de M. Olivier Desroches, lut celui-ci à demi-voix, un rubis brut du poids de 930 carats, le plus gros qui existe à ma connaissance, pour le déposer provisoirement à la Banque d'Angleterre, avec mandat de chercher acquéreur.

«Signé: A. Cooper et C°.»


«Fort bien, monsieur, dit le jeune homme qui plia minutieusement le papier pour le serrer en son portefeuille. Vous voilà responsable du rubis en mon lieu et place. Je souhaite que sa possession ne trouble pas votre sommeil... A bientôt, j'espère. Vous me trouverez, ainsi que je vous l'ai déclaré, au Pelham-Hôtel, quand vous aurez quelque communication à m'adresser.»

Le jeune Français se retira, laissant le digne joaillier en tête à tête avec son rubis. Pendant l'après-midi entière, l'Anglais demeura enfermé au verrou dans son laboratoire, éprouvant, soupesant, palpant, clivant la pierre, la plaçant tour à tour dans chacune de ses balances, mesurant avec la dernière précision ses dimensions; livré, en un mot, à toutes les joies fiévreuses du collectionneur.

Car, pour M. Cooper, ce n'était pas seulement une magnifique affaire commerciale qui s'annonçait, c'était encore et surtout une joie d'artiste. Il avait la passion de son métier, et la vue de cette pierre inestimable faisait battre son coeur d'une tumultueuse allégresse. Pour posséder cette gemme en propre, nul doute qu'il n'eût consenti à sacrifier toute sa fortune. Mais il était trop raisonnable, trop sensible, comme on dit en anglais, pour rêver d'une folie pareille; il fallait se contenter de chercher un acquéreur, —et certes, c'était là déjà une mission bien assez captivante pour un joaillier épris de sa profession.

Huit jours plus tard, en ouvrant les journaux anglais, chacun pouvait être sûr d'y trouver un ou deux articles consacrés au sujet du jour:


Une pierre monstre, disait l'un;
Le mammouth des rubis, disait l'autre.
La plus grosse gemme de l'univers.
Un rubis français.Le roi des rubis.
La valeur des pierres précieuses.
Les joyaux historiques.
Une fortune dans un caillou,
etc., etc...


Pas une feuille qui n'en fût pleine; le fameux rubis était l'objet de tous les entretiens. On se racontait que les célèbres joailliers de Bond Street, MM. Cooper et C°, ayant eu l'offre d'une pierre extraordinaire, et ne possédant pas en propre les moyens de l'acheter, avaient formé un syndicat dans la cité pour acquérir la pierre brute et la faire tailler. Ce syndicat, où figuraient les plus riches marchands de Londres, avait offert de la pierre brute l'énorme somme de quatre cent quarante mille livres sterling, soit plus de onze millions de francs. L'offre avait été acceptée.

Sur la formation du syndicat, les articles s'allongeaient déjà, graves ou plaisants, lourds ou légers, selon le ton et l'allure du journal; mais, au sujet du marché, l'encre d'imprimerie coula à flots. Il s'engagea des paris; chacun eut une opinion, une version de l'affaire. La ville ne parla d'autre chose pendant quarante-huit heures. Il n'y eut guère de dîneur qui, s'adressant à sa voisine de table entre le potage et le rôti, ne lui adressât la même question:

«Quelle est votre opinion, madame — ou mademoiselle, — sur ce prestigieux rubis?....»

Les uns savaient de source certaine que la pierre valait le double du prix relaté; d'autres affirmaient qu'à ce chiffre de carats une pierre échappait à toute espèce d'évaluation et pouvait aussi bien valoir moitié moins que dix fois plus. Des négociants de poids secouaient la tête, estimant que le syndicat avait commis une grave imprudence, et qu'il aurait grand' peine à rentrer dans ses débours.

Beaucoup de femmes commencèrent à prendre en pitié leurs parures, et plus d'un mari entendit des remarques aigres-douces sur la mesquinerie des diamants de madame, qui jusque-là l'avaient enchantée, en faisant sécher de jalousie ses bonnes amies.

«Ma chère, il paraît que les diamants n'ont plus aucune valeur...

— C'est ce qu'on me dit... Justement, j'ai les cheveux bruns; les rubis m'iraient à souhait...

— Oui, mais si tout le monde en veut, on n'en trouvera plus... il faudrait se hâter...

— Alfred, dear, est-ce qu'on ne pourrait pas me changer les diamants de ce collier, et les remplacer par des rubis!... Les diamants, c'est si démodé!... Personne n'en porte plus...

— Des diamants de famille!...»

Les maris indignés levaient les bras au ciel; les pères gémissaient sur la coquetterie de leurs filles. Les dames qui portaient des rubis s'en paraient orgueilleusement. Celles qui n'en avaient pas ressentaient une forte envie de trépigner sur les parures qui manquaient de cet ornement indispensable. En quatre jours, les magasins des bijoutiers furent dévalisés, et l'on signala une hausse considérable sur le prix des rubis. Jusque dans la nursery et dans la salle d'études, on entendit les petites filles s'entretenir du fameux rubis, et déclarer qu'une fois grandes, elles n'épouseraient que le monsieur qui leur offrirait les plus grosses pierres rubescentes.

On comprend de reste que la personnalité du vendeur de la gemme merveilleuse devint rapidement la préoccupation de tous et de chacun. Quand on connaît Londres, on sait avec quelle rapidité s'y propagent tous les commérages. Il se créa immédiatement des légendes sur le compte d'Olivier Desroches. Le mal était que personne ne savait rien de lui. La colonie française, assez nombreuse à Londres, ignorait son existence. Ce nom, fort ordinaire, ne disait rien. On ne le connaissait ni à l'ambassade, ni au consulat de France. Il n'appartenait à aucun parti politique et n'avait certainement jamais été mis en faillite. Force fut donc de se résigner, soit à créer de toutes pièces une histoire pour celui qui portait le susdit nom, ce qui ne manqua pas, soit à attendre qu'il voulût bien se manifester d'une façon ou d'une autre.

Mais ce qui dominait dans la curiosité qu'il inspirait, c'était la solution de ce problème: «D'où a-t-il pu tirer une pierre pareille?...» On se le demandait avec angoisse. Et, le bruit ayant couru que le rubis était exposé chez Cooper, sous une grille d'acier, il y eut dans Bond Street une affluence extraordinaire. Ce soir-là dans les salles à manger, la question sacramentelle changea; ce ne fut plus:

«Que pensez-vous du rubis?»

Mais:

«Avez-vous vu le rubis?...»

C'eût été une grande humiliation de confesser qu'on ne l'avait pas vu. Le pauvre Cooper et ses associés pensèrent en perdre la tête; on leur cassa, afin de mieux voir le rubis, pour plus de vingt livres sterling de glaces de devanture.

Mais tout cela faisait du bruit autour de la pierre, ce qui n'était pas un mal en soi.

Quant au héros, à l'heureux possesseur du plus beau rubis du monde, — ou du moins de sa valeur monnayée, ce qui revient au même, — le bruit ne tarda pas à se répandre qu'il venait de louer meublée une vaste et confortable maison dans Cromwell Road. Les gens qui connaissaient cette maison, qui y avaient dîné, qui étaient en relations avec son propriétaire, actuellement malade de la poitrine et en hivernage à Nice, acquirent immédiatement une certaine importance.

«M. un tel?... Ah! oui... il connaît la maison de l'homme au rubis... Il faut l'inviter à dîner dès demain.»

Et, en retour de son dîner, le monsieur devait décrire en long et en large l'habitation de «l'homme au rubis». On acquit la certitude que cette maison était «respectable», les écuries somptueuses et le mobilier non seulement de bon goût, mais «esthétique». Renseignement précieux!... On se réjouit d'avoir cette révélation sur les penchants du locataire. C'était toujours quelque chose de savoir qu'il aimait le «vert sauge», les chaises de Chippendale, les pendules Queen-Anne et les plumes de paon...

Bientôt on vit au Park un phaéton, correctement attelé de deux chevaux bais, lesquels n'avaient pas entre eux un poil de différence et qui steppaient jusque sous leurs naseaux frémissants et délicats. Dans le phaéton, un jeune homme, qui fut, d'une voix unanime, déclaré distingué, élégant dans sa mise, menant sans embarras. «L'homme au rubis!...» Que de beaux yeux se fixèrent sur lui!... Combien tous les visages tournés vers sa voiture avaient revêtu un aspect angélique!... Que de frais sourires!... Les papas et les mamans de ces charmantes demoiselles, qui connaissaient leur humeur à la maison, devaient être bien surpris... Mais tout occupés eux-mêmes à considérer d'un oeil attendri l'opulent étranger, ils n'avaient pas le temps de critiquer le maintien de leurs filles.

Et, du reste, un homme qui a dans ses poches des rubis de cette taille!... N'y a-t-il pas de quoi sourire, en bonne foi?... Et la jeune fille qu'il épouserait ne gagnerait-elle pas le gros lot?...

Jamais homme ne fut tant regardé. Les jeunes gens voulurent bien déclarer qu'il «ne conduisait pas mal», pour un Français, se hâtèrent-ils d'ajouter; et les dames, sans exception, le trouvèrent charmant. Plus d'un stratège féminin rentra du Park ce jour-là, décidé à faire sans tarder la connaissance d'un jeune homme si avantagé des biens de ce monde, et plus d'une mère, toisant de l'oeil la plus jolie de ses filles, se dit à part elle:

«Voilà le mari qu'il faudrait à Mabel!...» se jurant bien de ne rien négliger pour arriver à consommer une union si désirable.

Au retour de cette promenade, les couturières, modistes, gantiers et cordonniers en renom reçurent trois fois plus de commandes qu'à l'ordinaire, et eurent dix fois plus de peine à contenter leurs clientes. Ah!... c'est qu'il y a une terrible concurrence à Londres, et qu'il est bien difficile de ne pas se laisser distancer.

Le lendemain de ce même jour, M. Ruthven, membre du Parlement, Mrs. Ruthven, sa femme, étaient assis à la table du déjeuner, en compagnie de leurs enfants. Il était environ neuf heures du matin. Mrs. Ruthven, la figure régulière mais couperosée, la taille encore belle, sanglée dans une robe de drap gris boutonnée jusqu'au menton, présidait devant l'urne d'argent, flanquée de vastes tasses. En face d'elle, M. Ruthven dépêchait des oeufs au jambon, tout en buvant du thé fort, et en parcourant du coin de l'oeil son courrier et ses journaux.

Sur les côtés de la table oblongue, trois jeunes filles et deux places vides.

Les trois jeunes filles se ressemblaient, mais l'une d'elles était manifestement la «Beauté» de la famille. Cela se voyait d'abord à son visage, qui était fort joli, puis, en outre, à sa coiffure plus recherchée, à sa toilette plus élégante, et aussi à un certain air de hauteur et d'impertinence envers ses soeurs, et même avec les auteurs de ses jours, qui accompagne trop souvent le rôle avéré de Beauté dans les familles britanniques. Ses soeurs n'étaient que passables; elle était, elle, tout à fait charmante avec ses cheveux de bronze doré, ses joues roses et sa taille svelte.

«Un peu plus de thé, Muriel! dit Mrs. Ruthven avec un sourire.

— Oui, s'il vous plaît.

— En voulez-vous, Polly, Martha? continua Mrs. Ruthven d'un ton moins doux. Je vous conseille de ne pas en prendre, Martha; cela vous brûle le teint, vous étiez affreusement rouge hier, au bal.

— Ce n'est pas ma faute, répondit Martha d'un air d'humeur.

— Ce n'est pas une raison pour que cela vous embellisse, ma chère... Muriel, mignonne, un peu plus de crème dans votre thé?... Vous avez là des brioches chaudes à l'écossaise... Je sais que vous les aimez...

— Oh!... mais cela va lui gâter le teint! fit Polly d'un ton ironique.

— Son teint ne peut pas se gâter, prononça Mrs. Ruthven, non sans orgueil. Elle a beau danser toute la nuit, il n'y paraît pas...

— Je voudrais bien qu'on laissât mon teint tranquille! murmura Muriel avec impatience.

— Où est donc votre frère Bob, Martha? se hâta de demander Mrs. Ruthven pour créer une diversion. Comment se fait-il qu'il ne soit pas encore descendu?...

— Comment le saurais-je!...

— Allez lui rappeler que le déjeuner est servi.

— Muriel peut y aller. Elle est la plus jeune.»

Muriel ne bougea pas et continua à beurrer sa rôtie d'un air indifférent.

Voyant qu'aucune de ses filles ne se levait, Mrs. Ruthven quitta sa place et pressa le bouton d'une sonnette près de la cheminée.

«Prévenez M. Robert que le déjeuner est servi depuis une demi-heure, ordonna-t-elle au domestique qui se présenta. Quelles nouvelles dans les journaux? ajouta-t-elle en venant se rasseoir et s'adressant à son mari.

— Hum!... les fonds baissent... bruits de guerre européenne... un leader sur la question d'Égypte... un long article sur les pierres précieuses... une biographie de ce fameux Mounseer Desroches...

— Ah! voyons!...» s'écrièrent d'une seule voix les quatre dames, soudain intéressées.

Le père lut alors d'un bout à l'autre un article relatant une histoire quelque peu fantaisiste du jeune Français.

Quand il eut fini, un assez long silence régna autour de la table du déjeuner.

«George, dit enfin Mrs. Ruthven sortant de sa méditation, ne croyez-vous pas que nous devons faire la connaissance de ce jeune homme?

— Hé? quel jeune homme?... Ah!... le Français? Vois pas trop pourquoi.

— Il le faut absolument, continua sa femme. Ne pourriez-vous pas vous le faire présenter?

— Par qui?

— Mais... au club... dans le monde... au Parlement!... où vous voudrez!...

— Je n'en vois pas la nécessité... Dans tous les cas, ajouta prudemment M. Ruthven, il faut attendre qu'il soit connu. C'est peut-être un aventurier... La plupart des étrangers sont des aventuriers.

— Absurde!... dit d'une voix brusque Mrs. Ruthven. Un homme qui a des rubis pareils ne saurait être un aventurier... Songez que si nous attendons trop, on se l'arrachera et nous disparaîtrons dans la foule... Nous ne serons plus pour lui qu'une famille comme il y en a mille autres... Il faut trouver un moyen de faire sa connaissance.

En ce moment, Bob, le frère absent, grand jeune homme blond et rose, fit son apparition. Après avoir effleuré des lèvres le front de sa mère, et murmuré en passant près de son père: «Morning, sir*,» il s'assit à l'une des places vides, d'où il adressa un signe de tête collectif à ses soeurs...

* Bonjour, m'sieur.

«Toujours en retard, Bob, soupira Mrs. Ruthven d'un ton de reproche, en lui passant une tasse de thé. Vous savez pourtant combien j'ai l'inexactitude en horreur...

— Et Reginald? fit Polly, qui semblait être le saint Jean Bouche-d'Or de la famille. Reginald est constamment en retard, et on ne lui dit jamais rien à lui!...

— Reginald est le fils aîné, ma chère, répondit aussitôt Mrs. Ruthven. Je vous prie de ne pas l'oublier.»

Devant cet argument tout britannique, Polly baissa pavillon et se tut.

«De quoi parlait-on? demanda Bob d'un air de bonne humeur, en se servant au buffet une formidable tranche de boeuf froid.

— De M. Desroches, répondirent ces dames avec ensemble.

— C'était de règle... fit Bob en riant. On n'entend parler que de lui. La moitié des femmes de Londres ont déjà perdu la tête pour ce rubis, je crois... Vous savez, je l'ai rencontré... ce phénomène!...

— Rencontré?...

— Où?...

— Quand?...

— Comment?...

— Hier... J'étais à Hampton-Court, en canot, un bateau à charbon m'a chaviré... Le garçon était aussi en canot... C'est un rameur convenable... il m'a ramassé. Nous avons échangé nos cartes; j'ai ainsi reconnu ce fameux Desroches...

— Bob!... Je vous pardonne toutes vos iniquités passées et futures!... s'écria dans sa joie Mrs. Ruthven. Vous l'avez invité à venir, au moins?...

— Bah!... pour voir un tas de dames, dit Bob irrévérencieux, cela l'aurait bien amusé!...

— George, vous lui devez une visite.

— Moi! fit M. Ruthven en levant la tête. Je veux être pendu si je vois...

— Vous la lui devez absolument, répéta Mrs. Ruthven avec décision; quand ce ne serait que pour le remercier d'avoir sauvé la vie de votre enfant...

— Ah! ah! ah!... s'écria Bob en éclatant de rire. Je n'aurais pas su nager, peut-être?... pauvre Bébé!...

— Je crois qu'il est de taille à prendre soin de lui-même, dit M. Ruthven en souriant.

— Si ce n'est pas vous, ce sera moi, continua Mrs. Ruthven. La plus élémentaire politesse exige que nous l'invitions à dîner pour demain...»

Les deux hommes se renversèrent sur le dossier de leurs sièges, riant de bon coeur.

«Et je vais de ce pas lui écrire un mot, continua Mrs. Ruthven sans s'émouvoir. Son adresse, Bob?...

— 304 bis, Cromwell Road, dit tout de suite Muriel.

— Ho! ho! miss Muriel?... comment savez-vous cela, je vous prie?... demanda Bob.

— Je l'ai vu dans le journal, répondit sans se troubler la jeune fille, et hier, en allant au Park à cheval, je suis passée devant sa maison... Elle est fort bien...

— Allons! c'est écrit!... dit M. Ruthven consentant. Nous connaîtrons cet étonnant M. Desroches.

— Il n'a pas l'air d'un mauvais garçon,» ajouta Bob en se servant de la marmelade d'oranges.


Chapitre III.
AU «MELTON-CLUB».

Mrs. Ruthven ne devait pas être seule à se faire présenter l'heureux vendeur du fameux rubis. La société anglaise met tant d'empressement à courir après ce qu'elle appelle le lion du jour, — et l'on devient le «lion» à Londres, dès que la Renommée aux cent trompettes répète votre nom pour une raison quelconque, — qu'en deux ou trois semaines Olivier Desroches était l'homme à la mode de la saison, invité partout, indispensable à tous les raouts. Ses rubis, «gros comme des oeufs de poule,» lui avaient ouvert l'allée des forteresses réputées imprenables; en plus d'un cas, ils lui avaient tenu lieu de toute recommandation ou référence. On se l'arrachait littéralement.

Il aurait pu, en vérité, se passer d'être aimable ou bien fait. Ce qu'on invitait, ce dont la foule, toujours un peu badaude, voulait repaître sa vue, c'était le formidable lingot d'or qu'il représentait. Mais ces qualités qu'on ne lui demandait pas, il se trouva les avoir. Une fois la première fureur de curiosité apaisée, on s'aperçut que le jeune Crésus possédait la plus heureuse physionomie du monde, qu'il avait de l'esprit, de l'instruction, des manières franches et aisées. Les jeunes gens le déclarèrent unanimement le meilleur camarade qu'on pût voir. Les jeunes filles le disaient valseur incomparable. Les mamans se louaient de ses attentions courtoises. Bref, la popularité qui lui était venue si vite, et qui aurait pu s'évanouir non moins brusquement, était, au contraire, en passe de s'établir sur des bases solides.

Seuls les papas, le camp des gens sérieux, résistaient encore. Leur curiosité à l'égard du jeune étranger était un peu déroutée. Pourquoi? Précisément peut-être parce qu'il ne s'entourait d'aucun mystère. Sauf en ce qui touchait la provenance de ses pierres, dont il gardait résolument le secret, — pour des raisons trop faciles à comprendre, — disait-il, avec un fin sourire, il ne refusait en aucun cas de donner des renseignements biographiques sur sa personne à qui pouvait les souhaiter. Mais voilà! ces renseignements étaient sans couleur. Ils pouvaient convenir à mille autres; ils ne jetaient aucun jour sur le seul point qu'on eût voulu élucider.

M. Desroches se disait originaire d'une petite ville du Périgord, où son père avait été notaire. Il avait fait ses études au lycée Lavoisier, sous la surveillance d'un vieil oncle, savant distingué, dans le laboratoire duquel il avait même travaillé quelque temps. Puis il avait voyagé pour se perfectionner dans l'étude des langues, particulièrement de l'anglais, qui l'avait toujours attiré, et, une fois ce résultat acquis, il avait, cela se comprenait, désiré connaître l'Angleterre. Tout ce récit était exposé franchement, sans réticences; chacun pouvait y aller voir. Mais à quoi cela avançait-il?

«Évidemment, disait lord Temple au Melton-Club, — un soir où la personnalité de M. Desroches avait été discutée plus vivement que jamais, car le jeune Français venait de poser sa candidature comme membre de ce cercle,— évidemment il n'y a rien là que de fort clair, fort simple, fort croyable; seulement, ce n'est pas ce qui nous intéresse.

— Oui, cette biographie si transparente laisse, en somme, dans l'obscurité le seul point qu'on voudrait connaître, dit sir John Oldfield, membre de l'Académie de peinture.

— Et que désirez-vous tant connaître? demanda Fitzmorris Trotter avec une sorte d'impatience.

— La source de sa fortune.

— Vous voudriez voir la poule aux oeufs de rubis? Peut-être même lui ouvrir le ventre? Voilà bien l'inquiétude humaine! Pour moi, je me contenterais de ne jamais pénétrer ce mystère, pourvu que je fusse assuré d'en voir longtemps parmi nous le héros. Lui une fois disparu, nous ne retrouverons plus des dîners comme ceux qu'il donne; c'est moi qui vous le dis, et je m'y connais. Pas vrai, major Fairlie!

— Son hospitalité, tout comme sa tenue, est irréprochable, dit brièvement le major.

— Il y a d'autres choses à considérer, prononça lord Temple d'une voix d'augure. Quelle est la naissance de ce jeune étranger? Quelles sont ses alliances? Où et quand sa famille s'est-elle illustrée ou seulement tirée de l'ornière? demanderai-je; car ce siècle va si vite qu'on ne sait vraiment plus où doivent s'arrêter les concessions!

— Lord Temple a raison, déclara le petit lord Ayrtoun d'un air d'importance. Notre club a toujours eu pour maxime d'écarter impitoyablement les parvenus et les aventuriers...

— Mais pas les snobs toujours!» dit Fitzmorris entre ses dents.

«Lord Ayrtoun, promu depuis peu, et par un hasard tout à fait inespéré, aux honneurs de la pairie, n'était pas encore revenu de l'ébahissement que lui avait causé ce coup de fortune. Cousin au sixième degré du titulaire précédent, il avait grandi obscurément dans un trou de province, pauvre, ignoré, n'ayant même jamais conçu l'espoir de fêter ses yeux au spectacle de la demeure patrimoniale ou d'être présenté à ses nobles parents. C'est alors qu'une série invraisemble de décès survenus coup sur coup dans la famille l'avait arraché soudain à son obscuité, en le mettant en possession de titres sonores et de revenus princiers.

Le pauvre sire, laid, malingre, peu intelligent, sans fortune, partant assez négligé jusque-là dans le monde, s'était vu brusquement fêté, recherché, adulé. Un autre serait devenu pessimiste ou morose à observer ce revirement soudain; lui, point. Comme l'âne portant les reliques, il se rengorgeait naïvement et prenait pour son compte les moindres coups de chapeau.

Toutefois, le petit lord n'était pas sans souffrir un peu de ce qui lui manquait. Il n'avait pas grandi dans la pourpre, c'était un fait incontestable et dont la conscience l'affectait parfois péniblement. Aussi s'efforçait-il de tout son pouvoir d'effacer cette tare en copiant les bons modèles. Dès son entrée à la Chambre des Lords, la solennité, la pompe des manières de lord Temple l'avait frappé comme la perfection du genre, et il s'était attaché aux pas de ce majestueux personnage, s'appliquant à l'imiter de son mieux, et le flagornant sans cesse, ce que l'autre goûtait fort.

Tout au contraire de son séide, lord Temple s'était vu dès le berceau en possession de sa pairie, et cette circonstance, jointe sans doute à des dispositions particulières, avait contribué à lui donner une opinion extravagante de son importance.

Rien n'égalait la morgue, la suffisance, le contentement de soi que respirait toute sa personne. Et, en fin de compte, il avait bien quelque raison d'être satisfait. Grand, beau, majestueux, bien titré, bien renté, bien pensant, bon père, bon époux, maître équitable, protecteur des arts; dépensant noblement ses revenus, souscrivant largement à n'importe quelle oeuvre philanthropique, apportant dans chacun de ses actes une recherche de grandeur, il pouvait se croire et se croyait fermement un type rare, un modèle achevé de perfection humaine. Tout en lui, son attitude, la moindre de ses démarches, la plus insignifiante de ses paroles, dénonçait cette conviction profonde de sa haute valeur.

Parmi ses innombrables qualités, lord Temple se flattait de posséder un esprit libéral, ouvert au changement et au progrès, s'inclinant uniquement devant le vrai mérite. Au fond, rien n'était plus rétrograde, plus obscurci de préjugés surannés que la cervelle du noble lord.

«Oui, reprit-il avec un redoublement de solennité, tel a toujours été l'esprit du Melton-Club. Je considère quant à moi comme un devoir, un devoir sacré, d'en arrêter l'envahissement surtout par les étrangers! Ainsi que je le demandais tout à l'heure, que savons-nous de la famille du candidat?

— M. Desroches est le neveu d'un membre éminent de l'Institut de France, dit ici un attaché d'ambassade qui était entré depuis un moment. Sans pouvoir vous en dire beaucoup plus long que ce que vous savez déjà, je suis en mesure d'affirmer que ce jeune homme a fait, comme il dit, ses études au lycée Lavoisier, qu'il y a laissé d'excellents souvenirs, qu'il a des attaches honorables; il vient de se faire accréditer auprès de notre représentant à Londres de la manière la plus satisfaisante.

— Honorables! répéta lord Temple avec un plissement dédaigneux de la narine.

— Son oncle est, je crois, le chimiste Hardy, professeur au Muséum d'histoire naturelle, dit quelqu'un; c'est un homme du plus haut mérite.

— Et qui mieux que vous, messieurs les Anglais, sait reconnaître le mérite? reprit l'attaché d'ambassade en désignant de l'oeil Otto Meister, le fameux linguiste allemand transplanté à Londres, et qui, plongé dans une revue, ne prenait aucune part à la discussion.

— Vous entendez, herr Meister, dit sir John Oldfield, en élevant la voix; on vous dit des choses aimables.»

Le savant était un peu dur d'oreille; ses distractions et ses bévues faisaient la joie du club.

«Ah! oh! vraiment? Bien obligé! fit-il un peu égaré, relevant le nez.

— On rend hommage à votre mérite, reprit sir John, et l'on dit que nous savons le reconnaître.

— Et ajoutez: le récompenser, fit le savant de son air le plus gracieux. Le titre de chevalier qui vient d'être conféré à un peintre éminent en est une preuve éclatante.

— Bon! murmura Fitzmorris enchanté, encore une gaffe!»

S'il y avait quelque chose que sir John détestait, c'était qu'on touchât à sa profession ou à la date récente de son titre.

Peintre de talent, homme aimable et sans façon jusqu'au moment fatal où la reine l'avait armé chevalier, l'accolade l'avait transformé. Mister Oldfield, l'artiste bon enfant, était devenu sir John Oldfield, personnage raide et gourmé, refusant désormais de traiter les questions d'art, comme incompatibles avec sa dignité, et estimant presque une insulte qu'on vînt lui parler de ses tableaux.

«Pour en revenir au sujet que nous traitions, dit sir John d'un ton sec, et en admettant que nous soyons tenus de faire place au mérite, qui nous dit que M. Desroches en ait aucun en dehors de son énorme fortune?

— Il a toujours celui d'user généreusement de cette fortune! s'écria Fitzmorris Trotter avec pétulance. Bon Dieu, que d'embarras! Et où irons-nous si on ne veut plus admettre dans les clubs que des hommes de génie? Un aimable garçon, de manières irréprochables, dont ses nationaux répondent, et qui dépense mille guinées aussi aisément que moi une pièce de douze sous, que vous faut-il de plus?

— Oui, oui; mais la source de tout cet argent est-elle pure?

— C'est en demander bien long, dit le major Fairlie riant d'une façon quelque peu cynique. Tout ce que je puis vous affirmer pour ma part, c'est que la source de ses vins est pure. Ah! mes amis, quelle cave! Je ne refuserais pas d'en être sommelier. Et quelle table! Il n'y a encore que la cuisine française, sachez-le!

— Et puis, cette fameuse source est-elle si difficile à imaginer? dit Fitzmorris. Ces rubis viennent d'une mine; c'est clair. Cette mine, il est seul à en posséder le secret; c'est encore clair. Et s'il refuse de s'expliquer à cet égard, de nous dire où elle est située, nous sommes naïfs de nous en étonner! Qui de nous n'en ferait autant?

— J'ai causé longuement avec lui de ses voyages, dit le major. Il a visité l'Inde; il la connaît très bien. Ma conviction est que là gît son trésor.

— Alors, vous avez dîné chez lui, Trotter? reprit sir John Oldfield, non sans un grain d'envie. Ce diable de Fitzmorris, où ne se faufile-t-il pas? Il n'est personne qu'il ne connaisse; nulle chose curieuse qu'il n'ait vue; aucun commérage dont il ne sache le fin mot...

— Avantage douteux, qu'on acquiert à mesure qu'on perd ses cheveux, dit Fitzmorris d'un air de mélancolie. Mais, sérieusement, M. Desroches vaut la peine qu'on le connaisse. Sir John, vous qui aimez les bons morceaux, vous devriez bien vous faire présenter?»

La gourmandise était une des faiblesses de l'académicien.

«Mange-t-on vraiment si bien chez lui? dit-il, l'oeil allumé.

— Merveilleusement! Et quelles liqueurs! quels cigares! sans parler de l'argenterie...

— On dit que l'ameublement de sa maison est étonnant aussi ?

— Admirable! vous pensez bien qu'un homme qui accepte sans sourciller le devis que lui présente son architecte doit espérer d'être bien meublé.

— L'argent n'est pas toujours suffisant pour cela, prononça lord Temple, qui ne perdait jamais l'occasion d'énoncer une banalité.

— D'accord, mais M. Desroches a du goût. C'est un fin connaisseur, et il n'y a pas à se flatter de le mettre dedans. Il vous a un oeil pour démasquer une toile apocryphe, un palais pour reconnaître un vin douteux!...

— Parleriez-vous par expérience? demanda le major avec un rire assez brutal. Auriez-vous essayé vainement de lui passer une barrique de votre malheureux pomard?

— Quoi que j'aie essayé, dit Fitzmorris sans se démonter, je sais que je lui ai vu perdre 200 guinées en dix minutes, le plus galamment du monde, contre un major de mes amis.»

Fitzmorris Trotter était un assez singulier personnage. Beau, mais usé et déjà un peu chauve, parfaitement doué à beaucoup d'égards, il manquait de courage et de persévérance et n'avait jamais su en rien sortir de pair. Il croquait une silhouette aussi bien que pas un, chantait la romance, accordait un piano, jouait de tous les instruments, organisait de main de maître une comédie de salon, des jeux, des charades. On se le disputait dans les châteaux, surtout au temps de sa première jeunesse, comme un hôte sans pareil. Mais tout cela ne lui donnait pas des rentes. A cette vie désoeuvrée, inutile et coûteuse, son mince héritage s'était fondu. Dès lors il ne vivait que d'expédients. Quelques-uns disaient pis encore. Maintenant, la quarantaine approchait. Ses gentillesses, ses espiègleries, ses chansons comiques, sa mandoline, ses demi-talents n'allaient plus à sa patte d'oie et à son chef dégarni. Les invitations se faisaient rares. On chuchotait qu'il devenait dangereux de le fréquenter; qu'il était toujours prêt à vous emprunter un souverain, à vous proposer un marché désavantageux ou à quémander un dîner; de façon qu'on commençait à lui tourner le dos. Bref, il dégringolait.

Aussi les avantages propres à la vie du club lui devenaient-ils de jour en jour plus précieux, — il n'avait encore rien à son dossier qui pût l'en faire expulser, — cette admirable institution londonienne étant singulièrement bien adaptée aux besoins d'un homme qui, avec une maigre bourse, désire mener une vie élégante.

Le premier venu n'y est pas admis, sans doute; mais, une fois le seuil franchi, moyennant une faible rétribution, on y jouit d'un luxe princier. Pour trente guinées d'entrée, plus douze ou quinze guinées par an, on a l'usage d'un palais somptueux avec tous les journaux et revues, tous les livres anciens ou nouveaux, des tableaux, des statues, des fumoirs, des salles de jeu, des cabinets de travail, des vestiaires...

Chaque membre du club a droit d'y recevoir des visites dans un salon spécial, ainsi qu'il y reçoit ses lettres, ce qui le dispense, à la rigueur, d'un appartement personnel et lui permet, s'il le juge à propos, de camper la nuit dans une chambre meublée d'un lit, d'une chaise et d'une baignoire.

Enfin, il peut y déjeuner — et très bien — pour vingt-deux sous, «luncher» pour dix-huit, et dîner pour vingt. Total: trois francs. Et cela, sans que personne y trouve à redire ou songe à s'en étonner.

De tant d'avantages, le major n'était pas moins avide de profiter que son ami Fitzmorris. Comme lui, il avait de grands besoins et de petits moyens; comme lui, peu de scrupules. Ainsi que tous les officiers anglais, le major avait habité l'Inde, et s'y était débarrassé d'une foule de préjugés encombrants. Sur ce personnage aussi, il courait des bruits fâcheux. On remarquait qu'il portait constamment sur lui un jeu de cartes, toujours prêt à vous proposer une partie d'écarté, — et qu'il était singulièrement heureux au jeu. On racontait de lui des choses assez sinistres. Il s'était trouvé tout jeune à Delhi, au moment du fameux soulèvement des Cipayes, et avait déployé dans la répression autant de férocité que de vigueur; ayant, disait-on, pendu de sa propre main bon nombre de rebelles. Et, si l'on observait son oeil rond et immobile, sa face maigre et traversée d'un tic nerveux, sa main sèche, bien formée, mais rappelant la serre de l'oiseau de proie, une certaine expression de froide cruauté qui résidait aux coins de sa bouche, on pouvait bien se représenter le justicier inexorable, le vainqueur sans merci que les misérables révoltés avaient dû trouver en lui.


Illustration

Qui, dans notre monde, consentirait...?


«En résumé, reprit lord Temple, qui s'était arrogé, selon son habitude, la présidence de la délibération, s'il n'y a rien à dire de positivement défavorable contre le candidat, il ne possède guère non plus les qualifications que nous sommes en droit d'exiger de nos commensaux...

— Oui, dit vivement le petit Ayrtoun; lord Temple est dans le vrai. L'inviter, accepter ses dîners, c'est fort bien; mais lui ouvrir la porte du Melton-Club, n'est-ce pas en quelque sorte le mettre de la famille? Et qui, dans notre monde, consentirait ?...

— Allons donc! s'écria Fitzmorris avec un rire retentissant. Elle est bonne, celle-là! Je ne connais pas une fille à marier, «dans notre monde», qui ne soit prête à mettre sur l'heure sa main dans celle du millionnaire!

— Fitzmorris! vous m'étonnez! articula lord Temple, d'un ton de réprobation solennelle.

— Mon Dieu! il dit tout haut ce que chacun pense un peu tout bas, fit le major.

— Chacun! Parlez pour vous, je vous prie. Je refuse de croire chez nos filles à ces sentiments cupides et bas! dit lord Ayrtoun avec feu.

— Et pourtant, qui aurait plus de raisons d'y croire? murmura Fitzmorris insolemment.

— Noblement parlé! lord Ayrtoun, prononça lord Temple d'un ton protecteur.

— Et j'ajouterai, poursuivit le petit homme glorieux du bon point qu'il venait de recevoir, que nous ne devons, en aucun cas, nous faire les complices de pareilles convoitises. Qu'admire-t-on, au bout du compte, en cet étranger, sinon l'or qu'il répand à pleines mains? Est-ce que cette facilité à dépenser n'est pas un mauvais signe? Un vrai gentleman est plus ménager d'une fortune dont il se regarde comme le simple dépositaire...

— Et il y a du vrai dans ce que vous dites, mon jeune ami, fit lord Temple, toujours pontifiant, mais il ne faut rien pousser à l'extrême — le petit lord passait pour assez avare, ayant contracté, dans une jeunesse besogneuse, l'habitude invétérée de peser les shillings et de ne s'en séparer qu'à la dernière extrémité; — il y a un milieu à garder entre une vaine prodigalité et une mesquine parcimonie. Ceux de notre ordre, étant largement pourvus, ont le devoir de dépenser largement...

— Allons! grommela Fitzmorris en se levant d'un air d'impatience, les voilà attelés à notre ordre, maintenant; on n'en sortira pas de la nuit! Fairlie, venez-vous faire une partie de billard?

— Jobards! dit le major un moment plus tard, comme il poussait sa bille. Et savez-vous? On prétend que la jolie Muriel Ruthven a juré d'être lady Ayrtoun avant la fin de l'année.

— Elle est bien capable d'y réussir, la petite sorcière! Mais vous n'ignorez pas qu'il a d'autres vues. Il veut, pour imiter son patron, s'allier «à une Plantagenet», et il tâchera de son mieux d'échapper à Muriel Ruthven.

— Il n'y parviendra pas. Elle est plus forte que lui, ce qui n'est pas difficile: de pareils oisons se laissent, d'ailleurs, toujours brider.»


Chapitre IV.
CHEZ LADY DUNGAN ET CHEZ M. STALEBREAD.

Le fameux rubis était taillé. Déposé sur un coussinet de velours blanc, au milieu d'une cage de cristal protégée par une grille d'acier, sous la garde permanente de trois robustes policemen, il s'exhibait maintenant à l'admiration publique dans la galerie de Saint-James. Deux cents «hommes-sandwich», uniformément vêtus de rouge et casqués de bleu, défilaient du matin au soir, l'un derrière l'autre, au ras des trottoirs de Regent's Street et de Piccadilly, pour annoncer aux populations ce mémorable événement et distribuer aux passants une monographie complète de l'affaire.

Le Rubis du Grand-Lama, —tel était le nom que le syndicat acheteur avait cru pouvoir attribuer à la gemme, en considération de ce fait qu'elle était couleur «sang de pigeon» et que cette variété de rubis, la plus précieuse parce qu'elle est la plus rare, se rencontre seulement au pays des lamas, c'est-à-dire au Tibet.

Réduite par la taille, elle ne pesait plus que 907 carats, mais restait encore, au dire du prospectus, «le rubis le plus colossal et le plus beau que connût l'humanité terrestre». Quoiqu'on payât deux shillings d'entrée à la galerie d'exposition, et cinq shillings le vendredi, la foule des curieux ne cessait pas de s'y presser.

Il va sans dire qu'Olivier Desroches et sa prodigieuse fortune étaient plus que jamais à l'ordre du jour des bavardages de club et de salon. On en parlait pour la dixième fois chez lady Duncan, celle-là même que le jeune Français avait entrevue à la porte du joaillier Cooper, le jour où il allait lui soumettre sa pierre.

Lady Duncan habitait avec sa fille Ethel et son fils Cyril une petite maison qu'elle louait toute meublée dans Ourson Street, pour la saison de Londres, c'est-à-dire du mois d'avril à la fin de juillet. L'automne et l'hiver se passaient dans les hôtels des villes d'eaux continentales, et, quand on pouvait bénéficier d'une invitation, dans le château de quelque parent ou ami largement pourvu des biens de ce monde. Car lady Duncan n'était pas riche, tant s'en faut. Mariée à un officier de marine presque toujours de service dans les mers lointaines et à peu près dénué de fortune, elle menait l'existence peu enviable d'une femme du monde en lutte constante avec la gêne.

Lady Duncan avait son jour, elle avait sa voiture et le nombreux personnel de serviteurs que l'usage impose en Angleterre. Mais, sous ce luxe de surface, se cachait l'impossibilité toujours renaissante de suffire au train qu'on menait. Cyril n'avait jamais réussi à passer un examen et n'était propre à rien qu'à exhiber des gilets miraculeux et des cravates impeccables. Ethel, citée parmi les plus belles aux fêtes mondaines qu'elle suivait assidûment, était toujours en peine pour des gants frais et enviait secrètement le sort des pauvres filles qui peuvent disposer chaque semaine du salaire gagné à la sueur de leur front. Toutefois il fallait porter avec sérénité ces angoisses de chaque heure et, comme le petit Spartiate de la légende, sourire en dépit de la morsure qu'on se sentait au flanc.

Ce soir-là, au thé de lady Duncan, Cyril causait avec lord Ayrtoun, son camarade de collège, quand Bob Ruthven, leur ami à tous deux, fit son entrée et vint saluer les dames.

«Verra-t-on vos soeurs aujourd'hui? lui demanda Ethel.

— Au moins une. C'est le tour de Martha, je crois...

— Son tour?

— Vous savez, pour ne pas les mener toutes ensemble dans le monde, ma mère les prend à tour de rôle, par rang d'âge, dit le jeune Ruthven en riant; mais je crois bien que Muriel sort un peu plus souvent que les autres.

— Muriel est, en effet, très décorative, dit miss Duncan.

— Pas mal... mais il y a mieux... ajouta Bob en s'inclinant devant la jeune fille... Est-ce que vous aurez ce soir M. Desroches? reprit-il sans transition.

— Non... Pourquoi? Nous ne le connaissons pas...

— Il faut le connaître... C'est indispensable... Allez-vous au bal des Temple?...

— Sans doute. Ne sommes-nous pas partout? Il n'y a pas de tour pour moi, malheureusement...

— Eh bien, je vous présenterai Desroches; je lui ai fait avoir une invitation.

— Je n'y tiens pas du tout.

— Voyons, Ethel, vous n'y pensez pas!... Il s'agit de l'homme au rubis, le plus beau parti de la saison.

— Oh! de grâce, mon cher Bob, ne parlez pas comme une vieille dame! s'écria Ethel. Non, je ne veux pas le connaître.

— Comme il vous plaira... Mais prenez garde, vous allez vous singulariser... Toutes les jeunes filles à marier n'ont plus d'yeux que pour lui. Il a dîné chez nous, dernièrement, et déjà Muriel...

— Voulez-vous bien vous taire et ne pas trahir les secrets de votre soeur!... Si elle vous entendait!...

— Justement, la voici! s'écria Bob feignant la terreur. Où fuir, où me cacher?

— Muriel, dit miss Duncan en serrant la main de la jeune fille, votre frère prétend que vous avez enchaîné le fameux M. Desroches à votre char. Est-ce vrai?

— J'en serais très fière! répliqua Muriel. C'est un homme charmant, simple, grave, habituellement silencieux et pourtant très intéressant.

— Intéressant quand il se tait!

— Je ne sais trop comment vous dire; mais il donne l'impression de quelqu'un de point vulgaire, ou qui porte en lui un grand projet. Je n'ai jamais vu personne pour me plaire autant à première vue. — Que vous disais-je, Ethel?... Et toutes les jeunes filles de Londres en penseront autant avant un mois!... Fortune, voilà de tes coups!... Pour moi, je le déclare franchement, je trouve que c'est injuste.

— Comment, injuste? Mon cher Bob, prétendez-vous donc vous distinguer de nous autres pauvres mortels?... N'est-il pas convenu que, du premier au dernier, nous adorons le veau d'or?...

— Oh! Ethel, pourquoi se moquer ainsi? dit miss Ruthven. Je vous assure qu'il est vraiment fort bien, pour un homme si riche.»

Ethel eut un sourire:

«Bob, voilà votre revanche. M. Desroches est fort bien pour un homme riche. Vous, mon pauvre ami, qui n'êtes qu'un fils cadet, si l'on vous trouve des qualités, vous êtes sûr que vous le devez à vos seuls mérites!

— Merci!... J'aimerais mieux cent mille livres de rente! fit Bob avec une grimace.

— Ah! j'aimerais mieux! dit Ethel soupirant. Si nous avions tous ce que nous aimerions le mieux!...

— Et peut-on savoir quel serait l'objet de vos rêves?» demanda lord Ayrtoun en s'approchant.

Miss Duncan fut sur le point de répondre:

«Simplement le moyen de payer le mémoire de ce grainetier qui a été ce matin presque insolent avec maman...»

Mais elle retint sur ses lèvres cet aveu trop dénué d'artifice.

«... Que voulez-vous que ce soit? dit-elle avec une gaieté un peu forcée. Le fameux rubis, c'est évident!... N'est-ce point l'objet de nos rêves à toutes, — et l'on pourrait ajouter, je crois, à tous?...

— Miss Duncan se trompe en ce qui me concerne, crut devoir faire observer lord Temple, avec sa majesté ordinaire. Je me contente, pour ma part, de mes modestes joyaux de famille.

— Et lady Temple? Etes-vous bien sûr qu'elle s'en contente aussi? qu'elle ne voit pas en rêve le rubis de neuf cents carats? demanda malicieusement Ethel.

— Lady Temple sait qu'il lui suffit d'exprimer un désir... raisonnable... pour que je m'empresse de le réaliser.

— Heureuse lady Temple!

— Et si le désir n'était pas raisonnable, le réaliseriez-vous néanmoins?» demanda Muriel.

Lord Temple ne jugea pas la question digne d'une réponse. Ayant cérémonieusement demandé une tasse de thé, il s'éloigna d'un air gourmé.

Ayrtoun, regardant du coin de l'oeil son modèle, se demandait s'il devait le suivre et rompre la conversation avec cette jeunesse étourdie. Une certaine curiosité le retint.

«Vous connaissez M. Desroches? demanda-t-il à Ethel.

— Et de trois!... Vous êtes la troisième personne qui m'adresse cette question depuis cinq minutes. Non, je ne le connais pas et je ne désire pas le connaître.

— Vraiment?... Et pourquoi cela?

— Ethel, je crois que vous parlez ainsi parce que vous êtes fâchée que d'autres le connaissent, et pas vous! s'écria Muriel, qui avait la spécialité de dire des choses pointues, sous couleur de naïveté.

— Mettons, si vous voulez, que je meurs d'envie de le connaître, répondit froidement miss Duncan. C'est, selon toute probabilité, un plaisir auquel il sera difficile d'échapper d'ici à quelques jours.»

A ce moment, lord Temple se rapprocha, portant sa tasse vide.

«Miss Duncan, dit-il de son accent solennel, je crois pouvoir vous promettre une nouveauté, si vous voulez danser ce soir chez nous. J'aurai l'honneur de vous présenter un M. Desroches autour duquel on fait un certain bruit.

— J'étais précisément en train de dire que je ne tenais pas à le connaître, répondit Ethel en dissimulant un sourire derrière son éventail. Mais, bien entendu, si la présentation vient de vous...»

Lord Temple ferma les yeux, pour indiquer qu'en effet la chose allait de soi. Bob Ruthven, encore jeune et insuffisamment imprégné du respect dû à la pairie par tout bon sujet britannique, faillit éclater de rire. Lord Ayrtoun, contemplant son modèle vénéré, se sentit désespérer de jamais atteindre à cette hauteur de fatuité.

«En ce cas, dit lord Temple en rouvrant les yeux, je vous le présenterai pour une valse... Comme tous les Français, il danse bien, sans aucun doute... Peut-être suis-je quelque peu imprudent en me portant garant de ce jeune homme...

— Oh! pour une valse, répondit Ethel, cela n'a pas grande importance!

— ... Peut-être, répéta lentement lord Temple, suis-je quelque peu imprudent en me portant garant de ce jeune homme. Mais j'ai, pour le faire, une autorité d'un grand poids, —celle de ma respectable grand' mère maternelle, qui a daigné l'admettre à sa table et exprimer sur son compte une opinion assez favorable.

«Que de bien on pourrait accomplir avec la fortune de ce jeune homme!» disait-elle hier. S'il possède, comme on l'assure, une mine de rubis, il est clair...

— Mais est-ce bien prouvé, cette mine de rubis?

— La chose ne fait doute pour aucune personne sensée. D'où aurait-il tiré ces pierres merveilleuses? Au cours d'un voyage en Asie, il aura fortuitement découvert un gisement de rubis, et, comme de raison, il garde pour lui le secret de sa trouvaille.

— Oui, on pourrait, en effet, accomplir de grandes choses avec une mine pareille! dit Ethel.

— ... Combien d'heureux on pourrait faire!» murmura lady Duncan d'un air recueilli.

Elle n'ajouta pas:

«... Combien de créanciers on pourrait désintéresser!...

— Que de belles robes on pourrait s'offrir! s'écria étourdiment Muriel.

— Quelle écurie de courses! articula Cyril.

— Que de missions on pourrait envoyer dans les îles désertes! susurra une vieille dame.

— ... Pour évangéliser les mouettes et les albatros! acheva irrévérencieusement le jeune Ruthven.

— Il n'y aurait plus un païen sur la face du globe! poursuivit la douairière en frappant le tapis de sa béquille d'ébène à crosse d'argent.

— Moi, je fonderais tout bonnement un prix de beauté! dit Fitzmorris Trotter, en montrant ses dents.

— Hé!... un prix d'écarté?... fit la bonne dame qui était affligée de surdité intermittente. M'est avis que vous n'avez pas attendu la mine de M. Desroches pour le gagner souvent, monsieur Trotter!...»

Tout le monde se mit à rire, y compris Fitzmorris, qui riait jaune.

«Moi, dit herr Otto Meister, je fonderais un Institut linguistique, avec une chaire spéciale pour chacun des dix-neuf cent trente-huit idiomes que j'ai relevés sur la planète...»

Tandis qu'on discutait ainsi touchant le meilleur usage à faire de sa mine de rubis, Olivier Desroches avait, lui aussi, son idée en tête. Ce même jour, et à la même heure, il se présentait, nanti d'un volumineux rouleau de papiers, dans les bureaux de la célèbre usine Stalebread, installée à Putney, au bord de la Tamise, et d'où sont sortis en si grand nombre, depuis quelques années, les bateaux électriques et les torpilleurs de tout modèle.

Il fit passer sa carte et fut sur-le-champ reçu dans le cabinet du directeur. Là, comme partout, son nom était désormais un sésame infaillible qui lui ouvrait toutes les portes.

L'oeil de M. Stalebread, — un homme grand, maigre, sec et froid, — s'alluma de curiosité, tandis qu'il montrait un siège à son visiteur.

«Monsieur, lui dit Olivier, je viens vous entretenir d'un projet qui n'est pas dans le courant habituel de votre maison. Vous êtes constructeur naval, —et j'ajoute le premier constructeur naval de la Grande-Bretagne...»

M. Stalebread s'inclina modestement.

«... Je connais vos différents modèles de torpilleurs brevetés; j'ai essayé, il y a trois jours, à Richemond, un de vos charmants canots électriques. Si j'avais un bateau sous-marin à faire établir, c'est à vous que je m'adresserais... Il ne s'agit point d'un bateau; il s'agit d'une machine entièrement nouvelle, destinée, non point à naviguer sous l'eau, mais à se soutenir et à progresser dans les airs...»

Ici, Olivier Desroches dut retenir un sourire en voyant le maxillaire inférieur de M. Stalebread s'abaisser, et sa physionomie exprimer un certain désappointement.

«Vos objections, poursuivit-il, je les connais d'avance et je me charge de les réfuter. Je sais quel mauvais renom pèse sur toute machine volante; je sais qu'on passe aisément pour un charlatan ou un fou, quand on s'avise de toucher à cette aventureuse question de la navigation aérienne. Mais je n'ai point accoutumé de m'arrêter aux opinions vulgaires. Ma conviction est que le problème de l'aviation est soluble et que je l'ai résolu. Fort heureusement pour moi, je suis en mesure de le prouver sans le concours financier de personne. C'est donc simplement à votre outillage que je viens faire appel; veuillez m'accorder quelques minutes d'attention. Je ne vous demande pas, entendez-le, d'engager la responsabilité de vos ateliers, mais seulement d'y faire exécuter les pièces métalliques dont je vous fournirai les plans. Responsabilité morale et pécuniaire, je prends tout à ma charge, de la même façon que j'ai pris mes brevets. Laissez-moi ajouter que je pourrais tout aussi bien, sinon mieux, réaliser mes plans en France, au lieu de venir les faire exécuter en Angleterre, si je n'avais des raisons particulières d'agir ainsi...»

M. Stalebread restait silencieux et semblait souhaiter une explication technique. Olivier Desroches ne la fit pas attendre.

«... Les ailes de l'oiseau, poursuivit-il, remplissent deux fonctions: elles le soutiennent comme un cerf-volant et lui servent de moteur. Je pars de cette prémisse, aujourd'hui universellement admise, que la navigation aérienne doit renoncer sans retour au ballon, à l'aérostat, pour se rattacher au principe même de l'aviation naturelle, savoir: un plan horizontal soutenant tout le poids et glissant rapidement sur la couche d'air sous-jacente. Quand il s'agit de soutenir un poids considérable, il ne saurait être question de reproduire servilement l'oiseau, en construisant des ailes à deux fins. Ces ailes, en effet, seraient, de toute nécessité, ou très lourdes, ou très fragiles et par suite sujettes à mille avaries. Mais séparons les deux fonctions. Constituons notre machine par un plan reposant comme le cerf-volant sur l'air atmosphérique, et donnons-lui pour moteur une hélice; le problème se réduira à établir un moteur proportionné au poids que nous avons à pousser à travers les airs, et pouvant le pousser avec une rapidité suffisante.

Ici, Olivier Desroches ouvrit son rouleau de papiers et en tira une épure qu'il plaça sous les yeux de M. Stalebread. Cette épure représentait une machine formée par un grand bras métallique reposant sur un pivot vertical, et au bout duquel se trouvait un appareil composé d'un léger plancher et d'une hélice.


Illustration

Olivier Desroches plaça une épure sous les yeux de M. Stalebread.


«Voici, reprit-il, mon cerf-volant pourvu d'un moteur. Des expériences rationnelles, instituées avec cet appareil, m'ont permis de déterminer le rapport normal entre le poids qu'un plan horizontal en mouvement peut soutenir sur l'air atmosphérique et la vitesse imprimée par l'hélice à ce plan. Ma machine est ce que j'appelle un aéroplane. Peut-être avez-vous déjà ouï parler de quelques tentatives du même ordre. Je sais que des recherches analogues se poursuivent en Amérique, au Smithonian Institute. Les miennes sont terminées et m'ont conduit à un résultat positif. Je sais qu'un cheval-vapeur suffit à déplacer, assez rapidement pour qu'il se soutienne sur l'air, un aéroplane pesant 63 kilogrammes.

«Dès lors, que restait-il à trouver? Le moteur qui, sous le moindre poids, développe le maximum de force. Une nouvelle série d'expériences m'a permis de déterminer quel est à l'heure actuelle ce moteur. Je ne dis pas qu'on n'en découvrira pas demain un autre plus puissant; je suis même convaincu du contraire et j'attends avec confiance ce perfectionnement. Mais, aujourd'hui, le moteur qui répond le mieux à la donnée du problème est une machine à vapeur à haute pression, 125 kilogrammes environ au pouce carré.

«Cela posé, voici ce que je viens vous demander, en vous avertissant que la réalisation de mon rêve ne serait qu'un jeu pour quelques-uns de nos constructeurs français. Vous chargez-vous d'établir deux machines à vapeur du poids total de 1,000 kilogrammes, développant ensemble une force de 200 chevaux?... Il ne m'en faut pas davantage pour mettre en mouvement et soutenir sur l'air un cerf-volant de 13,000 kilogrammes.»

M. Stalebread, surpris par ce coup droit, restait muet et jetait fiévreusement des chiffres au crayon sur une feuille de papier.

«Je ne dis pas que le problème ne soit qu'un jeu pour moi, comme il le serait pour MM. les constructeurs français, dit-il enfin, non sans une pointe d'ironie; mais, a priori, il ne me semble pas insoluble. La solution, il est à peine besoin de vous le dire, dépend en grande partie du combustible que vous comptez employer pour votre machine à vapeur.

— Le combustible sera le gaz de pétrole, distribué par un nombre suffisant de becs. Ne vous inquiétez pas de son logement, non plus que de l'appareil condensateur de la machine; j'en fais mon affaire. Le seul point important est que l'ensemble des générateurs de vapeur, des cylindres, des pistons, des arbres de couche et des hélices ne dépasse pas sensiblement le poids total de 1,000 kilogrammes. On peut certainement y arriver, en n'employant que de l'acier trempé, très fin et très résistant...

— Nous essayerons, dit M. Stalebread. Veuillez me remettre ou m'adresser vos ordres par écrit.

— Les voici tout prêts, avec les plans de détail, répliqua Olivier Desroches en développant son paquet d'épures.

— Eh bien, monsieur, nous allons nous mettre à l'oeuvre, et soyez sûr qu'il ne tiendra pas à nous que vos désirs ne soient réalisés.»

Ce soir-là, Ethel Duncan achevait de s'habiller pour le bal, lorsque sa mère entra en grande tenue:

«Voyons un peu si l'on a suivi mes indications, dit-elle en examinant d'un oeil critique tous les détails de la toilette de sa fille. — Pas mal!» ajouta-t-elle d'un air de satisfaction.

Et comme la femme de chambre, flairant un entretien intéressant, s'attardait à ranger çà et là de menus objets:

«C'est bien, Thompson, prononça la dame d'une voix impérieuse; miss Duncan n'a plus besoin de vous.

— Ethel, reprit-elle aussitôt que la camériste désappointée eut refermé la porte derrière elle, je n'ai qu'un mot à vous dire, mais il est d'importance. Assez souvent vous m'avez désappointée et désolée par vos caprices, votre inexplicable obstination à refuser tout établissement honorable. Vous en arriverez à lasser les meilleures volontés. Lady Temple, cependant, est assez votre amie pour s'intéresser, en dépit de vous-même, à votre avenir... C'est pour vous, en partie, qu'elle donne ce soir cette fête. Elle veut vous présenter un gentleman digne de tout point d'être accepté par vous; tel est du moins l'avis de lord Temple, et vous savez qu'on peut se fier à lui sur cette question. Pour l'amour du ciel, Ethel, soyez raisonnable! Ne découragez pas éternellement les sympathies par vos allures hautaines et cassantes; rappelez-vous ce que vous nous devez! Je serais au désespoir, je vous le déclare, de vous voir manquer par votre faute un mariage si brillant, si inespéré... Vous ne demandez pas même de qui il est question?

— Est-ce donc si difficile à deviner? fit Ethel, qui, blanche et immobile, avait écouté lady Duncan. Il s'agit, bien entendu, de l'homme aux rubis.

— Parlez-en mieux. C'est en effet M. Olivier Desroches que nous avons en vue, reprit la dame avec onction. C'est un jeune homme, paraît-il, de haute valeur...

— De trop de valeur, murmura Ethel, ironique.

— D'excellente famille...

— Du moins, c'est lui qui le dit!

— Aimable, instruit, courtois, poursuivit lady Duncan sans paraître avoir entendu.

— Et ses millions, ne les oublions pas, de grâce, acheva Ethel avec un geste de souverain mépris. Tout cela est admirable, j'en conviens; mais enfin qu'attend-on de moi? Je ne puis pourtant pas aller supplier ce monsieur de m'épouser pour redorer notre blason et payer les dettes de mon frère!...

— Ethel! Ethel! quelle humeur est la vôtre! s'écria lady Duncan qui, selon l'habitude, trouvait fort mauvais chez les autres ce qu'elle-même pratiquait journellement. Qui vous demande des choses si déraisonnables? Supplier! Est-ce que, étant donnés votre nom et votre figure, il vous faudrait autre chose qu'un peu de bonne grâce pour avoir tout Londres à vos pieds? Est-ce que cet étranger ne sera pas trop honoré (oubliant soudain les vertus surnaturelles de M. Desroches) que vous daigniez l'accepter? Ethel, rappelez-vous notre situation; pensez aux humiliations, aux avanies quotidiennes, aux angoisses de tous les instants qu'il nous faut endurer; pensez à la joie de votre père au loin, s'il apprenait que vous êtes heureusement établie, que c'est à vous qu'est dû le salut de toute la famille!...

— Pas un mot de plus, ma mère!» dit Ethel dont le coeur tendre autant que hautain avait été remué jusqu'au fond par cet appel. La pauvre enfant nourrissait la plus ardente affection pour ce père qu'elle connaissait à peine.

«Je ferai mon possible pour vous satisfaire, reprit-elle passivement, et en refoulant un sanglot.

— Chère enfant! s'écria lady Duncan au comble de la joie.

— La voiture est avancée!» dit la voix d'un domestique dans le salon voisin.

A cette annonce, chacun reprend son visage officiel. Lady Duncan, pleine de majesté tranquille, s'avance dans «sa sortie de bal» resplendissante. Ethel, plus pure et plus blanche que les perles tordues à ses blonds cheveux, s'enveloppe dans une mante neigeuse qui lui donne l'air d'un beau cygne; elles montent en voiture et s'en vont vers la fête.

On fut bientôt rendu à Saint-James-Square. Il y avait déjà foule, mais nul encombrement. La demeure de lord Temple n'était pas de celles où il faut tout bouleverser pour recevoir. Pareil au maître, le logis était beau, imposant, majestueux. Pareille, lady Temple, avec son profil de Junon et ses bijoux princiers, debout en haut de l'escalier où elle accueillait ses hôtes d'un air de gracieuse condescendance.

A la vue d'Ethel, cependant, son sourire de commande prit un degré de plus de cordialité:

«Voyons, chère belle, qu'on vous admire! dit-elle avec enjouement, en la tenant de la main à distance.

— Divine, dans tout ce blanc! Une perle véritable! Nous nous retrouverons dans le salon bleu,» ajouta-t-elle en adressant un regard d'intelligence à lady Duncan. Et celle-ci, prenant le bras de lord Temple, se dirigea vers le salon bleu, du pas triomphal d'une mère qui a conçu l'espoir d'un succès pour sa fille. Quelques jeunes gens, groupés non loin de l'entrée, observaient le défilé toujours amusant de l'arrivée. Olivier Desroches était du nombre.

«Divine, en effet!» répéta-t-il, après lady Temple.

Il venait de reconnaître en miss Duncan la jeune fille qu'il avait vue à la porte du joaillier Cooper, et, comme la première fois, il était vivement frappé du mélange de suavité et d'amertume, qui, joint à l'admirable régularité des lignes, rendait ce visage unique et inoubliable.

Le flot des arrivants épuisé, lady Temple se retourna comme si elle cherchait quelqu'un, et, ayant aperçu M. Desroches, lui fit de l'éventail signe de venir à elle.

Il s'avança, empressé et respectueux.

«Votre bras, monsieur Desroches, pour me conduire auprès d'une de mes bonnes amies à laquelle je veux vous présenter.

— Monsieur Desroches! Lady Duncan! Miss Duncan! fit-elle un moment plus tard. Ethel, je vous présente un cavalier qui a la qualité, de plus en plus rare de nos jours, d'aimer la danse et d'en convenir.»

M. Desroches ayant sollicité et obtenu l'honneur de s'inscrire pour la prochaine valse, lady Duncan commença à l'accabler de prévenances et de compliments:

«Ah! monsieur, fit-elle après quelques minutes de conversation, je m'en veux, positivement, de ne pas vous avoir rencontré plus tôt. On n'a pas le droit de ne pas connaître un homme dont la Renommée est si fort occupée. Mais nous avons assez d'amis communs pour que je vous traite du premier coup en vieille connaissance; rappelez-vous, je vous prie, que je suis toujours chez moi le mardi!

