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Raoul Henri Clément Auguste Antoine Marquis,
né le 28 septembre 1863 et mort le 31 juillet 1934.
Doce-nos
[Instruisez-nous]
Ce n'est pas la première fois que l'on essaye d'écrire un «Voyage dans l'Infini»; Lucien de Samosate nous a ouvert le chemin, il y a près de deux mille ans, et Cyrano de Bergerac nous a tous transportés, dans ses ingénieux voyages célestes, écrits il y a deux siècles, au sein des Etats et Empires du Soleil et de la Lune.
Puis récemment encore, Edgard Poë nous a raconté les aventures d'un bourgeois de Rotterdam s'élevant en ballon jusqu'à notre satellite et envoyant de ses nouvelles à sa bonne ville natale, par un Sélénite complaisant.
C'est l'imagination qui jouait le plus grand rôle — presque le seul — dans ces excursions idéales des anciens temps. Aujourd'hui, la science, plus avancée, peut servir de base solide pour de telles compositions et le rôle du narrateur consiste surtout à encadrer, sous une forme artistique et littéraire, les faits révélés par les merveilleuses découvertes télescopiques de notre temps.
Maintenant, en effet, l'astronomie n'est plus une science qui reste inaccessible ou indifférente. Elle sort du cadre abstrait des logarithmes et du chiffre pour devenir vivante et animée. C'est la science qui nous touche de plus près. Sans elle, nous ne savons même pas où nous sommes et nous vivons en aveugles au milieu d'un Univers inconnu. Ah! certes, rien n'est plus vrai; nul être intelligent, nul esprit cultivé ne voudrait rester étranger aux découvertes splendides de la science moderne, qui nous font vivre au sein des grandioses spectacles de la nature et qui nous mettent en communication directe et intime avec les sublimes réalités de la création.
Il y a, dans ce nouvel ordre de lectures, pour quelques heures de loisir faciles à prendre dans toutes les conditions sociales; un sujet intellectuel incomparablement plus attachant, plus instructif, plus séduisant, même, que ces romans alambiqués, cette littérature vide et malsaine jetée chaque jour en pâture à des esprits dévoyés et qui ne laisse après elle ni satisfaction, ni vérité, ni lumière.
Je félicite le jeune auteur de ce voyage céleste de la voie qu'il a choisie. L'étude de l'Univers exerce d'elle-même, sur tous ceux qui l'entreprennent, un charme profond et captivant, une séduction incomparable.
Sur les ailes de l'imagination et animés du souffle divin de la science d'Uranie, élançons-nous donc vers ces mondes qui gravitent, de concert avec nous, dans l'immensité des Cieux, vers ces comètes, mystérieuses messagères de l'Infini, vers ces étoiles scintillant, radieuses , à notre Zénith. Que de questions à résoudre dans ce parcours à travers les immensités béantes de l'espace!
Quelles sont les causes des changements produits à la surface de la Lune? Qu'est-ce que cette tache rouge plus large que la Terre, apparue sur Jupiter? Et ces canaux reliant toutes les Méditerrannées de Mars entre elle, qui les a creusés? Quelle est la constitution physique de ces pâles nébuleuses, perdues au fond des Cieux, et de la transparente queue des comtes? Que de points à élucider encore!
Que les personnes, donc, qui veulent se rendre compte, sans fatigue, de la constitution générale de l'Univers et comprendre ce que notre Terre et ses habitants sont dans l'espace, ouvrent ce livre et parcourent, à la suite de l'auteur, les magnifiques panoramas des Cieux. Il est doux de vivre dans la contemplation des beautés de la nature; il est agréable de planer dans les hauteurs éthérées, dans la sphère de l'esprit, d'oublier quelquefois les choses vulgaires de la vie, pour voyager quelques instants à travers les inénarrables merveilles de cet Infini lumineux et inconnu, dont le titre est partout, la circonférence nulle part.
Camille FLAMMARION
Juvisy, août 1887.
— Quelque chose sous le vent à nous!
Ce cri, poussé par la vigie, fit accourir sur le pont tous les matelots que leur service ne retenait pas dans une autre partie du bâtiment.
— Où donc cela, Pick? demandèrent les plus impatients.
— À deux encâblures à peine, par la hanche du tribord, ne voyez-vous pas?
L'officier de quart, attiré par des exclamations inattendues, monta sur la dunette et braqua sa jumelle marine sur la chose en question.
— C'est singulier, murmura-t-il d'un ton de vive surprise on jurerait une boule d'argent... quoique ce me semble difficile à admettre... Enfin, repêchons-le, nous saurons à quoi nous en tenir. Peut-être sommes-nous sur la trace d'un naufrage quelconque ou de quelque aventure malheureuse, nous allons voir.
Et s'approchant de l'écoutille, il cria au mécanicien:
— Stoppe!
Le mouvement de l'hélice s'arrêta, le timonier fit faire un demi-tour à la roue du gouvernail, les basses voiles furent carguées sur un ordre de l'officier, le navire vira de bord et, ne courant plus que sur son aire, il s'approcha rapidement de l'objet signalé. Les matelots, penchés sur les bastingages, de longs cordages munis de noeuds coulants à la main, le regardaient arriver, prêts à le happer au passage.
C'était, à ce moment, le reflux; la lame brisante, comme disent les marins, et, poussée par les vagues, la boule brillante heurta le flanc du bâtiment. Au même moment, une nuée de cordes et de grappins s'abattit sur elle, l'enleva, et la jeta en moins d'un clin d'oeil sur le pont.
— Avant! cria le lieutenant à la machine, tout en se précipitant pour ramasser la sphère argentée.
L'hélice se remit à tourner et le vaisseau fendit de nouveau les vagues. Quant à l'officier, il s'éloigna, emportant vers le cabinet du commandant cette singulière trouvaille.
Au même instant, le commandant Forestier apparut sur la dunette et comme par enchantement, le bruit s'apaisa et le calme le plus absolu se rétablit à bord du Tourbillon.
Le capitaine s'appuya sur la lisse.
— Eh bien, mes enfants, dit-il d'une voix de stentor qui s'accordait bien avec la rotondité majestueuse de sa personne, qu'y a-t-il de nouveau, et pourquoi tout ce tapage? est-ce une épave, un requin, un document dans une bouteille, une voile en vue?
— Rien de tout cela, commandant, répondit le lieutenant Fauvet qui s'était rapproché, c'est une trouvaille que nous venons de faire, et fort curieuse, comme vous en allez pouvoir juger.
En disant cela, il tendit au commandant la boule argentée.
M. Forestier poussa un cri de surprise.
— Un boulet d'argent! s'écria-t-il.
Il le soupesa un instant entre ses mains.
— Comme il est léger, murmura-t-il. Je comprends qu'il pouvait flotter!
Et, au bout d'un instant de réflexion, il reprit:
— Il doit y avoir là-dedans des documents fort curieux; on ne prend pas ordinairement autant de précautions pour des papiers ordinaires. On les enferme dans une bouteille cachetée, et tout est dit!
Il frappa du doigt la sphère qui rendit un son clair et métallique.
— Comment ouvrir cela? demanda-t-il encore. Ah! fit-il en se heurtant le front, allez me chercher Mathias, l'ajusteur!
Un mousse rompit le cercle des matelots qui entouraient la dunette, attendant l'ouverture de ce singulier boulet, et plongea dans l'écoutille.
Il reparut au bout d'un instant, accompagné d'un homme encore vigoureux, quoique ses cheveux gris et rares et sa longue barbe blanche lui donnassent un air des plus respectables. Il portait un long tablier de serge verte et une casquette de soie noire crasseuse abritiat son nez crochu et ses yeux perçants. Sur son épaule, soutenu par une courroie, était accroché son sac d'outils;
— Mathias, lui dit le commandant Forestier, pourriez-vous m'ouvrir cette machine-là?
Le serrurier-ajusteur secoua la tête sans parler, d'un air de doute, retira ses lunettes, les essuya soigneusement, les remit à cheval sur son nez en bec d'aigle et examina attentivement sur toutes les faces la légère boule.
Il n'aperçut pas la moindre saillie, pas la moindre fissure, pas la moindre solution de continuité.
— Je crois que pour ouvrir ça, repliqua-t-il enfin d'une voix traînante, il faudrait le fendre avec un bec d'âne ou un ciseau à froid.
Le commandant reprit la boule.
— Diable, fit-il, si cette boule ne peut être ouverte, cela ferait croire qu'on n'y a rien mis...
— Non, repartit le vieux serrurier, à mon avis, je croirais plutôt que cette boule est composée de deux hémisphères soudés ensemble par une chaleur intense. Dans tous les cas, on pourrait essayer.
— Essayer, Mathias, répondit M. Forestier. Je suis fort intrigué, je l'avoue, car, pour moi, ce n'est pas un simple journal de voyage, confié par des naufragés au hasard des flots, que cette sphère contient. Il doit y avoir là quelque chose d'excessivement curieux...
— À moins qu'il n'y ait rien du tout, pensa en aparté le lieutenant Fauvet.
Pendant ce temps, Mathias avait placé un ciseau à froid sur une espèce de fente faisant le tour de la sphère, et il frappait à petits coups le marteau sur la tête du ciseau.
Tout à coup, la fente s'agrandit brusquement et le boulet s'ouvrit en deux parties égales, comme un oeuf de Pâques.
Le cercle formé par l'équipage anxieux, se resserra pour voir de plus près.
Le vieil ouvrier, rayonnant, rendit le boulet au commandant.
Celui-ci plongea fébrilement sa main; à l'intérieur, et, après en avoir retiré, plusieurs poignées d'herbes sèches formant capiton, il sentit un objet dur de forme cxlindrique.
C'était, sans aucun doute, un rouleau de manuscrits.
Après avoir jeté au dehors quelques fragments de plantes desséchées, quelques cailloux, et une demi-douzaine d'échantillons de nature végétale ou animale, le commandant Forestier atteignit le rouleau.
Il en rompit les cachets qui le tenaient serré, et retira de l'enveloppe trois cahiers manuscrits d'égale grosseur, rédigés en différentes langues, qu'il était facile de reconnaître pour de l'anglais, du français et de l'allemand.
En tête du manuscrit français était écrit en grosses lettres rouges, ce titre flamboyant et singulier:
Le commandant fut si stupéfait à la lecture de ce titre étrange, qu'il laissa tomber le cahier dont une feuille volante se détacha:
M. le lieutenant Fauvet s'empressa de ramasser la feuille échappée et il la tendit à son supérieur.
C'était une lettre de l'écrivain de ce fantastique voyage, une sorte de préface, dont voici la teneur textuellement reproduite:
, le 20 janvier 1872 (année terrestre).
A mes-ex-compatriotes terriens en général et au lecteur de ce manuscrit en particulier.
Depuis que, simple Sélénite, je promène mon activité fiévreuse d'un pôle ou d'un hémisphère de la Lune à l'autre; depuis que j'ai traversé les espaces interplanétaires sur la comète Albion et que j'ai pu voir passer devant mes yeux éblouis, vivant d'une vie extra-terrestre, le grandiose défilé des planètes lointaines perdues au fond des Cieux, et que l'homme ne regarde de son minuscule séjour, qu'en tremblant d'admiration devant ces magiques tableaux, toujours renouvelés et toujours nouveaux; j'ai songé bien des fois à envoyer dans ma planète natale le récit de mes aventures célestes, avec les produits des terres de l'Infini que j'ai visitées, pour attester de ma véracité. Mais, quoiqu'ayant tous les moyens de les faire parvenir, j'ai longtemps hésité. Je suis certain que mes voyages paraîtront tellement invraisemblables, qu'aucune personne sérieuse ne voudra y prêter attention. Qui croira, en effet, qu'en plein XIXe siècle, l'astronome Humphry Johannès et son neveu, aient osé, dans l'état actuel de la science franchir cent mille lieues à travers l'espaoe, et qu'un tel voyage soit passé inaperçu inconnu? Qui me croira, quand je dirai qu'après la visite de ce Monde prétendu mort, de cette Lune resplendissante, qui renferme, dans ses montagnes et dans ses profonds cratères éteints, des villes et des milliers d'habitants, les chasses dans ses forêts, les excursions dans l'hémisphère à jamais invisible pour les Terriens; ces deux mêmes hommes aient osé sonder les profondeurs intersidérables, s'élancer à la visite de ces Mondes qui gravitent au firmament, voir la vie, la vie universelle et éternelle, se dérouler en flots d'harmonie jusqu'aux horizons inaccessibles de l'Infini qui fuit toujours, et saisir, en un mot, quelques détails de l'oeuvre immense grandiose, harmonieuse du Créateur!...
Pourtant, dans le but d'initier aux splendides réalités de la nature mes anciens semblables, les Terriens, je me suis décidé à faire parvenir le récit de mes étonnants voyages au Monde où je suis né. Tout ce que je raconte m'étant arrivé, je serais heureux si ces histoires de l'Infini peuvent dissiper les erreurs et les préjugés populaires, en établissant quelques-unes des grandes vérités de la science sur la structure et l'habitabilité des Mondes. Nous sommes à une époque où les erreurs de l'ignorance, les fantômes de la nuit, les songes de l'enfance humaine doivent disparaître, l'aurore répand sa pure lumière; le soleil se lève sur l'humanité éveillée; tenons-nous donc tous debout devant le ciel et n'ayons plus désormais qu'une seule et même devise: Le progrès par la science!
Votre tout dévoué,
Gabriel Lion,
Ex-Terriène, actuellement Sélénite.
Cette lecture terminée, les auditeurs s'entre-regardèrent, au comble de la stupéfaction, incapables d'articuler un seul mot, tellement la surprise générale était grande. Ce fut le second du navire, M. Paul Hervieux, qui reprit le premier la parole.
— C'est à n'y pas croire, s'écria-t-il.
— Dites impossible, lui riposta le lieutemmt Fauvet.
— On se moque de nous, dit un matelot avec un gros rire.
— C'est une chose incroyable, murmura le serrurier Mathias.
Le commandant, seul, ne disait mot. Il semblait stupéfait par cette révélation. Il n'avait pas l'air de s'apercevoir du chasse-croisé d'interrogations, d'exclamations, d'interjections qui s'échangeait autour de lui. Cependant, les mots d'impossible et de mystification se répétant, il s'écria:
— Morbleu, si ce n'est pas vrai, c'est au moins vraisemblable et, avant de se prononcer, il faut lire le manuscrit. Qui de vous pourrait indiquer la provenance des plantes qui se trouvent dans ce boulet et la composition et l'usage des quelques objets qui y étaient également renfermés?
Personne ne répondit.
— Donc, je le répète, dit le commandant, pour être absolument édifiés, il nous faut lire en entier ce manuscrit et nous ne pourrons nous prononcer et porter un jugement qu'autant que nous connaîtrons jusqu'au bout les aventures de ces explorateurs. Et je vous avouerai, poursuivit-il, après un silence, que je suis avide de connaître les péripéties réservées à de tels voyages.
— Nous aussi, commandant, hasarda le lieutenant Fauvet.
— Eh bien, puisqu'il en est ainsi, fit M. Forestier, vous voudrez bien commencer dès ce soir la lecture de ces manuscrits, n'est-ce pas, M. Fauvet? Cela nous sera une distraction. On n'en a pas si souvent à bord.
Le lieutenant s'inclina, l'équipage battit des mains et, descendant de la dunette, le commandant rentra dans sa cabine.
Tel fut, dans toute sa simplicité et sa vérité, l'incident qui se produisit à bord de l'aviso à vapeur français le Tourbillon, capitaine Forestier, le 10 mai 1872, et telle était la singulière trouvaille qu'il avait faite par 30° 15' de latitude nord et 25° 12' de longitude, à l'ouest du méridien de Paris, pendant son voyage à Saint-Louis du Sénégal, possession française où il se rendait.
La vie à bord, pendant une traversée, est ordinairement monotone; aussi le moindre incident égaye les esprits, les distrait et ranime les conversations.
Ce fut ce qui arriva à l'aviso le Tourbillon. La découverte du singulier boulet et la lettre encore plus singulière de Gabriel Lion devinrent le thème des conversations et, jusqu'au soir, les matelots ne tarirent pas. Dieu sait quelles histoires renversantes furent contées, quelles théories fantastiques furent émises et quelles opinions incroyables de hardiesse furent soutenues. L'émoi général s'accrut encore quand, après le souper, l'équipage tout entier, sauf quelques gabiers dont le service était indispensable dans les haubans, depuis le mousse et le maître-coq jusqu'au contre-maître eut pris place sur le gaillard d'avant. La nuit avait brusquement et sans transition, comme il arrive sous ces latitudes, succédé au jour. L'Océan était uni comme un lac, pas une ride ne troublait sa surface qu'argentaient les rayons de l'astre de Diane. Le silence était aussi complet à bord que sur les flots, chacun se taisait, écoutant le doux murmure du vent se jouant dans les cordages et tendant les voiles. Seule, l'hélice ne cessait de tourner régulièrement avec un bruit sourd, et, sous sa poussée, le bâtiment filait avec une rapidité de 13 milles à l'heure.
Bientôt, le capitaine et le lieutenant apparurent sur le pont, ce dernier tenant sous son bras le manuscrit tombé de la Lune et trouvé si miraculeusement. Ils se dirigèrent vers le gaillard d'avant.
Un murmure de plaisir courut dans les rangs des matelots à leur vue.
Sans paraître y faire attention, le lieutenant s'assit sur un rouleau de bitord et de cables et ouvrit la manuscrit.
— Vous croyez pouvoir lire facilement sans lumière,? lui demanda le capitaine.
— Je vais essayer, répondit celui-ci. La lune est dans son plein et ne nous ménage pas sa clarté.
Il toussa légèrement pour donner plus d'assurance à sa voix et dit:
— Attention, vous autres, au commandement! Je commence. Les marques d'approbation ou d'improbation sont interdites.
Après cette recommandation, il commença la lecture en ces termes:
Quelques mots sont indispensables pour expliquer au lecteur comment il se fait que j ai été amené à accomplir le plus grand voyage, le plus inouï, le plus invraisemblable de ceux tentés dans le cours du fécond XIXe siècle.
Je venais d'atteindre ma vingt-deuxième année; depuis trois mois à peine j'avais passé mes derniers examens à l'École centrale: je me voyais déjà un brillant avenir dans les mains; ingénieur en chef d'une importante sucrerie française, lorsque mes beaux projets s'évanouirent en fumée à la réception du télégramme suivant:
«LUCHON, 7 MARS 1861, DIX HEURES DU MATIN.
GABRIEL LION, RUE SÉVIGNÉ, 37, PARIS
«T'ATTENDS IMMÉDIATEMENT CHÂTEAU ALCALA. DANS PYRÉNÉES. SERAI À LA GARE.
HUMPHRY JOHANNÈS»
Je relus plusieurs fois ces vingts mots avant de me rendre à l'évidence. Mon oncle, qui m'avait quitté depuis dix ans, et dont j'ignorais jusqu'au lieu de séjour! Pourquoi m'appeler dans ce château, perdu dans les montagnes, à deux cents lieues de Paris? Quel était le motif assez impérieux pour l'obliger à rompre mes études, à compromettre mon avenir? Autant de questions insolubles. Pourtant, malgré l'incertitude dans laquelle je me trouvais, je me hasardai à partir, prenant la résolution de rendre le vieil original responsable de tout ce qui pouvait arriver, mettant en pratique la célèbre devise: «Fais ce que tu dois, advienne ce que pourra!»
Mais, quelques explications sur l'oncle Johannès étant nécessaires, pour l'intelligence du récit qui va suivre, je vais les résumer en peu de mots.
Humphry Johannès était fils d'un minier du comté de Cornouailles. Ayant montré, dès l'enfance, de grandes dispositions pour l'étude, ses parents furent d'avis de lui donner une bonne éducation dont, il faut le dire, il profita fort.
A dix-sept ans, il sortait l'un des premiers, de l'un des grands établissements scolaires de London; à vingt ans, il entrait, en qualité d'élève astronome, à l'Observatoire Royal de Greenwich, et il publiait son premier volume: les Mondes dans l'espace, qui eut un retentissement énorme et fut traduit en toutes les langues.
A partir de ce moment, il ne cessa d'écrire dans les journaux et recueils scientifiques les plus autorisés; son opinion faisait loi, et, directeurs de journaux et éditeurs s'arrachaient ses ouvrages. Il était ce qu'on appelle arrivé.
A vingt-huit ans, alors qu'il publiait son huitième volume, à la suite de dissensions qui éclatèrent entre lui et le directeur, il quitta l'Observatoire de Greenwich et entra, en qualité d'astronome-adjoint, à l'Observatoire de Paris. Il se fit connaître en France par ses beaux travaux de géographie planétaire et ses admirables photographies de la Lune.
Humphry Johannès avait deux soeurs. Par suite de ses relations, il n'eut aucune peine à marier la plus jeune, qui l'avait suivi en France, avec un riche constructeur de télescopes et d'appareils d'optique, M. Gustave Lion.
Peu de temps après, il fut obligé de retourner en Angleterre, afin de recueillir la succession de son père qui venait de mourir. Les mines, d'une valeur de plus de deux millions, lui échurent de droit. Que fit-il? Loin de les vendre, car un projet immense venait de frapper son esprit, il abdiqua toute popularité; il se mit prosaïquement à la tête de l'entreprise pour en augmenter le plus possible la valeur.
Fils de M. Gustave Lion et neveu du célèbre astronome Johannès, je devais être cruellement éprouvé par le malheur; car, à la suite d'une épidémie de choléra, mes parents furent emportés par le fléau et je restai seul au monde. J'avais à peine treize ans.
Seul, je me trompe, mon oncle était là, et il vint au secours de l'orphelin abandonné. Il assura mon avenir, mon éducation; ensuite, il me quitta.
Pendant dix ans, je n'en reçus aucune nouvelle et ce télégramme me surprit comme une bombe. J'hésitai un moment.. mais je partis et, après quinze heures de chemin de fer et vingt-cinq kilomètres, tantôt à pied, tantôt à dos de mulet, j'arrivai au château d'Alcala, brisé, anéanti.
Dès mon arrivée, je fus conduit dans une chambre, où, tombant de sommeil, harassé, je pus me reposer.
Quand je me réveillai, je jetai un coup d'oeil circulaire autour de la chambre.
Elle était fort simple comme ameublement: trois chaises, un guéridon, une petite bibliothèque, une fausse cheminée avec une pendule en vieux bronze, et c'était tout.
J'ouvris la fenêtre pour respirer l'air pur du matin; à ma grande stupéfaction je remarquai que le soleil paraissait être à son déclin et très bas sur l'horizon.
Je jouissais d'une vue splendide. Depuis la base de la montagne jusqu'où mes yeux pouvaient porter, je distinguais jusqu'aux moindres bourgades. Au nord, les Pyrénées dressaient leurs pics bleus, aux flancs desquels les nuages semblaient être accrochés comme de grandes loques blanchâtres.
J'étais perdu dans mes contemplations, lorsque le crépuscule arriva et le jour baissa notablement.
— Serait-il six heures du soir et aurais-je dormi vingt-quatre heures? murmurai-je à demi-voix.
Ma montre étant arrêtée ne pouvait me donner aucune indication.
Tout à coup, une voix se fit entendre:
— Eh bien! comment a-t-on dormi? demandait-elle.
Je me retournai, mon oncle était derrière moi, je me jetai dans ses bras.
Après que la première émotion de la reconnaissance fut passée:
— Tu dois être reposé après vingt-huit heures de sommeil? me dit le savant.
— Comment, vingt-huit heures? interrogeai-je.