— Je n'aurai garde de l'oublier, dit Olivier en s'inclinant, tandis qu'Ethel se raidissait en proportion de tout cet empressement. Mais permettez-moi, madame, de vous contredire un peu. Ce n'est pas la première fois que j'ai l'honneur de vous rencontrer...

— Et je l'aurais oublié! s'écria lady Duncan incrédule. Impossible!

— Je ne m'étonne guère qu'un si mince incident ait passé inaperçu, dit, non sans malice, Olivier, qui se rappelait fort bien l'air rogue et le regard détourné avec lesquels la dame avait reçu son petit service. C'était dans Bond Street, devant Cooper; vous aviez laissé tomber un petit écrin...

— Comment donc! mais je m'en souviens parfaitement! s'écria la dame ravie de se découvrir un trait d'union, si fragile qu'il fut, avec l'oiseau rare. C'était vous? Quelle aventure! Ethel, ma chère, vous vous le rappelez certainement aussi... Mais j'y pense! Cooper? n'était-ce pas par hasard le jour où vous lui avez soumis ces joyaux admirables dont chacun parle?

— Tout justement, madame.

— Savez-vous bien que c'est là une journée historique! Il me semble, maintenant, que j'y ai eu une part directe. C'est Mrs. Ruthven qui va être surprise d'apprendre tout cela!...»

Les premières mesures de la valse qu'attaquait l'orchestre étant venues interrompre ces effusions, M. Desroches emmena sa danseuse.

Certes, il y avait de la différence entre l'accueil enthousiaste de l'une et la réserve glacée de l'autre, et ce ne fut pas sans surprise qu'après l'échange de quelques phrases banales, le jeune Français crut s'apercevoir qu'un peu de cet ennui hautain, si lisiblement écrit sur le visage de miss Duncan, s'adressait à lui. Une pareille découverte était faite pour déconcerter un homme timide ou défiant de lui-même. Mais Olivier Desroches n'était pas de la race des peureux, et un grand magicien, le succès, lui avait donné cette superbe confiance en soi qui engendre d'autres succès.

Sans beaucoup se préoccuper de l'attitude de miss Duncan, il donna donc libre cours à sa verve naturelle. Son esprit était de si bon aloi, sa gaieté si communicative, le comique de ses remarques si irrésistible, qu'au bout de dix minutes, avec l'heureuse flexibilité de son âge, Ethel avait oublié qu'il y eût au monde des comptes impayés, des recors, des prétendants forcés, une dignité en péril... et elle se laissait aller à la joie de danser, de causer, de bavarder avec un partenaire si exceptionnellement aimable. Bien mieux, lorsque, en la reconduisant, M. Desroches demanda à s'inscrire de nouveau sur son carnet, elle y consentit avec un plaisir non dissimulé. Ce ne fut que le regard triomphant de lady Duncan qui vint soudain la rappeler à la réalité.

«Grand Dieu! se dit la jeune fille consternée, qu'ai-je fait? N'était-ce pas assez de me montrer polie, comme je m'y étais engagée? Fallait-il encore déployer cet empressement dégradant? Sûrement, sûrement, il aura cru que je lui tendais la perche!... Moi qui blâmais Muriel et les autres!... Oh! je voudrais me cacher!...»

Et lorsque, plus tard, M. Desroches vint réclamer son quadrille, au lieu du franc sourire qui l'avait charmé, il rencontra un visage pétrifié, et trouva tous ses efforts inutiles pour reprendre l'entretien où il l'avait laissé.

«Ah çà? se dit-il surpris, il faut donc refaire connaissance toutes les fois avec miss Duncan! C'est un peu trop, ma parole!... Dommage!... Il n'est pas possible d'être plus charmante, et, quand elle daigne, plus aimable.»

Et, sans se formaliser autrement des caprices de la belle Ethel, il renonça à l'inviter davantage ce soir-là.


2

Chapitre V.
UN ARTICLE DU TIMES.

Deux mois plus tard, les journaux de Londres rendaient compte d'une expérience prodigieuse, faite à Putney, en présence d'un certain nombre de spectateurs privilégiés, et dans laquelle on s'accordait à voir le germe de «quelque chose de très nouveau et de très grand». Voici notamment ce qu'en disait le Times:

«Hier, à quatre heures après midi, a eu lieu à Putney, dans les ateliers de MM. Stalebread, les constructeurs de torpilles bien connus, une expérience qui semble destinée à rester mémorable. Les spectateurs étaient en très petit nombre; quelques dames, deux ou trois membres du Parlement et une douzaine de représentants de la presse. Il s'agissait de voir à l'épreuve un appareil d'aviation inventé par M. Olivier Desroches et établi d'après ses plans.

«Parmi nos lecteurs, il n'en est aucun qui n'ait souvent, dans ces derniers temps, entendu prononcer le nom de ce jeune Français, à propos de la pierre fameuse qu'il a cédée à un syndicat de joailliers, et qu'on désigne depuis lors comme «le Rubis du Grand-Lama». Tous les salons et tous les clubs se sont occupés de l'heureux vendeur de ce rubis colossal, et l'on peut dire qu'en apprenant le prix payé par le syndicat pour en devenir propriétaire, il n'est guère de gens qui n'aient fait leur rêve personnel sur l'emploi d'une pareille somme d'argent. L'usage auquel la destinait M. Olivier Desroches était assurément le plus noble et le plus imprévu de tous. Auteur d'un système d'aéro-navigation basé sur de patientes recherches personnelles, il se proposait de réaliser son projet avec ses ressources propres et sans invoquer le concours d'aucun capitaliste! Quel rêve pour un inventeur! M. Olivier Desroches a pu le faire passer en fait, et c'est pour constater les résultats acquis que nous nous étions rendus à son invitation.

«La machine volante de M. Olivier Desroches s'appelle un aéroplane. Ce n'est point un aérostat; elle n'a rien de commun avec les ballons, sinon le domaine de l'air, où elle se meut. Comme plusieurs de ses précurseurs, M. Olivier Desroches estime que l'aérostat, loin de faire avancer d'un pas la solution du problème de la navigation aérienne, l'a vraisemblablement retardée. Il a cherché cette solution dans une voie tout opposée. Au lieu de se donner pour but de diriger à travers l'atmosphère un corps plus léger que l'air et sujet à devenir le jouet du moindre vent, il s'est proposé l'oiseau pour modèle, et il a demandé à la vitesse seule, — non à la légèreté spécifique, — le moyen de lutter contre la pesanteur.

«Un obus chassé du canon par l'expansion irrésistible de la poudre, une pierre lancée par la fronde, une flèche obéissant à la détente de l'arc, décrivent dans l'espace des courbes variées, en dépit d'un poids spécifique très supérieur à celui de l'air. Des insectes relativement lourds, tels que le hanneton, des oiseaux aussi volumineux et aussi pesants que l'aigle, se soutiennent et planent au-dessus du sol parce qu'ils portent en eux un principe de mouvement assez énergique pour suffire au travail nécessaire. Si le hanneton était aussi léger qu'une bulle de savon et l'aigle qu'une outre gonflée de gaz hydrogène, l'un et l'autre seraient incapables de voler contre la moindre brise; ils flotteraient à sa merci, ainsi que des montgolfières. En construisant ses aérostats, l'homme fait donc fausse route. C'est ce dont M. Desroches a eu l'intuition définitive. Il ne s'est pas proposé de construire une machine que sa légèreté spécifique rendît propre à rester en suspension dans l'atmosphère pour dériver sous faction de ses courants; il n'a voulu établir qu'un moteur qui put, grâce au mouvement qu'il développe, glisser sur une couche d'air comme un palet lancé horizontalement glisse à la surface de l'eau.

«Le sabot fouaillé par l'enfant, le cerceau animé d'une rotation continue par le choc de la baguette, le bicycle que les pédales font rouler sans interruption, sont des solutions diverses d'un problème analogue. Ici encore, c'est le mouvement qui est le principe de l'équilibre. Arrêtez le fouet du sabot, la baguette du cerceau, la pédale du bicycle, — aussitôt la pesanteur reprend ses droits, tout s'arrête et tombe à terre.

«Chez l'oiseau, auquel il faut toujours revenir quand on veut pénétrer le mystère de la navigation aérienne, que trouvons-nous en dernière analyse? Un plan horizontal formé par les ailes éployées et qui supporte le moteur grâce auquel il glisse sur la couche d'air sous-jacente. M. Desroches a tout simplement copié cette disposition dans son aéroplane.

«Sur un plan horizontal formé d'une armature d'acier creux et d'un plancher métallique, il a monté une machine à vapeur de construction spéciale. A l'arrière et à l'avant, il a placé deux hélices qu'un levier commun oriente à volonté dans la direction verticale ou dans la direction horizontale. Au-dessous de ce cerf-volant gigantesque, il a fixé des ressorts en spirale sur lesquels repose tout l'appareil, à l'état inerte, qui se replient comme des jambes quand ils n'ont plus à le porter. Un chauffeur et un mécanicien forment tout l'équipage, sous le commandement personnel de M. Desroches. Le combustible est l'huile de naphte.

«Faut-il avouer qu'une machine si simple ne nous inspirait qu'une confiance très modérée, tandis que nous en faisions le tour dans le préau de l'usine? Si légère d'aspect que fût cette espèce de table de trente mètres de long et de quarante mètres de large, aux coins arrondis, reposant par ses pieds tors sur ce qu'on est convenu d'appeler le plancher des vaches, et pourvue dans son axe antéro-postérieur de deux vastes hélices, — il semblait presque impossible qu'elle pût se soulever et se mouvoir sur le coussin atmosphérique. Néanmoins, la physionomie sereine de l'inventeur et de M. Stalebread nous donnait fort à penser. Tout le monde sentait que ces messieurs ne nous avaient pas convoqués sans se croire parfaitement sûrs du succès, et tout le monde étudiait en silence un grand tableau noir où se lisait, négligemment tracé à la craie, le calcul suivant:



Illustration

«A quatre heures précises, M. Olivier Desroches paraît à l'arrière de son navire. Le foyer de la machine est en pleine activité. Sur son ordre le mécanicien abaisse une manette. Un jet de vapeur s'élance en sifflant contre le timbre; les deux hélices s'abaissent vers le sol. Elles battent l'air entre ce que nous avons appelé les pieds de la table. Aussitôt, d'un mouvement lent et moelleux, ces pieds en spirale s'étirent, s'allongent, soulèvent le plancher qu'ils supportent... Un second déclic, et les hélices, se relevant sans cesser de tourner, battent l'air d'avant en arrière...

«A peine avions-nous pu analyser la succession des mouvements, tant ils avaient été soudains, et déjà l'aéroplane, glissant majestueusement sur la couche d'air, en repliant sous lui ses spirales, sortait du préau, franchissait le mur extérieur de l'usine, planait au-dessus de la Tamise, noire de spectateurs sur les deux rives.


Illustration

Une acclamation monte vers les voyageurs.


«Une acclamation monte vers les voyageurs. M. Olivier Desroches y répond en saluant du chapeau, à la française. Et déjà son aéroplane, pointant vers le sud, a franchi le fleuve, au delà duquel il décrit un vaste cercle de quatre milles de rayon. Nous le suivons d'un oeil ravi dans cette course paisible à deux ou trois cents mètres de hauteur. En moins de cinq minutes, on ne distingue plus qu'un point noir, noyau d'un panache de fumée.

«Mais bientôt l'aéroplane repique vers nous, il grandit, il reprend sa forme déjà familière à nos regards; le voici qui repasse au-dessus de la Tamise, qui rentre à l'usine, qui vient se poser comme un oiseau à la place précise d'où il est parti. Ses pattes en spirale s'abaissent, s'allongent et touchent terre... Tout cela s'est fait si vite, si aisément et avec un succès si complet que nous en restons presque hébétés. C'est à peine si la surprise nous laisse la force d'entourer M. Desroches, de lui serrer la main, de le féliciter.

«Et pourtant chacun de nous sent au plus profond de son être qu'il assiste à quelque chose d'énorme et que l'humanité vient de faire son plus grand pas historique. Les frontières supprimées, les douanes abolies, la guerre désormais impossible, éclatent en quelque sorte devant nous, comme un feu d'artifice de conséquences immédiates.

«Ces conséquences sont-elles aussi prochaines que notre imagination nous les a montrées sur le premier moment d'enthousiasme? Il ne faudrait pas se hâter d'en jurer.

«Dans le train de banlieue qui nous ramenait à Londres, un officier d'artillerie annonçait déjà que le premier résultat de la nouvelle découverte serait de rendre la guerre plus terrible et plus meurtrière:

«Vous verrez, disait-il, qu'avant même d'avoir construit des aéroplanes de commerce ou d'exploration, les arsenaux européens établiront des aéroplanes de campagne, avec torpilles atmosphériques, mitrailleuses à jet continu et pluie d'obus à la panclastite!»

«Sans nul doute, il prévoyait juste, et nous allons entrer dans une ère transitoire où l'aéroplane, encore à l'état rudimentaire, causera peut-être plus de maux et de désastres que de bienfaits. Les contrebandiers et les ambitieux militaires voudront le mettre à profit; par une conséquence logique, les douaniers et les gendarmes leur opposeront des engins analogues. Aux armées de terre et de mer, qui pèsent si lourdement sur les peuples, viendront s'ajouter des armées aériennes. Mais comment douter du terme logique où se briseront ces efforts suprêmes de la barbarie? L'heure sonnera vite où les nations, comprenant enfin la vanité et la puérilité des luttes fratricides, s'uniront parce qu'elles ne pourront plus faire autrement, sous peine de se condamner à périr ensemble. La limite dernière du génie destructif aura été atteinte; il faudra s'arrêter et d'un commun accord mettre bas les armes, sur cette terre dont la surface n'aura plus aucun secret, où la distance est déjà supprimée, — où l'atmosphère même est désormais notre domaine.

«N'essayons pas de prédire les changements infinis qu'une telle révolution doit nécessairement entraîner à bref délai. Nos rêves les plus audacieux seraient sans nul doute au-dessous des réalités prochaines. Contentons-nous d'être les premiers à annoncer, d'après la déclaration de M. Desroches en personne, que nous venons de voir seulement le prologue des surprises qu'il nous réserve.

«Maintenant qu'un aéroplane, pour ainsi dire théorique et de proportions restreintes, a fait sous nos yeux un circuit de huit milles, il s'agit d'établir un aéroplane de long cours, pour un grand voyage d'exploration.

«M. Desroches est déjà à l'oeuvre, et ses plans s'élaboraient avant même qu'une expérience publique eût mis son triomphe hors de doute. Les pièces essentielles d'un aéroplane de trois cents mètres de côté et de quatre-vingt mille kilogrammes de tonnage (s'il est permis d'emprunter ce terme à la navigation maritime) sont actuellement dessinées et commandées à M. Stalebread. Cet aéroplane de voyage, véritable yacht atmosphérique, sera pourvu d'un rouff, d'un grand salon, de cabines et de soutes comme le plus élégant bateau de plaisance.

«Il s'appellera Gallia, et coûtera, nous dit-on, quatre cent mille livres sterling, dix millions d'argent français.

«A ceux qu'un tel prix étonnerait, il suffira de dire que l'armature métallique tout entière doit être en aluminium et plusieurs des organes moteurs en platine. M. Desroches s'est donné pour programme à réaliser, dans l'établissement de son chef-d'oeuvre, «le maximum de force motrice pour le minimum «de poids mort», sans aucun égard au coût. L'aluminium est le métal le plus léger, et le platine le métal le moins fusible. Qu'importe à M. Desroches si l'un est plus cher que le cuivre, et si l'autre est plus dur que l'or? Bien lui prend d'avoir, comme on le prétend, les poches bourrées de rubis! Mais convenons que cette richesse aurait pu tomber plus mal et qu'il est impossible d'en faire un plus noble usage?»


Chapitre VI.
POLITIQUE MONDAINE.

Si la vente du rubis monstre avait fait d'Olivier Desroches le «lion» de Londres, son éclatant succès de Putney fit soudain de lui le roi de l'Europe. L'écho des moindres incidents est aujourd'hui si démesurément grandi par la presse, que les événements d'une importance réelle ou apparente retentissent dans l'univers avec le roulement du tonnerre et la rapidité de la foudre. On l'a vu naguère pour la lymphe de Koch. Or, qu'était-ce que la lymphe de Koch, auprès de l'aéroplane? Du jour au lendemain, le nom d'Olivier Desroches fit le tour du globe, répété par tous les journaux, acclamé et glorifié dans toutes les langues.

Nulle part autant qu'à Londres même. Non seulement les Anglais se sentaient fiers d'être associés à son oeuvre; non seulement ils avaient vu l'aéroplane passer dans les airs au-dessus des fumées de leur capitale, et ils avaient pu s'assurer du miracle par leurs propres yeux, — mais ce miracle allait avoir une suite. Le Times l'avait annoncé, et il n'était pas possible d'en douter: à la première expérience, en quelque sorte platonique, allait succéder une épreuve en grand et un voyage au long cours. Chacun en était joyeux comme d'un succès personnel. L'esprit éminemment pratique des Anglo-Saxons exige pour toute découverte une sanction tangible et dont l'utilité s'impose à tous les yeux. On allait l'avoir, cette sanction, sous la forme d'un aéroplane colossal et d'une exploration par voie atmosphérique.

Tous les loyaux sujets de la reine en éprouvaient une satisfaction sans mélange. Ils trouvaient cela correct. Leur sentiment de la symétrie en était doucement flatté, et ce sentiment se manifestait sous les formes les plus variées.

D'abord, il est à peine nécessaire de dire que la «franchise de la cité» fut offerte à Olivier Desroches, dans une cassette d'or, par le lord-maire en personne, suivi des shériffs et des aldermen à perruque. Une énorme quantité de soupe à la tortue et un nombre surprenant de bouteilles des crus les plus renommés furent — cela va de soi — absorbées à l'occasion de cette cérémonie civique. Des gastrites en furent la conséquence; l'industrie des médecins et des apothicaires reçut une impulsion marquée. Premiers résultats de la nouvelle découverte, non prévus par l'écrivain du grand journal anglais.

Puis, la plupart des clubs de Pall-Mall inscrivirent Olivier Desroches au tableau de leurs membres honoraires. Lord Temple n'éleva plus la moindre objection. Il poussa même le machiavélisme jusqu'à se targuer d'avoir un des premiers salué le mérite du jeune Français, en l'admettant sous son toit hospitalier. Aucune fête n'était plus complète sans lui; on se l'arrachait pour les bals et les raouts. Pouvait-on décemment danser sans l'homme qui, le premier de son espèce, avait dirigé dans les airs une machine volante?

Quant aux subtils marchands du West-End, ils avaient déjà baptisé de son nom un certain nombre de bretelles rationnelles, de brosses à dents et de crayons brevetés. Mais, à dater du jour où ses projets de voyage eurent été annoncés, ce fut, chaque matin, à sa porte une procession d'industriels le suppliant d'accepter pour son usage, — celui-ci un chapeau ventilateur, celui-là une boîte de pilules de santé, une trousse chirurgicale, un manteau imperméable à dix-huit collets, une malle blindée, sans parler des tentes de campagne, des cannes-fauteuils, des parapluies à tir rapide, des revolvers à magasin et des chronomètres à balle explosible. La seule faveur qu'imploraient ces MM. Dimanche britanniques était d'avoir le privilège exclusif d'appeler leurs produits du nom du jeune inventeur. Celui auquel il conféra gracieusement le droit d'appeler certaine casquette de drap à oreillettes le «Desroches-Cap» partit enchanté. Sa fortune était faite!... Aucun Anglais ayant le sentiment des convenances ne s'embarquerait désormais pour un voyage sans se coiffer du «Desroches-Cap», et Dieu sait en quel nombre ils se mettent en route, chaque année!...

Les photographes avaient depuis longtemps «respectueusement sollicité» une visite de M. Desroches à leurs ateliers; mais, quand la nouvelle du voyage aérien fut connue, il y eut une telle demande pour ses portraitures, qu'il lui fallut poser derechef, de face, de profil et de trois quarts, en pied, en buste, assis et debout. Sa figure fut bientôt aussi connue que celle de M. Gladstone ou de la princesse de Galles; il lui devint impossible de feuilleter un album sans y découvrir son image, entre la beauté à la mode et la famille royale. Bien plus, il lui apparut des versions de sa personne pour lesquelles il n'avait jamais posé. Ces photographes aux abois avaient exécuté d'audacieuses contrefaçons, plantant la tête d'un de ses portraits authentiques sur des épaules étrangères. Olivier se reconnaissait, avec surprise, tantôt gras, tantôt maigre, habillé à la dernière mode ou avec des vêtements du temps de sa grand'mère; il vit enfin un jour figurer son visage sur les épaules d'un lutteur américain!

Pour ceux qui pouvaient prétendre à une certaine intimité, il était intolérable de paraître ne pas savoir le but de ce fameux voyage aérien. Aussi, partout, dans les salons ou dans les clubs, au bal ou à la promenade, à cheval ou sur la banquette d'un mail-coach, la même question venait l'assaillir:

«Où allait-il?... Était-ce décidé?... L'Afrique? L'Asie?... L'Australie?... Pour Dieu, que M. Desroches ait pitié!... Qu'il s'explique!... Cette incertitude devenait insoutenable!...»

D'abord Olivier Desroches souriant de cette curiosité naïve, répondit avec réserve.

«Il ne pouvait dire encore au juste... il verrait... Sait-on jamais où l'on va lorsqu'on part?... quelle fantaisie peut s'emparer de vous, vous faire gouverner sur le nord lorsqu'on avait bien résolu de mettre le cap sur le sud?... Savait-il même s'il partirait?... L'homme propose, Dieu dispose...»

Mais il ne tarda pas à s'apercevoir que cette réserve était très mal interprétée, — qu'on lui supposait des intentions mystérieuses, peut-être suspectes... Il se décida alors brièvement à dire la vérité: son but était de diriger sa course vers un point du globe jusqu'à ce jour à peu près inaccessible, le Tibet.

Ce nom fut un trait de lumière. Le Tibet!... Mais le rubis en venait! le Rubis du Grand Lama!.. . y avait-il à conserver aucun doute?... M. Desroches tirait ces fabuleux rubis du Tibet; il y avait découvert une mine de ces précieuses gemmes, on le soupçonnait depuis longtemps, et, cela sautait aux yeux, il avait besoin de partir pour la visiter. Il allait certainement chercher une provision de ces pierres sans prix... Ah! si seulement on pouvait l'accompagner!... M. Desroches s'était montré d'humeur généreuse, magnifique même... Il y avait toute sorte de raisons de supposer qu'un compagnon de voyage, — s'il en acceptait, — ne rentrerait pas les mains vides... M. Desroches ne voudrait pas garder pour lui seul, en égoïste, les fabuleux trésors que recélaient les flancs de ces montagnes inaccessibles du Tibet!... Non, personne ne voudrait lui faire l'injure de l'en croire capable...

Et quelle idée de génie de vouloir s'y transporter par air! Pour M. Desroches, et pour les fortunés mortels qui seraient associés à son aventureuse entreprise, plus de ces difficultés qui jusqu'ici ont entravé la marche des explorateurs de ce pays. Plus de luttes avec des peuplades fanatiques, persuadées que l'étranger ne veut entrer dans leur pays que pour leur dérober les trésors dont il regorge, trésors que personne, il est vrai, ne découvre, dont personne ne jouit, mais qu'il y aurait néanmoins impiété à laisser approcher par un barbare... Pour M. Desroches, plus de luttes avec les chameliers, les hommes d'escorte, les guides, les lamas, qui ont découragé toutes les investigations jusqu'à ce jour. Oui, il n'y avait positivement qu'une manière d'arriver au Tibet, et M. Desroches l'avait trouvée: c'était de fondre sur cet Eldorado comme l'aigle sur sa proie. On s'étonnait vraiment que nul n'y eût songé avant lui.

A cela les gens pratiques répondaient que «pour faire un civet il faut un lièvre,» et, pour voyager par air, il fallait un vaisseau propre à le traverser...

Puisqu'il était trouvé maintenant, répondaient les intrépides excursionnistes, il ne restait plus qu'à en profiter. Et chacun, à part soi, trouvait mille bonnes raisons pour être personnellement choisi en qualité de compagnon de voyage par M. Desroches.

Deux ou trois jours après que tout Londres eut appris le but du voyage aérien, Olivier Desroches, en entrant lire les journaux au Melton-Club, se vit soudain «pris à la boutonnière», comme disent les Anglais, par Fitzmorris Trotter, qu'il n'avait pas rencontré depuis quelque temps.

«Çà, mon cher, fit Trotter, que je vous félicite! Vous faites là une entreprise digne de vous et qui vous gagne l'admiration générale!

— Mon voyage au Tibet?... On l'a tenté avant moi, répondit simplement Olivier, et peut-être ne réussirai-je pas mieux que mes devanciers. Mais, je l'avoue, j'ai une grande curiosité de visiter ce pays...Toute ma vie, je me suis senti attiré vers ce coin du globe... Cela semble si étrange d'habiter une petite planète comme la nôtre et de ne pas seulement la connaître à fond!...

— Et puis, vous, personnellement, dit Trotter en appuyant sur le pronom d'une façon significative, vous avez une foule de raisons pour vous intéresser au Tibet...

— En effet, répondit Desroches, les Français, depuis le père Hue jusqu'à Gabriel Bonvalot, ont toujours semblé plus désireux que d'autres d'explorer ces régions-là... Oui, je serais heureux de pénétrer dans cette fameuse Lassa, si fermée, si impénétrable... Ces gens-là m'inspirent une très grande curiosité.»

Fitzmorris Trotter, le monocle vissé dans l'oeil droit, écoutait le jeune homme avec un sourire plein d'intentions.

«Assurément... assurément!... tout, dans ce pays, doit vous intéresser... énormément!. . Et vous n'êtes pas le seul, croyez-moi. Pour ma part, si vous vouliez bien m'admettre dans votre admirable navire aérien, j'estimerais cela la plus grande faveur que vous puissiez m'accorder!...

— Vous!... s'écria Desroches, incrédule. Vous, le clubman, le Londonnien dépaysé s'il n'a pas chaque jour traversé Pall-Mall?... Allons donc! Ce n'est pas sérieux!...

— Très sérieux, au contraire, mon cher ami! très sérieux. Entre nous, ma situation en ce pays commence à n'être pas des plus gaies... Je vous avoue que j'en ai assez!... Londres est une ville charmante pour vous autres millionnaires... Mais pour de pauvres diables comme moi... c'est autre chose!...

— D'accord... En quoi cependant un voyage au Tibet?...

— Allons, allons, je m'entends! Et je vous supplie, si vous avez pour moi la moindre amitié, de ne pas m'oublier sur la liste de vos invités.

— Mes invités!... Mais je n'en ai pas! je ne compte pas en avoir. Croyez-vous par hasard que je sois en train de fréter un yacht de plaisance?

— N'eussiez-vous qu'un seul compagnon de voyage, je vous demande sérieusement de penser à moi.»

En ce moment, le professeur Otto Meister s'avança en toute hâte, et, saisissant le bras gauche d'Olivier Desroches, — Fitzmorris tenait toujours le droit:

«Mon cher monsieur, s'écria le savant, je me hâte de venir vous féliciter de votre grande et courageuse entreprise, et je veux, avant tout autre, je l'espère, me mettre entièrement à votre disposition...

— A ma disposition, monsieur le professeur?...

— Oui, monsieur; et, permettez-moi de vous le dire, quoiqu'il soit malséant de se louer soi-même, vous ne trouverez pas un autre homme en Europe aussi versé que moi dans toutes les langues, dialectes et sous-dialectes mongoliques. Comme interprète dans votre voyage au Tibet, j'ose prétendre que je suis indispensable... Je connais le tibétain comme ma langue mère, et peu d'hommes ici peuvent en dire autant, ajouta le professeur en fixant un regard sévère sur Fitzmorris Trotter, dont il avait percé à jour les intentions dès qu'il l'avait vu se diriger vers Olivier Desroches.

— Comment! monsieur!... vous aussi, vous désirez visiter le Tibet?... s'écria le jeune Français stupéfait.

— Monsieur, un voyage au Tibet a été le voeu secret de toute ma vie... et, si je puis vous aider dans vos recherches... géologiques ou minéralogiques, accentua lentement le professeur, je vous répète que je suis entièrement à votre disposition.

— Je vous suis obligé, monsieur, mais je compte n'emmener avec moi que le nombre d'hommes strictement nécessaire à la manoeuvre de ma machine...

— Comment! s'écria lord Temple en se mêlant à la conversation, mais on assure que votre aé... aé... ro... Comment donc dites-vous ce mot-là?

— Aéroplane.

— C'est juste... aéroplane... mot fort bien fait d'ailleurs... on assure, dis-je, qu'il sera assez grand pour contenir l'équipage d'un navire de deux cents tonneaux!

— On assure beaucoup de choses, milord, mais moi je vous affirme qu'on se trompe.

— Voyons!... il y aura bien tout de même assez de place pour quelques amis? dit lord Temple.

— Serait-il possible que vous aussi... s'écria Desroches.

— Non, pas moi... mais mon jeune ami Ayrtoun m'a déjà confié son vif désir de faire partie de l'expédition; et, si vous me permettez de vous le recommander, je serai heureux de le voir s'embarquer sur votre aé... roplane..., ajouta le noble seigneur d'un air plein de condescendance.

— Ce ne serait pas du tout la place de lord Ayrtoun, croyez-moi, milord! s'écria Olivier. Il ne saurait nous être d'aucune utilité, et je ne vois pas trop ce qu'il irait faire au Tibet... Du reste, je le répète, je n'ai nullement l'intention d'emmener des séries d'invités.»

Et, s'éloignant du groupe des causeurs, il alla s'asseoir près d'une table chargée de journaux.

«A qui diable en ont-ils tous? se demandait-il en dépliant le Morning-Post. Passe encore pour Trotter? Brûlé partout comme il l'est, je comprends qu'il éprouve le besoin de changer d'air... Et quoique cette fantaisie de voyage au long cours puisse surprendre de la part d'un vieux Londonnien endurci, je n'ignore pas le goût des Anglais pour les déplacements, —ne fût-ce que pour étonner leurs bons amis en datant leurs lettres de pays invraisemblables... mais je ne m'attendais pas à ce mouvement collectif. Me faudra-t-il emmener tout Londres?...»

Comme il formulait mentalement cette question, il leve les yeux de sur son journal et rencontra le franc regard de Bob Ruthven qui entrait. Ils s'étaient beaucoup vus en ces derniers temps. Le jeune Anglais se dirigea immédiatement vers lui, et, après une vigoureuse poignée de main:

«Dites donc, Desroches, dit-il, plongeant in media re, est-ce qu'il y aurait moyen d'être du voyage? ce voyage en l'air, hein?...

Tu quoque, Brute!... s'écria Desroches, laissant tomber son journal. Vous voulez aller au Tibet?...

— J'en meurs d'envie.

— Vous, encore, je ne dis pas... reprit Olivier après un moment de réflexion. Je vous prendrais avec grand plaisir; mais je ne suis rien moins que sûr d'avoir de la place... même pour vous.

— Allons donc!... on dit que votre machine pourra porter un régiment!

— On veut connaître ma machine mieux que moi qui l'ai inventée. Mais je vous certifie, mon cher Bob, qu'elle emportera simplement douze ou quinze hommes d'équipage, indispensables à son maniement, et votre serviteur...

— Oh! dites donc!... vous me ferez bien une petite place!... Je me rendrai utile!... vous verrez!...


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«Vous me ferez bien une petite place!»


— Eh! vous ne savez pas le tibétain, vous! Vous n'êtes pas guetté par un créancier à chaque coin de rue!... Que diantre iriez-vous faire dans cette galère?

— Écoutez-moi, répliqua Bob avec confiance. Je voudrais faire fortune. Les fils cadets n'en mènent pas large chez nous, et, bien que j'aie beaucoup d'affection pour mon frère aîné, et que je ne lui garde pas rancune d'être venu au monde avant moi, je ne trouverais pas mauvais d'avoir, moi aussi, ma part des biens périssables de ce monde!...

— Faire fortune! rien de plus légitime. Ce que je ne comprends pas, c'est que vous croyez qu'en voyageant en aéroplane, vous trouverez une fortune à ramasser?»

Bob sourit d'un air entendu:

«Est-ce qu'il n'y a pas des tas de mines, par là?... des mines... comme on n'en voit pas beaucoup?... hein?...

— Vous voulez aller exploiter une mine au Tibet?... Drôle d'idée!... A votre place, je préférerais une bonne mine de houille en Cornouailles...

— Moi, je préfère les mines de là-bas, dit Bob d'un air de plus en plus fin. Alors, c'est convenu, je suis de la partie...

— Mais pas du tout!... Je proteste!... Bon pour moi, qui ne dois compte de mes actions à personne, de m'élancer dans une entreprise qui est, ne l'oublions pas, un véritable plongeon dans l'inconnu! Quant à vous engager à me suivre, c'est autre chose! Je suis persuadé que vous seriez un très aimable compagnon de voyage: de là à vous accepter en cette qualité, il y a loin!

— Pourquoi pas moi aussi bien qu'un autre?

— Pour mille raisons. Et d'abord que me dirait Mrs. Ruthven, si je lui rapportais son fils en morceaux?

— Oh! voyons, Desroches!... me prenez-vous pour un baby en longues robes?... s'écria le jeune Anglais offensé.

— Loin de moi une telle pensée, mon cher Ruthven! Pourtant vous comprenez que, dans une entreprise comme la mienne, où chaque détail est nouveau, où je me lance à l'aventure, il me faut donner le moins de prise possible au hasard. Il faut que chacune des personnes qui monteront mon aéroplane puisse lui être utile dans une occasion donnée. Je ne dois avoir avec moi que des mécaniciens experts, des matelots rompus à toutes les manoeuvres, — car vous imaginez bien que la manoeuvre aérienne ressemblera dans une certaine mesure à celle d'un navire. Il faut que chaque homme de mon équipage puisse être au besoin chauffeur, mécanicien, charpentier, charron, voire cuisinier... Savez-vous rien de tout cela?...

— Pas le premier mot!... Mais ces choses-là s'apprennent, j'imagine... Et puis... vous ne devez pas en savoir beaucoup plus long que moi en ces matières!...

— Ah! pardon, mon cher, s'écria Desroches en riant, permettez-moi de me réserver une humble place sur ma machine!... Veuillez reconnaître que j'y ai bien quelques droits...»

Bob secoua la tète d'un air chagrin:

«C'est égal!... je n'aurais pas cru que vous m'auriez refusé cela! reprit-il après une courte pause. Une chance pareille... Je pouvais revenir millionnaire, moi aussi!... Je sais bien que, si j'avais l'occasion de vous donner un coup d'épaule, moi, je le ferais... Et sans délai...»

Desroches, intrigué, regardait le jeune Anglais.

«Cette fantaisie paraît véritablement ancrée dans votre tête! dit-il enfin. Écoutez, Ruthven, j'ai beaucoup d'amitié pour vous, et je ne voudrais pas vous refuser. Je consulterai M. Silas Pettibone, et, foi de Desroches, si la chose est possible, et que vos parents y consentent, je vous emmène?

— Bien vrai?... s'écria Bob enchanté. Vous êtes a brick, Desroches, un «chic type», tout à fait...! Mais qu'est-ce que c'est donc que M. Silas Pettibone?

— Voici: c'est un personnage fort utile, et sans lequel je ne serais jamais, je crois, venu à bout d'emménager convenablement l'intérieur de mon aéroplane; je parle des détails, provisions, couchettes, place des bagages indispensables, etc., etc. M. Pettibone est un entrepreneur de profession, employé principal de la fameuse agence Crook et C°, qui promène, chaque année, sur les deux mondes, des bandes de vos compatriotes, peu faites d'ailleurs pour donner à l'étranger une haute idée des grâces britanniques!... Mais passons!... S'il néglige trop souvent l'aspect esthétique des choses au profit de leurs côtés pratiques, il n'en a peut-être que plus de valeur dans le cas présent. Il s'est chargé de tout, littéralement de tout. Le moment du départ venu, je n'aurai qu'à me rendre à bord de mon aéroplane, juste comme si je montais sur un navire de la «Péninsulaire et Orientale». Je lui ai donné carte blanche. C'est lui qui engage l'équipage, qui règle impitoyablement le nombre de centimètres cubes d'air respirable, la quantité d'eau fraîche et de boîtes de conserves auxquels chacun aura strictement droit... Vous comprenez que je me garderais d'intervenir dans les arrangements d'un pareil potentat... Mais, dès que j'aurai l'approbation de M. Ruthven, je vous adresserai au terrible Pettibone avec une lettre de recommandation, et, s'il juge que vous pouvez venir, je vous emmène!

— Desroches, si j'étais Français, je vous embrasserais sur les deux joues pour vous remercier! s'écria Rob rayonnant. Mais vous savez que nous ne nous livrons pas à ce genre d'épanchement... Ce voyage fera ma fortune!... Je vous en serai éternellement reconnaissant!...

— Vous persistez à croire qu'on n'a qu'à se baisser au Tibet pour recueillir une fortune?

— Exactement! Vous l'avez dit!... on n'a qu'à se baisser! s'écria Rob ravi. Là-dessus je vous quitte pour aller prier mon père de vous présenter ma requête en personne, puisque vous l'exigez.

— Oui, je l'exige. En France, nous avons la faiblesse d'ajouter quelque importance à l'opinion des parents, dans le cas d'un jeune homme de votre âge, — bien peu éloigné, en somme, du «baby en longues robes», mon pauvre Rob, dit Olivier Desroches en posant avec bonté sa main sur l'épaule du jeune homme. Et, surtout, condition sine quà non, pas un mot à qui que ce soit jusqu'au dernier moment. J'ai engagé Pettibone exprès pour éviter les demandes d'invitation, car je sais ce qui se passe à Londres pour le moindre bal, et je n'étais pas sans me douter que j'allais être assailli de pétitions. Admirez ma prescience: depuis que je suis entré ici ce matin, j'ai parlé à quatre personnes, et les quatre se sont offertes à faire partie de l'expédition... Cela promet!... Rappelez-vous donc que je ne veux faire d'exception, s'il y a lieu, qu'en votre faveur, et à la seule condition que vous gardiez le secret le plus strict pour tout le monde, hors vos parents. Est-ce convenu?

— C'est convenu!...» s'écria Rob en lui frappant dans la main.


Chapitre VII.
SILAS PETTIBONE.

Le jeune Ruthven marchait sur les nuages après avoir quitté Olivier Desroches. Il ne mettait pas en doute un seul instant l'assentiment de son père; et quelles perspectives dorées s'ouvraient devant lui à ce mot magique «le Tibet»! Les rubis de douze millions se ramassaient évidemment à la pelle dans ce pays, ou du moins, pour ne rien exagérer, ceux qui valaient au bas mot quelques milliers de livres sterling. Olivier, qui l'avait pris en affection (quel charmant garçon que ce Desroches!), lui donnerait, c'était certain, une part dans sa fameuse mine. Le fait de l'accepter seul, à l'exclusion de tous ceux qui briguaient cette faveur, prouvait assez les intentions de Desroches à son égard. Une fois sa fortune faite, il viendrait la montrer en Angleterre, bien entendu; il voulait éclipser tous ses camarades par ses chevaux, sa meule, son yacht et son four-in-hand. Mais, pour commencer, il jouirait de ses richesses à l'étranger; il visiterait chaque contrée du globe. Et pourquoi pas en aéroplane?.. Desroches lui en ferait construire un; ce serait à la fois original et somptueux. Et on ne serait admis à y séjourner qu'en montrant patte blanche; ses invités seraient triés sur le volet. Fameuse idée de Desroches, de ne pas vouloir emmener le premier venu, de comprendre combien le plaisir du voyage dépend des compagnons qu'on a su choisir!... Il ferait exactement ainsi... Pas un gêneur, pas un paquet. Rien que des gens spirituels, amusants, jeunes, en bonne santé, d'humeur aventureuse... Quoi de plus pitoyable en voyage que ces êtres qui sont toujours fatigués, que rien n'amuse, qui ont peur de leur ombre?...

C'est ainsi que raisonnait le jeune Bob, en marchant à grands pas vers le toit paternel.

Il lui fallut attendre l'heure du dîner pour rencontrer son père. Mais, quand le dessert, le claret et le vin de Porto eurent été placés sur la table, que les domestiques se furent retirés et que les dames furent remontées au salon, Bob fit part à M. Ruthven de la chance inespérée qui s'offrait à lui.

M. Ruthven et Réginald, son fils aîné, ouvrirent de grands yeux. Ce ne fut pas sans un sentiment d'envie assez marqué que l'héritier présomptif entendit son cadet expliquer avec feu le but du voyage et le profit assuré qu'il comptait en tirer.

«Quelle chance!... quelle chance!... répétait-il non sans humeur, une vraie chance de pendu!...

— Dame!... c'est que nous en avons besoin, nous autres pauvres diables de cadets!... Alors, c'est convenu, monsieur? [S'adressant à son père.) Vous allez écrire un mot à Desroches? Il ne veut pas de moi sans votre assentiment.

— Bien Français! fit Réginald d'un ton d'ironie.

— Fort convenable de sa part! disait en même temps M. Ruthven. Je vais dès ce soir lui écrire un mot.

— Puis-je, à votre avis, faire part à ma mère et à mes soeurs de mon projet de voyage? demanda Bob.

— Sans doute. Il ne faut pas s'engager dans une expédition pareille sans que votre mère en soit informée. Allez ensemble le leur conter; je vous rejoins avec ma lettre à Desroches.»

Les deux jeunes gens montèrent au salon. Grande fut la surprise de la maman et la joie des jeunes filles en apprenant que leur frère ferait partie de la fameuse entreprise qui tournait toutes les têtes en ce moment.

«Et surtout pas un mot à aucune de vos bonnes amies! intima Bob d'un accent autoritaire. Je sais bien que pour les demoiselles il n'y a pas de plus grande joie que de bavarder, surtout quand il y a un secret à garder!... la langue leur démange...

— Oh! Bob!...

— Comme si nous étions plus bavardes que vous! dit Martha en haussant les épaules.

— La preuve!... C'est que M. Bob n'a rien de plus pressé que de venir nous conter son fameux secret, ajouta Polly d'un ton moqueur.

— Ne soyez pas désagréable, Poli; je vous en ai parlé uniquement dans la pensée que vous seriez peinées si votre frère favori entreprenait un voyage semblable sans que vous en sachiez rien... Mais rappelez-vous bien une chose, toutes tant que vous êtes! M. Desroches fait du secret une condition sine quâ non! Vous ne comprenez pas le latin, mais cela n'a pas d'importance...

— Un peu mieux que vous, peut-être, riposta Polly avec son sourire acide.

— Enfin, que vous le compreniez ou non, pas un mot, si vous ne voulez pas que l'affaire rate!... Ainsi, tenez-vous bouche close!...

— Bob! j'espère que vous me rapporterez de beaux rubis! s'écria Muriel en battant des mains. Un collier!... que je ferai monter à l'antique, comme celui que lord Temple a dessiné pour sa femme...

— Vous en aurez de splendides! fit Bob avec majesté. Il est facile de comprendre que, lorsque j'aurai des millions à la pelle, je ne laisserai pas mes soeurs habillées comme des mendiantes...

— S'il fallait vous attendre pour ne pas aller en loques!... répartit Polly en éclatant de rire.

— Vous êtes absurde, Bob, dit le fils aîné avec humeur.

— Absurde tant que vous voudrez!... Vous ne me trouverez pas si absurde quand je vous inviterai sur mon aéroplane... Desroches va m'en faire construire un... Il m'aime beaucoup, ce brave Desroches... Cela montre son bon goût, hé, Polly?...

— Mon cher enfant! dit Mrs. Ruthven, pourquoi parler légèrement de choses aussi sérieuses! je redoute de vous voir vous embarquer sur cette machine...

— Bon!... petite mère!... quand vous verrez votre fils rouler sur l'or, vous m'en direz des nouvelles! Vous ne savez pas encore, vous ici présents, quelles sont mes intentions à votre égard, dès que ma fortune sera faite. D'abord, pour mère, on bâtira une école modèle à la campagne; il y aura un dispensaire et elle pourra administrer des médecines de sa façon aux vieilles bonnes femmes du pays. Pour Polly, nous aurons une bibliothèque comme on n'en a jamais vu! Tous les bavards qui ont jamais mis la plume à la main, depuis Aristote jusqu'à miss Young, y figureront. Martha aura une écurie pleine de chevaux! Et miss Muriel une toilette de Worth par semaine, si cela lui plaît!... même une robe brodée de rubis!...

— Cher Bob!...

— Excellent fils!...

— Charlatan! grommela Réginald. Une bonne entreprise à vous casser les os, vous et votre Français de malheur!...»

Sans prendre garde à lui, Bob continua à entretenir sa mère et ses soeurs de toutes les belles choses qu'il ferait pour elles à son retour du pays des lamas. M. Ruthven ayant produit la missive destinée à M. Desroches, Bob partit gaiement pour un bal où il comptait rencontrer son ami et la lui remettre. Ce qui eut lieu, et, le lendemain à son réveil, l'heureux Bob recevait d'Olivier une lettre qu'il se hâta d'aller porter au redoutable Silas Pettibone.

Frais et pimpant, moulé dans ses habits du meilleur faiseur, une orchidée à la boutonnière, le monocle à l'oeil droit, le chapeau luisant, la canne à pomme d'or en main, le jeune étourdi s'acheminait, sur les onze heures, vers la demeure de Silas Pettibonne.

C'était dans «Oxford Circus». Un office complètement tapissé de cartes géographiques du monde entier, zébrées de traits à l'encre rouge indiquant les itinéraires variés que la maison Crook and Co s'engageait à faire accomplir à ses voyageurs, pour des sommes variant de cinq à mille guinées...

Des commis affairés expédiaient, les uns des dépêches télégraphiques, les autres la correspondance courante; l'un parlait au téléphone, un autre fixait dans un cadre de nouveaux itinéraires. Aucun ne sembla prendre garde à Bob.

Surpris de ce que son entrée ne produisait pas une plus grande sensation, Bob demanda d'un ton impérieux:

«M. Silas Pettibone?...»

Les commis n'eurent pas l'air de s'apercevoir de sa présence. Sur quoi, Bob, aussi furieux qu'il pouvait l'être, vu son excellent caractère, posa le bout de sa canne sur l'épaule du commis le plus à sa portée.

«Hé! dites donc! vous!... cria le commis en se retournant.

— Je vous demande monsieur Silas Pettibone, depuis une demi-heure, et vous ne faites pas plus attention à moi que si je n'existais pas! répliqua Bob indigné.

— Qu'est-ce que vous lui voulez?

— Cela me regarde!... Allez lui dire que je suis là...

— Faut croire que monsieur est le prince de Galles en bas âge? fit le commis d'un ton ironique.

— Voici ma carte! dit Bob, rouge de colère. Portez-la à votre maître...

— Plus souvent!...

— Comment!... plus souvent!... qu'est-ce que cela veut dire?.

— Cela veut dire: «Plus souvent»... ou, si vous le préférez, que j'entends garder ma place et ne pas me faire mettre à la porte pour avoir pénétré chez M. Pettibone sans être appelé...

— Oh! oh! quel potentat que ce Pettibone!... Et comment faire pour le voir, alors?... Il faut absolument que je lui parle...»

L'employé haussa les épaules d'un air d'indifférence.

«C'est votre affaire... Je suis occupé... bien le bonjour!»

Et il lui tourna le dos.

Bob se mit à mordre la pomme d'or de sa canne, pour s'éclaircir les idées sans doute.

«Drôle de boîte! fit-il à demi-voix. Puis avisant à l'autre bout de la pièce une porte vitrée marquée: Private, il conjectura que Pettibone pouvait bien se trouver derrière cette porte. Sur ce, traversant la salle dans toute sa longueur, il posa hardiment sa main sur le bouton de la porte.

Cette fois, les commis s'arrêtèrent court et le considérèrent avec une telle expression de stupeur que Bob ne put s'empêcher de rire. Cependant il frappa un coup sec sur le panneau, et poussant la porte:

«Peut-on entrer? dit-il.

— Qui diable est là? répondit une voix rude, avec un accent américain des plus marqués.

— M. Robert Ruthven, de la part de M. Desroches,» répondit Bob avec assurance. Puis il ferma la porte derrière lui.

Il se trouvait dans une immense pièce, meublée à peu de chose près comme la précédente. Devant un bureau chargé de papiers soigneusement étiquetés et rangés, était assis un homme d'une cinquantaine d'années, grand et maigre, la barbe et les cheveux grisonnants, les traits durs, portant l'empreinte de sa nationalité. Tout en M. Silas Pettibonne, depuis la coupe de sa barbe jusqu'à celle de ses souliers, proclamait le Yankee. Il était, en effet, natif de New-York. Les affaires seules lui avaient fait provisoirement élire domicile dans la vieille Albion, pour laquelle il nourrissait une haine invétérée.

Il se retourna et fixa sur l'audacieux Bob un regard foudroyant.

«Monsieur Silas Pettibone, je présume? dit Bob en saluant légèrement.

— Quel est l'âne bâté qui vous a fait entrer?» répondit l'autre sans ambages.

Bob commençait à sentir, comme on dit, la moutarde lui monter au nez.

«Personne. Je vous ai demandé, on ne m'a pas répondu. J'ai à vous dire à ce sujet, monsieur Pettibone, que vos employés sont des malotrus!...

— Mes employés des malotrus!...

— Oui. Des paltoquets, si vous le préférez.

— Et vous, qu'est-ce que vous pouvez bien être?... fit Pettibone en se croisant les bras et fronçant ses épais sourcils de façon à cacher complètement ses petits yeux verts. Qu'est-ce que vous pouvez bien être, mon beau muguet?... Vous qui entrez chez les gens sans crier gare... quand les gens ont pris la peine d'inscrire Private sur leur porte!... Hein?... Dites-moi un peu cela, mon joli ouistiti!...

— Je suis l'ami de M. Desroches, répliqua Bob avec colère. Il m'a chargé de vous remettre cette lettre, et je vous invite à la lire!...»

Et il jeta dédaigneusement la lettre d'Olivier sur le bureau de Silas...

«Hum!... que veut-il que je fasse de cette gravure de modes?... murmura M. Pettibone. Voyons un peu la lettre de M. Desroches.»

Il fixa devant ses yeux un pince-nez d'acier et se mit en devoir de lire la lettre d'Olivier.

Bob, estomaqué qu'on ne lui offrît même pas un siège, avisa une chaise et s'assit, les jambes allongées, les bras croisés, le chapeau sur la tête. M. Pettibone gardait le sien et n'avait même pas fait mine de le soulever à la vue du jeune homme.

Quand il eut fini sa lecture, M. Pettibone releva les yeux et, regardant le jeune Ruthven par-dessus son pince-nez:

«Vous avez lu la lettre de M. Desroches?

— Je ne l'ai pas lue.

— Alors je vais vous la lire.


«Mon cher Pettibone,

«Je vous adresse mon jeune ami M. Robert Ruthven. J'ai pour lui la plus grande affection, et vous m'obligeriez beaucoup en lui trouvant une place sur la Gallia. Vous ayant absolument chargé de tous les détails, je ne me serais pas permis de l'inviter sans votre assentiment, Mais j'espère qu'il sera possible de l'admettre et je vous prie de faire vos efforts pour y arriver.

«Votre bien dévoué,

«O. Desroches.»


Sa lecture achevée, Silas Pettibone releva ses petits yeux verts, et, les braquant de nouveau sur Bob, il parut étudier avec un vif intérêt la toilette de son visiteur.

Hochant la tête d'un air désabusé, il finit par se renverser sur son siège, les bras croisés, en continuant à regarder Bob d'un air inquisiteur.

«Eh bien! Monsieur?... articula enfin celui-ci impatienté. Vous voyez ce que dit M. Desroches. En deux mots, la chose est-elle possible?...»

Silas ne cessait pas de hocher la fête. Quand il l'eut hochée tout à son aise:

«Ah! ah! jeune homme!... fit-il enfin lentement. Ah!... ah!... Vraiment?... Nous voulons nous embarquer sur la Gallia?.. .hum!...

— C'est mon plus vif désir, monsieur.

— Ah!... fort bien!... En quelle qualité?

— Qualité?... n'importe!... Celle qui vous plaira...

— Oh! oh!... Peste!... Seriez-vous propre à tout!... Je ne l'aurais pas cru, foi de Pettibone!...

— Que voulez-vous dire, monsieur?...

— Seriez-vous, par hasard, bon mécanicien?

— Moi?... Nullement.

— Chauffeur, alors?...

— Pas davantage.

— Électricien?...

— Non.

— Vous connaissez la manoeuvre nautique?

— Je ne la connais pas.

— Celle des ballons?...

— Non plus.

— Vous êtes médecin?

— Non.

— Êtes-vous menuisier de votre état?... charpentier?... charron?... graisseur de machines?... cuisinier?... coiffeur?... laveur de vaisselle?...

— Monsieur!... s'écria Bob en se levant.

— Eh bien!... quoi!... N'avez-vous pas demandé à entrer sur la Gallia, à n'importe quelles conditions? dit le Yankee d'un air innocent.

— Monsieur Silas Pettibone, je ne suis pas venu ici pour être insulté!...

— ... Je veux être pendu si je sais pourquoi vous y êtes venu... pas sur mon invitation, toujours!... Mais qui est-ce qui vous a insulté?»

Bob, contenant à grand'peine sa colère, finit par s'asseoir.

«Entendons-nous, monsieur Pettibone, reprit-il; M. Desroches vous demande de m'admettre à bord de son aéroplane. C'est sur son invitation que je suis ici, et, pas plus que moi, il ne goûterait vos aimables plaisanteries... Veuillez parler sérieusement, s'il vous plaît.

— Ah! çà, jeune homme!... poursuivit Silas Pettibone en croisant derechef les bras sur son torse, et en fixant de nouveau sur Bob un regard froid comme une lame, est-ce que vous croyez par hasard que moi, l'homme le plus occupé des Deux-Mondes, — un homme dont chaque minute vaut au bas mot un dollar, —je n'aie rien de mieux à faire que d'écouter les calembredaines du premier freluquet venu? Elle est très aimable, votre visite, mais je vous avertis qu'elle me dérange! Là!... ayez l'obligeance de m'expliquer en deux mots à quoi vous êtes bon. Je verrai alors en quelle qualité je puis vous prendre Allez!... Marchez!...»

Ainsi encouragé, Bob essaya fiévreusement de trouver dans sa mémoire les qualifications qui pouvaient faire de lui un passager tout indiqué pour le voyage aérien. Mais en vain. Excepté l'envie de participer à l'excursion, et celle d'en rapporter une fortune, aucune idée ne se présenta à son esprit. C'est pourquoi il ouvrit la bouche, ne dit rien, rougit, et eut l'air assez sot.

«Tiens! tiens! tiens!... conclut le Yankee en goguenardant. Il paraît que nous ne sommes pas de très bonne défaite!... Qui l'aurait cru?... Hé! hé... Il ne semble pas précisément facile de trouver à vous caser!... C'est que nous ne voulons pas de bouches inutiles à notre bord!... Pour cela, non!... Il faut que chacun puisse nous servir à quelque chose. Et du reste, j'y pense, connaissez-vous le règlement?

— Non.

— Et vous voulez vous embarquer avec nous! Pauvre agneau!... Je vais vous le lire! Écoutez bien. Il est de ma composition, et j'entends y tenir la main! dit M. Pettibone d'un air féroce, en appuyant sur le bureau son pouce, dur et sec comme une barre de fer.»

D'une voix nasale et rude, il lut tout haut.

«Règlement de l'aéroplane la Gallia.

«Propriétaire et capitaine: M. Olivier Desroches, de Paris.

«Commissaire de bord: M. Silas Pettibone, de New-York.

«Article Ier . — Il ne sera admis sur l'aéroplane, sous aucun prétexte et quelque spécieux qu'il soit, plus de quinze personnes.

«Art. II. — Chacune des quinze personnes admises sur l'aéroplane sera tenue, sous serment, d'obéir au capitaine et à son représentant, le commissaire de bord(M. Silas Pettibone, N.-Y.).

«Art. III. — Il ne sera admis à bord de l'aéroplane que des personnes ayant justifié de leur adresse manuelle; autant que possible, on exigera d'elles la connaissance parfaite d'un métier déterminé. Elles devront être prêtes à donner leur concours en toute circonstance, sur l'ordre du capitaine ou de son représentant le commissaire du bord (M. Silas Pettibone, de New-York).

«Art. IV. — Il ne sera admis à bord ni enfant, ni vieillard, ni chien, ni chat, ni oiseau, ni animaux d'aucune sorte.

«Art V. — Tous les hommes de l'équipage devront exhiber un certificat de vaccine, et une attestation signée de deux médecins, certifiant qu'ils ne sont atteints d'aucune maladie organique.

«Art. VI. — Les repas sont rationnés par le commissaire du bord.

«Art. VII. — Chaque homme dormira à l'heure indiquée par le commisssaire du bord.

«Art. VIII. — La paye sera établie par le commissaire du bord, après qu'il se sera rendu compte des qualités ou des défauts de chaque individu.

«Art. IX. — Aucun homme ne quittera l'aéroplane, fût-ce pour une minute, sans la permission du capitaine ou du commissaire de bord.

«Art. X. — Les hommes de l'équipage recevront avec reconnaissance, du capitaine ou du commissaire du bord, des leçons de mécanique, mathématiques, géométrie, algèbre et langues orientales.

«Art. XI. — Chacun emploiera ses moments de loisir à se perfectionner par l'étude du métier des autres.

«Art. XII. — L'équipage aura la barbe rase. Pour des raisons d'hygiène, son costume sera réglé par le commissaire du bord. Les hommes devront procéder au lavage de leurs effets et de leur personne sur l'ordre dudit commissaire et n'employer sous aucun prétexte une goutte d'eau sans sa permission.

«Art. XIII. — Il ne sera consommé à bord aucun spiritueux.

«Art. XIV. — Aucun jeu de cartes, de dés ou de hasard ne sera toléré à bord.

«Art. XV. — L'équipage ne sortira pour nul motif de la partie du vaisseau aérien qui lui sera assignée.

«Art. XVI. — Le silence sera gardé aux heures prescrites.

«Art. XVII. — L'équipage s'engagera par serment à ne faire aucun signe, à n'entrer en aucune communication avec les peuplades que visitera l'aéroplane, sans la permission expresse du capitaine ou du commissaire du bord.

«Art. XVIII. — Les hommes feront des résumés clairs et nets des leçons et lectures qui leur seront octroyées.

«Art. XIX. — Le capitaine et le commissaire du bord auront le droit de punir par les fers, la prison, la privation de nourriture et la mort tout acte d'insubordination.

«Art. XX. — Chaque homme s'engagera pour six mois. Il signera ce règlement qui lui sera lu chaque matin.»


«Voilà!...» dit avec une profonde satisfaction M. Silas Pettibone lorsqu'il eut fini sa lecture. «Que vous en dit, mon garçon? Vous sentez-vous toujours désireux d'être des nôtres?...»

La figure de Bob s'était rembrunie peu à peu tandis qu'il écoutait la lecture de ce document. Ce n'était, certes, pas dans ces conditions, qu'il avait rêvé un voyage au Tibet! Mais enfin! à la guerre comme à la guerre! S'il n'acceptait pas, il courrait de grands risques de ne pas le faire du tout, et mieux valait encore réaliser son rêve, fût-ce en promettant d'obéir au règlement draconien de M. le commissaire du bord, que de rester platement en Angleterre, perdant son temps et n'arrivant à rien.

«Eh bien?... Cela vous refroidit, n'est-ce pas?... Vous n'aimez pas trop à vous passer de pommade ou de savon au patchouli?...» demanda M. Pettibone avec un rire sardonique.

Bob frissonna en entendant parler d'articles de parfumerie aussi antédiluviens; il n'eut garde pourtant de montrer le mépris que lui inspirait une telle supposition. Il commençait à pénétrer le caractère de M. Pettibone.

«Peuh!... fit-il d'un air dégagé. La privation serait minime, mais j'avoue que je préférerais embarquer nanti d'une qualité déterminée. Ne pourrait-on pas me nommer... second... sous-commissaire?

— Quelles sont vos qualifications? demanda Silas sévèrement.

— Mon Dieu:., balbutia Bob avec embarras.

— Vous avez avoué vous-même ne rien savoir de ce que nous demandons aux hommes de l'équipage. Pour quelle raison vous placerait-on au-dessus d'eux?

— Mais... après tout...

— Pour quelle raison? répéta l'inexorable Silas.

— Mais enfin!... je suis un gentleman,» lâcha le pauvre Bob poussé à bout.

Silas Pettibone éclata d'un rire strident.

«Un gentleman!... Un gentleman!... répétait-il, ah! ah! ah!... La bonne raison!... Comme cela nous servirait à quelque chose si la machine se détraquait, si la chaudière éclatait, si nous tombions aux mains des barbares, s'il survenait, enfin, un des mille accidents qui nous menacent, de posséder à bord un gentleman!... Peste!... c'est que voilà une protection! Les éléments n'ont qu'à bien se tenir!... Ils ont un gentleman contre eux... Ah! ah! ah! Vous me ferez mourir de rire, jeune homme, vous savez!...

— Je ne vois pas ce que j'ai dit de si amusant, reprit Bob avec impatience. Mais, s'il vous plaît, brisons là. Je vous ai dit que j'entrerais à bord de l'aéroplane en n'importe quelle qualité; et j'en suis pour ce que j'ai dit! je suis prêt à signer ce règlement.

— En vérité? mon gentleman... Ah! la bonne farce! accepterait les fonctions qu'il me plaira de lui assigner.

— Je les accepterai.

— N'importe lesquelles?

— N'importe lesquelles.


Illustration

«Vous savez... cirer les bottes, laver le plancher?...»


— Hum!... Voyons!... Nous n'avons pas encore de garçon de peine... fit Silas d'un air dubitatif. Pour les gros ouvrages, vous savez... cirer les bottes, laver le plancher, tordre les fauberts... etc., etc...»

Bob se mordit les lèvres, sans répondre.

«Cela vous irait-il? fit Silas à brûle-pourpoint.

— S'il n'y a pas moyen d'entrer à d'autres conditions?... dit Bob, résolument.

— Eh bien... alors... nous pourrons toujours prendre note de votre candidature comme garçon de peine...

— C'est entendu! répondit Bob, se levant au plus vite pour s'en aller.

— Entendu... Ah! mais!... j'oubliais!... quel malheur!... c'est impossible'!...

— Pourquoi impossible, monsieur?

— Voici, fit Silas quittant son air goguenard pour prendre un visage très sérieux. C'est que tout le service à bord sera confié à des nègres.

— A des nègres! s'écria Bob scandalisé. Pourquoi cette fantaisie, grands dieux?

— Mon cher gentleman, répliqua Pettibone en s'enfonçant dans son fauteuil, les mains dans les poches, j'ai un quart d'heure à perdre, je vais l'employer à vous exposer une petite théorie à moi. Je ne suis pas né d'hier, et j'ai appris une chose ou deux au cours de ma longue carrière. Eh bien! une de ces notions à moi personnelles, c'est la supériorité absolue du nègre sur le blanc... comme domestique!»

Bob rit dédaigneusement.

«Voilà une supériorité que je ne lui envie pas, s'écria-t-il.