— Mais, certainement, il est cinq heures du soir, tu dors depuis hier une heure de l'après-midi.
Je me mis à rire.
— Une seule chose me tracasse, maintenant, mon oncle.
— Quoi donc?
— J'ai une faim d'enfer et je voudrais savoir si le dîner est servi, dis-je, toujours en riant.
— Je venais t'en avertir, répondit Johannès.
Nous descendîmes dans la salle à manger où un repas abondant n'attendait que les convives et nous causâmes, le savant et moi, comme deux amis qui se revoient après une longue absence. Mais l'astronome ne souffla pas mot de ses projets.
Lorsque la table fut desservie, je poussai un soupir de satisfaction.
— Cela va mieux, conclut Johannès. En effet, bien reposé, bien restauré, le souvenir de la fatigue passée ne flottait plus que comme une légère vapeur dans mon esprit. J'étais prêt à aller où mon oncle me dirait, fût-ce au bout du monde, fût-ce dans la Lune, elle-même. La Lune! hélas! je ne me doutais pas que c'était là le but du voyage qu'il voulait entreprendre. Sur son injonction, je sortis de la salle à manger et je le suivis dans la pièce qu'il appelait pompeusement son cabinet de travail, en attendant de le suivre plus loin.
Je vais présenter, en quelques mots, mon oncle au lecteur et faire, le plus rapidement possible, son portrait, en même temps que j'esquisserai les principaux traits de son caractère.
A cette époque, Humphry Johannès avait cinquante-deux ans. Il était presque chauve et portait, en toute saison, pour cacher son crâne dénudé, une affreuse calotte de velours, aussi vieille que lui-même et horriblement graisseuse. Il était grand, maigre, avec de longs bras et des jambes qui auraient pu rivaliser pour la maigreur avec celle des cigognes.
Le costume était aussi singulier que l'homme était bizarre. Mon oncle portait, en tout temps, le même costume: la longue redingote râpée laissant voir le gilet veuf de boutons et la chemise froissée, ce qui avait toujours fait le désespoir de ses collègues et de sa femme de chambre, le pantalon noir à sous-pieds et des pantoufles éculées.
Au moral, c'était le type de l'Anglais excentrique pur sang, ne connaissant que son bon plaisir, froid, correct en paroles, mais tyrannique quand il avait commandé une chose, homme à remuer des montagnes pour réaliser une idée fixe, puis irascible à l'excès, impatient à la moindre contrariété. Tel était le savant; mais il est temps de revenir à notre sujet. Lorsque je fus installé sur le rond de cuir d'un vieux fauteuil, j'inspectai, d'un coup d'oeil, le cabinet:
Çà et là, des piles, des montagnes de vieux livres provenant de toutes les librairies du globe, masquant, dans presque toute sa hauteur, la véritable bibliothèque, également bondée, vieux meuble qui datait bien de Charlemagne, si l'on en pouvait juger par la couleur.
Puis, au milieu de cet entassement formidable de volumes de tous les formats et de toutes les catégories, une petite place devant la fenêtre sale et garnie d'une couverture en guise de rideau. Devant cette fenêtre se trouvait la table de travail encombrée de documents chiffonnés, fatigués par leur usage incessant. Puis, un encrier, une main de papier blanc, et c'était tout. Comme meubles, deux fauteuils de bureau garnis de ronds de cuir et une imperceptible cheminée où brûlait un maigre tison et sur le marbre de laquelle se prélassaient une vieille pendule, une petite glace et un pot à tabac couverts de poussière.
Je m'assis donc en face de mon oncle et je lui posai franchement ma première question:
— Qu'ètes-vous donc devenu depuis six ans que je n'entends plus parler de vous!
— Cela, me répondit-il avec un air bonhomme, c'est une histoire que je vais te dire. J'étais allé réaliser ma fortune afin de pouvoir accomplir le projet grandiose que j'ai conçu.
— Quel projet, mon oncle?
— Celui d'aller dans la Lune.
— Dans la Lune, mon oncle, êtes-vous!...
— Oui, mon garçon, et je vais te prouver par A plus B que c'est une chose non seulement possible, mais facile à exécuter.
Je regardai le savant avec la mine d'un homme qui a perdu l'esprit. Il ne fit pas semblant de s'en apercevoir et reprit:
— Tant que j'ai été astronome, la Lune m'a attiré et j'en ai fait le but de mes études et de mes rêves les plus ardents. Je l'ai étudiée avec un soin particulier, j'en ai dessiné les parties les plus curieuses, j'en ai fait des photographies. Encouragé par le célèbre James Gordon, je n'en ai pas laissé la plus petite partie inexplorée — du côté visible s'entend — et, avec son aide, j'ai fondé la Selenographical Society, club d'astronomes amateurs tel qu'il n'en existe pas en France. Seulement, ce que j'ai toujours regretté, c'est de n'avoir pas un télescope peu encombrant tout en pouvant donner d'énormes grossissements, plus forts que ceux donnés par les fameux instruments de lord Rosse, d'Herschel, de Lassel, etc.
Tout en dirigeant l'exploitation de mes mines, j'ai cherché, calculé longtemps; enfin le succès a récompensé mes efforts. J'avais inventé le microtélescope, appareil peu encombrant, quoique d'une grande puissance, au moyen duquel je pus compléter mes observations sur notre satellite; j'ai donc acquis la certitude que la Lune est habitée, et, surtout, qu'elle est habitable pour des hommes comme nous. Il y a une atmosphère, légère c'est vrai, mais réelle, de l'eau et des végétaux. Par conséquent, sauf les changements produits par ces jours et ces nuits de quinze jours terrestres et la faiblesse de la pesanteur, ce monde est peu différent de notre lieu de séjour.
— Pardon, dis-je en interrompant l'astronome, avant que d'aller plus loin, voudriez-vous me donner les preuves de ce que vous avancez?
— Il me sera facile, répliqua-t-il, de te prouver, non seulement par le raisonnement, mais encore de visu, ce que je viens de t'affirmer. Aucune question, à vrai dire, n'a été aussi controversée que celle de l'habitabilité des mondes et celui de la Lune en particulier. Pourtant, le bon sens le plus élémentaire doit nous prouver que tout ce qui nous environne, depuis les planètes qui gravitent de concert avec nous dans l'immensité des cieux jusqu'aux étoiles qui semblent immobiles au fond de l'espace et dont la lumière met des centaines et des milliers d'années à nous arriver, la philosophie naturelle elle-même nous dit que tous ces mondes n'ont pas été créés pour le seul plaisir de l'homme et qu'ils doivent être, au contraire, le séjour d'humanités peut-être beaucoup plus avancées que celle qui rampe, l'esprit perdu encore dans les limites de l'ignorance, à la surface de la planète terraquée!...
— Je crois qu'au lieu de nous occuper de l'atmosphère de la Lune et de la question d'habitabilité de ce monde, à notre point de vue, nous nous éloignons de notre sujet, fis-je remarquer à mon oncle.
— En effet, murmura-t-il.
Il reprit donc:
— Quelles sont les conditions principales que le monde lunaire doit réunir pour pouvoir rendre son séjour possible à des hommes conformés physiquement comme nous? D'abord, il faut une atmosphère, dans laquelle se trouve l'oxygène, gaz comburant nécessaire à la vie. Ensuite, il faut que la pression de cette atmosphère soit suffisante pour que le contraste entre elle et celle de la Terre puisse être supporté par des organismes semblables aux nôtres. Eh bien, je te dirai que l'existence d'une atmosphère lunaire n'est plus contestée. Un astronome l'a vu, et en a calculé la hauteur, qui paraît être d'une dizaine de lieues. D'ailleurs, il est probable, comme l'a prouvé avec une raison évidente le sélénographe Hansen, que l'atmosphère existe plutôt sur la partie du disque à jamais invisible à nos regards...
— Et pourquoi cela? demandai-je, intéressé sans le vouloir.
— Parce que, par suite de l'attraction de la Terre, au commencement de sa primordiale existence, la Lune a dû prendre la forme d'un oeuf dont le petit bout regarde la Terre. Par conséquent, le centre de gravité de la planète doit être situé à 59 kilomètres au delà, dans l'hémisphère invisible, et la partie que nous voyons est dans le cas d'une haute montagne ce qui fait que l'hémisphère inconnu peut parfaiment posséder une atmosphère dense et épaisse et tous les éléments de la vie végétale et animale, étant placé, comme il l'est, au-dessous du niveau moyen.
— Mais, dis-je, la Lune étant beaucoup plus petite que la Terre, son atmosphère, — si tant est qu'elle a une atmosphère — doit avoir une pression si faible, que, constitués comme nous le sommes, nous serons instantanément asphyxiés par la rareté du fluide à moins que, gonflés par la dilatation de l'air renfermé dans nos tissus, nous éclations comme un ballon qui s'élève trop haut dans les airs, L'alternative n'est plaisante, il me semble, ni dans un sens ni dans l'autre.
Après un moment de silence, l'astronome s'écria avec violence:
— Comment peux-tu prononcer aussi affirmativement, aussi témérairement sur les choses dont tu tranches, avec un sans-façon magnifique, le noeud gordien! As-tu étudié comme moi, de visu, je te le répète, de visu, le satellite du monde sur lequel s'accomplissent nos destinées? Non, n'est-ce pas? Alors, que peux-tu savoir si l'atmosphère de la Lune n'est pas composée, à l'inverse de la nôtre — ce qui est probable, — d'une plus grande quantité d'oxygène que d'azote? D'ailleurs, tu vis bien ici, dans ce château, sans aucune gêne dans les poumons, sous une pression de 0m,42 de mercure seulement! Qui te prouve donc que la vie soit impossible sous une plus faible pression encore, mais dans une atmosphère composée presque totalement d'oxygène?
J'étais resté muet pendant cette violente apostrophe.
— Je ne nie pas la réalité de ce que vous avancez, répondis-je au vieux savant qui essuyait son front moite de sueur, mais permettez-moi de vous dire, nouveau saint Thomas: je trouve vos idées si incroyables que...
Le vieil astronome se redressa.
— Viens donc avec moi, s'écria-t-il en me saisissant au poignet et en m'entraînant hors de son cabinet de travail.
Tout en marchant, je lui demandai:
— Qu'étiez-vous donc devenu pendant le temps que je suis resté sans nouvelles de vous, ignorant jusqu'à votre lieu de résidence?
Il me répondit:
— Pendant les six années que tu m'as perdu de vue, j'ai voyagé, cherché un lieu de départ propice, fait, en un mot, le tour du monde et, une fois revenu, j'ai acheté ce château où je me suis installé. Il est bon de te dire qu'auparavant de partir, j'avais vendu mes mines de Cornouailles et réalisé ma fortune, environ trois millions quatre cent mille francs. Tu vois que mon argent avait fructifié!
Aujourd'hui tout est prêt, nous n'avons plus qu'à partir, mais avant de te dire de quelle façon nous nous embarquerons, viens avec moi. Je te ferai voir ce microtèlescope avec lequel j'ai fait toutes mes découvertes, ce qui me permet de détailler les nébuleuses qui ont échappé jusqu'ici aux lunettes les plus puissantes, d'étudier le sol des planètes et de leurs satellites, enfin toutes choses peu connues jusqu'à présent.
Mon oncle renfonça sa calotte crasseuse sur son crâne dénudé, baissa ses lunettes, boutonna sa redingote et nous sortîmes.
La nuit était magnifiquement étoilée; pas un nuage, pas une brume ne voilaient les étincelantes constellations et les étoiles flamboyantes. La Lune, dans son dernier quartier, se levait resplendissante à l'horizon et occultait les étoiles et les planètes sur son passage.
Johannès s'enfonçait à travers les ruines, les pierres de l'édifice écroulé; il se faufilait comme un lézard dans les broussailles et je suivais ses traces en grelottant, car la nuit était fraîche.
Soudain, j'entendis une clef grincer dans la serrure, une petite porte basse s'ouvrit et un air froid comme celui d une cave m'arriva au visage.
— Où sommes-nous donc? demandai-je.
— Dans mon observatoire, me répondit-il d'une voix sépulcrale qui fit gémir l'écho profond de cette salle.
Jusqu'alors, l'obscurité avait été profonde. Soudain une intense clarté s'alluma et nous fûmes enveloppés d'effluves lumineuses.
— La lumière électrique! M'écriai-je.
— Non, me répondit l'astronome, non; c'est la lumière au magnesium produite par mon système.
J'examinai alors le lieu où je me trouvais. C'était une vaste salle circulaire, d'une vingtaine de mètres de diamètre, recouverte d'un dôme, ou, pour mieux dire d'une coupole mobile et roulant sur des galets de fer. Au centre, soutenu par un pilastre en fonte, se dressait l'énorme tube massif d'un télescope qui paraissait avoir près de deux mètres de diamètre sur douze à quinze mètres de longueur. Sur le sommet du pilier, parallèlement à l'axe du monde, se trouvait un mouvement d'horlogerie de la plus grande précision, faisant tourner, au moyen d'un pignon et d'une roue d'engrenage, le gigantesque tube en vingt-quatre heures, à l'inverse du mouvement de la terre.
Autour du pilastre, sur deux rails concentriques, tournaient la plate-forme de fonte et l'escalier nécessaire pour étudier commodément les astres, d'après l'inclinaison du tube. Pour les calculs et les observations, une table et un large fauteuil avaient été placés sur la plate-forme et rien n'était plus facile que d'inscrire, tout en observant, le résultat des études.
En outre du «chercheur», deux autres lunettes simples, de différents calibres, étaient fixées sur les parois du télescope et, près du fauteuil de l'astronome, se trouvaient les cordelles destinées à manoeuvrer les trappes de la coupole.
J'admirai un instant ce chef-d'oeuvre de précision de l'optique et de la mécanique modernes. Enfin, je demandai à Johannès:
— C'est là votre télescope nouveau système?
— Oui, Gabriel, me répondit-il, cet appareil est le microtélescope Johannès, le seul existant au monde.
— Mais je ne vois pas où sont les perfectionnements que vous m'avez dit avoir apportés à l'agencement. Je me le demande, en quoi diffère-t-il du télescope ordinaire?
C'est là votre télescope nouveau système.
— Je vais te le dire. Tu sais de quoi se compose le télescope primitif: c'est un gros tube pouvant pivoter dans tous les sens et dont un mouvement d'horlogerie règle l'orientation. Dans le fond du tube se trouve un miroir, soit en métal, soit en verre argenté. Dans ce miroir vient se peindre l'image de l'astre observé, au moyen d'un prisme déviant les rayons lumineux placé au milieu du tube et d'une petite lunette horizontale, on peut facilement et commodément étudie le corps céleste voulu. Il y a les télescopes de Newton, Gregory, Galilée, Herschell, Foucault. Le plus gigantesque construit se trouve en Irlande, à Parsontown, et appartient à lord Rosse.
Le corps cylindrique, le miroir et le mouvement d'horlogerie de mon appareil, ne diffèrent pas des pièces de même nom, des autres télescopes. Mais voici où résident les perfectionnements. C'est dans l'adjonction au télescope d'un microscope d'une puissance énorme, éclairé à l'intérieur et permettant de grossir les détails comme on analyse avec un appareil semblable la population d'une goutte d'eau!
— Cette idée est ingénieuse. Mais Herschell n'a-t-il pas eu aussi l'idée d'éclairer son télescope à l'intérieur?
— On a parlé de cela, mais rien n'était moins vrai... Enfin, passons. Ensuite, tu vas te rendre compte du merveilleux appareil qui m'a permis de centupler la portée de la vue, d'apercevoir des habitants dans la lune et de découvrir des satellites à la planète Mars qui passa, pour ne pas en avoir.
— Et pourquoi n'avez-vous pas transmis ces étonnantes découvertes aux grands corps savants, à l'Observatoire, à l'Académie des sciences?
Le vieux savant haussa les épaules avec un intraduisible sourire de dédain:
— Pourquoi ne l'ai-je pas fait? parce que je ne me soucie pas qu'on me discute, qu'on me raille, et qu'on se moque du projet que j'ai forme. Je ne suis plus comme autrefois, vois-tu, où ces discussions étaient ma vie. Aussi c'est là pourquoi je me suis tu. Et qui sait si, non content de se moquer de mes prétendues découvertes, on ne me les contesterait pas. Je veux éviter toutes ces éventualités.
Mon oncle, tout en parlant, après avoir jeté un coup d'oeil sur une carte astronomique accrochée au mur, monta sur une plate-forme et, tournant une manivelle, il fit pivoter l'énorme tube. Il lui fallut près d'une demi-heure pour braquer l'instrument sur le point du ciel qu'occupait notre satellite. Il remonta le mouvement d'horlogerie destiné à mouvoir le tube, suivant la route suivie par l'astre dans le ciel et il ajusta le microscope.
Un crayon de magnésium fut allumé et placé de façon à ce que sa lumière fut projetée au foyer des miroirs; les oculaires furent mis au point et l'on n'eut plus qu'à observer.
— Vois, me dit simplement Johannès.
Je mis l'oeil à l'oculaire et je reculai ébloui, stupéfait. Il me semblait planer à quelques kilomètres au-dessus du sol lunaire. Les moindres plis et accidents de terrain se développaient avec une rare puissance de netteté. Les ruisseaux m'apparaissaient comme des lignes d'argent fondu, d'une régularité et d'un parallélisme curieux, le sol semblait fendillé, crevassé et recouvert, par places, d'une sorte de tapis végétal d'une couleur vert sombre.
La lune, ai-je dit, était alors dans son premier quartier depuis la veille.
Le soleil l'éclairant donc de côté, il produisait de grandes ombres; les moindres saillies étaient visibles par suite de ce phénomène.
J'avais, en ce moment, encadré dans le champ de l'appareil, un petit espace de quelques lieues carrées près de cette tache que les astronomes appellent Mer des Crises; c'était bien le même sol que les lunettes moyennes ont reconnu, plein de rainures brillantes, sortes de coulées de lave; puis, de tous côtés, des cratères, des crevasses, des blocs épars. Enfin un paysage désolé tel que les voyageurs décrivent le désert de pierres du centre de l'Australie, seulement avec les montagnes et les cratères en plus.
— Mais c'est telle ainsi qu'on a toujours vu la lune, dis-je, à mon oncle.
Pour toute reponse il se mit à ricaner et me dit, en arrêtant le mouvement d'horlogerie:
— Regarde, maintenant.
J'ouvris les yeux de plus belle. En quelques instants je vis le désert stérile disparaître et, au contraire, une végétation superbe, luxuriante le remplacer. Bientôt, le champ entier du télescope fut envahi par une véritable forêt, non pas aussi verte que nos forêts terrestres, mais un peu plus bleue.
— C'est la Mer des Crises, me dit mon Oncle. Jusqu'ici on a bien vu cette coloration verdâtre dans les forts équatoriaux d'observatoires, mais à part deux ou trois savants plus avancés, tous les autres se sont refusés à admettre que cette couleur fût due à des végétaux lunaires. La photographie, cependant, l'a prouvé.
Pendant qu'il discourait, le télescope étant toujours immobile, le paysage défilait devant mes yeux éblouis. Le tapis vert avait fait place aux cratères violemment éclairés, et l'on pressentait l'arrivée du bord du disque, mais d'habitations ou d'hommes, il n'y avait pas trace dans les quelques centaines de lieues carrées que je venais d'explorer. Comme j'en faisais la remarque, l'astronome me dit:
— Tu n'es pas convaincu, tu vas l'être. Observe, maintenant.
Et, agile comme un jeune homme, en disant cela, il grimpa au sommet de l'échelle de fonte et remit le mécanisme d'horlogerie en mouvement.
Je continuai à regarder attentivement, le pays avait totalement changé, au centre du champ du télescope se dressait un mont gigantesque projetant une ombre immense sur ses voisins moins ambitieux. Sur ses flancs c'était un enchevêtrement prodigieux de pics, de scories, de coulées de laves refroidies, de précipices béants. Le cirque, comme on appelle ces sortes de montagnes, était curieux par lui-même. Le fond, presque totalement envahi par l'ombre, était rendu invisible par un épais nuage brun s'élevant en spirale et rendant impossible une observation juste.
— Quelle est cette montagne? demandai-je à mon oncle.
— C'est le cirque de Platon, me répondit-il, mais il ne doit pas seul absorber ton attention.
Je regardai de nouveau la contrée et je compris à quoi le vieux savant avait voulu faire allusion.
C'était la terminaison de l'ombre dans laquelle était plongé l'autre quartier de la lune. Cette ombre, au lieu de finir brusquement, se dégradait d'une façon insensible, ce qui ne pouvait être attribué qu'à la présence d'une atmosphère lunaire. Les théories de mon oncle étaient donc justes.
Elles furent presque immédiatement confirmées par la découverte que je fis d'un cours d'eau coulant en droite ligne entre les montagnes, au fond d'une profonde ravine et disparaissant dans l'ombre du quartier non éclairé.
J'étais plongé dans de profondes réflexions., lorsqu'un objet attira mon attention.
J'eus besoin, afin de bien distinguer cet objet, de déployer toutes mes facultés visuelles, et, quoique ce fût par l'ombre considérablement amplifiée que je jugeais, j'eus beaucoup de peine à démêler ce que c'était.
— Ne pourriez-vous un peu augmenter la puissance de votre appareil, dis-je à mon oncle, il y a quelque chose qui remue et dont je ne puis pas très bien saisir la forme?
— C'est impossible, me répliqua-t-il, il est à son point maximum, le grossissement dépasse huit mille et tu vois la lune à une lieue à peine.
J'observai alors cette chose mouvante, lorsqu'un véritable troupeau entra, — si je puis m'exprimer ainsi, — en scène.
Je fus abasourdi. Il n'y avait plus à en douter. La lune était habitée, mes yeux - ne me trompaient pas, je voyais distinctement des animaux, des quadrupèdes ressemblant, en miniature, aux quadrupèdes terrestres, et, de plus, il y avait à leur tête un homme, ou du moins quelque chose qui ressemblait fort à un homme de très petite taille!
Je n'avais plus rien à objecter; les preuves étaient là. Oui! la lune était habitable, car elle avait, je l'avais vu, de l'air et de l'eau, oui, elle était habitée!
Mais les moyens de s'y rendre manquaient encore et c'était sur ce chapitre que j'allais discuter avec mon oncle; jusqu'ici il avait raison, mais je ne me tenais pas encore pour battu.
Je descendis, sans dire un mot, de l'échelle mobile.
— Eh bien? me dit l'astronome d'un ton victorieux.
Je suis convaincu que la vie existe sur notre satellite, répondis-je. Seulement, pour y aller, c'est une autre affaire.
— Allons donc, fit-il, crois-tu que, comme l'on dit en France, je m'embarque sans biscuits? N'aie crainte, tout est prévu d'avance.
— C'est que cette affaire est complexe et son entière résolution difficile. Il faut tenir compte de toutes les conditions du problème. Cela me semble extrêmement difficile.
— Pour toi, qui n'as pas étudié la question, peut-être, mais pour moi je ne trouve rien de plus facile!
Je hochai la tête sans répondre. Le savant reprit:
— D'ailleurs, je vais t'expliquer tout cela en détail, viens maintenant dans mon cabinet, il y fera plus chaud à discuter qu'ici.
Il immobilisa le télescope, arrêta le mouvement d'horlogerie, éteignit les charbons de magnésium et nous sortîmes. Quelques instants plus tard, j'étais assis sur le rond de cuir du vieux fauteuil, les pieds appuyés sur la grille où s'éteignait un dernier tison. La température de cette pièce était à peu près la même que celle qui régnait dans la salle du télescope, pourtant je feignis de ne pas y faire attention et j'attendis que mon oncle m'expliquât ses théories.