— Vous avez beau ne pas la lui envier, elle lui devra d'embarquer sur l'aéroplane, tandis que vous resterez à vous brosser les ongles sur notre chère mère la Terre, mon bon monsieur!... Oui! continua Silas en s'animant, oui, cette race est faite pour servir. O bon nègre!... fidèle, sobre, respectueux, brave et ponctuel!... Sachez, jeune homme, que moi qui vous parle, moi, Silas Pettibone, de mon nom, j'ai parcouru en tous sens ce globe depuis trente-cinq ans. A quinze ans j'étais vendeur de journaux sur un train de la Prairie, là-bas, et cela n'a été que le commencement de mes voyages... Eh bien, partout, à bord de mes navires, de mes wagons-lits, dans les caravanes, dans les «personnally conducted tours», aux chutes du Nil, j'ai employé des nègres, et je m'en suis toujours bien trouvé... Aussi je vous défie de découvrir, parmi les milliers de gens que j'ai soudoyés depuis que je cours le monde, un seul sacripant comme on envoit trop dans le monde des guides, courriers et interprètes... Ah! mes bons noirauds ne sont pas des gentlemen, eux!... Ils n'ont pas les mains blanches et la peau fraîche, et je vous concède qu'ils ne fleurent pas toujours le benjoin ou la violette; mais ce sont de braves gens!... de bons chiens de garde dévoués et sans prétention... Ils savent obéir, ceux-là... Et je vous réponds que je ne vais pas changer mes habitudes, pour une expédition comme celle de la Gallia, si périlleuse, si importante, et où je dois remplir la fonction de commissaire du bord... Sachez qu'il en sera parlé dans le monde entier... Que tous les yeux seront fixés sur nous... Et Silas Pettibone ne compromettra sa situation pour aucun freluquet!... Rentrez chez vous, jeune homme. Il me faut des nègres, et rien que des nègres!...»

Bob était ainsi fait que les difficultés ne servaient qu'à exaspérer sa fantaisie.

«Mais, monsieur Pettibone, vous avez dit que vous me trouveriez une place!... s'écria-t-il au désespoir. Ce n'est pas juste de promettre et de ne point tenir... Puisque j'accepte même d'être garçon de peine!...

— Non! non!... il me faut des nègres sur mon aéroplane!... Rien que des nègres!...

— Eh bien!... Eh bien, s'il le faut... Je serai leur domestique, à vos nègres!... Tout, plutôt que de vous voir me retirer votre promesse...

— Non! la règle est inflexible.

— Monsieur Pettibone!...

— Impossible.

— Je cours chez M. Desroches!... Je lui dirai que vous m'aviez promis...

— M. Desroches m'a donné carte blanche. C'est moi qui décide en dernier ressort. Et je ne veux que des nègres.

— Monsieur Pettibone, quand ma fortune sera bien établie, je m'engage formellement à vous en donner la moitié, pourvu que je sois de ce voyage!...

— De la corruption!... s'écria Silas avec mépris. Assez, jeune homme! Sortez, et ne reparaissez jamais devant moi!... Ce dernier trait me prouve, une fois de plus, la supériorité du noir!... Jamais un nègre ne m'aurait adressé cette injure!...»

Et Silas montra la porte au jeune homme d'un geste si solennel, que Bob, complètement démoralisé, sortit sans savoir presque par où il passait.


Chapitre VIII.
GLOSES ET COMMENTAIRES.

Tout étourdi de sa mésaventure chez Silas Pettibone, Bob suivait le trottoir de Piccadilly en se livrant à d'amères réflexions.

«Voilà bien, se disait-il, le plus abominable butor que j'aie jamais rencontré!... Quel rustre, ce Yankee!... J'aurais dû tomber sur lui à coups de canne et je me demande comment les choses n'ont pas fini de la sorte. Fallait-il que je me sentisse aplati par mes propres concessions!... Une affaire si bien entamée!... Mon père disait oui, Desroches ne disait pas non; tout marchait le mieux du monde. Je devenais un grand voyageur, j'émerveillais mon public et, par-dessus le marché, je m'amusais comme quatre... Adieu, mon beau rêve!... Le pis est qu'on va se moquer de moi à la maison. J'avais grand besoin de parler de mes projets... Et les bons camarades. J'entends déjà leurs aimables facéties. Au fond, ils n'auront pas tort de rire, je devais faire pauvre figure devant ce Yankee de malheur... «Savez-vous laver un plancher?... Faire une épissure?... Seriez-vous décrotteur, par hasard?...» Et cette idée de ne vouloir que des nègres à son bord!... Ah! ah! la bonne histoire. Il faut aller de ce pas la conter au club. Elle en vaut ma foi, la peine...»

Déjà à moitié consolé en arrangeant dans sa tête un récit bien troussé de son entrevue avec Silas, Bob se rendit sans tarder au Melton, où il eut tout le succès qu'il attendait. Nul ne fut tenté de se moquer de lui en le voyant s'acquitter lui-même de ce soin avec tant de bonne grâce. D'une unanimité touchante, l'assistance tomba au contraire sur l'abhorré cousin Jonathan; chacun conta quelque souvenir personnel sur l'urbanité américaine. Puis on se mit à discuter les motifs qui pouvaient bien amener Olivier Desroches à adopter des mesures si sévères à son bord et surtout à en confier l'exécution à un pareil acolyte. Cela répondait peu à ce qu'on aurait attendu de lui.

«Peuh!... Cet aimable homme nous laisse voir ses côtés désagréables! dit aigrement lord Ayrtoun, qui ne pardonnait pas à Olivier de lui avoir refusé une place, encore que ce refus eût été entouré de toutes les formes et que lui-même, au fond, eût une envie très modérée de s'aventurer sur l'étonnante machine. Quant à moi, ajouta-t-il, je n'ai jamais douté qu'il en vînt assez vite à les démasquer, et personne ici ne contestera, j'espère, que j'aie lutté dès le début contre l'engouement général pour cet étranger.

— Que trouvez-vous donc de si extraordinaire dans sa conduite? demanda le major Fairlie.

— Comment? après l'accueil qui lui a été fait à Londres, l'hospitalité qu'il a reçue de nous...

— Il faudrait qu'il nous prît de moitié dans ses entreprises et ses profits? Ce serait payer vraiment cher cette hospitalité.

— Enfin, le procédé n'est guère courtois, vous n'en disconviendrez pas. Proposer à Bob Ruthven de se faire cireur de bottes! Moi, je trouve cela scandaleux, et je ne crois pas trop m'avancer en affirmant que telle est aussi l'opinion de lord Temple.

— N'oublions pas que M. Desroches n'a pas agi personnellement en cette affaire, dit lord Temple (ayant admis Olivier chez lui, il jugeait convenable de le couvrir de son égide). Pettibone, comme cela arrive souvent aux subalternes, aura certainement outrepassé les instructions de son chef. Comment ce Yankee soupçonnerait-il la distance sociale qui le sépare d'un Ruthven?

— Pour moi, plaça ici l'orientaliste Otto Meister, qui prêtait la plus grande attention à ce qui venait de se dire, faisant un cornet de sa main à sa meilleure oreille, afin de mieux entendre, — pour moi, savez-vous ce qui éclate aux yeux en tout ceci? c'est que l'entreprise est d'une suprême importance et qu'une place à bord de la Gallia, serait de la plus haute valeur.

— Il a découvert cela tout seul! murmura Fitzmorris, tandis qu'une hilarité mystérieuse se trahissait sur plusieurs visages.

— Je partage la manière de voir de herr Otto Meister, dit lord Temple d'un ton doctoral. Et, tout en réservant mon opinion en ce qui touche la personne de M. Desroches, je dois déplorer ici, déplorer hautement, qu'aucun de nos compatriotes ne soit convié à une pareille expédition... En somme, à qui se trouve-t-elle réservée? à des nègres, à un Américain, à un Français...

— Ayant créé de toutes pièces sa machine, ce Français a bien quelque droit à y prendre la première place, fit observer Fitzmorris.

— Je l'accorde, répliqua lord Temple avec un redoublement de solennité. Mais l'Angleterre aussi devrait y avoir la sienne. N'eût-on convié pour ce voyage qu'un seul Anglais de qualité (il était aisé de voir à qui pensait sa seigneurie), notre dignité serait sauve. Il m'est insupportable, je l'avoue, de nous voir exclus d'une expédition pareille, nous, les explorateurs, les voyageurs par excellence. Je m'élève, — il est de mon devoir de m'élever contre un tel procédé.

— Si cela servait à quelque chose, dit Fitzmorris, moi aussi je m'élèverais contre une telle exclusion. Mais qui nous donnera raison? De bonne foi, quel précédent pourrions-nous invoquer? S'il nous arrive une bonne aubaine, nous a-t-on jamais vus proposer au voisin de partager le gâteau? Personne plus volontiers que moi n'y mettrait la dent, je vous jure. Mais enfin, puisqu'on ne nous invite pas, il faut bien en faire son deuil. N'est-ce pas votre avis, Fairlie?

— Non, pas du tout! dit carrément le major, dont l'oeil de vautour semblait fixer une proie dans le vide. Mon avis, le voici: avec ceux qui ne partagent pas de bon gré, il faut employer la force!...

— Oh! oh!... la force... C'est bientôt dit... Et quelle force? Auriez-vous imaginé un moyen?...

— Moi? aucun... Si je le connaissais, d'ailleurs, je le garderais probablement pour moi, — à moins de trouver mon avantage à agir d'une autre façon...»

Sur quoi, la conversation tomba, et chacun s'enfonça dans ses pensées.

Chez lui, Bob trouva en ses soeurs un auditoire moins favorable qu'au cercle. Négligeant le côté pratique des choses pour s'attacher surtout à leurs aspects ridicules, elles accablèrent le pauvre garçon de sarcasmes et de moqueries.


Illustration

Ses soeurs accablèrent le pauvre Bob de sarcasmes et de moqueries.


«Adieu, mes rubis! soupira Muriel.

— Et ma bibliothèque! dit Polly.

— Et mes chevaux! ajouta Martha.

— Et le dispensaire de maman!...

— Cirer des bottes, un stick à pomme d'or sous le bras et le monocle à l'oeil, voilà ce que j'appelle une bonne idée. Ce Pettibone est un homme de génie, dans son genre.

— A vous parler sans détour, mon cher Bob, vous vous êtes laissé berner d'une façon déplorable. Pour une fois, vous n'avez pas été à la hauteur...

— C'est bien facile à dire. J'aurais voulu vous y voir!...

— Ma foi, sans me vanter, je crois que je lui aurais mieux tenu tête.

— Vrai?... après tout, c'est fort possible. Quand il s'agit de donner un coup de bec, vous n'avez pas votre égale, Martha!...

— Moi, ce qui me plaît surtout, s'écria Muriel, c'est le règlement. On dirait qu'il a été fait exprès pour vous, mon cher Bob.

— Et croyez-vous donc qu'il n'en soit pas ainsi? insinua Polly.

— Par exemple! protesta Bob.

— Cela saute aux yeux. Le document était improvisé, sinon en entier, du moins en partie. Pouvez-vous croire, pour ne citer qu'un article, qu'on demanderait à des nègres ignorants de prendre des notes et de rédiger des dissertations sur les conférences du bord?

— Tiens, c'est vrai! dit Bob surpris. Ce vilain singe aura improvisé cela sur le moment, pour me tarabuster. Mais je vous affirme que le règlement était bien et dûment écrit. Tout ce qui est relatif à l'obéissance passive, au brandy, au blanchissage...

— Pauvre Bob! réduit à laver et repasser lui-même son linge!

— Et encore avec une quantité d'eau strictement limitée. Je crois bien que vos cols et vos manchettes n'auraient pas eu le glacé désirable... Ce serait amusant tout de même de vous voir manier le fer et l'amidon...

— Avec cela, répliqua Bob, que nous ne faisons pas notre ouvrage mieux que vous, nous autres hommes, quand nous nous mêlons d'y mettre la main.

— Exemple?...

— Tous les couturiers de Paris.

— J'en conviens volontiers. Mais le blanchissage est bien la moindre des choses dans ce diabolique règlement. Rationné pour les vivres, rationné pour le sommeil, condamné au silence... Un criminel ne serait pas plus mal traité!...

— Et le travail perpétuel, par surcroît... Décidément, Bob, vous faisiez fausse route et vous choisissiez une carrière peu en rapport avec vos aptitudes.

— Ah! vous pouvez vous moquer de moi, et vous aurez mille fois raison! Je ne suis bon à rien, je le sais maintenant, et jamais je n'ai tant regretté de ne pas savoir faire oeuvre de mes dix doigts!...»

Cependant, la curiosité publique, attisée par ces racontars, se reportait de plus belle sur la machine volante dont la maison Stalebread poursuivait la construction, pour le compte et d'après les plans d'Olivier Desroches. Tous les journaux entretenaient des correspondants spéciaux chargés d'en suivre les progrès, et, chaque matin, quelque détail nouveau était jeté en pâture à leurs lecteurs.

On savait que la Gallia, devait mesurer 150 mètres de large sur 80 mètres de longueur, soit plus d'un hectare de superficie. Elle était pourvue de douze puissantes hélices, mues par six machines à vapeur; lesdites machines, à quadruple expansion et foyer de platine, chauffées au gaz d'huile de naphte. Cette huile était logée dans les tubes d'aluminium dont se composait la charpente du navire aérien. La Gallia emportait du combustible pour cinquante heures. Sa vitesse moyenne devait être de 120 milles. Des expériences positives ayant établi que la force nécessaire pour vaincre la résistance atmosphérique, résultant de l'inclinaison de l'aéroplane sur l'horizon, est en raison inverse du carré de la vitesse, tout avait été subordonné à cet élément vitesse, et les résultats obtenus tenaient simplement du prodige. Grâce à la puissance des machines et à la rapidité sans précédents qu'elles permettaient d'atteindre, en glissant presque horizontalement sur la couche d'air sous-jacente, le poids de l'aéroplane devenait pour ainsi dire un facteur négligeable.

Le pont du yacht aérien était constitué par une feuille d'aluminium, recouverte d'un parquet en citronnier. Chacune des six machines, disposées sur deux lignes parallèles à l'avant et à l'arrière, avait sa chambre de chauffe indépendante, établie sur un tablier d'amiante. Ces machines n'étaient pas seulement les agents de la propulsion, — horizontale ou verticale, selon la direction imprimée aux arbres de couche des hélices, — elles servaient encore à développer la force nécessaire pour l'éclairage électrique, et à relever ou abaisser les 104 jambes colossales sur lesquelles reposait tout le système.

Chacune de ces jambes, hautes de 20 mètres, était formée d'un cylindre de caoutchouc vulcanisé rempli de gaz hydrogène et enveloppant un énorme ressort d'acier fin. Reposant verticalement sur le sol, ces piliers élastiques s'affaissaient de deux mètres sous le poids de l'aéroplane. Relevés sous la face inférieure du pont, ils y formaient vingt-six rangées de quatre coussinets cylindriques placés bout à bout et propres à constituer un radeau en cas de chute à la mer. Les douze hélices étaient disposées sur une double ligne parallèle entre ces pattes à deux fins, et protégées par des cages métalliques en aluminium.

Sur le pont, comme au milieu d'un vaste terrain, s'élevait une villa de bois à deux étages, comprenant salon à véranda, salle à manger, offices, chambre d'honneur et cabines; à l'avant, le poste de l'équipage. Çà et là, des corbeilles de fleurs rares, des bateaux de promenade et de sauvetage, des canons à tir rapide, une tente de coutil rayé, un kiosque pour les lunettes d'approche et les appareils d'observations physiques et météorologiques. Le tout, bordé d'un filet de soie soutenu par des piliers de cuivre poli. L'aspect général était celui d'un grand jardin semé de constructions légères et coupé d'allées en bois verni.

Quant aux aménagements intérieurs, ils étaient à la fois très simples et très élégants. Un spécialiste renommé avait été chargé de combiner les dispositions les plus confortables. Tables massives, sofas moelleux, tapis épais, lits brevetés, fauteuils à bascule, salles de toilette et de bain, — tout pouvait être considéré comme la perfection même du genre.

M. Olivier Desroches comptait, disait-on, effectuer en 67 heures le voyage de Londres au Tibet. Sa provision de combustible lui permettait à la rigueur de ne faire qu'une seule escale de ravitaillement. Il avait préféré en établir deux, à des points facilement accessibles aux navires européens, et ses agents étaient en train de lui préparer des réservoirs d'huile de naphte à Bakou, sur la mer Noire, et à Colombo de Ceylan. Selon ses prévisions, la Gallia devait mettre 16 heures à toucher Bakou, puis 28 heures à toucher Colombo, et 18 heures entre ce point et la frontière du Tibet. Avec 6 heures d'arrêt aux deux stations, le total était bien 67 heures, — un peu moins de trois jours et trois nuits.

Ces détails parfaitement véridiques, et beaucoup d'autres qui l'étaient moins, achevaient de porter au paroxysme le désir que l'infortuné Bob avait d'être du voyage, et se transformaient pour lui en un quotidien supplice de Tantale. Chaque matin, au déjeuner, on lui servait avec des commentaires railleurs quelque nouveau renseignement sur les projets d'Olivier Desroches. Le désir assez naturel d'échapper à ces taquineries un peu monotones, joint au sentiment très sincère qu'il avait de son inutilité personnelle, finit par lui inspirer la résolution de disparaître, pour quelques mois, de la scène du monde londonien, en s'expatriant.

Il s'ouvrit de ce projet à son père. Malheureusement, M. Ruthven venait de régler, la veille, d'assez gros mémoires de fournisseurs et ne se trouvait pas d'humeur à se mettre de nouveau en dépense pour son fils cadet; il répondit tout net:

«Mon cher Bob, si vous avez envie d'aller vous promener à l'étranger, je n'y vois aucun inconvénient; mais ce ne sera pas à mes frais.»

Sur quoi, Bob lui serra la main, fit ses adieux à sa mère et à ses soeurs, sans autrement préciser la durée de son absence. Ce devoir accompli, il prit le train de Hampton-Court, où il possédait deux bateaux et une part de cabine, et vendit le tout pour quelques guinées, ainsi que ses habits de ville et ses bijoux, au gérant de son cercle nautique. Alors, en vareuse, gros pantalon et bonnet de laine, il descendit la Tamise jusqu'au pont de Londres et s'engagea comme novice à bord du premier navire qui voulut l'agréer.

C'était un gros vapeur de commerce, le Castle of Edinburgh, capitaine Lawson, qui s'en allait porter en Suède un chargement de sucre et de café. Le capitaine n'avait pas une grande idée du freluquet aux mains blanches qui se présentait à lui, piloté par son agent de placement maritime. Mais un des chauffeurs auxiliaires de la machine venait de tomber malade, et Bob acceptait de le remplacer «au pair», c'est-à-dire sans salaire. Ses fonctions, peu compliquées, devaient consister à lancer de temps à autre une grande pelletée de houille dans la fournaise, sous les ordres du chauffeur en titre. On partait le soir. Robert Ruthven fut inscrit sans autre forme de procès sur le livre du bord, et, deux heures plus tard, il s'installait, avec le sac classique, dans le poste de la machine, c'est-à-dire à trente pieds au-dessous de la ligne de flottaison.

Il y faisait très noir, et cette chambre sous-marine, bordée de coffres peints en jaune, au-dessus desquels on devinait l'enfoncement des cadres, n'avait rien de particulièrement gai. Chose étrange, pourtant, jamais Bob n'avait eu le coeur aussi léger qu'en prenant possession de ce modeste et simple asile. Il riait tout seul, il fredonnait, il était ravi.

«Chauffeur auxiliaire à bord du Castle of Edinburgh, c'est un titre! se disait-il. Je vais donc enfin être bon à quelque chose ici-bas...


Chapitre IX.
A BORD DU CASTLE OF EDINBURGH.

Bob avait à peine eu le temps de s'installer, — c'est-à-dire de choisir un cadre inoccupé et de placer son sac de matelot dans un des coffres vides, — quand un grand gaillard bien découplé dévala du pont par l'échelle de fer.

«Vous êtes le chauffeur auxiliaire?» demanda sans façon le nouveau venu, avec un accent qui révélait une origine américaine.

Bob se retourna. Son interlocuteur était un nègre de haute taille, au nez épaté, aux dents de jeune chien, aux cheveux crespelés et à la puissante musculature, — un nègre selon le coeur de Pettibone, comme Bob se le dit à l'instant, non sans un retour mélancolique sur ses espérances déçues.

«Je suis le chauffeur auxiliaire, répondit-il. Et vous?

— Moi, le premier chauffeur, Endymion, de Jersey-City, répliqua le noir en se présentant dans les formes.

— Mon chef! se dit Bob mentalement. Il paraît que c'est écrit et que je suis destiné à servir les nègres... Robert Ruthven, de Cromwell-road, Londres, et de Ruthven-Hall, Derbyshire,» ajouta-t-il à haute voix pour répondre à la politesse du compagnon.

Celui-ci était déjà en train de dépouiller ses vêtements de ville et restait le torse nu, en pantalon de toile.

«Vous savez qu'il n'y a pas une minute à perdre pour allumer les feux? dit-il en ôtant ses bottes. Le capitaine veut déraper à quatre heures.

— Je suis à vos ordres, répliqua Bob.

— Eh bien, mettez-vous donc en tenue de travail!... Vivement!...

— Ah!... Il faut?...

— Mais sans doute...»

A ce moment, Endymion, de Jersey-City, parut frappé de quelque chose d'insolite dans l'attitude du nouveau chauffeur.

«Est-ce que vous avez déjà navigué? demanda-t-il.

— Heu!... Je suis allé aux régates de Cowes, et j'ai fait l'an dernier la traversée de Douvres à Calais.

— Sur l'Invicta? dit Endymion avec des yeux flamboyant d'intérêt.

— Sur l'Invicta à l'aller et sur l'Albert-Victor au retour.

— Bon navire, l'Invicta! reprit sentencieusement le noir, sans accorder la moindre attention à l'Albert-Victor... J'ai chauffé un mois... quitté parce qu'on m'a fait des misères à la douane, pour un paquet de tabac... Et vous? ..

— Oh! moi, je l'ai quitté tout bonnement sur le quai, en prenant le train de Paris.

— Ah! ah!... pris le train de Paris! .. Excellent!... Laissé navire en plan!... Parfait!... clama Endymion, pris d'une gaieté énorme, secoué d'un rire convulsif. Et qu'a dit le capitaine? ajouta-t-il quand il put parler.

— Le capitaine? Ma foi, j'ignore ce qu'il a dit! autant qu'il m'en souvienne, il était à la coupée et répétait: Tickets, gentlemen and ladies!...»

C'était plus qu'Endymion n'en pouvait supporter. Il se tordit littéralement de rire, il se roula sur le plancher, à l'idée du capitaine répétant: Tickets, gentlemen and ladies, tandis que le chauffeur Robert Ruthven s'installait dans le train de Paris. Mais soudain, le sentiment du devoir reprenant le dessus:

«Allons! au travail!... s'écria-t-il en se secouant. Il sera temps de rire quand nous serons sous pression.»

Bob vit que le moment était venu de confesser son incompétence.

«Un instant, camarade, dit-il en posant sa main sur la robuste épaule du noir. Je dois vous avouer que je suis absolument novice dans le métier, et que je n'en connais même pas les éléments.

— Farceur!...

— C'est la première fois de ma vie que je descends au poste des machines.»

Endymion croyait d'abord à une plaisanterie; mais il vit à l'air sérieux de son interlocuteur qu'il n'était plus question de rire.

«... Voici ce que je vous propose, poursuivit Bob. Vous allez me servir de guide et m'expliquer mes devoirs. Je les remplirai de mon mieux. Et, comme rémunération de vos leçons, je vous compterai une demi-guinée par semaine.»

Le noir ouvrait des yeux ronds, examinant son nouveau confrère des pieds à la tête. Il finit par se faire une opinion.

«Je vois ce que c'est, dit-il. Nous sommes un fils de famille et nous avons quitté la maison paternelle, comme Robinson Crusoé, pour aller courir le monde... Fort bien. Fort bien... Il n'y a pas grand mal à cela, mon garçon. Les voyages forment la jeunesse... Le tout est d'avoir de bons bras et de ne pas les ménager... Je vous montrerai volontiers la manière de s'y prendre... Quant à la demi-guinée, n'en parlons pas, s'il vous plaît. Vous m'offrirez un verre d'ale au premier port où nous toucherons et ce sera une affaire réglée!... Mais assez causé, ou nous commencerions par nous mettre en faute!... A l'ouvrage!...»

Bob suivit son chef de file dans la chambre de la machine et put bientôt constater que son travail y serait, à tout prendre, assez facile. Il s'agissait d'allumer les feux, de les entretenir, d'enlever les cendres pour les jeter à la mer, de faire couler, de temps à autre, un peu d'huile sur tel ou tel organe, de polir les cuivres, de noircir les pièces de fonte... Tout cela nécessitait de la vigueur, de l'activité et de l'attention, mais peu d'habileté technique. En quelques minutes, le néophyte fut au courant de ce que son maître attendait de lui, et, par surcroît, il restait enchanté de ce maître, de sa belle humeur, de sa simplicité.

De son côté, Endymion se prenait d'affection sincère pour ce beau gars aux mains blanches, si courageux à la besogne et si prompt à saisir ses instructions. De telle sorte qu'à trois heures quarante-cinq minutes, quand le mécanicien arriva, les chaudières étaient sous pression et l'amitié des deux camarades aussi.

On partit. Bob entendit tomber du porte-voix les ordres du capitaine; il entendit les pistons s'actionner, l'hélice battre les eaux à l'arrière; il perçut le frôlement des ondes liquides le long des murailles du navire, — et ces choses lui firent éprouver une joie singulière, un sentiment inexprimable de fierté.

Enfin, il se voyait donc utile, il remplissait une fonction effective et jouait un rôle actif dans le grand drame humain. Aussi se donnait-il tout entier à l'ouvrage et déployait-il tant de verve à lancer ses pelletées de houille dans la fournaise qu'Endymion devait à tout instant modérer son ardeur.

A sept heures, l'heure du souper, il était affamé et dévora plutôt qu'il ne mangea le frugal repas qu'un mousse venait d'apporter aux chauffeurs. Ensuite il monta sur le pont, tout en fumant sa cigarette, et alors, quelle expansion joyeuse de tout son être devant la majesté de la mer, sous la brise qui fraîchissait!... Et quand il s'allongea dans son cadre, après cette première journée de travail, quel sommeil calme et réparateur!...

Il avait été convenu avec Endymion qu'ils diviseraient les vingt-quatre heures de chaque jour en trois gardes de huit heures, pour les prendre alternativement.

Ainsi, le lendemain, bien avant le lever du soleil, Bob se retrouva au travail et, vers midi, il redevint libre de ses mouvements. Il en profita aussitôt pour visiter le Castle of Edinburgh en ses moindres détails et entrer en rapports directs avec ses camarades de l'équipage.

C'étaient pour la plupart de braves garçons, très simples et très doux, sensibles à la moindre courtoisie et tout disposés à devenir les amis ou les instructeurs nautiques du jeune chauffeur. Le Castle of Edinburgh, quoique pourvu d'une excellente machine à vapeur, ne dédaignait nullement de faire usage de ses mâts et de ses voiles, quand le vent offrait ses services. Bob se vit donc dans les conditions les plus favorables pour apprendre le métier de marin; et il profita si bien de l'occasion, qu'en arrivant à Goteborg, au bout de neuf jours, il était déjà une façon de loup de mer, en même temps que le favori de l'équipage. Depuis le mousse jusqu'au capitaine Lawson, tout le monde raffolait de lui, et chacun se faisait un plaisir de lui être utile ou agréable. Jamais il n'aurait supposé qu'il fût possible de tirer de ses humbles fonctions autant d'enseignements variés et d'agrément qu'il en recevait. De ses jours il n'avait eu le coeur si léger et si gai qu'au milieu de ces braves gens. Comme il l'écrivait à Mrs. Ruthven, dans une lettre datée de Goteborg, entré par hasard et par une sorte de coup de tête en ce rude métier, il en était épris au point de se demander s'il n'y resterait pas définitivement.

«Vous allez vous moquer de moi et de mes enthousiasmes, chère maman, disait-il, mais, ce qui ne m'était pas arrivé jusqu'ici, je suis tout à fait heureux, parce que je me sens dans mon véritable élément. Je ne puis mieux comparer mes impressions qu'à celles d'un poisson dans l'eau, — et encore d'un poisson qui se rendrait compte de son bonheur. Il me semble que je respire plus librement, ou pour mieux dire que je n'ai jamais pleinement respiré avant d'être monté dans la grande hune; je me grise d'air pur et d'espace. Du haut de mon perchoir, en voyant, sur le pont, blanc et uni comme une feuille de papier, mes compagnons de route réduits aux proportions d'autant de petits enfants, je suis pris de subits élans de tendresse. J'aime tout en eux, — leurs manières, leur langage et jusqu'à leurs silences; j'aime à les voir travailler, à les voir manger et même à les voir se reposer. Chaque matin, surtout, c'est pour moi une joie sans mélange quand, bras et jambes nus, tous ces vigoureux gaillards font à grands seaux la toilette du navire. Tandis que le pont ruisselant se sèche au soleil, ils procèdent à leur toilette personnelle en se jetant l'un à l'autre des trombes d'eau fraîche. Je suis toujours de la fête, et je vous jure qu'aucun tub matinal ne vaut ces ablutions en plein air, sous l'oeil paternel du capitaine. Puis vient le déjeuner, que je prends souvent avec eux: une gamelle d'étain, pleine de thé froid sans sucre, un bout de biscuit et une tranche de boeuf salé. Vous n'imaginez pas l'appétit qu'on apporte à table après huit heures de vrai travail! En moins de trois minutes, les plats sont nets. Et là-dessus, on allume une pipe. C'est l'heure où tout le monde est content; aussi le capitaine, qui connaît son affaire, a-t-il soin de choisir ce moment pour visiter l'équipage, et, s'il est de bonne humeur, il exprime comme suit les sentiments que nous lui inspirons: «Mangez, mes jolis coeurs, mangez!... Cela me fait engraisser de vous voir un si bel appétit!...» N'est-ce point un précieux encouragement?

«Ne croyez pas, au surplus, chère maman, que le poste de l'équipage me fasse oublier mon brave Endymion ou mes devoirs personnels de chauffeur. Je n'y viens qu'en congé, pour ainsi dire, et c'est la chambre des machines qui a le plus clair de mon temps. Quant à mon bon nègre, c'est bien le meilleur compagnon de la terre; depuis que je le connais, j'en suis venu à partager l'opinion de Pettibone sur l'excellence de la race noire, — et vous savez s'il faut qu'une opinion de Pettibone me semble justifiée pour que je la partage...»

Bob ne contait pas à sa mère une aventure quasi-tragique, où son amitié avec Endymion s'était définitivement cimentée. Trois jours après son départ de Londres, comme le Castle of Edinburgh allait entrer dans le Skager-Rack, il rencontrait une bonne brise du sud-ouest et, filant ses dix noeuds sous voiles, laissait tomber ses feux. Cela faisait des loisirs aux deux chauffeurs, qui en profitaient pour prendre l'air sur le pont, en cherchant à distinguer au nord les côtes de la Suède et, dans la direction opposée, celles du Danemark. Leur inaction parut offusquer un matelot écossais, nommé Malcolm, qui affecta à deux reprises de heurter le nègre au passage.

«Est-ce que ce «mal blanchi» va longtemps encombrer le plancher? dit-il grossièrement, au lieu de s'excuser de sa maladresse. Si chacun se tenait à sa place, les vaches seraient bien gardées...

— Ma place est ici, quand les feux sont bas,» répondit Endymion sans s'émouvoir.

Malcolm riposta par une nouvelle insolence. La querelle s'envenima; on en vint aux coups. Aussitôt, la bordée de bâbord forma le cercle autour des combattants. Le pied du grand mât les masquait, ainsi que ce cercle même, aux regards de l'officier de service, qui se promenait de long en large à l'arrière.

Endymion était certes un champion redoutable, avec ses grands bras terminés par des poings énormes, sa haute taille et la souplesse féline de sa race. Mais, de son côté, Malcolm, court et trapu, aussi large que haut, campé sur des mollets pareils à des balustres, était un boxeur émérite. Il le montra, dès le premier engagement, en terrassant son adversaire par deux coups foudroyants, l'un au-dessous de l'oreille droite, l'autre au creux de l'estomac.

Tout cela s'était passé si vite que Bob n'avait pas eu le temps de s'interposer. Avant qu'il fut arrivé à la rescousse, Endymion gisait sur le pont, pour le moment comme assommé par ces deux terribles bourrades. Sa déconfiture était si navrante que Bob en fut profondément ému.

«Ce que vous avez fait là n'est pas bien crâne, dit-il à Malcolm sur le premier moment de colère. Il est clair que vous avez appris la boxe, tandis qu'Endymion n'en sait même pas les éléments!...

— Et vous, les savez-vous, ces éléments? demanda Malcolm en ricanant. Si vous avez besoin d'une leçon, je vous la donnerai quand vous voudrez, mon beau monsieur'...

— Ce ne serait peut-être pas aussi facile que vous l'imaginez! répliqua Bob, qui se trouvait être un des meilleurs élèves du fameux Crebb, le maître pugiliste à la mode. Je vous avertis loyalement que j'ai deux ans de salle.

— Eh bien, alignez-les, vos deux ans de salle, et nous allons les mettre en chair à pâté!» grogna Malcolm en se campant dans l'attitude classique du boxeur, — bien assis sur ses jarrets, les reins cambrés, les deux poings en avant.

D'un tour de main, Bob se débarrassa de sa vareuse et se mit en garde. Le cercle des spectateurs s'élargit autour d'eux.

Cette fois, les combattants étaient d'égale valeur par leur connaissance approfondie du «noble art de la défense personnelle». On le vit bien à leur brillante tactique. Ils se tâtaient, s'attaquaient, tournaient l'un autour de l'autre, sans arriver à se porter un seul coup qui arrivât à son adresse. Toujours le poing de l'assaillant trouvait devant lui, comme un bouclier, le bras du défenseur. Malcolm était plus robuste, plus inébranlable sur ses larges pieds, mais Bob plus léger et plus souple, plus riche en feintes savantes et en ripostes imprévues.

Pendant trois minutes ils luttèrent ainsi sans résultat. Tous deux, ils étaient à bout d'haleine, et les spectateurs allaient intervenir pour suspendre le combat, selon l'usage, quand Bob, d'un bond soudain, se jeta une dernière fois sur son adversaire, parvint à lui emprisonner la tête sous son bras gauche. Et aussitôt toc, toc, en deux coups bien assénés sur la face, il lui mit les yeux «au beurre noir», selon toutes les règles de l'art.


Illustration

En deux coups bien assénés sur la face,
il lui mit les yeux «au beurre noir.»


Malcolm riposta par un formidable horion lancé à toute volée vers la mâchoire de Bob; mais, au même instant, lâché brusquement, il perdit l'équilibre et tomba assis, aveuglé, pris de vertige.

«J'ai mon compte!» dit-il laconiquement.

Tout le monde acclama le vainqueur, qui serra la main du vaincu, conformément à l'étiquette, et chacun ne s'occupa plus que de soigner les blessés.

Malcolm en eut pour huit jours à l'infirmerie, avant de pouvoir reprendre son service. Endymion en fut quitte pour quelques heures de repos.

Quant à Bob, ce qu'il gagna de plus clair dans son exploit, outre le respect et l'admiration de tout l'équipage, ce fut le droit de travailler pour deux quand le moment vint de pousser les feux. Mais il s'était acquis des titres définitifs à la reconnaissance de son ami noir, et cette reconnaissance se manifesta dès lors sous les formes les plus variées.

´

Le surlendemain, au surplus, le Castle of Edinburgh était amarré au quai de Goteborg. Il n'y passa pas moins de dix jours pour décharger sa cargaison, puis alla à Stavanger embarquer des bois de Norvège et ne revint à Londres qu'après six semaines.

Ce rapide apprentissage avait suffi pour mettre Bob au courant des devoirs d'un chauffeur-mécanicien et, par surcroît, de beaucoup de choses nautiques. Sans être encore un matelot fini, il aurait pu certainement proposer et faire accepter ses services à bord d'un navire quelconque. Aussi prit-il congé du capitaine Lawson, avec son ami Endymion, pour se mettre en quête d'un emploi nouveau.


Chapitre X.
LA DOMPTEUSE DE SILAS PETTIBONE.

L'intérêt qui s'attachait depuis longtemps déjà aux faits et gestes d'Olivier Desroches fut porté au comble quand on sut l'étrange sévérité des mesures prises pour le voyage.

Ainsi qu'il arrive toujours en pareil cas, plus il semblait difficile de se faire admettre à bord de la Gallia, plus le privilège parut digne d'envie. Des gens qui n'auraient jamais songé, un mois plus tôt, à une telle aventure, se mirent sur les rangs. La vie du jeune inventeur devint une bataille quotidienne contre ces candidatures. On s'embusquait sur sa route, on l'attaquait par tous les côtés. Il ne pouvait faire un pas sans marcher sur un solliciteur, ouvrir une lettre sans y trouver une supplique. Négociants, journalistes, explorateurs, ou simples touristes, tous avaient les meilleures raisons du monde à alléguer pour être favorisés d'une exception, les qualités requises pour se joindre à l'expédition, en assurer le succès, en rehausser la valeur.

A tous, Olivier répondait uniformément: «Adressez-vous à M. Pettibone; je lui ai délégué tous pouvoirs.»

Et on allait à Pettibonne; et c'était pour le farouche Yankee une vraie joie de rudoyer son monde. A mesure qu'augmentait le nombre de ses victimes, sa brutalité native tournait à la férocité. Il se plaisait à leur laisser entrevoir une lueur d'espoir, faisait un moment le bon apôtre, le bonhomme un peu brusque peut-être, mais sans fiel au fond, et prêt à entendre raison. Le pétitionnaire raisonnait. Enfin on en venait à bout de ce sauvage! les beaux rubis! les belles guinées qu'on allait récolter!... Patatras! tout croulait soudain; le masque tombait; le mot fatal était prononcé:

«Impossible! cher monsieur, madame ou mademoiselle,» selon le cas.

— Comment? quoi? répliquait l'autre effaré.

— Pas de place!

— Mais vous disiez tout à l'heure...

— Quoi donc? Que je serais ravi de vous prendre si c'était possible? Je le dis encore...»

Le solliciteur partait furieux. Tout Londres résonnait de ces algarades; Pettibone devenait à son tour une manière de personnage.

On se racontait son histoire: un simple garçon de bureau dévoré de l'envie d'arriver, lancé dès sa première jeunesse, dans la spéculation à outrance, ayant remué des millions, gagné et perdu des fortunes, et cela sans savoir autre chose que lire, écrire et compter...

«Et encore! disaient ceux qui avaient vu sa griffe; compter, soit! Mais pour ce qui est d'écrire!...

— Ce qu'il y a de plus singulier, disait un soir Fitzmorris Trotter chez lady Temple, c'est que Mrs. Pettibone est, dit-on, une femme supérieure.

— La femme de cet ours mal léché? Allons donc!

— Je le tiens de bonne source.

— Mais supérieure en quoi?

— En tout: intelligence, éducation, savoir, beauté...

— C'est sûrement un conte!

— En aucune façon, dit lady Temple; je puis l'affirmer, car j'ai vu Mrs. Pettibone, et, qui mieux est, je lui ai parlé.

— Vous! dit lord Temple, presque scandalisé. Où donc cela, ma chère?

— Chez Lewis and Jevons, dit lady Temple en riant; ce terrain neutre où se rencontrent toutes les Londoniennes, pour peu qu'elles aient souci d'être bien coiffées. Nous étions en arrêt devant le même chapeau, une création ravissante. Également tentées toutes les deux, nous ne nous décidions pas à céder la place, lorsque Mrs. Jevons, qui me connaît, a paru vouloir me donner la préférence...

— On le comprend! fit lord Ayrtoun.

— Ce procédé m'a révoltée.

«Madame était là avant moi, ai-je dit à la vendeuse; c'est à elle que cet objet revient de droit, et je la prie de m'excuser pour le lui avoir disputé.»

— Voilà qui est digne de vous, chère lady Temple! s'écria Ethel Duncan.

— La personne m'avait plu, et j'étais curieuse de voir comment elle agirait. Elle a agi exactement comme je m'y attendais. Sans façons ni difficultés de commande, elle a accepté.

— Merci, madame, m'a-t-elle dit simplement, et à charge de revanche.»

Je l'ai entendue qui donnait son nom à la caisse: Mrs. Pettibone. Sa physionomie et toute son allure m'ont beaucoup frappée; je suis persuadée que c'est une femme parfaitement distinguée.

— Mais alors, grand Dieu! pourquoi avoir épousé ce Pettibone? fit Ethel.

— Les femmes ne sont pas gâtées, paraît-il, en Amérique, dit Fitzmorris; elles prennent ce qu'elles trouvent. Très souvent belles, cultivées, savantes même, elles préféreraient sans doute un compagnon de leur sorte. Mais, si l'éducation des hommes est coupée trop promptement à la base par la nécessité impérieuse de gagner force dollars, qu'y peuvent-elles? Et puis, qui sait?... Ces femmes sont ivres de liberté et de commandement; leur supériorité intellectuelle leur assure le sceptre; avec des maris à leur mesure, tout changerait. Peut-être, après tout, les aiment-elles mieux tels qu'ils sont!...

— Drôle de goût!» disaient en soupirant ceux qui avaient livré bataille à l'affreux Pettibone, et qui étaient sortis déconfits de la rencontre.

De toutes ces rumeurs, Olivier Desroches entendait à peine l'écho. Il avait dû peu à peu se retirer du monde, afin de pouvoir en paix mettre la dernière main à son oeuvre. L'heure décisive approchait à grands pas, et tous les jours, en artiste épris de sa création, il découvrait de nouveaux perfectionnements à y apporter.

Sans cesse au chantier, revêtu de la blouse du travailleur, il mangeait, lisait, dormait en courant; et c'était à tout prendre sa meilleure défense contre les solliciteurs ou les fâcheux.

«Il est devenu introuvable! s'écriaient les quémandeurs au désespoir.

— Il n'y a plus moyen de l'attirer à aucune fête!» disaient les maîtresses de maisons, déroutées.

A la vérité, il y avait un salon où on était toujours sûr de le rencontrer le mardi soir, c'était celui des Duncan. Tant il est vrai que l'homme le plus occupé du monde peut trouver du temps, pourvu qu'il le veuille bien!

Répondant à l'invitation de lady Duncan, M. Desroches s'était bientôt présenté chez elle. Il y avait retrouvé l'accueil le plus flatteur d'une part; et, chez Ethel, ces alternatives de grâce et de froideur qui le surprenaient, l'intéressaient, et l'attiraient tout à la fois.

De loin en loin, il lui avait été donné de causer longuement avec elle, et il avait pu constater que cette belle et imposante personne était au fond douce et simple comme une enfant; bonne, sans prétentions, et tout à fait séduisante, quand ce nuage inexplicable ne venait pas se mettre à la traverse.

Qu'est-ce que cela signifiait? Le premier soir, il avait réglé la question sommairement: figure charmante; caractère impossible; et ne s'en était pas davantage inquiété. En la voyant de plus près, il était difficile que ce jugement ne se modifiât pas; qu'il ne cherchât pas à la mieux connaître; qu'il ne devinât pas, sous cette attitude, quelque chose d'artificiel et de voulu.

A diverses reprises, cette impression fugitive du premier soir, qu'un peu de la méchante humeur de miss Duncan était spécialement dirigée contre lui, était venue le surprendre et le peiner.

Qu'y avait-il là-dessous? Avait-il pu la froisser en quelque chose? Non. Lui déplaisait-il? Sans fatuité, il pouvait encore répondre: non. Car rien ne la forçait (du moins il le croyait) à lui parler, à le distinguer particulièrement; et il pouvait se remémorer plus d'un petit incident qui témoignait, sinon d'une préférence marquée, du moins de l'absence d'aversion: franche causerie, gaieté partagée, rencontre d'opinions, preuves décisives pour qui sait observer, qu'il n'y a pas, qu'il ne saurait y avoir entre vous et votre interlocuteur aucun de ces éléments ennemis qui s'opposent radicalement à la bonne entente.

Et, en tout ceci, Olivier ne se trompait guère. Miss Duncan était, à la vérité, tenue de lui faire bon accueil, par sa parole, par le souvenir maintes fois évoqué de son père, par les objurgations de sa mère; mais ce n'était pas la contrainte qui lui mettait dans les yeux cet éclair lorsque M. Desroches était annoncé; ce n'était pas le sentiment du devoir qui lui donnait ce sourire radieux, ni le respect filial qui lui prêtait par saccades ces fusées de gaieté presque enfantine offrant un contraste si piquant avec sa beauté sérieuse.

Si elle accueillait ainsi le jeune français, presque malgré elle, c'est qu'en dépit de sa fierté, de la répulsion, de l'horreur du martyre moral que lui causait l'idée, si aisément acceptée par mainte charmante fille, de faire un mariage d'intérêt, d'épouser «un sac», en dépit des meilleures raisons du monde, Olivier Desroches lui était entre tous sympathique.


Illustration

Olivier Desroches lui etait entre tous sympathique.


Quel malheur qu'il fût si riche Il paraissait si simplement, si franchement aimable quand on pouvait oublier ses odieux rubis! Mais avoir l'air de faire la cour à ce lingot d'or!... jamais! Oh! il peut demander la main d'Ethel! Elle dira oui, puisqu'il le faut, puisqu'elle a promis de ne point dire non; mais elle ne montrera pas d'empressement sordide, elle ne fera pas un pas vers lui; elle se surveillera afin de se maintenir toujours dans les limites d'une politesse banale et indifférente.

Oui, mais qui sait gouverner ainsi son visage? dissimuler parfaitement ses sympathies et ses aversions? A vingt ans surtout!

Cette belle attitude, à la fois bienveillante et froide, était justement celle qu'Ethel n'avait jamais gardée vis-à-vis d'Olivier. Toutes les fois qu'il s'approchait d'elle, il la trouvait sur le pied de guerre, armée de pied en cap, décidée, pour le coup, à faire un déploiement de dignité. Vains projets! En récapitulant les incidents de la soirée, il fallait bien constater qu'au lieu du mouvement de retraite qu'on avait préparé, on s'était plus irrémédiablement engagée sur le chemin de la bonne camaraderie, de la vive et solide amitié. C'était à désespérer!

Quant à M. Desroches, il éprouvait de jour en jour moins de hâte de voir arriver le moment du départ de la Gallia, et il s'avouait que la société de Pettibone et de ses moricauds serait sans doute insuffisante à remplacer les mardis de lady Duncan.

Si le zèle de l'organisateur paraissait ainsi se relâcher, on n'en pouvait guère dire autant des autres? Devant l'attitude farouche de Pettibone, ceux qui n'avaient que de vagues raisons pour briguer l'honneur d'être du voyage, et c'était le plus grand nombre, s'étaient, en réalité, désistés. Mais il restait une petite phalange de candidats, qui, pour diverses raisons, étaient bien décidés à n'abandonner la partie qu'à la dernière extrémité. Entre tous, Fitzmorris Trotter, le major Fairlie, le savant Otto Meister et lord Temple se distinguaient par l'âpreté de leur persistance. Des mobiles bien différents les poussaient. Pour le major et Fitzmorris, c'était la simple soif de l'or; ce besoin si commun, qui est à l'origine de tant de basses et de hautes actions, qui provoque tant d'efforts, incite à tant d'entreprises, amène tant de découvertes, favorise tant de progrès.

Chez Otto Meister, le motif était à la fois plus élevé et plus vil. Il avait pressenti que des résultats glorieux, décisifs peut-être, pour la science allaient sortir de cette expédition; de là, l'ambition bien légitime chez un savant de prendre part au banquet. Mais ce n'était pas tout: le savant était doublé d'un Allemand! Fallait-il laisser cueillir à un Français une si glorieuse moisson sans chercher à lui en ravir quelques épis? Sans essayer du moins (si on ne pouvait pas faire mieux) de le contrecarrer dans ses entreprises? Comment? il ne le savait pas encore: mais il fallait en tout cas être présent. Le vieux Teuton n'était ni aussi sourd ni aussi distrait qu'il lui plaisait de le laisser croire. Il avait au contraire la faculté de voir sans regarder, d'entendre sans qu'il y parût, et cette propension à écouter aux portes, à glisser un oeil furtif sur les lettres d'autrui, voire à les violer, si c'était indispensable. Bref, tout en mettant cette singulière supériorité au service du «Vaterland», il se faisait fort, même si on l'excluait systématiquement des travaux et découvertes de l'entreprise, de s'y tailler tout seul sa bonne part.

Le malheur était qu'on ne voulait pas de lui! Lui aussi, il avait en vain essayé d'amollir le coeur de Pettibone. En vain il avait invoqué l'amitié, la sympathie qui unissent l'Américain et l'Allemand...

«Nos deux nations devraient toujours marcher la main dans la main, herr Pettibone, car ce sont les nations de l'avenir; nations de proie que de vaines billevesées sentimentales ne peuvent émouvoir...

— C'est justement pour cela que je ne saurais vous écouter, disait l'intraitable Yankee. Bien le bonjour, cher monsieur, et à plus tard l'honneur de cultiver votre sympathie et votre amitié.»

Le savant ne s'était point tenu pour battu. Une ténacité de bouledogue, quand il avait mis la dent à un morceau, était un des traits de caractère qu'il cachait sous sa perruque ébouriffée, ses sourcils en broussaille, son air bonhomme et ses distractions célèbres.

A l'insistance de lord Temple, Olivier Desroches voulut bien répondre autre chose que la fin de non-recevoir uniformément opposée aux autres solliciteurs.

«Sur ma parole, lui dit-il, je n'ai plus le droit de décider en cette affaire, et c'est sans nul retour que j'ai remis mes pouvoirs entre les mains de Pettibone. Ce n'est pas à l'étourdie, croyez-le bien, que j'ai pris cette décision. L'aéroplane ne peut tenir qu'un certain nombre de passagers. Mettons qu'en se pressant on en puisse introduire une demi-douzaine de plus; il se trouvait au moins cent personnes ayant à mes yeux des titres égaux. A qui donner la préférence? J'ai dû choisir un homme expert — quoique peu séduisant, j'en conviens, — et lui remettre le soin de composer l'équipage. Pour ce qui concerne certaines personnalités encombrantes, je ne vous le cache pas, je ne suis pas fâché de les voir écarter par mon cerbère... Mais, si vous pouvez voir jour avec lui à une solution favorable, j'en serai très heureux.»

Armé de cette assurance et d'un mot d'Olivier Desroches, lord Temple transporta donc sa noble personne à cette porte d'Oxford-Circus qui avait vu tant de figures d'éconduits. Pettibone, ainsi qu'il avait été dit, avait fini par prendre goût au métier de tortionnaire. Grande fut donc sa joie quand on lui annonça lord Temple, et surtout quand il put lire d'un coup d'oeil, sur ce majestueux visage, la persuasion bien établie que tout devait céder devant lui; que les raisons, bonnes pour d'autres, n'avaient point ici de valeur; qu'il était enfin de ceux à l'appel de qui s'abaissent toutes les barrières. Pettibone se fit un bonheur de culbuter des convictions si chères. Pas déplacé! Rien à attendre! Rien à espérer! Pas le plus petit avantage, dans l'espèce, à être pair d'Angleterre! Le moindre négrillon aurait la préséance sur toute la Chambre haute!...

Lord Temple se retira profondément révolté et indigné, tandis que le Yankee, enchanté de sa journée, quittait son bureau en se frottant les mains.

Il avait hâte de conter chez lui ses hauts faits. Cette fois encore il avait fait manger un humble pie à John Bull; le récit de l'entrevue allait pour sûr amuser Mrs. Pettibone.

On sait la rancune invétérée que nourrissent mutuellement les citoyens des États-Unis et leurs «cousins» du vieux monde. Un siècle de séparation n'a pu calmer cette animosité; c'est, à travers l'Océan, un échange continuel de lardons, de mots piquants et d'insultes directes. John Bull ne perd pas une occasion de faire entendre à son cousin qu'il est un parvenu, de se moquer de son accent, de critiquer son langage, de signaler sa vulgarité. Quant à «Jonathan», il a pour lui la conviction de sa force, la satisfaction d'avoir battu son adversaire et la résolution bien arrêtée de montrer les dents à la moindre provocation et même sans provocation. C'est pourquoi M. Pettibone, en se dirigeant vers son logis de Harley-Street, éprouvait l'agréable sensation d'un homme à peu près certain de trouver un auditoire favorable pour une bonne histoire. Cependant, à mesure que le terrible commissaire du bord approchait de ses foyers, on aurait pu remarquer dans toute son allure un changement singulier. Grande eût sans doute été la surprise de lord Temple, de Bob Ruthven et autres victimes de Pettibone, en le voyant se présenter une demi-heure plus tard dans le salon de Mrs. Pettibone. Son costume plus que négligé était remplacé par une toilette du soir irréprochable; au ton impérieux et rude qu'il prenait d'habitude, un ton doux et conciliant avait succédé; à son air rébarbatif, un sourire mielleux. De ses façons cassantes, insolentes, arrogantes, plus de nouvelles; bref, un tigre apprivoisé! D'où venait ce prodige? Si l'on avait cherché sur le visage de Mrs. Pettibone l'explication d'une pareille transformation, on aurait pu être désappointé. Comme beaucoup d'autres dompteurs, elle n'avait, au premier abord, rien de formidable. C'était une personne de taille moyenne, plutôt petite, aux traits réguliers, au nez ferme et bien dessiné, aux yeux gris, vous regardant bien en face; fine, élégante, une voix douce; dans l'accent, nulle trace du son nasal; dans le langage, nul vestige des locutions américaines. Un ensemble à la fois modeste, assuré et gracieux. Si elle cachait, sous son gant de velours, la traditionnelle main de fer, elle la cachait bien.

On se mit à table.

«Quelles nouvelles?» demanda Mrs. Pettibone du ton sérieux d'une personne qui parle affaires.

Très obséquieux, il s'empressa de faire le récit de sa journée, n'omettant aucun détail technique en ce qui touchait le lancement de l'aéroplane, s'appliquant comme un écolier bien sage désireux d'obtenir l'approbation du maître; et il termina son rapport par un compte rendu humoristique de son entrevue avec lord Temple. Mais il remarqua avec découragement que son anecdote n'avait pas le succès qu'il avait espéré. Loin de paraître égayée par ses rudes facéties, Mrs. Pettibone avait pris un air de sévère désapprobation. Il attendit un moment qu'elle parlât.

«En résumé, dit-elle posément, vous avez refusé une requête légitime (elle était appuyée par M. Desroches), et vous l'avez fait grossièrement. Double sottise!

— Chère amie!...

— Double sottise; je ne m'en dédis pas. Et, pour commencer, Silas, combien de fois vous ai-je répété que c'est une étrange manière de démontrer votre supériorité aux Anglais que de déployer en toute occasion votre rudesse native? Si vous avez à refuser une grâce, faites-le comme un être civilisé!... En second lieu, dans le cas présent, il ne fallait pas refuser.

— Comment?

— Il fallait donner à lord Temple la place qu'il demande sur la Gallia. Je dis mieux: il faut la lui donner.

— Mary-Ann! Y songez-vous! s'écria Pettibone effaré. Mais c'est impossible!

— Impossible? Pourquoi cela?

— Mais j'ai refusé péremptoirement, irrévocablement...

— Brutalement! nous savons cela. Réparez cet impair; le plus tôt sera le mieux.

— Moi! faire des excuses à un Anglais!

— Quand on a eu tort, il est d'un coeur bas de ne pas le reconnaître.

— Mais, Mary-Ann! le règlement! s'écria le pauvre Pettibone.

— Pour qui me prenez-vous? Est-ce à moi qu'on raconte de pareilles sornettes?

— Il est formel!...

— A d'autres!

— Il n'y a pas de place.

— On en fera.

— Tout le monde dira que je ne sais ce que je veux!»

Mrs. Pettibone eut un léger sourire qui peut-être signifiait: on n'aura pas tout à fait tort. Mais elle se contenta de dire:

«Il n'y a pas à s'inquiéter de l'opinion des sots; et, d'ailleurs, je l'exige, Silas... Vous m'entendez?»

Devant cette formule magique, et qu'elle n'employait que dans les grands cas, l'infortuné courba la tête.

«Fort bien, dit-il humblement; mais au moins, Mary-Ann, m'expliquerez-vous vos raisons?

— Il ne me plaît pas qu'on puisse croire que nous craignons l'oeil ou la compétition des Anglais en aucune entreprise à laquelle nous mettons la main...

— Et c'est pour cela...

— De plus, continua Mrs. Pettibone sans l'écouter, lady Temple s'est montrée gracieuse et courtoise à mon égard. Je veux lui faire voir qu'une Américaine paie ses dettes sans compter.»

On se tut. Pettibone, résigné mais amer, avalait en silence les dernières cuillerées de son potage.

«La date du départ est-elle enfin fixée? demanda Mrs. Pettibone après un temps.

— Le 15; c'est le dernier délai; tout est fixé irrévocablement. Dans quinze jours, ma chère, j'aurai le regret de vous dire adieu, se hâta de répondre Silas, à qui ces petites vacances ne paraissaient point déplaire.

— N'ayez nuls regrets, dit de son ton tranquille Mrs. Pettibone, en découpant le poisson d'une main adroite et ferme. Je compte être de l'expédition.

— Vous! s'écria Silas, de plus en plus ahuri. Vous comptez être...

— Oui, de l'expédition. Que trouvez-vous là de si surprenant?

— Surprenant! dites impossible! de toute impossibilité!

— Vos raisons! fit Mrs. Pettibone du ton d'un juge d'instruction .

— Mais... les enfants, pour commencer!

— Mes fils ne sont pas des poules mouillées. Ils sont «indépendants», je m'en flatte. Il ferait beau voir des garçons de neuf et sept ans accrochés au tablier de leur mère! Autre chose, Silas!

— Mais... une expédition si périlleuse, si fatigante pour une dame!...

— C'est à une Américaine que vous parlez ainsi? Vous moquez-vous? N'est-ce pas chez nous qu'on a vu un navire de trois cents tonneaux conduit par des femmes? Avez-vous, par hasard, quelque chose à m'apprendre sur la manoeuvre?...

— Ma chère, fit le commissaire très piteux, en tout et pour tout, vous en savez plus long que moi. Mais enfin...

— Enfin, vous n'avez pas envie de m'avoir à bord de la Gallia. Dites-le bien vite!

— Pouvez-vous croire... gémit Silas, annihilé. Mais, chère amie, venez, venez! c'est une affaire entendue. Et maintenant que j'y pense, vous pourrez être très utile comme infirmière.

— J'y compte bien, fit Mrs. Pettibone avec assurance. Quand vous êtes-vous mal trouvé, dites-moi, de mon aide ou de mes conseils?

— Jamais! dit le pauvre homme. Vous avez toujours raison, Mary-Ann.

— Voilà qui va bien. C'est une affaire réglée. N'en parlons pas davantage, et dites-moi ce que vous pensez de cet aloyau. Je l'ai choisi moi-même.»


Chapitre XI.
LA GALLIA.

On était au 15 mai. La Gallia allait partir.

Si tous n'avaient pu être du voyage, beaucoup du moins avaient été conviés à venir visiter l'aéroplane, et en dehors des invités, une foule énorme se pressait aux abords de l'enceinte réservée où le monstre reposait, prêt à prendre son essor.

C'était dans le parc de Richmond, sur un vaste terre-plein dominant la vallée de la Tamise et qui avait été concédé à la maison Stalebread pour y établir le navire aérien.

Il faisait un beau temps clair et frais. A la place élevée qu'elle occupait, chacun pouvait voir l'énorme machine se profilant sur le ciel bleu, et l'étudier en ses détails extérieurs.

C'était un cerf-volant colossal, de quatre-vingts mètres de l'arrière à l'avant, et cent cinquante mètres d'un bord à l'autre, porté sur trente rangées de pilastres de vingt mètres de haut, qui ressemblaient à de fantastiques jambes d'éléphants et étaient en réalité des colonnes élastiques.

Sous l'axe médian du cerf-volant et sur deux autres lignes parallèles, des vides avaient été ménagés pour les douze puissantes hélices protégées par des cages d'aluminium. Au milieu du pont s'élevait une construction en bois verni, de tout point semblable au rouff d'un yacht de plaisance, et qui couvrait deux étages de salons ou cabines. A l'avant, le logement de l'équipage; au niveau des hélices, les chambres des machines, distinctes pour chaque arbre de couche. Çà et là, des postes vitrés, des corbeilles de fleurs protégées par des paravents en équerre, et présentant leur angle à l'avant; des magasins, des hangars à chaloupes et apparaux. Tout au long du bord, un simple filet de soie soutenu par des portants de cuivre.

L'ensemble était à la fois d'une extrême légèreté et d'une extraordinaire puissance: l'impression de légèreté due à l'ampleur du plancher métallique, où les superstructures faisaient l'effet d'autant de maisons de poupées; l'impression de puissance due à l'énorme envergure des hélices, à la longueur et au diamètre des arbres de couche, à la solidité massive des jambes de caoutchouc et d'acier, à la violence des jets de vapeur et des flots de fumée noire que vomissaient les mugissantes chaudières.

Autour de l'esplanade où se dressait la Gallia, une barrière gardée par de nombreux constables contenait la foule qui grossissait d'heure en heure. Vers midi, commencèrent à défiler dans l'enceinte réservée les invités admis à visiter les aménagements du navire aérien ou à prendre part au lunch d'adieu. Une échelle tournante qui s'enroulait comme une dentelle autour d'un pilastre, et se relevait avec lui, donnait accès au pont.

Bientôt ce fut, sur cette plate-forme parquetée et vernie, un va-et-vient de fraîches toilettes, d'ombrelles claires, de chapeaux printaniers; un tumulte de rires joyeux, de bonjours échangés, d'exclamations admiratives.

Parmi les dames, on remarquait lady Temple, toute glorieuse du triomphe de son mari; Mrs. Ruthven, entourée de ses filles, Muriel, jolie comme toujours, et ayant ce jour-là un petit air futé et mystérieux assez incompréhensible. Mrs. Pettibone n'était ni la moins belle ni la moins remarquée. En simple costume de voyage, cela va sans dire, elle se distinguait par la sobre élégance de son ajustement. Le bruit s'était répandu (car tout se sait) de la part qu'elle avait prise à la composition de l'équipage, et tout le monde se la montrait et l'examinait avec curiosité.

Dans cette foule pressée, il aurait été difficile au premier abord de remarquer une lacune ou une absence. Pourtant, de ci de là, on entendait un bout de dialogue:

«Comprenez-vous que Bob Ruthven ne soit pas là? Lui qui était tout feu et tout flamme pour l'expédition!

— Il boude sans doute.

— Comment cela?

— Vous ne savez donc pas? Il était prêt à tout, même à cirer des bottes, pour être de l'équipage. Mais il n'y a pas eu moyen: blackboulé sur toute la ligne!

— Brave garçon! j'en suis fâché pour lui; cependant, bouder, comme vous dites, cela ne lui ressemble guère...»

Autre part on s'étonnait de ne voir ni entendre Fitzmorris Trotter. Et, de fait, c'était là un cas insolite et rare; chacun savait que l'aimable propre à rien se serait cru perdu si une fête quelconque s'était donnée sans lui. C'était sa vie, sa fonction, de jouer sa partie dans toute réunion mondaine, et on ne pouvait s'expliquer que par un accident ou une maladie subite cette étrange abstention.

«Pas de Fitzmorris! c'est à n'y point croire, disait quelqu'un.

— Êtes-vous sûr?

— Oui, oui. Je le cherchais pour me piloter. Personne n'est jamais aussi bien informé que lui. Où peut-il bien s'être fourré?

— Quelque recors qui l'aura grippé à l'improviste...

— On dit que le pauvre diable est bien bas.

— Il avait tout à fait espéré être de cette expédition. Il y comptait fermement pour rétablir ses affaires; ce refus a dû être pour lui un véritable désappointement.

— Que voulez-vous? Il ne faut pas bâtir l'avenir sur des chances si incertaines!

— Vous-même, n'avez-vous pas essayé?

— Exactement comme vous, mon cher! Mais ni moi ni vous n'avons mis tout notre enjeu sur une carte pareille.

— Hé! hé! Cela valait bien la peine d'essayer!

— Sans aucun doute, non celle pourtant de prendre l'insuccès tant à coeur.»

Dans le groupe des Temple et des Ruthven on s'étonnait de ne pas voir lady Duncan et sa fille. Olivier Desroches lui-même, pour occupé et préoccupé qu'il fût, ne pouvait s'empêcher de diriger vers la porte d'entrée de fréquents regards d'attente inquiète.

La veille au soir, il était resté longtemps chez lady Duncan, et Ethel s'était montrée à lui plus gracieusement simple, plus prodigue d'amabilité qu'il ne l'avait jamais vue. Était-ce intérêt dévolu au seul voyageur, ou devait-il enfin voir là un encouragement plus précis? Depuis assez longtemps déjà elle avait pris dans ses pensées une place importante, sur ses déterminations une influence plus marquée. La passion même qu'il portait à son entreprise avait failli parfois s'en ressentir; et enfin parvenu au couronnement de tant d'efforts, il avait dû s'avouer que ce triomphe lui serait amer s'il lui fallait quitter Ethel; la quitter, surtout, sans savoir si elle lui voulait quelque bien, ou si au contraire ses accès de froideur et de réserve étaient un avertissement de ne risquer aucune démarche téméraire.

Et voici que ce dernier soir, il s'était trouvé en si parfaite harmonie avec elle, qu'une soudaine confiance lui était venue, et, si un seul instant de tête-à-tête se fût offert, il n'eût pas hésité à lui demander — suivant l'usage très sain et très louable du pays — si elle voulait consentir à lui lier sa vie. Mais justement, et comme par une taquinerie du hazard, ce court moment d'intimité, il n'avait pu le trouver. Muriel Ruthven avait paru s'acharner, de propos délibéré, à capter son attention. Non que la petite coquette prétendit encore le disputer à Ethel. Elle s'était depuis longtemps confessé à elle-même, avec une parfaite philosophie, l'inutilité de ses efforts dans cette direction; mais, sans qu'on pût s'expliquer ce caprice, elle manifestait ce soir-là une curiosité insatiable sur tout ce qui touchait l'aéroplane, ses dimensions, le nombre des cabines, la nature des arrangements, provisions, livres, appareils de toilette, etc., qu'on y trouverait. Elle faisait mille questions sur Mrs. Pettibone, voulait savoir si elle serait accompagnée d'une femme de chambre, demandait à connaître les points exacts où on irait atterrir; bref, un interrogatoire dans toutes les règles.

Avec sa courtoisie et sa bonne humeur habituelles, Olivier répondait que Mrs. Pettibone emmenait sa femme de chambre, que la Gallia, selon son programme, irait le surlendemain toucher à Colombo de Ceylan. Il donnait cent détails sur les emménagements, et, la soirée s'écoulant, il fallut renoncer à l'espoir entrevu. Quant à retrouver une minute favorable, il n'y fallait pas songer, le départ étant éloigné de douze heures à peine.

Une dernière chance lui restait, cependant. Peut-être, dans le trouble des adieux, trouverait-il enfin l'occasion souhaitée. Il se proposait bien de ne laisser à nul autre qu'à lui le soin de faire visiter à Ethel tous les coins et recoins de la Gallia, de lui expliquer en détail les mécanismes... Et elle n'arrivait pas!...

Ne fallait-il pas voir, dans ce fait, en une pareille occurrence, un argument décisif contre ses plus chères espérances? Lady Duncan avait promis si formellement qu'elle et sa fille seraient de la fête! Olivier pouvait avoir la consolante assurance que de ce côté, du moins, il ne trouverait pas de mauvaise volonté; et, s'il avait pu voir le soin minutieux avec lequel la dame avait inspecté les toilettes du lendemain, entendu la semonce que sa fidèle Thompson avait dû essuyer pour un léger oubli, il se serait senti plus assuré que jamais d'une alliée inébranlable. Mais il s'inquiétait bien de lady Duncan!

L'heure avait sonné; on ne devait plus compter sur ces dames. Bien à regret, le jeune amphitryon donna l'ordre de servir, et, s'étant approché de lady Temple, la pria de vouloir bien prendre en face de lui la présidence du goûter.

Chacun s'assit autour de l'immense table, et, d'un commun accord, il y eut un arrêt dans les conversations, un intervalle de suspens. Les moins doués du sens esthétique eurent la perception de la beauté parfaite de cet ensemble — mélange exquis de nature et d'art— où chacun d'eux était spectateur et partie.

Parmi les convives, la distinction, l'élégance, la beauté à profusion; autour de soi, un luxe sobre et confortable; sous les yeux, la plus savante ordonnance: linge, cristaux, argenterie d'art, fruits superbes et fleurs éclatantes. Ce chef-d'oeuvre d'arrangement mondain ayant pour théâtre un autre chef-d'oeuvre, la Gallia, pour cadre un des sites les plus délicieux qu'on puisse voir.

Du grand salon, largement ouvert sur trois côtés, l'oeil embrasse tout le fond de la vallée, et chaque pierre du paysage est illustre, chaque trait est marqué par un souvenir historique. La terrasse même a le sien. C'est là, dit la tradition, que se tenait Henri VIII, l'oeil fixé sur sa capitale, attendant l'apparition de la fusée qui devait lui annoncer le supplice d'Anne Boleyn. En aval de la Tamise, on montre le chêne sous lequel le même Henri VIII, non encore séparé de Catherine d'Aragon, avait passé l'anneau de fiançailles au doigt de l'infidèle fille d'honneur — laquelle, comme on sait, en comptait un de plus que le chiffre ordinaire — et ne se doutait guère alors qu'elle associait sa vie à Barbe-Bleue en personne.

Au fond de la vallée ombreuse, le ruban d'argent de la Tamise, si claire encore et si transparente, qu'on se demande: est-ce bien là le même fleuve qui, seize kilomètres plus bas, roule à travers la ville monstre ses eaux noires et bourbeuses? Ici, rien n'est venu en troubler la pureté, et, tandis qu'on admire le calme puissant, la plénitude mesurée de son cours, des vers bien connus reviennent sur toutes les bouches:


Though deep yet clear, though gentle yet not dull;
Strong without rage, without o'erflowing full.*

* Profonde et claire pourtant; calme sans monotonie, puissante sans colère, et pleine sans une goutte de trop.

En face de soi on découvre Twickenham dont le nom seul évoque, avec l'image de Pope, toute cette légion de beaux esprits, hommes d'État, nobles dames, qui venaient, autour du législateur du goût, tenir leurs assises, du temps de la reine Anne...

Mais on n'était pas en humeur de s'occuper longtemps du passé, et chacun fut bientôt tout au charme de l'heure présente. Secouant l'oppression qu'un cruel désappointement appuyait sur lui, Olivier faisait les honneurs de sa table avec sa grâce ordinaire, vaquant, sans y paraître, aux soins multiples qui incombent au maître de maison, envoyant des truffes à l'un, du champagne à l'autre, un fruit rare à celle-ci, des bonbons à celle-là, n'oubliant personne, et cela sans que la conversation y perdît rien. Tout le monde était joyeux — sauf lui peut-être — et le luncheon s'acheva le plus gaiement du monde.

L'heure des toasts et des discours avait sonné. Lord Ayrtoun se leva pour boire au succès de l'expédition. Tout petit et médiocre, arrogant et timide à la fois, gonflé d'importance et hanté d'une sourde défiance de soi, il commença d'une voix maigre:

«Mesdames, messieurs. Chargé d'offrir les félicitations générales à M. Desroches, je dois d'abord remercier ceux qui ont bien voulu me choisir pour cet office. Je suis heureux d'exprimer au nom de tous l'admiration, le respect que nous inspire son oeuvre. Nous croyons, en vérité, assister aux merveilles des Mille et une Nuits. Un fils de l'Angleterre avait dompté la foudre; vous, monsieur, vous allez réaliser la conquête de l'air. On a peine à croire le témoignage de ses yeux! Quel est l'esquif qui va tantôt s'envoler dans l'espace? Une frêle nacelle? un ballon léger? Non; une machine énorme, compacte et lourde, soutenue par des pieds de mastodonte. Ce monstre va déployer ses ailes, et d'un essor puissant traverser l'élément inviolé. Nous saluons, monsieur, vos glorieux efforts, nous y applaudissons. Je bois à votre heureux voyage, à votre prompt et triomphant retour!

«Je ne finirai pas sans dire un mot de celui qui va partager vos périls. Moi, aussi, j'ai brigué cet honneur; on n'a pas cru (avec un sourire aigrelet) devoir faire en ma faveur une exception. Mais il est des personnalités, vous l'avez compris, devant qui les lois ordinaires n'ont qu'à s'incliner; et, si quelque chose me console de ne pas être de l'expédition, c'est de m'y savoir représenté par mon noble ami, par ce membre éminent de la Chambre haute, ce modèle accompli du législateur héréditaire. A la santé de lord Temple!»

A cette péroraison inattendue, des sourires discrets se dessinèrent sur plusieurs visages. Non seulement le fétichisme de lord Ayrtoun était pâture habituelle aux moqueries, mais les petits détails intimes relatifs à l'admission de lord Temple avaient transpiré, et les regards curieux allaient de lady Temple à Mrs. Pettibone, les deux héroïnes de l'affaire, sans que l'une ou l'autre, d'ailleurs, se départît de son assurance gracieuse.

Mais déjà lord Temple se levait pour dire quelques mots. Il n'avait vu, quant à lui, rien d'exagéré dans la part que son féal et aimé vassal lui faisait en son discours; et, si quelqu'un dans l'auditoire pestait intérieurement contre cette chose intempestive, ce n'était certes pas lui.

«Merci pour les voeux bienveillants que vous m'adressez, mesdames et messieurs, par la bouche de lord Ayrtoun. Oui, j'ai cru qu'il y allait de ma dignité, de celle du corps auquel j'ai l'honneur d'appartenir, d'être présent en si solennelle circonstance. Mes aïeux ont toujours été à l'avant-garde des grandes entreprises, toujours assidus à l'honneur comme à la peine; j'ai souhaité imiter leur exemple. Merci au hardi novateur dont la courtoisie n'est égalée que par son talent! L'envie, la jalousie nationale n'ont plus affaire ici, nous y sommes des hôtes honorés et privilégiés. Vous êtes tous conviés en ma personne à partager les périls du voyage; à jouir de la primeur des découvertes, à en rapporter de l'honneur. Sachons reconnaître cette générosité pour laquelle la nation française a toujours maintenu son renom. Montrons à l'occasion une générosité égale, et, dès à présent, souhaitons en toute chaleur de coeur au jeune savant le succès qu'il a si bien mérité. A la santé de M. Olivier Desroches! à la gloire de son entreprise!»

Malgré sa pompe, l'accent de l'orateur était si sincère que chacun, à la fin de cette petite harangue, en avait oublié le point de départ. Ce fut donc avec un élan unanime de bon vouloir que tous firent honneur au toast porté par lord Temple.

C'était au tour d'Olivier Desroches. Une vive émotion se lisait sur sa figure ouverte et énergique lorsqu'il se leva pour répondre.

«Je voudrais, dit-il, savoir exprimer comme je l'éprouve, la reconnaissance que m'inspirent de si bienveillants encouragements. Je ne fais que tenter une expérience, et vous me traitez en vainqueur! Enviable est mon sort; tant d'autres ont travaillé dans l'ombre, cherché, médité, peiné, sans jamais atteindre à la récompense; sans récolter autre chose que déboires et méfiances; sans même, souvent, que leur nom restât attaché à des travaux qui faisaient progresser le monde. Et voici que vous me fêtez avant que le résultat définitif soit acquis. Puissé-je ne point tromper votre attente; puissé-je mener à bonne fin l'aventure, et, puisque l'un de vous en a voulu partager les hasards, puissé-je l'accomplir sans dommage. Et vous, madame, qui, fidèle à d'antiques traditions d'héroïsme, n'avez pas même tenté d'en détourner votre noble époux, puissiez-vous ne jamais me reprocher en votre coeur de l'avoir entraîné dans une folle entreprise!... Je ne veux pas partir sans vous exprimer tout ce que je vous dois: sans rendre hommage en votre personne à tant d'accueils gracieux, d'hospitalités inoubliables. C'est le coeur lourd que je dis adieu à vous et à votre aimable entourage; on ne fréquente pas impunément tant de vertus et de grâces; et plus d'une fois dans les régions rudes et incivilisées où nous portera la Gallia, je penserai avec regret aux amis que je laisse ici!...

«A vous, et à tous ceux qui m'ont fait connaître et apprécier les plus belles de vos qualités nationales, je dis du fond du coeur adieu et merci!...»

On se leva. Tout le monde était ému. Divers groupes se formèrent; lady Temple s'approcha d'Olivier Desroches et lui tendit la main.

«Qu'avez-vous? dit-elle, vous êtes triste? Croyez-moi, personne moins que vous n'a lieu de l'être...»

Avec une intuition délicate, elle avait compris qu'il se cachait, sous l'adieu du voyageur, quelque chose de plus que le regret ouvertement exprimé. D'ailleurs, n'était-elle pas à l'origine de la bonne entente qui existait entre Ethel et Olivier? Dès qu'il eut accepté l'étranger dont la venue lui avait causé de si fortes appréhensions, lord Temple l'avait présenté à sa femme, et, tout de suite, elle s'était prise d'amitié pour lui. Le jeune Français possédait ce charme particulier de manières, cette politesse chevaleresque, qui nulle part n'est conservée si entière que chez nous, et lady Temple n'avait pas tardé à se dire que lui et Ethel, sa favorite, feraient un couple charmant. Elle comprenait vaguement aujourd'hui les scrupules qui agitaient miss Duncan, mais se disait qu'après tout, ces scrupules s'évanouiraient bien vite lorsqu'Olivier se serait fait apprécier comme il le méritait. Elle s'était gardée d'interroger sa jeune amie, ayant la conviction que tout allait le mieux du monde. Fort surprise d'abord de l'absence d'Ethel, elle s'était dit ensuite que sans doute elle n'avait pas jugé à propos de dire adieu en public à M. Desroches, et là-dessus elle l'avait en elle-même approuvée. Cependant l'air triste et découragé du jeune voyageur l'avait frappée comme insolite.

«Hélas! répondit-il sans affecter de ne pas comprendre, bien qu'ils n'eussent jamais échangé un mot à ce sujet, cette abstention n'est-elle pas un témoignage du contraire?

— Comment? ces dames devaient venir ce matin?

— Elles me l'avaient formellement fait espérer.

— Ethel elle-même avait promis?

— Oui, madame; elle-même.

— Alors, il doit être survenu quelque accident, dit lady Temple.

— Plaise au ciel qu'il n'en soit rien! s'écria Olivier, qui pâlit un peu.

— Si vous la connaissiez comme moi! La loyauté, la droiture même; avec elle la simple parole donnée équivaut à un serment.

— C'est bien ainsi que je la juge.

— Savez-vous, reprit-elle après avoir songé un instant, je suis inquiète! je voudrais lui écrire un mot. Y a-t-il encore le temps, avant votre départ, d'expédier un messager et de le voir revenir?

— Ah! madame, quelle obligation je vous aurai! Je n'aurais jamais osé...

— Je ne veux pas que vous partiez avec ce poids sur le coeur Donnez-moi ce qu'il faut pour écrire...

— Madame! que de reconnaissance! s'écria Olivier sincèrement touché. Voici Mrs. Pettibone, qui se fera, j'en suis sûr, un plaisir de vous conduire chez elle.

— N'en doutez pas, dit promptement l'Américaine après avoir entendu ce dont il s'agissait. Voulez-vous, madame, avoir l'obligeance de me suivre dans ma cabine?...»

A l'instant où elle traçait le dernier mot de son billet, lady Temple releva la tête avec une exclamation de surprise. Olivier venait de pénétrer dans le petit salon, accompagné de lady Duncan et de sa fille, toutes deux en toilette de voyage.

«Mieux vaut tard que jamais!» allait-elle s'écrier; mais elle s'arrêta soudain en voyant des physionomies bouleversées.

«Qu'y a-t-il? Vite! dite-elle.

— Nous avons reçu ce matin de terribles nouvelles! commença lady Duncan, d'une voix entrecoupée, les traits convulsés par la douleur.

— Juste ciel! Le commodore?...

— Gravement malade! articula la pauvre femme dans un sanglot.

— Mourant, peut-être, seul et loin de nous! fît Ethel d'un accent si poignant que ceux qui l'entendaient eurent le coeur traversé comme d'une épée.

— Pauvres amies! pauvres amies! Que comptez-vous faire? demanda lady Temple. Partir au plus vite, n'est-il pas vrai! Et pourquoi...»

Ne comprenant rien à la démarche des deux dames, elle n'osa achever sa question.

«Ethel, expliquez, je vous prie, dit lady Duncan noyée de larmes, étouffée de sanglots.

— Nous venons en suppliantes, dit Ethel... nous venons demander une place sur la Gallia.

— Sur la Gallia,! répétèrent les autres stupéfaits.

— Voici, reprit Ethel de cette même voix unie et désespérée. Mon père est malade à Ceylan; il nous faut au moins dix jours pour arriver à lui par les voies ordinaires — trop tard sans doute. — Hier soir, vous avez dit, monsieur, qu'en quarante heures vous toucheriez à Colombo. Croyez-vous, pensez-vous que vous pourriez nous prendre? Nous tâcherions de ne pas être encombrantes, ajouta-t-elle avec un pauvre essai de sourire, toute hauteur, toute réserve, toute fierté balayée par son amer chagrin.

— Grand Dieu! s'écria Olivier, vous ne croyez pas, j'espère, avoir à plaider auprès de moi?... Tout ce qui m'appartient est à votre service, miss Duncan, la Gallia. comme le reste...

«... M. Pettibone, reprit-il en s'adressant au commissaire dont la face rébarbative apparaissait dans l'encadrement de la porte, veuillez assigner la chambre d'honneur à ces dames; elles partent avec nous.

— Impossible! articula de son ton le plus net le Yankee. Il n'y a plus à bord place pour une souris.

— Eh bien, vous en ferez de la place. Renvoyez un homme d'équipage, ou deux, si c'est nécessaire.

— Je descendrais plutôt moi-même à terre, commandant! répliqua Pettibone hérissé comme un porc-épic. Suis-je, oui ou non, responsable de la sécurité de l'aéroplane?

— Vous êtes responsable, c'est entendu! Mais je vous déclare que nous ne partirons pas sans ces dames, et que nous partirons dans trois minutes, prononça Olivier d'un ton péremptoire.»

Le commissaire roulait des yeux farouches. Fort à propos, sa femme le tira d'embarras.

«Renvoyez ma camériste et débarquez une caisse de provisions, lui souffla-t-elle.

— C'est une solution, dit-il, flatté et surpris de ce renfort inattendu. Il n'y a que vous, Mary-Ann, pour tout arranger... Je vais aviser sans délai.»

Sur quoi il battit en retraite, tandis qu'Ethel, tout en larmes, se jetait au cou de Mrs. Pettibone pour la remercier.

Quant à Olivier, il était déjà à son poste d'appareillage; ces incidents avaient quelque peu retardé le départ fixé à deux heures précises.

Pettibone, secouant la cloche d'une main furieuse, annonçait aux profanes que l'heure était venue de déguerpir. En quelques minutes le pont se vida.

Olivier fit le tour du rouff, s'assura que tout était paré. Il revint vers le poste du maître mécanicien, immobile à l'embouchure du porte-voix, et dit: Allez!

Aussitôt un mot tomba dans le tube acoustique, un rugissement sortit des flancs du monstre, les hélices, s'abaissant à la fois, entrèrent en action, et, de leurs vastes nageoires, battirent l'air. Majestueusement, la Gallia s'enleva. Un instant elle plana au-dessus de la foule grouillante; puis, soudain, virant au sud, elle fit machines en avant et prit son vol.


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La Gallia fit machine en avant et prit son vol.


Chapitre XII.
UN PASSAGER SURNUMÉRAIRE.

L'acclamation de tout un peuple avait salué le départ de l'aéroplane. Et ce départ s'était effectué si aisément, d'un bond si moelleux dans l'espace que les voyageurs, saisis par la nouveauté de la sensation, ne songeaient même pas à répondre de la voix ou du geste à l'adieu qui montait vers eux. Seul, Olivier Desroches, accoudé à l'arrière, saluait du chapeau ces myriades de faces tournées vers la Gallia, et où les yeux n'étaient plus que des points brillants. Au-dessous de lui, Londres passait déjà, vision bizarre de toits noirs et de cheminées fumantes. Les hourras, affaiblis par la distance, s'égrenaient tels que les dernières fusées d'un feu d'artifice, et n'arrivaient que par lambeaux à leur adresse.

Soudain, parmi ces notes grêles, sur la basse continue des six machines qui ronflaient à l'unisson en faisant trembler le pont de l'aéroplane comme un plancher d'usine, Olivier perçut un cri étouffé, une sorte de râle... voix humaine?... plainte de quelque oiselet, écrasé au passage par le terrible vaisseau?... Le cas lui parut d'abord indécis. Mais le cri se répéta, et, cette fois, Olivier distingua nettement un appel de détresse, en même temps qu'il en resta certain: la voix venait des régions inférieures de l'aéroplane!...

D'un mouvement instinctif, il se pencha sur le filet de soie qui bordait le pont, il se pencha au risque de perdre l'équilibre, et, à son inexprimable horreur, il découvrit une forme humaine accrochée à l'arbre de couche de l'hélice médiane.

L'homme était suspendu par les deux bras, noués en une étreinte désespérée autour de l'énorme poutre d'acier. Son corps pendait dans le vide, et, de minute en minute, un cri rauque sortait de ses lèvres.

Olivier sentit son sang se glacer; mais, se redressant aussitôt, il poussa un appel retentissant:

«A l'aide!... Tout le monde sur le pont!... Un homme dans l'hélice!...»

On accourut. Pettibone, flanqué d'un jeune nègre de belle apparence, surgit aux côtés d'Olivier. Le noir portait au bras les insignes de quartier-maître; à coups de sifflet, il convoqua l'équipage.

Mrs. Pettibone se trouvait sur le pont au moment où Olivier avait jeté son cri d'alarme. Lady Duncan et sa fille, pâles et tremblantes toutes deux, étaient sorties, elles aussi, de la cabine où elles s'étaient réfugiées dès leur entrée sur l'aéroplane.

«Oh! monsieur, qu'arrive-t-il?... demanda lady Duncan avec anxiété. Est-ce qu'il va falloir interrompre le voyage?...

— Pas même le retarder, je l'espère, madame, répondit Olivier, un homme est tombé dans l'hélice. Il s'agit de le tirer de là. Mais je fais accélérer la vitesse des autres moteurs, et nous ne perdrons pas dix minutes.

— Tombé dans l'hélice! .. répéta Ethel en pâlissant. Comment l'en tirera-t-on? grand Dieu!...

— Voyez, mademoiselle, dit Olivier: des trappes ont été ménagées dans le plancher pour permettre de vérifier ce qui se passe dans les organes inférieurs de l'aéroplane. Ces trappes sont fermées par des plaques de verre extrêmement épaisses. On va ouvrir celle-ci, et, avec des échelles de corde, des grappins, nous essayerons de repêcher ce malheureux. L'hélice médiane, dont le mouvement est indépendant, va s'arrêter, suivant l'ordre qui vient d'être donné, afin de faciliter le sauvetage. Si vous vous placez à côté de cette trappe, vous pourrez suivre les détails de l'entreprise. Mais, si vous m'en croyez, rentrez, le spectacle vous sera trop pénible...

— Hélas! monsieur, répondit Ethel les yeux humides, nous pouvons bien avoir la force de supporter la vue de ce que doit endurer ce pauvre être!... Est-ce qu'on le sauvera?... Le croyez-vous possible?...

— Je l'espère!...» répondit Olivier en s'effaçant pour laisser passer miss Duncan. Puis, se tournant vers Pettibone, il lui donna rapidement quelques ordres.

En vingt secondes, le mouvement de l'hélice fut suspendu, la trappe qui se trouvait presque directement au-dessus de la tête du malheureux, fut ouverte: une échelle de corde, solidement amarrée, se déroula par l'ouverture béante, oscilla un instant, puis tomba droite, parfaitement verticale dans le gouffre terrifiant. Autour, au-dessus, au-dessous, rien que l'air bleu. L'homme le plus courageux pouvait hésiter avant de se lancer dans ce vide.

«Qui descend avec moi?» demanda Olivier d'une voix sonore.

Il y eut un intervalle de silence.

«... Seul, je ne pourrai pas remonter cet homme, reprit le jeune commandant. Il me faut deux aides. Qui m'accompagne?...»

Lord Temple, dont Olivier avait rencontré le regard, fit un pas en arrière avec un geste qui pouvait signifier que ce qu'on demandait là n'était pas de son ressort... Ethel se tordit involontairement les main:

«Oh! mon Dieu!.., il va lâcher prise!... murmura-t-elle avec angoisse.

— Nous n'allons pas laisser périr cet homme sans lui porter secours!... répéta Olivier. Allons, ne perdons plus de temps!...»

Et il posa le pied sur le premier échelon.

«Silas!... cria Mrs. Pettibone, qui comme les autres suivait tous les détails de cette scène en retenant son haleine.

— Oui, ma chère âme!...» répondit le Yankee d'un ton contraint.

Sa femme lui montra d'un doigt impérieux le trou béant. Mais, au moment où, pâle d'émotion, il allait enfin faire acte de rébellion ouverte et risquer d'encourir le déplaisir éternel de sa moitié, deux noirs se détachèrent de l'équipage et s'élancèrent vers l'échelle de corde, oscillant de nouveau sous le poids d'Olivier.

L'un était le quartier-maître, Endymion; le second était un jeune nègre de haute taille, à la figure régulière et même belle sous sa peau d'un noir d'ébène.

«Nous descendons avec le capitaine, moi et Théodore,» dit le quartier-maître.

Et ils se jetèrent l'un après l'autre sur l'échelle de corde qu'ils descendirent agilement.

Olivier s'engagea le premier sur l'arbre de couche. Rampant, s'aidant des pieds et des genoux, il parvint jusqu'au patient. Il était temps! l'homme allait perdre prise; déjà il relâchait ses mains défaillantes; il allait tomber, lorsque Olivier le saisit à bras-le-corps et le retint. Mais perdant l'équilibre à son tour, sous l'impulsion violente qu'il s'était donnée, il serait infailliblement tombé avec son fardeau, si le jeune nègre Théodore, se jetant à corps perdu en avant, ne l'eût retenu en l'enlaçant de ses deux bras. De son côté, Endymion, se retournant avec l'agilité d'un acrobate de profession, se suspendit par les deux pieds à l'échelle de corde, empoignant d'une main de fer les jambes de Théodore au-dessus des chevilles. Au bout de l'échelle, violemment agitée d'un mouvement oscillatoire, était suspendue la grappe humaine, maintenue seulement par les orteils du nègre, car Olivier, culbuté par son élan violent avait lâché l'arbre de couche, qu'il ne tenait que par les genoux. Et c'était une chose effroyable de voir ces quatre hommes ainsi balancés sur l'abîme... Les témoins de cette scène affreuse n'osaient respirer; un silence de mort régnait sur le pont; on n'entendait que le battement précipité des machines.

Cependant les oscillations de l'échelle de corde se ralentirent:

«Attention!... dit Olivier à demi-voix.

— Nous y sommes, commandant! répondirent à la fois Endymion et Théodore.

— Quand l'échelle sera à portée, plaçons-nous tous à cheval sur l'arbre de couche, reprit Olivier.

— C'est dit, commandant.

— Un!... deux!... trois!... Allons-y!..»

D'un coup de reins simultané, le mouvement fut accompli. Les trois hommes se trouvèrent à califourchon sur l'énorme barre d'acier; celui qu'ils venaient d'arracher à la mort y était placé en travers et maintenu en équilibre.

«Les amarres!» commanda Olivier.

Un paquet de cordes, que Pettibone tenait tout prêt, se déroula aussitôt vers les sauveteurs; les deux noirs en eurent vite entouré et solidement lié les membres du naufragé.

«Hisse!...» cria Olivier.

Les hommes du pont eurent bientôt fait de monter leur fardeau. L'instant d'après, dans l'ordre inverse de la descente, Endymion, Théodore et le commandant reparaissaient sur le plancher de l'aéroplane.

On s'empressa autour d'eux; on criait, on jetait des chapeaux en l'air. Lady Duncan, Ethel et Mrs. Pettibone elle-même étaient en larmes. Quant à lord Temple, on le vit offrir une poignée de main non seulement à Olivier, mais aux deux nègres.

«Dans des circonstances semblables, déclara-t-il majestueusement, il n'y a plus de blancs ni de noirs; il n'y a que des hommes!...»

Témoignage qui fut sans nul doute une bien douce récompense au coeur des deux braves garçons.

«Et notre naufragé? demanda Olivier regardant autour de lui. Voyons un peu ce qu'il devient...»

On s'empressa auprès du malheureux qui était resté couché sur le pont comme on l'y avait déposé, encore lié de cordes. On le retourna, son visage parut, et un même cri s'échappa des lèvres d'Olivier et de lord Temple:

«Lord Ayrtoun!...»

C'était lord Ayrtoun, en effet; presque méconnaissable, les vêtements déchirés, le visage et les mains tuméfiés, gonflés, balafrés d'égratignures; sans mouvement, mort peut-être...

«Oh! oh!... prononça lord Temple, grandement choqué, voici qui devient grave... très grave!...

— Le médecin!... cria Olivier en se redressant. Cet homme est à demi asphyxié... Où est le médecin?...

— Voilà, commandant!...» répondit Silas d'une voix sépulcrale.

Depuis sa dernière et muette escarmouche avec Mrs. Pettibone, il semblait annihilé.

A sa voix, un nègre en cheveux blancs se détacha du groupe de l'équipage, et, s'approchant de lord Ayrtoun toujours sans connaissance, il s'agenouilla auprès de lui et commença à le palper et à l'ausculter selon toutes les règles de l'art.

Ce noir était de petite taille, court, gros, pourvu de lunettes bleues, vêtu d'un costume de cérémonie: habit noir, pantalon et gilet noirs de forme surannée. Un chapeau à haute forme, aux larges bords légèrement rougis par l'àge, était posé en arrière, sur la laine blanche et crépue qui contrastait si étrangement avec sa peau d'ébène. Après avoir dûment examiné son malade, il releva la tête:

«Il n'y a rien de cassé... prononça-t-il d'une voix chevrotante.

«... Point de lésion apparente... poursuivit-il. Une simple syncope, due à l'épouvante, et qui tend déjà à cesser... Des frictions sur les tempes avec de l'eau de Cologne, le grand air, et, dans une minute, un verre de rhum: voilà tout le traitement nécessaire.»

Il courut à sa cabine et en revint avec un flacon; desserrant par force les dents crispées de lord Ayrtoun, il lui fit couler dans la gorge la valeur d'une cuillerée de rhum. Pendant ce temps, lady Duncan et Mrs. Pettibone, agenouillées chacune d'un côté du jeune lord, lui frictionnaient les tempes de vinaigre, lui tenaient un flacon de sels volatils sous les narines, lui lançaient au visage des gouttelettes d'eau fraîche. Enfin on eut la satisfaction de voir le patient s'agiter, étendre les bras et les jambes; puis, poussant un profond soupir, ouvrir lentement les yeux et promener autour de lui un regard encore égaré:


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«Il n'y a rien de cassé...»


«Où suis-je? demanda-t-il d'une voix faible.

— Sur le pont de la Gallia!... lui répondit gaiement Olivier. Nous avons eu la chance de vous rattraper à temps... Mais, par ma foi, il s'en est fallu de peu que nous ne fissions ensemble le grand plongeon!...»

Lord Ayrtoun blêmit de nouveau, et ses paupières se refermèrent avec un frisson nerveux.

«Oh!... cette chute... ce vide!... horrible!...» murmura-t-il en frémissant.

Et sa tête retomba en arrière, comme si, derechef, il allait perdre connaissance.

«N'y pensez plus! .. C'est fini!... A présent, un peu d'air, ajouta le commandant de la Gallia en se redressant; laissons respirer le malade... A vos postes, mes enfants!... Les deux qui sont descendus avec moi viendront d'ici à dix minutes dans ma chambre. Je tiens à leur dire un mot.»

L'équipage se dispersa. Le médecin continuait à administrer des cuillerées de rhum au malade, qui ne tarda pas à revenir tout à fait à la vie.

«Maintenant que vous voilà ragaillardi, lui dit alors Olivier, pouvez-vous nous expliquer ce que vous faisiez dans cette galère?...

— Je m'en rends à peine compte moi-même, en vérité, répondit lord Ayrtoun avec un pâle sourire. Au son de cloche donnant le signal du départ, je suis descendu ainsi que les autres... Mais à regret, je l'avoue... Et, au lieu de sortir par l'enceinte réservée, j'ai eu la malencontreuse idée de m'engager sous les hélices, que je voyais très haut au-dessous du sol... Je voulais voir fonctionner les machines, et, sachant que les piliers se relevaient parallèlement, j'étais à cent lieues de soupçonner aucun danger... Soudain, je vois les hélices s'abaisser sur moi comme pour me frapper... Avec une rapidité foudroyante, et par un mouvement que je ne puis comprendre, je me sens enlevé, battu, piétiné pour ainsi dire, par les ailettes... Je me suis cru mort... L'instinct de la conservation m'a jeté à corps perdu sur l'arbre de couche, qui tournait, tournait, avec une rapidité vertigineuse... Je me cramponne de tous mes membres... puis je commence à glisser... Il m'a semblé que l'arbre vertical se relevait; mais je n'avais plus la force d'ouvrir les yeux; les bras noués autour du support, je sentais mes jambes fuir sous moi dans le vide... Minutes effroyables... Ah!... j'en rêverai souvent, je crois... j'ai appelé... j'ai hurlé... J'ai cru vaguement entendre les gens me répondre, en bas, tout en bas... puis j'ai eu la sensation que mes bras se rompaient, que je lâchais tout... que c'était fini... je tombais... puis plus rien... et je me retrouve ici...»

De grosses gouttes de sueur perlaient sur le front livide de lord Ayrtoun, tandis que, d'une voix entrecoupée, il déroulait son récit. En l'écoutant, chacun croyait ressentir les angoisses qu'il avait éprouvées.

«Vous pouvez vous flatter de revenir de loin!... dit enfin Olivier.

— Et c'est à M. Desroches que vous devez d'avoir échappé à une mort horrible!... s'écria Ethel, tournant vers Olivier ses yeux humides et rayonnants.

— Je n'ai rien fait que de très naturel, et où tout autre aurait pu me remplacer, mademoiselle, s'écria Olivier. Et sans mes deux braves noirs, je n'en serais certainement pas venu à bout!... M. Pettibone, ajouta-t-il, veuillez me les envoyer dans ma cabine...

— Je ne les oublierai pas non plus, certainement... murmura lord Ayrtoun, et je vous suis reconnaissant à la vie, à la mort, monsieur Desroches, croyez-le bien... Mais, pour le présent, je ne sais plus où j'en suis... je me sens moulu... Peut-être que si je pouvais dormir quelques heures...

— Assurément!... On va vous transporter sur un des sofas du salon, et ces dames voudront bien vous permettre d'y rester couché tout le temps dont vous aurez besoin...

— Oh! certes!...» s'écrièrent les dames.

Sur un signe d'Olivier, deux hommes enlevèrent lord Ayrtoun. Après avoir présidé à son installation, le jeune commandant se préparait à rentrer chez lui lorsque lord Temple, le front chargé d'épais nuages, l'arrêta par le bras:

«Permettez-moi, monsieur Desroches, de vous demander si vous avez donné l'ordre de retourner à Richmond, afin de déposer à terre notre malheureux ami?...

— A Richmond?... Ma foi, non! répondit Olivier surpris. Je n'entends pas avoir fait un faux départ!

— Mais alors, monsieur!... alors!... quelle conduite pensez-vous tenir?...

— A quel propos, mylord?...

— A propos de ce jeune homme... de lord Ayrtoun, qui s'est, d'une façon si déplorable, embarqué sur l'aéroplane...

— Je compte l'y garder, tout simplement.

— L'y garder!... Y pensez vous?...

— Pourquoi non?

— Je dois vous le dire, je trouverais infiniment plus sage de le remettre à terre!

— Et de me retarder encore, quand j'ai déjà perdu un quart d'heure à cause de lui?... Je ne partage pas cet avis, ayant fixé à dix minutes près le temps que je veux employer à mon voyage... Du reste, je ne vois pas en quoi la présence de lord Ayrtoun à mon bord peut vous offusquer... Ne m'avez-vous pas demandé vous-même, il y a quelques mois, de l'admettre sur l'aéroplane?...

— Sans doute, sans doute... répondit lord Temple d'un ton d'humeur marquée, mais les circonstances sont absolument changées depuis...»

Et, rouge de colère, il s'inclina brusquement devant Olivier et s'éloigna à grands pas, très courroucé.

«C'est trop fort! pensait-il avec indignation. Pourquoi ne pas avoir embarqué tout Londres du premier coup?... C'eût été plus normal... au moins on aurait su à quoi s'attendre .. Mais s'être cru le seul!... Et maintenant... C'est intolérable... Un procédé indigne! un véritable manque d'égards!...»

«Tiens! tiens! tiens!... se disait Olivier de son côté, lisant les pensées de son hôte, est-ce que le noble lord serait vexé de ne plus être le seul Anglais à bord?... Cela m'en a tout l'air... Mais il faudra bien qu'il en prenne son parti...»

A la porte de sa chambre, il trouva Endymion et Théodore qui l'attendaient.

Le quartier-maître reçut d'un large sourire les félicitations de son commandant; mais celui-ci fut tout surpris de l'attitude empêtrée, équivoque même, du nègre Théodore. A demi caché derrière Endymion, le jeune noir paraissait fort mal à l'aise, il baissait la tête, répondait par monosyllabes, comme en proie à quelque cruelle contrariété.

«Sapristi, mon garçon, s'écria enfin Olivier, impatienté de cette attitude, qu'est-ce qu'il y a?... Qu'est-ce qui vous gêne? Vous n'aviez pas l'air aussi lambin tout à l'heure!...»

Théodore baissa la tête de plus belle, tandis qu'Endymion, à son tour, se montrait atteint par ce singulier malaise. Olivier les regardait dans un véritable état de stupéfaction:

«C'est bon, dit-il enfin, attribuant à la simple gaucherie cet accès de timidité incompréhensible, rentrez au poste de l'équipage, et demandez de ma part au maître coq de vous donner une ration de café «du salon» pour ce soir. En attendant voici une guinée pour chacun.»

On se rappelle que les spiritueux étaient strictement bannis de l'ordinaire des hommes sur l'aéroplane.

Les deux noirs saluèrent et se dirigèrent vers la porte; mais, dès qu'Endymion eut franchi le seuil, Théodore se retourna, et d'une voix qui parut toute familière à l'oreille d'Olivier:

«Pardon, commandant! dit-il, pourrais-je vous dire un mot en particulier?

— Certes, mon garçon!... Vous avez donc retrouvé votre langue?...

— Oui... et, ma foi, j'aime mieux vous dire la vérité... Je ne puis plus supporter de vous tromper...»

Puis, fermant la porte:

«... Vous ne me reconnaissez donc pas, Desroches?...» s'écria-t-il en croisant ses bras sur sa poitrine.

Olivier saisit le jeune homme par l'épaule et l'examina quelques instants:

«Bonté divine!... s'écria-t-il tout à coup, au comble du désarroi, je ne me méprends pas?... C'est vous?... Bob Ruthven?...

— Moi-même!... répondit Bob, moitié riant, moitié penaud.

— Inouï!... Non, je ne vous aurais jamais reconnu... C'est incroyable comme cela vous change!... Et que diable faites-vous ici sous ce déguisement?...

— Que voulez-vous?... J'étais décidé à tout pour venir sur votre aéroplane. Vous m'en aviez donné l'autorisation. Le seul obstacle était ce diable de Pettibone... Et puisqu'il ne voulait pas de moi sur ma bonne mine, j'ai résolu d'y venir malgré lui, par ruse, sinon autrement!... Vous savez que j'ai entrepris, pour être admis, d'apprendre le métier de chauffeur mécanicien. J'ai pour cela voyagé au fond d'un bateau marchand... et je me flatte d'en être sorti à ma gloire! Je suis sûr que jamais apprenti n'aura mis autant de coeur à l'ouvrage! Eh bien, le croiriez-vous?... Cet enragé de Pettibone a eu le front de me refuser, quand je suis revenu nanti de mon certificat, sous son fameux prétexte de nègres!... Ah! c'est comme cela?... Me suis-je dit. Soit! tu vas voir, maudit Yankee!... Je dois vous dire, mon cher ami, que je m'étais lié d'amitié, à bord du Castle of Edinburg, avec Endymion, un nègre bon teint, celui-là, et que je lui avais persuadé de chercher à s'embarquer sur la Gallia. Le brave garçon m'adore... et j'ai le regret de vous confesser que je l'ai mis de moitié dans ma supercherie... Je l'ai amené à me présenter à Pettibone comme son jeune frère, un certain Théodore... qui a existé, du reste; — il est mort de paludisme à la côte de Guinée; Endymion est en possession de ses papiers, et c'est grâce à ce faux état-civil que j'ai été accepté en qualité de mécanicien sur la Gallia.. . et n'eût été pour vous, je n'aurais aucun remords d'avoir trompé ce chacal de Pettibone!... Mais vous, c'est différent!... J'ai souffert dès la première minute où j'ai dû vous parler en face, et, ma foi, je n'y tiens plus... j'aime mieux ne rien vous cacher!...

— Mon cher Bob, dit Olivier qui avait écouté d'un air aussi sérieux qu'étonné les explications de son jeune ami, vous avez agi là en franc étourdi, il n'y a pas à se le dissimuler!... Peut-être devrais-je, pour le maintien de la règle, vous dénoncer au commissaire du bord!... Mais si vous avez été inconsidéré, vous avez amplement racheté votre faute en sauvant la vie de cet infortuné Ayrtoun... Et, après tout, vous êtes ici chez moi, et s'il me plaît de vous autoriser à y rester, je suis bien le maître!... Mais ce n'est qu'à une condition, c'est que vous jouerez jusqu'au bout votre personnage de nègre! Vous comprenez à quel point il serait fâcheux pour la discipline que votre conduite fût connue des autres hommes. Ce serait défier en face l'autorité du commissaire, ce qui ne peut s'admettre. Il est assez malheureux, à ce point de vue, que votre ami noir soit dans la confidence. Veuillez donc lui faire comprendre qu'il a commis un délit en vous donnant les papiers de son frère. Cela l'empêchera de bavarder, espérons-le... C'est même ce que je regrette le plus dans votre escapade, le rôle qu'y joue ce pauvre garçon?... Mais quelle singulière idée vous avez eue là!... Parole d'honneur, j'ai peine à en croire mes yeux! Voir Bob Ruthven en cet équipage!... Lord Temple en tomberait malade!...»

Et Olivier, qui avait à grand'peine gardé son sérieux jusque-là, éclata de rire à son aise.

«Hein?... suis-je assez réussi comme nègre?... fit Bob, riant de bon coeur aussi. Et vous savez, c'est des pieds à la tête! Pettibone peut venir m'examiner quand il voudra... Je me suis plongé du haut en bas dans un bain de nitrate d'argent... J'en suis à me demander parfois si jamais cela voudra s'en aller...

— Ce serait complet!... s'écria Olivier, riant encore. Imprudent!...

— Oh! ma foi, tant pis!... répliqua Bob avec insouciance. On dira ce qu'on voudra, je n'en aurai pas moins fait le voyage de l'aéroplane... Et je me réjouis en pensant au nez de Pettibone, quand il le saura... car il n'est pas douteux qu'il l'apprendra un jour ou l'autre, le gredin!...

— Allons, retournez à votre poste, grand fou!... dit Olivier en le poussant dehors d'une main amicale. Vous mériteriez de ne pouvoir jamais vous débarrasser de votre teint d'ébène...»

Il sortit sur le pont.

Au sud, on voyait briller comme un miroir, sous les feux du soleil, la ceinture de mer qui entoure l'Angleterre, lui formant ainsi le plus sûr des remparts. Le cap Gris-Nez se dessinait par delà le «ruban d'argent». La Gallia, arrivait sur la Manche.


Chapitre XIII.
OISEAU BLEU ET DOCTEUR NOIR.

La première demi-heure du voyage aérien avait été si mouvementée qu'aucun des passagers de la Gallia, n'en croyait ses oreilles, en entendant «piquer l'heure» à la cloche du bord.

«Trois heures moins un quart seulement! s'écria lord Temple après avoir consulté son chronomètre. C'est à ne pas le croire!... Et nous voici déjà en vue des côtes de France!...»

La plupart des voyageurs s'étaient portés à l'avant pour reconnaître le cap Gris-Nez, les falaises de Boulogne, tout le paysage familier à leurs yeux d'Anglais cosmopolites.

«Voilà une occasion unique de se faire des idées justes en géographie! dit lord Ayrtoun qui venait de reparaître, la face couturée de petites bandes de taffetas noir. C'est à croire qu'on vole au-dessus d'un plan en relief...»

Non loin du groupe des passagers, Bob surveillait son foyer d'huile de naphte, et faisait consciencieusement son métier de chauffeur, en compagnie d'Endymion.

«Pas encore trois heures! dit celui-ci, ça développe l'appétit, ce mode de locomotion!... Je me sens déjà des tiraillements d'estomac.

— Je vais t'expliquer, camarade, dit Bob, qui ne détestait pas de mystifier son monde. Nous ne sommes en route que depuis une demi-heure, c'est vrai, mais nous avons parcouru plus de soixante milles. Or, dis-moi, quand as-tu fait seulement la moitié d'une pareille étape sans te sentir en appétit? La vitesse ne compte pour rien; c'est l'espace parcouru qui est tout...

— Ah! grommela le nègre en ouvrant de grands yeux.

— Voilà qui est très profond,» se dit lord Ayrtoun émerveillé, en prenant ses tablettes pour y consigner cette précieuse et originale observation. Après quoi il se rapprocha de l'astre autour duquel il évoluait habituellement.

Déjà la côte de France se ramassait et se tassait en raccourci sous les pieds des voyageurs. Bientôt on laissait derrière soi le rivage, on était en plein continent, les collines de l'Escaut, puis les Ardennes et l'Argonne se montraient avec leurs fleuves ruisselants sous le soleil: la Meuse, la Sambre, noms chers à tous les coeurs français, rappelant les plus glorieuses campagnes de nos annales! En avant et à gauche on discernait un ruban blanchâtre et brumeux; c'était le Rhin qu'on verrait bientôt distinctement, car on filait droit sur Strasbourg. Et à mesure qu'on se rapprochait des Vosges, on pouvait observer cette forme arrondie des pics de montagnes qui leur a valu le nom de «ballons».

Cependant on s'installait au quartier des dames. Mrs. Pettibone, qu'Olivier avait chargée de ces soins, était tout empressée d'établir commodément les voyageuses, de leur expliquer les arrangements de la cabine: panneaux à coulisses, lits improvisés, tiroirs à surprise, toutes les ressources merveilleuses trouvées par l'art de l'ébénisterie pour permettre d'insérer le plus de confort possible dans le moins d'espace donné.

L'Américaine avait été conquise du premier coup par l'élan reconnaissant qui avait jeté Ethel à son cou. Compatissant au chagrin qu'elle lisait sur les traits de la jeune fille, elle s'appliquait de son mieux à l'en distraire, à le lui faire oublier un moment parmi les soins matériels; ne manquant pas de glisser à propos une parole de confiance et d'espoir propre à ramener le calme dans le coeur des pauvres affligées.

«Vous êtes chez vous, mesdames, disait Mrs. Pettibone; ces huit pieds carrés contiennent votre salon, votre chambre à coucher, votre cabinet de toilette, votre cabinet de travail...

— Une chambre à coucher! disait lady Duncan, regardant autour d'elle et n'apercevant que les meubles ordinaires d'un salon. Je ne vois pas de lits...

— Voici, dit Mrs. Pettibone en touchant un ressort qui faisait s'écarter la boiserie, et montrant une couchette élégante et soignée emboîtée dans la paroi. Pour miss Ethel, elle se contentera sans doute du divan? ajouta-t-elle en pressant un autre ressort qui révéla à l'intérieur de ce meuble une seconde couchette aussi moelleuse que la première.

— Comment donc! Mais tout cela est ravissant, et on y serait à merveille si on avait le coeur léger! dit Ethel avec un soupir.

— Ne parliez-vous pas d'une table de toilette? demanda lady Duncan en s'asseyant près d'un joli meuble couvert de fournitures de bureau: papier à lettre au chiffre de la Gallia, coupe-papier, porte-plume, encriers, crayons, canif et autres élégantes babioles.

— Sous votre main, poussez ce bouton: la tablette à écrire se replie et se rabat contre le mur. Touchez cet autre ressort. Voilà qui est fait!

— Ah! que c'est donc joli! s'écria Ethel en voyant monter une glace étincelante, tandis que s'avançait le marbre couvert d'ustensiles de toilette en argent artistement ciselé.

— Quant aux tiroirs, ajouta Mrs. Pettibone, il y en a un peu partout. Vous trouverez largement ici de quoi loger votre bagage.

— Excellent arrangement! dit lady Duncan qui, étant une personne pratique, se sentait réconfortée déjà par la belle ordonnance, le luxe et l'harmonie des choses qui l'entouraient.

— Voici la bibliothèque, poursuivit l'Américaine, ouvrant une porte qui donnait dans un charmant réduit entièrement garni de livres. M. Desroches m'a chargée de vous dire que tout y est à votre entière disposition.

— M. Desroches est un jeune homme d'une instruction peu ordinaire!» dit lady Duncan en élevant son lorgnon pour inspecter les titres et noms d'auteurs au dos des volumes.

Dans cet espace restreint, la Grèce et Rome, la France, l'Angleterre, l'Allemagne, l'Italie, l'Espagne, tout ce que le monde ancien et le monde moderne ont produit de chefs-d'oeuvre littéraires se trouvait représenté. Et ce n'était pas là une collection de parade; chaque livre, cela se voyait de reste, était un ami, visité, consulté, cultivé fidèlement.

«Il est mieux qu'instruit, dit Mrs. Pettibone; c'est une tête de penseur et un coeur de héros. La somme énorme que cette étonnante machine a coûtée n'est rien comparée à l'effort mental, à la puissance de volonté, au génie persévérant que l'inventeur a dû déployer pour mettre sur pied l'aéroplane.

— Vous avez vu les travaux de près? dit Ethel avec intérêt.

— J'en ai suivi toutes les phases; j'ai vu M. Desroches à l'oeuvre. Je puis dire que, si quelque chose dépasse chez lui l'intelligence, c'est la bonté du coeur. J'ai entendu le témoignage de ses ouvriers au chantier; il n'y en a pas un qui ne se trouve plus instruit, meilleur et plus heureux pour avoir passé sous ses ordres...»

Sur ce thème les trois dames s'entretinrent longtemps. On prit le thé; puis, toutes choses arrangées, les larmes un peu séchées, et l'intimité ayant fait un grand pas, Mrs. Pettibone proposa une promenade au dehors qui fut acceptée avec plaisir.

Il était cinq heures environ. L'air frais et pur vous fouettait au visage, accompagné par le rythme régulier et puissant des machines en travail. Pas le moindre tangage. Pareille aux colombes de Dante, con l'ali aperte e ferme, la Gallia filait droit devant elle sans une hésitation.

Toute la frontière Nord-Est venait d'être longée. Lille, Rocroy, Bouvines, Condé, Wattignies, cent autres places, dont les noms retentissent dans notre histoire, avaient passé sous les pieds des voyageurs. On était maintenant au-dessus de Thionville; les plaines ensoleillées de la Moselle se déroulaient, bornées à l'horizon par la chaîne des Vosges, qui faisait un angle droit avec la direction de l'aéroplane.

Les trois dames étaient restées silencieuses, saisies d'admiration devant cette succession d'images vraiment grandioses. Vingt minutes encore, et on était en Alsace, on dominait la ville martyre.

«Cette flèche brillante, vous la reconnaissez sans doute: c'est le clocher de Strasbourg?» dit Olivier qui s'était approché et, après un salut muet, s'était accoudé à la balustrade.

Le son de sa voix était triste et grave. Une profonde douleur se devinait dans ses brèves paroles.

«Que d'héroïsme ce nom rappelle! dit Ethel; le plus admirable, le plus digne d'un éternel respect, puisqu'il n'a pas reçu de récompense.

— Alors, reprit Olivier, vous n'êtes pas de la foule qui ne s'attache qu'au nom de la victoire. Vous croyez, vous savez, qu'il a été dépensé plus de dévouement et de grandeur peut-être, en ces journées désastreuses, que sur nos plus illustres champs de conquête?...

— Qui en doute! s'écria Ethel. J'ai lu les récits d'Archibald Forbes. Je sais ce qu'ont fait les vôtres...

— Et ils ne perdent pas à vos yeux, pour avoir eu le dessous dans la lutte?

— Grand Dieu! dit Ethel, vous ne me soupçonnez pas d'une pareille petitesse.

— Non, répondit Olivier, mais j'aime à vous entendre parler ainsi...»

Comme la gracieuse Américaine et plus qu'elle encore, Olivier avait à coeur de détourner les pensées de la pauvre Ethel de leur triste sujet de préoccupation, et pour réussir en cette délicate entreprise, il fit appel à toutes les ressources de l'esprit le plus cultivé. Il avait beaucoup voyagé, beaucoup observé; sur chaque point qu'on touchait au vol, il avait un souvenir, une anecdote, un aperçu original. On avait passé les Vosges, et tandis que le serpent étincelant du Rhin déroulait ses anneaux sous l'aéroplane, Ethel croyait voir défiler le cortège des gracieuses figures des contes ailés que la légende et la fantaisie ont annexées à son cours.

On entrait maintenant dans le grand-duché de Bade, et les beautés de la Forêt-Noire laissaient bien loin derrière elles celles des Vosges. Bientôt, ayant dépassé, d'une part, le lac de Constance brillant comme un diamant sous le soleil oblique, de l'autre, la chaîne sinueuse du Vorarlberg, on planait sur les géants de la vieille Europe, sur le massif imposant des Alpes.

Chacun s'était rapproché pour entendre Olivier. Les Anglais étant toujours prêts, ils le confessent eux-mêmes, «à prendre une leçon gratis,» toujours aussi, il faut leur rendre cette justice, à reconnaître et saluer une supériorité, chacun écoutait avec plaisir et respect le jeune savant qui, par sa parole aussi bien que par la puissance de son génie inventeur, déroulait devant eux une page si étonnante du panorama terrestre.

Le crépuscule arrivait peu à peu. On venait d'atteindre l'Autriche, et, sous les dernières lueurs du jour, les montagnes, les vallées, les forêts du Tyrol, se paraient d'une grandeur mystérieuse.

Un tintement de cloche vint tirer les passagers de la Gallia de cette contemplation. Quoi? L'appel du dîner? Pas encore!... Une sonnerie de clairon éclate, joyeuse et vive, dans l'air du soir. Chacun se lève étonné et on assiste à un spectacle imposant, «la descente des couleurs».

Le drapeau français, qui flotte à l'arrière de la Gallia, est amené selon l'étiquette, avec les honneurs du clairon, appuyé d'un coup de canon. Tout le monde est sous l'influence de cette émotion qu'éveille toujours dans l'âme ce grand nom vénéré et symbolique «les couleurs», et qui, aux pèlerins de l'Océan, comme à ceux de l'air aujourd'hui, semble rendre pour un moment la patrie absente. Mais bientôt lord Temple s'est mis à questionner.


Illustration

Le drapeau français qui flotte a l'arrière de la Gallia.


«Dans toute cette affaire si bien calculée, si habilement conduite et menée à bonne fin, dit-il, il y a un point que je ne m'explique pas... L'aéroplane est français à coup sûr, puisqu'il a été inventé et construit par un Français. Mais pourquoi un équipage non français? N'y a-t-il pas là, si j'ose l'exprimer, une légère faute d'harmonie?...»

Olivier rit de bonne grâce de cette critique inattendue; mais sa réponse fut évasive, et un homme plus pénétrant que lord Temple aurait peut-être soupçonné que M. Desroches avait des raisons qu'il ne révélait pas.

Cependant le signal du dîner s'était fait entendre; on se dirigea vers la salle à manger. Réduite aux proportions convenables pour huit couverts, la salle ne présentait plus l'aspect de grande fête de l'après-midi; elle n'en était que plus coquette et plus attrayante.

Olivier s'assit entre lady Duncan et Mrs. Pettibone; lord Temple établit miss Duncan à sa droite, tandis qu'à sa gauche restait vide une place que ni lord Ayrtoun ni Pettibone ne se décidaient à prendre, conscients peut-être l'un et l'autre qu'ils feraient un triste vis-à-vis au délicieux printemps du visage d'Ethel.

«Nous ne sommes point au complet, ce me semble, dit Olivier qui, accaparé par lady Duncan, avait été un peu distrait de ses devoirs de maître de maison. Qui donc nous manque? Ah! oui, notre docteur!»

A ces mots, Pettibone se hérissa et fit entendre une sorte de rugissement qui resta en chemin, étranglé par la surprise.

La porte s'était ouverte en face de lui, et, sur le seuil, venaient d'apparaître, non point la figure d'ébène, les cheveux de neige, la forme massive du docteur, mais la taille de fée, le frais visage, les yeux malicieux de Muriel Ruthven!

Tout le monde demeura cloué sur place, sous le coup de l'étonnement. Quelques-unes des figures présentes méritaient une étude.

Sur la tête de lady Duncan, qui crut aussitôt découvrir en cet audacieux coup de tête une incursion sur un terrain à elle réservé, le bonnet se soulevait d'indignation. Lord Temple était visiblement «choqué»; il se demandait avec inquiétude si sa dignité n'était pas compromise dans cette plaisanterie. Sur le crâne de Pettibone les cheveux se hérissaient de rage impuissante.

«Encore une!... Ah! mais, c'est donc la fin du monde!... Non, vrai! c'est à donner sa démission!»

Le pauvre commissaire sentait sa cervelle se brouiller devant une succession si persistante de coups droits portés à son autorité. Quant à Mrs. Pettibone, le premier choc de surprise amorti, elle avait attaché sur la jolie délinquante son regard pénétrant et clair, et tout de suite, semblant suivre un fil conducteur, ce regard s'était reporté sur le visage de lord Ayrtoun comme pour y saisir le mot de l'énigme.

Lord Ayrtoun faisait en effet une singulière mine. Ce n'était pas de la surprise, c'était un profond découragement qui se peignait sur son visage. Comme M. de Bismarck, comme les grands diplomates qui dédaignent de cacher leur jeu, miss Ruthven avait annoncé hautement son projet bien arrêté d'être lady Ayrtoun avant la fin de l'année. Le petit lord était parfaitement instruit du fait; et, sur ses traits résignés, à travers les zigzags de taffetas d'Angleterre qui agrémentaient sa face vieillotte, on pouvait lire: «Le sort en est jeté!»

Non que le malheur d'épouser cette charmante écervelée fut en soi bien terrible; mais lord Ayrtoun avait formé l'ambitieux projet de s'allier à une Plantagenet. Il était dur de renoncer à une si glorieuse perspective. Encore s'il avait eu le champ libre, si la lutte se fût maintenue en Angleterre, il aurait pu compter, dans un cas désespéré, sur une porte de retraite. Mais ici, dans un espace aussi restreint, avec la camaraderie forcée du voyage, le pauvre petit homme savait bien qu'il en viendrait à la «proposition» fatale où et quand il plairait à miss Muriel; et c'est pourquoi il avait endossé si triste et si piteuse figure.

Olivier Desroches fut le premier à se ressaisir. Miss Ruthven était, comme on dit, de celles qui apportent leur bienvenue sur leur figure; et en eût-il été autrement, qu'elle eût encore trouvé chez le maître de l'aéroplane un accueil courtois. Chassant promptement de son visage toute expression de contrariété peu hospitalière, il s'empressa d'aller à sa rencontre.

«Miss Ruthven! dit-il; voici un plaisir inattendu, mais un plaisir tout de même...

— Ah! que vous êtes aimable! s'écria-t-elle; moi qui craignais tant d'être grondée!... Alors, vous ne m'en voulez pas trop de m'être... invitée chez vous?

— Vous en vouloir! Mais nous sommes trop honorés... dit Olivier, tandis que Pettibone grimaçait des dents et que lui-même pensait:

«Comment allons-nous bien pouvoir nous arranger de ce charmant petit paquet?»

Puis, soudain, la pensée que Bob faisait partie de l'équipage vint le réconforter. Même passé au noir, ce chaperon légitime n'était pas à dédaigner. Allons! à quelque chose malheur est bon!

«Puis-je vous demander, mademoiselle, reprit-il, si c'est un accident qui nous vaut, comme dans le cas de lord Ayrtoun, l'honneur de votre compagnie?

— Non, monsieur, dit Muriel avec candeur; j'avais grande envie de venir, voilà tout. Et comme je pensais bien ne rencontrer qu'opposition...

— Vous vous êtes dispensée de permission! plaça ici lady Duncan qui avait retrouvé la voix. Avez-vous réfléchi, miss Ruthven, à ce que serait l'inquiétude de votre mère, de toute votre famille, en ne vous retrouvant pas?...

— Oh! lady Duncan! s'écria Muriel d'un ton d'innocence offensée, pouvez-vous croire que je n'aie pas écrit à maman!... Avant de partir, ce matin, j'ai mis moi-même la lettre à la poste!

— Alors, dit Olivier, retenant son envie de rire, c'était un projet depuis longtemps mûri?

— J'ai imaginé que ce serait un si beau tour à jouer à Bob; qu'il serait si attrapé quand il verrait que j'étais du voyage et pas lui...

— Mais pourquoi avez-vous tant tardé à vous montrer?

— Je n'osais pas...

— Oui, c'est l'aplomb qui lui manque! murmura lady Duncan entre ses dents.

— Et quelle était votre cachette?

— La cabine de Mrs. Pettibone, dit Muriel avec un mélange comique d'audace, de candeur et de confusion.

— En effet, fit observer l'Américaine, je n'y ai pas mis les pieds depuis le départ.

— Oh! vous ne m'auriez pas trouvée si vous n'aviez fait qu'entrer, dit Muriel d'un ton de triomphe. Le matin, en visitant la Gallia, j'avais remarqué un placard qui faisait parfaitement mon affaire. C'est là que je me suis blottie au dernier moment...