Mon attente ne fut pas de longue durée.
— Parvenir à la Lune, commença-t-il, est un problème dont la solution a tenté nombre d'esprits élevés, séduits par la nouveauté et l'étrangeté d'un tel voyage, alors que l'on ne connaissait pas la distance réelle qui sépare la Lune avec la Terre, cela pouvait ne pas sembler impossible. Malheureusement, aujourd'hui que cette distance a été mesurée, contrôlée, et est connue plus exactement peut-être que la longueur de la route de Paris à Marseille, par exemple; il faut en rabattre et constater que les difficultés sont immenses... Mais elles ne sont pas infranchissables et, puisque le mot impossible n'existe pas en français, on peut donc espérer arriver à la complète réussite en réunissant les deux choses nécessaires: l'indispensable nerf de la guerre, l'argent, et les connaissances scientifiques pour mener l'entreprise à bonne fin.
— Mais, interrompis-je, pourquoi vouloir aller dans la Lune? Quelle raison plausible vous pousse à courir des dangers aussi terribles et imprévus? Qui vous force à quitter la Terre, votre planète natale, pour chercher les aventures dans le système solaire? Ce n'est pas la gloire; vous en avez suffisamment acquis dans le cours de votre brillante carrière. Ce n'est pas la fortune, puisque vous dépensez celle que vous avez conquise, afin de réussir dans votre entreprise. Est-ce un suicide déguisé? Est-ce un pari que vous avez fait? Est-ce une idée fixe que vous voulez mettre à exécution? Vraiment, je ne sais que penser devant une tentative pareille. Certes, je ne conteste pas la grandeur de vos projets et de vos vues; j'en admire, au contraire, la sublimité; mais j'entrevois des obstacles, des difficultés insurmontables devant lesquels l'homme le plus hardi, le plus savant, sent faiblir son courage et comprend l'impuissance de sa science.
L'oncle Johannès m'avait écouté sans mot dire, les poings serrés, les genoux frénétiquement croisés, se contenant pour ne pas éclater. Enfin, lorsque je me tus, il laissa tomber ces paroles:
— Gabriel, ton nom peint mal ton caractère et, loin d'avoir affaire à un Lion, je m'aperçois que j'ai confié mes projets à un poltron qui ne cherche que des arguties pour refuser l'honneur que je lui réservais...
Je ne relevai pas ces paroles.
Il continua:
— Les raisons que tu viens de déduire sont absurdes, et je ne leur ferai pas l'honneur de les réfuter. Si tu ne comprends pas la gloire qui est réservée au premier homme qui osera quitter le misérable globe terraqué où il a vu le jour; si tu ne t'imagines pas l'orgueil et la joie que l'on peut éprouver à traverser l'espace, pour aborder, nouveau Christophe Colomb, aux îles célestes, aux terres errantes qui peuplent l'espace sans fin; si tu ne te rends pas compte de ces sensations multiples qui élèvent l'homme et lui prouvent son origine, alors, Gabriel, tu es indigne de m'accompagner et de partager les périls de mes voyages. Reste sur ton malheureux globe, pauvre incrédule. Va, tu es de ceux dont on peut dire; aures habent et non audient; oculos habent et non uidebunt!
Ne désirant pas m'engager sur un terrain brûlant et ne pas pousser à bout la longanimité, très restreinte, du savant dont je ne voulais en aucune façon m'aliéner l'affection très réelle, je changeai de conversation et je repris:
— Sans contester votre noble ambition et vouloir réfréner votre amour des conquêtes célestes, me sera-t-il permis, mon oncle, de vous demander pourquoi vous avez choisi la Lune pour notre but de voyage, et non pas quelqu'une des planètes qui gravitent, comme la Terre, autour du Soleil? La Lune, aujourd'hui, est counue étudiée sur toutes les faces, — sauf celle qui nous est et nous sera, malheureusement, éternellement invisible. — On connaît son poids, sa densité; on a compté ses cratères, ses rainures, ses pics ses cirques, ses montagnes; on en a dressé des cartes «Sélénographiques» plus parfaites que certaines cartes géographiques terrestres. Alors, pourquoi donc ne pas aller dans une de ces planètes, soeurs de la Terre: Vénus ou Mercure ou Jupiter ou...
— Gabriel, tu divagues, interrompit Johannès , voudrais-tu m'indiquer, s'il te plaît, un moyen de locomotion assez, rapide pour vaincre l'attraction de notre globe et nous enfuir à travers l'espace interplanétaire sans risque de nous égarer ou de rester toute la vie en chemin? Ne connais-tu donc pas, malheureux, les distances auxquelles roulent les mondes planétaires et celles qui nous séparent des innombrables étoiles qui brillant au firmament? La raison la plus élémentaire ne te dit-elle pas qu'avant de franchir des millions et des milliards de lieues à travers l'infini, il faut déjà tenter de faire le premier pas. Peu de distance, relativement, sépare la Lune de la Terre, 80,000 lieues à peu près. Visitons donc ce premier monde; c'est la première étape de tout voyage céleste.
Quand nous l'aurons atteint, qui nous empêchera, alors, de nous rendre sur l'une des compagnes célestes de la Terre?... Vraiment, après avoir tenté de m'empêcher d'aller d'ici dans le royaume de la blonde Séléné, on dirait maintenant que tu voudrais m'entraîner plus loin encore!
Le savant se tut, alors je murmurai:
— Oui, bien certainement, mon intervention a été inopportune, je le reconnais, aussi, si vous voulez bien revenir à votre sujet, je vous assure que je n'interromprai plus, par des réflexions hors de propos, vos théories, même les plus hasardées.
Mon oncle se rasséréna; il remit ses lunettes et, au bout de quelques instants, il poursuivit en ces termes:
— Depuis la plus haute antiquité, l'homme s'est bercé de l'espoir d'atteindre un jour le satellite qui suit la Terre dans son cours, de quitter le sol de sa planète et de s'élancer à la conquête de cette île céleste qui lui paraissait être une véritable province alliée et une annexe de sa demeure sublunaire, — chose assez vraie si l'on considère par comparaison, comme je te l'ai déjà dit, l'éloignement de tous les corps célestes par rapport à nous.
J'ai dans ma bibliothèque tous les livres écrits par les penseurs, les philosophes, les poètes, les savants qui se sont exercés sur ce vaste sujet: La conquête des Terres et du Ciel.
Lucien de Samosate est le premier qui ait écrit un voyage imaginaire dans la Lune. Après lui, Plutarque, dans son ouvrage: De la face que l'on voit dans la Lune, nous a décrit, je ne sais pourquoi, les habitants d'une taille quinze fois plus élevée que la nôtre. Dans Roland furieux, l'Arioste nous fait voir Astolphe allant dans la Lune quérir l'esprit des Terriens devenus fous. — A ce compte, la Lune ne serait pas assez grande pour ranger les flacons contenant l'esprit de tous les Terrigènes qui sont fous quoique ne paraissant pas l'être.
Après un long intervalle, Kepler lui-même, l'immortel Kepler, ne dédaigna pas d'écrire un voyage dans la Lune, et il rouvre la voie aux écrivains futurs. Ainsi paraissent, au XVIe siècle, le voyage extatique du père Kircher, l'Homme dans la Lune, «The man of the Moon» de l'Anglais Godwin, l'Histoire comique des empires du Soleil, Voyage à la Lune, etc., de notre écrivain gaulois Cyrano de Bergerac, dont l'oeuvre est encore admirée dans toute sa verve et sa causticité, quoique vieille de deux siècles!
Puis viennent les oeuvres de Swift: Voyage à Lupata, auquel Voltaire lui-même n'a pas dédaigné de puiser pour écrire son Micromégas, critique ingénieuse de la vanité humaine; la Pluralité des Mondes habités, de Fontenelle; Voyage du Père Daniel aux mondes en tourbillons, de Descartes; Voyage de milord Céton dans les sept planètes, par Marie-Anne Roumier; Niel Klim ou Voyage à la planète souterraine Nazard, par Holberg, détroussé par Hoffmann dans l'Elixir du diable, les Voyages à Vénus, où le Suédois mystique Swedenborg voit les jeunes filles se promener entièrement nues (séjour enchanteur!) et où Achille Eyraud, écrivain français, va oublier ses peines de coeur; les Voyages surprenants d'Isidore Brunet, par M. E. Maldant, et les innombrables écrits, brochures, volumes sur le même sujet.
Les moyens de locomotion proposés par les auteurs de ces récits sont, pour la plupart, absurdes ou tout à fait en dehors de ce que l'homme peut produire.
Les philosophes, comme le P. Daniel ou Isidore Brunet se dépouillent de leur enveloppe terrestre, de la matière, et c'est l'esprit, l'âme qui vogue dans l'infini.
Quant à ceux qui donnent des moyens scientifiques, les romanciers, depuis Lucien de Samosate jusqu'à M. Jules Verne, ils se rapprochent plus de la vérité. Le premier y va par la puissance mécanique de la vapeur d'eau, par le moyen d'une boule d'aimant qu'il lance en l'air et qui attire la cage de fer où il est enfermé, en employant la dilatation de l'air produite à l'aide d'un miroir ardent; le second s'envole au moyen d'ailes de sa fabrication; un troisième s'élève jusqu'à la Lune par l'effet d'un répulsif qui l'éloigné de la Terre; un autre part dans un boulet-wagon; un autre, dans un appareil dont le moteur est une sorte de fusée à réaction dont la puissance ne faiblit pas; les derniers, enfin, s'y rendent en ballon. Les rêveurs prennent pour compagnon un personnage mythologique, le Diable boîteux, Asmodée. Pour ceux que la fiction pure n'effraye pas, tels que l'aventurier espagnol Gonzalès (dans l'Homme dans la Lune, de Goodvin), ils vont à la Lune assis sur un bâton remorqué par des cygnes colossaux, les gansas, qu'ils ont apprivoisés et habitués à diriger leur voie vers les objets brillants. Quant aux savants, comme Fontenelle, ils décrivent, par déduction, la forme des habitants des astres et la configuration de leur pays, tout en montrant l'astre en cause... à travers une lunette!
J'avais religieusement écouté mon oncle jusqu'à la fin.
— Et vous? demandai-je au vieux savant, comment comptez-vous vous transporter jusqu'à notre satellite?
— Il n'y a qu'un seul moyen et c'est celui que j'ai employé.
— Je n'en doute pas, mais en quoi consiste ce moyen?
— Un corps ne peut quitter le globe terrestre et arriver à la sphère d'attraction de la Lune que par l'influence d'une force de projection.
— Alors, c'est dans un boulet que nous partirons?
— Un boulet! allons donc, c'est quelque chose d'approchant, mais ce n'est pas un boulet.
Je réfléchis un instant sur ce nouveau mode de locomotion.
Ils vont à la lune assis sur un bâton,
remorqués par des cygnes colossaux.
— Permettez-moi, dis-je, de vous faire quelques observations?
— Dis toujours, je te répondrai.
— Eh bien! votre système me paraît vicieux en plusieurs points. C'est que le projectile dans lequel nous nous emharquerons sera sans doute fort lourd. De plus, pour lancer un obus, il faut un canon, il faudra donc en fondre un. Et le peu de chance de réussite qu'on aura! il faudra un canon d'une longueur démesurée afin de pouvoir mettre la charge de poudre nécessaire pour nous envoyer à cent mille lieues. Il faudra qu'il soit solidement calibré, que le tir soit d'une justesse absolue, sans cela, nous passerons à côté du but. Et je ne compte pas le choc, le contre-coup du départ, cette formidable secousse qui nous mettra en pièces, ni l'impossibilité de faire de l'air en route, ni celle de pouvoir emporter assez de nourriture et d'eau pour le temps de notre trajet. Et, en plus de ces objections qui sait si, sous l'intense chaleur développée par la combustion de la poudre, notre fusée de métal ne fondra pas, ne se disloquera pas? Ah! mon oncle, vous avez été bien imprudent! La science n'est pas encore avancée pour résoudre ce problème. Il est beau d'avoir tenté un pareil voyage avec les moyens d'action dont vous disposez, mais, croyez-moi, il vaut mieux y renoncer. Trop de causes s'opposent au succès, à la réussite de votre entreprise.
Je m'arrêtai hors d'haleine. Le savant, contre son habitude, m'avait écouté jusq'au bout, sans m'interrompre. Quand j'eus fini, il me dit simplement:
— Gabriel, séparons-nous, nous reprendrons cette conversation demain matin.
La réponse que mon oncle devait me donner me tracassa toute la nuit. Je ne pouvais lui admettre qu'après tout ce que je lui avais dit, il persistât dans son dessein insensé, baroque.
Ah! si l'on eût connu sa folie, que de gorges chaudes n'en eût-on pas faites! Il avait bien raison de se taire, sans cela... Mais, où j'en revenais toujours, c'était à ce point, incompréhensible, qu'un savant de ce mérite eût été se mettre en tête une telle chose. La pluralité des mondes habités, quelle chose controversée alors! (1) Certainement, son télescope était une belle invention, les découvertes qu'il avait faites avec, étaient splendides. Mais pourquoi cacher ces merveilleux résultats et n'en pas doter l'humanité? Sur ce point, je le blâmais entièrement, je dois le dire.
(1) En 1861, où commence cette histoire, il faut se rappeler que cette doctrine était extrêmement discutée. Elle n'était pas aussi fortement établie qu'aujourd'hui. D'ailleurs, ce n'est que depuis peu de temps qu'elle a été adoptée à peu près généralement.
Toutes ces réflexions m'empêchèrent de dormir, et ce ne fut qu'au petit jour, vaincu par la fatigue, que le sommeil me gagna et que je m'assoupis.
Je fus réveillé par les coups réitérés qu'on frappait à ma porte; je me précipitai dans mon inexpressible, je revêtis à la hâte ma jaquette, et j'ouvris. Or, c'était mon oncle, qui me demanda d'un ton joyeux:
— Bien, mon garçon, a-t-on bien dormi? Nos idées d'hier soir sont-elles passées?
Ce serait plutôt à vous que je le demanderais, fis-je avec humeur, mes réflexions n'étaient-elles pas justes?
— Si, mais tu aurais bien pu supposer que je me les étais faites. Tes appréhensions sont illusoires.
— Que prétendez-vous faire alors?
— Viens avec moi, je te le dirai.
Je terminai de me vêtir convenablement et je le suivis. Il me mena d'abord dans son cabinet et, me montrant une planisphère suivant la projection de Mercator, il me commanda de la prendre; j'obéis. Nous passâmes ensuite dans le laboratoire.
— Écoute, me dit-il, le problème est complexe et je réclame toute ton attention.
— Je suis tout oreilles, lui répondis-je, parlez.
— La lune, tu le sais, est à distance moyenne de 90,000 lieues de la terre, distance qui augmente à son apogée et diminue à son périgée. Tous les dix-huit ans elle passe au périgée, moment où elle se trouve à sa plus petite distance de nous, environ 84,000 lieues. Comme la sphère d'attraction de notre satellite s'étend à plus de 9,000 lieues dans l'espace, le point où les deux attractions se combinent et se neutralisent, se trouve à 78,104 lieues de nous, c'est ce point qu'il faut atteindre et franchir!
Pour que le tir soit juste, il faut viser au zénith et la lune ne passe au zénith que pour les régions situées entre les deux 30° parallèles nord et sud. Il faudra donc que notre lieu de départ soit situé dans cette zone, car les chances de réussite sont bien plus grandes dans de telles conditions.
Notre véhicule, d'une construction particulière, est en halpherium, métal que j'ai découvert en analysant au spectroscope la terre des Pyrénées. Ses propriétés physiques le placent entre le glucinium et l'aluminium. Sa densité est de 2,55 seulement, sept fois plus léger que l'argent. Nous dedans, avec tout ce que nous emporterons, il pèsera 1,500 kilos.
— 1,500 kilos, c'est peu, dis-je. Enfin je l'admets, mais m'expliquerez-vous comment nous ferons pour nous nourrir et respirer?
— C'est bien simple. Lorsque l'homme aspire l'air ordinaire, qui est formé, comme tu le sais, de soixante-dix-neuf parties d'azote et vingt-et-une d'oxygène, il garde seul ce dernier gaz et rejette pendant l'expiration l'azote intact et de l'acide carbonique, produit définitif de la combustion des éléments du sang. Les moyens de refaire l'oxygène ne manquent pas, non plus que ceux d'absorption de l'acide carbonique, gaz délétère.
Un homme consomme en une heure tout l'oxygène contenu dans 100 litres d'air, c'est-à-dire 21 litres environ. En vingt-quatre heures, à nous deux, nous aurons donc besoin de 1,100 litres, un peu plus d'un mètre cube d'oxygène.
On fait de l'oxygène avec du bioxyde de manganèse, du chlorate de potasse, traités par la chaleur; moi, j'en emporterai du tout fait, en bouteille! C'est plus simple et moins embarrassant!
Je regardai mon oncle, tout ahuri, ne sachant s'il se moquait de moi, mais il ne parut pas s'en apercevoir et continua:
— Quant à ce que j'appellerai l'épuration de l'air, l'absorption du gaz carbonique, c'est très simple au moyen de potasse caustique.
La nourriture tiendra fort peu de place, ne se composant que de beefsteacks comprimés à la presse hydraulique, potages Liebig, conserves en boîtes, toutes choses très nourrissantes sous un petit volume. L'éclairage sera le magnésium. Nous pourrons emporter 300 litres d'eau et d'eau-de-vie. Ainsi lestés, notre voyage pourrait durer trois mois sans que nous manquions de rien.
— Sauf d'air, fis-je.
— Puisque nous en aurons pour un mois, et que notre trajet ne durera que quatre jours! Tu vois que j'ai bien pris toutes mes précautions et qu'il est impossible d'échouer.
— Et, murmurai-je, en admettant que notre vitesse soit celle demandée; que nous arrivions au point mort sans le dépasser, que se produirait-il?
— Nous resterions éternellement suspendus à ce point.
— Ce n'est pas plaisant; et si nous le dépassons?
— Par sa seul pesanteur, notre wagon tomberait à la surface du disque. C'est ce qui arrivera!
— Et comment amortirez-vous cette chute de 9,000 lieues de hauteur?
— Cela, c'est différent, au moyen de ressorts puissants.
— Lesquels?
— Je te le dirai plus tard. Auparavant, je vais t'expliquer rapidement des choses qui t'ont fait ouvrir de grands yeux. Tu sais que l'on est parvenu à liquéfier, à solidifier, même, l'acide carbonique. Eh bien, en procédant comme Thilorier et comme Faraday, je suis arrivé à liquéfier des gaz réfutés incompressibles: l'hydrogène, l'oxygéne, l'azote (1). Pour liquéfier le premier gaz, Thilorier le produisait dans un récipient de fonte où; sous une pression de 40 atmosphères, il tombait en gouttelettes. Je procède de même. Seulement, la pression dans mes appareils y est vingt fois plus forte: 800 atmosphères environ. J'ai pu recueillir jusqu'à 20 litres d'oxygène liquide. En reprenant sa forme gazeuse, un litre de ce liquide tient une place quinze mille fois plus grande qu'auparavant, c'est-à-dire qu'il a fallu comprimer 15,000 litres de gaz pour obtenir un seul litre de liquide. J'emporte donc 300,000 litres d'air, 300 mètres cubes d'oxygène, de quoi respirer une année!
(1) M. Raoul Pictet est arrivé à obtenir ces résultats en 1877. Ce que dit Johannès est donc réel.
Voici d'ailleurs près de toi, termina l'astronome, l'appareil dont je te parle; plus loin, tu peux voir le fourneau et les creusets qui m'ont servi à retirer l'Halphérium de la terre des Pyrénées. Ainsi, sois donc convaincu de la possibilité de la réussite de l'expérience que je veux tenter.
Après avoir repris haleine et aspiré une prise qu'il avait certainement bien méritée, le savant poursuivit ses explications.
— Pour envoyer le projectile à une aussi grande distance et l'animer au départ d'une vitesse de 12 kilomètres par seconde, il fallait un canon; la nature à pris la peine de nous en fournir un, des dimensions voulues, creusé verticalement dans le sol, placé sous une latitude ou la Lune passe au zénith; tel enfin que toutes les conditions du problème l'exigeaient.
C'est à mon retour de Ceylan, où j'avais été visiter le fameux pic d'Adam, que j'ai découvert ce canon naturel. J'avais pris le bateau à Calcutta, et, suivant la route ordinaire, on doubla le cap de Bonne-Espérance et on remonta l'Afrique du sud au nord.
Le navire ayant fait escale à Santa-Cruzc l'envie me prit de visiter le fameux pic, Ténériffe, dont la cime s'élevait près de moi à 4,000 mètres dans les airs. Je l'escaladai donc, accompagné d'un guide, et ce fut presque au sommet, à 3,500 mètres de hauteur, sur une sorte de plate-forme naturelle, que j'aperçus notre canon une cheminée (1) de 12 mètres de diamètre et de 1,250 pieds de profondeur. Préoccupé de mon projet, je la mesurai soigneusement et me convainquis que c'était le meilleur endroit que je pusse choisir pour le départ du projectile. Sous une faible couche atmosphérique, ce dernier ne perdrait presque pas de sa vitesse initiale, il ne s'échaufferait pas pendant son passage, enfin, tous ces différents points de vue me portèrent à le choisir, l'île se trouvant sur le 28° parallèle nord et la Lune passant forcément à son zénith. Quelques travaux seront nécessaires, il est vrai, pour l'appropriation, à laquelle nous le destinons, mais ce sera peu de chose, installer le frein opérateur, et rendre à peu près cylindrique cette sorte de puits.
(1) Les géologues appellent cheminées d'un volcan les différents conduits suivis par les laves pendant les éruptions et formant dos sortes de cheminées
— Mais le contre-coup du départ, mon oncle, comment l'éviterez-vous d'une façon pratique?
— Au moyen de l'air comprimé, c'est-à-dire en interposant sous notre véhicule des cloisons munies de soupapes puissantes. Entre le fond du projectile et cette cloison on comprimera de l'air à une forte pression, 15 atmosphères environ. Au moment du départ, les gaz possédant une pression considérable pousseront la cloison inférieure, et l'air qui sera enfermé dans un petit espace étant doué d'une grande puissance élastique communiquera le mouvement graduellement, et non tout d'un coup, au projectile. De plus, au moyen d'un frein à vide de mon invention, le choc initial sera énormément amorti. Certainement, nous ressentirons, par l'effet de notre inertie, une forte secousse mais absolument inoffensive, notre wagon aérien étant capitonné. Tout est-il bien combiné?
— Fort bien, mon oncle, maintenant me direz-vous quelques mots sur la force projective?
— Je vais te contenter et t'expliquer clairement comment je procède.
Pour atteindre la sphère d'attraction de notre satellite, il faut animer un projectile d'une vitesse initiale de 11,300 mètres dans la seconde, tout en tenant compte de la résistance du milieu. Or, il est matériellement impossible à l'homme d'imprimer une telle vitesse à un mobile quelconque, parce qu'il n'a pas de substance explosible assez puissante à sa disposition. Il m'était également interdit de songer à tous les moyens empiriques professés par les écrivains de voyages imaginaires dans les astres. La force de projection était donc terriblement embarrassante à trouver.
— Et comment avez-vous fait, mon oncle?
— J'ai trouvé, t'ai-je dit, un emplacement favorable pour le départ, le pic volcanique de Ténériffe, et tu ne devines pas ?
— Je ne vois même pas où vous voulez en venir. Ah! peut-être... Mais non... c'est impossible!