— Vous avez dû y être bien mal, dit Olivier, cédant franchement cette fois à son éclat de rire. Espérons, miss Ruthven, qu'on vous trouvera un logis plus habitable, et, en attendant, veuillez vous asseoir près de lord Temple. Vous devez tomber d'inanition et de fatigue.

— Je suis littéralement affamée! avoua Muriel sans détour.

— Mais, un instant! reprit Olivier, nous étions en train de remarquer que le docteur manque à l'appel. Ne doit-il pas manger à la table de l'arrière? Monsieur Pettibone, ayez donc l'obligeance de donner l'ordre qu'on le prévienne.»

C'en était trop pour le pauvre commissaire.

«Un nègre! s'écria-t-il d'une voix étranglée par l'indignation. Un nègre manger à la même table que nous'...

— Mais je croyais que vous aimiez les nègres, dit Olivier surpris.

— Pas à table!... Comme serviteurs, oui! comme commensaux, non!...»

Il écumait presque; ses yeux étaient injectés de sang. Évidemment, cela n'était pas pour lui une vétille. A l'idée d'avoir à traiter un nègre sur le pied d'égalité, l'horreur et le mépris de cette race se soulevaient chez l'Américain avec la force d'un préjugé séculaire...

«Désolé de vous désobliger! reprit Olivier d'une voix ferme, mais il ne sera pas dit que, chez moi, on aura manqué d'égards à la science, qu'elle porte une livrée noire ou blanche... Veuillez faire prévenir le docteur...»

Cette petite altercation, heureusement, n'avait été entendue de personne, et, le docteur noir étant bientôt survenu, on s'installa enfin.

Le dîner s'acheva sans autre événement.

Pour le pauvre Pettibone, il n'avait pu avaler un morceau, la présence de cette face noire lui ayant absolument coupé l'appétit.

Si la colère ne lui avait pas obscurci la vue, cependant, s'il avait pris la peine d'observer la physionomie du docteur, il y aurait peut-être trouvé quelque sujet de se réconforter... Ce n'était pas une belle figure assurément; toutefois on n'y retrouvait, en y regardant bien, aucun des traits distinctifs de la race abhorrée. Le front était haut, le nez crochu, la bouche, quoique épaisse, était européenne: bref, ce n'était pas là un nègre ordinaire...

Même lord Temple, qui, depuis un moment, s'était pris à le dévisager avec une sorte d'inquiétude, parut tout d'un coup frappé de stupeur.

On sortait de table pour aller prendre le café sur le pont. Lord Temple saisit Olivier par le bras et le retint quelques pas en arrière:

«Monsieur Desroches! dit-il, il m'est venu un étrange soupçon... Je crois de mon devoir de vous le communiquer...

— Je vous écoute, milord,» dit Olivier.

Lord Temple hésita une seconde, puis, baissant la voix, à mots entrecoupés:

«Savez-vous, — votre docteur nègre?... je crois bien que c'est Otto Meister!...

— Chut! dit Olivier du même ton, il y a dix minutes que je l'ai reconnu.»


Chapitre XIV.
LA PREMIÈRE ÉTAPE.

Au sortir de table, lady Duncan, que l'apparition inattendue de Muriel semblait avoir irritée au plus haut point, prétexta un fort mal de tête, et se retira dans sa cabine, suivie de sa fille. Au même instant, l'entretien de M. Desroches et de lord Temple fut interrompu par la voix de l'homme de quart criant: «Venise!» Chacun courut se pencher au bord de l'aéroplane pour contempler au passage la ville féerique.

Le soleil était couché depuis quelque temps déjà. Seule la partie du ciel dans laquelle volait l'aéroplane était encore imbue de clarté; mais la mer et les terres étaient sombres. Tout à coup, une à une, des étoiles s'allumèrent, tandis qu'en bas, dans chaque rue de la ville maritime, un collier de diamants scintilla, et d'autres feux, pareils à des lucioles, se mirent à courir capricieusement de-ci de-là, au gré des promeneurs en gondole.

La masse imposante de Saint-Marc, la place, brillamment éclairée, firent une tache lumineuse au milieu du dédale de fossés enténébrés zébrant en tous sens l'échiquier que formaient les maisons noires. Les lumières, reflétées par l'eau des canaux, ajoutaient un effet fantastique, incertain, à cette ville de rêve, qu'on eût dite nageant à mi-ciel, silencieuse et comme recueillie dans son étrange beauté.

En avant, au sortir de Venise, l'Adriatique avait l'aspect d'un long couloir obscur, d'un bleu si sombre qu'il en devenait noir, s'engageant entre la ligne continue de la péninsule à droite, les côtes dentelées de l'Illyrie à gauche.


Illustration

Les lumières, reflétées par l'eau des canaux.


Olivier, s'étant assuré d'un coup d'oeil que tous ses hôtes étaient réunis sur le pont, sauf lady Duncan et sa fille, décida en lui-même qu'il était indispensable qu'elles vinssent jouir de ce spectacle. D'ailleurs, toute diversion à leur mortelle inquiétude devant être salutaire... au risque d'indisposer encore davantage lady Duncan, il se dirigea vers sa cabine et frappa légèrement à la porte.

«Entrez! répondit la voix bien timbrée d'Elhel.

— Je me permets de venir vous déranger, mesdames, dit le jeune commandant, en s'arrêtant sur le seuil; mais la vue de Venise est si belle d'ici, — unique, on peut le dire, — que je m'en voudrais de ne pas vous convier à ce spectacle... Vous ne refuserez pas de venir savourer tant de beauté?...

— Hélas! monsieur, dit lady Duncan, se soulevant sur son fauteuil et retirant le mouchoir qu'elle tenait sur ses yeux, pouvons-nous rien savourer en ce moment?...

— Ah! madame, je le sais, je le sais!... Mais, j'ose vous en prier, faites un effort!... En voyant fuir l'espace devant vous, vous comprendrez mieux avec quelle rapidité l'aéroplane vous emporte vers votre cher malade...

— C'est vrai!... Cela pourrait en effet nous être une consolation... Cependant, je vous prie de m'excuser, cher monsieur... Toutes ces émotions m'ont brisée!... La tête me fait un mal affreux... Mais vous, Ethel, allez, mon enfant. Allez avec M. Desroches!...

— Je ne vous quitterai pas, souffrante comme vous l'êtes, répondit Ethel, non sans une nuance de déplaisir. Laissez-moi rester auprès de vous, ma mère, et vous baigner les tempes avec de l'eau de Cologne...

— Je vous prie, au contraire, de sortir! répondit lady Duncan avec impatience. La solitude et le calme, loin de toute lumière, voilà ce dont j'ai seulement besoin! Oh! si du moins il m'était accordé de dormir jusqu'au moment où nous arriverons auprès de votre pauvre père!...

— Voulez-vous me permettre de vous envoyer le docteur, madame? dit Olivier. Il vous prescrirait quelque potion qui vous donnerait le sommeil, tout en soulageant votre migraine.

— Non, mille grâces, monsieur... Comprenez mon état s'il est explicable, je désire tout à la fois dormir jusqu'à Ceylan et rester éveillée pour compter les minutes jusqu'au bienheureux moment qui nous réunira à lord Duncan... Mais, n'en doutez pas, je vous suis reconnaissante de toutes vos attentions... bien reconnaissante!... Jamais je n'oublierai ce voyage!... Ethel, ne faites pas attendre plus longtemps M. Desroches.

— Je vous engage à vous bien envelopper, mademoiselle, dit Olivier. L'air est vif sur le pont.»

Ethel prit son grand manteau de fourrure et le jeta sur ses épaules; puis, ramenant le capuchon sur sa tête, elle se tourna vers le jeune commandant:

«Me voici prête à admirer, par ordre, monsieur! dit-elle du ton hautain qu'Olivier lui connaissait du reste. Mais je vous avertis que je ne suis pas précisément d'humeur à tomber en extase, ce soir...

— L'Adriatique n'a qu'à se bien tenir, répliqua Olivier en souriant, s'effaçant pour laisser passer la jeune fille; je la crois pourtant de force à imposer l'admiration, même à miss Duncan, lorsqu'elle s'est juré à elle-même de nil admirari...»

Ethel rougit, sentant que son humeur l'avait rendue un peu impolie; sans mot dire, elle suivit M. Desroches, qui la conduisit à l'arrière.

Il était huit heures et demie passées. Le café et le thé étaient servis en plein air, sur une petite table, autour de laquelle s'allongeaient, dans de grands fauteuils de rotin, Mrs. Pettibone et Muriel Ruthven, en compagnie de lord Temple et de lord Ayrtoun; celui-ci paraissait décidément remis de ses mésaventures. Il se sentait, il est vrai, en disgrâce auprès de son révéré modèle; mais, en réalité, on n'échappe pas à une mort horrible sans en avoir les nerfs un peu montés, et il supportait le déplaisir silencieux de lord Temple avec un courage qui l'étonnait lui-même. Le temps dissiperait ce léger nuage, pensait-il... et, en fin de compte, tant pis!.,. Si lord Temple voulait bouder, à son aise!... Lui, Ayrtoun, n'en serait pas moins du voyage!... De son côté, lord Temple sentait sa légitime satisfaction fortement diminuée par la présence du jeune homme, sans parler de celle de Muriel qui avait été pour lui un coup terrible... Puis la découverte de l'imposture d'Otto Meister était venue porter le comble à son dépit... Mais il s'efforçait vaillamment de ne rien laisser transpercer des soucis qui l'agitaient, et de remplir son devoir de cavalier servant auprès des dames avec sa magnanimité habituelle. Un peu en arrière de Mrs. Pettibone, le commissaire du bord était assis; son front étroit chargé, comme celui de lord Temple, de nuages épais. Depuis l'arrivée inopinée de lord Aytoun à bord, il lui était devenu pénible de desserrer les dents... Et cette miss Ruthven!... comprend-on une audace pareille?... Se voir défié, bafoué, par un lord sans cervelle et une petite folle à peine échappée de la nursery, lui, Silas Pettibone!... Et cela devant sa femme, déjà portée à le dédaigner... disons le mot, à le mépriser!... Ah! s'il avait su!... s'il avait su!... jamais il ne se serait embarqué sur cet aéroplane de malheur... dans une expédition où sa dignité courait de tels risques...

Aussi, sans se mêler en rien à la conversation, se contentait-il d'avaler en silence tasse de thé sur tasse de thé, tout en réfléchissant amèrement à l'incertitude des choses humaines.

«Miss Duncan, une tasse de thé?... du café? demanda Mrs. Pettibone lorsque Ethel les rejoignit.

— Non, merci, madame,» répondit froidement Ethel, en allant s'accouder à l'arrière et jetant un oeil distrait sur le panorama magique qui s'étendait au-dessous de l'aéroplane. D'abord, toute courroucée de ce que lady Duncan l'avait forcée à venir sur le pont, acte qu'elle jugeait contraire à sa dignité, elle fut incapable de prêter la moindre attention à ce qui l'entourait. Sans doute, M. Desroches, considérant comme un compliment à son adresse cette sortie intempestive, allait rester auprès d'elle à faire l'agréable, dans la persuasion que c'était là ce qu'on attendait de lui!... Déjà, à cette outrageante hypothèse, les fins sourcils de miss Duncan se fronçaient superbement... Mais non, après lui avoir, en quelques mots, fait remarquer qu'une ample provision de châles et de couvertures était à sa portée, il s'était éloigné sans paraître remarquer son air glacial!... Il était sans plus parti vers le poste de l'équipage, et Ethel en était pour ses frais de majesté! Elle en fut vexée, d'abord; mais dix minutes ne s'étaient pas écoulées qu'elle sentait son humeur fondre malgré elle... La soirée était si belle!... Que d'étoiles!... Elle n'en avait jamais tant vu... Et combien la terre, aussi, paraissait charmante!... Était-il possible qu'on fût jamais malheureux, ou maussade, dans cet Éden fleuri qu'elle apercevait du haut du ciel, comme le verrait un oiseau?

... Et, après tout, en quoi Olivier était-il responsable, si lady Duncan s'entêtait à favoriser l'intimité entre eux?... Était-ce sa faute, à lui, si ces dames étaient venues s'imposer à son bord?... Ne les avait-il pas reçues, au contraire, avec une simplicité, une franchise toute chevaleresques?... Et ne lui devait-on pas, au lieu d'un accueil hautain, la plus profonde reconnaissance?... N'était-ce pas grâce à lui seul qu'on avait la consolation d'espérer d'arriver à temps auprès de ce père, si peu vu, hélas! mais si tendrement aimé?... N'était-il pas misérable, indigne d'Ethel, de faire retomber sur le commandant de la Gallia l'irritation que lui causaient les petits calculs de lady Duncan?... Agissait-elle, en ceci, autrement que pour ce qu'elle jugeait devoir assurer le bonheur d'Ethel?...

C'est ainsi que le mode altier tourna graduellement au mode pénitent... Et la belle Ethel, ramenée à des sentiments plus humains, put jouir comme les autres de l'incomparable spectacle.

«C'est vraiment merveilleux!... disait Muriel. Voyez! voyez!... On distingue encore les fanaux des gondoles, en bas... Mais, à mesure que nous avançons, ils s'affaiblissent, ils s'éteignent... là!... C'est fini, on ne les voit plus... Que c'est étrange!... On ne sait plus si ce sont les lumières de la ville ou les étoiles, là-bas, à l'horizon... Je n'ai jamais rien imaginé de si curieux...

— Cela se comprend sans peine, miss Muriel, dit lord Temple d'un ton sentencieux; nous sommes assurément les premiers qui ayons jamais connu ces choses de ce point de vue!...

— Ah!... soupira tout à coup Mrs. Pettibone, avec un profond regret, quel dommage!... quel dommage!... Je ne me consolerai jamais que cet adorable aéroplane n'ait pas été inventé par un Américain! Silas, comment se fait-il que vous n'y ayez jamais pensé?

— Ma chère âme!... s'écria Pettibone interdit.

— Oui... c'est indigne!... Si j'étais homme, et surtout si j'étais citoyen américain, ajouta Mrs. Pettibone en redressant sa taille frêle, je vous garantis que je ne me serais pas laissé damer le pion de cette manière!...

— Mais, ma chère amie!... si le commandant vous entendait!...

— Vous direz ce qui vous plaira, cette invention revenait de droit à l'Amérique!

— S'il m'était permis d'exprimer une opinion contraire à celle d'une dame, dit alors lord Temple, visiblement blessé de ces prétentions, je dirais que l'Angleterre, comme nation plus antique, — et j'oserai presque ajouter, plus civilisée,— avait des droits imprescriptibles à découvrir la navigation aérienne...

— Y pensez-vous, milord!... la patrie de Franklin, d'Edison!...

— La patrie de Franklin, madame, — sa mère patrie, du moins, était l'Angleterre, et c'est à elle qu'il avait l'honneur d'appartenir lors qu'il fit ses plus belles découvertes!»

Mrs. Pettibone se redressa:

«Nous considérons la Déclaration d'Indépendance comme le plus grand acte politique de l'histoire, lord Temple! dit-elle.

— C'était de la pure et simple rébellion, madame. Quand votre malheureuse patrie se détacha violemment de nous...

— Malheureuse?... Serait-ce un malheur à vos yeux que d'être libre?... Oh! ce n'est pas à nous qu'il faut dire encore ces choses, milord!... gardez ces préceptes pour les Anglais!... Il est de votre intérêt qu'ils continuent à se croire heureux dans la servitude!...

— La... la... servitude!... madame!...

— Oui, monsieur, je maintiens le mot.

— Madame!...

— Monsieur?...»

Muriel riait sous cape en écoutant les deux adversaires. Mais lord Ayrtoun, inquiet de la tournure que prenait l'entretien, jugea urgent de créer une diversion:

«Voyez donc! s'écria-t-il. N'est-ce pas la lune qui se lève, là-bas?

— Et pourquoi ne serait-ce pas la lune? répondit Mrs. Pettibone énervée. Quel autre astre de cette apparence avons-nous l'habitude de voir se lever tous les soirs, lord Ayrtoun!...

— En effet, répondit le pauvre Ayrtoun déconcerté. Je m'exprimais mal; j'aurais dû dire: «Voilà la lune qui se lève...»

— Bien entendu, puisque nous sommes à l'heure de son lever, répondit sèchement Mrs. Pettibone. Merci, Monsieur, je suis de force à déposer moi-même ma tasse,» ajouta-t-elle en se détournant de lord Ayrtoun, qui s'empressait pour la débarrasser.

Elle s'éloigna d'un air de dédain et se mit à se promener de long en large sur le pont. Pettibone s'était levé dès le début de l'escarmouche et s'était écarté sans bruit. Après quelques instants consacrés à une silencieuse indignation, lord Temple retrouva enfin la parole:

«Il est on ne peut plus regrettable, articula-t-il de son ton solennel, qu'une personne, d'ailleurs si bien douée par la nature, ait pris naissance en Amérique. Oui, n'en doutons pas, c'est à cet accident déplorable que nous devons attribuer ce manque de poli, cette terrible absence de moelleux dans les manières!... Si cette dame avait eu le bonheur de naître en Angleterre, nul doute qu'elle ne fût, elle aussi, un ornement de son sexe!...»

Lord Ayrtoun se hâta d'abonder dans le même sens que son modèle, — manoeuvre habile, qui commença à le remettre un peu dans les bonnes grâces du noble lord. Quant à Muriel, trouvant que la conversation prenait un ton assommant, elle ne tarda pas à quitter son fauteuil pour se mettre à explorer curieusement tous les recoins du pont.

La splendeur de la nuit grandissait de minute en minute. Le ciel était maintenant parsemé d'une poussière d'étoiles. Bientôt, pour ajouter à la magie de cette soirée printanière, la lune, à son premier quartier, épancha sa lumière perlée sur le pont de l'aéroplane; chaque objet se profila nettement, projetant une ombre distincte, comme un tracé à l'encre de Chine. Tout au loin, en bas, un long sillon d'argent transperça l'azur sombre de l'Adriatique. On ne pouvait rien imaginer de plus enchanteur que cette mer vue ainsi à vol d'oiseau, tranchant à la façon d'un ruban noirâtre sur les côtes de l'Italie et de la presqu'île d'Istrie. On était assez près de la terre pour distinguer les massifs de verdure, et, par instant, jusqu'aux maisons.

Ethel, transportée en quelque sorte hors d'elle-même par ce spectacle, ne put retenir une exclamation admirative.

«Très curieux!... très curieux!... voulut bien dire lord Temple.

— Savez-vous, lord Temple, dit Ethel, que, pour la première fois, je crois aux livres de géographie!... Quand j'étais petite, j'étais positivement malheureuse de penser qu'on ne découvrait jamais les continents, tels que me les représentaient les cartes. «Comment savons-nous que c'est vrai? demandais-je. On ne l'a pas vu!...» On avait beau me parler géométrie et relevés scientifiques, je n'y adhérais pas... Mais, maintenant, j'en suis sûre, d'après le témoignage même de mes yeux, l'Italie a bien vraiment la forme d'une botte!... Monsieur Desroches, ajouta-t-elle gracieusement en se tournant vers Olivier, qui revenait, combien de temps mettrez-vous à franchir la longueur de l'Adriatique?...

— Jusqu'au matin, mademoiselle. Je compte arriver vers une heure sur le canal d'Otrante.

— Et sans doute vous vous disposez à rester sur le pont toute la nuit?... Vous ne voudrez rien perdre de ce merveilleux spectacle?...

— Il est donc merveilleux?... dit Olivier avec malice. Je croyais qu'on ne voulait rien trouver de beau, ce soir?...

— La plus méchante humeur résisterait-elle à tout ceci?... dit Ethel en désignant l'horizon de la main. Quelle paix!... quel écrasant silence!... qui pourrait rester maussade devant un tel spectacle?... Je vous remercie d'être venu me chercher, monsieur Desroches... ajouta-t-elle plus bas, en courbant un peu la tête.

— Ah!... vous savez bien que c'est par égoïsme! s'écria vivement Olivier. Est-ce que ce spectacle incomparable ne me paraît pas mille fois plus beau, vu près de vous!...»

A ce moment le commissaire du bord, les cheveux en désordre, surgit tout à coup derrière les jeunes gens.

«Commandant!...» articula-t-il d'une voix sépulcrale.

Olivier se retourna brusquement.

«Qu'y a-t-il? demanda-t-il avec une certaine impatience.

— Commandant!... deux mots!... il faut que je vous parle!...

— Tout à l'heure!...

— Non, commandant!... Tout de suite, je vous prie!... Il se passe à bord des choses épouvantables!...

— Ah! mon Dieu!... s'écria Ethel effrayée.

— Que voulez-vous dire, monsieur Pettibone? Que se passe-t-il? Un des hommes aurait-il désobéi au règlement?

— Non, commandant... ce n'est pas cela... mais je ne saurais m'expliquer ici...

— Pardon, miss Duncan, je reviens, dit Olivier impatienté. Et s'éloignant de quelques pas avec le commissaire:

«Me direz-vous enfin de quoi il s'agit?» s'écria-t-il.

Pour toute réponse, Pettibone leva les mains au ciel, tandis que tout son visage exprimait une angoisse profonde.

«On me l'aurait dit! murmura-t-il enfin d'une voix lamentable, mon plus fidèle ami me l'aurait affirmé, que j'aurais eu peine à y ajouter foi!... Quand je l'ai vu — de mes yeux vu, ce qui s'appelle vu,—j'ai pensé tomber à la renverse... Oui, commandant, on m'aurait fait choir en me poussant avec une plume de colibri...

— Mais quoi, vu?... qu'avez-vous vu?...

— Jamais je n'aurais imaginé une chose pareille!...

— Mais encore?...

— Monsieur!... si c'était ma fille... je l'aurais... je l'aurais... envoyée au lit sans souper!... s'écria enfin Pettibone avec énergie.

— Votre fille?... De qui parlez-vous, monsieur le commissaire?...

— De la petite miss... de miss Muriel!... dit le Yankee en faisant un signe par-dessus son épaule, du côté où se trouvait la coupable, apparemment.

— Et quel est son crime? demanda Olivier.

— Monsieur Desroches!... dit Pettibone d'un ton solennel, je ne suis pas pour vous tromper!... Je ne dis que ce que j'ai vu?... Comme je passais derrière le rouff, en faisant ma ronde, je suis resté subito cloué à ma place... oui, monsieur, cloué!... on eût été capable de me renverser...

— Avec une plume de colibri, c'est convenu, interrompit Olivier. Mais peut-on sans indiscrétion demander l'explication de ce phénomène?...

— Comme je marchais sans penser à mal, reprit le Yankee d'un ton lugubre, mes yeux, — que j'avais fixés sur le ciel pour m'assurer si le temps tenait, — mes yeux, dis-je, ont été d'un trait ramenés à terre... je veux dire à bord. Je venais d'entrevoir une robe blanche derrière le rouff!...

— Sans doute une de ces dames qui se promenait?» suggéra Olivier.

Mais le commissaire du bord secoua violemment la tête, son visage s'allongea à un point encore plus démesuré.

«Non, commandant, elle ne se promenait pas!...

— Elle regardait peut-être le compas de route?...

— Pas davantage!...

— Enfin, que faisait-elle? s'écria Olivier.

— Elle causait, monsieur, elle causait familièrement... Je dirais même... amicalement... affectueusement... continua Pettibone en s'exaltant, avec... avec...

— Avec qui?

— Monsieur, elle riait comme une folle!... J'ai reçu un choc!...

— Ah! ma foi!... J'en ai assez!... s'écria Olivier à bout de patience, en se détournant pour s'éloigner. Que miss Muriel cause et rie avec qui elle voudra, c'est son affaire!...

— Non, commandant! cette malheureuse jeune fille causait familièrement, amicalement, affectueusement... avec... avec un nègre!... articula enfin Pettibone avec un effort désespéré.

— Eh! allons donc!... dit Olivier en riant. Voilà le grand secret?... Sans doute elle est comme vous, monsieur Pettibone, elle protège les noirs...

— ... Avec le nègre Théodore!... gémit Pettibone sans l'entendre. Et, quand elle s'est aperçu que j'étais là, elle a jeté un petit cri, et elle s'est sauvée au plus vite... Je suis resté presque étourdi, commandant... Quand je suis revenu à moi, j'ai cru avoir été le jouet d'un rêve... C'est là, n'est-ce pas, un cas qui demande la mise aux fers immédiate?...

— Pour qui? demanda Olivier en se mordant les lèvres, pour miss Ruthven?...

— Non, commandant; pour ce misérable noir!...

— Les fers pour avoir répondu à une dame?... Ce serait dur, monsieur Pettibone!...

— Mais enfin, commandant, on ne peut laisser des choses pareilles se passer impunément à bord de cet aéroplane!... s'écria Pettibone au désespoir. Cette jeune personne est ici sans ses père et mère... On ne peut lui permettre de s'adonner ainsi à la fréquentation des nègres, de ce nègre Théodore, qui est bien le plus impudent que j'aie jamais vu!...

— Tranquillisez-vous, monsieur le commissaire; elle le connaît sans doute... peut-être a-t-il servi à bord du yacht de M. Ruthven... Dans tous les cas, il y a ici lady Duncan et Mrs. Pettibone, qui, mieux que vous ou moi, pourront faire des observations à miss Ruthven, s'il est besoin...

— Mais Théodore?...

— Je ne vois pas qu'il mérite une punition.

— Vous êtes le maître, commandant!... Mais je n'aurais jamais cru devoir assister à des choses pareilles!...»

Et Pettibone s'éloigna, au comble de l'indignation et du désespoir.

Comme Olivier, riant tout bas, se disposait à rejoindre miss Duncan, lord Temple, qui avait guetté de loin le moment où il quitterait le commissaire, vint précipitamment à sa rencontre.

«Pardon, monsieur, deux mots!... commença-t-il en lui barrant le passage.

— A vos ordres, milord, répondit Olivier en soupirant.

— Après la découverte... fâcheuse... déplorable... que nous avons faite tout à l'heure sur la personnalité du soi-disant docteur noir, me sera-t-il permis de vous demander, commandant, si vous avez pris une résolution?

— Certainement, lord Temple, j'ai décide que, puisque le docteur Otto Meister s'est permis de nous mystifier en se présentant parmi nous avec un faux-nez, on le punirait en le mettant en quarantaine.

— En quarantaine?...

— Oui. Il cessera d'être admis à l'arrière, et on le servira à part dans sa cabine.

— Et rien de plus? s'écria lord Temple.

— Sans doute. C'est assez, à mon avis. M. Otto Meister s'est introduit à bord de la Gallia sous prétexte de nous soigner si nous sommes malades. Je ne doute pas qu'il en soit parfaitement capable, et j'entends le garder comme médecin. Seulement, puisqu'il a eu le mauvais goût de se présenter sous des couleurs d'emprunt, il en sera puni par la solitude... voilà tout!...

— Permettez-moi de vous dire, monsieur, que cette punition est fort loin d'être à la hauteur de sa faute...

— Et que voudriez-vous faire, milord?...

— Le démasquer, monsieur!... le démasquer publiquement devant ces dames et l'équipage!... Cela serait un exemple salutaire pour tous les imposteurs présents et à venir!...

— Permettez-moi d'être d'un avis différent, lord Temple, dit Olivier. J'ai déjà écrit un mot au docteur noir en lui signifiant l'ordre de garder sa cabine, pour des raisons qu'il comprendra aussi bien que moi. Cela suffit, à mon avis.

— Mais, monsieur, la discipline...

— La discipline ne souffre en rien de ma décision, et je vous garantis qu'elle régnera toujours à mon bord, lord Temple... Ah!... ajouta Olivier avec un mouvement de regret, voici ces dames qui rentrent, je crois?...

— Il commence à faire un peu trop frais sur le pont de votre charmant navire, dit en souriant Mrs. Pettibone qui se dirigeait vers les cabines avec les deux jeunes filles. Bonsoir, messieurs!...

— Moi, il me semble que j'ai voyagé toute la nuit en aéroplane, s'écria gaiement Muriel. Oh! monsieur Desroches!... avant de rentrer, dites-nous donc où nous sommes, voulez-vous?...

— Volontiers, mademoiselle. A gauche, nous avons laissé derrière nous la presqu'île d'Istrie. Vous la voyez là, cette grande masse claire. En ce moment, nous longeons, à gauche, l'île longue; à droite, en avant, vous voyez Lissa... plus à droite encore, cette énorme masse, c'est l'Italie...

— Et jusqu'à quand serons-nous près de l'Italie?

— Jusqu'à une heure du matin environ. J'aime à croire que vous dormirez tranquillement lorsque nous passerons au-dessus de la Turquie...

— Est-ce que je ne pourrais pas rester sur le pont?... cela m'amuserait tant!...

— Non, non, ma chère petite, dit Mrs. Pettibone avec décision. Il fait trop froid pour que je vous tienne compagnie. Au lit!... au lit!...»

Les dames rentrèrent, et lord Ayrtoun, encore tout moulu de sa terrible aventure, ne tarda pas à suivre leur exemple. Lord Temple, à son tour, se retira, et bientôt Olivier resta seul sur le pont.

Longtemps il se promena, à la lueur de la lune, aspirant à pleins poumons l'air vivifiant de la nuit, jouissant de sa création, admirant le vol large et sûr de son aéroplane. Onze heures sonnèrent. Il fit alors la ronde du maître, visita les différents postes des machines, l'avant, où la bordée au repos dormait déjà dans ses hamacs. Tout allait bien. La nuit était claire et belle. Et plus assuré que les marins, ici on n'avait à redouter la rencontre d'aucun récif, d'aucun écueil. Après un dernier regard de triomphe autour de lui, Olivier donna la route au timonnier; puis il alla se jeter sur le sofa du salon, où il s'endormit immédiatement.

La nuit s'écoula sans incident. A une heure du matin, un homme de quart vint réveiller le commandant, comme il en avait laissé l'ordre. Les étoiles étaient encore dans leur plus vif éclat, mais la lune avait disparu. Tout en bas, immédiatement au-dessous de l'aéroplane, brillait une étoile plus large que les autres. C'était le phare du cap Samana; on entrait dans le canal d'Otrante.

Olivier prit son poste à l'arrière. Bientôt il vit étinceler à sa gauche les feux de Janina... Il distingua vaguement le Pinde, Delphes, endormie et mystérieuse.

L'aéroplane franchit le golfe de Lépante, coupa l'isthme de Corinthe.

Tout au loin, à gauche, Olivier devina le Pirée, Athènes. Il lui sembla voir se profiler dans l'ombre la silhouette du Parthénon, blanc fantôme du passé.

Il était trois heures. Une lueur rose commençait à s'épandre dans le ciel. La mer semblait moins noire. Pareilles à un vol de mouettes, Olivier vit les Cyclades, noyées dans la brume matinale. Il reconnut Seriphos et Paros à gauche. A droite il salua Milo, sanctuaire de l'immortelle Vénus du Louvre.

A six heures quinze, il reconnut le cap Sidéro, pointe orientale de l'île de Crète.

Le soleil, maintenant, illuminait tout de ses feux ardents. La mer palpitait et scintillait sous ses rayons. On eût dit un amas de vivants saphirs. Sur le ciel bleu couraient quelques légers nuages de perle et d'or. L'air était embaumé et d'une pureté incomparable.

A huit heures neuf minutes, la première cloche du déjeuner sonna; au même moment l'aéroplane arrivait en vue d'Alexandrie.


Chapitre XV.
D'ALEXANDRIE A CEYLAN.

La plus grande partie de la Méditerranée avait donc passé sous les pieds des voyageurs pendant qu'ils dormaient inconscients. Seul, le vigilant capitaine de la Gallia, accordant à peine deux heures au sommeil, avait pu noter, de son poste d'observation, toutes les nuances, toutes les gradations de la nuit au jour. Il avait vu une à une s'allumer et s'éteindre les étoiles au ciel; l'ombre envahir silencieusement toutes choses, puis se retirer, conquise par la lumière. Il avait admiré cette splendeur qu'aucune description ne peut rendre: le soleil annoncé à l'Orient par une lueur délicatement rosée, de moment en moment plus intense, apparaître soudain sur la mer, raviver, éclairer, incendier l'atmosphère, rendre aux objets indistincts leurs lignes et leurs couleurs, refaire cet éternel miracle de la résurrection des choses.

Depuis longtemps il déambulait sur le pont, plein de pensées, de projets, d'espoirs confus, de confiance définie en son entreprise si heureusement réalisée, quand la cloche de huit heures, appelant les passagers, lui apporta la nouvelle, toujours agréable, que le déjeuner attendait les convives.

De côté et d'autre, les voyageurs arrivaient dans la salle à manger: lady Duncan, un peu remise par le repos de la nuit, mais encore mal réconciliée à l'invasion de miss Ruthven; Ethel, fraîche et pure comme un perce-neige, en dépit du sommeil incomplet, de l'inquiétude et des larmes versées; Muriel, parée et pomponnée comme si sa femme de chambre l'eût suivie à bord de la Gallia; Mrs. Pettibone, toujours pareille à elle-même, aussi calme, aussi reposée qu'à l'heure de son déjeuner dans Harley Street.

Lord Temple avait bien dormi; il se montrait correct, majestueux, satisfait, à son ordinaire, de l'ordre général d'un monde où une si bonne place lui avait été ménagée. Lord Ayrtoun et Pettibone avaient été plus malmenés par la nuit. Le commissaire n'avait évidemment pas digéré les nombreuses couleuvres qu'il lui avait fallu avaler la veille, et il jetait des regards malintentionnés sur tous ces intrus dont la seule vue était, pour son autorité, une insulte permanente: lady Duncan, lord Ayrtoun, Muriel... Pauvre homme! Il ne se doutait guère que le calice d'amertume n'était pas vidé. Rob, Otto Meister, de qui l'identité pouvait se révéler à lui d'un moment à l'autre... Et qui sait même si c'était bien tout!

Quant à lord Ayrtoun, il semblait perplexe et malheureux, manoeuvrant visiblement pour atteindre une place sous l'aile de lady Duncan. Un guide Boedecker et un album sous le bras, il montrait une hâte fiévreuse de mettre à profit tous les instants pour prendre des croquis, accumuler l'information... Mais nul n'échappe à sa destinée; une fois les places distribuées, il se voyait, comme la veille, assis à côté de miss Ruthven!

On échangeait des impressions; aux demandes empressées du maître, on répondait de la manière la plus satisfaisante. Tout avait marché à merveille; service automatique, lits parfaits, confortable idéal. Tel fut l'unanime verdict. Et puis, quel déjeuner! Du pain chaud, qui l'aurait cru, à ces hauteurs? des oeufs, de la crème fraîche. Du café, du thé, des rôties, préparés de la propre main des fées... Au bout de dix minutes, Pettibone et lord Ayrtoun en avaient oublié leurs soucis.

«On s'abonnerait à voyager de la sorte, déclara Muriel. Et puis, monsieur Desroches, vous voudrez bien, n'est-ce pas, nous donner le programme de la journée; qu'on sache ce qu'on doit espérer, et ce qu'on peut attendre?

— A vos ordres, mademoiselle. Dans une heure nous toucherons à Alexandrie.

— Nous toucherons; c'est une figure, n'est-il pas vrai?

— Point. Nous allons vraiment atterrir pour nous approvisionner de combustible. Trois heures d'arrêt, c'est autant qu'il nous faudra. Les réservoirs d'huile de naphte sont à l'affût de notre arrivée.

— Alexandrie! Quel bonheur! Moi qui désirais tant voir les traces du bombardement. On pourra descendre?

— Hélas! non, mademoiselle. J'ai le regret de vous dire que vous êtes prisonnière.

— Enfin, on pourra toujours regarder?

— Certainement.

— Après?

— A midi, départ; jusqu'à la nuit, le désert et la mer Rouge. Pendant votre sommeil, nous franchirons le détroit, puis le golfe Arabique, puis la mer d'Oman...

— Bon! bon! dit Muriel, interrompant sans cérémonie; cela, c'est la partie sérieuse du programme. Mais l'autre?

— L'autre?

— Oui, la partie amusante. On ne peut pas toujours s'occuper de géographie, n'est-ce pas? Il faut bien s'amuser un peu.

— Vous avez peut-être raison, miss Ruthven, dit Olivier en souriant; mais...

— Auriez-vous par hasard oublié les divertissements, dans votre plan?

— Je ne saurais le nier; j'ai complètement négligé ce côté de la question.

— Voilà qui m'étonne de votre part, s'écria Muriel d'un ton de reproche et de désappointement.

— M'excuserez-vous si je vous rappelle que nous n'attendions pas si nombreuse et gracieuse compagnie?

— N'importe! Vous l'avez à cette heure, la nombreuse compagnie! Il faut trouver quelque chose pour la distraire, dit miss Ruthven avec cette conviction qui renverse tous les obstacles. Nous ne pouvons pas rester seize heures d'affilée à nous regarder dans le blanc des yeux. Voyons, qu'imaginez-vous en fait de passe-temps?

— Bien peu de chose, je le crains. Il y a, d'abord, le spectacle du monde qui se déroule sous nos pieds...

— Oh! très beau! Mais on se fatigue des plus belles choses quand on ne les prend pas avec mesure. Une heure à la contemplation. Ensuite?

— La lecture?

— Des livres! s'écria Muriel. Dieu merci, je suis sortie de la salle d'étude! j'ai été présentée l'an dernier, monsieur Desroches!

— Et avec quel succès, nous ne l'ignorons pas, ajouta Olivier.

— J'ai la lecture en horreur. Je vous l'avoue en confidence, je donnerais tous les livres du monde pour une bonne valse.

— Miss Ruthven! interjeta lady Duncan, que le sans-gêne de l'enfant gâtée horripilait, vous m'étonnez!

— Voyons, lord Ayrtoun,reprit Muriel, abandonnant Olivier pour attaquer son voisin, n'avez-vous rien à suggérer?

— On pourrait, risqua d'un ton timide le jeune lord, employer avec fruit sa journée à dessiner les points de vue variés qui s'offrent à nos yeux...

— Hum! Ce ne serait pas d'une gaieté folle. Montrez donc un peu plus d'imagination!

— Il y aurait lieu de réciter à la ronde des morceaux de poésie, de conter des histoires...

— Voilà qui est déjà mieux. Savez-vous, lord Ayrtoun, vous devriez nous dire une chanson écossaise, le chant de guerre de votre clan. Si vous y consentez, je m'engage à vous danser un pas de reel. Je n'ai pas ma pareille pour danser un reel, soit dit sans me flatter. Voyons, est-ce marché conclu?

— Mais je ne sais pas chanter, geignit le pauvre petit homme éperdu.

— Nous serons indulgents.

— Je n'ai pas ombre de voix.

— Erreur! Comment parleriez-vous?

— Pas d'oreille.

— Tout le monde a de l'oreille, — au moins à ce que prétendent les maîtres de musique.

— Miss Ruthven, protesta lord Ayrtoun désespéré, je vous assure qu'il vaudrait autant me demander de danser sur la corde raide...

— Eh! ce ne serait pas si mal imaginé! Des exercices acrobatiques, c'est une idée! s'écria Muriel, très animée. Lord Ayrtoun, vous nous avez déjà donné un spécimen de votre savoir-faire sur l'hélice... Savez-vous porter un oeuf en équilibre sur votre main ouverte en courant au triple galop? Savez-vous faire la double culbute? Ah! c'est Bob qui s'en tire bien! Tenez! j'ai envie d'aller lui demander...

«Ici, la jeune bavarde se mordit les lèvres et s'arrêta court, rougissant jusqu'aux cheveux. Un regard d'Olivier Desroches venait de l'avertir qu'elle abordait une pente dangereuse. Baissant le nez sur son assiette, elle fut réduite au silence pour la fin du déjeuner, au grand soulagement de lord Ayrtoun et de lady Duncan.

D'ailleurs, il se préparait du nouveau. La terre était signalée depuis quelques minutes; quand la vigie cria: «Alexandrie!» tout le monde quitta la table. Sur la longue bande de terre qui s'étend entre la Méditerranée et l'ancien lac Maréotis, l'antique cité déroulait sous le soleil matinal ses constructions modernes à côté de ses ruines célèbres: le palais du vice-roi, la mosquée aux mille colonnes, les fortifications, l'arsenal de la marine. Une carte à la main, lord Temple, qui était un archéologue assez informé, indiquait à ses compagnons de voyage la place où se dressaient autrefois d'orgueilleux palais, le temple de Sérapis, la fameuse bibliothèque, le musée, le vaste hippodrome, l'obélisque, la colonnade de Pompée, les aiguilles de Cléopâtre, dont l'une s'élève aujourd'hui sur la place de la Concorde, et l'autre en un coin brumeux au bord de la Tamise...

Un faible mouvement commençait à se dessiner dans la ville paresseuse, au fond des deux ports, sur le canal qui fait communiquer la ville avec le Caire et débouche dans la branche la plus occidentale du Nil.

Olivier avait dû abandonner ses hôtes pour courir à son poste de commandement. Il s'agissait d'une manoeuvre décisive. Comment la Gallia allait-elle se comporter à la descente?

Elle se comporta le mieux du monde. Ses hélices arrêtées, elle plana, quelques minutes, au-dessus des eaux, puis s'abattit lentement avec de faibles oscillations d'un bord à l'autre. Bientôt la descente parut s'accélérer. Alors, sur un geste du commandant, les arbres de couche s'abaissèrent simultanément avec les jambes de l'aéroplane, et un léger mouvement de rotation, imprimé aux hélices qui battaient l'air de bas en haut, suffit à ralentir la marche. En même temps, au bout de chaque pile élastique se produisait, sous l'impulsion de pompes foulantes actionnées par la vapeur, un renflement sphérique, véritable petit ballon figurant le pied de cette monstrueuse jambe d'éléphant et formant bouée pneumatique.

Achevant sa parabole, la Gallia vint doucement se poser sur les eaux calmes, avec la légèreté d'un goéland. Et ses pieds colossaux eurent à peine trempé leur épiderme imperméable dans la mer qu'elle s'arrêta, immobile, au même instant que les hélices.

En trois minutes, l'opération s'était accomplie avec un plein succès.

Une acclamation générale des passagers salua le dernier tressaillement de l'énorme machine endormie sur les eaux jaunes du Nil.

Aussitôt des embarcations, se détachant de la côte, apportèrent à la Gallia, les longs tuyaux de cuir qui allaient la mettre en communication directe avec les réservoirs d'huile de naphte, et les pompes aspirantes se préparèrent à l'action.

De loin, l'aéroplane devait avoir l'air d'un radeau formidable. Mais aucun curieux ne s'était approché. Des habitants, trop apathiques ou restant plongés dans le sommeil, aucun n'était accouru pour examiner la merveille. Le jeune commandant s'en félicita intérieurement. Qui sait les fureurs que l'aspect d'un engin nouveau peut susciter dans la foule routinière et ignorante...


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De loin, l'aéroplane avait l'air d'un radeau formidable.


Les machines mises en marche, Olivier voulut débarquer pour s'assurer par lui-même que tout allait bien du côté des réserves de combustible. Il aurait pu, à la rigueur, se dispenser de ce soin; mais il savait qu'il n'est rien de tel que l'oeil du maître — et que souvent, si le maître veut les choses bien faites, il n'a d'autre recours que d'y procéder lui-même. Plus d'un organe délicat du magnifique navire aérien était son ouvrage personnel; d'où la précision impeccable de ses mouvements. Il n'avait jamais confié à personne l'exécution de ce qui pouvait être d'un intérêt vital pour son entreprise; aussi tout marchait-il à souhait. Et encore a-t-on vu que la composition de l'équipage, laissée de propos délibéré à un spécialiste, avait amené bien des surprises! Il en est ainsi partout et toujours. A quel chef n'est-il pas arrivé de se dire, en voyant ses intentions ou ses plans mal compris par des subordonnés de tout ordre: «Que n'ai-je agi moi-même!... C'était le plus sûr et le plus court...»

Mais avant de partir, Olivier avait eu une heureuse inspiration.

«Que penseriez-vous, demanda-t-il à Ethel et à lady Duncan, d'une dépêche télégraphique adressée d'ici au commodore pour l'aviser de votre venue?...»

Cette proposition avait été acceptée avec bonheur et reconnaissance. Puis, les deux dames ayant manifeste quelque crainte d'amener chez le cher malade un choc fatal, par l'annonce trop soudaine de leur arrivée, on avait composé ensemble une dépêche diplomatique, propre à donner de l'espérance, sans brusquer l'étonnante nouvelle; et ce travail en commun avait encore resserré les liens affectueux déjà si forts entre Ethel et Olivier...

Muni du document, le jeune capitaine prit le chemin de la ville, laissant la Gallia sous le commandement provisoire de Silas Pettibone. Muriel avait bien risqué une dernière tentative pour obtenir la permission de pousser une pointe dans Alexandrie; mais elle s'était heurtée à un refus formel autant que poli. Il ne s'agissait pas de s'exposer, en si sérieuse occurrence, aux aventures ou retards que la fantaisiste voyageuse aurait sans nul doute apportés à l'expédition. Il fallut donc quelle se résignât, mais ce ne fut pas sans un dernier appel: «Monsieur Desroches, rapportez-nous au moins quelque surprise!...»

Olivier s'éloigna en riant. Il se promit bien cependant, si le temps ne lui manquait pas, de se mettre en quête de la surprise demandée. Cela ne lui permettrait-il pas d'en offrir une à Ethel?...

Mais déprimé abord il s'agissait de s'assurer que ses instructions avaient été ponctuellement remplies par ses correspondants d'Alexandrie; que l'huile de naphte était de bonne qualité et en quantité suffisante, que les réservoirs se vidaient avec régularité.

Les résultats de l'inspection furent des plus satisfaisants; les mesures avaient été bien prises, et rien n'avait cloché.

Voyant qu'il pouvait disposer de quelque temps pendant que les opérations se poursuivaient, Olivier Desroches en profita pour visiter les bazars d'Alexandrie. Son excursion ne lui fit pas découvrir grand'chose; quelques bijoux d'un goût barbare, mais qui furent salués des cris de joie de Muriel, toujours en quête d'un nouveau hochet.

Il y avait une surprise pour chacune de ces dames. Ethel accepta gracieusement la sienne — un bracelet chargé d'amulettes et longtemps porté sans doute par une beauté fellah, — mais elle négligea de passer le bijou à son bras comme les autres s'y étaient empressées.

Cependant les soutes d'huile étaient pleines, et le moment arrivait de repartir. L'un après l'autre, les lourds tuyaux de cuir détachés de leur embouchure, retombèrent à la mer. La Gallia, délivrée de ses attaches, se remit à souffler la vapeur dans ses poumons d'acier. Bientôt toutes les machines furent sous pression, et les mugissements du monstre annoncèrent qu'il était prêt.

L'ordre final donné, les hélices entrèrent en action verticale, les jambes du colosse se replièrent; de pachyderme, il redevint oiseau, et, s'élevant majestueusement dans les airs, il reprit son vol.

Il était midi précis. En dépit du soleil déjà brûlant, tout le monde restait sur le pont, personne ne voulant rien perdre du spectacle qui se déroulait sous l'aéroplane.

Le Delta si curieux, si plein de souvenirs; Port-Saïd, l'isthme de Suez, coupé de son couloir étroit, où les navires, vus de haut, ressemblaient aux globules sanguins qu'on voit glisser lentement l'un derrière l'autre dans un vaisseau capillaire examiné au microscope. Puis toute cette terre de Syrie, si petite et si grande à la fois, où chaque pouce du sol a son souvenir et sa poésie...

Mais déjà la péninsule du Sinaï s'effaçait à l'arrière; son point culminant, le Djebel-Mousa, disparaissait, et, sous la lumière aveuglante d'un soleil torride, le désert se déroulait, triste, désolé, immense. Vaincus par l'accablante chaleur, les passagers rentraient un à un au salon; même miss Ruthven, dont les souvenirs bibliques s'étaient éveillés, et qui voulait à tout prix voir l'endroit exact où les eaux s'étaient refermées sur l'orgueilleux et imprudent Pharaon, fut obligée de chercher l'ombre de sa cabine avec un commencement de migraine.

Tout était gris, comme mort, aussi loin que portait le regard. Une profonde tristesse se levait de cette aride et brûlante solitude, de cette mer d'un éclat cruel aux yeux, et qu'aucun fleuve ne vient enrichir de ses eaux. Le désert semblait une énorme cuvette concentrant les rayons du soleil sur l'aéroplane. Il n'y avait pas moyen de se tenir sur le pont. L'équipage entier (sauf, bien entendu, le capitaine et les hommes de service) se retira pour une sieste impérieusement nécessaire.

La journée se traîna affreuse; les «couleurs» furent descendues au milieu de l'apathie générale; nul ne put toucher au dîner; il n'y avait que quelques boissons glacées qui pouvaient tenter le palais desséché des voyageurs.

De temps à autre, le cri de la vigie signalait un point curieux: Cossir, Djedda, les deux ports importants de la mer Rouge, la Mecque, le pèlerinage le plus suivi de l'univers.

A dix heures et demie, on arrivait dans des régions plus tempérées, on rentrait dans la zone maritime, et, avec la brise du soir, on respirait enfin. Ce fut comme une résurrection. Le nom suggestif de «moka», jeté dans la causerie par Olivier, quoiqu'on en fût très loin, amena invinciblement la même pensée unanime. Miss Ruthven, accoutumée à parler sans détour, fut la première à exprimer le voeu «d'en déguster une tasse!...»

Et, comme sur le coup de baguette d'un enchanteur, à un signe du commandant, qui sans doute, par une grâce d'état, n'avait rien perdu de son équilibre physique et moral, une appétissante collation apparut, où le café glacé jouait le rôle principal.

Il était onze heures du soir; mais, personne n'étant d'humeur à perdre dans d'étouffantes cabines le bénéfice de la brise vivifiante qui se levait, on se prépara d'un commun accord, pour une longue veillée. Alors Muriel, qui tenait à son idée, reprit sa proposition du matin, d'imaginer quelque passe-temps pour charmer la lenteur des heures. Chacun, déclara-t-elle d'un petit ton doctoral, avait le devoir de contribuer selon ses moyens à l'amusement général. Et, pour donner l'exemple, elle ne fit aucune difficulté de s'exécuter, et dansa la gigue promise avec beaucoup de vivacité et de grâce; entraînant dans cet exercice le pauvre lord Ayrtoun, sous prétexte qu'elle ne pouvait danser seule; s'accompagnant de la voix sur le mode caractéristique des cornemuses, tandis que deux cannes, prestement disposées en croix sur le plancher, faisaient l'office des «claymores obligées».

Toute l'assistance fut enchantée de ce petit spectacle impromptu, et, l'élan étant donné, l'un après l'autre apporta sa chanson, sa romance ou son histoire. La gaieté fut au comble lorsque Mrs. Pettibone, entrant dans l'esprit du divertissement avec sa bonne grâce habituelle, eut persuadé à son mari de dire en duo avec elle une des plus comiques chansons nègres du répertoire des Christy Minstrels. A la surprise générale, Pettibone se révéla comme un véritable artiste dans le genre burlesque, ce qui le rehaussa un peu dans l'opinion. Tant il est vrai qu'en regardant bien on finit par découvrir quelque mérite chez le sujet le plus ingrat!...

La nuit s'acheva paisiblement de cette façon. A une heure quarante-cinq, on franchissait la Porte-des-Larmes, le détroit de Bab-el-Mandeb, et on naviguait au-dessus du golfe Arabique. Sous le clair de lune, des côtes arides et désolées avaient remplacé les palmiers de la zone maritime. A quatre heures, on était devant Mascate, on dépassait le cap Raz-el-Had, puis on quittait la terre pour ne plus voir pendant des heures que le ciel et la mer, avec un soleil plus cruel encore que celui de la veille, car on se rapprochait de plus en plus de la ligne équatoriale.

De nouveau, les voyageurs, chassés du pont par les rayons fulgurants du soleil, cherchèrent l'ombre de la cabine; et la journée de la veille se reproduisit. A trois heures quarante-cinq, on était entre les Lacquedives et la côte du Malabar. Puis, au sud du Deccan, un pic de 2,680 mètres élevait sa tête vénérable.

Pour Ethel et lady Duncan, on touchait au but. Bravant la chaleur et la fatigue, les deux dames étaient prêtes depuis longtemps. A six heures dix-sept, Colombo de Ceylan était signalé. L'oeil avide, le coeur battant, elles attendaient à l'avant, appelant de tous leurs voeux ce port où les attendait un arrêt de vie ou de mort.

Presque aussi anxieux qu'elles, Olivier, une excellente lorgnette marine en main, s'efforçait de percer l'éloignement. Soudain il laissa échapper ces mots:

«J'aperçois un cuirassé!...»

Tremblante, lady Duncan essaya de regarder à travers le verre; mais ses yeux voilés de larmes ne discernaient rien. Ethel saisit la lorgnette.

«C'est l'Alligator! s'écria-t-elle en pâlissant. Je distingue très bien le nom. Et!... oh! maman! maman!... Est-ce que je deviens folle?... Sur la dunette!... Regardez!... Regardez!...

— Le commodore!... s'écria lady Duncan. Il nous fait signe de son mouchoir!...»

Et, foudroyée par un excès de bonheur, elle tomba presque sans connaissance entre les bras de sa fille et d'Olivier Desroches.


Chapitre XVI.
DE CEYLAN AU TIBET, PAR-DESSUS L'HIMALAYA.

Ainsi qu'il avait opéré à Alexandrie, l'aéroplane, de son mouvement large et moelleux, vint se poser sur les eaux, en rade de Colombo. Tout le long de la côte, l'île est frangée d'une marge de palmiers derrière lesquels s'élèvent des collines verdoyantes; par places, entre ces collines et la mer, s'étale une plage de sable rouge ou jaune. La rade est encombrée d'un essaim de légers canots montés par un seul homme, au turban blanc et à la peau de bronze rouge, qui pagaye à l'arrière, et ils se portent, comme un vol de moucherons, au-devant de chaque arrivage. Une douzaine de vaisseaux de guerre ou de commerce se balançaient majestueusement sur leurs ancres, faisant paraître plus petites encore les embarcations indigènes. Devant les voyageurs de la Gallia s'étendait la délicieuse ville de Colombo, véritable labyrinthe fleuri, semblable à un énorme bouquet embaumé. A l'entour de la ville et jusque dans les rues verdoyent des milliers d'arbres, et les grands champs de riz, de citronniers et de cannes à sucre lui font une riche et fraîche ceinture. L'île elle-même semble un vaste jardin. La plus humble hutte est protégée par une touffe de palmiers, embellie par les buissons à fleurs écarlates de l'hibiscus. Une population mélangée, aux vêtements éclatants, blancs, rouges, jaunes, bariolés, se presse dans toutes les avenues, celles surtout qui aboutissent au port. Colombo est certainement une des villes les plus originales et des plus charmantes qu'on puisse visiter. La température est exquise, les nuits sont assez fraîches pour reposer de la chaleur du jour, et la brise de mer vient chaque matin tempérer les rayons du soleil. On ne peut imaginer de promenades plus enchantées que celles des environs de Colombo ou de Kandy, à l'ombre des palmiers, des bananiers, des bambous gigantesques, au milieu des plantes fleuries que nous sommes habitués à considérer comme des raretés réservées aux serres les plus opulentes, et qui s'épanouissent ici près de la plus pauvre cabane. Acheter des ananas d'un pied de long un centime, et déjeuner d'un petit pain tout frais cueilli sur l'arbre à pain; voir des charretées de bananes, et fouler un tapis de sensitives qu'on voit se replier doucement, au moindre contact; errer au sein d'allées ombreuses, plantées d'arbres comme jamais n'en ont rêvé nos botanistes, tels sont les plaisirs courants d'une excursion aux environs de Colombo; aussi ceux qui ont une fois visité ce pays privilégié aspirent-ils à le revoir.

Mais, pour le moment, parmi les hôtes de l'aéroplane, personne ne songeait aux merveilles végétales de Ceylan. Tous les yeux étaient tournés vers l'Alligator. Chacun se demandait par quel concours inespéré de circonstances on voyait lord Duncan, en parfaite santé, répondre de la main et du chapeau aux signaux que lui adressaient sa femme et sa fille. A peine l'aéroplane se fut-il posé en rade, aux acclamations de tous les équipages se pressant sur le pont de leurs navires pour contempler la merveille, qu'une chaloupe se détacha de l'Alligator et cingla rapidement vers la Gallia. Elle apportait lord Duncan en personne, et, cinq minutes plus tard, Ethel et sa mère, pleurant de joie, tombaient dans les bras de leur cher marin.

Quand les premières effusions furent passées, lord Duncan regarda autour de lui et tendit les deux mains à M. Desroches, le remerciant d'une voix franche et mâle de ce qu'il avait fait pour sa famille.

«Trop heureux d'avoir pu être agréable à ces dames, monsieur le commodore! répondit chaleureusement Olivier. Mais expliquez-nous donc par quel bonheur nous vous revoyons en bonne santé, alors que nous pouvions redouter...

— De me trouver mort et enterré! dit le commodore en souriant. Dame! je l'ai frisé de près!... Oui, ce sont là de ces tours que vous jouent ces beaux climats!... J'ai eu tout bonnement une forte attaque bilieuse, causée par une promenade au grand soleil de midi et aggravée par un sorbet glacé pris mal à propos en rentrant. On m'a cru mort, et on a immédiatement télégraphié en Angleterre. Je l'ai regretté le lendemain, quand je me suis senti remis; mais le mal était fait, et les télégrammes rassurants que j'ai envoyés à mon tour ne sont arrivés qu'après le départ de ces dames...


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Une chaloupe apportait lord Duncan en personne.


— Mais, père, maintenant que je vous regarde, dit vivement Ethel, vous avez très mauvaise mine!... Comme vous êtes pâle et amaigri...

— Vous êtes encore malade, sûrement! s'écria lady Duncan.

— Non, non, plus malade en réalité; mais l'épreuve que j'ai subie a été assez rude pour que je me sois vu obligé de demander télégraphiquement un congé. Je l'ai reçu ce matin. Et c'est même dans le but de rejoindre le bateau de la Peninsular and Oriental Company qui passe après-demain, que j'ai quitté Pointe-de-Galles, où nous étions, pour me rendre à Colombo, ce qui me procure la joie de vous retrouver, mes-chères, et le plaisir de faire la connaissance d'un homme comme vous, monsieur Desroches.

Lord Temple et lord Ayrtoun, à leur tour, s'approchèrent pour saluer le commodore, et le féliciter de son retour à la santé. Après que lord Duncan eut visité et admiré tous les détails de l'aéroplane, il insista d'une façon si aimable pour que tout le monde vînt dîner à son bord qu'on ne put refuser, et, quelques minutes plus tard, on se trouva ensemble sur le pont de l'Alligator, un des plus beaux cuirassés de la flotte britannique.

Olivier remarqua avec intérêt combien le beau visage d'Ethel, suspendue au bras de son père, avait gagné en douceur et en éclat depuis leur réunion. Le nuage qui si souvent assombrissait le front de la jeune fille était complètement dissipé. Plus de pâleur, plus d'air blasé, dédaigneux; une franche et charmante gaieté, un air doux et aimable qui justifiait pleinement la fierté du regard que lord Duncan attachait sur elle. Lady Duncan, elle aussi, paraissait cent fois plus à son avantage que lorsqu'elle livrait des combats acharnés aux autres douairières de qualité dans l'arène mondaine de la Saison à Londres. Quant au commodore, ses manières étaient si franches, si cordiales, qu'Olivier ressentit immédiatement pour lui une vive sympathie. Le dîner fut fort gai. Lord Duncan et les officiers en firent les honneurs avec l'hospitalité proverbiale des marins; on s'entretenait, comme de juste, beaucoup de l'aéroplane, et, tandis qu'on s'extasiait sur ses mérites, lady Duncan se tourna tout à coup vers Olivier qui était placé à sa droite.

» Ah! monsieur Desroches, s'écria-t-elle, quel regret de quitter votre délicieux navire aérien! C'est désormais, délivrées de notre mortelle inquiétude, que nous aurions pu jouir, nous aussi, de ce féerique voyage!... Vous n'avez pas idée de ce que c'est, messieurs, ajouta-t-elle en s'adressant aux officiers de l'Alligator. Au milieu même de notre chagrin, ma fille et moi, nous ne pouvions nous empêcher d'admirer ce ravissant mode de locomotion. N'est-il pas vrai, Ethel?

— C'est en effet la manière de voyager idéale, dit Ethèl.

— Et M. Desroches est un hôte comme on n'en voit pas! continua lady Duncan. Avec lui pour guide, même un voyage en charrette à travers les prairies d'Amérique serait charmant... Jugez un peu de ce que c'est sur ce prestigieux aéroplane...

— Vous me comblez, madame, dit Olivier un peu embarrassé de ces éloges publics. Mais c'est moi qui suis à plaindre pour l'instant!... Comment vous dire mon regret de perdre de telles compagnes de voyage!...»

Ethel regardait au fond de son verre, sans mot dire.

«Je regrette beaucoup de vous séparer les uns des autres, dit lord Duncan en riant, mais je ne puis pourtant pas laisser ces dames aller se fixer au Tibet tandis que je rentre seul en Angleterre?...

— Il y aurait moyen de tout concilier, dit aussitôt Olivier, et ce serait me conférer une grande faveur, monsieur le commodore!... Voulez-vous me faire l'honneur d'accepter une place sur la Gallia et de continuer le voyage à mon bord avec ces dames?

— Sur la Gallia?... En vérité, monsieur le commandant, vous me prenez absolument au dépourvu!... Certes, ce voyage est le plus tentant qui puisse être offert, et, si je ne me sentais pas l'obligation de retourner en Angleterre dans le plus bref délai possible...

— Ce serait, croyez bien, le moyen d'y arriver plus tôt! répliqua Olivier.

— En Angleterre? s'écrièrent tous les convives surpris.

— Mais certainement! Il ne nous faudra pas plus de temps pour revenir que pour aller!...

— Vous ne comptez donc pas séjourner au Tibet, monsieur Desroches? demanda lord Temple abasourdi.

— Ma foi non, milord. Le temps d'y toucher, pour montrer de quoi est capable l'aéroplane, puis nous repartirons pour Richemond.»

La figure de lord Temple exprima la plus vive surprise, non sans un mélange de déplaisir. Celle de lord Ayrtoun refléta, fidèle miroir, les impressions qui se peignaient sur les traits de son modèle. Non pas que l'un ou l'autre des deux lords comptât sur les mines du Tibet pour refaire sa fortune. Ils avaient tous deux des rentes assez respectables qu'ils ne devaient pas trop souhaiter d'augmenter; mais lord Temple était un homme grave et lent dans ses conceptions; il n'aimait pas à former un projet et à ne pas le mettre en exécution — ledit projet lui fût-il sinon indifférent, même désagréable! Il avait mis dans ses papiers de faire un long séjour au Tibet, et voilà qu'il apprenait qu'on se bornerait à toucher barre; de là le vif sentiment de désapprobation qui s'élevait en sa noble poitrine. Mais, en somme, il ne pouvait rien dire, Olivier était bien le maître d'agir à sa guise, et il se tut, bien que gonflé d'indignation contre une si coupable légèreté.

Cependant, lord Duncan, s'étant concerté avec son second, montra un vrai plaisir de pouvoir accepter l'offre d'Olivier; et, après avoir remis son commandement à ce jeune homme, il prit congé de son équipage et se rendit avec les autres passagers sur l'aéroplane, où le commandant lui assigna une cabine.

Comme les voyageurs mettaient le pied sur le pont de l'aéroplane, au milieu de la foule de curieux qui n'avait cessé d'encombrer les abords du fantastique navire, Silas Pettibone, le teint échauffé par la colère et les cheveux hérissés, se présenta en ouragan devant Olivier Desroches.