— Quoi donc? qu'est-ce qui est impossible?
— Voulez-vous parler d'être projeté par le volcan?
— Eh bien! pourquoi pas?
— Pour une raison bien simple. Le pic de Ténériffe est une montagne volcanique, c'est vrai, mais sa dernière éruption a eu lieu en 1798, Il est donc éteint, bien éteint.
Johannès ricana et reprit:
— Ah! il est éteint! Que signifie alors le rapport du capitaine de frégate Doré, qui prétend qu'un nouveau volcan sous-marin s'est formé à sept kilomètres à peine de l'île?...
— Je ne conteste pas ce rapport. Mais, quand bien même il serait exact, que prouverait-il?
— Une chose bien simple, c'est que la cheminée du volcan est obstruée par un obstacle quelconque et que les gaz et les laves se frayent une autre route à travers le massif terrestre.
— Bon. Après?
— Après? Tu ne comprends donc pas, triple ignare, booby que tu es, qu'il n'y a qu'à dégager l'orifice de la cheminée obstruée et que les vapeurs, si longtemps comprimées sous une pression épouvantable, possèdent une puissance plus que suffisante pour projeter 1,500 kilogrammes à 78,000 lieues de distance!
— Mais c'est abominablement dangereux, un tel moyen! Nous serons cuits, brûlés, asphyxiés mille fois pour une. Et qui prouve que nous serons réellement projetés à 78,000 lieues de hauteur?
— Je vais calmer tes craintes et réfuter tes objections en quelques mots. Nous ne serons ni assommés, ni cuits parce que les cloisons nous protégeront du contre-coup et de la chaleur et parce que l'orifice du volcan étant brusquement ouvert, par le jeu d'une mine ou autrement, le départ sera immédiat, ce qui n'offre aucun danger. Quant à ne pas atteindre le point neutre, cette crainte est illusoire, en partant avec une vitesse initiale de 12,000 mètres dans les premiers seconds, il serait bien possible plutôt de voir le wagon-projectile le franchir et tomber sur la Lune avec une trop grande vitesse. Tranquillise-toi donc ou je finirais par croire que tu as peur... si je n'en étais pas sûr!
Je voulus regimber, mais le savant, poussant un rire strident, m'entraîna au dehors.
Quelques instants plus tard, nous pénétrions dans une grotte creusée dans les flancs mêmes de la montagne. L'aspect en était féerique: des stalactites descendaient, en s'allongeant, de la voûte, tandis que des stalagmites croissaient sur le sol. Par places, ces concrétions calcaires s'étaient réunies, formant des colonnettes, minces au milieu et augmentant graduellement à chaque extrémité en produisant un effet charmant.
Au centre de la grotte, à l'endroit où le sol était uni et où la voûte s'élevait à une grande hauteur, se trouvait un objet bizarre en métal gris terne dont la forme n'était comparable qu'à celle d'une fusée, telles que les fabriquent les artificiers.
Le corps de cet objet, dont la forme était celle d'un tronc de cône, plus large par le haut que par la partie inférieure, avait environ 2m,50 de hauteur et il était coiffé par une sorte de chapeau conique fondu du même morceau que le reste, d'un mètre à peine de haut. Autour du tronc de cône et rivées sur toute leur hauteur, quatre plaques triangulaires, en métal également, formant, en quelque sorte, les ailes d'une flèche.
Cet objet était le projectile de mon oncle, ce qui allait devenir notre véhicule aérien.
Le savant alla droit à ce curieux appareil et, faisant jouer un ressort que je n'avais pas aperçu, il fit ouvrir une porte grande comme l'entrée d'une ratière. Il se coula par l'ouverture et m'invita à en faire autant.
J'étais fort pour un garçon de mon âge, aussi eus-je beaucoup de peine à faire pénétrer mes épaules par l'étroite ouverture. Une fois les épaules passées, le reste du corps suivit et j'entrai à l'intérieur. On y était plus à l'aise que je n'avais pensé en voyant l'extérieur. Le diamètre étant de 1m,75 la surface du plancher était de 35 pieds carrés, on pouvait donc être très à son aise et avoir assez de place pour deux.
Je donnai un regard à l'ameublement:
Sous les pieds, un épais tapis de Sparte; au-dessus de la tête, un plafond en métal muni de quatre crochets. Les parois de ce singulier wagon étaient capitonnées du haut en bas comme les premières classes de nos chemins de fer, sauf à l'endroit où, retenu par de solides crampons de fer, s'élevait l'unique meuble, bibliothèque par le haut, buffet par le milieu, commode par le bas, sans compter le tiroir qui, en s'ouvrant, formait toilette, et le tiroir supérieur qui formait bureau avec cartons en se développant. Ce meuble contenait: en haut les livres indispensables pour le voyage; sur les rayons du milieu la vaisselle et les ustensiles de cuisine ainsi que quelques appareils de physique et des jumelles astronomiques; plus bas les cartons et la papeterie; plus bas encore les savons, la parfumerie de voyage; et enfin, dans le fond, les vêtements de rechange et la literie consistant uniquement en deux épaisses couvertures de laine et deux hamacs tressés.
Une autre boîte était fixée à la paroi, sous l'un des verres lenticulaires qui laissaient passer la lumière à l'intérieur. On n'eût pu lui donner le nom de meuble. Elle contenait un appareil électrique et une sorte de voltamètre pour la décomposition de l'eau. Ayant demandé à mon oncle quelle en était l'utilité, il me répondit:
— Ceci est notre cuisine, notre fourneau. La pile qui est dans cette boîte décompose l'eau en deux corps constitutifs: hydrogène deux volumes et oxygène deux volumes. L'oxygène s'échappe librement et l'hydrogène, produit en quantité double du premier gaz, se rend au petit fourneau que tu vois et sur lequel nous ferons cuire tout ce que nous voudrons. Pour obtenir deux litres d'hydrogène il nous suffira de décomposer trois litres d'eau et ainsi de suite.
— Mais, dis-je, à ce compte, nous userons beaucoup d'eau.
— Nullement, car le gaz hydrogène pur développe une chaleur intense capable de faire bouillir, en quelques instants, une grande quantité d'eau.
Je demandai ensuite ce que renfermait le chapeau de la flèche. Le savant m'apprit que là se trouvait emmagasinés l'oxygène liquide, la potasse caustique, les vivres, la provision d'eau et de liqueurs, les conserves, enfin toutes les choses encombrantes.
— Mais, pourquoi, dis-je en sortant de ce charmant wagon, avez-vous disposés autour ces quatre ailes de métal?
— Parce que la cheminée du volcan, répondit mon oncle, a douze mètres de diamètre et qu'ainsi construit, le projectile a la largeur voulue. De plus, ces ailes serviront de guides et empêcheront toute déviation. Enfin, elles sont mobiles, et, en dévissant des écrous intérieurs, on peut s'en débarrasser pendant le trajet.
— Bien imaginé, dis-je.
— Eh bien! aux crayons de magnésium maintenant, dit l'astronome, je vais te prouver comme quoi, avec peu de dépense, on peut se procurer un éclairage splendide.
— Il n'y a que la formule à trouver, répliquai-je.
Une fois rentrés au laboratoire, Johannès versa dans un mortier de porcelaine un mélange, par parties égales, de zinc et de magnésium, puis il ajouta successivement du nitrate de potasse en poudre, du charbon de bois en poussière, de la sciure de bois de rose et il arrosa le tout d'un peu d'eau. Il broya cette composition et, quand il jugea que le mélange devait être opéré, il retira la pâte grisâtre du mortier, il la versa dans une boîte de métal épais et il mit le tout sur le plateau d'une petite presse hydraulique.
Au bout d'un quart d'heure, il enleva la pression et retira la pâte de la boîte. Comme celle-ci était cannelée à l'intérieur, la pâte, en se durcissant, avait pris la forme cylindrique de crayons. Il y en avait une douzaine. Mon oncle prit ces crayons et les étala sur une planche du laboratoire en attendant qu'ils fussent entièrement secs.
J'avais regardé attentivement les manipulations du vieux savant. Je ne pus m'empêcher de dire tout haut:
— Décidément, je suis convaincu et je vois que vous avez raison dans tout et que vous avez prévu toutes les éventualités possibles. Aussi, maintenant, il ne me reste plus de doutes qu'au sujet de la puissance de projection que vous pensez obtenir.
Johannès haussa les épaules.
— Tu n'es pas encore convaincu? me demanda-t-il.
J'avoue que quoique vous m'ayez dit tantôt, je doute encore de la puissance que vous comptez employer et que je crains la fonte du métal du wagon avant son départ.
Il eut un mouvement d'impatience.
— Ne comprends-tu donc pas que tes craintes sont chimériques et qu'il est absolument impossible que le peu de calorique que nous recevrons, soit avant le départ, soit par le frottement sur les couches atmosphériques, soit suffisant pour produire les accidents que tu redoutes?
— Bon, mais pour la force de projection?
— Je vais t'écraser de preuves et, par une simple comparaison, te prouver que cette force devra être formidable. Un litre de poudre ordinaire — environ 900 grammes — dégage, au moment de sa déflagration, 400 litres de gaz qui, portés à une chaleur de 2,400 degrés, prennent une place décuple, soit 4,000 litres. Pour projeter à 78,000 lieues dans l'espace un poids de 1,500 kilos, en employant la poudre à canon ordinaire, il en faudrait 250,000 livres pouvant développer en une seconde 1 milliard de litres de gaz. Ceci est calculé d'après les lois de la balistique les plus rigoureuses, le milliard de litres ou 1 million de mètres cubes de gaz, est absolument nécessaire. Or, sais-tu la place que tiendraient ces 250,000 livres de poudre?
— Je n'en ai même pas idée.
— Eh bien! je vais te l'apprendre; elles rempliraient une capacité de 225 mètres cubes environ, soit dans la cheminée dont je t'ai parlé et qui a 12 mètres de diamètre, une hauteur de 11 mètres, 37 pieds. Ce serait fort embarrassant, tu vois, surtout si tu réfléchis que ces 250,000 litres de poudre forment le poids, respectable déjà de 225,000 kilos.
— C'eût été incommode à transporter, dis-je, mais au lieu de poudre ne pouvait-on employer une autre substance explosible qui, sous peu de volume et peu de poids aurait eu la même puissance: pyroxyle ou fulmi-coton, nitro-glycérine, dynamite, picrate de potasse, fulminate de mercure, que sais-je, enfin...
Le savant sourit et reprit:
— Ta réflexion est juste et je me la suis faite. Malheureusement, tous ces produits ont de graves inconvénients. Par exemple, si la fabrication du pyroxyle est facile et simple, elle est assez coûteuse, les nitrates, picrates et autres composés de potasse sont trop dangereux à manier et a produire, surtout en grandes masses, il aurait été à craindre, malgré toutes les précautions qu'on aurait pu prendre, qu'une catastrophe terrible survint pendant le chargement, le transport, les différents transbordements et la disposition de la charge. Toutes ces substances sont trop peu connues pour que je puisse me fier à aucune d'elles et je préfère me servir d'un moyen simple et naturel.
— Mais, arrivons au fait, mon oncle.
— Nous y sommes et je résume donc que: Il faut développer en une seconde un milliard de litres de gaz, lesquels, étant renfermés dans un espace 6,000 fois trop resserré, peuvent projeter à une distance donnée un poids de... Eh bien! je puis t'assurer, Gabriel, qu'en donnant une issue suffisante aux gaz intérieurs, cette proportion sera encore plus grande, de plus du double peut-être!
— Qui vous le prouve?
— Une loi physique bien simple qui dit que la vapeur d'eau a une puissance élastique double de celle de la poudre à canon ordinaire. La pression de ces vapeurs, poussées à une haute température par suite de la chaleur centrale est formidable et elle peut dépasser plusieurs milliers d'atmosphères.
— Je vois que vous êtes sûr de la réussite de votre projet, aussi je ne vous ferai plus qu'une question. Pourquoi avez-vous choisi une cheminée si large et si profonde?
— J'y ai bien été forcé, il n'en existe pas qui soit plus convenable. Cependant, j'ai visité bien des volcans, cinq en Amérique, dans la Cordillère des Andes, trois en Afrique, quatre en Europe, deux en Asie, eh bien! je n'ai trouvé un endroit propice et situé dans toutes les conditions voulues qu'au pic Ténériffe et c'est de là que nous partirons.
— Comment, dis-je, avez vous fait le tour du monde pour visiter les principales montagnes du globe?
— Oui, neveu, je l'ai fait. Tu vois donc que je n'ai négligé aucune précaution. Que répondras-tu à cela?
— Que voulez-vous que je vous dise, m'écriai-je avec dépit. Vous avez raison. Je suis battu à plate couture... et je ne suis pas content!
Il ne me répondit pas et regarda les crayons de magnésium qui étaient complètement secs. Il en fixa un dans une sorte de chandelier en cuivre et l'alluma avec une simple allumette. Une flamme brillante, qui s'éteignit aussitôt, parut au sommet du cylindre; le mélange s'enflamma ensuite et répandit une brillante clarté en même temps qu'une agréable odeur.
— Oui, me dit Johannès, c'est une belle lumière et qui a l'avantage de ne pas coûter cher. Un crayon de 12 centimètres met environ un quart d'heure pour brûler entièrement avec une intensité égale à la lumière de 60 bougies de 100 grammes brûlant ensemble, et un tel éclairage revient à 80 centimes l'heure, ce qui réalise une économie réelle sur tous les systèmes d'éclairage connus. De plus, au lieu d'empester, grâce à la sciure de bois odorant qui est mêlée à la composition, la lumière répand une douce odeur. C'est l'agréable joint à l'utile!
Pendant que le vieux savant causait ainsi je réfléchissais. Enfin, je lui dis:
— Mon oncle, résumons tout ceci. Vous m'avez fait venir pour m'exposer vos projets. Je ne conteste pas vos découvertes, elles sont fort belles, vos inventions, elles sont ingénieuses. Maintenant, je n'ai plus rien à faire...
— Eh, tu ne comptes donc pas m'accompagner? fit Johannès d'un ton moitié surpris, moitié railleur.
— Jamais, mecriai-jë avec horreur, allez essayer vos appareils, rien de mieux, allez vous casser le cou dans les volcans, dans la Lune et même encore plus loin, je n'essaierai pas de vous retenir. Mais quant à moi je reste, comme dit la chanson:
Guenille, soit, ma guenille m'est chère!
— Viendras-tu au moins jusqu'à Ténériffe?
— Jusque-là..., oui, répondis-je en hésitant.
Un sourire intraduisible passa sur les lèvres de mon oncle. Il baissa ses lunettes sur ses yeux et se tut.
Nous étions au 10 mars; il s'était donc écoulé plus d'un mois avant que nous ne partissions pour le fameux pic du Teyde. Le travail, jusqu'à cette époque, ne manqua pas. Il fallut démonter pièce à pièce le wagon; passer une visite minutieuse et dresser une liste exacte de tout ce que nous emportions afin de ne rien oublier. Nous étions trois pour les gros ouvrages, moi, mon oncle et un jeune Espagnol nommé Pedro, dit le Muet, à cause de son mutisme habituel. Ce jeune homme, très adroit et très habile, nous fut d'un grand secours. C'était avec lui que mon oncle avait remis en état le château d'Alcala, ruiné de fond en comble; qu'il avait monté le micro télescope, fondu le métal de la flèche et construit celle-ci.
Quand ce que nous devions emporter fut démonté et les pièces numérotées, il fallut emballer le tout. Ce ne fut pas un mince travail et, de mécaniciens, il nous fallut devenir emballeurs.
Ce ne fut pas de trop que de quatre grandes caisses de 1m,50 de hauteur pour contenir le wagon et les meubles qu'il renfermait, ainsi que de trois autres, de mèmes dimensions, pour les objets divers, les instruments et les outils.
Une fois tout le matériel emballé, mon oncle s'occupa de ce qu'il laissait et établit ses comptes.
Les sommes dépensées étaient ainsi décomposées:
Mon oncle possédait 3 millions; des deux qui lui restaient, il fit plusieurs parts. Il laissa un des deux à sa soeur, fit divers legs anonymes pour une somme de 300,000 francs, en laissa 200,000 chez son notaire pour les reprendre si jamais il revenait, pour une cause ou une autre, sur la Terre, et en mit 200,000 dans le tiroir du meuble du wagon.
Ces derniers arrangements pris, nous démontâmes le télescope ainsi que les différents appareils du laboratoire et de l'observatoire; tout fut rangé comme s'il se fut agi d'un simple voyage en Amérique, car, après tout, on ne savait pas ce qui pouvait arriver et Johannès voulait retrouver tout intact au cas de la non réussite de son entreprise. Il fit une petite rente viagère à sa vieille bonne Marion qui poussa les hauts cris quand elle vit son maître prêt à partir. Mon oncle la calma d'un mot:
— Que veux-tu, lui dit-il, — il la tutoyait selon son habitude, — pour l'astronomie, je suis tout feu, tout flamme, Marion!
Pedro le Muet fut également généreusement récompensé par mon oncle, qui l'institua «gardien général de ses propriétés». Tout fut enfin réglé et les dernières dispositions prises.
Pendant le temps que prirent ces préparatifs je me surpris plusieurs fois à songer, en quelque sorte involontairement, aux propositions du vieux savant, je repassai mentalement ses calculs, je fouillai sa bibliothèque et le résultat de mes recherches me convainquit insensiblement de l'entière exactitude de ses travaux. La Flèche s'enlèverait, lui également, il atteindrait le point neutre et le sol lui-même de notre satellite. Pourquoi ne partirais-je pas? C'était un grand, un merveilleux voyage à tenter. Puisqu'il n'y avait plus ni choc, ni chaleur à redouter, si je partais?...
On voit que, dans l'espace d'un mois mes idées avaient notablement changé et que j'étais devenu «raisonnable» comme aurait dit mon oncle. Pourtant il n'avait exercé aucune pression sur mon esprit, il m'avait laissé libre, il ne m'entretenait plus de ses projets, et, à vrai dire, j'en étais venu à craindre qu'il eût renoncé à m'emmener.
À partir du 15 avril nous commençâmes une corvée fatigante. Il nous fallut descendre à bras d'homme les caisses contenant notre matériel jusqu'au bas du mont Perdu, au village de Sorrilla. Là, un camion vint les chercher et les transporta à la gare de Bagnères-de-Luchon, où elles furent chargées à destination de Bordeaux. Nous n'eûmes malgré tout, aucun retard, et le 25 avril à dix heures du matin, nous quittions le château de l'Alcala que nous laissions dernière nous comme une imposante ruine.
À deux heures de l'après-midi, nous nous installions dans un wagon de première classe et à neuf heures du soir nous étions à Bordeaux. La partie terrestre de notre voyage était accomplie; restait seulement le trajet maritime.
Dès le lendemain matin, Johannès courut au port savoir si le brick anglais, le Capetown, capitaine Crownly de Portsmouth, était arrivé. On lui répondit affirmativement, et on lui indiqua même ce navire, sur le pont duquel se promenait juste en ce moment le skipper Patrick Crownly, gros homme portant de longues côtelettes jaunes.
Il avait été convenu que le Capetown qui faisait le service du Cap et qui y transportait une légion d'émigrants, s'arrêterait à Bordeaux pour y charger nos caisses. La journée entière fut nécessitée pour le transbordement à fond de cale de tout notre matériel.
Le lendemain à dix heures, l'ancre dérapait et nous quittions le port. Le navire, possédant une machine à vapeur de 250 chevaux, et gréé en brick goélette, filait 20 kilomètres à l'heure. À deux heures de l'après-midi la tour de Cordouan nous apparut dans le lointain, nous doublâmes la pointe de Graves, et les longues lames houleuses de l'Océan Atlantique commencèrent à nous balancer. Je n'eus pas le mal de mer, mais mon oncle resta enfermé dans sa cabine, car il fut très malade les deux premiers jours.
Quand il se releva il put voir les côtes déchiquetées du cap Ortegal à travers la brume. À partir de ce moment, le navire prit franchement la route du sud, et pendant plusieurs jours nous ne vîmes que le ciel et l'eau. Malgré sa vitesse, le Capetown semblait immobile au centre d'une circonférence infinie qui se déplaçait avec lui. Il était véritablement seul à la surface de l'Océan.
Ce fut alors que mon oncle proposa aux émigrants anglais de travailler quelques jours pour nous. Il promettait, en raison de la difficulté du travail, une haute paye proportionnelle à la capacité de l'ouvrier; de plus il faisait entrevoir de nombreuses gratifications dans l'avenir.
Tous ces ouvriers acceptèrent en masse, comme il était naturel de le penser. Aussi put-il faire un choix sérieux et prendre les meilleurs charpentiers, maçons, mécaniciens, terrassiers, etc. Ils ne manquaient pas. Avec quarante ouvriers employés à cylindrer la cheminée du volcan et vingt autres pour monter les colis, il espérait bien arriver à temps pour le 8 juillet.
Il n'eut pas besoin de leur dire quel était le travail qu'ils allaient entreprendre. Peu importait aux émigrants. Du moment qu'ils étaient grassement payés, rien ne les regardait plus. L'argent pour eux était le principal.
Le coeur me battait fort, et je crois que cela produisit le même effet sur mon oncle lorsque la vigie cria d'une voix retentissante le mot «terre»; car il sortit brusquement de sa cabine et courut sur la passerelle.
À quelques lieues à peine se détachait fort bien, sur le fond gris bleu du ciel, le pic de Ténériffe, coiffé de son chapeau de neiges éternelles. À moitié de sa hauteur, une bande de nuages le coupait en deux partie égales. L'effet en était très pittoresque.
Bientôt la côte se dessina, la ville de Santa-Cruz, capitale de l'île, apparut, et, rangeant au plus près, nous entrâmes en rade neuf jours après notre départ de Bordeaux, le 4 mai 1861.
En descendant à terre mon oncle me saisit par la main, et me montrant du doigt la cîme du pic:
— C'est là, me dit-il.
— Nous irons, répondis-je.
Dès le lendemain de notre arrivée, mon oncle voulut parvenir au sommet du Teyde, qui dressait son front orgueilleux au-dessus des nuées, afin, dit-il, de reconnaître les lieux. Nous partîmes donc de bonne heure, munis des appareils indispensables pour notre excursion: baromètre, thermomètre, boussole, fil à plomb, sextant, jumelles, etc. Moi, je portais la nourriture et une mince et longue cordelette roulée, qui devait nous être de la plus grande utilité dans notre périlleuse ascension.
Lorsque nous commençâmes notre escalade, je demandai au vieux savant quelques renseignements géographiques sur la fameuse montagne que nous explorions. Voici quelle fut sa réponse:
— L'île de Ténériffe, qui appartient au groupe des Canaries, est la plus grande de cet archipel; elle a 80 kilomètres de longueur sur 40 de largeur. Les habitants primitifs de l'île étaient les Guanches, à qui l'île fut enlevée au XIVe siècle par Fernandez de Luge. Depuis cette époque, île, comme toutes les autres Canaries, du reste, appartient à l'Espagne. L'île de Ténériffe, située sur le 28e parallèle nord, est surtout célèbre par son cône immense, la fameuse montagne volcanique du Teyde que nous escaladions en ce moment et qui a 3,800 mètres de hauteur, Plusieurs savants, entre autres M. Berthelot, ont gravi jusqu'à son cratère le pic de Ténériffe, nous marchons donc sur leurs traces et, en nous rapportant à leurs notes de voyage, je crois que nous ne tarderons pas à arriver à la Rambleta, espèce de plate-forme pavée de ponces, de pouzzolanes et de débris laviques des anciennes éruptions.