«Un mot, commandant! fit-il d'une voix rauque.

— Qu'y a-t-il, monsieur le commissaire? Vous serait-il arrivé quelque contretemps? demanda Olivier.

— Il y a que, comme on pouvait s'y attendre, ces damnés moricauds n'ont pas su faire leur ouvrage à temps!... Nous ne pouvons pas appareiller ce soir, commandant!... Ces misérables se sont refusés à achever notre ravitaillement d'huile de naphte!...

— C'est regrettable!... Mais il n'est pas encore tard... d'autres ne pourraient-ils pas finir la besogne?...

— Malheureusement non!... Tous les portefaix du port s'entendent comme larrons en foire. Ils sont allés boire et dormir. Oui, commandant, ils ont eu le front de me dire qu'ils profitaient de la fraîcheur du soir pour se reposer, et qu'ils finiraient leur ouvrage demain, à l'aube, avant que le soleil ait gagné sa force!... Comprend-on des manants pareils?... Ah!... si je pouvais leur administrer à tous et à chacun quelques bons coups de trique!...

— Doucement, monsieur Pettibone. Ces gens-là ont bien quelque droit à dormir, après tout!... Si c'est l'habitude du pays...

— La meilleure habitude serait de les fouetter jusqu'au sang!... rugit le commissaire. Il n'y a pas d'autre système avec ces peaux noires, commandant, croyez-en mon expérience!

— Bon, monsieur Pettibone! Est-ce vous, l'ami des nègres, qui parlez de la sorte?...

— Ah!... les nègres!... les nègres!... j'en suis bien revenu!... s'écria douloureusement le Yankee. Ce voyage m'a ouvert des horizons nouveaux sur cette race trop vantée!... Quand ce ne serait qu'un individu comme ce Théodore, commandant, ce serait assez pour guérir le plus enragé négrophile!...

— Théodore? En quoi avez-vous à vous plaindre de lui?... Ne fait-il pas bien son ouvrage?...

— Ce n'est pas que l'ouvrage soit mal fait... Mais j'ai dans l'idée que ce garçon me nargue... Oui, commandant, je le vois rien qu'à sa façon de marcher, de se dandiner, de me regarder dans le blanc des yeux... de sourire en-dessous lorsqu'il voit cette petite écervelée de miss Ruthven... impudent macaque!... il me nargue, j'en suis moralement sûr... et son vaurien d'Endymion en fait autant!...

— Bref, reprit Olivier en passant la main sur sa moustache pour dissimuler le sourire involontaire appelé sur ses lèvres par la colère du Yankee, nous ne pouvons pas appareiller avant demain matin?

— Je le crains, mon commandant!

— Eh bien, monsieur Pettibone, à l'impossible nul n'est tenu! Nous resterons la nuit ici. Je suis bien sûr que vous n'avez rien négligé pour que nous partions à l'heure dite, et je ne puis vous blâmer de ce retard involontaire.

— Ah! pour cela, je vous le garantis!... s'écria le Yankee en épongeant son front ruisselant de sueur. J'ai travaillé comme... j'allais dire comme un nègre... Mais il n'y a pas de danger que je le dise jamais, après ce voyage!...»

Et il s'éloigna en levant les bras au ciel.

On jouit d'une soirée charmante sur le pont de l'aéroplane. Le soleil s'était couché dans un ciel d'or semé de nuages de la couleur des violettes de Parme. Au loin, les collines semblaient taillées dans l'améthyste; puis d'innombrables étoiles s'allumèrent sur l'azur sombre du ciel, et, de toute l'île, couverte d'arbres d'essences précieuses et de fleurs odorantes, s'éleva un parfum que la brise apportait par bouffées. Olivier avait envoyé chercher les officiers de l'Alligator qui ne tardèrent pas à arriver, désireux de visiter l'aéroplane.

Plusieurs des familles anglaises et indigènes de Colombo ayant sollicité la permission d'y venir, une brillante compagnie se trouva bientôt assemblée sur le navire aérien, et la fête se termina par une sauterie qui se prolongea presque jusqu'à l'aube. C'est à regret qu'on se sépara enfin et que chacun alla dormir.

Au matin, la troupe des travailleurs bronzés se présenta et, sous les ordres de Pettibone, veillant d'un oeil de tigre à ce que personne ne se montrât paresseux, compléta le chargement d'huile de naphte.

A huit heures quinze, tout était paré et l'aéroplane reprenait son vol à travers un ciel de saphir.

Vu de haut, l'île de Ceylan produisait un effet encore plus enchanteur. On eût dit, en réalité, un énorme jardin, verdoyant de ce vert unique de l'Inde, comme saturé d'humidité. Les habitants eux-mêmes, avec leurs vêtements aux couleurs vives, semblaient de loin les grandes fleurs aux pétales éclatantes de ce jardin.

A neuf heures dix, on franchit Trincomale.

L'aéroplane poursuivit son vol au-dessus du golfe du Bengale d'un bleu plus profond que l'azur du ciel. On eût dit un plancher solide de lapis-lazuli. A la surface des eaux immobiles, les voyageurs distinguaient des bandes de tortues flottant endormies. Par moment, un poisson volant bondissait hors de l'eau, zébrée de larges bandes violettes, qui justifiaient comme le fit remarquer lord Temple à miss Duncan, l'épithète souvent attribuée par Homère à la mer couleur de vin; pas une voile ne venait en animer la solitude enchantée.

Bientôt, sur la gauche, on devina de loin Karikal et Pondichéry.

La journée s'acheva à dépasser le golfe du Bengale. A quatre heures vingt du soir, on vit Jaggernaut, puis Guttack aux éclatantes maisons blanches, les bouches du Maha-Nadi, formant une sorte de lac bouillonnant dans les eaux calmes du golfe. Enfin, à quatre heures cinquante, on découvrit le Gange coulant ses flots jaunes et tumultueux sur la plaine. On aperçut l'île de Sangre, avec sa redoutable population de tigres, qui abondent, du reste, dans toutes les îles avoisinant les bouches du fleuve. Les eaux du Gange se distinguaient pareilles à un large sillon jaune, sans se mêler au bleu du golfe; pendant longtemps on peut suivre sa course bourbeuse à travers les eaux claires de la mer. On laissa en arrière Calcutta, ce Liverpool de l'Inde, qui, en gagnant de la richesse et de l'activité, a perdu presque tout son charme pittoresque. On admire cependant ses longues avenues bordées de palais, les innombrables vaisseaux qui encombrent ses abords, les Jardins de l'Éden, le palais du Roi d'Oude, aux toits rouges et bleus, sur lesquels volent des milliers de pigeons, les villages environnants, nichés sous la verdure luxuriante, les innombrables maisons blanches ou jaunes, et enfin la profusion de palmiers et d'arbres fleuris qui sont la parure de la vieille cité. On tomba d'accord que la ville indienne manquait de style et d'originalité et que la Cité du Palais, ainsi est appelée Calcutta, ne valait pas ce qu'on avait déjà vu.

On dépassa bientôt Chandernagor. Enfin, à six heures, on arriva au-dessus de la frontière du Népaul.

Devant les voyageurs s'élevait la masse menaçante et glacée de l'Himalaya.

Elle figurait une véritable muraille entre eux et le Tibet. L'atmosphère s'était subitement refroidie. Les dames s'enveloppèrent de fourrures. Mais le froid devenait de plus en plus piquant. Il semblait presque paradoxal de se dire que, le matin même, on avait respiré à pleins poumons l'air embaumé de Colombo.

Les glaciers, réfléchissant les rayons du soleil couchant, passèrent successivement du rose ardent au mauve, au bleu pâle, au blanc étincelant. Le crépuscule enveloppa toutes choses d'un voile gris.

Dès sept heures vingt, il avait fallu hausser graduellement le plan de déplacement du navire aérien pour franchir la chaîne. L'aéroplane, au lieu de décrire une ligne sensiblement horizontale, suivait une trajectoire inclinée de quarante-cinq degrés sur l'horizon et finit par dépasser la hauteur de huit mille trois cent quarante mètres. Sur le conseil d'Olivier, les dames étaient rentrées dans leurs cabines; mais elles en sortirent bientôt, se plaignant d'étouffements, d'insupportables bourdonnements dans la tête et les oreilles. Lord Duncan, encore affaibli par sa grave maladie, souffrit beaucoup. Des hémorrhagies nasales se déclarèrent chez lui et chez plusieurs autres membres de l'expédition. Mais la redoutable muraille ne tarda pas à être franchie; on put regagner une altitude plus respirable.

On était au Tibet.

Tous les yeux dévoraient cette contrée mystérieuse, où chacun pensait découvrir un eldorado.

Olivier, penché comme les autres au bord de l'aéroplane, regardait les steppes tibétains s'étendre sous ses yeux, aux froids rayons de la lune, lorsque son attention fut attirée par une série de «Hem!... hem!...» assez peu naturels, poussés derrière lui.

Il se retourna et vit le nègre Théodore, — ou plutôt Bob Ruthven, pour lui donner son véritable nom, — qui se livrait à une pantomime mystérieuse, clignant de l'oeil, posant un doigt sur ses lèvres et désignant à plusieurs reprises quelque chose par-dessus son épaule. Olivier eut beau écarquiller les yeux du côté que désignait Bob, il ne vit rien d'anormal et finit par se diriger vers le compas, en invitant Bob d'un coup d'oeil à le suivre. Le jeune homme parut, lui, comprendre au mieux la pantomime du commandant, et il s'élança vivement sur ses pas.

«Que diable avez-vous à vous démener de la sorte, Bob? demanda Olivier lorsqu'ils furent derrière l'habitacle, à l'abri des regards indiscrets.

— Parlez bas, de grâce! murmura Bob en promenant un regard défiant autour de lui.

— Mais encore? Pourquoi tant de mystère?... Quel secret d'État voulez-vous me révéler?

— Un secret d'État!... Vous pouvez bien l'appeler ainsi!... Mais on peut nous entendre. Si nous allions dans votre cabine?

— Pettibone vous aurait-il pris de nouveau en flagrant délit de conversation avec mademoiselle votre soeur?

— Je me moque bien de Pettibone!... Non, il ne s'agit pas de ce vieux chacal... Mais il faut absolument que je vous dise ce que j'ai découvert... Je le dois en conscience. Croirez-vous que... Je ne sais comment vous expliquer cela... Mais... enfin!... Je ne suis pas le seul faux nègre à bord!...»

Et Bob recula d'un pas pour juger de l'effet de sa révélation sur Olivier.

«Il y a beau temps que je le sais, répondit celui-ci. Dès le premier soir j'ai reconnu Otto Meister...

— Otto Meister!... s'écria Bob avec éclat. Comment! lui aussi?... il est là?...

— De qui donc me parlez-vous, sinon de lui?...

— Mais ce n'est pas du tout de lui que je parle! Je n'avais aucune idée de sa présence abord! Vous me confondez...

— Comment!... il y en aurait un autre?

Deux autres, s'il vous plaît!... L'un est le seigneur Fitzmorris Trotter!... L'autre le major Fairlie. J'en suis absolument certain...

— C'est trop fort! s'écria Olivier, éclatant de rire malgré lui. Tout le Melton-Club passé au noir et servant à mon bord! Il faut que vous ayez eu tous une fameuse envie de faire le voyage...

— Oui, c'est excessivement drôle, répondit Bob, très sérieux. Mais, au fond, il n'y a pas de quoi rire, vous savez...

— Et pourquoi pas, jeune Nestor?...

— Parce que ces gaillards-là machinent quelque chose... je vous l'affirme. J'en suis sur...

— Et que voulez-vous qu'ils machinent? Un autre aéroplane? Une concurrence?... Grand bien leur fasse!... Je ne les crains pas...

— Non, non, il ne s'agit pas de cela... ils conspirent...

— Et contre qui, grands dieux?...

— Oh! je sais bien que j'ai l'air stupide à venir vous conter cela... Mais que voulez-vous? J'en suis convaincu! Je sais, je sens que toute la bordée de bâbord est dans leur main et qu'ils ont de mauvais projets... Vous savez, moi, ce n'est pas ma bordée. Je suis de tribord, et, tout le temps que nous travaillons, les autres se reposent. Je ne les ai vus que cette nuit, à Colombo, pendant qu'on dansait..., et je vous dis qu'ils ont de mauvais desseins!

— Mon cher Bob, je vous remercie de m'avertir, dit Olivier, gagné malgré lui par l'émotion de son jeune ami; mais que voulez-vous que je craigne de ces gens-là? Quel mal peuvent-ils me faire?...»

Bob regarda de nouveau autour de lui, puis, tout bas, se penchant à l'oreille d'Olivier:

«Je suis persuadé qu'ils complotent de s'emparer de la mine, murmura-t-il.

— Quelle mine? répéta le commandant, surpris.

— La mine de rubis, donc!...» s'écria Bob surpris à son tour.

Un instant Olivier se tut, réfléchissant. Un voile se déchirait devant ses yeux. Il comprenait l'ardeur qu'on avait mise à le poursuivre, à quémander une place à bord de la Gallia. Bob lui-même avait sûrement l'esprit plein de la même chimère.

«Mon pauvre Bob!... dit-il enfin, je vous croyais plus raisonnable. Comment, vous pensez de bonne foi marcher à la conquête d'une mine de rubis!...

— Dame! fit Bob.

— Mais il n'y a pas de mine, mon cher enfant! Du moins, s'il y en a une, je ne la connais pas, je n'ai aucun droit sur ses gemmes, et ce n'est pas du tout là que nous allons...

— Ah bah! fit Bob, consterné.

— Ainsi, c'est après une mine de rubis que vous courez, tous tant que vous êtes? Otto Meister, Fitzmorris Trotter, Fairlie, vous... dois-je ajouter ces dames? miss Muriel, par hasard?

— Hé!... hé!... fit Bob d'un ton dubitatif.

— Eh bien, mon pauvre ami, il faudra déchanter... J'en suis désolé, mais je vous ramènerai à Londres les poches aussi vides que lorsque vous êtes parti... J'étais à cent lieues de me douter des projets que vous nourrissiez, ou de croire que l'appât du gain seul vous entraînait...

— Mais c'était le bruit public à Londres, répartit le pauvre Bob. Tout le monde était convaincu que vous veniez ici chercher de nouveaux rubis...

— Et on était généreusement décidé à partager avec moi?... dit Olivier un peu moqueur. Je me ferais un plaisir de vous donner votre part du gâteau, mon cher Bob, croyez-le bien, si par bonheur cette mine existait autre part que dans votre imagination... Mais voilà!... Je ne connais pas de mine de rubis, je n'en cherche pas, et nous n'en rencontrerons aucune...»

Et comme la figure du jeune homme exprimait le plus amer désappointement:

«Allons, Bob, un peu de courage! reprit Olivier en lui frappant amicalement sur l'épaule. Un jeune homme de votre âge devrait être ravi d'accomplir un voyage pareil, qu'il y ait ou non des rubis sous roche... Qu'est-ce que vous avez tant besoin d'argent, je vous prie?...

— Oui, c'est facile à dire pour ceux qui en ont à ne savoir comment le dépenser!... fit Bob qui se trouvait lésé dans ses légitimes espérances et qui boudait légèrement.

— C'est moi qui représente ces capitalistes embarrassés de leur argent?... demanda Olivier en riant. Je vous prie de croire, au contraire, que je connais parfaitement la façon de l'employer...

— Oui, je n'en doute pas... Mais, pas moins, ils vous joueront quelque mauvais tour!... Vous savez, ils croient à la mine, eux!...

— Que voulez-vous? répliqua Desroches en haussant les épaules. Si nous étions encore en pays anglais, je les mettrais tous à terre, simplement... Mais il est trop tard... Il faut en prendre son parti... Nous nous contenterons de les tenir au travail jusqu'au bout comme de vrais nègres. C'est la seule punition en mon pouvoir...»

Et, voyant Bob secouer la tête d'un air déconfit:

«Allons, Bob, ce n'est pas ces malheureux rubis qui vous chagrinent?... Est-ce ma faute, à moi? Vous ai-je jamais dit qu'il y en eût?...

— C'est vrai! dit Bob avec franchise. J'avais beau insinuer une foule de choses, vous ne mordiez pas du tout...

— Je ne vous aurais pas cru si rapace, mon pauvre ami!...» s'écria Olivier, faisant un effort pour ne pas se laisser aller à un mouvement d'ironique gaieté.

La mauvaise humeur du jeune Ruthven n'était jamais de bien longue durée. Il se mit à rire et, rejetant ses cheveux en arrière par un geste qui lui était familier:

«Au diable! fit-il, renonçons à ce beau rêve!... Comme vous disiez, je n'en aurai pas moins fait le voyage!...»

Et, haussant les épaules, il rentra au poste de l'équipage.

L'aéroplane volait au-dessus du Tibet.

Les steppes désolés, les massifs de montagnes sombres défilaient rapidement derrière lui.

Enfin, vers onze heures, on aperçut les feux d'une grosse ville qui ne pouvait être que Lassa.

La cité mystérieuse s'étendait sous leurs pieds, vaste et muette.

Des arbres séculaires lui composaient une ceinture de feuillage. Ses blanches maisons, surmontées de tourelles, ses temples aux toitures dorées, brillaient aux rayons de la lune, et chacun se sentit ému en contemplant de haut ce sanctuaire du bouddhisme, cette ville sacrée qui, depuis tant de siècles, garde jalousement son secret.

A onze heures trente-cinq la descente commença.

Après avoir hésité quelques minutes sur le meilleur point d'atterrissement, Olivier prit son parti, et l'aéroplane, obéissant, vint se poser au milieu d'un grand jardin désert.


Chapitre XVII.
PETITS ET GRANDS LAMAS.

L'aéroplane était pourvu d'un mât mobile, au bout duquel pouvait s'allumer, à l'occasion, un oeil électrique. Ce fanal venait précisément d'être utilisé pendant la traversée de l'Himalaya, pour sonder les vallées au-dessus desquelles on planait. La lumière en étant produite par une des machines à vapeur qui actionnaient les hélices, et le moteur cessant d'agir pendant la descente, le rayon éclatant que la Gallia, projetait devant elle s'éclipsa au moment même où elle touchait terre.

La lune s'était cachée derrière un voile de nuages. Aussi fut-il d'abord impossible aux voyageurs de reconnaître en quel lieu ils étaient venus atterrir. Mais le moteur fut bientôt isolé et remis en action: l'oeil électrique se ralluma et promena son regard circulaire autour de la Gallia.

On put alors constater qu'on était établi dans une grande clairière entourée d'arbres gigantesques.

Sous la lumière blanche qui les frappait successivement; pour les laisser ensuite rentrer dans l'ombre, les arbres de cette forêt prenaient des formes fantastiques, et dont plusieurs des voyageuses se montraient même effrayées.

«Les branches, disait Muriel en frissonnant, ressemblent à de grands bras qui vont s'allonger pour vous saisir, et ces épais feuillages ont l'air de cacher des mystères redoutables. Je ne puis m'empêcher de penser à cette affreuse forêt dont j'ai lu la description, et où tous les arbres sont des damnés...

— La forêt de l'enfer de Dante?

— Justement! Vous rappelez-vous?... Lorsqu'on coupe le moindre petit rameau, l'arbre pleure et se plaint... Quelle horrible idée!... Eh bien! il me semble que nous sommes tombés dans un de ces cercles maudits...

— Calmez-vous, mademoiselle, de grâce, dit Olivier, et soyez persuadée que le premier rayon de soleil dissipera vos fantômes...»

Comme il parlait encore, Muriel jeta un cri perçant.

«Que disais-je?... Là! là... je les vois!... Ils s'avancent sur deux longues files!... Ce sont sûrement des cannibales!...»

Et, se couvrant les yeux de ses deux mains pour ne pas en voir davantage, la jeune fille terrifiée s'enfuit vers sa cabine.

Tous ceux qui étaient restés sur le pont se portèrent instinctivement vers la direction que désignait Muriel. Il ne leur fallut qu'un moment pour s'assurer qu'elle n'avait pas rêvé.

«Des cannibales!... dit Olivier avec un sourire, je ne crois pas que nous ayons chose pareille à redouter au Tibet. Attention, néanmoins, et voyons ce que nous veulent ces pèlerins!...»


Illustration

Les deux files de fantômes entraient dans la clairière.


Émergeant de l'ombre épaisse du bois, les deux files de fantômes signalées par miss Ruthven entraient maintenant dans la clairière; on distinguait leurs longues robes rouges, leurs hauts bonnets jaunes en forme de mitre, leur allure grave et mesurée. Ils se dirigeaient évidemment vers la Gallia. Arrivés à quelques mètres des piliers de l'aéroplane, tous s'arrêtèrent, tombèrent à genoux et, simultanément, battirent le sol de leur front.

«Allons! dit d'un ton de soulagement le commandant Desroches, qui, en sa qualité de chef responsable, n'avait pas été sans une certaine inquiétude en voyant avancer cette troupe nombreuse, ce ne sont point des ennemis, il s'en faut. Ce sont des religieux qui nous souhaitent la bienvenue. Nous avons évidemment atterri dans quelque lamaserie...

— Voilà ce qui s'appelle tomber sur ses pieds! dit gaiement le commodore. Au pays des Lamas, nous ne pouvions mieux choisir. Mais écoutons, les voici qui se mettent à chanter.»

Les lamas prosternés s'étaient relevés, et, sur l'ordre de l'un d'entre eux, les deux longues théories s'étaient massées en un groupe compact. Soudain, d'un choeur de voix s'éleva une sorte d'hymne barbare qui n'était pas sans beauté.

«C'est singulier, dit Olivier après avoir écouté attentivement les premières mesures, leurs paroles m'arrivent distinctement, et je ne les comprends pas... Je sais pourtant le tibétain, — ou du moins je croyais en savoir les mots essentiels... Qu'en dites-vous, herr Mei... je veux dire monsieur le docteur?...

— Cela s'explique très facilement, dit le docteur noir, s'avançant avec empressement, très heureux de cette occasion de rentrer en grâce. Vous avez sans doute étudié avec un maître qui n'avait pas le ton, la musique particulière du parler de Lassa; tout est là.

— Et vous-même, comprenez-vous?...

— Le mieux du monde. Mais rassurez-vous. Vous comprendrez aussi au bout de peu de temps, puisque vous possédez le vocabulaire. Pour un homme habitué comme vous à parler plusieurs langues, ce sera l'affaire de quelques jours.

— Oh!... quelques jours!... dit Olivier. Je crains bien, dans ce cas, de quitter Lassa sans avoir échangé un mot avec les habitants!...

— Je voudrais être instruite de ce qu'ils chantent, dit Ethel, qui écoutait, attentive; le mouvement et l'accent me paraissent superbes.

— Votre goût ne vous a point trompée, miss Duncan, dit le docteur. C'est l'Hymne de Tamerlan, un morceau de poésie nationale véritablement unique. Souhaitez-vous que je vous le traduise?

— Vous m'obligerez beaucoup,» dit Ethel.

Le docteur traduisit tout haut:

«Quand le divin Timour habitait sous nos tentes, la nation mongole était redoutable et guerrière; ses mouvements faisaient pencher la terre; d'un regard, elle glaçait d'effroi les dix mille peuples que le soleil éclaire.


O divin Timour, ta grande âme renaîtra-t-elle bientôt?
Reviens, reviens!... Nous t'attendons, ô Timour!


«Nous vivons dans de vastes prairies, tranquilles et doux comme des agneaux; cependant, notre coeur bouillonne; il est encore plein de feu. Le souvenir des glorieux temps de Timour nous poursuit sans cesse. Où est le chef qui doit se mettre à notre tête et nous rendre valeureux?


O divin Timour, ta grande âme renaîtra-t-elle bientôt?
Reviens, reviens!... Nous t'attendons, ô Timour!


«Le jeune Mongol a le bras assez vigoureux pour dompter l'étalon sauvage, il sait découvrir au loin sur les herbes les traces du chameau errant... Hélas! il n'a plus de force pour bander l'arc des ancêtres; ses yeux ne peuvent démêler les ruses de l'ennemi.

O divin Timour, ta grande âme renaîtra-t-elle bientôt?
Reviens, reviens!... Nous t'attendons, ô Timour!


«Nous avons aperçu, sur la colline sainte, flotter la rouge écharpe du Lama, et l'espérance a fleuri dans nos tentes... Dis-le nous, ô Lama! quand la prière est sur tes lèvres, Harmoustha te dévoile-t-il quelque chose des vies futures?


O divin Timour, ta grande âme renaîtra-t-elle bientôt?
Reviens, reviens!... Nous t'attendons, ô Timour!


«Nous avons brûlé le bois odorant aux pieds du divin Timour; le front courbé vers la terre, nous lui avons offert la feuille verte du thé et les laitages de nos troupeaux. Nous sommes prêts, les Mongols sont debout, ô Timour!... Et toi, Lama, fais descendre le bonheur sur nos flèches et sur nos lances!


O divin Timour, ta grande âme renaîtra-t-elle bientôt?
Reviens, reviens!... Nous t'attendons, ô Timour!»


Le morceau terminé, les lamas s'étaient remis sur deux files, et celui qui avait fait l'office de chef de choeur, s'étant avancé jusque sous la balustrade où étaient groupés les voyageurs, prononça quelques paroles.

«Il demande sans doute à parlementer, dit Olivier, mais je saisis à peine ce qu'il dit. Monsieur le docteur, laissez-moi vous prier d'être notre interprète...

— A vos ordres,» acquiesça Otto Meister, nullement fâché de cette occasion de prouver que sa présence n'était pas, après tout, inutile.

Et, venant se placer auprès du commandant, il traduisit les paroles du Lama, et lui redit en tibétain les réponses d'Olivier, avec l'aisance d'un homme pour qui aucune langue orientale n'avait de mystère.

Le discours du Tibétain se réduisait à peu près à ceci: On avait vu descendre des nues le navire aérien; on venait adorer le prodige. Les nobles voyageurs savaient sans doute qu'ils avaient pris terre dans l'enceinte de la grande lamaserie?

L'orateur lui-même était un des dignitaires de cet établissement. Il offrait, au nom de tous ses frères, de se mettre à la disposition des hôtes illustres qu'une faveur signalée du ciel leur envoyait...

A cette bienvenue, Olivier répondit, par la bouche d'Otto Meister, avec une égale politesse, et, après un échange de propos courtois, il fut convenu qu'un détachement des voyageurs, composé du commandant, de l'interprète, du commodore et de lord Temple, irait, au lever du jour, visiter la lamaserie; en attendant, on allait prendre un repos bien gagné.

Les choses ainsi arrangées, chacun se retira dans sa cabine, tandis que les lamas, plongés dans la méditation, restaient accroupis autour de l'aéroplane.

La précaution, jugée nécessaire par Olivier, de se porter d'abord en avant-garde pour reconnaître le pays, n'était que trop justifiée par la réputation inhospitalière du Tibet. De toutes les parties de l'Asie centrale, c'est encore la moins connue des Européens. Deux ou trois voyageurs au plus y ont pénétré dans les temps modernes, et parmi ces voyageurs, un seul, un Français, est jamais arrivé jusqu'à Lassa ou a pu en revenir. Les Tibétains opposent, en effet, une méfiance toujours en éveil aux ambitions des Anglais dont les sépare seul le mur mitoyen de l'Himalaya, et cette méfiance se traduit par des vexations de toute nature imposées aux voyageurs qui entrent dans le pays par le sud. Aussi les explorations n'ont-elles été possibles jusqu'ici qu'en prenant la route occidentale ou celle de la Chine.

Lassa «la sainte», le «sanctuaire éternel», la «terre des esprits», a donc gardé jusqu'à nos jours le caractère mystérieux que lui vaut cette sorte d'inviolabilité, et que complète aux yeux des Asiatiques son caractère sacré de capitale du Daï-Lama ou Grand-Lama.

Le Grand-Lama est à la fois le souverain pontife et le roi de son pays, sous le protectorat de la Chine; c'est plus encore une des incarnations incontestées du Bouddha sur la terre, c'est-à-dire un objet de vénération pour les quatre cent millions de fidèles bouddhistes.

On sait (ou on ne sait pas) que le Bouddha s'incarne sur la terre de façon à y être éternellement représenté par une personnalité qui, sous des traits différents, conserve la même essence. Quand le moment de la «transmigration» d'un Grand-Lama arrive, son corps paraît mourir; mais son âme vole à la minute dans le corps à elle destiné par le ciel; les fidèles alors attendent, dans la crainte et le deuil, que l'incarnation réitérée du dieu leur soit révélée.

Bientôt, par la voix de leurs lamas ou prêtres, ils apprennent que, dans tel ou tel hameau éloigné, les lamas ont découvert le représentant divin; parfois c'est un nouveau-né qui, le jour même de sa naissance, a déclaré sa mission à ses parents frappés de respect. Aussitôt le peuple, guidé par les lamas, se met en marche chargé des plus riches présents. On va en grande pompe chercher le jeune Chaberou (c'est ainsi que se nomment les Grands-Lamas dans leur enfance et dans leur première jeunesse). On le ramène au sanctuaire pour l'élever dans la science bouddhique, la gravité et les honneurs. Dès lors, et jusqu'à son décès, il est le représentant de Bouddha sur la terre. A peine a-t-il rendu le dernier soupir, que son âme transmigre dans le corps d'un jeune enfant désigné de même par les lamas. Le Bouddha terrestre est supposé se rappeler toutes ses transmigrations précédentes. Il en parle avec détail lorsqu'on l'interroge, et n'est même élu Grand-Lama qu'après avoir subi un interrogatoire public sur ses incarnations passées. Il est aussi réputé avoir la science infuse, et savoir, sans les avoir jamais apprises, toutes les langues de l'univers; mais n'oublions pas que, pour les Tibétains, l'univers s'arrête à la Chine à l'est, aux Indes à l'ouest et au sud. Passé ces limites, disent-ils, il n'existe qu'une mer affreuse et sans bornes.

Le vrai pouvoir, on le voit, est donc aux mains des lamas.

Partout s'élèvent d'immenses couvents ou lamaseries, dans lesquels viennent s'engouffrer sans retour toutes les richesses du pays. Des sommes incroyables en or, en argent et en pierreries sont versées par des peuplades indigentes entre les mains insatiables des lamas. Il ne faudrait pas croire, malgré ces avantages évidents, que la vocation religieuse se déclare spontanément chez cette classe innombrable. Ce sont les parents qui, à la naissance de leurs fils, décident s'ils seront de la classe des lamas ou de celle des «hommes noirs», ainsi nommés parce qu'ils conservent leurs cheveux, au lieu que les lamas ont la tête rasée dès l'enfance et deviennent des «hommes à la tête blanche». Le petit enfant voué à la classe sacerdotale, est placé de bonne heure dans une lamaserie où on lui enseigne la doctrine du bouddhisme. Il existe trois classes de lamas: les lamas à domicile, les lamas vagabonds et les lamas en communautés. Les lamas à domicile mènent à peu près la vie des autres pasteurs tartares, paissant leurs troupeaux, vivant sous la tente avec leurs frères et soeurs; ils n'ont guère de religieux que l'obligation du célibat et leur costume rouge et jaune, couleurs lamaïques. Les lamas vagabonds, comme leur nom l'indique, ne se fixent nulle part; ils vont droit devant eux, à l'aventure, à travers les immenses steppes déserts du Tibet. Partout ils reçoivent l'hospitalité; mais ils préfèrent, en général, dormir sous le ciel, «le couvercle, disent-ils, de cette tente immense qui s'appelle le monde».

Quant aux lamas en communautés, ils vivent en d'immenses couvents, parfois au nombre de quatre ou cinq mille. On s'explique ces chiffres énormes quand on sait que le fils aîné seul reste en général «homme noir», et que tous les autres enfants mâles sont voués à l'état religieux.

Ces explications étaient nécessaires pour donner une idée quelque peu exacte du milieu singulier où était venu s'abattre la Gallia.

A six heures du matin, Olivier Desroches et ses trois compagnons, fidèles à leur promesse, descendaient l'escalier de l'aéroplane pour se mettre en rapports directs avec le chef des lamas. Ce personnage était le seigneur Matanga, ainsi qu'il se fit sérieusement connaître à ses hôtes avant de s'enquérir de leurs qualités et noms respectifs.

Sur un signe de lui, tous les religieux se reformèrent en procession, et les quatre Européens, prenant la tête avec leur guide, s'enfoncèrent dans le massif boisé. Le rideau d'arbres qui avait tant effrayé Muriel était en somme assez peu profond, car, en moins de dix minutes, la petite troupe en avait franchi l'épaisseur et se trouvait à découvert. Le soleil, déjà haut sur l'horizon, éclairait à leurs yeux le plus riant spectacle. Sur le revers d'un coteau boisé, gazonné, coupé de ruisseaux, une agglomération de maisonnettes, qui paraissaient en très grand nombre, se pressait, avec ses murs blancs, ses jardins verdoyants, autour de temples bouddhiques dressant çà et là leur majestueuse et bizarre architecture, leurs toits dorés, leurs élégants péristyles.

Dans les sentiers qui séparaient les longues files d'habitations, tout un peuple de religieux vêtus de rouge, coiffés de jaune. Leur démarche grave, leurs gestes mesurés contrastaient avec la tenue des étrangers qui arrivaient de divers côtés. Car les passagers de la Gallia, n'étaient pas les seuls visiteurs. Il y avait fête aujourd'hui, et de tous les points de l'horizon, les fidèles ou les curieux affluaient. Déjà le bruit des roues, le piétinement des mulets, le cri perçant des chameaux, le beuglement des yaks apportant les pèlerins, se faisaient entendre aux abords de l'immense monastère, rappelant le bruit confus d'une foire villageoise. Et c'en était une, en effet, moitié kermesse, moitié pèlerinage. Si la majeure partie des visiteurs venaient, à l'heureuse lamaserie, uniquement pour demander des prières, d'autres n'y cherchaient que l'occasion de se distraire; et les bazars qui se dressaient de toutes parts avec l'attirail obligé de ces boutiques ambulantes, chapelets, miroirs, verroterie, images de dévotion, coutellerie, mercerie, thé et parfums, montraient qu'on pouvait faire ici des provisions temporelles aussi bien que spirituelles.

Évitant les voies populeuses, Matanga avait introduit ses hôtes dans les jardins réservés, quartier des dignitaires, où les maisons différaient notablement de celles du commun troupeau, et bientôt ils s'arrêtèrent devant un temple majestueux. Le toit ou plutôt les toits, car on en voyait deux superposés, le plus bas se projetant considérablement en avant, étaient en tuiles richement plaquées d'or d'un effet somptueux. Le toit supérieur, soutenu par d'élégants piliers de laque rouge, abritait une galerie percée de fenêtres, seules ouvertures par où la lumière eût accès dans le sanctuaire. Sur le chemin aboutissant au temple, on voyait à droite et à gauche deux rangées de tabourets de prière; de tous côtés un grand nombre de dévots prosternés.

Sur les degrés du temple se tenaient trois personnes qui firent aux étrangers la plus gracieuse réception, et, leur ayant renouvelé l'offre hyperbolique de tous leurs biens, de tous leurs services et de tout leur dévouement, se retirèrent avec majesté, les laissant aux soins de Matanga.

Le premier de ces dignitaires, expliqua le lama, était l'abbé, le chef suprême de la lamaserie; après lui venait l'amhan, personnage placé là en apparence pour surveiller la discipline, en réalité pour observer l'esprit du couvent et s'assurer s'il est favorable ou hostile au gouvernement chinois, suzerain du Tibet; le troisième était le saint.

Dans toutes les lamaseries qui se respectent, il y a un de ces hommes privilégiés, qui ne s'occupe d'aucune affaire temporelle ou administrative, qui n'est même pas tenu de paraître aux cérémonies, mais qui ajoute un grand lustre à l'établissement, en raison de sa sainteté reconnue, et amène un accroissement considérable dans ses revenus, les offrandes pleuvant autour de lui.

Celui-ci, ainsi que Matanga l'expliqua avec orgueil, était un saint d'une rare valeur, un véritable Bouddha vivant; on venait tout justement de l'enlever à la puissante lamaserie de Koumboun (au prix des plus savantes intrigues), et déjà la prospérité du monastère s'était notablement accrue. Tout en parlant, le seigneur Matanga menait ses hôtes faire le tour du temple, ayant soin de le garder constamment à sa droite, ainsi que cela se pratique dans tous les pays lamaïques. Même lord Temple faillit s'attirer une mauvaise affaire à ce propos. Étant revenu en arrière pour mieux voir un détail d'architecture qui l'intéressait, il avait fait deux ou trois pas en laissant le monument à sa gauche, quand des mains vigoureuses le remirent dans le droit chemin, avec accompagnement d'objurgations indignées pour ce manquement à l'étiquette due aux saints lieux.

L'incident vidé, on pénétra dans le temple où, quand on eut dûment admiré l'image du Bouddha — faite d'or pur — et offert au dieu les lampes de rigueur, les voyageurs furent admis à inspecter le trésor. Aiguières, flacons, encensoirs richement ciselés, statuettes d'or ou d'argent, bronzes, peintures, manuscrits merveilleusement enluminés, tapis et tentures de prix, étaient disposés dans une pièce haute et sombre, où l'on distinguait sur les murs, dans la demi-obscurité, l'image des deux gardiens du lieu avec leur hideux attirail de peaux de serpent, de crânes humains; des démons aux têtes de chien, d'aigle ou de taureau, destinés sans doute par leur aspect formidable à épouvanter le voleur assez audacieux pour se risquer jusque-là.

Le trésor visité, on passa dans la salle des prières. Les prières étaient conduites à l'heureuse lamaserie d'après un système original et qui ne laissa pas de surprendre nos voyageurs.

Tout le long d'une immense galerie, une quantité de petites tables — un millier au moins — étaient rangées en lignes parallèles; à chacun de ces autels minuscules on voyait un lama très affairé, occupé à lire tout haut, avec une rapidité étourdissante, un paquet de feuillets déposés devant lui. Ce sont les cent huit volumes du canon tibétain comprenant quarante-cinq mille feuilles volantes qu'on divise entre tous les lamas d'un même monastère pour qu'ils les lisent à haute voix. Il s'agit pour eux de les expédier le plus vite possible; et, comme ils lisent chacun environ quarante pages par jour, la besogne ne traîne guère. De temps en temps on les voit avaler en toute hâte une tasse de thé fournie par le fidèle à qui ces dévotions doivent profiter, puis reprendre, avec une nouvelle énergie, le bourdonnement interrompu.

En même temps qu'elle offrait un vif intérêt pour les quatre voyageurs, cette visite leur donnait la certitude qu'il n'y avait pour eux aucun danger à redouter dans la capitale du Grand-Lama. En effet, en outre qu'on les traitait avec une parfaite politesse, il n'était pas malaisé de démêler dans ces témoignages une nuance de respect due sans doute à l'origine céleste et aérienne de la Gallia.

Aussi songèrent-ils bientôt à convier les autres passagers à venir prendre leur part de ces curieux spectacles, et, l'heure du déjeuner approchant, le commandant Desroches invita le seigneur Matanga à l'accompagner à l'aéroplane pour partager ce repas, offre qui fut aussitôt acceptée de l'air le plus gracieux.

Les dames, ayant appris combien on avait eu à se louer de la courtoisie des lamas, s'efforcèrent de le payer de retour, quoique l'impossibilité de comprendre ou de se faire comprendre rendît la chose assez ardue. Mais on fait des prodiges pour peu qu'on y mette de la bonne volonté, et trois quarts d'heure ne s'étaient pas écoulés que miss Ruthven, complètement revenue de sa terreur des lamas, était en train de se faire redire par l'aimable Matanga l'Hymne de Tamerlan, et déclarait qu'elle se sentait de grandes dispositions pour apprendre le tibétain. Otto Meister, toujours désireux de prouver son utilité, traduisait infatigablement tout ce qu'on voulait, et, comme Olivier lui-même en arrivait, après quelques heures d'exercice, à saisir le rythme propre de la langue, on réussissait en somme à s'entendre.

«Expliquez-moi donc, si vous le pouvez, demanda le commodore, le sens de certains mots qui ont assailli mes oreilles toute la matinée. Où que nous ayons porté nos pas, quelque figure que nous ayons rencontrée, lama, vendeur, pèlerin, mendiant, homme, femme, enfant, tous ont la même phrase en bouche. Je puis vous la répéter -— quoique, du reste, je n'y comprenne goutte...

— Moi aussi, dirent lord Temple et Olivier presque simultanément:

Om mani padmé houm!

— C'est cela même, dit lord Duncan. Quel est le sens de ces paroles?

— Ce ne serait peut-être pas facile à expliquer, répondit le docteur; en voici en tout cas la traduction à peu près littérale:

O! le joyau dans le lotus! Amen.


— Et en même temps, reprit Olivier, que la formule est dans toutes les bouches, on la voit inscrite de tous côtés. Dans la pierre, sur le marbre et le métal, sur les drapeaux et bannières, partout je l'ai reconnue. Qu'est-ce que cela peut signifier?

— Le mani, comme on l'appelle couramment ici, dit le docteur, est fort recommandé comme le vrai moyen d'acquérir des mérites et de se maintenir dans la voie droite. Sa propagation par voie de la gravure, de la plume, du pinceau, par tous les moyens possibles, est considérée comme oeuvre au plus haut degré philanthropique et méritoire... Mais je vois que Matanga-Lama comprend de quoi nous parlons; il a pour sûr des choses intéressantes à nous apprendre sur le mani

Le lama devinait, en effet, le sujet de la conversation, et, comme il était beau parleur, il préparait déjà en souriant sa petite histoire.

«La formule, répondit-il, quand le docteur l'eut mis au fait, est de la plus haute valeur aux yeux des fidèles. En voici l'origine:

«En ce temps-là, le parfait Bouddha, appelé clarté infinie, entra dans l'état d'abstraction; de son oeil droit sortit un rayon de lumière blanche, de son oeil gauche un rayon de lumière bleue, qui tombèrent miséricordieux sur les régions de l'ouest. En ces lieux régnait alors un monarque nommé le Meilleur. Il commandait aux quatre continents; ses richesses étaient incommensurables, et son pouvoir illimité; mais il n'avait point d'enfant. Or, il existait dans le pays un lac appelé le Lac-aux-Lotus, et, tous les ans, la saison venue, les messagers royaux allaient y cueillir les fleurs pour l'offrande sacrée. Mais voici que, cette fois, ils demeurèrent frappés d'étonnement. Au milieu de l'étang se dressait un lotus entouré de tiges en forme de lances et de feuilles en forme de bouclier. Ils revinrent en hâte porter ces nouvelles au roi, qui dit: «Nul doute qu'il n'y ait dans cette fleur quelque créature miraculeusement engendrée. Je veux moi-même aller voir cet objet vénérable.» Et ayant appelé sa femme, ses ministres et toute sa suite, il se mit en marche sur des chariots remplis de présents et d'offrandes variés, surmontés de drapeaux et de bannières, parmi les nuages de l'encens, aux sons d'une musique céleste.

«Au bord du lac, on prit des bateaux, et on se rendit en procession vers la fleur divine. Aussitôt que la barque du roi se fut approchée, le lotus s'ouvrit, et on vit un jeune garçon de seize ans, marqué de tous les signes caractéristiques du Bouddha. Une gloire l'entourait, sa beauté était merveilleuse, il reluisait de joyaux et tenait en main une épée étincelante. De sa bouche sortaient ces paroles: «Aimez toute la création.»

«Alors, le roi et sa suite, s'étant prosternés, l'adorèrent, et, l'ayant conduit au palais, il y devint l'objet de la vénération générale sous le nom de Coeur de Lotus.

«Et le miraculeux enfant, jetant un regard de compassion sur le monde, reconnut que tous les hommes étaient plongés dans les eaux de la corruption, enchaînés dans les fers de l'égoïsme, enveloppés dans les plis de l'ignorance, brûlés par le feu des passions, emportés par le vent de l'orgueil. Des larmes abondantes coulèrent de ses yeux, et de ses lèvres tombèrent les six syllabes qui doivent sauver l'univers:

«Om mani padmè houm

Tout le monde se montra charmé du récit de Matanga, quoique, en somme, ce récit ne jetât qu'un jour imparfait sur le sens de la célèbre formule. Il y ajouta obligeamment beaucoup de détails sur la vie des lamas, leurs occupations, leurs richesses, leurs arts; il parla surtout avec enthousiasme des fameux bas-reliefs en beurre que chacun était désireux de voir. On ne pouvait pas mieux tomber; la fête des fleurs qu'on célébrait en ce moment n'étant que l'exposition de ces bas-reliefs. Sans plus tarder, on décida d'un commun accord d'aller voir ces merveilles, et, cette fois, les dames furent de la partie.

La fête battait son plein aux abords du grand village. Partout les marchands forains débitaient leurs marchandises avec force paroles. Les marchands d'emplâtres, surtout, étaient assiégés, les Tibétains ayant pour coutume, au moindre malaise, d'en appliquer à tort et à travers sur toute leur personne, et ceux de Lassa jouissant d'une grande renommée. Mais bientôt, un incident vint montrer aux voyageurs qu'en dépit d'une liberté apparente, les lamas tenaient à ce que la fête gardât un caractère religieux, ou tout au moins à ce qu'elle ne dégénérât pas en foire proprement dite.

Matanga les avait fait soudain se ranger dans une allée latérale, et ils avaient vu la foule, comme prise de panique, s'écarter à droite et à gauche en criant: «Gékor lama! gékor lama!»

Sept ou huit personnages, le front ceint d'une bandelette noire et armés de longs fouets, s'avançaient en cinglant tout ce qui tombait sous leurs mains. Ils précédaient un dignitaire vêtu de beau drap, la tête rasée. C'était le géhor, censeur ou prévôt, dont le devoir est de veiller à ce que les règlements de la lamaserie soient strictement observés. Informé que diverses baraques de bateleurs ou de comédiens (les guignols de l'endroit), que des tables de jeux et autres amusements prohibés avaient été vus dans l'enceinte du monastère, il s'était mis en mouvement avec ses licteurs pour faire cesser le scandale. Dans leur sillage, les tables de jeux étaient renversées, les guignols mis en pièces, leurs propriétaires fouettés, et la majesté des édits lamaïques dûment affirmée.

La troupe vengeresse disparue, Matanga s'empressa de conduire ses hôtes devant le grand spectacle du jour, et tous demeurèrent saisis d'étonnement. Nul d'entre eux n'avait imaginé que, dans un pays reculé, barbare, fermé à la civilisation, des oeuvres d'art pareilles eussent pu éclore.

Les fleurs étaient exposées à l'ombre d'un vélum, devant le temple que les voyageurs avaient visité le matin. Une quantité innombrable de lumières donnaient à l'ensemble un éclat féerique. On ne saurait se figurer, sans les avoir vus dans tous leurs détails, les miracles de patience, d'art et de réel talent que les artistes tibétains prodiguent sur ces créations éphémères. Tous les bas-reliefs sont en beurre. On met trois mois à les sculpter et à les peindre, et, le jour de l'exposition passé, tout est abattu et détruit. L'établissement de ces fragiles chefs-d'oeuvre coûte des peines infinies, car on n'y peut travailler que les mains dans l'eau pour éviter de faire fondre la matière, et, comme les trois mois qui précèdent la fête comptent parmi les plus froids de l'année, la situation des artistes n'est pas toujours commode.

Ces sculpteurs, qui ne veulent d'autre gloire que celle de leur lamaserie, et qui, semblables aux créateurs de nos vieilles cathédrales, oublient leur personnalité pour s'identifier à leur oeuvre, sont bien de véritables artistes; il ne faudrait pas croire que leurs tableaux aient rien d'informe ou de barbare. Les bas-reliefs ont généralement vingt pieds de long sur dix pieds de haut et sont entourés d'un cadre de fleurs, d'oiseaux et d'emblèmes lamaïques. Le sujet représenté est toujours une scène du paradis ou de l'enfer. Les figures du premier plan ont trois pieds de haut; celles de l'arrière-plan, processions, chasses, batailles, où on les compte par centaines, ont huit pouces de haut; et le tout est exécuté avec un soin, un fini, une vérité d'allure et d'expression étonnante. Outre que les vêtements sont drapés avec art et naturel, on distingue du premier coup d'oeil le tissu que l'artiste a voulu représenter. Les fourrures, peaux de mouton, de renard, ou de loup, étaient imitées avec une telle perfection que plusieurs des visiteurs furent tentés de les toucher pour s'assurer qu'elles n'étaient pas authentiques. Il faut ajouter que les bas-reliefs sont peints. Aussitôt les sculptures achevées, on les livre à une compagnie d'artistes qui se chargent de leur donner le coloris de la vie.

Nos voyageurs ne se lassaient pas d'admirer cet art si nouveau, à la grande satisfaction de Matanga, ravi, comme de raison, de voir l'art national apprécié à sa valeur. Miss Ruthven, surtout, proclamait son enthousiasme et son désir d'emporter à Londres un échantillon de la sculpture lamaïque. Mais à cela il y avait un obstacle radical; le chef-d'oeuvre serait fondu avant d'arriver.


Chapitre XVIII.
A TRAVERS LASSA LA MYSTÉRIEUSE.

Après avoir visité la lamaserie, les passagers de la Gallia. éprouvèrent le désir assez naturel d'explorer les autres parties de Lassa. Leur guide s'empressa d'accéder à ce voeu, très facile à réaliser, car une des portes du monastère s'ouvrait sur une des rues les plus fréquentées de la ville sainte. Cette rue était large et propre, bordée de maisons de belle apparence, aux murs d'une blancheur éclatante, relevés, autour des portes et fenêtres, de larges bandes jaunes ou rouges. A peine les voyageurs eurent-ils mis le pied hors de la lamaserie, qu'un indigène, puis deux, puis trois, puis vingt, puis cent, s'arrêtèrent frappés de stupeur à les contempler. En quelques secondes, un attroupement considérable s'était formé autour d'eux; on s'appelait, on criait; des têtes paraissaient aux fenêtres, puis reparaissaient précipitamment aux portes, accompagnées de leurs corps, qui venaient à toutes jambes se joindre à ceux qui regardaient bouche bée les étrangers. Évidemment, les bons habitants de Lassa n'avaient jamais vu rien qui leur ressemblât. Les Européens produisaient dans la ville lamaïque à peu près l'effet que produirait, dans un village reculé de la France, un habitant de la lune, ou d'un de ces pays fantastiques que décrit Othello à Desdémone, «où les hommes portent leur tête sous l'épaule». Riant, bavardant, poussant des cris, s'appelant, se bousculant pour mieux voir, les Tibétains se mirent en marche autour des voyageurs; ceux-ci, après s'être consultés, avaient résolu de diriger leur exploration vers le Bouddha-La, qui devait être la partie la plus intéressante de la ville. Comme la foule, au surplus, se montrait de bonne humeur et bien disposée à l'égard des voyageurs, ils ne s'inquiétèrent pas outre mesure de l'attention qu'ils excitaient, et continuèrent tranquillement leur route. De leur côté, ils regardaient, non sans curiosité, ces habitants de la ville fermée, au type mongol, aux larges pommettes, au teint jaune huileux, aux petits yeux noirs pétillant de malice. Hommes et femmes portaient le même costume ou peu s'en faut. Une sorte de robe ou caftan boutonné sur l'épaule, serré à la taille par une ceinture de couleur vive; les pieds chaussés de bottes de feutre vert ou rouge. Pour coiffure, les hommes portaient une toque aux larges bords, et les femmes, presque toutes, un bonnet jaune rappelant assez exactement la forme du bonnet phrygien. D'autre part, tandis que la chevelure des femmes était séparée en deux nattes enfermées dans un étui de taffetas, et encadrant le visage, celle des hommes était nattée en une seule queue semblable à celle des Chinois, et enjolivée d'une foule de boutons, perles, verroteries. Mais ce qui surprit le plus les voyageurs fut de remarquer que la plupart des femmes avaient le visage barbouillé d'un vernis noirâtre de l'aspect le plus repoussant. Ils ne pouvaient comprendre le but de cette peinture, car le plus maladroit tatouage a généralement la prétention d'embellir le visage qui en est orné, tandis qu'ici il était visible qu'on désirait s'enlaidir. Otto Meister, ayant interrogé Matanga, fut bientôt en mesure d'apprendre à ses compagnons que cet usage était le résultat d'une loi, promulguée depuis plusieurs siècles, et par laquelle un empereur défendait aux femmes de se montrer en public dans Lassa, autrement que la face ainsi barbouillée, de peur que leur vue ne donnât des distractions aux nombreux lamas qui habitaient la ville sainte. Les dames restèrent confondues de l'obéissance des femmes de Lassa à une loi si féroce, et déclarèrent unanimement qu'elles n'avaient jamais entendu parler de pareille docilité. A vrai dire, quelques femmes qui avaient négligé de cacher leurs visages sous le masque en question, leur donnèrent une piètre idée de la beauté tibétaine. Comme le dit galamment lord Temple, c'est plutôt aux passagères de la Gallia que cet édit aurait dû être appliqué, car elles risquaient de tourner les têtes de tous les malheureux lamas, sans en excepter le Grand-Lama en personne, tant elles paraissaient encore plus charmantes que de coutume, comparées aux guenons tibétaines... La foule était visiblement du même avis que lord Temple, car on prodiguait sur le passage de ces dames les marques du respect le plus vif; de tous côtés, on ne voyait que des gens tirant la langue, se découvrant la tête et se grattant l'oreille droite, ce qui, expliqua le docteur noir, est la manière de saluer au Tibet! Pettibone se montra d'abord assez offusqué de ces saluts; il voulait tirer les oreilles des délinquants; mais on le calma tant bien que mal, et il finit par accepter philosophiquement, comme les autres, ces manifestations de la politesse asiatique. Quant à Otto Meister, il avait entamé une conversation animée avec Matanga, qui lui signalait les curiosités de la ville, tout en l'accablant de questions sur la provenance des voyageurs et le but du voyage. D'après les indications du digne lama, on se dirigea vers le palais du Talé en passant par les plus belles voies de la ville. Les rues avaient un certain air de propreté; mais en jetant un regard dans les ruelles qui y aboutissaient, on put se convaincre qu'on ferait sagement de rester dans les grandes artères, car les petites semblaient abandonnées à la plus repoussante incurie. Partout, sur le passage des étrangers, la foule grossissait; ils avançaient environnés d'un véritable cortège, ce qui ne laissait pas d'avoir quelques désagréments. Si la plupart de ces gens, en effet, étaient convenablement mis, et même parés avec quelque recherche, on pouvait, sans craindre de les calomnier, juger qu'ils aimaient mieux la parure que l'eau fraîche, et que le savon était chez eux chose inconnue! A tout instant, on rencontrait des groupes de mendiants présentant le poing fermé, le pouce en l'air (leur façon de demander l'aumône) et qui ne manquaient pas de se joindre à la foule.

On arriva sur une place. De loin on voyait comme de grandes toupies, tournoyant avec une rapidité inconcevable; en approchant, on reconnut des bateleurs. Ils étaient vêtus d'un large pantalon blanc et d'une tunique verte plissée; autour des reins, ils portaient une ceinture jaune à laquelle étaient attachées, de distance en distance, de longues cordes tressées, terminées par de grosses houppes de laine blanche; en tournant, ces cordons se tendaient horizontalement et donnaient au danseur l'apparence d'une roue; ils étaient coiffés d'un bonnet garni de plumes de faisan et avaient le visage couvert d'un masque noir auquel était appendue une très longue barbe blanche.

A peine eurent-ils aperçu les voyageurs que, suivant l'exemple des curieux et des mendiants, ils abandonnèrent leurs exercices et, pliant leur tapis, vinrent grossir l'escorte. Les chiens même, terribles et affamés, la gueule rouge, la langue pendante, qui hantaient toutes les rues de Lassa, en aboyant sourdement ou avec fureur, selon leur caractère, se mirent à suivre la foule. Les horribles bêtes étaient faites pour inspirer l'aversion à l'ami le plus fidèle de la race canine; mais l'effroi qu'elles inspiraient, à Muriel surtout, s'accrut encore lorsque le guide bénévole raconta quelle était leur fonction civique. Quatre modes de sépulture sont en usage au Tibet: on bride les corps, on les immerge dans les fleuves, on les expose sur les montagnes, ou, enfin, on les coupe en morceaux que l'on donne à manger à ces chiens épouvantables! Et c'est le plus grand honneur qu'on puisse rendre aux morts... Les voyageurs ayant demandé si, avec cette quantité prodigieuse de chiens errants, la rage n'était pas fréquente, on leur répondit tranquillement qu'il y avait, en effet, des cas nombreux d'hydrophobie.

De tous côtés les voyageurs retrouvaient aux murs des maisons, des édifices, des temples, ou sur de larges banderoles flottant au-dessus des portes, l'inscription fameuse dont Matanga leur avait fait l'historique, la sentence sacrée:

Om, mani padmé houm,

«Oh! le joyau dans le lotus, amen!»


Bientôt, Matanga fit passer les voyageurs par une rue entièrement composée des plus étranges édifices; leurs murs, à l'encontre de ceux des autres maisons uniformément blanchis à la chaux, sauf l'encadrement des portes et des fenêtres qui sont rouges ou jaunes — offraient un aspect bizarre.

— En regardant plus attentivement, les Européens reconnurent que ces murs, au lieu d'être bâtis en briques ou en moellons, l'étaient entièrement en cornes de boeufs et de moutons! On avait tiré parti de la différence de ces cornes, celles de boeuf polies et blanches, celles de mouton noires et raboteuses, et on avait formé sur le ciment qui les tenait unies des dessins infiniment variés et non sans élégance. Matanga affirmait que ces maisons de cornes étaient d'une extrême solidité. A tout instant on passait devant un nouveau temple bouddhique; une énorme statue du Bouddha, souriant, deux doigts levés, assis dans la fleur mystique du lotus, en ornait le péristyle. Devant la statue, des vases de cuivre recevaient les offrandes de lait et de beurre qu'on présente continuellement à l'idole. Des lamas sans nombre étaient occupés à brûler des cierges consacrés devant ces images ou à tourner le moulin aux prières, ingénieuse machine qui, moyennant quelques sapèques, dévide les oraisons que le fidèle n'a pas le temps ou l'envie de réciter en personne. Presque tous abandonnaient précipitamment leur poste pour venir voir les Européens. Ils semblaient se perdre en suppositions sur la provenance des étrangers. Leur vêtement, leur teint, leur allure, tout frappait d'étonnement les Tibétains. On les serrait de si près qu'il avait fallu placer les quatre dames au centre d'un cercle formé par Olivier, lord Temple, lord Ayrtoun, lord Duncan, Pettibone, le docteur et Bob Ruthven, que le commandant avait désignés pour les accompagner. En dépit de cette précaution, l'encombrement était fort désagréable.

On demanda à Matanga quels étaient les produits principaux de la ville. Il répondit avec gaieté que, si pareille question était adressée à un Chinois, il ne manquerait pas de répondre des chiens, des femmes et des lamas... Mais, étant lui-même natif de la ville et bon patriote, il se garderait d'une pareille impertinence. Les produits les plus précieux de Lassa étaient, à son gré, le pou-lou, sorte d'étoffe de laine étroite, teinte des plus vives couleurs, les fameux bâtons de parfums connus de toute l'Asie sous le nom de Tsan-Hiang, et enfin les écuelles de bois sans lesquelles un Tibétain serait l'être le plus malheureux du monde. Cet ustensile se porte dans la poitrine, et sert aux usages les plus variés. On y manipule le tsamba, sorte de pâte de beurre et de farine d'orge noir pétrie avec la main en forme de boulettes qui est le pain des Tibétains. C'est là qu'on verse le thé longtemps bouilli sur le feu d'argols, combustible aux senteurs peu suaves qui se récoltent sur les traces des troupeaux; dans ce thé on fait fondre un gros morceau de beurre avant de l'avaler, et, la tasse nettoyée, au moyen d'un peu plus de beurre dont on la frotte à l'intérieur, ceux qui le jugent utile s'y débarbouillent le visage et les doigts. On y boit aussi une sorte de bière aigrelette, d'un goût assez agréable; on y mange la viande, bouillie ou rôtie, quand on en a. En un mot, son écuelle sert de batterie de cuisine, d'assiette, de tasse, de verre et de cuvette à chaque Tibétain.

Interrogé sur le prix de cet ustensile universel, Matanga déclara qu'une écuelle en bois verni, sans ornements ni peintures, pouvait valoir de quelques sous jusqu'à cinq cents ou mille francs. Il conduisit les voyageurs dans une boutique, tenue par une femme au visage richement peint en noir, qui leur offrit une infinie variété de ces écuelles, de forme gracieuse il est vrai, mais si simples que les voyageurs eurent peine à comprendre comment elles atteignaient des prix si exorbitants. Après s'être fait un peu prier, Matanga avoua alors que les plus chères avaient la vertu de neutraliser les poisons. Comment?... C'est ce que le brave Tibétain ne se chargea pas d'expliquer.

La marchande ne manqua pas d'offrir aux voyageurs des bâtons de Tsan-Hiang, pâte odorante de couleur violette, formée de l'écorce de divers arbres aromatiques réduite en poudre, mélangée à du musc et de la poudre d'or, et qu'on fait consumer lentement devant les idoles ou dans les appartements. Le parfum en est doux, un peu écoeurant; tous les habitants du Tibet en raffolent, et les Chinois du nord se font d'énormes revenus au moyen des contrefaçons grossières dont ils inondent tous les marchés asiatiques.

A la suite de nombreux achats chez la marchande au visage noir, on se rendit, toujours guidés par l'obligeant Matanga, jusqu'aux quartiers des Pé-boum, ouvriers indiens fixés à Lassa et qui sont sans contredit les plus habiles du pays. Ils sont tisserands, orfèvres, fondeurs, mécaniciens, forgerons; ils excellent dans tous les métiers à la fois. Ce sont de petits hommes à la mine éveillée, au teint basané, d'une gaieté enfantine; il n'y avait dans leur quartier que chansons, danses et bruits de guitare. On acheta quantité de pou-lou, aux nuances d'une fraîcheur et d'un éclat extraordinaires, des bijoux curieux, des broderies fort originales; puis on reprit le chemin du palais.

Soudain un grand bruit se fit entendre, et on vit apparaître une troupe de gens richement vêtus, montés sur des chevaux élégamment harnachés. Ces cavaliers piquèrent droit sur les voyageurs, et bientôt, grâce à Matanga, on sut qu'ils étaient envoyés par le Grand-Lama en personne. Ayant appris par la rumeur publique qu'il était arrivé à Lassa des étrangers tout à fait extraordinaires, il leur ordonnait de se présenter devant lui.

Si les voyageurs avaient songé à résister à cet ordre, quelque peu péremptoire, cela leur eût été difficile, car la foule tirant la langue d'un air de profond respect, s'était prosternée, comme un seul homme, à l'aspect des envoyés du Grand-Lama, évidemment décidée à prêter main-forte, pour obéir à n'importe quel caprice du Bouddha vivant. Sans se faire autrement prier, puisque justement la curiosité du Grand-Lama coïncidait avec la leur, ils continuèrent leur route vers le palais.

Ils arrivèrent bientôt devant un édifice d'une magnificence barbare; un Bouddha d'une prodigieuse grandeur était posé sur le seuil de la porte principale, des bijoux d'un prix inestimable ornaient l'idole. De tous côtés, des bas-reliefs d'or pur, d'argent, de cuivre, d'ivoire, d'admirables tapis jetés sur les dalles de marbre et suspendus aux murs, des brûle-parfums, des lampes ciselées, des fresques éclatantes, faisaient de ce palais la demeure la plus somptueuse. La foule, frappant le sol du front se rangea sur les degrés de la résidence sacrée, et les voyageurs, reçus sur le seuil par un grand nombre de lamas en robes jaunes, furent conduits avec solennité vers le Bouddha vivant.