À midi, en effet, nous étions à moitié de la hauteur totale du pic, à la Rambleta, vaste plateau ponceux, et il nous fallut escalader la Caldera, — la chaudière.
Après avoir réparé nos forces par un copieux repas, nous repartîmes avec courage et, à trois heures de l'après-midi, le baromètre accusa une hauteur de 2,000 mètres.
L'air devenait de plus en plus froid et raréfié. Malgré le soleil qui nous inondait de ses rayons, car nous avions dépassé les couches nuageuses depuis longtemps, le froid se faisait sentir vivement. S'aidant de son bâton pointu, mon oncle grimpait avec l'ardeur d'un jeune homme. Vers cinq heures enfin, nous arrivâmes sur une petite plate-forme, à 3,800 métres de hauteur. Nous grimpions depuis le matin pour ne pas seulement faire une lieue! Il est vrai que le chemin, peu agréable en somme, était coupé par places de précipices affreux qu'il nous avait fallu contourner. Mais enfin, nous étions parvenus au but où nous tendions. Le panorama de l'île s'étendait à nos pieds: le port, la rade, la ville étaient devenus microscopiques et la mer s'étendait, bleuâtre, jusqu'aux limites de l'horizon visible.
Après avoir admiré pendant quelque temps l'immense développement de l'île, nous entrâmes dans le cratère qui a à peu près une lieue de tour.
Nous descendîmes avec précaution jusqu'au niveau de la bouche des cheminées, faisant rouler sous nos pas les quartiers de rocs et de matières vitrifiées et produisant des éboulements partiels.
La lumière que l'atmosphère nous renvoyait était assez intense pour bien distinguer les objets au fond du cratère. J'aperçus donc un plateau couvert de fissures et coupé d'énormes ouvertures béantes, gueule du formidable canon qui était anciennement le volcan de Ténériffe.
Le vieux savant errait depuis quelques minutes sur cette plate-forme, lorsqu'il poussa un cri.
Croyant qu'il était tombé dans un trou, je me retournai brusquement. Il était debout, les jambes écartées, regardant à terre. Je courus à lui promptement.
— Le puits... bouché, me dit-il.
Je me penchai et regardai dans l'excavation. Un bloc énorme en obstruait l'entrée à quelques mètres de profondeur. Sur le moment, je fus tenté de m'en réjouir, et je lui dis:
— Voici qui anéantit vos projets; car, enlever ce rocher, qui pèse peut-être cent mille kilogrammes, est impossible. Le tenter serait folie.
Sur ce mot, l'astronome, jusque là accablé, releva la tête et dit fièrement:
— Je ne suis pas venu jusqu'ici pour reculer devant un misérable roche que je réduirai en poussière.
— Comment ferez-vous pour l'enlever ?
— Je le ferai sauter.
— Vous avez de la poudre?
Le savant haussa les épaules.
— J'ai du picrate de potasse, dit-il.
— Et quoi! m'écriai-je, à bord du Capetown? Il est fort heureux que nous n'ayons pas sauté pendant le trajet!
Johannès ne répondit pas. Après un dernier regard jeté au plateau, nous descendîmes, et, quelques heures plus tard, nous étions de retour au navire.
Pedro n'avait pas perdu son temps pendant notre absence. Il avait fait décharger toutes les caisses et préparer les outils.
Ainsi, le lendemain dès l'aube, la colonne, guidée par quelques indigènes, commença la terrible ascension du pic. En tête, marchaient mon oncle et l'ingénieur chef de la troupe d'ouvriers. Immédiatement derrière, venaient les charpentiers portant les machines les plus indispensables.
Pour faire passer toute la troupe, on dut, en plusieurs points de la montagne, établir des ponts volants et des échelles instantanées. Une dizaine d'ouvriers se détachaient du groupe, les sapins étaient abattus, des échelons ou des crans façonnés à la minute et tout le monde passait.
À midi, on fit halte à la Rambleta et le déjeuner fut rapidement expédié. À six heures du soir, enfin, la petite troupe mettait le pied sur le plateau supérieur où un second repas fut préparé. Les tentes furent dressées et les soixante-cinq personnes composant notre caravane, harassées de fatigue, s'endormirent bientôt d'un sommeil réparateur à 3,800 mètres de hauteur.
À partir du lendemain, 8 mai, pas un homme ne resta inactif. Après avoir enlevé les débris du rocher, qu'un peu de picrate avait broyé, et après avoir disposé les treuils et les cordes, on rendit l'intérieur de ce trou à peu près cylindrique. Ce ne fut pas un mince travail que d'approprier ce vaste puits à sa destination. Enfin, pendant plus d'un mois, la pioche, la truelle, le pic, voire même la mine, ne cessèrent de manoeuvrer. La profondeur du trou était de 400 mètres, et le diamètre à lui garder de 12 mètres. Aussi les ouvriers étaient-ils fort à leur aise et pouvaient-ils travailler trente de front, sur une plate-forme en planches de deux étages, que l'on descendait à mesure que l'ouvrage avançait. Chaque jour, 141 mètres carrés étaient nettoyés et mis au diamètre voulu; chaque jour aussi, la plate-forme s'enfonçait de 12 mètres plus avant dans le massif terrestre. Bientôt, les lampes à huile devinrent insuffisantes pour éclairer le travail incessant des ouvriers. Heureusement, mon oncle avait emporté dans ses bagages une puissante pile de Bunsen de soixante éléments. Elle fut chargée, mise en batterie, et l'on n'eut plus qu'à se servir du courant intense qu'elle produisait. Seulement nous n'avions ni lampe, ni régulateur électrique, sans quoi la fixité de la lumière est impossible. Aussitôt, Johannès en construisit un très simple où les engenages et les électro-aimants étaient remplacés par un puissant ressort à boudin en acier réglant l'avancement des charbons au fur et à mesure de leur combustion. Ainsi construit, ce régulateur donna jusqu à la fin une marche fort satisfaisante.
Vers le 1er juin, le puits-canon fut terminé et calibré. Au moyen d'instruments délicats, mon oncle releva sa verticalité absolue, et, lorsque cette opération fut terminée, on s'occupa de la pose du frein et des cloisons sur lesquelles devait reposer notre wagon.
Le frein consistait en quatre colonnes creuses, en fonte, de 200 mètres de hauteur, ouvertes à leur partie supérieure, et dans l'intérieur desquelles glissait à frottement doux, un piston fixé à l'extrémité de chaque aile de métal. Un cercle en maçonnerie faisait rebord, et c'était sur sa saillie, que prenaient les quatre colonnes du frein et qu'allaient reposer les deux cloisons de fer.
Lorsque tous ces travaux furent terminés, il fallut s'occuper de l'issue à donner aux gaz souterrains et il fut convenu qu'on ferait sauter au moment voulu et au moyen de cinq ou six cartouches de dynamite, le bloc de rocher qui s'opposait à leur passage.
Ce bloc, sous lequel on entendait sourdement gronder les vapeurs surchauffées, fut percé en dix endroits. Au fond de chaque trou de mine de 2 mètres de profondeur, fut enfoncée une cartouche de dynamite reliée à sa voisine par un fil métallique de manière à ce que l'étincelle électrique passant à leur centre, les enflammât toutes ensemble. Il fallut deux jours pour exécuter ce travail.
La Flèche fut alors descendue sur la plaque protectrice supérieure, et, quand elle y fut disposée, on comprima 10 mètres cubes d'air à 12 atmosphères de pression entre les deux plaques et on assujettit les quatre soupapes.
Les fils électriques des torpilles furent alors retirés du sol et fixés sur les bornes de l'interrupteur déposé dans une grotte, à la Rambleta.
Les travaux furent définitivement terminés le 25 juin. La Lune ne devant passer au périgée que le 12 juillet et le voyage devant durer une centaine d'heures, le projectile devait quitter le sphéroïde terrestre le 8 juillet à 8 heures 57 du soir.
Il nous restait donc treize jours à passer sur la terre.
Il était deux heures de l'après-midi lorsque la Flèche descendue.
Il était deux heures de l'après-midi lorsque la Flèche, descendue au moyen d'un treuil, reposa sur les cloisons protectrices et que le frein fut préparé pour jouer au moment voulu. Le départ et le retour au navire de la troupe d'ouvriers fut remis au lendemain, et, pour terminer la journée, tout le personnel fut occupé au déblaiement du plateau.
Tous les débris de pierres et de plâtras, tous les fragments de planches, le restant des matériaux: sable, mortier, etc., furent réunis en un seul tas à une extrémité du cratère; la gueule du formidable canon fut déblayée et on ne laissa qu'un treuil, muni d'une longue corde, pour nous permettre de descendre jusqu'à notre véhicule céleste, monté sur une planche à pivot, traversant l'ouverture de la cheminée.
Ensuite, tous les outils, appareils et machines, furent emballés pour la descente du pic. Les pioches, les pelles, les instruments des maçons et des terrassiers, nos appareils électriques, les brouettes, les seaux, les chaînes, les cordages, les treuils, les planches composant la plate-forme mobile, furent enfermés dans des caisses ad hoc présentant peu de volume, et, par conséquent, faciles à transporter.
Je considérai une dernière fois, debout sur le plus haut point du Teyde, le spectacle magique que présentaient l'île et ses nombreuses villes, vues de cette hauteur. On distinguait jusqu'aux moindres bourgades: Orotava, Laguna, Palmas, Canaria, Vidogna, etc. Les vignes couvraient les flancs du mont et s'étendaient jusque sur les derniers ressauts et contreforts de la chaîne volcanique. À l'aide d'une excellente jumelle marine, je distinguai le Capetown, immobile, à l'ancre, entre plusieurs navires de différents tonnages et de diverses nationalités, dans la rade paisible de Santa-Cruz.
Mon oncle était passé près de moi, je lui fis à un certain moment une réflexion assez saugrenue et que j'aurais bien pu garder pour moi:
— Vous avez eu raison, lui dis-je, de choisir une île pour point de départ. De cette façon, si la poussée initiale n'est pas assez forte et si la Flèche retombe, comme ce sera, à coup sûr, dans la mer, le choc sera amorti et le Capetown pourra envoyer des embarcations à notre secours.
Le savant haussa les épaules et ne répondit pas.
Le lendemain, 26 juin, toute l'expédition, — toute la colonie, dirais-je presque, redescendit la montagne, chargée de tout son matériel, tentes, ustensiles de ménage, outils et machines. Pendant six heures, la file serpenta sur les flancs du pic, et, à une heure et demie de l'après-midi, elle atteignit le Capetown.
Quoique très fatigué, mon oncle voulut procéder immédiatement au paiement des ouvriers. Il se retira dans le salon d'arrière, après avoir rajusté sa toilette légèrement fripée, et, pendant une heure, il aligna des chiffres sur son agenda de dépenses, tandis que tous les ouvriers se déchargeaient et reprenaient chacun leur bien, emballé pêle-mêle dans les caisses.
Johannès fit alors appeler chaque ouvrier séparément. Sitôt que l'homme était devant lui, il le remerciait de son concours en quelques paroles brèves, me faisait un signe, et, plongeant ma main dans un tiroir rempli d'or et d'argent, je remettais à l'ouvrier la somme qui lui était due, augmentée d'une forte gratification, et celui-ci l'empochait en balbutiant, en un anglais incompréhensible, quelques paroles de remerciement.
Les ingénieurs, chefs des travaux, qui avaient pris part à la bonne direction, à la réussite de l'entreprise, furent amplement récompensés, et mon oncle leur serra vigoureusement la main en qualité de compatriote.
Le skipper, Patrick Crownly, fut aussi appelé, et son compte réglé, il ne resta plus dans le fameux tiroir, qui regorgeait d'or quelques heures auparavant, que quelques pièces égarées dans les coins. Cent dix mille francs avaient été ainsi dépensés en deux heures!
Tel fut notre retour à bord du Capetown.
Dix jours s'écoulèrent.
Pour moi, ils m'ont toujours semblé les plus interminables de ma vie, et, rien que d'y songer encore aujourd'hui, je frémis. Ils me parurent d'une longueur et d'une monotonie désespérantes. Comme nous avions visité la principale, — peut-être la seule — curiosité de l'île, le pic et la ville de Santa-Cruz, je m'ennuyais à mourir, d'autant plus que je ne voyais mon oncle qu'à peine, restant enfermé comme il le faisait, les trois quarts du temps, et que je ne pouvais guère causer avec l'Espagnol Pedro ou les ingénieurs anglais qui se trouvaient à bord.
Le capitaine Crownly ayant terminé les affaires qui l'avaient retenu huit jours de plus qu'il ne le croyait, à Ténériffe, fit savoir que l'appareillage aurait lieu le lendemain et qu'à midi le navire lèverait l'ancre.
Tous les ouvriers et les ingénieurs, à cette nouvelle, se cotisèrent en secret pour nous offrir un banquet qui eut lieu à terre, dans l'immense salon du consul d'Angleterre, enchanté de recevoir chez lui son illustre compatriote Humphry Johannès.
Mon oncle présidait, ayant à sa droite le consul et à sa gauche Patrick Crownly. Pour moi, j'étais placé près de l'ingénieur en second, qui avait dirigé nos travaux avec une expérience et un succès merveilleux. À ma gauche, j'avais la fille d'un émigrant, charmante personne de dix-neuf ans, rieuse et enjouée.
Pendant le repas, je ne reconnus pas mon oncle: il fut étincelant de verve, de brio, de courtoisie et d'amabilité. Sa toilette, plus soignée qu'à l'habitude, prouvait l'effort immense qu'il avait fait pour vaincre sa féroce insouciance des choses ordinaires de la vie.
Plusieurs toasts furent portés par le consul, par le capitaine Crownly, Murchison, notre ingénieur en chef, à la réussite des grandes entreprises de mon oncle, qui répondit à tous avec une aisance, une facilité, un bon goût et un tact dont je restai confondu.
Pour l'avant-dernière journée que nous devions passer sur la Terre, le vieux savant avait répudié ses habitudes misanthropiques et il était charmant.
Le banquet était magnifique: aux choses les plus exquises et les plus raffinées d'Europe, se mêlaient les splendides et délicieux produits de la Pomone africaine. Le dessert fut surtout remarqué; il y avait là, au mois de juillet, du raisin, des ananas, des pêches telles que l'on n'en trouve que deux mois plus tard en Europe.
Les vins furent aussi généralement trouvés exquis, quoique un peu capiteux; nous bûmes pendant tout le repas des vins que les Canaries et Madère envoient chaque année par millions d'hectolitres en Europe: le malvoisie, le vidogne, le madère, etc., et, au dessert, nous bûmes du vrai champagne d'Epernay et d'Aï, qui nous mit tous d'une gaieté folle. Mon voisin, lui, depuis longtemps, était buté d'une idée qui ne le quittait pas, malgré les vapeurs vinifères qui obscurcissaient son cerveau.
— Pourquoi avez-vous creusé et arrondi l'intérieur de la cheminée du volcan? répétait-il sans cesse.
La pensée de ce mystère qu'il n'avait pu approfondir ne cessait de l'obséder.
Après le banquet, des accords se firent entendre dans le salon voisin, et, aussitôt, tout le monde se leva de table. Je m'empressai d'offrir mon bras à ma jolie voisine et nous passâmes dans le salon contigu à la pièce où le repas avait eu lieu.
Une estrade, occupée par un véritable orchestre, avait été dressée dans un coin du salon, richement décoré et transformé en salle de bal. Il fit entendre un prélude, et, chose incroyable, mon oncle ouvrit le bal en dansant avec grâce un quadrille vis-à-vis Mme la consule.
Je fus si stupéfait de cette aventure extraordinaire, Johannès dansant avec une aisance dont je le croyais incapable, que je laissai pendre mes bras devenus inertes, ce dont ma compagne profita pour s'élancer dans le tourbillon avec mon voisin l'ingénieur qui avait repris ses esprits et venait de faire son apparition dans la salle de bal.
Pendant plusieurs valses et contredanses, je restai immobile, stupéfié par l'aisance de mon oncle que je croyais devoir être si dévoyé dans un bal et dont pourtant on voyait la longue échine se contourner et se redresser au milieu du flot des danseurs, sans m'apercevoir de l'abandon de ma jolie voisine qui m'avait planté là sans m'honorer de la faveur d'une seule polka ou de la moindre valse.
A trois heures du matin, c'est-à-dire lorsque l'Aurore ouvrit les portes de l'Orient au char enflammé d'Apollon, tout le monde se separa et l'on prit congé de l'aimable consul d'Angleterre et de sa moitié. Je retrouvai mon oncle à une table de whist, où il jouait gros jeu et perdait des sommes énormes. Nous prîmes nos pardessus et nous nous préparâmes à sortir.
Mais le capitaine Crownly avait prévenu le ccnsul qu'il levait l'ancre le jour même à midi et que nous devions rester à Ténériffe sans logement, car nous n'avions pas pris la peine d'en chercher. Aussi le consul usa-t-il de tous les moyens pour retenir son illustre compatriote Johannès dans sa modeste maison. Il mit tant de raisons spécieuses dans ses sollicitations que mon oncle finit par accepter une chambre pour lui et une pour moi dans l'habitation princière de son consul.
Une fois mis en possession d'une chambre coquette qui devait être la mienne, je me jetai tout habillé sur le lit, car je me sentais très fatigué. Mais j'étais trop énervé, trop surexcité pour reposer.
J'allais courir des dangers d'autant plus effrayants qu'ils m'étaient inconnus et qu'ils devaient être impossibles à prévoir et, par conséquent, à évlter, j'allais m'enfermer pendant quatre jours dans une sorte de boulet hermétiquement fermé, avec un illuminé chez qui la folie était peut-être à l'état latent, tout cela pour aller courir des aventures dans l'espace interplanétaire!
On conviendra que la situation n'était pas plaisante. Pourtant, dira-t-on, je n'étais pas forcé de courir de tels périls, je pouvais facilement les éviter en restant sur Terre, où il m'aurait été facile de me créer une position, en ma qualité d'ingénieur et d'élève de l'École centrale des arts et manufactures.
Cela était vrai, mais j'avais enraciné chez moi, — comme cela arrive si souvent à la jeunesse française à l'humeur inquiète et toujours enfiévrée, — j'avais l'amour du voyage, du merveilleux, et la sensation de l'inconnu et de l'infini m'attirait comme le gouffre attire à lui les têtes faibles et sujettes au vertige.
De plus, je tenais à ne pas abandonner mon oncle dans ces conjectures difficiles. Qui sait, une fois livré à lui-même et, dès lors, toujours seul, ce que le savant, chez qui l'homme survivait encore, j'en avais eu la preuve, serait devenu!
Mon devoir était de le suivre, je ne devais pas y faillir.
Vaincu enfin par la fatigue et la contention de l'esprit, je tombai, vers neuf heures du matin, dans un sommeil léthargique dont il ne fut possible de me tirer que vers quatre heures de l'après-midi.
Ce fut la voiture de mon oncle qui me tira de ma torpeur.
— Allons, grand paresseux, me cria-t-il dans les oreilles de sa voix sonore, debout; veux-tu manquer le train?
Ces paroles me réveillèrent instantanément.
— Allons, dis-je, les yeux encore à demi fermés, je suis tout prêt. Partons!
Le savant se mit à rire.
— Pas encore, dit-il. C'est seulement demain le grand jour. Mais en attendant, viens faire un tour de promenade avec moi, cela te réveillera.
Pendant qu'il parlait, j'avais réparé le désordre de ma toilette. Je remis ma casquette aux insignes de l'École, et je le suivis.
En arrivant au port, je constatai l'absence du Capetown.
— Il y a quatre heures qu'il a appareillé et qu'il est parti pour le Cap! me dit Johannès.
— Il est regrettable que j'aie dormi si longtemps, répliquai-je, j'aurais été heureux de serrer la main et de dire adieu à quelques personnes du Capetown, notamment au capitaine Crownly et à l'ingénieur Harry Vianne. Enfin c'est fait...
Après notre promenade, nous rentrâmes au Consulat et pendant cette dernière journée nous fûmes splendidement traités par sir John Fisher le consul et sa femme. Ces braves gens nous laissèrent à notre départ un agréable souvenir de la Terre que nous quittions.
Le 8 juillet à midi, nous nous arrachâmes aux bras de ces aimables personnes, qui ignoraient encore le véritable but de notre expédition et, suivis de Pedro le Muet, nous escaladâmes une dernière fois le Teyde.
A six heures, nous nous arrêtâmes à la Caldera pour y expédier un repas hâtif et nous poursuivîmes l'escalade du Cône supérieur.
Le jour éclairait encore faiblement les hauteurs de l'atmosphère quand nous arrivâmes au sommet du pic.
Il était sept heures du soir.
Nous descendîmes à l'intérieur du cratère, intérieur où la nuit était complète. Mon oncle tira alors de sa poche une microscopique lanterne au magnésium, alluma le crayon et une lumière éblouissante illumina les moindres recoins du cratère.
Mon oncle examina un instant l'ouverture béante de la cheminée, au fond de laquelle reposait notre Flèche, mollement posée sur les épaisses cloisons au-dessous desquelles on entendait gronder les vapeurs surchauffées et comprimées depuis près d'un siècle.
Une seule planche traversait l'ouverture et soutenait un treuil avec frein à air, sur lequel 500 mètres de corde étaient enroulés. Une fois que nous serions descendus, Pedro devait déblayer l'ouverture de la cheminée pour nous laisser le passage libre.
Johannès s'avança sur la légère passerelle et plongea avidement ses regards dans les sombres profondeurs du puits-canon:
— Qu'allez-vous faire? m'écriai-je.
— D'abord mes dernières recommandations à Pedro, me répondit le savant, ensuite descendre dans la Flèche et me préparer à partir.
— Seul! m'écriai-je encore. L'astronome, relevant ses lunettes sur son front par un tic habituel, me regarda fixement.
— Laisse faire aux fous leurs folies, me répliqua-t-il sévèrement. N'as-tu pas, d'ailleurs, refusé de m'accompagner?
Je baissai le front avec confusion.
— Pardonnez-moi, fis-je, maintenant j'ai çompris la grandeur, la sublimité de votre idée, et je viens vous prier de me laisser prendre place à vos côtés et courir les mêmes dangers que vous!
— C'est irrévocable?
— Absolument!
— J'en étais sûr! murmura le savant en laissant apercevoir sur ses traits ordinairement impassibles, la tracé rapide d'une émotion involontaire.
Domptant cette émotion il se tourna vers Pedro toujours muet.
— Adieu, cher ami, lui dit-il. Rappelez-vous mes instructions. Aussitôt que nous serons descendus, enlevez le treuil et la passerelle, descendez à la Rambleta où sont la pile et l'interrupteur et, à l'heure précise, lancez le courant dans le fil, et nous dans l'espace!
Pedro fit, de la tête, un signe d'acquiescement.
Mon oncle avait passé à sa ceinture le bout de la corde du treuil.
— All right! dit-il en disparaissant dans l'obscurité du puits.
Quand le signal qu'il avait touché le fond du puits nous fut parvenu, la corde fut remontée et je descendis à mon tour, Une minute après je touchais le fond, je fis le signal, la corde remonta et je pénétrai, à la suite de mon oncle, à l'intérieur de la Flèche.
Nous entendîmes Pedro retirer avec effort le treuil et la passerelle mobile, quelques pierres rouler à l'intérieur du cratère, puis tout redevint silencieux. L'Espagnol devait descendre la côte et se préparer à nous lancer dans l'espace.
Il me sembla, mort anticipé, être mure vivant dans un sépulcre de pierre.
Au-dessous de nous grondaient sourdement les vapeurs surchauffées.