C'était un jeune homme de quinze à seize ans, d'un certain embonpoint, au visage doux et assez agréable; sa bouche aux grosses lèvres, au sourire narquois, ses yeux noirs, ombragés de très longs cils, respiraient la finesse, expression dominante de sa physionomie. Assis sur une pile de larges coussins recouverts en peau de tigre, il portait une ample robe de soie jaune, doublée de zibeline d'une rare beauté. Un collier, des bagues, une agrafe de ceinture, des boucles d'oreille en diamants énormes et des petits peignes d'or ornés de brillants, qui nouaient, sur le sommet de sa tête, ses épais cheveux d'un noir d'encre, complétaient la parure du Grand-Lama. Auprès de lui, sur un coussin de toile d'or, reposait une magnifique couronne de pierreries, cerclant un bonnet de drap rouge.

Le Grand-Lama ne se leva pas pour recevoir ses visiteurs, mais il leur fit de la main un signe plein d'affabilité, tandis qu'un sourire admiratif se dessinait sur son large visage. Les dignitaires qui accompagnaient les Européens s'étaient précipités à terre en entrant, et, balayant le parquet de leur front, ils avançaient, ainsi prosternés, vers le Bouddha, rampant sur les genoux et les coudes, et baisant le sol à chaque pas. Les visiteurs se gardèrent d'imiter une tenue si servile, et se contentèrent de saluer le Grand-Lama sans la moindre génuflexion, ce qui probablement l'étonna beaucoup. Mais, à vrai dire, il semblait si frappé de la figure de ses visiteurs qu'il n'avait pas le loisir de penser à autre chose. Il parut apprécier fort la grande beauté de miss Duncan et de Muriel, et leur adressa les signes de tête les plus affables.

Tous les Européens s'assirent sur les coussins qui étaient jetés à terre devant le Grand-Lama; aussitôt les serviteurs apportèrent du thé au lait, dans de minuscules tasses d'or ciselé d'une merveilleuse finesse, qui remplaçaient au palais l'écuelle nationale. Le thé absorbé, le Grand-Lama demanda, d'une voix gutturale et douce, si quelqu'un parmi les étrangers pouvait s'exprimer en langue tibétaine; et, le docteur ayant répondu affirmativement, le dialogue suivant s'engagea:

«De quel ciel êtes-vous tombés, nobles étrangers, vos visages paraissent brillants d'audace, et nous pouvons juger à l'épaisseur de vos barbes et de vos moustaches, que vous êtes de grands guerriers, des hommes d'un courage redoutable!...

— Nous sommes du ciel d'Occident, répondit Otto Meister.

— Des Pélings de Galgattal?1 demanda le Bouddha vivant.

1. Des Anglais de Calcutta.

— Parmi nous, quelques-uns sont Pélings de Galgatta; mais notre chef est un Français.

— Un framba?... Ah!... Sont-ils aussi de Galgatta, les frambas?...

— Les frambas sont un grand peuple qui habite dans le voisinage des Pélings que tu connais — mais loin, beaucoup plus loin que Galgatta... En Europe, tu n'as jamais entendu parler de l'Europe.»

Le Bouddha sourit et secoua la tête:

«Le ciel me préserve de mettre en doute tes paroles, vieux frère, dit-il, mais nous savons tous que, plus loin que Galgatta, il n'y a rien que la mer perfide...»

En vain le docteur voulut expliquer la provenance des étrangers, le Grand-Lama demeura incrédule.

«Et d'où vient, vieux frère, que ton invincible visage est noir — plus noir cent fois que celui de nous autres pauvres Tibétains, — alors que celui de tes compagnons (et surtout de tes compagnes) fleurit comme la rose?...» demanda le Bouddha avec intérêt.

Otto Meister porta si vivement sa main à son visage, à cette question, que chacun la comprit avant qu'il l'eût traduite. Olivier ne put s'empêcher de rire en rencontrant le regard effaré du pauvre homme, qui s'embrouilla dans une longue explication où le Lama ne parut rien comprendre.

«La couleur du visage importe peu, pourvu que l'âme soit pure, dit-il enfin poliment. Mais je t'en prie, explique-moi au moins pourquoi vos cheveux à tous sont de nuances si différentes?... Regarde-nous!... tous, nous avons la chevelure d'un noir d'ébène, sauf les vieillards sur la tête desquels il a neigé... Vous autres, vous êtes chacun de couleur diverse. Celui-là (montrant lord Temple), porte une barbe de feu... Celui-ci (désignant Olivier), a la barbe et les cheveux pareils à l'écorce du marron. Ce jeune frère (regardant lord Ayrtoun), a les cheveux pareils au chaume, lorsqu'on a récolté le blé... Cette jeune fille semble coiffée d'un rayon de soleil... La chevelure de celle-là est pareille à cette lampe de bronze doré... les uns ont les yeux bleus comme notre Kou-Kou-Nour* les autres gris comme un ciel orageux... il y en a de presque noirs... Quelle est donc la cause d'une diversité si surprenante, si tous, excepté toi, vous venez du ciel d'Occident?...»

* Mer bleue, grand lac du Tibet.

Le docteur essaya d'expliquer au Grand-Lama le mélange des races européennes, qui ne peuvent pas présenter la même uniformité de type que les Mongols; il lui fit remarquer que, du reste, chez les visiteurs, on retrouvait les traits généraux de la race caucasique, le visage ovale, les traits réguliers, l'angle facial ouvert, les cheveux soyeux et la peau blanche; le Lama n'en demeura pas moins intrigué par la figure de ses visiteurs. Il termina son interrogatoire en s'informant s'il existait des onguents ou savons qui peuvent donner à un homme de race jaune le teint clair et fleuri qu'il appréciait si fort chez ces étrangers.

Passant ensuite à des sujets moins frivoles, le Grand-Lama voulut savoir ce que les étrangers étaient venus faire chez lui, et surtout par quelle caravane ils y étaient arrivés. Le docteur ayant tâché de lui faire comprendre l'aéroplane, sa surprise et son incrédulité furent sans bornes. Cependant une inquiétude visible se peignit sur son visage. Il crut évidemment à un commencement d'invasion — cauchemar habituel des Tibétains, et surtout des habitants de Lassa. Des prophéties les menacent d'être envahis et soumis au joug de l'étranger, et cette perspective leur cause une horreur bien naturelle. Le Grand-Lama ayant demandé avec anxiété combien de temps les hommes du ciel d'Occident se proposaient de séjourner chez loi, le docteur transmit sa question à Olivier, qui avait facilement démêlé l'inquiétude sur la large face du Bouddha vivant.

«Que le Grand-Lama ne s'inquiète pas de notre présence, dit-il. Notre séjour dans ses États sera court. Nous repartons ce soir, satisfaits de l'avoir vu et d'avoir fait connaissance avec son empire, si fameux et si mystérieux à la fois.»

A peine Olivier eut-il prononcé ces mots qu'une exclamation de surprise et de dépit s'échappa des lèvres de presque tous ses passagers. Seuls, lord et lady Duncan et leur fille ne s'émurent point.

«Ce soir?... Y pensez-vous?... Partir le même jour!... à peine arrivés?... Le commandant voulait rire... personne ne pourrait croire une chose pareille!...»

Et tous, debout, oubliant l'auguste présence du Bouddha vivant, ils exhalaient un désappointement voisin de la colère.

«Calmez-vous, messieurs, de grâce!... dit Olivier avec ironie, et veuillez me reconnaître le droit de partir quand je le voudrai du pays où il m'a convenu de venir!... C'est à moi, je crois, de conduire cette expédition à ma guise. Je l'ai entreprise uniquement dans le but de montrer ce que peut faire mon aéroplane. J'ai choisi à cet effet le Tibet, comme un des pays les plus lointains et de l'accès le plus difficile. La Gallia s'est tirée à sa gloire de l'épreuve. Il ne me reste plus qu'à la ramener en Europe dans le plus court délai pour annoncer au monde civilisé le résultat acquis...»

Le docteur noir, repoussant dans son agitation sa perruque moutonnante, laissa transparaître la ligne de démarcation entre sa face noire et la peau blanche de son crâne, ce qui fit ouvrir de grands yeux non seulement au Grand-Lama, mais à ceux des passagers qui n'étaient pas dans le secret.

«Mais enfin, commandant, s'écria-t-il en prenant à poignée la malheureuse perruque, rien ne pouvait nous faire prévoir un départ si prompt!... absolument rien!... Le bruit public nous donnait au contraire le droit d'espérer que nous allions nous fixer un certain temps ici... et que nous pourrions en tirer... quelque avantage!... on n'amène pas pour rien les gens à des distances pareilles, après tout!...

— Rien ne vous empêche de rester au Tibet, et si le coeur vous en dit, monsieur le docteur, répondit Olivier en regardant fixement le faux nègre au désespoir. Je ne vous retiens pas. Quant à vous avoir amené au Tibet!... permettez-moi de vous rappeler que vous y êtes bienvenu de votre plein gré!... Et ce n'est pas après le manque de scrupule dont vous avez fait preuve pour arriver à vos fins que vous pouvez rien me reprocher...

— Hé! monsieur!... bredouilla le docteur se rappelant sa perruque et l'enfonçant d'un coup de poing rageur sur son crâne, je ne reproche pas!... je regrette!... voilà tout... je regrette, comme nous regrettons tous!... Une occasion superbe!... inespérée... perdue par un caprice!...

— Quelle occasion, monsieur? Parlez clairement, je vous prie.»

Le docteur fit un signe violent d'humeur et murmura quelques paroles indistinctes.

«Oh! monsieur Desroches!... cria tout à coup Muriel, les mains jointes, vous ne serez pas si cruel!... Vous ne nous forcerez pas à repartir ce soir?...

— Cruel, mademoiselle!... J'en serais désolé. Mais en quoi mon départ, à l'heure et au jour fixés par moi dès le début, mérite-t-il une qualification si dure?...

— Mais... mais... Et la mine de rubis?... articula enfin Muriel, les coins de sa jolie bouche s'abaissant d'un air de regret tout à fait comique.

— Comment!... vous aussi, miss Ruthven!... Encore cette histoire de mine!... s'écria Olivier. Mais c'est absurde!... C'est du roman!... Et je saisis cette occasion de vous le demander à tous: quand, comment, en quelle circonstance ai-je donné à qui que ce soit le droit de penser que je venais au Tibet chercher une mine?... Par parenthèse, vous semblez ignorer tous que l'exploitation des mines est interdite sous les peines les plus sévères en ce pays... on redouterait d'irriter les esprits en fouillant la terre... Cette idée est donc absolument chimérique; de plus, je regretterais d'être obligé de mettre au compte de la cupidité le très aimable empressement que vous avez montré à m'accompagner, ajouta Olivier avec un sourire railleur.

— Oh! à coup sûr, nous étions ravis de faire le voyage, dit Muriel qui semblait prête à pleurer de dépit, mais c'est dur tout de même!... c'est dur!... Je n'aurais jamais cru cela de vous, monsieur Desroches!...

— Je suis, sur ma parole, désolé de vous déplaire, miss Ruthven; mais, par malheur, mes plans sont irrévocables... Et vous, miss Duncan, ajouta plus bas Olivier, se tournant vers Ethel avec une anxiété mal dissimulée, est-ce que vous allez m'en vouloir aussi?...

— Vous ne le croyez pas?... répondit vivement Ethel, qui avait observé avec dédain les manifestations cupides de ses compagnons.

— Non! non!... Je ne puis rien croire de vous qui ne soit bon et beau!...

— Mais voyez, reprit miss Duncan, non sans embarras, le pauvre Bouddha comprend qu'il se passe quelque chose!... il est inquiet... Expliquez-lui donc de quoi il s'agit, monsieur le docteur.

— Nous sommes impardonnables, en vérité, de nous livrer à nos discussions devant ce pauvre garçon! s'écria le jeune commandant. Monsieur le docteur, veuillez demander au Bouddha s'il daigne me faire l'honneur de visiter mon navire et d'accepter le lunch à bord. Dites-lui que, s'il tient à le voir, il doit se dépêcher, le départ étant irrévocablement fixé à ce soir, sept heures,» ajouta-t-il en promenant son regard sur ses compagnons de voyage.

Otto Meister bredouilla quelques mots d'un air bourru, et le Bouddha, qui avait en effet paru comprendre qu'une discussion s'était élevée, et qui envoyait de l'un à l'autre son fin coup d'oeil asiatique, comme pour deviner sur les visages les secrêtes pensées de chacun, accepta l'invitation avec un empressement marqué.

On sortit donc à sa suite, en compagnie d'un nombreux cortège de lamas et de dignitaires, et tout le monde revint à bord. Ce fut à travers une masse de gens prosternés dans la poussière que les voyageurs et leur hôte arrivèrent au jardin où reposait la Gallia. La surprise du Grand-Lama et de son escorte fut sans bornes à l'aspect du prodigieux navire. Et quand ils eurent compris que c'était à travers les airs que les voyageurs étaient arrivés à Lassa, ils ne purent cacher leur impression, à savoir qu'ils avaient affaire à de grands magiciens.

On s'assit pour déjeuner autour de la grande table. Tous les détails du service amusèrent à l'excès les Tibétains. Les cuillères et les fourchettes, en particulier, causèrent un si vif plaisir au Grand-Lama qu'Olivier le pria d'en accepter une douzaine. Le Bouddha vivant, ravi du cadeau, retira de son doigt une bague de diamants magnifiques et voulut absolument le passer à celui d'Olivier.

Après le lunch, le jeune commandant fit visiter l'aéroplane au Grand-Lama dans tous ses détails. Quand la visite fut finie, il était près de cinq heures. Olivier annonça son intention de reconduire le souverain dans son palais; lord Duncan seul proposa de se joindre à lui. Les dames, fatiguées de l'excursion du matin, se proposaient de rester chez elles, les autres passagers se dispersèrent d'un air assez maussade. Olivier, ayant renouvelé à haute voix devant l'équipage l'ordre à Pettibone de tout préparer pour appareiller à sept heures précises, reprit avec lord Duncan le chemin du palais, où ils accompagnèrent le Bouddha vivant. On se sépara les meilleurs amis du monde.

Ayant complété leur exploration de la ville, Olivier et lord Duncan rentrèrent à bord vers six heures et demie.


Illustration

Quatre noirs embusqués à la coupée avaient sauté sur le commandant.


Le commandant de la Gallia monta l'escalier, suivi du commodore. Au moment même où il débouchait sur le pont, et avant d'avoir pu se rendre compte de ce qui lui arrivait, il se trouva pris par les bras et les jambes, bâillonné, renversé brutalement. Quatre noirs embusqués à la coupée avaient sauté sur lui, lié ses membres, étouffé son cri d'appel. En moins de temps qu'il n'en faut pour le dire, il fut transporté dans le poste de l'avant, et déposé sur le plancher.

Le premier objet qui frappa sa vue fut Pettibone, ligotté et bâillonné comme lui.

Presque au même instant, quatre autres noirs arrivaient, portant lors Duncan, lié et bâillonné lui aussi, et le plaçaient auprès de ses compagnons d'infortune. Après quoi, ils sortirent tous et fermèrent la porte sur eux.


Chapitre XIX.
LA RÉVOLTE.

Pas un cri, pas un mouvement insolite, n'avait averti les passagers de la Gallia qu'il se passât à l'avant aucun incident tragique. C'est que le coup de main avait été savamment préparé et exécuté de façon magistrale. L'individu qu'Olivier Desroches avait ainsi trouvé en travers de sa route n'en était pas à ses premières armes. Il avait appris dans l'Inde la guerre sauvage et sans merci; il savait traquer un homme, le surprendre et réduire le plus déterminé à l'impuissance. Personnellement, il s'était chargé d'Olivier; deux nègres stylés par lui, étaient tombés sur le commodore et Silas Pettibone. En quelques minutes le tour était joué, et ces trois hommes forts et courageux, étroitement bâillonnés, solidement garrotés, étaient obligés de reconnaître l'inutilité de la résistance et de se soumettre à l'inévitable.

L'étendue de l'aéroplane était si considérable et les devoirs de chacun si bien réglés que pas un homme de la bordée de bâbord, occupée en entier aux soins préparatoires du départ, n'avait soupçonné l'oeuvre ténébreuse perpétrée par les révoltés de tribord.

L'homme qui les commandait revint bientôt vers l'arrière, le regard vainqueur, arrogant, le revolver à la ceinture, il était noir, mais tout chez lui, maintenant qu'il avait cessé de dissimuler, sa démarche, sa tournure militaire, ses traits aquilins, son oeil impérieux, tout trahissait le déguisement.

Presque au même instant, un autre noir non moins apocryphe, long et mince, celui-ci, avec de beaux traits efféminés et fatigués, émergeait du salon. Il s'approcha d'un pas rapide, et, affectant les formes du respect et de la discipline militaire:

— Commandant, dit-il, vos ordres sont exécutés. Toutes les mesures sont prises, tout est paisible...

— En d'autres termes, «l'ordre règne à Varsovie», interrompit le premier, agrémentant le mot d'un rire insolent. Pas de phrases ici, Fitz!... Temple?... Ayrtoun?...

— Conformément à vos ordres, enfermés dans leur cabine, où ils procédaient à leur toilette du soir.

— Les femmes?

— Lady Duncan et Mrs. Pettibone sont sous clef dans leurs chambres respectives. Les deux jeunes filles étaient ensemble chez miss Ruthven; je les y ai bouclées.

— Miss Duncan va vouloir rentrer chez elle d'un moment à l'autre?...

— C'est bien ce que j'ai pensé, et j'ai hésité d'abord sur ce que je devais résoudre... Mais je ne pouvais pourtant pas lui demander de réintégrer sa cabine pour faciliter nos opérations!...

— C'est juste. Les hommes de l'équipage?...

— Les nôtres enchantés; les autres consolés déjà par la promesse d'une double paye et d'une ration de tafia.

— Le docteur?...

— Oh! celui-là est de coeur avec nous. Rien à craindre de sa part. Il ne demande qu'à rester au Tibet, et n'entend point avoir fait tant de chemin pour les beaux yeux du Français...

— Eh bien, voilà de la bonne besogne; mais, ainsi que disait l'autre, ce n'est pas tout de tailler, il s'agit de coudre...»

Et, baissant la voix instinctivement:

«... Avez-vous pensé aux moyens de faire chanter notre oiseau?...

— A vous dire vrai, je répugnerais aux moyens violents... J'essayerais avant tout de la persuasion...

— Mon pauvre Fitz, vous me faites de la peine... Croyez-vous de bonne foi qu'il existe un argument capable de persuader aux gens de lâcher ce qu'ils tiennent, parce que d'autres le trouvent à leur convenance?... La persuasion!... Moi aussi, je prétends l'employer, mais mon éloquence, j'en jurerais, sera tout autre que la vôtre...

— Vous ne prétendez pas assurément...

— Qui veut la fin veut les moyens,» reprit l'autre avec une expression farouche. Et, après un silence:

«Le dîner de l'arrière est-il prêt?

— Oui, commandant.

— Eh bien, commandez qu'on le serve, et, sitôt le premier coup de cloche sonné, ouvrez la porte des dames.»

Occupées à babiller et à examiner leurs diverses emplettes tibétaines dans la chambre de miss Ruthven, ni celle-ci ni Ethel ne s'étaient aperçues que la clef avait été tournée doucement au dehors et qu'elles étaient prisonnières.

Muriel avait la passion d'acheter, — spécialement des choses inutiles. Miss Duncan n'était pas étrangère à ce travers féminin; si bien qu'elles rapportaient une vraie pacotille de menus objets pour montrer à leurs amies de Londres.

«Cette sonnette à prières est destinée à lady Temple, disait Ethel. Chère lady Temple!... que je serai heureuse de la revoir!

— Et moi, je destine ces deux boucles de ceinture à mes soeurs... Chères soeurs!... doivent-elles assez rager que je sois venue ici sans elles!...

— Voyez donc les jolies ciselures de cette bague d'argent, reprit Ethel; ceci est encore pour lady Temple. Combien elle aussi aurait goûté ce voyage! Qui aurait cru, n'est-ce pas qu'en ce pays reculé, inconnu, on trouvât tant d'art, de politesse, de raffinement!...

— C'est un pays délicieux! s'écria miss Ruthven avec conviction. Oh! Ethel, quel dommage de partir si vite!... Je n'ai pas vu le millième de ce que je voudrais voir... et je commençais déjà à saisir ce que disait Matanga!... Vous pouvez rire, c'est tel que je vous le dis!... Vraiment, je ne puis comprendre cet entêtement de M. Desroches. Venir si loin pour passer deux jours!... C'est de la démence. Jamais, dans aucun plan de voyage raisonnable, on n'a vu rien de pareil... Et puis, ce n'est pas aimable; quand une dame vous fait l'honneur de solliciter une chose aussi simple qu'un peu de relâche, la politesse la plus élémentaire demanderait qu'on s'inclinât... N'est-ce pas votre avis?... Voyons Ethel, dites quelque chose!... Vous êtes là plus figée qu'une pièce de bois. Cela ne vous fait donc rien de renoncer tout d'un coup à de si belles espérances?...

— Quelles espérances? demanda Ethel d'un ton froid. Et pourquoi m'agiterais-je au sujet d'un séjour plus ou moins long à Lassa?...

— Pouvez-vous le demander?...

— Et à quoi bon, au surplus, essayer de lutter contre une décision irrévocable?

— Irrévocable!... Vous voilà bien!... Avec cela que rien est irrévocable de ce qui a été décidé par les hommes! Ah!... si j'étais à votre place, je me chargerais de montrer au monde si les décrets du commandant de la Gallia sont irrévocables!...

— Qu'entendez-vous par là? demanda Ethel non sans hauteur.

— Eh! mon Dieu!... pourquoi tant de mystère?... J'entends tout simplement que, si vous daigniez dire un mot à M. Desroches en faveur du voeu général, étant donné qu'il n'a d'autre but que de vous plaire, il changerait de plan sur l'heure!...

— Miss Ruthven, dit Ethel, vous m'obligeriez en bornant vos considérations à ce qui vous touche personnellement.

— A vos ordres, ma chère. Désirez-vous savoir où en est ma campagne?... Je suis prête à vous en conter les péripéties par le menu, si cela vous intéresse. Mais, pour résumer les choses en deux mots, l'ennemi est prêt à capituler; il ne me manque plus que l'occasion finale, le coup de grâce... et me voilà lady Ayrtoun... Je ne suis pas cachottière, moi! Je joue cartes sur table!...

— S'il faut s'en tenir à votre élégante métaphore, dit Ethel toujours dédaigneuse, pour jouer cartes sur table, encore faudrait-il en avoir, et je ne tiens aucun jeu...

— Oh!... vous, votre système, c'est le dédain et la froideur!... Ce n'est pas le mien; mais, après tout, c'est peut-être le bon. Car vous avez fait là une fameuse conquête, et il n'est pas une fille de Londres, — moi en tête, — qui ne vous l'envie!... Ah! Ethel, il ne tiendrait qu'à vous de nous rendre tous contents; vous n'auriez qu'un mot à dire... Soyez bonne, dites-le!...

— Jamais! s'écria miss Duncan. Pouvez-vous espérer que je m'abaisse à ce point! Il faudrait demander à M. Desroches... quoi? De nous faire voir ses mines de rubis. Autrement dit, de nous permettre d'y puiser... ou, en termes encore plus clairs, il faudrait aller mendier une partie de son bien!...

— Ma chère! quelle manière désagréable de présenter la chose!

— Ne vous vantiez-vous pas, tout à l'heure, de votre franchise? Sachez donc appeler par son nom la scandaleuse avidité que ces malheureux rubis ont soulevée. J'en rougis pour mes compatriotes!

— Eh! vous en parlez bien à votre aise! Ne désirez-vous pas vous-même, autant que tout le monde, cette fortune qui rend l'existence entière facile et agréable?... Mais, au fait, de quoi vais-je m'étonner!... Vous l'aurez quand vous voudrez; vous n'avez qu'à faire un signe. Voilà, sans doute, ce qui vous laisse si tranquille au sujet des rubis...

— Ces rubis! s'écria Ethel d'un ton courroucé, ne m'en parlez plus! Ils me font horreur!... C'est pareil à un talisman maudit!... Ils écrasent leur possesseur; ils mettent entre lui et les autres une affreuse barrière de cupidité, d'envie, de flatteries basses qui en font un être à part, un paria du succès. Je vous dis que je les déteste! Un homme n'a pas de valeur propre, qui s'avance-ainsi cuirassé d'or, pas plus, d'ailleurs, que celui qui est flanqué de majorats et empanaché de titres! Donneriez-vous, dites-moi, un seul regard à votre lord Ayrtoun, s'il n'avait sa fortune et sa pairie à vous offrir?

— Ah! par exemple!... ce n'est pas moi qui dirai chose pareille!...

— Eh bien, n'ai-je pas raison de haïr une force capable de faire raisonner une fille telle que vous, comblée de tous les dons naturels, comme un usurier?... N'ai-je pas sujet de m'en défier? Est-ce qu'on sait, en réalité, quels sentiments on éprouve pour ces nababs? Très probablement, quand on les trouve aimables, on se pipe soi-même; ce sont leurs écus qui vous charment!

— Voilà ce qui s'appelle se tourmenter à plaisir! s'écria Muriel. Il n'y a pas un exemple sur cent analogue à celui de M. Desroches, où la fortune soit aussi également balancée par les qualités personnelles! Et il faut que vous alliez vous mettre martel en tête, vous forger mille chimères! Ma chère amie, quelle possession encombrante qu'une conscience aussi susceptible que la vôtre!...

— Hélas! dit Ethel, se rappelant soudain les engagements qu'elle avait pris, ne parlez pas de ma conscience! Elle est à l'unisson des autres, et ne m'empêchera pas de sacrifier au veau d'or à mon tour... Pardonnez-moi, ma chère, les déclamations ridicules auxquelles je me suis livrée... Moins qu'une autre, j'avais le droit de m'en prévaloir...

— Allez! répliqua Muriel touchée de sympathie, je vous comprends! Ce n'est pas toujours amusant de choisir d'une manière raisonnable; j'en sais quelque chose!... Je puis cependant l'affirmer, dans votre cas, le sacrifice ne me paraît pas terrible! M. Desroches est si aimable, si séduisant!... Quoi qu'il en soit, et pour revenir à la question, vous refusez de placer la plus petite requête en faveur de prolongement de séjour?

— Pas un mot de plus là-dessus, Muriel! La seule idée de cette requête, dont je connais les dessous, me révolte et m'écoeure!... Mais je m'oublie à bavarder; il est temps, je crois, de s'habiller, dit Ethel en se levant. Ah! la porte est fermée, ajouta-t-elle. Pourquoi vous êtes-vous ainsi barricadée?

— Moi? dit Muriel étonnée, je n'ai pas fermé la porte!... Au moins, je ne m'en souviens pas...

— Mais voyez un peu, reprit Ethel, c'est du dehors que la clef a été tournée... Qu'est-ce que cela signifie?...

— Quelque tour de Bob! pensa Muriel. Impossible d'appeler à l'aide... et que va-t-on s'imaginer en ne nous voyant pas arriver pour le dîner?... ajouta-t-elle tout haut.

— On viendra bien toujours voir ce que nous devenons. Mais je me demande qui peut avoir eu l'idée de nous mettre sous clef?...

— Et comment allez-vous pouvoir vous habiller?...

— Je ne m'habillerai pas, voilà tout, fit Ethel sans s'émouvoir.

— A-t-on jamais vu plus stupide plaisanterie! s'écria Muriel d'un ton dépité, après plusieurs essais infructueux pour ouvrir la porte. Ah! le sot garçon!...

— Vous soupçonnez quelqu'un? demanda Ethel surprise.

— Moi!... oui... non!... répondit Muriel confuse. Je pensais qu'un de ces stupides nègres...

— Impossible! Jamais il n'oserait...

— Mais si, par exemple, il avait trop bu?...

— Quelle que soit la cause de cet accident, nous ne pouvons manquer de la connaître bientôt!...

— En effet, dit Muriel, il n'y a guère à supposer que notre absence passe inaperçue... Sans vanité, nous sommes la partie décorative du banquet...»

Elle parlait encore quand la cloche du dîner se fit entendre, et, quelques instants ensuite, un léger tour de clef donné en dehors avertit les deux jeunes filles qu'elles étaient libres. Elles restèrent immobiles, sensiblement effrayées, ne sachant trop qu'attendre; une plaisanterie amicale?... une facétie d'homme ivre?...

Ce fut tout. La porte ne s'ouvrit pas. Au bout de deux minutes d'incertitude, elles se hasardèrent à tourner la poignée à petit bruit. Il n'y avait personne dans le couloir. Sauf le va-et-vient habituel au moment du dîner, tout paraissait tranquille.

Elles se décidèrent à sortir, et moitié craintives, moitié curieuses, elles se rendirent à la salle à manger. Sur le seuil, elles s'arrêtèrent, frappées de stupeur.

Aucun des convives habituels n'occupait la salle. A la place d'Olivier Desroches siégeait un nègre; à la place de lord Temple, un autre nègre. Sur l'entrée des jeunes filles, ces deux hommes se levèrent, et, les ayant saluées avec aisance, leur avancèrent des sièges, en les engageant à s'asseoir.

Muettes et déroutées, elles ne savaient que répondre, lorsque Mrs. Pettibone et lady Duncan firent irruption à leur tour, l'une très gaie, l'autre le front sourcilleux.

«Je voudrais bien savoir, disait Mrs. Pettibone, quel est l'auteur de cette ingénieuse plaisanterie!...»

Mais soudain elle s'arrêtait, elle aussi, clouée sur place par l'étonnement. Ces deux nègres occupant les places d'honneur, les deux jeunes filles serrées l'une contre l'autre, l'air tout effarouché, puis, les convives habituels manquant à l'appel! il se passait quelque chose de grave!... Impossible de ne pas le comprendre.

Les deux noirs avaient fait mine d'offrir des sièges aux dames.

«Pardon! dit lady Duncan avec un geste hautain de refus, je demande d'abord à connaître ce qui est arrivé ici. Qui s'est permis de nous enfermer?... Pourquoi?...

— Où est le maître? demanda nettement Mrs. Pettibone.

— Veuillez vous asseoir, mesdames, dit d'un ton froid celui qui tenait la place d'Olivier, et on vous donnera toutes les explications désirables.

— Pas avant d'avoir le mot de cette énigme! dit Mrs. Pettibone d'un ton résolu.

— Eh bien, répliqua le nègre, en quatre mots, alors, car je n'aime pas à manger un potage refroidi, je suis le maître!

— Vous, le maître? s'écria Mrs. Pettibone avec un éclair de souverain mépris. Sommes-nous au temps des saturnales?...

— Veuillez prendre place à table, vous aurez, je vous le répète, toutes les explications nécessaires.

— Je ne m'assieds pas à table avec les gens de couleur.

— Je suis le maître, vous dis-je! reprit le nègre d'un ton sec. Ne me forcez pas à vous le prouver.

— Mais enfin, s'écria lady Duncan, dites au moins ce que vous voulez, ce que vous êtes!...

— Qui je suis?... Percy James Fairlie, ex-major de l'armée britannique. Ce que je prétends?... Ne plus être berné, et ne quitter le Tibet qu'à mon heure. Ce que je veux faire?... Visiter les mines de rubis que le Français comptait garder pour lui seul. Est-ce limpide, Mrs. Pettibone?

— Non! Vous n'avez pas osé dire encore où est le commandant!

— Il est aux arrêts, avec votre mari et lord Duncan.

— Aux arrêts!... s'écria Mrs. Pettibone, tandis que lady Duncan et Ethel laissaient échapper un cri d'angoisse et d'indignation. Dans quel sens faut-il prendre ce mot?

— Dans le sens qu'on lui donne universellement à bord d'un navire...

— Il faudrait pouvoir vous croire! dit Mrs. Pettibone sans se donner la peine de baisser le ton; on sait ce qu'un bourreau de Cipayes peut faire de ses prisonniers!...»

Un éclair sinistre traversa le visage du major.

«Prenez garde! dit-il, ma patience a des bornes!

— Menacer des femmes? fit l'Américaine avec un rire de mépris. Il vous manquait cela, et vous êtes complet.»

Le major se retourna vers lady Duncan:

«Voici, dit-il d'un ton de féroce ironie, M. Fitzmorris Trotter, un gentleman impeccable, une de vos vieilles connaissances, qui aura sans doute le bonheur de vous inspirer plus de confiance que moi...

— Oh! monsieur Trotter, dit Ethel suppliante, vous avez été reçu chez nous en ami! l'oublierez-vous?... Dites-moi, dites-moi si mon père, si nos amis sont en danger?...

— Rassurez-vous, miss Duncan, répondit Fitzmorris, une certaine honte se faisant jour sous son noir. Ces messieurs sont simplement aux arrêts, comme vous l'a dit le major; aucun danger ne les menace. C'est le coeur navré que nous en avons été réduits à prendre cette mesure de précaution, — parfaitement anodine d'ailleurs, — et il ne dépendra que d'eux-mêmes de faire cesser leur réclusion.»

En ce moment la porte fut poussée doucement, et la tête ébouriffée du docteur se montra.

«Eh bien! eh bien!... que se passe-t-il ici?... demanda-t-il d'un ton doux, bien qu'il eût au préalable écouté à la porte, selon sa noble coutume.

— Ce qui se passe? répliqua brutalement le major: rien, sinon que l'on essaye de faire entendre raison à des femmes, et que c'est, suivant l'habitude, peine perdue!...

— Peut-être ne vous y prenez-vous pas de la bonne manière, dit le docteur. Voyons, mesdames, j'en appelle à votre coeur!... N'est-ce pas à vous d'encourager par tous les moyens la conciliation et le rétablissement de la paix?...

— Eh! monsieur! s'écria Mrs. Pettibone au comble de l'impatience, il s'agit bien ici de conciliation! Ne voyez-vous pas que nos maris, notre commandant, nos amis, sont séquestrés, que nous-mêmes nous ne sommes pas à l'abri d'indignes violences?

— N'exagérons rien. Vous êtes restées un quart d'heure sous clef dans de bonnes chambres. Ces messieurs subissent, je pense, le même sort. Est-ce là ce qu'on peut appeler, à moins de forcer les termes, «d'indignes violences»?

— Otto Meister, dit l'Américaine en le regardant droit dans les yeux, vous savez mieux que moi que le fait d'oser toucher à la personne du commandant constitue un attentat criminel.

— Distinguons, madame! Il s'agit de savoir qui est le commandant. M. Desroches a-t-il jamais reçu un brevet de capitaine? Non. A quoi, alors, reconnaîtrons-nous ici notre chef?

— Non pas, assurément, à la fraude, à l'imposture et au guet-apens!

— Toutes les conquêtes, pourtant, ont ainsi commencé, dit le docteur du même ton calme. Croyez-moi, mesdames, sachez accepter le fait accompli; la plus élémentaire prudence vous le conseille... Et, d'ailleurs, prenez la peine de réfléchir... N'était-il pas absurde à M. Desroches de quitter ce pays sans l'avoir visité?...

— C'est vrai... murmura Muriel.

— C'était son droit! dit Ethel de sa voix ferme.

— C'était son droit, je le veux bien... C'est maintenant le nôtre de prolonger ici notre séjour. Je dis mieux! s'écria le docteur dans un élan d'éloquence, c'est notre devoir, oui, notre devoir absolu, d'obéir, de rester au Tibet, puisque le maître l'ordonne!...

— Voilà une conception du devoir aussi nouvelle qu'ingénieuse!...

— Pas si nouvelle!... Les textes sacrés eux-mêmes ne nous commandent-ils pas de nous soumettre aux pouvoirs existants?...

— Assez, monsieur! dit l'Américaine révoltée. Et vous, major, Fairlie nous direz-vous enfin ce que vous prétendez faire de vos prisonniers? Aurez-vous au moins le courage de votre vilenie?...

— Pour cela, vous pouvez y compter, répondit le major en lui lançant un regard ironique. Non seulement je vous dirai mon plan, mais je saurai le réaliser de point en point. J'ai déjà eu l'honneur de vous informer que je veux visiter les mines de rubis. Que Desroches ait le bon sens de m'en indiquer le gisement, et aussitôt il est libre; et, pour une heure de secret, il n'en mourra pas!... S'il a la sottise de résister, à la diète!...

— Lâche!... s'écria Mrs. Pettibone.

— Et même régime pour les autres récalcitrants, ajouta le major.

— Voilà ce que vous appelez des «arrêts!» s'écria l'Américaine l'oeil en feu. Vil tortionnaire! massacreur de femmes et d'enfants, traître et bandit, je vous défie!... Et vous osiez nous offrir de nous asseoir à la même table que vous!... Venez, mesdames; si les nôtres souffrent, nous voulons souffrir aussi!...»

Et, prenant sous son bras Muriel, qui, pendant toute la scène, avait paru assez indécise, la courageuse petite femme se dirigea vers la porte, tandis qu'Ethel la suivait, soutenant sa mère défaillante.

«Pimbêches! s'écria le major plus vexé qu'il ne voulait le paraître. Ah! elles veulent des arrêts?... elles en auront!... Fitzmorris, allez-moi fermer les portes de toutes les cabines!

— Mais, commandant...

— Pas d'observations, s'il vous plaît, dit le major. A la diète tous les rebelles!... Si l'on veut plaisanter avec moi, on saura ce qu'il en coûte!... Et, maintenant, à table!... il en est temps!...»

Il se versa un grand verre de vin et le vida d'un trait.

«By Jove! prononça-t-il en faisant claquer sa langue, voilà de bon claret! Il ne se maltraite pas, le Français!... Il faudra qu'il me dise aussi le secret de sa cave, pendant que nous en serons aux explications...»

Et, Fitzmorris revenant:

«... Est-ce fait?

— C'est fait!


Illustration

«A votre santé, docteur!»


— Alors, vive la joie! Et dites-moi, je vous prie, des nouvelles de ce vin. A votre santé, docteur!

— A la réussite de tous vos plans! dit le docteur, obséquieux.

— Oh! quant à mes plans, reprit le major avec un gros rire, ils sont d'une simplicité idyllique. Je défie bien Desroches de trouver un biais pour m'échapper, et ce ne sont pas les lamentations ou les criailleries des femmes qui me feront céder!

«Voici qui vaut un peu mieux que l'ordinaire du poste! ajouta-t-il après quelques minutes de mastication. Allons, messieurs, faites honneur au menu! Aussitôt que nous serons lestés convenablement, nous irons rendre une petite visite à nos intéressants captifs et vérifier leur «état d'âme», selon l'expression de ces bons Parisiens.»


Chapitre XX.
MURIEL TRIOMPHE.

En quittant la table, le major Fairlie, suivi de Fitzmorris Trotter, se dirigea, ainsi qu'il l'avait annoncé, vers le poste de l'équipage, où gisaient toujours les prisonniers.

«Vous venez, docteur, n'est-ce pas?... Vous êtes des nôtres?...» dit-il en se retournant au seuil du salon.

Le docteur, encore assis, et fixant un regard méditatif sur son verre vide, leva lentement la tête.

«Des vôtres?... Mon Dieu... cela dépend. Il faudrait savoir jusqu'où vous voulez aller?... fit-il en esquissant un sourire ambigu.

— On ira aussi loin qu'il faudra! répondit brutalement Fairlie. Pas plus que moi vous ne voulez rater la mine, n'est-ce pas?...

— Il est certain que ce serait un crime de laisser se perdre une occasion pareille!... fit le docteur d'un air de componction.

— Un crime de lèse-humanité! reprit Fairlie en ricanant... Notre conscience ne nous permettrait pas de le commettre, hein, docteur?... et c'est au point de vue de l'intérêt général que nous nous disposons à interviewer ce petit monsieur... Ha! ha! ha!... vous m'avez tout l'air d'un joli hypocrite, vous!... La conscience!... Ha! ha! ha!... Elle vous gêne beaucoup, n'est-il pas vrai?...

— Au point de vue scientifique... commença le docteur.

— Oh!... trêve de plaisanteries... interrompit rudement Fairlie. Il faut être avec nous ou contre nous. Choisissez: votre part du gâteau... ou un bâillon et une place auprès du Frenchman!... C'est clair, je crois...

— Je suis vôtre, certainement, se hâta de répliquer le docteur. J'ai toujours compris qu'on s'arrêterait ici pour visiter les mines, et je considère que ce jeune homme nous a gravement manqué de parole en voulant repartir sans délai... Un manque de foi aussi indigne...»

Un grossier éclat de rire de Fairlie interrompit le discours du savant.

«Allons, vieux crocodile, en voilà assez! dit-il en débordant d'une rude gaieté.

«La raison du plus fort est toujours la meilleure», nous le savons! Puisque nous sommes les plus forts aujourd'hui, profitons-en, voilà tout!...»

Ce disant, il se dirigea vers l'avant, suivi de Trotter et du docteur. En chemin, il appela par leur nom une demi-douzaine de nègres et leur ordonna de le suivre.

Un de ces hommes prit un falot dont la flamme rougeoyante éclairait bizarrement son visage; un autre ouvrit la porte du poste.

Les trois prisonniers, ficelés comme des momies, étaient toujours couchés à terre dans la position où on les y avait jetés. Prenant le falot des mains du nègre, Fairlie le leur mit sous le nez pour les reconnaître.

«Voici le Français! Qu'on lui ôte son bâillon!» commanda-t-il.

Trotter, s'agenouillant auprès d'Olivier, se hâta d'obéir.

Fairlie remit son falot aux mains du nègre, et, lui ordonnant de se placer de façon que la flamme éclairât en plein son visage, il croisa ses bras sur sa poitrine:

«Regardez-moi tous! articula-t-il. Je suis le nouveau commandant de la Gallia,!»

Olivier, soulevant la tête, répondit aussitôt:

«Vous êtes un forban et un pirate!...

— Silence!...

— ... Et vous expierez chèrement cette révolte!...

— Je vous ordonne de vous taire!...

— Personne ici n'a d'ordres à me donner.

— Allons, Desroches, pas de violences!... Je viens vous proposer un arrangement...

— Je n'en fais point qui me lie à des gens de votre sorte.

— Le diable vous emporte!... Laissez-moi parler sans m'interrompre ou je vous fais remettre le bâillon!...

— Je vous interromprai si cela me plaît; ou, pour mieux dire, je vous sommerai de répondre: qu'avez-vous fait de ces dames?

— C'est trop fort!... venir ici pour être interrogé!... s'écria le major en frappant du pied. Écoutez-moi, Desroches: arrivons au fait. A condition que vous m'indiquiez le gisement de la mine de rubis, vous aurez la vie sauve. Mais il faut vous décider, et vite!... ou je saurai bien trouver le moyen de vous faire parler, mon petit monsieur. Nous en avons plusieurs à notre disposition... la diète d'abord, et la soif... puis la privation de sommeil, sans parler d'autres petits adjuvants qui sont, je vous l'assure, des plus persuasifs... Vous nous avez menés très loin, jeune homme, en pays peu civilisé et où vous aurez quelque peine à vous faire entendre, si vous croyez nécessaire de vous obstiner... Je vous engage donc, dans votre intérêt même, à faire preuve de bonne volonté et à nous indiquer sans plus tarder le gisement de cette fameuse mine... Vous le voyez, je suis bon garçon: si vous parlez seulement sans plus de façons, je suis homme à vous donner votre part des bénéfices!... Est-il possible d'être plus accommodant?...»

Olivier l'avait écouté d'un air railleur; lorsqu'il s'arrêta, le jeune commandant partit d'un éclat de rire méprisant:

«La mine! le gisement de la mine!... La mine de rubis, s'il vous plaît!... La charité, mon bon monsieur!...» Ma parole, ils sont fous!... C'est une nouvelle forme de démence à signaler aux corps savants. Herr Otto Meister!... L'accès paraît avoir pris aujourd'hui une forme épidémique; par malheur, je n'ai pas à ma disposition le moyen de vous guérir tous!... comptez que si je l'avais, vous n'en seriez pas plus avancés!...

— Que voulez-vous dire? hurla Fairlie.

— Que si je connaissais une mine de rubis, je n'aurais garde de la désigner à une bande de voleurs et de sacripants tels que vous? répondit Olivier en le regardant droit dans les yeux. Mais, vu que je n'en connais pas, la question est vidée.

— Ah! la question est vidée?... cria le major en grinçant des dents. En vérité?... nous voulons faire le malin?... C'est bon, c'est bon!... Une fois, deux fois, voulez-vous m'indiquer l'emplacement de votre mine?...

— Je n'ai rien à vous indiquer.

— C'est bien. Remettez-lui sa muselière. Écoutez-moi, Olivier Desroches: je vous accorde deux heures pour vous décider à parler. Dans deux heures, je reviendrai vous demander le résultat de vos délibérations... Et comprenez-moi bien, ceci est sérieux! Il faudra me répondre... ou sinon!...»

D'un geste significatif, l'ex-bourreau du Dekkan acheva sa pensée et signifia son intention de pendre haut et court celui qui l'écoutait. Déjà bâillonné, Olivier ne put répondre que par un haussement d'épaules. Quant à Fairlie, frémissant de colère, il bouscula son escorte devant lui et partit en sacrant à coeur joie.

«Voyons!... voyons... disait Otto Meister, essayant de le calmer et d'arrêter ce flot d'injures.

— A quoi sert de crier si fort? demanda Trotter, qui, tout aussi mauvais que l'autre au fond, éprouvait cependant le besoin de sauver les apparences. Songez qu'on peut vous entendre!... Ces dames...

— Eh!... je me moque bien de ces dames! cria rageusement Fairlie. Croyez-vous, par hasard, que je ne saurais pas les faire taire, elles aussi?

— Les faire taire?... demanda Trotter en tressaillant.

— Parbleu!... Je leur fermerai la bouche à chacune... avec un rubis! .. et je vous réponds qu'elles cesseront leur musique!...

— Ah!... bon!... je ne vous comprenais pas... Encore faudrait-il, pour cela, savoir où se cache cette bienheureuse mine!...

— Cela s'entend de reste!... Mais n'ayez crainte. Il parlera, le Français, ou je l'étrangle!...

— Pauvre moyen pour découvrir son secret, fit Trotter, non sans dédain. Mon cher, permettez-moi de vous le dire en ami, cette violence est du plus mauvais goût. Je ne saurais trop vous engager à conduire cette affaire avec plus de modération... Songez un peu au jugement qu'on porterait sur nous si tout ceci s'ébruitait à Londres...

— Je me moque de Londres, et du bon goût, et de la modération, et de vous!... hurla Fairlie. Je conduirai les choses à ma guise!... Et je vous dirai à ce propos, mon doux Trotter, que j'ai encore un bâillon et une paire de menottes à votre disposition... Et une balle dans la tête par-dessus le marché si vous continuez à vous mêler de ce qui ne vous regarde pas!...»

Trotter ouvrait la bouche pour répondre, mais Otto Meister le tira violemment par la manche:

«Chut!... Il est ivre!... Ne faites pas attention... C'est un homme dangereux... Il pourrait nous faire un mauvais parti... Ayez l'air de ne pas l'entendre!...»

Et tout haut, d'un ton insinuant:

«Si nous rentrions dans la salle à manger prendre un brandy-and-soda, mon cher commandant? L'insolence de ce misérable Desroches vous a, sans nul doute, irrité les nerfs...

— Moi, des nerfs!... Me prenez-vous pour une femmelette?...

— Non, sur ma foi, répondit le savant, navré de son insuccès. Mais enfin, nerfs ou non, un verre de brandy ne fait jamais de mal...

— Voilà la seule parole raisonnable qui ait été prononcée ce soir, dit Fairlie. Allons, qu'on apporte du brandy, et du soda, et des cigares... et leste!...» ajouta-t-il en se dirigeant à grands pas vers le salon, où il entra le premier le chapeau sur la tête, laissant la porte se rabattre au nez de ses compagnons. Il s'allongea sur le plus moelleux fauteuil, les pieds sur un second siège, et, après avoir choisi minutieusement le meilleur cigare, il poussa l'étui et le plateau vers Fitzmorris et le docteur qui s'étaient attablés à leur tour.

— Servez-vous, dit-il d'un ton sec.

— Quelles manières intolérables!... murmura Fitzmorris entre ses dents, manant, va!...»

Mais le docteur s'était déjà porté en brave sur la brèche.

«Merci, cher commandant. Excellents, les cigares, ma parole! Desroches se sert aux bons endroits. Brandy de première marque. En vérité, nous allons faire un charmant voyage — ou pour mieux parler, un délicieux séjour, — dans ce beau pays... Je me réjouis d'avance de penser qu'il nous sera donné d'étudier à loisir toutes ces choses fameuses, autant que mystérieuses, qui...

— La question est: où gît la mine?» interrompit Fairlie en enfonçant ses deux mains dans ses poches et fixant les yeux au plafond, les sourcils froncés.

Fitzmorris Trotter sourit dédaigneusement: «Quand Desroches sera pendu, rien ne sera plus facile que de la trouver, dit-il en ricanant.»

Fairlie lui lança un regard torve.

«Il semble probable, s'écria le docteur avec volubilité, que le ci-devant commandant de ce navire avait, parmi ses cartes, le plan de la mine!... Il suffirait sans doute d'un examen attentif de ses papiers pour nous mettre en possession du secret... et, si notre cher commandant consent à me charger de fouiller dans ses tiroirs...

— Pas seul, bien sûr! grommela Fairlie. Vous seriez homme à trouver le mot de l'énigme et à filer sans demander votre reste...

— Ah!... ah!... ah!... Vous plaisantez, mon cher commandant! Mais, bien entendu, je voulais procédera mes recherches en votre présence... Là, si vous voulez, devant vous et notre cher Trotter...

— Je serais curieux de savoir, dit alors Trotter d'un air goguenard, quel intérêt vous pousse dans ces recherches, mon bon docteur?... Membre de plusieurs sociétés savantes, sans famille, sans femme ni enfants, nanti, certes, d'une fortune largement suffisante pour un savant... quel intérêt avez-vous à trouver cette mine?...

— Mais, dit le linguiste confus, l'intérêt que nous y avons tous, ni plus ni moins... Et, puis, ajouta-t-il en reprenant courage, songez combien il importe, pour la science même, de disposer de moyens suffisants!... Songez à tout le bien, — scientifiquement parlant, — qu'on pourrait faire au monde, au moyen des trésors accumulés dans les flancs de ces montagnes lointaines!... Songez aux instituts, aux observatoires, aux sociétés savantes, que les nations civilisées...»

Un double éclat de rire vint l'interrompre;

«Songez au bien que cela ferait à Otto Meister de se remplir les poches, à l'exemple d'un simple mortel!... dit Fairlie en imitant le ton du savant. Farceur, va!... Je vous trouve plaisant, Trotter, de vous demander quel motif le pousse!... Le même que vous et moi, parbleu!...

— Permettez!... plaida le docteur très humilié.

— Bah!... fit Fairlie méprisant, vous ne valez pas mieux que Trotter, mon cher; Trotter ne vaut pas mieux que vous, et tous deux vous ne valez pas plus que moi! Nous nous valons. Ne vous mettez pas en frais de phrases hypocrites, car je ne les supporterai pas. Et quant à venir me parler de fondations, d'instituts, de science!... peuh!... assez!... vous m'écoeurez!...»

Et il haussa les épaules d'un air de conviction si absolue que le savant déconcerté prit refuge dans son verre, où il se plongea jusqu'aux sourcils.

«Il est certain, dit Trotter, que nous avons tous nos projets, une fois en possession de cette fortune bien gagnée!... Vous, Fairlie, quels sont les vôtres?...

— De vivre à l'aise, et tranquille! dit Fairlie. Croyez-vous qu'il soit drôle pour un homme de ma sorte de se trouver à moitié chemin de la vie et d'avoir à peine de quoi manger?... Car, il n'y a pas à dire, j'en suis là!...

— A qui le dites-vous!... fit Trotter avec un soupir. Mais baste!... Si nous reparaissons à Londres chargés de millions, personne ne nous demandera où nous les avons pris... et, pourvu que nous sachions les dépenser, on ne s'inquiétera pas de leur provenance!...

— Les dépenser!... Mais c'est là justement ce que je ne veux pas faire! s'écria Fairlie. Je veux me donner le luxe de me trouver, une fois dans ma vie, au-dessus de mes affaires! Je veux devenir avare. Je ne touche plus une carte, ni un livre de paris!... Je paye mes dettes... Je me range sur toute la ligne!...

— Moi, au contraire, je prétends jeter l'argent par les fenêtres, s'écria Trotter en riant. Payer mes dettes!... Je n'aurais garde!... C'est à en contracter d'autres que je vais appliquer tous mes soins!... On ne sait plus être magnifique, de nos jours. Les jeunes gens viennent au monde portant une vieille tête sur leurs épaules, et le livre [en doit et avoir sic] gravé dans le coeur. Eh bien! je leur apprendrai ce que c'est qu'un grand seigneur, moi!...

— Peuh! je me moque bien des autres!... Une jolie petite maison à la campagne, une rivière pour pêcher, un cab pour faire le tour de ma propriété, et un joli compte de dépôts à la Banque, je n'en demande pas davantage!... j'ai les goûts simples, pour ma part, murmura Fairlie, visiblement gris.

— Les plus beaux chevaux, les plus beaux équipages, le plus beau yacht, tous les salons de Londres à mes pieds... une écurie de courses... susurrait Trotter.

— Je connais dans le Hampshire la maison qu'il me faut... continuait Fairlie à demi-voix. Pas trop loin de Londres... de beaux arbres... un pays tranquille... C'est là que le vieux routier pourra finir ses jours en paix... J'ai des dispositions autant qu'un autre à être «respectable»!... Les moyens seuls m'ont manqué jusqu'ici...

— Nous en avons tous, des dispositions!... cria Trotter gaiement. Voyez le docteur!... il sent déjà des ailes lui pousser, à l'idée du naturel angélique qu'il va déployer, à peine sa fortune assurée! Ce pauvre docteur!... il ne saura à quel saint se vouer, c'est la seule chose qui le tourmente... Dotera-t-il une institution pour les jeunes aveugles, ou créera-t-il un observatoire pour mettre la Terre en rapport avec les autres planètes?... Fondera-t-il un prix de vertu (qu'il pourrait commencer par se décerner à lui-même), ou bien une école de hautes études où les étudiants ne s'entretiendront qu'en hébreu, et aux heures de récréation, pour se distraire, en chaldéen?... ou bien sera-ce une académie archéologique?... ou bien encore se vouera-t-il au bonheur des Tibétains en se faisant proclamer grand-lama, à la place de ce jeune fantoche dont nous avons pris connaissance ce matin?... Il parle si bien le tibétain, le docteur!... Et, rien qu'à le voir, on sent que c'est un saint homme!...»

Le philologue riait jaune, tandis que, derrière ses lunettes, il lançait à Fitzmorris Trotter des regards venimeux.

«Oui, tout cela est très joli, marmotta Fairlie en se soulevant sur son siège, mais pour mettre à exécution ces beaux projets, il faut découvrir la mine, et nous n'avons pas la mine d'en prendre le chemin... Allons, vous, cherchez!... rendez-vous bon à quelque chose, ajouta-t-il en se tournant avec humeur vers le savant.

— Avec joie, mon cher commandant!... Si vous voulez bien me confier les clefs de la cabine de l'ex-chef...

— Pas encore, herr Otto Meister! articula derrière eux une voix vibrante. Si vous le permettez, c'est moi qui reprendrai les clefs de ma cabine!...»

Les trois hommes se retournèrent en sursaut.

Sur le seuil venait de paraître Olivier Desroches. Avec un cri de rage, Fairlie, sautant sur ses pieds, saisit son revolver et le braqua sur Olivier. Celui-ci l'avait devancé. Au moment même où il faisait feu, le major, frappé d'une balle entre les deux yeux, s'abattait tout d'une masse, la tête en avant.


Illustration

Au même instant lord Duncan survenait.


Au même instant lord Duncan survenait, et pendant que Trotter, la main tremblante de la surprise qu'il venait d'éprouver, tirait au hasard, le commodore lui fracassait la mâchoire.

Enfin Pettibone surgissait à son tour, échevelé, armé d'une barre de fer, et, rencontrant le malheureux Otto Meister qui essayait de s'enfuir, il lui assénait sur le crâne un coup si violent que l'infortuné savant tombait sur ses deux complices, à moitié assommé.

Tout cela s'était accompli si rapidement, que les acteurs de cette scène tragique avaient à peine eu le temps de se reconnaître. Derrière eux, à la porte, apparaissaient Bob et Endymion. D'autres hommes de l'équipage se pressaient anxieusement sur leurs épaules, accourus au bruit.

Du côté de la cabine des dames, on entendait des cris perçants, dans lesquels il était facile de reconnaître la voix de Muriel.

Olivier, jetant son revolver, courut aux trois vaincus; dès qu'il toucha le docteur, qui était étendu sur les deux autres, un long gémissement s'échappa des lèvres du savant.

«En voici un qui a eu plus de peur que de mal, dit Olivier en l'examinant sommairement. Qu'on l'enlève et qu'on le dépose à l'infirmerie!»

Quant à Fitzmorris Trotter, il avait la mâchoire brisée, mais respirait encore.

Pour Fairlie, la mort avait été instantanée.

Le cadavre et les blessés emportés, Olivier s'élança vers l'appartement des dames, et frappant à la porte, annonça le triomphe du bon droit. On ouvrit sans tarder, et ce fut pendant quelques minutes un tumulte de félicitations et d'exclamations échangées. Dans sa joie, Muriel embrassa tout le monde, à commencer par Pettibone, qui fut terriblement choqué d'une pareille dérogation à l'étiquette. Ethel, pâle et tremblante, restait suspendue au cou de son père, si pénétrée du danger qu'avaient couru ceux qui lui étaient chers, quelle ne pouvait trouver de mots pour exprimer ses sentiments. Quant à lady Duncan, des émotions si violentes l'avait complètement terrassée.

Mrs. Pettibone, au contraire, se montrait animée de l'ardeur la plus belliqueuse. En apprenant la victoire de son mari sur Otto Meister, elle adressa à Silas de publiques félicitations, qui furent la plus douce récompense de sa valeur. Après quoi, la vaillante petite femme se rendit à l'infirmerie et pansa de ses mains l'effroyable blessure de Fitzmorris Trotter, ainsi que le coup de massue qui avait ahuri le malheureux savant.

Cependant on entendait tambouriner à la porte de la cabine où étaient enfermés lord Temple et lord Ayrtoun. Leur voix étouffée se distinguait vaguement, demandant à savoir ce qui en était, et qu'on vînt les délivrer. Dans le tumulte de la victoire, personne n'eût pensé à eux, si Muriel, s'échappant soudain, n'avait couru comme une flèche à la prison de ces messieurs. La clef se trouvait à la serrure. Ouvrir, entrer, refermer la porte derrière elle et tomber, comme par le plus grand des hasards, en faiblesse dans les bras du pauvre Ayrtoun éperdu, ne fut qu'un jeu pour la fine mouche.

Tandis qu'il la soutenait, fort empêtré de son personnage, Muriel parut revenir à elle, et, promenant aux alentours un regard égaré:

«James!... murmura-t-elle. James!... s'il faut mourir... au moins... au moins que ce soit ensemble!...

— Ma chère miss Ruthven!... protesta Ayrtoun.

— Oui... oui... qu'importe la mort... je ne crains rien... avec vous!...»

Puis, comme revenant à la raison, elle couvrit son visage de ses deux mains:

«Qu'ai-je dit?... grand Dieu!... je mourrai de honte... Lord Temple, qu'allez-vous penser de moi?...

— Que vous êtes aussi franche que charmante, et qu'Ayrtoun est trop heureux de vous avoir inspiré de tels sentiments!...» s'écria lord Temple emporté par la situation.

Sur un regard significatif de son chef de file, le pauvre Ayrtoun sentit qu'il fallait s'exécuter:

«Miss Ruthven, murmura-t-il avec embarras... je suis touché... croyez-le bien... je partage... je serai trop heureux... et dès que je serai de retour à Londres... et qu'il me sera possible de parler à vos parents... si j'osais... si vous vouliez...

— Être votre femme!... s'écria Muriel en tombant derechef dans ses bras. Ah! après l'aveu que m'a arraché ma folle terreur, comment nier?... Comment refuser?...

— Mais, en effet, interrompit lord Temple, — pardon de parler de telles choses en un pareil moment, — mais on a tiré des coups de feu... vous-même, miss Ruthven, vous avez parlé de mort?...

— Ah! oui!... on se battait... J'ai perdu la tête... Pourtant tout est terminé, je crois... on n'entend plus rien...

— Allons voir!» s'écria Ayrtoun.

Il se précipitait hors de la cabine, mais Muriel resta suspendue à son bras. C'est dans cette attitude qu'ils rentrèrent au salon et purent prendre leur part des explications.

«Voici notre sauveur! disait Olivier en serrant cordialement la main de Bob, souriant, mais légèrement embarrassé. Mesdames, mesdemoiselles, messieurs, monsieur Pettibone en particulier, permettez-moi de vous présenter mon jeune ami Robert Ruthven, qui a eu la bonne inspiration de se dissimuler sous cette noire enveloppe et de nous sauver la vie, je puis bien le dire, puisque je devais personnellement me considérer comme déjà condamné à mort...

— Bob Ruthven!...

— Comment!... lui aussi?...

— Encore un!...

— Incroyable!...

— Qui l'aurait cru!...

— Il n'y a donc pas un vrai nègre sur cet aéroplane!... dit Pettibone en roulant des yeux égarés.

— Oh! rassurez-vous, mon cher Silas!... Il y en a quelques-uns, Endymion entre autres, répliqua Olivier, égayé malgré lui. Mais bien nous en a pris d'avoir aussi mon jeune ami, nègre ou non! C'est lui qui a découvert le complot, qui m'en a averti hier même! Si je l'avais écouté, tout ceci aurait pu être évité, qui sait?... Seulement je ne pouvais croire que des hommes du monde, des camarades de club, ce qu'étaient Trotter et Fairlie, en viendraient à des actes de piraterie ouverte!...

— Trotter et Fairlie!... oh!... ces faux nègres!... gémit Pettibone.

— Sans compter Otto Meister!... Oui, grâce à ces trois misérables, nous allions passer un mauvais quart d'heure, si mon brave Bob n'avait veillé sur nous. C'est lui qui a guetté et saisi le moment où ils étaient occupés à boire ici même; il s'est armé d'une barre d'anspect; aidé d'Endymion, il a forcé la porte du poste; en trois coups de rasoir, il a coupé mes liens; il m'a mis au poing un revolver... Je n'ai fait qu'un bond vers le salon, lui laissant le soin de délivrer ces messieurs et de les armer comme moi. Ils sont arrivés à temps pour me débarrasser de Fitzmorris Trotter et d'Otto Meister... et tout est pour le mieux... grâce à Bob!...

— Oh! cher Bob!... il faut que je vous embrasse!... s'écria Muriel en sautant au cou de son frère. Et, maintenant, il me semble que la chose urgente serait de vous nettoyer de cette affreuse teinture!... Monsieur Pettibone, ajouta-t-elle en se tournant, rieuse, vers le commissaire du bord, me pardonnez-vous maintenant mes entretiens illicites avec un nègre?...

— Mademoiselle, répondit Pettibone avec résignation, je me tais. Je n'ai plus rien à dire; la reconnaissance que je dois à Théodore... je veux dire à M. Robert Ruthven... me clôt les lèvres pour toujours!»

Sur quoi, raide et gourmé, il tendit la main à Bob, qui la secoua en riant.

«Sans rancune, monsieur le commissaire! Mais vous m'aviez un peu trop maltraité à Londres... Il a bien fallu me revancher!...

— Et maintenant, mon cher commandant, quelles mesures comptez-vous prendre? demanda le commodore.

— J'allais justement vous prier de vouloir bien vous joindre à M. le commissaire et à moi pour l'enquête à laquelle nous allons procéder au sujet de la révolte», répondit Olivier.

Laissant les dames en compagnie de lord Temple et de lord Ayrtoun, encore étourdis, celui-ci surtout, — de la rapidité des événements, il se dirigea, sans plus tarder, vers le poste de l'équipage.

Un examen attentif eut bientôt permis de reconnaître ceux des hommes qui avaient pris une part active à la révolte. Ils étaient au nombre de quatre seulement. Les autres n'avaient péché que par ignorance ou stupidité.

Olivier fit comparaître devant lui les quatre coupables, et, après avoir entendu leurs explications maladroites, leur signifia ses intentions.

Jusqu'au premier poste civilisé où toucherait l'aéroplane, et qui devait être Bakou, ils allaient être mis aux fers. En arrivant à Bakou, ils seraient livrés au consul d'Angleterre et jugés selon la rigueur des lois, comme des pirates.

«Mais en premier lieu, ajouta le jeune commandant, vous allez procéder aux obsèques de votre chef!... Endymion, prenez ces quatre hommes en corvée: vous les ferez manger, vous leur distribuerez les outils nécessaires; puis ils descendront à terre ce qui reste du major Fairlie et iront l'inhumer décemment dans la forêt voisine...»

Et, prenant à part le jeune nègre:

«... Vous serez armé, lui dit-il à voix basse; mais, une fois la besogne de ces mécréants terminée, s'ils s'esquivent, fermez les yeux, et qu'ils aillent se faire pendre ailleurs!...

«... Quant à vous, Bob, reprit-il en haussant le ton, veillez à tout activer pour le départ... Dès la rentrée des hommes de corvée, nous reprendrons notre vol.»


Chapitre XXI.
RETOUR A LONDRES.

Une heure après, les passagers de la Gallia achevaient gaiement leur souper froid, quand Endymion, la main au bonnet, se présenta devant Olivier Desroches:

«A vos ordres, mon commandant.

— C'est fini?

— Tout est paré... Le major sous trois pieds de terre, et les quatre autres partis sans demander leur reste, aussitôt que j'ai fait mine de ne pas les voir...

— Fâcheux qu'il n'en soit pas de même de Trotter et du docteur, dit Olivier en se tournant vers le commodore.

— Ma foi! Je suis moins indulgent que vous, mon cher ami, et, si j'étais à votre place, leur compte serait déjà réglé, répliqua le rude marin.

— Nous laisserons ce soin au consul anglais de Bakou, répondit Olivier.

— C'est donc à Bakou que nous allons?

— Oui, afin de varier notre itinéraire. J'avais d'abord songé à prendre cette voie pour venir au Tibet et fait préparer à Bakou des approvisionnements d'huile de naphte; ils nous serviront pour le retour et l'abrégeront de quelques heures.»

A ce moment, Bob Ruthven parut au seuil du salon.

«Les machines sont sous pression, commandant, dit-il en esquissant le salut réglementaire.

— Eh bien! partons», répondit Olivier, qui sortit sur le pont pour donner ses ordres.

Et presque aussitôt, la Gallia repliant ses jambes monstrueuses, s'élevait dans les airs et s'orientait vers l'ouest.

Il était dix heures. Les passagers, las des émotions de la soirée, ne tardèrent pas à rentrer un à un dans leurs cabines. Bientôt tout fut silencieux. A part le halètement rythmé des machines, et le pas du commandant, aucun bruit ne se faisait entendre dans le calme de la nuit étoilée. Lord Duncan s'était retiré le dernier, après avoir arraché à Olivier la promesse de se laisser relayer par lui au bout de quelques heures pour aller prendre un temps de sommeil.

«Vous n'êtes pas de fer, que diable! Il vous faut absolument du repos; et rappelez-vous, avait-il ajouté avec un sourire significatif, que je vous considère dorénavant comme un des miens, et ne souffrirai pas que vous vous malmeniez trop vous-même.»

Sur quoi, il l'avait quitté, occupé des plus agréables réflexions. Le père d'Ethel l'acceptait, l'adoptait donc?

Victoire alors! car elle ne voyait que par ses yeux, et, quelles que pussent être les mystérieuses objections qu'elle lui opposait en son âme, ces objections céderaient sans doute devant un mot de ce père adoré... Complot, fatigues, violences et combats, tout fut oublié!

Trois heures de méditation solitaire s'écoulèrent avec la rapidité d'un songe, et, lorsque lord Duncan, habitué aux veillées du quart, arriva pour le remplacer, il lui semblait qu'il avait à peine dépensé quelques minutes à bâtir ses plans d'avenir.

De son vol puissant et rapide, la Gallia, avait déjà franchi les plaines immenses, les lacs, les montagnes, les déserts du Tibet, puis les sommets de l'Indou-Koush. Au-dessous des voyageurs endormis avait passé la province de Cachemire, avec sa curieuse capitale aux ruelles étroites, aux bains innombrables, aux toits couverts de terre végétale et tout éclatants de fleurs. La chaîne du Balor était franchie; on planait sur la Tartarie indépendante.

Deux heures plus tard, Olivier reposé, rafraîchi par un court sommeil, revenait à son poste de commandement, et Silas Pettibone allait à son tour prendre un peu de repos; si bien que, le jour venu, les trois hommes se trouvaient parfaitement frais et dispos, et déclaraient ne se ressentir aucunement de la terrible aventure de la veille.

Puis la cloche du déjeuner se fit entendre, et les voyageurs sortirent un à un de leurs cabines pour se réunir à la salle à manger. L'entrée de Bob Ruthven fit sensation. Rallié à la société de ses pairs en vertu des services signalés qu'il avait rendus la veille, Bob avait été invité par M. Desroches à s'asseoir dorénavant à la table de l'arrière. Enchanté de cette promotion, il s'était mis en devoir de racler sa couleur d'emprunt; mais hélas! le noir dont il s'était servi était très bon teint. Toute la matinée il avait travaillé à se blanchir, aidé des conseils de Muriel et de la collaboration de lord Ayrtoun (que la perspective d'avoir un beau-frère nègre affectait péniblement), cela sans pouvoir arriver à des résultats un peu satisfaisants. A son apparition au déjeuner, il offrait un aspect pommelé qui fut accueilli par un éclat de rire général.

«Mon pauvre Bob! dit lord Temple, dont la gravité fut mise en défaut devant ce spectacle, qu'avez-vous donc fait de votre bonne mine!...

— Par malheur je la crois fort compromise, répondit Bob visiblement perplexe; je n'aurais jamais cru que ce noir tînt si bien!...

— Avez-vous essayé de la pierre ponce? demanda Olivier, partagé entre le fou rire et la commisération.

— Demandez plutôt à Ayrtoun et à Muriel!... J'ai limé à m'arracher la peau!...

— Le tort que nous avons eu, dit miss Ruthven, penchant la tête sur un côté et contemplant son ouvrage d'un oeil critique, c'est de commencer par le nez!...

— Pourquoi? demanda Bob, inquiet.

— Mais cela vous donne je ne sais quel air de statue raccommodée... qui n'est pas très heureux...

— Le mieux serait peut-être de repeindre le tout avant d'arriver à Londres, suggéra Pettibone, qui n'était pas sans prendre un malicieux plaisir à l'embarras de son adversaire.

— Allons!... vous êtes encourageants! grommela le pauvre Bob. Je voudrais vous voir obligés de reparaître devant vos amis du club barbouillés comme je le suis!... Nous verrions si vous trouveriez cela drôle!...»

Et il se mit à avaler son déjeuner d'assez mauvaise humeur.

A part, d'ailleurs, le moment de gaieté qu'avait soulevé son entrée, les hôtes de la Gallia, se montraient assez abattus. Les terribles événements de la veille faisaient sentir leur contrecoup, et on ne pouvait oublier non plus que deux des traîtres étaient encore à l'infirmerie du bord; si bien que le déjeuner fut loin de présenter l'animation habituelle.

On se levait de table, quand Samarcande fut signalée, et chacun se porta vers la balustrade pour découvrir, à l'aide de lorgnettes et longues-vues, les divers monuments de cette ville si puissante autrefois, déchue maintenant, avec ses palais, ses trois cents mosquées, ses collèges, son observatoire et ses ruines.

«Dirait-on jamais, s'écria lord Temple, que cet amas insignifiant de maisons a été une ville de plus de cent cinquante mille âmes?...

— Et la capitale du grand Tamerlan, ajouta Olivier; tenez, ce monument, à droite, doit être son tombeau, si mes cartes disent juste.

— Le tombeau de Tamerlan? s'écria Muriel, soudain intéressée. Ceci a été la capitale de Tamerlan?... Oh! laissez-moi regarder!...

— Peut-on savoir pourquoi vous vous intéressez tant que cela à ce barbare? demanda Ayrtoun cédant à l'instinct de la jalousie.

— Pouvez-vous le demander? fit Muriel d'un petit ton sentimental. A cause de l'hymne de Tamerlan que ce cher Matanga disait si bien!...

— Il me semble, riposta lord Ayrtoun d'un ton amer, que nous étions de pauvres juges de la manière de dire de ce lama, ne comprenant pas un mot de sa langue!

— Parlez pour vous! s'écria vivement Muriel, moi, j'ai compris beaucoup des jolies choses qu'il m'a adressées. Je puis vous dire qu'il serait à désirer que bien des Européens fussent aussi éloquents que lui!...

— Éloquent!... répéta lord Ayrtoun avec dépit; moi, je l'ai trouvé insupportablement bavard...

— C'est que vous ne le compreniez pas!...

— ... Et j'ajouterai, fat et vaniteux comme un paon.

— Si l'on peut dire!... Après cela, quand on est si beau, on a bien quelque excuse...»

La querelle menaçait de s'envenimer, si Bob n'avait fait diversion, suppliant qu'on vînt l'aider à lutter contre sa noire livrée. Tout le jour on le vit y peiner. Chaque fois que le service lui laissait un instant de loisir, on le trouvait en quelque coin, armé d'une glace à main, frottant désespérément à grand renfort de pierre ponce. Lord Ayrtoun l'aidait de son mieux, très grave et très affecté à l'idée de compter bientôt un nègre parmi ses proches. Muriel, serviable ou moqueuse, selon le caprice du moment, lui apportait tantôt une épigramme, tantôt un coup de main.

Mrs. Pettibone les surprit ainsi vers l'heure du thé, au moment où l'effet combiné de ses efforts inutiles et des railleries de sa soeur avaient presque amené des larmes dans les yeux du pauvre Bob.

«Ne vous tourmentez pas, monsieur Ruthven, dit-elle avec bonté, et laissez là cette pierre ponce qui ne vous sert à rien. Il m'est revenu en mémoire la recette d'une certaine préparation employée pour débarbouiller un de mes fils qui avait eu la brillante idée de se noircir comme vous...

— Et qui a réussi?... s'exclama Bob, l'espérance rayonnant à travers les zébrures de son visage.

— Pleinement.

— Ah! madame!... s'écria le pauvre garçon qui, dans sa joie, dut faire un effort violent pour ne pas pleurer, figurez-vous!... j'étais décidé à m'expatrier... à rester à Bakou... à me jeter à l'eau, à tout, plutôt que de reparaître dans cet état!...

— Ne vous décidez plus si vite, dit l'Américaine avec un sourire. Vous voyez bien, cette fois, si vous aviez un peu plus pesé les conséquences de votre résolution...

— Ah! triple imbécile que je suis!... Mais ne perdons pas de temps, je vous en prie! J'ai hâte de me délivrer de ce masque odieux!...

— Madame, dit lord Ayrtoun très cérémonieux et solennel, permettez-moi de me faire l'interprète de ma future famille et de vous remercier du service signalé que vous nous rendez...

— Ah! de grâce, cria Bob impatient, remettons à plus tard les compliments!... Et quant à la gratitude, je puis vous déclarer, Mrs. Pettibone, que je resterai votre obligé pour la vie!...

— Cela, je n'en doute pas, dit l'excellente femme en scrutant de son oeil clair et limpide le franc regard de Bob. Allons! à la pharmacie!... et nous verrons bien si votre teinture résiste à mon hypophosphate de soude!... car c'est là tout le secret... Vous n'avez donc jamais fait de photographie, que vous ne savez pas vous débarrasser d'une tache de nitrate d'argent?...

Cependant la Gallia volait toujours vers l'ouest à tire d'aile. Elle avait coupé en droite ligne la vaste étendue de la mer Caspienne. Vers onze heures, elle apercevait la presqu'île de Bakou, et, quelques minutes plus tard, elle venait s'arrêter devant la capitale du pétrole russe. Encore une étape pareille, et l'aéroplane devait se retrouver à son point de départ.

De même qu'à Alexandrie, Olivier Desroches n'entendait rester à Bakou que le temps strictement nécessaire pour renouveler sa production de combustible, et, comme la première fois, il avait compté atterrir seul. La nécessité de déposer à terre les deux traîtres qui gisaient blessés à l'infirmerie dut modifier ces projets. Force fut d'aller négocier au consulat d'Angleterre, d'expliquer qu'on avait à bord deux justiciables des tribunaux britanniques et qu'on désirait s'en débarrasser.


Illustration

La Gallia venait s'arrêter devant la capitale du pétrole russe.


De son côté, le consul n'avait aucun désir de se les voir mettre sur les bras; il ne fallut rien moins pour l'y décider que l'intervention personnelle du commodore lord Duncan.

Enfin Olivier eut gain de cause. Les deux misérables, dûment roulés dans leurs couvertures, furent transportés au consulat. On sut plus tard qu'ils avaient fini par entrer en convalescence et se tirer d'affaire, grâce à des arguties légales. C'est bien ce qu'Olivier avait espéré; son désir unique était de ne plus avoir à s'occuper des deux tristes sires.

Mais les négociations n'en avaient pas moins duré plusieurs heures, et il faisait grand jour quand la Gallia, put reprendre son soyage. Ainsi que le fit observer lady Duncan, on était au dimanche matin. Si l'aéroplane arrivait à Londres en vingt-cinq heures, il aurait complété, en moins d'une semaine, le voyage du Tibet, aller et retour.

Déjà on avait laissé derrière soi la triste Caspienne, Stavropol, la mer d'Azoff, le Dniéper, toute la Russie méridionale avait fui; on côtoyait la Transylvanie; on retrouvait aux plaines, aux montagnes, un air de connaissance, et puis on savait la Gallia débarrassée de tous les traîtres; chacun respirait plus légèrement. Enfin l'apparition de Bob, rendu à sa couleur naturelle, de Bob redevenu frais et rose, acheva de remettre au beau l'humeur générale. On se reprit à observer avec plaisir et animation l'immense carte géographique que la Terre déroulait sous l'aéroplane, à se signaler les uns aux autres les villes remarquables qu'on reconnaissait: Lemberg, Cracovie, Dresde, Leipzig, Dusseldorf, La Haye... à rappeler les souvenirs que ces lieux évoquaient; puis on ressassait les événements, le danger conjuré, qui paraissait plus effrayant à mesure qu'on s'en éloignait davantage.

Sous l'influence même de ces émotions, lord et lady Duncan, Ethel et Olivier n'avaient pas tardé à former un groupe où la causerie prenait un caractère particulièrement amical, intime et familial.

«Savez-vous, mon cher enfant, dit tout à coup lord Duncan, que j'en viens presque à penser que la grosse fortune est peut-être un malheur en ce monde. Certes, une honnête aisance est un bien qu'il faut souhaiter à tous ses semblables; mais enfin, à quoi bon ces richesses miraculeuses, sinon à éveiller les pires sentiments, à susciter tous les forfaits? Quel grand bonheur, sinon celui de se faire jalouser de tous, peut-on trouver à posséder des richesses monstrueuses? Il n'y a qu'un esprit mal fait qui soit susceptible de se plaire à exciter l'envie... et, après tout, ces fameuses mines de rubis ont failli vous coûter plus cher encore qu'elles ne valent, sans doute...

— Archibald! s'écria lady Duncan d'un ton d'indulgente supériorité, pouvez-vous déraisonner de la sorte! Ah! vous et Ethel, vous vous valez! Pas ombre d'esprit pratique. Heureusement, ajouta-t-elle avec un gracieux sourire, tout le monde ne partage pas votre manière de voir, et M. Desroches, j'en suis persuadée, n'est pas plus tenté d'abdiquer les avantages que de repousser les tracas attachés à la possession de ces mines.

— Des mines! répéta Olivier qui, occupé à admirer l'effet d'un rayon de soleil dans les cheveux d'Ethel, n'avait donné qu'une attention distraite aux observations des deux époux. Vous aussi, lord Duncan, vous croyez à ces mines?

— Dame! je crois ce que l'on me dit! L'histoire de vos rubis est venue me poursuivre jusqu'au fond de l'Hindoustan par voie de lettres et de journaux. Même sans vos belles inventions, ces rubis auraient fait de vous un personnage; vous ne sauriez plus échapper maintenant aux inconvénients de la notoriété...

— Je n'ai jamais pris la peine de désabuser le public, dit Olivier. Il n'avait aucun droit à mes confidences, et que m'importaient, d'ailleurs, les suppositions des badauds, tant que j'étais en paix sur la provenance de mes rubis? Il ne pouvait me convenir de conter à chacun mes affaires privées; avec vous, c'est autre chose. Vous m'avez dit un mot, hier au soir, lord Duncan, qui autorise et justifie la confiance. Me permettez-vous de vous parler comme à un... ami?

— J'en serai heureux, dit le commodore.

— Et bien, puisque vous connaissez ce qu'on a répété de ma biographie, commença Olivier avec un sourire, vous savez qu'ayant perdu mes parents de bonne heure, j'ai été élevé par un oncle, le professeur Hardy...

— Parfaitement, un chimiste distingué, professeur au Muséum d'histoire naturelle, et dont les travaux ne me sont point inconnus, tout profane que je sois.

— Mon oncle est un homme très simple, un peu bizarre et excentrique, disent les gens, mais au fond aussi bon et généreux que savant. Peu démonstratif de sa nature, il accueillit sans beaucoup de paroles l'orphelin qui arrivait sous son toit, et s'appliqua surtout à diriger, surveiller mes études, m'encourageant de tout son pouvoir au travail personnel, sachant d'un mot relever mon courage, aplanir devant moi les difficultés, donner la vie à ce que pouvait avoir d'aride la leçon reçue au collège. Lorsqu'il reconnut que vraiment je mordais aux sciences, son attitude, jusque-là simplement bienveillante et cordiale, devint tout à fait affectueuse. Il me fit l'honneur de me parler de ses expériences, de me confier ses projets de recherches; il devint pour moi un ami véritable. Aussi, quand je fus pris de la passion des voyages, n'hésitai-je pas à me confier à lui, sûr de trouver aide et conseil. Non seulement il approuva mes plans, mais il me dit du premier coup qu'il se chargerait de toutes mes dépenses, et je demeurai confondu en entendant le chiffre qu'il m'assignait. Lui, si économe pour lui-même, lui qui ne s'accordait pas d'autre luxe que celui des éprouvettes, des matras et des alambics, il me traitait royalement. Il ne voulut entendre aucun remerciement, prétendant que ce qu'il en faisait était pour sa satisfaction personnelle; qu'il serait honteux d'avoir eu un neveu et pupille qui ne parlât les principales langues, qui ne connût pas le globe, qui n'eût étudié sur place tous les usages et vu de ses yeux les moeurs de tous les pays. Bref, il adhéra les yeux fermés à tous mes projets. Je demeurai cinq ans en voyage. Grâce à ses recommandations et à ses relations avec les sociétés savantes, je trouvai partout bon accueil...

— Grâce aussi, sans doute, à vos qualités personnelles, dit courtoisement lord Duncan.

— Je revins ayant appris un certain nombre de langues, ayant fait bonne provision de faits et d'observations et, au total, rapportant la conviction que l'humanité n'est pas si mauvaise qu'on dit...

— Encore un point où vous avez mis du vôtre sans vous en douter, fit observer en riant le commodore.

— Mais je ne rapportais pas seulement des observations et impressions de voyage, j'arrivais avec un plan défini, une idée fixe, qui avait mis deux grandes années à mûrir, et dont je m'ouvris à mon oncle dès le premier soir. Tout autre m'eût ri au nez; et jugez s'il en aurait eu le droit: je voulais réaliser la navigation aérienne, et pour cela il fallait des millions, — tout au moins des milliers de francs... Mon oncle ne rit pas. Il discuta sérieusement avec moi toutes les parties de mon plan, voulant me forcer à lui démontrer avec la dernière rigueur la possibilité, la réalité de ma conception. Et quand, possédé de mon sujet, je lui eus démontré que mes calculs n'étaient point chimériques, il m'embrassa avec chaleur, ce qu'il ne fait que dans les grandes occasions.

«Va, mon cher enfant, me dit-il. Fais ton aéroplane. J'y consens, ou, pour mieux dire, je le veux.

«Mais mon enthousiasme était tombé.

«Et les capitaux pour le construire, dis-je tristement, qui voudra les avancer?

— Moi,» dit-il simplement.

«Allant à une vitrine assez poudreuse qui ne fermait même pas à clef, tant mon cher oncle a peu l'amour des richesses et la crainte des voleurs, il en tira les deux cailloux qui ont fait tant de bruit dans le monde.

— Voici, me dit-il, de quoi réaliser ton projet.»

— Je connaissais l'homme. Malgré l'improbabilité du fait, il ne me vint pas à l'idée de douter, et, le coeur battant, la respiration coupée par cette joie soudaine, j'attendis qu'il s'expliquât.

— Ce sont là, dit-il, en les faisant sauter dans la paume de sa main et en les considérant d'un oeil assez ironique, deux rubis qui valent beaucoup d'argent. Combien? Je ne saurais le dire au juste; mais certainement plus qu'il n'en faut pour réaliser ton projet. Je t'autorise à vendre ces pierres et à en employer le produit à ta guise, sous deux conditions: 1° que la vente s'effectuera en Angleterre; 2° que ton aéroplane soit construit et armé dans le pays où les deux rubis auront trouvé acquéreur.»

Olivier s'arrêta.

«Et puis, demanda lady Duncan.

— Et puis, répéta Olivier, je vins en Angleterre, je montrai mes rubis à Cooper qui les déclara, après examen, les plus beaux du monde. Ils furent achetés, comme vous savez, par un syndicat; je m'entendis avec Stalebread pour la construction de mon navire aérien...

— Et puis?... répéta lady Duncan, qui paraissait inquiète et agitée.

— Mais c'est tout, je crois. Nous sommes partis ensemble, il y a à peine quelques jours (ne dirait-on pas des siècles!) et nous avons partagé des aventures communes...

— Je devine! s'écria lord Duncan; non seulement vous n'avez pas demandé d'explications sur la provenance de ces pierres, mais vous ne vous êtes pas inquiété de savoir s'il y en avait d'autres. Tout cela vous fait honneur, et à vous et à votre oncle! Tout cela me plaît infiniment! quel contraste avec l'ingratitude, l'égoïsme, le soupçon, la rapacité, le tas de vilaines passions que tant d'autres auraient déployées à sa place ou à la vôtre. Voilà, je le déclare, une fin on ne peut mieux trouvée à ces histoires de mines qui avaient enflammé tant de cupidités; n'est-ce pas l'avis de lady Duncan?»

Lady Duncan, estimant la plaisanterie horriblement mal venue, négligea d'y répondre. Elle était en proie depuis quelques instants à une véritable consternation et on aurait pu constater que son visage s'allongeait de minute en minute. Ce n'était point du tout ce qu'elle avait rêvé; il s'en fallait! Eh quoi! il n'y avait pas de mine de rubis? ou, en tout cas, rien n'était moins certain? Ah! mais, alors, elle n'en était plus!...

Cependant Olivier disait que son oncle avait fourni sans compter à ses dépenses. Il était donc riche, cet oncle? Mais qui sait s'il n'avait pas follement consacré une bonne partie de son capital à ces voyages? les savants n'en font jamais d'autres!...

Et là-dessus, se sentant tout à coup refroidie, physiquement et moralement, elle se leva en colère, sans savoir au juste contre qui, ni contre quoi, et, se drapant dans sa mante, se retira d'un air de majesté offensée, après avoir enjoint à Ethel de la suivre.

Ethel, elle, rayonnait. Enfin le hideux fantôme de cette colossale fortune était dissipé! Elle ne ferait plus, en épousant Olivier, un marché honteux. Car elle l'épouserait! On lui avait arraché son consentement lorsqu'il lui était une torture; il ferait beau voir qu'on essayât de l'annuler aujourd'hui! Et d'ailleurs elle avait l'approbation de son père, elle le sentait, elle en était sûre; tout lui souriait!

Et avant de suivre lady Duncan qui l'appelait, elle tendit la main à Olivier d'un geste si confiant, joint à un sourire si radieux, qu'il en demeura ébloui autant qu'étonné.

Quant au brave commodore, toutes ces émotions diverses avaient passé près de lui sans le toucher. Bien entendu, lady Duncan lui avait confié, dès les premiers jours, le mariage projeté et l'état de ses espérances. De prime abord, Olivier lui avait plu, et chaque jour avait augmenté l'estime et le respect que le jeune savant lui avait inspirés à première vue. Les choses restaient, selon lui, fort simples: son futur gendre était de tout point honorable; sa fille et lui se convenaient; que restait-il à faire, sinon de bénir leur union?

Cependant le moment d'aborder approchait rapidement. Afin d'éviter les ovations flatteuses mais fatigantes, Olivier s'était arrangé pour arriver de grand matin. Il était sept heures à peine quand l'aéroplane toucha la terrasse de Richmond, sept jours après l'avoir quittée. Toutes les mesures étaient prises pour que le débarquement s'opérât sans embarras. Si bien qu'au bout d'une demi-heure à peine tout le monde s'était dit adieu avec promesse de prompt revoir, et les voyageurs dispersés regagnaient chacun leur logis.


Chapitre XXII.
LA LETTRE DE L'ONCLE HARDY. — CONCLUSION .

Olivier se rendit tout droit à sa maison de Cromwell Road.

Il avait la clef de la porte extérieure et entra sans sonner. Près de l'amas de papiers à son adresse déjà accumulé pendant sa courte absence, et bien en vue sur la table du vestibule, une lettre de France attira son attention. Elle était volumineuse, marquée pressée; quelque chose d'indéfinissable donnait à ce pli un caractère administratif. Olivier se hâta de l'ouvrir. Une sorte de pressentiment lui disait que cette lettre lui apportait des nouvelles graves.

Il ne se trompait pas; c'était une missive de Me Desroseaux, notaire, lui annonçant la mort subite de M. Hardy, professeur au Muséum, en son domicile de la rue Lacépède, dans la nuit du mercredi précédent, — celle qu'on avait si gaiement passée à Colombo!... La gouvernante du savant, la vieille Ursule, ne sachant à qui s'adresser en l'absence d'Olivier, était venue prévenir Me Desroseaux. C'est par ses soins qu'on avait procédé aux funérailles de M. Hardy. Il s'empressait, en apprenant la triste nouvelle à Olivier, de lui transmettre une lettre de feu son oncle, qu'il avait reçue en dépôt pour lui il y avait plusieurs mois déjà.

Le notaire ajoutait qu'il tenait à la disposition de M. Desroches le petit capital et l'inventaire des meubles et volumes que le défunt laissait à son neveu.

Olivier demeura d'abord accablé du chagrin que lui causait une nouvelle aussi triste qu'imprévue. Au moment où il avait quitté son oncle, le vieux savant était encore vert, frais et dispos. Son humeur, toujours narquoise, semblait devenue plus caustique peut-être; mais rien ne pouvait faire prévoir une fin prochaine. Le jeune commandant de la Gallia, se laissa longtemps aller à la pénible douceur des souvenirs. Il se rappelait cent traits de bonté de son oncle, — bonté si hermétiquement cachée sous des dehors excentriques et bizarres que bien peu le soupçonnaient, — mais qu'Olivier connaissait de reste, lui! Sans aucune manifestation extérieure de tendresse, sans beaucoup de caresses ou de mots affectueux, M. Hardy avait dû inspirer à l'enfant, puis au jeune homme, une profonde affection et une estime complète. Aussi cette disparition du seul membre de sa famille qu'il eût connu, cette mort soudaine et solitaire lui causaient-elles une vive douleur.

Enfin il se décida à ouvrir la lettre, ou plutôt le testament que le notaire avait joint à son envoi.

Il eut quelque peine à comprendre le sens des hiéroglyphes bizarres qui couvraient le papier, l'écriture de M. Hardy à l'instar de son caractère, étant assez malaisée à déchiffrer.

A mesure qu'il lisait, une surprise croissante, une sorte de désarroi se peignirent sur son visage. Voici ce qu'avait écrit le vieux professeur du Muséum:


«Mon cher Olivier,

«Quand tu ouvriras cette lettre, je serai au pays des ombres; Desroseaux a l'ordre exprès de ne te la remettre qu'après mon décès.

«C'est donc mon testament que je t'adresse, mon cher enfant.

«Et d'abord, laisse-moi te dire que si j'ai connu quelques joies sur la terre, c'est à toi que je les dois. Tu as été pour moi une expérience vivante, et l'expérience a réussi, ce qui n'est pas banal. A ton insu même, je me suis attaché à orienter tes études et tes travaux vers les sciences mécaniques, pour lesquelles tu m'avais paru bien doué. Non seulement tu ne m'as pas désappointé, mais je suis certain désormais que ton oeuvre marquera dans ce siècle.

«Si ma pauvre soeur m'avait fait cadeau d'un crétin, au lieu d'un gaillard au cerveau bien équilibré, je me plais à croire que j'aurais également rempli mon devoir de tuteur. Mais enfin, je le répète avec plaisir, tu m'as singulièrement facilité la tâche, et je puis sans peine te l'avouer, j'ai toujours été fier de toi.

«J'aurais désiré parfois te donner plus de bonheur — plus d'affection — remplacer mieux auprès de toi celle que nous avions perdue! Mais, que veux-tu, mon enfant, cela n'a jamais été dans mes cordes. Il y a toujours eu en moi, du plus loin que je me souvienne, une impuissance radicale à exprimer mes sentiments. Cette particularité m'a joué plus d'un tour dans ma longue existence; elle me fait, je ne me le dissimule pas, passer pour un égoïste fieffé, — ce que je ne suis point, je te l'affirme aussi.

«C'est même à cette sorte d'absurde timidité que je dois d'être resté garçon et de m'être voué tout entier à l'étude. Avant ta naissance, ta pauvre mère, marieuse enragée — c'est la manie de la plupart des femmes — désirait vivement me donner de sa main une compagne. Mais toujours mon invincible sauvagerie, ma haine des démonstrations, des compliments, des cérémonies, est venue se mettre à la traverse.

«Et, quoique parfois j'aie pu regretter de ne m'être point créé une famille, tu m'en as tenu lieu, mon cher Olivier, et, après tout, j'ai eu plus de loisirs pour me livrer à la science.

«Ceci me ramène à l'objet principal de ma communication.

«Je te dois l'aveu d'une circonstance que j'ai cru devoir garder secrète jusqu'à ce jour, mais que je n'ai pas le droit d'emporter dans la tombe. Cette circonstance, la voici:

«Les deux rubis que je t'ai donnés, que tu as vendus pour réaliser ton projet d'aéroplane — ces deux rubis sont faux et de ma fabrication:

«Quand je dis faux, j'entends artificiels, car, par le poids, la dureté, l'éclat, la composition intime, par toutes les propriétés chimiques et physiques, ils sont absolument identiques aux pierres naturelles.

«Je pourrais en faire des milliers de pareils, en paver les rues, en couvrir le globe, et, par là, réduire à moins que rien la valeur fictive que la vanité humaine attribue à ces gemmes.

«Mais je m'en abstiendrai. J'ai résolu, après mûres réflexions, de garder pour moi le secret de ma découverte. Je ne veux pas tenter la cupidité des spéculateurs, je ne veux pas provoquer des ruines commerciales incalculables, je veux me contenter du résultat acquis. Toi-même, tu ne sauras jamais rien de plus sur le résultat de mes recherches.

«Je te vois d'ici: indigné, désespéré de ma supercherie, — t'arrachant les cheveux, — prêt, pour rendre les sommes acquises en vendant mes fausses pierres, à t'adonner aux plus durs travaux... Peine inutile, mon cher enfant! Je ne connais pas d'autre moyen de gagner du jour au lendemain une fortune semblable, et tu n'en connais pas plus que moi. Il faut te résigner. Tu as été enrichi subitement par le coup de baguette du vieux magicien de la rue Lacépède; grâce à cette richesse, tu as pu réaliser ton rêve. C'est chose faite désormais; il n'y a plus qu'à s'incliner devant l'irréparable.

«Ah! la bonne plaisanterie, et que j'ai ri, mon cher Olivier, de l'enthousiasme de ces bons joailliers pour mes pierres!...

«Il y a quelque dix ans, tu le sais, que je me préoccupais de ces questions. Longtemps j'ai procédé par la méthode d'Ebelmen, et c'est en perfectionnant cette méthode que j'étais arrivé à produire d'une manière courante les saphirs, émeraudes et pinelles que tu connais bien et que j'ai présentés un jour à l'Académie des Sciences. Ces pierres étaient presque parfaites, et composées, comme ces gemmes naturelles, d'aluminates de différentes bases, mais un peu moins dures, un peu moins pesantes qu'il n'aurait fallu, — et, d'autre part, — très petites.

»Un hasard me mit sur la voie d'une autre méthode, plus lente mais plus effective, et m'a permis de réaliser le rubis pur, parfait, égal, sinon supérieur au plus beau rubis de la nature. Je cherchais, j'avais trouvé; j'avais fait la synthèse ambitionnée par moi après tant d'autres. J'étais en mesure de fabriquer des rubis de tous les formats...»

«Ce fut un beau jour. J'étais content. Mais voilà que, ma découverte accomplie et prête à être lancée dans le domaine public, des scrupules m'arrêtèrent. Qu'allais-je faire?... De quel droit viendrais-je ruiner des milliers de familles, d'honnêtes commerçants (plus ou moins honnêtes, mais je raisonnais sur des abstractions, ne l'oublions pas), dont la fortune tout entière reposait sur cette convention sociale, la valeur des gemmes?...»

«Bref, il serait trop long de t'expliquer par quelle suite de raisonnements j'en arrivai là; mais, en dernière analyse, je résolus de garder pour moi le secret de ma découverte, — sans même t'en parler.»

«Sur ces entrefaites, tu conçus le plan de ton aéroplane. Avec ton éloquence naturelle et la fougue de ton âge, tu m'expliquas ton système, tu me montras tes dessins; tu me prouvas que la navigation aérienne était possible, facile même à réaliser, et qu'il ne manquait pour l'accomplir que quelques millions, nécessaires à la construction de ta machine.

«Pouvais-je hésiter?... Ces millions, ne les avais-je pas à ma disposition?... Et puisque le produit de la vente de mes pierres, si je me décidais à les vendre, devait servir de base à une expérience d'une importance capitale, y avait-il le moindre doute à conserver sur la légitimité de mon action?...»

«Je ne le crus pas. Prenant dans une vitrine les deux cailloux auxquels tu allais devoir la réalisation de ton rêve, je t'en fis cadeau, mon cher enfant.»

«Je n'eus garde, toutefois, de te confier le secret. Je te connaissais trop bien. Jamais tu n'eusses consenti à les vendre, si tu avais pu te douter qu'ils étaient de ma façon.»

«Ce fut en riant sous cape que je te les vis accepter, que je reçus tes remerciements enthousiastes. Tu étais loin assurément de te douter de la valeur colossale de joyaux semblables, car tu avais acheté peu de pierres précieuses dans ta vie; mais, malgré ton ignorance de ces choses, tu compris que ton vieil oncle te faisait là un cadeau princier, et tu me remercias en conséquence.»

«Je me rappelle encore ta joie et ta surprise, lorsque je mis pour unique condition à mon présent que les gemmes seraient vendues en Angleterre, à un Anglais seul, et l'aéroplane construit en entier par des ouvriers britanniques. Me sachant peu entaché d'anglomanie, tu ne comprenais rien à ce caprice. Mais, tout à la joie de tes souhaits exaucés, tu ne t'inquiétas pas autrement de mes rubies, et tu t'embarquas plein d'allégresse à Calais.»

«Voilà l'explication du mystère.»

«Je t'ai dit que ma conscience était parfaitement en repos au sujet de la vente de mes pierres. Bien résolu dès lors à emporter dans la tombe le secret de ma fabrication, la vente de ces deux cailloux ne pouvait faire de tort à personne. Étant donné que le produit de cette vente devait être consacré à une oeuvre scientifique d'un intérêt général, l'univers entier y gagnerait au lieu d'y perdre; je n'avais donc aucun scrupule. Mais voici où, je le confesse, je mis quelque malice.»

«Tu te rappelleras peut-être que, lors de mes premiers travaux sur la synthèse des rubis, mes communications à l'Académie des Sciences furent accueillies par la raillerie et le doute, surtout de la part des chimistes anglais. C'étaient là des chimères, affirmaient-ils, des recherches dignes de celle de la pierre philosophale et de l'élixir de longue vie. Il fallait être fou, insinuait-on, pour se livrer à d'aussi fantastiques rêveries.»

«Cela me piqua, je l'avoue. Je ne suis point fou; je me flatte au contraire d'avoir toujours été de sens extrêmement rassis. Et la preuve!... Je voudrais bien voir le nez de ces bons Anglais, lorsqu'ils sauront la triste vérité... car ils la sauront un jour ou l'autre, j'imagine.»

«Telle est donc la raison de la condition que je t'ai posée. Je n'ai pas résisté au plaisir de leur jouer un tour de ma façon et de leur prouver par A + B qu'ils étaient des ânes bâtés, en leur faisant payer les frais de l'aéroplane! Mais, d'un autre côté, ne voulant pas qu'ils perdissent tout en cette affaire, j'ai voulu que les constructeurs et les mécaniciens anglais seuls en profitassent...»

«Me comprends-tu, maintenant, et vas-tu m'en vouloir beaucoup?

«J'espère que non, mon cher enfant. J'ai agi pour le mieux, selon ma conscience. Après tout, nous n'avons porté dommage à personne, et nous ne tirons de tout ceci aucun avantage personnel...

«Ne m'en tiens pas rancune, Olivier. Tu as pu, grâce à ce tour de bâton avunculaire, réaliser un rêve splendide. Si tu ne veux pas garder le secret, mets-moi tout sur le dos! C'est moi qui ai tout fait, tout conçu, tout exécuté!... et tu as été ma première victime, mon pauvre gars...

«Adieu donc, mon cher commandant. Je te remercie des moments de bonheur que m'a donnés ton affection, depuis que je t'ai eu sous ma tutelle. Je regrette de ne pas avoir une fortune à te laisser; mais ces maudits travaux ont tout mangé. Au demeurant, je ne suis pas bien sûr qu'il ne soit excellent pour un homme de se tirer d'affaire tout seul. Tu n'es pas manchot, et je ne suis pas inquiet à ton sujet.

«Je te lègue ma bibliothèque, mes manuscrits, mes minces économies — et ma vieille Ursule. Me Desroseaux te dira à combien tout cela se monte (je ne parle pas d'Ursule); une cinquantaine de mille francs, j'imagine.

«Fais-en un bon usage, mon enfant, et, une fois de plus, pardonne-moi la supercherie dont j'ai usé à ton égard. J'ai agi dans ton intérêt, et cela ne me cause aucun remords.

«Ton oncle affectionné,

Olivier-Juste-Henri Hardy


Olivier demeura atterré à la lecture de cette singulière épître. Malgré l'excentricité avérée de son oncle, il n'eût jamais attendu une pareille révélation. Les rubis faux!... achetés cette somme colossale par la maison Cooper, et sans plus de valeur que le premier caillou ramassé dans le ruisseau!... Le chagrin réel que lui causait la perte de son oncle fut de prime abord presque noyé par la déception et la stupeur que lui causait l'avenir. Que résoudre?... Comment rendre les énormes sommes qu'il avait reçues en retour des deux pierres?... Hélas! tout avait été dévoré par l'aéroplane, et, de retour dans la capitale britannique, c'est à peine s'il avait cent guinées dans sa poche!... Les cinquante mille francs de l'oncle Hardy n'iraient pas loin pour payer les millions reçus.

Et qui croirait qu'il n'était pas complice en cette affaire?... Que penseraient les Duncan, que penserait Ethel?... Oh! c'était à cause d'elle surtout qu'il regrettait amèrement cette plaisanterie de son oncle!... Lui, qui le connaissait, s'expliquait à merveille le processus psychologique qui l'avait amené à juger son action non seulement légitime, mais louable. Dans l'intérêt de la science!... M. Hardy eût mangé père et mère à cette sauce-là... Olivier se le représentait, balançant le pour ou le contre en son esprit, plutôt par amour de la discussion que parce qu'il ne ressentait aucun doute... Pour faire avancer d'un pas la science, il eût donné un bras avec plaisir. A plus forte raison, quelques millions indûment assemblés pour arriver à un résultat aussi étonnant que le lancement de l'aéroplane devaient-ils lui paraître une pure vétille. Lui-même, s'il les avait eus, n'aurait pas balancé une seconde à les sacrifier pour arriver au but. Il n'avait donc pas, ainsi qu'il le répétait, éprouvé le moindre scrupule.

Mais là où, certes, le scrupule l'avait gagné, c'était à l'idée que son neveu pouvait sortir personnellement enrichi de l'aventure, MM. Cooper and Co dussent-ils être rentrés dix fois dans leurs débours! La conscience de l'honnête homme, cachée sous celle du savant, s'était révoltée à cette pensée, et, à peine l'aréoplane construit, il avait écrit sa lettre à Olivier.

Et maintenant que le vieux savant avait emporté sa découverte dans la tombe, les résultats lui survivaient et venaient causer à Olivier une des angoisses les plus douloureuses qu'eût jamais connues sa jeune existence.

Son parti fut vite pris. Dès dix heures du matin, il sautait dans un hansom-cab et se faisait conduire à la porte de MM. Cooper and Co, dans Bond-Street.

A peine entré, et sans répondre aux saints obséquieux de tous les employés, il demanda un entretien particulier au digne joaillier.

Celui-ci, le visage rayonnant d'une douce satisfaction, «se lavant les mains avec du savon invisible», selon l'expression de l'humoriste anglais, et voyant déjà en perspective un nouvel arrivage de rubis, — tous les journaux du matin avaient annoncé le retour du Tibet, — reçut M. Desroches à bras ouverts.

Ils entrèrent dans le petit laboratoire qu'Olivier se rappelait si bien, celui où avait eu lieu leur première entrevue au sujet des rubis. Ils s'assirent; puis, comme M. Cooper, du ton le plus respectueux, s'informait de la santé d'Olivier, des péripéties du retour, et insinuait doucement qu'il espérait qu'on ne rentrait pas les mains vides, et qu'en sa qualité de premier acquéreur des rubis, il comptait avoir la préférence sur tout autre, Olivier l'interrompit brusquement.

«Je ne viens pas vous proposer de nouvelles pierres, monsieur Cooper! dit-il avec une véhémence contenue. Dieu merci, je n'en possède pas d'autres!... Ce que je viens vous dire, c'est que nous avons été trompés tous les deux. Les rubis que j'ai eu le malheur de vous vendre sont faux!

— Faux!... s'écria le joaillier sautant sur sa chaise. Que dites-vous, monsieur Desroches?... Ai-je bien entendu?...

— Ils sont faux! répéta Olivier. J'en ai la preuve, j'en connais le fabricant.»

M. Cooper regarda Olivier avec terreur. Se pouvait-il qu'il eût perdu la tête?... Il était bien pâle, et semblait possédé d'une vive agitation!... En homme prudent, le joaillier se leva et dessina un mouvement de retraite vers la porte.

«Vous m'avez compris, monsieur Cooper? demanda Olivier se levant aussi et lui barrant le passage, vous avez entendu ce que je viens de vous dire?... Les rubis que je vous ai vendus sont faux. Il va sans dire que je l'ignorais lorsque je vous les ai offerts. Je ne possède, par malheur, que peu de fortune, mais tout ce que j'ai au monde vous sera remis, y compris l'aéroplane, en remboursement de ces maudites pierres!...»

De plus en plus, la conviction qu'Olivier était fou s'affirmait dans l'esprit du joaillier. Sachant qu'il faut éviter d'irriter les aliénés, il s'empressa d'abonder dans son sens.

«Oui, oui.., dit-il avec un aimable sourire, c'est une affaire entendue, mon cher monsieur... je prendrai l'aéroplane... rentrez chez vous, maintenant... là!... là!... Calmez-vous! Calmez-vous!...»

A son tour, Olivier le regarda avec surprise.

«Me calmer?... Que voulez-vous dire, monsieur Cooper?

— Moi?... oh! mon Dieu... rien!... rien du tout!... Mais je suis bien pressé, mon cher monsieur... accablé d'affaires!... Si vous vouliez avoir la bonté de m'excuser...»

Derechef il voulut sortir.

«Il faudra, reprit Olivier en l'arrêtant, informer le syndicat de ce qui se passe. Nous nous concerterons aussi sur la remise de l'aéroplane entre vos mains. Le travail en est magnifique. J'espère que vos débours seront à peu près couverts...»

Tout à coup, frappé de l'air équivoque du joaillier, il s'arrêta et le regarda droit dans les yeux. Le digne marchand se détourna embarrassé; mais toute sa prudence ne put empêcher qu'Olivier le vît dans la glace, se tapant le front du doigt, haussant les épaules et avançant la lèvre inférieure d'un air apitoyé. Toute sa pantomime disait clairement: «Il est fou!» Olivier comprit. Malgré son agitation, il ne put s'empêcher de sourire; mais, venant vivement se placer en face du joaillier:

«Voyons, monsieur Cooper, regardez-moi! dit-il. Vous voyez bien que je ne suis pas fou! Je ne viens pas vous faire antienne sans raison!... Voulez-vous voir la lettre qui m'annonce que les rubis sont artificiels?... S'il le faut, je vous dirai le nom du fabricant!... Croyez-moi, je vous en conjure. Quel intérêt aurais-je à venir vous conter cela, si ce n'était?...»

La colère s'emparait peu à peu du joaillier, devant cette persistance:

«Et justement! s'écria-t-il avec une explosion. Cela ne peut pas être votre intérêt!... C'est en opposition directe avec votre intérêt... Donc!...

— Alors vous n'admettez pas qu'un honnête homme refuse de s'enrichir par une fraude?... Vous préférez croire à un accès de folie de sa part!... s'écria Olivier révolté.

— Dame!... fit le joaillier; l'expérience ne m'a pas habitué...

— Mais enfin, monsieur, je vous l'affirme!... Je vous le jure!... Les pierres sont des imitations exécutées par mon oncle, M. Hardy, le célèbre chimiste!... Interrogez qui vous voudrez!... Il me révèle la vérité dans son testament... Vous n'allez pas mettre en doute la parole d'un homme comme lui!... Nous ne pouvons pas être tous fous, que diable!...»

Cooper secouait la tête d'un air de profonde sagesse.

«Ta, ta, ta, ta... mon cher monsieur!... Tout cela est bel et beau; mais les rubis sont de l'eau la plus pure, ne vous en déplaise!... D'abord, ajouta-t-il en se montant peu à peu, vous ne me ferez jamais admettre que moi, — moi, — Cooper de Bond-Street, expert en pierres précieuses et joaillier de père en fils depuis trois cents ans, j'aie pu prendre des imitations pour des pierres fines... Là!...»

Et il s'épongea le front, pourpre de colère et d'indignation.

«Et moi, monsieur, vous ne me ferez pas admettre qu'un homme s'accuse de gaieté de coeur d'avoir commis une fraude, lorsqu'il ne l'a pas commise!... et qu'un autre homme soit prêt à donner jusqu'au dernier sou qu'il possède pour réparer cette fraude, sans qu'il y ait quelque raison pour cela!... Monsieur Cooper, je vous somme d'examiner de nouveau ces pierres, et d'accepter la combinaison que je vous offre!...

— Et moi, monsieur, s'écria Cooper, plus rouge qu'un buisson d'écrevisses, je vous prie de cesser cette plaisanterie qui n'a que trop duré! Les rubis sont vrais!... superbes!... magnifiques!... les plus beaux que j'aie jamais vus!... J'en mettrais ma tête à couper!... Et dussiez-vous m'offrir la rançon d'un roi, je ne vous les rendrais pas!... Et d'abord ce serait impossible, par cette excellente raison qu'ils ne sont plus en ma possession!... J'ai vendu le plus petit à la jeune duchesse de Belvoir, pour sa présentation à la cour. Tout le monde pourra le voir mardi prochain sur le plus beau front de l'Angleterre... Quant au second, le roi des rubis, — le Rubis du Grand-Lama, — prononça le joaillier avec vénération, je l'ai livré déjà au plus jeune et au plus bouillant souverain de l'Europe!... à un empereur, monsieur!... qui est en train de s'octroyer la plus splendide couronne du monde. Le rubis, — mon rubis, — y a sa place marquée. C'est déjà une pierre historique, monsieur!... Cessez donc de rien dire qui porte atteinte à sa réputation.

— Ma foi, j'y renonce!... s'écria Olivier à bout de forces. C'est votre dernier mot, monsieur Cooper?

— Mon dernier mot, oui, monsieur. Rien, rien, entendez-vous, ne pourra affaiblir ma foi dans cette merveilleuse pierre!...

— A votre aise, monsieur. Mais je vous avertis que je vais déclarer partout la vérité.

— Faites!... Faites!... Mon rubis est au-dessus de la calomnie comme le soleil est au-dessus des étoiles!...

— Comparaison d'une justesse parfaite!... s'écria Olivier. Au revoir, monsieur. Rappelez-vous que, si vous revenez à la raison, je tiens l'aéroplane à votre disposition.»

Mais le joaillier, sans répondre, ferma les paupières pour ne plus voir le calomniateur du rubis, tout en faisant de la main un signe d'adieu.

Le jeune homme sortit, ne sachant s'il devait rire ou se fâcher du singulier entêtement du marchand.

Restait à consulter ses amis, ses compagnons de voyage, lord Duncan, lord Temple. Ceux-là, qui ne mettraient pas une question d'amour-propre à confesser la fausseté du rubis, pourraient lui être de quelque secours. Il se fit sans délai conduire chez lord Duncan, qu'il eut la bonne fortune de rencontrer sur le pas de sa porte, se disposant à sortir. Le commodore l'introduisit dans son cabinet.

En quelques mots émus, Olivier le mit au fait de ce qui arrivait.

Mais quelle ne fut pas sa surprise quand il lut sur les traits du brave marin une incrédulité de tout point semblable à celle que venait de manifester M. Cooper!... Il eut beau lui donner à lire la lettre posthume de son oncle, lord Duncan ne parut pas le moins du monde convaincu.

«Mais enfin, dit Olivier, s'efforçant de conserver son calme, comment, si ces rubis sont authentiques, expliquez-vous la déclaration de mon oncle?

— Mon cher Desroches, répliqua lord Duncan, je ne me charge pas du tout de l'expliquer! Mais, permettez-moi de vous le dire, Cooper est, en ces matières, une autorité dont il n'est pas permis de douter. Il en sait là-dessus beaucoup plus long que n'importe qui... et personne en Angleterre ne récusera son témoignage, opposé à celui d'un simple amateur comme vous ou moi...

— Mais c'est insensé!... s'écria Olivier. Passe encore, si je voulais donner pour vraies des pierres fausses!... je comprendrais alors qu'on y regardât à deux fois avant de me croire... Mais dans le cas présent!...

— Dans le cas présent, mon cher ami, nous n'avons contre les pierres que le témoignage d'un homme, de votre propre aveu, fort excentrique, qui a eu la fantaisie, la vanité, la folie, si vous voulez, de se faire passer pour plus malin que tous les experts en la matière!... En somme, puisque l'éprouvette et le creuset ont reconnu que les pierres étaient véritables, elles doivent l'être!... Voilà ce que chacun vous dira comme moi, soyez-en bien persuadé!

— Alors vous croyez que mon oncle a voulu me mystifier?... Pourquoi?... Dans quel but?...»

Lord Duncan, répétant sans s'en douter le geste de M. Cooper, se tapa le front d'un air significatif.

«Est-ce que votre oncle n'était pas un peu... hein?... Excentrique, seulement?... Qu'en pensez-vous?...

— Mon oncle était aussi raisonnable que vous ou moi!...» s'écria Olivier avec feu.

Puis, se rappelant l'attitude de Cooper une demi-heure auparavant:

«... Il est vrai, ajouta-t-il franchement, que cet imbécile de Cooper m'a bien insinué que j'étais fou, tout à l'heure!...

— Ah!... vous voyez bien!... s'écria lord Duncan.

— Pourtant je ne rêve pas!... Voilà la lettre!... s'écria le jeune homme.

— Aussi, loin de moi la pensée que c'est vous qui déraisonnez, mon cher Desroches!... protesta le commodore. Mais votre oncle!... oh! oh!... c'est tout autre chose!...

— Alors, dit Olivier en se levant, vous êtes avec Cooper contre moi en ceci?...

— Absolument! sans hésiter!

— Et puis-je vous demander ce que vous feriez à ma place?

— A votre place, par respect pour la mémoire de M. Hardy, je brûlerais sa lettre et je n'y penserais plus...»

Olivier haussa les épaules avec découragement.

«Ce n'est pas assez d'une opinion, dit-il; je vais de ce pas consulter lord Temple...

— Excellente idée! Lord Temple est un très bon représentant de l'opinion moyenne en Angleterre. Il est calme, judicieux, de bon conseil. Allons le voir de ce pas; je vous accompagne!»

Le commodore et Olivier montèrent dans le hansom-cab; un quart d'heure plus tard, ils sonnaient à la porte de l'hôtel princier habité par le noble lord. Ils furent aussitôt introduits auprès de lui.

Lord Temple écouta dans un profond silence la communication d'Olivier. Lorsque celui-ci eut fini, il demeura longtemps immobile, absorbé dans ses réflexions.

«Puis-je vous demander quelle est votre opinion en cette affaire, mylord? dit enfin Olivier, énervé par ce silence prolongé.

— Mon opinion, prononça solennellement lord Temple, est que votre oncle, feu M. Hardy, était fou.

— Fou?

— Fou à lier. Folie des grandeurs.

— Comment cela, mylord?

— Il a eu la folie de s'imaginer qu'il pouvait tout, même créer des pierres de cette valeur; la vanité lui a tourné la tête.

— Pardon, milord. Mais d'où tirait-il ces rubis, selon vous, s'il ne les a pas fabriqués.

— Cela ne me regarde en aucune façon, dit le grave lord Temple. C'est sortir de la question.

— Je me permets d'être d'un avis différent. Ou bien les rubis sont véritables, et alors il est inadmissible qu'un savant, de fortune plus que modeste, tel qu'était mon oncle, ait pu se les procurer; ou bien ils n'avaient aucune valeur, ils étaient de sa fabrication, et cela nous explique qu'ils aient été en sa possession!...

— Le raisonnement est spécieux, dit lord Duncan.

— Le raisonnement ne prouve rien! dit lord Temple. Ce côté du dilemme n'existe pas pour nous. M. Hardy pouvait posséder ces rubis en raison de circonstances dont nous ne savons rien: par héritage... par cadeau reçu de quelque prince oriental... par hasard même... il les aura trouvés dans quelque vieux meuble... des choses semblables se voient tous les jours...

— Oh! milord!... des rubis de cinq cent mille livres sterling oubliés dans un vieux tiroir!... C'est du roman, cela!...

— Enfin, peu importe comment ils lui sont échus! Il les avait, voilà ce qui nous occupe; et je n'admettrai jamais, — jamais, entendez-moi bien, monsieur Desroches, — qu'un syndicat de nos premiers joailliers, les plus experts du monde en la matière, ait pu se laisser duper en ceci par un obscur chimiste français!... pardon pour feu votre oncle de l'épithète!...»

D'après l'entêtement de mule qui se peignit à ces mots sur le visage du noble lord, on vit clair comme le jour qu'aucun raisonnement n'ébranlerait sa conviction. Et, renonçant à la lutte, Olivier se retira, fort irrité et assez découragé.

Quelques jours se passèrent sans qu'on entendit parler de rien. Puis une grande nouvelle remplit un matin toutes les feuilles de Londres.

M. Olivier Desroches annonçait que son aéroplane était mis aux enchères.

Jamais vente publique n'attira foule pareille. Après des enchères énergiquement contestées, le merveilleux navire aérien fut adjugé au prix d'un demi-million sterling à lord Belgrave, le propriétaire de tout un des plus beaux quartiers de Londres.

Le lendemain, l'Angleterre apprenait que M. Desroches avait fait don du prix intégral de la vente à l'hôpital de White-Chapel, sans se réserver un centime.

On peut imaginer le bruit qui se fit autour de cette décision. Ce fut pendant plusieurs jours un feu roulant de questions, d'exclamations et de suppositions.

Parmi les plus émus de ces nouvelles, on pouvait certainement compter la famille Duncan. Le père, tout en honorant le délicat scrupule d'Olivier, ne parvenait pas à partager ses doutes sur les rubis, et ne pouvait s'empêcher de regretter qu'il se fut de son plein gré privé de toutes ressources. Lady Duncan, à peine la nouvelle connue, déclara d'un ton péremptoire qu'on romprait le mariage projeté, et que jamais elle ne consentirait à ce que sa fille épousât un mendiant. Mais Ethel avait, on l'a dit, une volonté à elle. Et elle sut le montrer en cette occasion.

«Ma chère mère, dit-elle en se levant toute droite et très pâle, je vous demande mille fois pardon de vous contrecarrer, mais je n'épouserai jamais que M. Desroches!

— Vous ne l'épouserez pas, Ethel, je vous le défends!...

— Alors je mourrai fille.

— Je vous le défends encore plus!... Vous, avec cette figure et cette tournure, ne pas enlever le plus brillant mariage de la saison!... Il ferait beau voir!...

— Maman, dit Ethel avec fermeté, je vous supplie de m'écouter. Sachez-le, la seule chose qui me répugnait dans cette union, qui avait tous vos suffrages, c'était l'immense fortune de M. Desroches... Oh! je haïssais l'idée qu'on pouvait me soupçonner d'un calcul!... Si j'osais... je vous dirais que je suis contente qu'il n'ait plus rien!...

— Ethel!... vous êtes folle!... vous me brisez le coeur!... Commodore, raisonnez-la!... faites-lui comprendre... Ce mariage est impossible!... jamais je n'y consentirai!... s'écria lady Duncan en larmes.

Comment, dit Ethel avec un sourire ironique, M. Desroches ne serait-il pas le même qu'il y a un mois?... Aurait-il cessé, par hasard, d'être cet homme de génie que toutes les mères se disputaient pour leurs filles?... Quelques milliers de livres de plus ou de moins créent-ils donc une telle différence?... Oh! chère maman, je rougirais de penser de la sorte, et je suis bien sûre que vous en rougiriez comme moi!...

— Ne parlez pas ainsi, Ethel, si vous ne voulez pas me faire mourir de chagrin!... Comment!... il faudrait voir ma fille mendier son pain.

— Oh!... maman!...

— Vous exagérez, ma chère amie!... dit le commodore.

— Eh! je m'entends!... s'il ne mendie pas, il n'en vaut guère mieux!... Vous n'aurez ni établissement, ni douaire, ni chevaux, ni diamants...

— Ni rubis!... dit à demi-voix Ethel avec malice.

— Qu'on ne prononce jamais le nom de rubis devant moi!... s'écria lady Duncan exaspérée. Et, du reste, je ne veux plus entendre parler de ce jeune homme!... Il nous a tous indignement trompés! Dès aujourd'hui je le consigne à la porte!...»

A ce moment parut le valet de pied:

«M. Desroches!» annonça-t-il.

Lady Duncan resta à demi interdite. Lord Duncan dissimula un sourire. Quant à Ethel, les joues en feu, les yeux brillants, elle courut à Olivier en lui tendant les deux mains. Tout son fier visage exprimait l'affection la plus franche, la plus sincère.


Illustration

Lady Duncan courut à Olivier en lui tendant les deux mains.


«Vous ne m'en voulez pas trop?... vous ne me repoussez pas, maintenant que je n'ai plus rien à vous offrir?... Oh! Ethel!... c'est à cause de vous seule que je regrette tout ceci!... s'écria le pauvre garçon tout ému.

— Monsieur, je serai fière de m'appeler Mme Desroches! répondit Ethel avec un sourire radieux. Maman, cher père, voici mon mari. Je n'en aurai jamais d'autre, foi d'Ethel Duncan.»

L'opposition de lady Duncan dut céder devant une volonté si nettement exprimée. Son mari finit d'ailleurs par lui faire comprendre que l'inventeur de l'aéroplane ne serait jamais en peine pour tirer parti de son invention, et ne pouvait en aucun cas être tenu pour un mendiant.

Au mariage d'Ethel, la première fille d'honneur, jolie à miracle dans sa toilette gainsborough, fut Muriel Ruthven, dont l'union avec lord Ayrtoun était annoncée. Le pauvre petit lord semblait tout à fait ahuri par son plongeon prochain dans l'état matrimonial. Aux félicitations empressées il ne répondait que par un regard de résignation. La vérité, c'est qu'il se demandait sans relâche comment il en était venu là, n'ayant pas le souvenir d'avoir prononcé une seule parole décisive pour demander la main de Muriel. Il paraît pourtant qu'il s'était résolu, puisqu'elle lui était accordée... Toute la famille Ruthven lui montrait la plus touchante affection.

Bob Rutven, dont le teint avait repris tout son éclat, figurait à la cérémonie, enchanté de son sort, de lui-même et de l'existence. Ayant pris sur l'aéroplane le goût des voyages, il a annoncé son intention de renoncer à la vie de mondain désoeuvré et d'aller explorer l'Afrique centrale.

Les soeurs de Muriel ne savent si elles doivent être ravies du glorieux mariage de leur puînée, ou désespérées de n'avoir pas eu la lumineuse idée du voyage sur l'aéroplane.

Lord Temple est revenu du Tibet plus pompeux que jamais. Sa fatuité naturelle a décuplé, affirment ceux qui le connaissent: et pourtant la chose aurait pu sembler difficile! Mrs. Pettibone gouverne toujours son mari d'une main de fer. Le brave Silas a beaucoup perdu de ses illusions sur la race nègre. Reniant ainsi les opinions de toute sa vie, il estime désormais que l'abolition de l'esclavage a été une des grandes erreurs du président Lincoln.

Quant au «Rubis du Grand-Lama», il scintille au sommet d'une couronne impériale que son détenteur arbore deux ou trois fois l'an en public, et deux ou trois fois par semaine en particulier, disent les méchantes langues de sa cour. Ce jeune souverain se flatte de posséder la plus belle pierre des deux mondes. Et ce doit être vrai, puisque Cooper l'affirme.


Illustration


FIN


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