— Assieds-toi, me dit mon oncle qui semblait avoir retrouvé toute sa bonne humeur. Nous avons encore quarante-cinq minutes de répit avant le départ, ainsi causons.
Ses paroles ne me parvenaient que confusément; j'étais dans la position du condamné à mort couché sur la bascule et attendant le coup mortel.
Pourtant j'essayai de reconquérir mon sang-froid et je demandai d'une voix que j'essayai de rendre ferme, à l'astronome:
— Est-ce que les cloisons qui nous supportent en ce moment nous accompagneront dans l'espace?
Il sourit légèrement et me répondit:
— Tu dois bien comprendre que non.
Elles resteront dans le puits après avoir rempli leur office protecteur.
— Mais, dis-je, après un moment de réflexion, est-ce que vous comptez qu'aussitôt que la mine aura joué et que les cartouches de dynamite auront fait explosion, l'ouverture du rocher sera suffisante pour donner issue aux vapeurs souterraines?
— J'en suis certain, répliqua-t-il. La sortie sera plus que suffisante et la détente des gaz sera instantanée. Je suis sûr que la quantité de dynamite employée réduira la roche en miettes!
— Et nous n'aurons rien à craindre?
— Absolument rien; les plaques ne sont-elles pas là?
— Mais j'y songe, si nous ouvrons une porte de sortie à ces gaz effroyablement comprimés, une éruption va suivre notre départ?
Le savant eut un geste qui signifiait bien clairement:
— Que m'importe!
Il ne se considérait déjà plus comme habitant de la Terre et se désintéressait absolument du sort de ses compatriotes. Il n'était plus Terrigène, mais bien «citoyen de l'Infini!»
Pendant cette conversation, le temps avait passé et dix minutes à peine restaient à s'écouler avant le moment psychologique du départ.
Nous vérifiâmes la fermeture de la porte, les boulons des hublots, les saisines des meubles, les trappes et nous nous assurâmes de la solidité des attaches. Ensuite les hamacs furent fixés au plafond munis de leur literie et il ne nous resta qu'à attendre l'événement.
Un profond silence, troublé seulement par le tic-tac de la pendule et le battement de nos coeurs, régna un moment.
— Plus qu'une minute, dit enfin Johannès, couchons-nous!
Il paraissait légèrement ému et ses yeux avaient un éclat inaccoutumé sous ses énormes lunettes. Quant à moi je devais être horriblement pâle et des tressaillements nerveux involontaires me couraient par tout le corps.
Nous nous étendîmes dans nos hamacs et on éteignit le magnésium.
Quelques secondes d'horrible angoisse se passèrent.
Soudain une détonation effroyable retentit, la chaleur s'éleva brusquement, une lumière étrange envahit le wagon et une secousse brutale, formidable, meurtrière, se produisit. Par la force du contre-coup je fus lancé sur le fond de la Flèche et étourdi assommé, je m'évanouis.
Soudain une détonation effroyable retentit.
Au moment où le lieutenant Fauvet terminait la lecture de cet épisode, un cri se fit entendre au milieu du silence quasi-religieux que gardait l'équipage, et le vieux Mathias s'écria:
— Tout est clair, tout s'explique maintenant. Je comprends tout. C'étaient «eux» qui partaient!
Les matelots, ses camarades, l'entourèrent aussitôt. C'était à qui l'interrogerait le premier; les exclamations, les demandes, les réponses s'entre-croisaient. Le pauvre bonhomme ne savait plus auquel entendre. Mais le capitaine cria!
— Silence! vous autres, et laissez-moi interroger Mathias!
Le calme se rétablit comme par magie, on n'entendit plus un souffle et le commandant Forestier put interroger à son aise le vieillard.
— Voici ce que c'est et ce que j'ai voulu dire, répondit celui-ci. Je faisais, à cette époque, partie de l'équipage du Capetown, capitaine Crownly. Comme ce manuscrit le raconte, le Capetown s'arrêta à Bordeaux pour y charger une dizaine de caisses énormes à mener à Ténériffe et y conduire en même temps une espèce de vieux savant qui était, ma foi, rudement laid, et deux jeunes gens de vingt-cinq ans environ. On relâcha trois mois à Santa-Cruz, et presque tous les émigrants qu'on menait au Cap, suivirent ces gens-là jusqu'en haut du pic du Ténériffe où ils travaillèrent pendant plus d'un mois. J'aidai moi-même à transporter avec ceux du bord les caisses sur le plateau. On tira des plus grandes d'énormes morceaux de métal. Avec l'aide de trois autres mécaniciens, sous la direction du vieil homme, nous remontâmes toutes ces pièces qui formèrent une sorte d'obus cylindro-conique et muni d'ailes comme une flèche. L'intérieur en était garni comme une jolie petite chambre et, de plus, c'était capitonné de tous les côtés.
Nous ignorions tous, sauf le capitaine, les ingénieurs et les jeunes gens, à quoi tous ces travaux devaient servir. On avait cylindré l'intérieur du puits; on l'avait garni de guides, grandes colonnes en fonte boulonnée, et l'on y avait descendu, quand toute la maçonnerie avait été bien sèche, l'obus en métal.
Nous ne nous souciions guère, il est vrai, du but de tous ces ouvrages; nous fumes tous généreusement récompensés, c'était là le principal. Personne ne regretta ainsi les trois mois passés à Ténériffe.
Le jour même, ou le lendemain plutôt, que l'on quitta Santa-Cruz, je ne me rappelle pas bien... Enfin, il était neuf heures du soir, je prenais le frais sur le pont quand je vis une immense colonne de feu s'élever du côté du pic du Teyde. J'appelai plusieurs de mes camarades pour leur faire regarder ce phénomène, quand cette flamme disparut subitement. Plusieurs minutes... oui, au moins dix minutes après, nous entendîmes tous un bruit sourd, une série de détonations éloignées qui me prouvèrent que je ne m'étais pas trompé quand il m'avait semblé apercevoir une flamme.
Ce fait singulier m'intrigua longtemps. Aussi je ne manquai pas, lorsque je passai à Ténériffe, de m'enquérir de ce qu'il y avait eu le 12 juillet. On me répondit que cette nuit-là il y avait eu comme un tremblement de terre, suivi d'un orage épouvantable, que le volcan, éteint définitivement depuis 1807, avait fait une grande flamme suivie d'une si horrible détonation qu'on eut dit que c'était le ciel qui s'écroulait... Ce fait inexplicable fut commenté, discuté, nié, expliqué par tous les journaux d'Europe sans qu'on eût pu deviner quelle en avait été la véritable cause.
Aujourdhui, le mystère est éclairci, je comprends tout, c'était leur boulet qui partait au moment où j'ai vu cette flamme. Comme personne ne savait ce qu'il en retournait, vu que le capitaine Crownly, qui savait le fin mot de la chose, n'en avait jamais rien dit, aucun n'a deviné la vérité et sans ce manuscrit, capitaine, j'ignorerais encore ce que c'était lie cette flamme et cette éruption subite du Ténériffe qui est pourtant un volcan éteint depuis cent ans.
Le vieux serrurier se tut.
Les officiers et les matelots s'entre-regardèrent, au comble de l'étonnement devant cette coïncidence surprenante.
Après un moment de silence, le commandant Forestier éleva encore la voix:
— Mathias, dit-il, nous vous remercions de vos explications. L'existence de cette tentative de communication interplanétaire, dont je doutais encore, est maintenant surabondamment prouvée. Elle a vraiment existé. Il ne nous reste donc qu'à connaître le sort de ces hardis voyageurs. Leurs aventures à travers l'espace doivent être certainement curieuses et je suis désireux d'apprendre quelles peuvent être les péripéties de tels voyages. Quitter la terre pour aller dans une des planètes voisines, quelle entreprise surhumaine! — Quel rêve! — Au temps du paganisme on eût fait des dieux de ces voyageurs. Aujourd'hui, nous sommes plus pratiques, — soi-disant, — aussi, la majorité de ceux qui connaitront l'existence de ce voyage la traiteront d'oeuvre imaginative et ne voudront jamais croire qu'il soit possible à l'homme de venir à bout d'une pareille entreprise, de faire un pas aussi considérable, une conquête aussi importante sur l'Infini!
Les matelots écoutaient bouche béante, le commandant reprit:
— Il se fait tard, mes enfants, séparons-nous en bon ordre et la suite du récit à demain soir!
L'équipage quitta la place en silence; les matelots qui étaient de quart reprirent leurs postes, les autres occupèrent leurs cadres; les officiers descendirent dans leurs cabines et, sauf le lieutenant, alors de quart, le pont resta désert. Les étoiles brillaient toujours au ciel avec la même pureté, le navire continuait sa marche sous ce dôme splendidement étoilé, et le silence imposant de la nuit avait repris son empire sous les cieux et sur les eaux.
Pendant toute la journée qui suivit la lecture du manuscrit, les matelots se communiquaient l'un à l'autre leurs réflexions sur le début de ce voyage extraordinaire.
— C'est égal, dit le lieutenant Fauvet, si l'on était venu me dire, il y a trois jours, que deux hommes étaient partis dans la Lune par la force de projection d'un volcan, j'aurais traité la chose de fable ridicule et indigne du plus léger examen. Il n'a fallu rien moins que l'affirmation du vieux Mathias, qui a vu les voyageurs et a travaillé pour eux, pour me faire croire, je dirai plus, pour me convaincre de la vérité de ce récit...
— Pardon, fit le second, M. Hervieux, mais jusqu'à présent nous ne pouvons pas porter de jugement certain, comme dit le commandant. Rien ne nous prouve, jusqu'à présent, que cette tentative ait réussi et que les voyageurs aient atteint le but de leur exploration.
— Alors que signifierait le titre: De la Terre aux Étoiles, que l'auteur a donné à son manuscrit, répliqua M. Fauvet, s'ils n'ont pas atteint leur but et s'ils ne sont seulement pas parvenus où ils tendaient d'abord: à la surface de notre satellite?
Le second fut embarrassé un moment. Il allait répondre, quand un coup de sifflet bref du maître d'équipage se fit entendre et les marins apparurent sur le pont.
— Excusez-moi, fit vivement le second, il faut que je sois à mon poste au gaillard d'avant. A ce soir, si le temps le permet, la continuation de la lecture.
M. Fauvet salua, et le second courut reprendre son poste.
Le soir venu, le temps étant toujours calme et splendide, l'équipage reprit sa place sur le gaillard, autour du lecteur. M. Fauvet s'assit sur une barille à drisses renversée et reprit sa lecture au point où l'exclamation l'avait interrompue.
Le commandant Forestier apparut bientôt; il prit place sur un câble lové, près des matelots, se croisa les bras et écouta la suite du manuscrit dans le plus religieux silence.
Quand je revins à moi, j'étais étendu sur le tapis couvrant le fond du projectile. Mon oncle, penché sur moi, épiait mon premier mouvement. Lorsque j'ouvris les yeux, il s'écria:
— Sauvé, il vit!
— Oui, murmurai-je faiblement, oui, mon oncle, mais sommes-nous partis?
— Parbleu, s'écria le savant. Peux-tu te lever?
— Je vais essayer, dis-je en me soulevant sur un coude assez facilement.
Ma tête ballottait sur mes épaules, elle me semblait peser dix kilos. Tous les objets dansaient une danse effrénée autour de moi en prenant des teintes rouge sombre. J'étais comme un homme ivre qui aurait longtemps valsé et dont la tête tourne.
Je me laissai retomber, Johannès se redressa. Il ouvrit le meuble de la Flèche et en tira un petit flacon dont il versa quelques gouttes sur un morceau de sucre.
Il me tendit le sucre imbibé de cette liqueur, je l'absorbai et aussitôt mon étourdissement se calma et mon sang s'apaisa.
Bientôt toute gêne disparut, je pus me lever, et, de la formidable secousse initiale, il ne me resta que le souvenir et un léger mal de tête.
Je demandai aussitôt à mon oncle, comment il avait supporté la secousse; il me répondit:
— Je me tenais cramponné aux bords de mon hamac, et par le contre-coup j'ai failli être comme toi jeté par terre. Mais je me tenais solidement et je n'ai ressenti qu'un violent ébranlement de tout le corps. Je n'ai donc que très peu souffert, mais toi, mon pauvre enfant, mais toi?
— Ah! c'est passé, fis-je en affectant l'insouciance, mais touché au fond de la tendre appellation de mon oncle. C'est passé et je ne me suis jamais mieux porté!
Le savant regarda sa montre et dit:
— Voici vingt minutes que nous sommes partis. Nous devons avoir franchi l'atmosphère terrestre et flotter dès à présent dans le vide!
A mon tour, je regardai ma montre; elle marquait neuf heures vingt. J'étais resté sans connaissance environ un quart d'heure.
Le vieux savant m'apprit que le frein et les cloisons à air avaient joué comme il l'avait prévu; le choc, quoique violent, avait été notablement amorti et notre matériel n'avait éprouvé aucun dégât.
Mon premier soin, sitôt debout, fut de dévisser les boulons retenant les plaques protectrices des verres lenticulaires. Une fois les écrous enlevés, ces plaques se rabattirent et l'on put voir au dehors.
Autour de nous, l'espace, le ciel était noir, et, sur ce fond, se détachaient en foints brillants les étoiles et les constellations, qu'aucun nuage ne voilait. Par la vitre de gauche, on pouvait observer la Lune, immobile au milieu du firmament. La Terre était devenue invisible dans l'ombre.
— Mais, mon oncle, dis-je, il me semble que notre satellite n'est pas juste au-dessus de nos têtes, au zénith, enfin. M'expliquerez-vous pourquoi!
Le savant haussa les épaules.
— Ne comprends-tu pas, répliqua-t-il, que nous avons visé en avant du but et que, pendant le temps de notre trajet, la Lune arrivera au point fixé?
— Il me semble cependant, repris-je, que nous n'arriverons pas.
— Pourquoi?
— Et le mouvement de rotation de la Terre auquel vous n'avez pas songé? Nous participons, sans nous en apercevoir, à ce mouvement qui nous emporte; aussi je crois...
Mon oncle releva ses lunettes sur son front et, me regardant fixement:
— Jusqu'aux limites de l'atmosphère, fit-il, c'est vrai, mais, comme nous sommes dans le vide, il n'existe plus pour nous. D'ailleurs, notre vitesse est suffisante pour vaincre cet effet.
— A combien estimez-vous cette vitesse?
Il regarda sa montre.
— Voici quarante minutes que nous avons quitté le sol terrestre. Elle doit être d'environ 8,000 lieues à l'heure, 135 à la minute, 9,000 mètres par seconde et elle ira toujours en diminuant.
— 8,000 lieues à l'heure! murmurai-je stupéfait, 8,000 lieues!
— Qu'y-a-t-il d'étonnant, reprit l'astronome, cette vitesse n'est rien, comparée à celle des corps célestes dans l'espace. Mercure fait 12,000 lieues à l'heure, Vénus, 31,500, la Terre, 26,000, Neptune, la dernière planète du système, 4,500 lieues seulement. Parmi les étoiles, dites fixes, on a reconnu des mouvements encore plus rapides. Sirius, qui brille toujours du même éclat depuis 4.000 ans, s'éloigne de nous avec une vitesse de 30,000 lieues à l'heure, plus de 700,000 par jour, 268 millions par an. Castor, la belle étoile de la constellation des Gémeaux, s'éloigne également avec une vitesse de 40,000 lieues et ainsi de suite jusqu'aux limites de l'Univers visible!
D'autres étoiles, au contraire, semblent s'approcher de nous. Par exemple: a de la Grande-Ourse arrive sur nous avec une rapidité de 67,000 lieues à l'heure; Véga, étoile de première grandeur de la Lyre, avec une vitesse de 71 kilomètres à la seconde et 64,000 lieues à l'heure; a du Cygne, 64 kilomètres par seconde, 3,840 par minute, 1,382,500 lieues par jour, ou 500 millions de lieues par an. Qu'est-ce que la vitesse de notre Flèche à côté de celles de ces étoiles? Rien, moins que rien! C'est imperceptible!
Le vieux savant était lancé, il était magnifique d'audace. J'étais dominé par son accent; il m'électrisait, il m'enthousiasmait. Positivement il avait pris sur moi un ascendant immense, surtout lorsqu'il parlait ainsi.
— Comment a-t-on pu mesurer la vitesse d'une étoile dans les cieux, lui demandai-je, aux distances effrayantes où ces corps célestes gisent?
— Au moyen du spectroscope, Gabriel, par l'analyse des rayons lumineux.
— Et comment procède-t-on?
— En faisant passer à travers un prisme les rayons lumineux d'une source calorifique quelconque. Ordinairement l'étincelle électrique qui éclate dans un tube de Geissler, où se trouve un gaz possédant les lignes caractéristiques observées dans le spectre de l'étoile. En superposant les deux spectres, celui du tube électrique reste fixe et celui de l'étoile se déplace, vers le rouge si l'étoile s'éloigne, vers le violet si, au contraire, elle se rapproche de nous. Cette opération est indispensable lorsque le mouvement de l'étoile s'opère dans le sens de notre rayon visuel.
— Et l'on a pu chiffrer en mesures kilométriques ces déplacements?
— Certainement. Mon compatriote, l'astronome auglais Huggins, a mesuré ainsi la vitesse d'une trentaine d'étoiles. J'ai refait quelques-uns de ses calculs et, sauf quelques écarts inévitables, j'ai conclu à leur justesse.
En parlant ainsi, mon oncle donna un dernier coup-d'oeil au wagon et au ciel constellé; puis il se hissa dans un hamac accroché au plafond, s'enveloppa dans une couverture et s'étendit en m'invitant à suivre son exemple.
J'éteignis donc la lampe à magnésium, je me roulai dans ma couverture et, brisé par toutes les émotions de la journée, je tombai dans un véritable état de prostration.
Ce fut une intense lumière qui m'éveilla. En un instant je fus sur pied et je courus à la vitre du hublot situé au fond de notre Flèche. C'était le Soleil qui venait nous rendre visite; nous sortions de la queue — du cône à plus justement parler, — d'ombre que la Terre projette à 300,000 lieues derrière elle, c'est-à-dire à l'opposé de l'astre rayonnant et, avec les bienfaisants rayons du divin foyer de lumière et de chaleur, la température s'éleva sensiblement à l'intérieur du wagon.
Je regardai ensuite le ciel par les hublots de côté. À ma grande surprise, je vis que l'espace était complètement noir et que la lumière du Soleil n'empêchait pas les étoiles de resplendir d'un incomparable éclat. J'avoue que je fus stupéfait et je me promis de demander l'explication de ce phénomène à mon oncle, aussitôt qu'il serait levé.
À ce moment même, le hamac s'ébranla et l'astronome me montra sa tête, enveloppée d'un mouchoir à carreaux, au-dessus du filet.
— Comment, déjà debout, Gabriel, s'écria-t-il. Eh bien! comment va-t-il ce matin?
— Toujours la même chose qu'hier soir, répondis-je. J'ai la tête lourde comme du plomb et j'éprouve une certaine gêne dans a respiration.
Le savant me regarda avec inquiétude et il sauta en bas de son hamac.
— Je vais te guérir instantanément, me dit-il, car je sais d'où provient ton oppression. Il faut changer l'air déjà vicié de notre Flèche.
— Comment, fis-je sans réfléchir, changer l'air. Ne flottons-nous pas dans le vide?
Johannès se contenta de ricaner à ma sotte demande. Il ouvrit le panneau donnant accès dans le chapeau de la Flèche et en tira un flacon d'oxygène et un paquet soigneusement ficelé.
— Voici de l'air, s'écria-t-il en brandissant le flacon.
Il brisa la ficelle et les cachets qui serraient le paquet et en tira une cinquantaine de cristaux blanchâtres.
— De la potasse, fis-je.
— Oui, pour épurer l'air et absorber l'acide carbonique que nous avons expiré cette nuit pendant notre sommeil et qui y est mêlé, répliqua l'astronome.
Je fis un mouvement pour saisir un morceau de potasse.
— Doucement, fit mon oncle, c'est de la potasse caustique!
Je retirai ma main avec empressement.
Le savant étala par terre,—je veux dire sur le fond du projectile, — les cristaux de potasse, puis, prenant la flacon d'oxygène, il en laissa échapper le contenu dans l'intérieur du wagon.
Et, en même temps que l'air vicié était remplacé par de l'oxygène pur, mon oppression et mes bourdonnements d'oreilles disparaissaient. Mes poumons reprenaient leur jeu normal et mon malaise cessait.
Je remarquai qu'à mesure que la gazéification de l'oxygène liquide s'opérait, la température décroissait de plus en plus. Le thermomètre qui, sous l'action de l'irradiation solaire, que nulle atmosphère ne tamisait, puisque nous flottions dans le vide, était monté jusqu'à 22 degrés, venait de descendre jusqu'à 12 degrés au-dessous de zéro.
Je m'empressai de demander la cause de cet abaissement rapide de température à mon oncle.
Il me regarda en souriant et il me répondit en raillant!
— Comment, toi, un ingénieur, tu ne comprends pas quelle est la cause qui produit cet effet?
— J'avoue que je ne saisis pas très bien quel est le rapport qu'il peut y avoir entre l'oxygène et le froid de loup qui règne en ce moment-ci?
— C'est pourtant bien simple. L'oxygène liquide, en se décomprimant assez brusquement, enlève la chaleur du milieu ambiant, car c'est un véritable travail mécanique qui s'opère.
— Mais la chaleur du gaz ne suffit-elle pas ?
— Elle sert à provoquer la dilatation de l'oxygène, mais elle ne peut modifier l'effet de refroidissement ambiant qui se produit. Que dirais-tu donc alors si, au lieu de gazéifier de l'oxygène liquide, nous expérimentions sur de l'acide carbonique liquéfié? La décomposition subite de cet acide ferait subitement tomber la température du milieu où elle s'opérerait, à 70 degrés au -dessous de zéro!
— C'est-à-dire qu'au lieu d'être non seulement asphyxié par l'acide carbonique, on serait encore gelé instantanément, dis-je.
L'astronome fit un signe d'affirmation.
— C'est terrible, çette force de compression, continuai-je en m'animant. Qui sait si un jour on ne mettra pas à profit, comme on a fait de toutes les forces de la Nature, cette puissance incomparable de l'acide carbonique liquéfié? Qui sait mêmé si ces acides, encore peu étudiés, ne recèlent pas cette force motrice tant cherchée, tant désirée, ce desideratum des chercheurs et des inventeurs, obtenue à peu de frais dans un appareil de peu de volume, avec peu de combustible? Cette force, qui doit remplacer un jour, avec d'énormes avantages, la machine à vapeur qui n'utilise véritablement que le vingtième de la chaleur produite par la combustion de la houille (1)!
(1) Voyez mon livre: Les moteurs anciens et modernes. Bibliothèque des Merveilles, librairie Hachette, à l'article Moteurs à gaz acide carbonique.— H. de G.
— En effet, me répliqua mon oncle, je ne comprends pas que l'on se serve encore actuellement des moteurs à vapeur qui sont très peu économiques et encore plus embarrassants. On a pourtant reconnu que, tandis que l'eau à 100 degrés représente une pression d'une atmosphère, l'alcool à la même température représente deux atmosphères, le chloroforme trois, l'éther sept, l'ammoniaque huit et l'acide carbonique liquéfié cent-cinquante-sept...
On a bien exposé plusieurs machines dont le fluide moteur était l'un de ceux que je viens de te citer, mais aucune d'elles n'a vécu. Pourtant le principe existe, il est bon. Pourquoi ne l'applique-t-on pas? Ah! la routine est une belle chose.
Pendant cette conversation, l'air intérieur du wagon avait repris ses qualités, la température s'était relevée et l'oxygène s'était complétement vaporisé.
Alors Johannès enleva la potasse qui, après l'absorption du gaz carbonique, s'était changée en carbonate de potasse, et la remplaça dans le chapeau de la Flèche.
— Allons, dit-il, maintenant nous avons de l'air pour respirer jusqu'à demain matin?
Je regardais encore en ce moment par le hublot. Je fis remarquer au savant l'effet curieux de ce ciel noir en plein jour, et dans lequel les étoiles brillaient comme des points éblouissants.
— Cela t'étonne, me dit-il. C'est pourtant bien simple. Sur Terre, pendant le jour, c'est l'atmosphère qui, tanisant les rayons lumineux, nous empêche de voir les étoiles, et c'est sa couleur même qui donne la teinte bleue que nous voyons.
Après cette explication, je me mis à faire «le ménage.» Les hamacs composant toute la literie de voyage furent roulés et placés à leurs places réglémentaires dans le bas de l'armoire; j'époussetai les meubles et je réparai ma toilette.
Quand j'eus terminé, je regardai ma montre; il était dix heures du matin et il y avait treize heures un quart que nous avions quitté le sol terrestre. Et notre voyage avait l'air de se poursuivre dans les meilleurs conditions possibles.
Depuis dix-huit heures que je n'avais rien pris, rassuré sur l'issue du voyage, je sentis une faim canine, une véritable «boulimie» m'aiguillonner. Je m'occupai donc du repas; une table instantanée fut dressée avec les divers morceaux qui la composaient et qui étaient arrimés dans le double-fond du wagon, ce que j'aurais pu appeler la cale.
Le couvert mis, nous nous attablâmes. Le déjeuner, composé de corned-beef en boîte, d'un homard dépouillé de sa carapace et assaisonné, — en boîte également, — de petits pois de conserves et de beefsteaks comprimés, fut trouvé délicieux, arrosé surtout comme il le fut, d'un Beaune premier généreux.
— Je te nomme cuisinier en chef du navire céleste, la Flèche, me dit en riant mon oncle, qui se croyait à table au Grand-Hôtel. Mais ne va pas abuser de tes prérogatives et en profiter pour dévorer toutes les conserves du bord.
— Soyez tranquille, mon oncle, répondis-je en riant aussi, je vous en ferai toujours part.
Et là-dessus, comme je savais qu'il adorait le dessert et que moi-même je ne le dédaignais pas non plus , je servis des pêches et du raisin que j'avais emportés de Santa-Cruz. Tous ces fruits furent trouvés délicieux, et le déjeuner fut terminé par une tasse de moka bouillant obtenu grâce à l'ingénieux fourneau à gaz du savant.
Le repas terminé, afin de ne pss rester oisif et occuper mes loisirs, je tirai du papier blanc et tout ce qui est nécessaire pour écrire, du tiroir de la papeterie.
De son côté, mon oncle prit dans la bibliothèque son fameux atlas astronomique, où se trouvaient les plus belles cartes sélénographiques exécutées: celles de Hévélius, de Beer et Maedler, de Lecouturier et Chapuis, etc., et il se mit à calculer avec frénésie.
L'algèbre était une des grandes passions de mon oncle.
Pour moi, n'ayant rien de mieux à faire, je mis mes notes et mes impressions de voyage au net, et je dressai une sorte de journal de bord de cette traversée céleste, relatant, jour par jour, les incidents de cette navigation d'un nouveau genre.
Voici ce qu'aujourd'hui j'y retrouve ;
9 juillet. — Depuis vingt heures, nous avons définitivement quitté le sol terrestre et nous sommes enfermés dans notre prison de métal, que nous ne quitterons que lorsque nous serons arrivés au but de notre voyage, dans trois jours et demi.
Je regarde par le hublot inférieur. La Terre est complètement invisible et perdue dans l'irradiation solaire; un effet curieux se produit, le soleil est à notre nadir, juste au-dessous de nous, et la lumière que nous recevons de lui pénètre dans le wagon par dessous nos pieds en produisant des jeux d'ombre bizarres.
À notre zénith, la Lune semble avoir légèrement grossi depuis notre départ. Elle est immobile comme un immense réflecteur suspendu au-dessus de nos têtes et elle nous renvoie les rayons solaires avec une prodigieuse intensité.
Quelle singulière situation, en ce moment, que la nôtre! Nous sommes perdus dans l'espace, sans point apparent de soutien, et le vide nous entoure de toutes parts... Le vertige me saisit à cette pensée!...
À six heures du soir, la température est de 14° centigrades, la pression barométrique très élevée, 770° millimètres, et l'hygromètre n'accuse qu'une très petite quantité donc de vapeur d'eau. Nous sommes donc dans des conditions hygiéniques satisfaisantes.
À sept heures, mon oncle termine ses calculs, il resserre ses papiers et, armé de sa longue-vue, il s'approche de la vitre pour observer la Lune. Mais nous en sommes encore trop loin; la vision n'est pas nette, il faut attendre.
À neuf heures , je prépare, et nous absorbons notre second repas composé de pemmican, bouillon Liebig, conserves de thon, arrosés d'arrow-root.
À minuit, le sommeil me terrasse et je m'endors.
10 juillet. — J'éri fait un rêve horrible. il m'a semblé que nous arrivions au point neutre et que nous y restions immobiles. Tout à coup notre chute a commencé et elle est rapidement devenue insensée, vertigineuse, folle, terrible. Le sol de noire satellite vient à nous avec la vitesse d'une marée montante... Nous allons être écrasés... Pan!... Nous avons enfin touché et je me suis relevé meurtri, ecchymosé, contusionné, de la chute que je viens de faire de mon hamac sur le sol. Tout ceci n'avait pas été qu'un rêve, je viens d'en avoir la preuve brutale.
Il m'a été impossible de me rendormir après ce travail inattendu. Aussi j'ai pris un volume d'astronomie intitulé: Voyage de milord Céton dans les sept planètes du système solaire, et je me suis mis à le parcourir. C'est du Cyrano de Bergerac, des provinces bataves; l'auteur est hollandais, cela se sent bien, car le brio, le pétillant de l'esprit français manquent totalement à ce volume.
J'ai demandé à mon oncle la distance qui nous sépare encore du point de double attraction. Après avoir mesuré soigneusement l'angle sous lequel nous apparaît la planète et chiffré, il m'apprend que notre vitesse n'est plus que de 4,000 mètres par seconde; la distance franchie depuis trente-huit heures est de 34,200 lieues. Il reste donc 43,914 lieues à accomplir pour arriver au point neutre, et 53,158 lieues avant d'atteindre la surface du disque. Si les calculs de mon oncle sont exacts, dans soixante heures notre wagon reposera sur le sol de notre satellite.
Nous avons fait nos deux repas habituels, à midi et à huit heures. Pour produire une nuit factice, nous relevons les plaques des hublots et l'obscurité se fait à l'intérieur de la Flèche. Notre santé est excellente, grâce à la précaution que nous prenons toutes les vingt-quatre heures de renouveler l'oxygène et d'absorber, au moyen de la potasse caustique, l'acide carbonique expiré.
Nous avons dressé un inventaire exact des provisions de vivres et d'air, qui nous restent, et j'ai acquis la certitude que notre voyage pourrait se prolonger, sans crainte d'asphyxie ou d'inanition, pendant cinquante-huit jours encore.
Il nous reste 300 litres d'eau; la provision de liqueurs est à peine entamée, les vivres sont en bon état. Rien donc à craindre.
11 juillet. — Trente-cinq heures encore de voyage, 30,000 lieues à franchir pour arriver au but de notre expédition. Les secondes me paraissent des heures, et les journées — ou, du moins, l'espace de douze heures que l'on appelle journée sur la Terre, — me paraissent des siècles.
Quant à mon oncle, il ne s'émeut nullement de cette réclusion forcée; il n'a même pas l'air de s'apercevoir qu'il est renfermé dans une prison de métal de 2 mètres de diamètre, car il est toujours plongé dans des calculs algébriques sans fin.
— Mais à quoi vous occupez-vous donc? n'ai-je pu m'empêcher de lui demander. Quel travail arithmétique faites-vous et à quoi bon tous ces calculs?
Il m'a regardé fixement en relevant ses lunettes avec son tic habituel, et m'a répondu:
— Je cherche si Neptune, dans la marche de laquelle on a remarqué des perturbations inexplicables, ne serait pas influencée par une planète extérieure, encore inconnue. Je calcule donc la position probable de cette planète!
Je suis resté confondu, abasourdi devant cette complète indifférence du danger qui arrive à grands pas sur nous.
La Lune a énormément grossi depuis notre départ; on peut facilement l'observer par le hublot de droite.
Ne sachant que faire, j'en reviens à mon oncle et je lui demande quelques renseignements astronomiques sur la planète que nous allons aborder.
Il sursaute sur son siège comme un homme que l'on réveille d'un profond sommeil; mais il finit enfin par sortir de ses absorbants calculs et par me répondre:
— Des renseignements techniques sur la Lune? Très facile. Je t'apprendrai donc d'abord que la Lune, satellite de la Terre. est quarante-neuf fois plus petite en volume que notre planète. Elle a 3,484 kilomètres de diamètre, par conséquent 10,940 kilomètres de tour, et sa surface est de 380,000 myriamètres carrés.
Elle tourne autour de la planète en vingt-neuf jours, douze heures, trois minutes, onze secondes, avec une vitesse de 915 lieues à l'heure. Son mouvement de translation étant égal en vitesse et en durée à celui de rotation, il s'ensuit que les habitants de la Terre ne voient et ne verront jamais que la même face de l'astre. Par suite de cet effet, le jour et la nuit lunaires ont chacun 354 heures de durée. Mais la condition encore plus singulière que les précédentes et que ce petit monde possède, c'est la faiblesse de 1a pesantear à sa surface. Elle est environ le sixième de la pesanteur terrestre. Un kilogramme, transporté là-bas, ne pèse plus que 164 grammes, et au lieu de peser, moi 67 kilos et toi 58, notre poids sera, toi de 10 kilos et moi de 11 environ. Notre Flèche au lieu de 1,500 kilos n'en pèsera plus que 250 et nous pourrons la soulever sans aucune peine!
J'étais stupéfait, émerveillé, je me sentais emporté en plein domaine du fantastique; je croyais rêver tandis que, debout devant moi, le savant m'accablait de chiffres.
— Mais, dis-je enfin, si nos forces restent les mêmes dans ce nouveau séjour, comme les habitants m'ont semblé au microtélescope beaucoup plus petits que nous, nous allons être des hercules dans la Lune!
— En effet, me répliqua l'astronome, car le moindre effort nous permettra de courir avec la vitesse d'une locomotive, d'escalader, sans aucune peine, les montagnes les plus ardues et de soulever des poids qui nous sembleraient formidables sur la Terre. Nous allons être enfin délivrés du boulet de la pesanteur! Quel rêve, Gabriel, quel rêve!
— Il reste à savoir, ai-je répondu, comment nous supporterons ces contrastes effrayants de température. Dormirons-nous comme les marmottes pendant tout le temps que le Soleil sera caché?...
— Nous le verrons, Gabriel, ne te tourmente pas.
Ce mot termine la conversation et mon oncle se replonge, comme de plus belle, dans ses calculs... La chaleur est excessive. Le thermomètre annonce 35° centigrades. Un manomètre que nous avons emporté marque une atmosphère trois quarts de pression. Malgré cela, notre voyage se continue dans les meilleures conditions de sécurité et de vitesse possibles. Qu'il en soit ainsi jusqu'à la fin, c'est tout ce que je souhaite.
12 juillet. — Cette journée doit être la dernière du voyage. À dix heures du matin notre chute vers la Lune se décidera, et à minuit, après quatorze heures de descente, nous toucherons le sol. Je ne puis m'empêcher de frémir en pensant au choc qui va en résulter. Mille lieues à peine nous séparent du point mort. Le dépasserons-nous?
J'aide mon oncle à prendre nos dernières dispositions; les écrous retenant les ailes de métal sont dévissés et les quatre plaques descendent à 1m,20 environ plus bas que le fond du projectile. Avant que les tampons dont est muni le culot heurtent le sol, ces quatre lames s'enfonceront profondément en terre et amortiront encore le coup.
Mon oncle est aussi anxieux que moi. Dix heures vont sonner. Notre vitesse nous portera-t-elle au-delà du point qu'il faut franchir? Nous l'ignorons encore.
À ce moment, un phénomène se produit: la pesanteur est presque complètement annulée, mais notre anxiété est si grande que nous n'accordons pas à cet effet singulier l'attention qu'il mérite.
Tomberons-nous, ne tomberons-nous pas! That is the question.
Dix heures et demie. — Oui! décidément nous tombons! La partie lourde du wagon s'incline de plus en plus vers la Lune et bientôt il se sera absolument retourné Le chapeau regardera alors la Terre et 1e culot sera tourné vers notre satellite.
Onze heures! Le point neutre! La pesanteur est annihilée. Nous sommes immobiles... Malgré son impassibilité naturelle, Johannès est pâle. Je me sens le coeur serré comme dans un étau.
Ah!! Insensiblement la Flèche s'est retournée, et, quoique toujours debout sur le disque inférieur, nous avons les pieds où, quelques instants auparavant, nous avions la tête...
Notre chute, d'abord d'une fraction infime de millimètre, s'accentue et peu à peu s'accélère. Encore quatorze heures.....
Ici se termine ce que j'ai appelé le Journal de bord. Je reprends donc mon récit à l'endroit où le journal s'interrompt.
A six heures du soir, nous fîmes notre dernier repas. Il fut triste. Préoccupés comme nous l'étions, nous mangions en silence, moi, presque avec dégoût malgré ma faim. Quand nous eûmes terminé et que tout eut repris sa place accoutumée, je murmurai:
— C'est égal! quelle belle chute que nous sommes en train de faire! Six mille lieues de hauteur, voilà qui est raisonnable!
Mon oncle me jeta un regard torve pardessous ses lunettes et ne répondit pas. Je poursuivis, m'adressant alors directement à lui:
— Quels sont donc ces puissants ressorts dont vous m'aviez parlé dans votre cabinet au château d'Alcala et qui devaient si bien amortir le choc?
Le savant eut un geste de colère.
— Crois-tu, me répliqua-t-il avec vivacité, que les plaques mobiles de la Flèche et les tampons n'amortiront pas suffisamment le coup! Oublies-tu que nous tombons vers un astre à la surface duquel la pesanteur est six fois moins forte que sur la Terre?
— Je ne vous contredis pas, mais, puisque vous aviez du picrate, n'auriez-vous pas pu vous en servir pour en fabriquer des fusées qui auraient retardé et amoindri notre descente?
— Des fusées, des fusées, grommela-t-il, à quoi nous serviraient tes fusées; à nous embarrasser, n'est-ce pas, car elles ne nous auraient seulement pas autant protégés que les tampons et les ailes vont le faire!
Je ne répondis pas et me dirigeai vers l'un des hublots.
La Lune envahissait presque tout l'horizon. On distinguait parfaitement les cratères violemment éclairés et, devant cette masse sur laquelle nous devions infailliblement aller nous briser, je frissonnai.
Johannès s'était remis à calculer.
— Avec quelle vitesse, dans la dernière seconde, la Flèche touchera-t-elle le sol lunaire? lui demandai-je.
Il chiffra rapidement. Tout à coup ses yeux se voilèrent, sa voix se troubla et portant fiévreusement sa main à son crâne fumant, il murmura d'une façon inintelligible:
— C'est impossible! Me serais-je trompé, moi, Johannès, dans un calcul Non, non, et pourtant!...
Il revit ses calculs et, les yeux hagards il s'écria fébrilement, d'une voix entre coupée:
— Nous sommes perdus! J'ai négligé cette partie du problème. En tenant compte de toutes les conditions, la Flèche heurtera le sol lunaire avec une vitesse de 2,000 mètres dans la dernière seconde ou 1,800 lieues à l'heure! Nous serons broyés!!
Le savant prononça le mot: «broyés!» d'une façon qui me fit dresser les cheveux sur la tète. Je restai anéanti.
Soudain mon oncle redressa la tête; un rayon énergique d'espoir illumina son visage contracte et il s'écria:
— Si, Gabriel, il nous reste une dernière lueur d'espérance! Nous avons encore huit heures devant nous avant le choc, profitons-en. À l'oeuvre, débarrassons-nous de tout ce qui pèse et remplissons le chapeau de gaz hydrogène.
Hébété par les paroles du savant, son énergie me ranima. Je vidai la partie supérieure de la Flèche en ne conservant que pour huit jours de vivres et d'air et tout le superflu fut lancé par le panneau inférieur du wagon.
Nous pesions 300 kilos de moins et le chapeau était absolument vide.
— Allégeons, allégeons, répétait l'astronome.
Ce dont nous pouvions nous passer comme livres, instruments, outils, vêtements, fut jeté, mais nous tombions toujours.
De tous les appareils de physique qu'il avait lancés dans l'espace, mon oncle n'avait gardé qu'une forte pile de Bunsen, de douze éléments, qu'il mit immédiatement en activité et quelques mètres d'un tube en caoutchouc.
— Écoute, Gabriel, me dit-il, nous pouvons enrayer notre chute, mais il faut nous hâter, nous n'avons plus que cinq heures devant nous. Tu vas donc verser constamment de l'eau dans le voltamètre. Cette pile, d'une grande puissance, la décomposera rapidement et l'hydrogène produit se rendra par un tube de caoutchouc au chapeau, lequel est d'une capacité de près de deux mètres cubes. Nous pouvons, en trois heures, produire, avec toute l'eau qui nous reste, plusieurs centaines de litres de gaz pur. Nous ferons donc ainsi du chapeau de notre wagon une sorte de ballon, nous pèserons moins et, par conséquent, notre chute sera ralentie. Mais ne perdons pas une minute! mettons-nous de suite à l'oeuvre!
Je me conformai aux ordres du savant. À six heures du soir, notre réserve d'eau était épuisée, sauf quelques litres, et le chapeau ne paraissait pas encore plein. La Lune semblait se précipiter à notre rencontre avec une rapidité fantastique. Nous étions à peine à quinze cents lieues du sol qui se rapprochait toujours!
Alors, comme pris d'une rage folle, le savant se mit à briser tous les objets de zinc qui ornaient le wagon.
— Aide-moi, me cria-t-il. Du gaz hydrogène pour remplir le chapeau! Nous n'avons plus d'eau, mais nous avons de l'acide et du zinc. Faisons du gaz de cette manière, c'est notre seule chance de salut!
Je le compris et l'aidai de mon mieux. Enfin, vers onze heures et demie du soir, le chapeau fut rempli de gaz et nous lançâmes par le hublot inférieur les derniers ustensiles dont nous pouvions nous débarrasser.
Cinquante kilomètres environ nous séparaient encore de la surface de l'astre. Le sol, violemment éclairé, nous laissait voir de profondes cavités, de nombreux cratères, quelques montagnes imposantes et une forêt immense. Juste au-dessous de nous coulait un petit ruisseau sur les bords duquel nous devions tomber.
Dans la dernière seconde, notre effroyable chute sembla se modérer et se ralentir considérablement, tandis que la température intérieure du wagon s'élevait brusquement jusqu'à 38°. Sans aucun doute, la Flèche avait pénétre dans l'atmosphère lunaire et, par suite de la légèreté relative de notre véhicule et du frottement sur les couches d'air, elle amoindrissait d'autant la force formidable du choc.
— Victoire! s'écria mon oncle, la couche atmosphérique, malgré sa faible densité, retarde.....
Il ne put en dire plus; les lames de métal s'enfoncèrent, en se tordant, dans un terrain sec et friable, les tampons heurtèrent le sol et nous roulâmes, sous ce coup épouvantable, au fond du wagon avec tous les débris que le heurt en avait arrachés.
Nous restâmes, pendant plusieurs minutes, étourdis, abasourdis, comme assommés sous la force du coup, jonchant le côté du wagon, pêle-mêle avec les morceaux de verre, de bois, les livres, les vêtements et les outils.
Je me relevai le premier et je tendis la main à Johannès; pour l'aider à se redresser. Le pauvre savant était dans un triste état! Sa tête avait porté sur le coin d'un meuble, et il avait au front une énorme bosse d'où coulaient quelques filets de sérosité roussâtre.
Je m'empressai d'étancher son sang et il s'assit, tandis que, la réaction se produisant, un tremblement nerveux me prenait.
Quand ce malaise fut passé, je jetai un coup d'oeil circulaire autour de moi.
Notre Flèche, qui venait de franchir 95,000 lieues à travers le vide, en moins de cinq jours, était dans un triste état. Le fourneau à gaz avait été arraché et gisait, démoli, en quatre ou cinq morceaux sur le sol. Les vitres de la bibliothèque avaient volé en éclats et jonchaient le parquet. Les piles avaient été brisées en mille pièces et nous nagions dans les acides mêlés. Pour comble de malheur, la trappe du chapeau s'était ouverte et l'hydrogène qu'il renfermait se mélangeant avec l'air respirable formait un composé asphyxiant et explosible.
Le premier mouvement de mon oncle, une fois remis d'aplomb sur ses longues jambes, fut de chercher le ressort de fermeture de la porte, mais je l'arrêtai.
— Que faites-vous, m'écriai-je.
— Ne faut-il pas sortir? répliqua-t-il.
— Notre vie ne dépend-elle pas de ce que nous allons faire? Savez-vous quelle est la densité de l'atmosphère dans laquelle nous allons entrer? Qui sait si nous n'allons pas tomber asphyxiés par la rareté de l'air comme les aéronautes qui s'élèvent trop haut en ballon?
— Ta réflexion est sensée, fit Johannès la main sur la serrure, mais n'aie crainte, l'atmosphère reste aussi dense ici que sur le pic du Ténériffe. La pression, il est vrai, n'est pas la même que celle qui existe dans notre wagon, seulement il est facile d'y remédier et d'opérer une heureuse transition. D'ailleurs, il faut nous hâter, l'air va devenir rapidement irrespirable par la suite de son mélange d'hydrogène et d'acide carbonique, qui n'a pas été absorbé depuis dix-huit heures.
Et entr'ouvrant la porte il laissa l'air extérieur entrer dans la Flèche, tandis que l'air vicié s'échappait au dehors. Au bout de dix minutes environ, jugeant que l'équilibre était suffisamment rétabli, il sauta sur le sol où je ne tardai pas à le rejoindre.
— Les instruments? me demanda-t-il. Je revins aussitôt avec les appareils que le choc avait épargnés: un baromètre anéroïde à fond plissé, un thermomètre, tous deux intacts, et une boussole légèrement avariée. Les théodolites, sextants, spectroscopes, compas, avaient été réduits en miettes.
Je m'aperçus, aussitôt que j'eus mis pied à terre, — à Lune, plutôt — de la diminution de la pesanteur dont m'avait prévenu Johannès. Tout me paraissait léger comme une plume; mes forces n'ayant pas diminué, il me semblait que j'eusse pu sauter par dessus les montagnes.
Notre véhicule céleste, notre Flèche, était enfoncé d'un demi pied dans le sol où les ailes avaient entièrement pénétré. Le choc avait été si violent que le culot avait été enfoncé, le métal tordu et bossué.
Johannès s'était emparé des appareils que je lui avais apportés et il inscrivit sur son carnet ses premiéres observations.
Thermomètre 28°,7.
Baromètre 370 millimètres
Boussole, affolée.
— Et où sommes-nous? demandai-je. Mon oncle consulta son registre et sa carte astronomique de la Lune, la meilleure que l'on eut pu trouver en France, celle de Chapuis et Lecouturier, puis il me répondit.
— Le tir a été plus juste que je ne l'espérais, nous sommes presque au centre de la Lune, sauf une variation de 4° à l'Est et 2° au Sud; entre deux cirques, l'un de 4,000 mètres de diamètre appelé Triesneker, l'autre de 2,500 mètres appelé Pallas.
— Le paysage est affreux, dis-je. Rien que des rochers arides et pas l'ombre d'une habitation. C'est à croire que les astronomes disent vrai: La Lune est un monde mort, inhabitable et inhabité.
Le savant ne répondit pas: il se dirigea vers le wagon embourbé.
— Réparons nos forces en mangeant, dit-il, ensuite prenons un peu de repos: afin de pouvoir demain commencer notre exploration.
Quelques bribes de biscuit et de Corned-Beef froid composèrent notre repas et, comme il ne nous restait pas une goutte d'eau, je me dirigeai vers le ruisseau qui coulait à quelques pas de nous. Je remplis une bouteille et l'apportai à mou oncle.
Il s'en versa plein son gobelet et porta celui-ci à ses lèvres.
— Que m'as-tu apporté là, Gabriel ? s'écria-t-il en faisant une horrible grimace.
Je le regardai d'un air surpris.
— Mais, de l'eau, mon oncle, répondis-je.
— De l'eau, allons donc. Goûte-la.
Je bus une certaine quantité de ce liquide sans lui trouver d'autre goût que celui de l'eau naturelle terrestre.
— Tu ne sens pas? me dit-il.
— Non, absolument rien.
— C'est curieux; j'affirmerais cependant presque que cette eau est autrement composée que celle des fleuves terrestres, et qu'au lieu d'être formée de deux volumes d'hydrogène pour un d'oxygène, c'est le contraire. Oui, certainement, fit-il, cette eau est fortement oxygénée et sa composition est le contraire de l'eau terrestre.
Ce phénomène, une fois constaté, il n'y avait plus à s'en occuper; aussi, après avoir relevé les panneaux pour produire une nuit artificielle dans le wagon, les hamacs furent installés et immédiatement occupés.
Le 13 juillet, à dix heures du matin (style terrestre), je fus réveillé par mon oncle qui criait de toutes ses forces:
— Les Sélénites, Gabriel, les Sélénites! D'un bond je fus sur pied et je me précipitai à la vitre de droite, dont le panneau avait été rabattu.
Là j'aperçus une douzaine d'êtres difformes, de trois pieds de hauteur à peine, et qui entouraient le wagon.
— Si ce sont là les Sélénites, dis-je à mon oncle, ils sont assez laids!
I.es Sélénités, Gabriel, les Sélénites.
— A ton point de vue, peut-être, ripostat-il, qui sait si ce ne sont pas des beautés dans leur pays!
— Vous plaisantez, dis-je. Mais, en tout cas, il faut faire connaissance avec eux.
— Certainement, Gabriel, aussi vais-je leur causer.
Et le savant sortit à reculons pendant que j'examinais attentivement ces indigènes.
Ils étaient, pour la plupart, affreux, — à mon sens, — comme disait Johannès. Un buste court, trapu, massif, supporté par deux petites jambes et surmonté d'une tête énorme, des bras prodigieusement longs, une chevelure jaune et crépue, un crâne fortement développé, tels étaient nos Sélénites. Ajoutons que leur vêtement était formé d'une sorte de peau à longs crins, servant de manteau, se boutonnant du haut en bas et de souliers que j'eus occasion plus tard de reconnaître pour être faits de fibres d'arbres tressées et tordues.
À la vue de mon oncle, qui dut leur paraître un géant monstrueux, les nains se reculèrent avec terreur. Au bout de quelques instants, l'un d'eux se détacha du groupe et nous adressa une sorte de discours dans une langue riche, sonore, discours auquel nous ne comprîmes absolument rien.
Alors le savant voulut leur indiquer quel était le monde dont nous venions, mais ils ne saisirent pas ses explications, la Terre étant nouvelle et, par conséquent, invisible dans le ciel. Ils ne le comprirent pas davantage lorsque, au moyen d'un bâton, il traça sur le sol la figure de la Terre, celle de la Lune et la route que nous avions suivie.
Enfin, las de discourir en pure perte, mon malheureux oncle s'écria:
— Gabriel, viens donc à mon secours. Je ne puis faire comprendre à ces indigènes qui nous sommes et d'où nous venons. Peut-être qu'à deux nous y arriverons plus facilement!
— J'en doute, murmurai-je.
Je sortis alors du wagon. À ma vue, l'émotion des Sélénites redoubla. Pourtant, après s'être concertés entre eux, ils nous firent signe de les suivre.
Malheureusement nos forces étant restées les mêmes et la pesanteur ayant diminué, nous marchions avec une rapidité surprenante, laissant à chaque pas derrière nous les Sélénites rivés au sol.
Voulant expérimenter jusqu'à quel point la pesanteur avait décru, je fis un bond qui me porta à douze pieds d'élévation, moi qui, sur Terre, pouvais à peine sauter soixante centimètres de hauteur.
Deux heures après, nous arrivions avec nos conducteurs devant une muraille de près d'un kilomètre de hauteur. C'était le cirque appelé Pallas sur la carte sélénographique et dont le diamètre était de deux kilomètres. Après l'avoir tourné, nous pénétrions enfin à l'intérieur du cratère sous lequel on entendait gronder un torrent. Il n'y avait pas trace d'habitants ni d'habitation.
Bientôt nos guides nous montrèrent, fixées à la muraille, deux colonnes dans les rainures desquelles glissait une sorte de plate-forme munie d'un garde-fou.
Nous nous plaçâmes sur cette espèce d'ascenseur et, en quelques instants, nous fûmes élevés à trois cents mètres de hauteur. Là on s'arrêta sur une sorte de palier surplombant dans le vide et nous pénétrâmes ensuite dans un immense corridor.
Je vis avec surprise que les remparts de ce cirque étaient entièrement creusés et que les Sélénites y avaient disposé leurs appartements, sans doute pour rechercher dans les entrailles de leur globe la chaleur qui faisait défaut à sa surface.
On nous conduisit dans une vaste salle circulaire et, peu après, parut un nouveau personnage. Il était encore plus laid que ses congénères, aussi je ne doutai pas qu'il leur fut supérieur.
Mon oncle recommença ses explications que le nouveau venu regarda avec attention, puis, comme frappé d'une idée subite, ce dernier fit un geste dont la signification nous échappa et un Sélénite sortit sur son ordre.
Pendant son absence, Johannès dessina, le mieux qu'il lui fut possible, la route que nous avions suivie et il passa le dessin à notre interrogateur.
Quelques minutes plus tard, le Sélénite reparus accompagné d'un personnage énorme. Ce nouveau venu nous examina attentivement et il parut interroger catégoriquement mon oncle.
Celui-ci n'était pas patient, comme on sait; aussi recommença-t-il de fort mauvaise grâce les gestes qu'il avait déjà faits deux fois.
— Au diable ces Sélénites de malheur, s'écria-t-il, quelles brutes sont-ce là, pour ne pas deviner d'où nous venons?
— Cet étonnement n'a rien de singulier, dis-je. Si l'un d'eux descendait jamais sur Terre, nous aurions peine à comprendre ce qu'il désire et d'où il arrive. D'ailleurs, le comprendrait-on, qu'on ne le croirait pas pour cela...
— Tu as raison, Gabriel, aussi n'avons-nous qu'à prendre patience. Espérons que nous parviendrons cependant à nous faire comprendre.
Le dernier personnage entré figura, avec l'index, la forme de deux globes, l'un plus petit que l'autre, et il figura par une ligne notre trajet. Mon oncle secoua la tête affirmativement et, du geste, fit signe que c'était bien cela.
Alors, l'astronome, car il nous était impossible de douter que c'en fût un, se trémoussa sur son siège avec des signes non équivoques de satisfaction. Il était fixé sur notre identité.
Il se tourna vers son voisin et lui parla pendant un certain temps. Ensuite, cet autre personnage nous fit signe de lui emboîter le pas, ce que nous nous empressâmes de faire, et il nous conduisit dans une autre salle immense qui devait devenir notre chambre, notre habitation. Nous devions y être à l'aise, car elle eût pu facilement contenir cinq cents Sélénites.
Voici le sixième jour terrestre qui s'écoule depuis notre arrivée. Nous habitons toujours la même grande salle qu'on nous a donnée pour lieu de séjour et nous l'avons embellie de tous les divers ustensiles que nous avons pu sauver du choc de l'arrivée— du naufrage, allais-je dire, — et tout a été accroché aux parois. Tout nous fut d'une grande utilité, surtout la parfumerie de voyage.
Mon oncle poursuit ses travaux sur la météorologie lunaire. Il a constaté que l'eau, comme il l'avait conjecturé, est composée de deux volumes d'oxygène pour un seul d'hydrogène.
Pour l'atmosphère, voici les chiffres approximatifs qu'il a obtenus:
Hauteur, 32 kilom.
Densité, 1/4 moins dense que l'atmosphère terrestre.
— Je comprends, m'a-t-il dit, que, malgré la faible couche atmosphérique, nous ne soyons aucunement gênés pour respirer. L'oxygène est en quantité double que sur terre, aussi ne souffrons-nous pas de son peu de densité. Je ne regrette qu'une chose, c'est de ne pouvoir explorer le sommet des montagnes, car l'air doit y être terriblement raréfié. Enfin, nous nous en passerons jusqu'à nouvel ordre, et nous nous contenterons de faire des excursions dans la campagne.
Mais avant de pouvoir sortir pour étudier de près les habitudes, les moeurs, les coutumes des Sélénites, il nous faut apprendre la langue de ces peuples. Aussi chaque jour, ou du moins chaque espace de douze heures qui limite la durée du jour sur la Terre, un Lunarien vient avec un grand livre dans lequel sont tracés des caractères géométriques qu'il s'efforce de nous faire comprendre. C'est l'alphabet, et il nous faut le savoir entièrement avant que de pouvoir faire quoi que ce soit.
Notre professeur se donne un mal atroce pour nous inculquer ces principes si simples, et il se démène comme un possédé à chaque nouvelle erreur que nous commettons. Johannès, toujours aussi peu patient, se met régulièrement deux ou trois fois en colère pendant le cours de la leçon.
Jusqu'ici, nous avons vécu du restant de nos conserves qui touchent à leur fin. Bientôt nous n'aurons d'autre nourriture que celle de nos hôtes. Cette perspective n'est pas, je l'avoue, sans nous causer une certaine appréhension.
A un certain moment, j'ai posé la question suivante à mon oncle:
— Quelle est l'intensité de la pesanteur sur les autres Mondes? Varie-t-elle beaucoup?
— Oui, m'a-t-il répondu. Ainsi, c'est sur la Lune qu'elle est la plus faible: le sixième de celle de la Terre. Un poids de 1 kilogramme terrestre, transporté dans Vénus, ne pèserait plus que 864 grammes, sur Mercure 521, sur Mars 382, sur Uranus 883 et sur Neptune 953. Sur le Soleil il pèserait 27 fois plus, sur Jupiter 2 fois plus, sur Saturne un dixième en plus. Quant aux petites planètes qui gravitent entre Mars et Jupiter, la pesanteur y est si faible, que si nous y étions subitement transportés, en admettant que nos forces restassent les mêmes dans ce nouveau séjour, nous pourrions, sans aucune peine, lancer avec la main des matériaux assez loin dans le ciel planétaire pour qu'ils ne puissent retomber jamais. D'ailleurs ces Mondes, — si l'on peut appeler ces microscopiques planètes des Mondes,—sont si petits que l'on pourrait facilement en faire le tour au pas gymnastique dans l'espace d'une journée! Peut-être même existe-t-il des globes assez minuscules pour que la pesanteur fasse absolument défaut à leur surface, comme il peut y en avoir d'autres où elle s'exerce avec une prodigieuse intensité, et où les êtres qui les habitent doivent être d'une taille colossale et d'une force prodigieuse pour résister à l'attraction formidable de leur sphère. Personnellement c'est ainsi que je crois organisés les habitants des monstrueuses planètes supérieures, telles que Jupiter, Saturne, Uranus et Neptune. Ah! Gabriel, que notre science dont nous sommes pourtant si fiers est peu de chose encore, à côté de tout ce qui nous reste à connaître et à apprendre!
— Les résultats n'en sont pas moins beaux, répliquai-je, surtout quand on réfléchit à la jeunesse relative de l'humaité et aux moyens d'action dont elle dispose. Mais grâce aux incessants progrès de l'optique, il faut espérer qu'elle pourra bientôt entrer de plain pied dans le champ immense des découvertes télescopiques et que, de son minuscule séjour perdu dans l'espace, l'homme pourra entrer en relation directe et intime avec la Nature, avec les planètes, soeurs de celle qu'il habite, et les humanités qui vivent à leur surface et s'élèvent peu à peu vers l'idéal et la perfection
Certes il lui reste encore, je le sais, beaucoup à faire, avant d'arriver à la connaissance exacte de l'Univers; toutefois il en a déjà la perception, je dirai plus, la compréhension exacte. Cette étude est commencée, elle suit la marche ascendante du progrès des sciences et je ne doute pas qu'un jour, l'esprit de l'homme ait entièrement conquis l'Infini!...
— Ainsi soit-il, conclut Johannès, sur les lèvres de qui je vis poindre un sourire sceptique et moqueur.
30 juillet (année terrestre). — Depuis trente-six heures déjà, le soleil a disparu, et la face de la Lune que nous habitons est plongée dans l'ombre. Mais en même temps que l'astre radieux s'est éclipsé, une autre sphère s'est levée, splendide, resplendissante, magnifique. Cet astre, qui ne présente encore qu'un croissant délié, tel que notre satellite dans les premiers jours de sa lunaison, c'est la Terre — Lune de la Lune, — c'est notre planète natale que nous avons abandonnée.
Quoiqu'elle ne soit alors que dans son premier quartier, grâce au phénomène de la lumière cendrée, nous pouvons distingue à l'oeil nu les contours du sphéroïde et deviner les taches sombres des océans. Quand nous serons en conjonction avec le Soleil, nous assisterons au spectacle de la Pleine Terre; notre planète nous apparaîtra dans toute sa majesté, et, si nous possédions le micro-télescope du château l'Alcala, nous pourrions résoudre sans aucune peine les problèmes géographiques posés à la curiosité des savants et des explorateurs. Nos regards plongeraient sans obstacle dans les arides et mystérieuses profondeurs du centre de l'Afrique, du coeur de l'Australie et des immenses savanes et forêts vierges de l'Amérique centrale. La nature solide ou liquide du Pôle Nord serait un point facile à éclaircir, et nous serions fixés sur l'existence hypothétique de ce continent antarctique, soi-disant découvert par Dumont-d'Urville et nié par la majorité des géographes et des navigateurs.
Quoique je n'aie rien demandé à mon oncle, à un certain moment que nous examinions notre horloge céleste, — horloge lumineuse qui répand à la surface du monde que nous habitons une lumière treize fois plus vive que celle que nous renvoie pendant nos plus belles nuits terrestres l'astre de Diane, — celui-ci tient à m'expliquer la raison qui produit le phénomène dit de la lumière cendrée qui nous permet d'apercevoir dans son octant l'astre qui nous occupe.
— Les anciens, me dit-il, eurent beaucoup de peine à deviner la cause de cette lumière secondaire; les uns l'attribuaient à la Lune même, ou transparente ou phosphorescente, les autres aux étoiles fixes. Tycho Brahé la croyait reflétée par Vénus, et Moestlin, professeur de Képler, prouva que la véritable cause de la lumière cendrée était due à la Terre elle-même, servant de réflecteur et renvoyant à son satellite la lumière qu'elle reçoit du Soleil.
Je me suis contenté de répondre par un signe de tête à cette explication et, braquant sur la Terre resplendissant à notre zenith la lunette longue de un mètre qu'il a sauvée du naufrage, le savant continue à étudier notre sphéroïde formant encore les deux pointes aiguës du croissant.
Depuis que l'ombre a envahi ce côté du disque, les Sélénites ont disparu et deviennent introuvables. Celui qui nous servait de maître d'études nous a abandonnés comme ses congénères, mais, en revanche, il nous a laissé en partant les rudiments de la grammaire sélénitique dont nous nous efforçons de déchiffrer l'alphabet.
La langue sélénite, d'après ce que j'ai pu entendre jusqu'à présent, est composée de grognements, de battements, de clappement de lèvres et de sons gutturaux. Les signes d'expression, ou lettres, sont au nombre de quinze! Ce langage est donc moins riche que la plupart des idiomes terrestres. Les consonnes manquent en grande partie de signes de représentation, mais les voyelles sont nombreuses: il y en a huit: gutturales, nasales et labiales.
La racine des signes de l'alphabet sélénitique est la combinaison de lignes droites se coupant à angles ....droits et formant par ces différences angulaires les lettres. Voici d'ailleurs cet alphabet avec sa racine, ainsi que les lettres et les sons qui y correspondent en français.
Tel est l'alphabet sélénite.
Mon oncle me fit une singulière réflexion au sujet de ce langage bizarre:
— Que disaient donc Cyrano de Bergerac et Goodwin, eux qui nous ont précédés dans ce curieux pays, que la langue des habitants de la Lune était une musique, puisque le nom du roi des États lunariens, selon eux, s'écrivait ainsi :
ou textuellement: la, la, do, mi.
Je me mis à rire pour toute réponse et je répliquai:
— Les grognements des Sélénites ne ressemblent guère à ces descriptions des voyageurs des temps passés; car, ainsi que nous pouvons le vérifier nous-mêmes, leur manière de s'exprimer est peu harmonieuse pour des oreilles terrestres.
Le lendemain, ou plutôt pour se servir de la phrase esquimaue qui seule peut dépeindre notre situation: — après avoir mangé et dormi, — j'ai interrogé le savant au sujet de la diverse constitution des habitants des astres et en particulier ceux de la Lune.
— Pourquoi, lui ai-je demandé, les Sélénites ne sont-ils pas physiquement conformés comme nous, quoique leur lieu de séjour diffère peu en somme de celui qui nous a donné naissance? Ce sont, comme nous, des habitants du système solaire, et je ne vois vraiment pas la raison pour laquelle ils ont une tête énorme, un buste médiocre et des membres de quadrumanes.
Johannès hocha la tête d'un air de dédain en présence de mon ignorance.
—Ne t'ai-je pas déjà dit, me répliqua-t-il, que les inhabitants de chaque astre sont appropriés à leur lieu de séjour? La raison naturelle et le bon sens le plus élémentaire s'accordent cependant pour te répondre que, si les Sélénites avaient été aussi grands que nous, ç'aurait été une monstruosité de la nature, une de ces erreurs qu'elle ne peut commettre.
— Et pourquoi une telle taille serait-elle démesurée? Avant de connaître vos recherches si on m'avait assuré que la Lune était habitée, j'aurais plutôt pensé que c'était par des êtres monstrueux.
— Tu aurais fait preuve de la plus grande étourderie et de la plus complète absence de jugement!
— En quoi donc?
— La réflexion ne t'aurait-elle pas dit que, la Lune étant quarante-neuf fois plus petite que la Terre et l'attraction six fois moins forte que sa surface, les habitants de ce monde, pour être en rapport avec leur planète, comme nous-mêmes y sommes avec la nôtre, devaient être environ quatre fois plus petits que nous-mêmes? Ainsi, pour moi, je te dirai que j'ai été étonné en apercevant pour la première fois des Sélénites au microtélescope, et en leur reconnaissant une taille de un mètre, moi qui les croyais tout au plus hauts d'un pied!
— Mais pour leur conformation physique?
—Si tu connaissais la physiologie, tu ne me poserais pas une telle question. Les mêmes éléments existant ici comme sur Terre, les formations animales sont, à peu de chose près, —sauf la taille — identiques à celles de notre monde. Les Sélénites ne diffèrent de nous que par le grand développement de la boîte osseuse, la puissance vraiment énorme de leur poitrine et le peu d'importance du ventre et de l'estomac. Or ils ont la cervelle plus volumineuse probablement parce qu'ils sont plus intelligents que nous; la poitrine plus large, parce que leurs poumons sont sans doute constitués autrement que les nôtres pour respirer une atmosphère plus raréfiée que celle de la planète principale; enfin l'estomac et le ventre moins importants que chez nous, par suite de la qualité ou de la quantité des aliments ingérés.
Crois-tu donc que l'on mange dans tous les mondes, Gabriel? Non, et ce serait taxer la nature d'impuissance que de la mesurer à notre taille. Là où l'on ne mange pas, les formations naturelles doivent revêtir des aspects fantastiques, les conformations des êtres doivent être étranges: hommes sans têtes, sans torses, sans membres! Notre cerveau n'est que l'épanouissement de la moëlle épinière; c'est lui qui a fait le crâne et c'est le crâne qui a fait la tête. Nos jambes et nos bras ne sont que les membres transformés du quadrupède; c'est la position graduellement verticale qui a fait les pieds et c'est l'exercice répété qui a fait les mains. Le ventre n'est que l'enveloppe de l'intestin; la forme et la longueur de l'intestin suivent le genre d'alimentation! Il n'y a pas enfin, sur et dans tout notre corps, un centimètre carré qui ne soit dû à notre fonctionnement vital dans le milieu de la planète que nous habitons. Dans les mondes où l'on ne bouge, ni ne mange, ni ne pense, le cerveau, l'intestin, les membres sont inutiles et n'existent pas. Une variété infinie, inimaginable existe donc entre les différentes planètes; sur chacune d'elles tous les êtres, depuis le premier jusqu'au dernier, sont intimement organisés par les forces en action à la surface de chaque globe. L'homme n'est partout qu'un animal, plus ou moins raisonnable, et l'espèce sélénite me paraît être l'une des moins favorisées sous ce rapport. La moitié de leur vie est perdue par le temps consacré au sommeil et aux repas. Il est vrai qu'il peut exister des mondes où l'on dorme toujours, comme d'autres où l'on ne dorme jamais!...
C'eût été une erreur pardonnable, du temps de Ptolémée, d'identifier ensemble tous les habitants des astres, mais cette croyance est absurde pour toi qui es né au milieu de ce XIXe siècle qui se targue d'avoir vu naître toutes les grandes conquêtes de l'esprit humain sur la matière et sur l'infini lui-même!...
Mon oncle, après cette période, se tait, et nous retombons dans un morne silence.
Le thermomètre descend insensiblement, degré par degré. Quand nous sommes arrivés, lors de la pleine Lune, il accusait 40 degrés centigrades au Soleil, aujourd'hui, il n'en indique plus que quatre au-dessus de zéro. Vers la fin de cette nuit polaire, je suis certain que le froid atteindra au moins 40 degrés au-dessous de glace, température à laquelle le mercure gèle dans la cuvette des baromètres.
Nos chauds vêtements, qui ont été retrouvés à quelques kilomètres du lieu de notre chute et que l'on nous a rapportés, nous sont de la plus grande utilité. Notre plus grand plaisir est de nous en revêtir et d'aller faire des courses à travers les solitudes lunaires, dans la puissante clarté que nous renvoie la Terre, en opposition en ce moment avec le Soleil, et dont le disque éclatant brille dans un ciel éternellement pur. Quel observatoire magnifique que le nôtre! Jamais d'orages, de pluie, de grêle, de cataclysmes météorologiques d'aucune sorte! L'atmosphère condensée est toujours d'une limpidité parfaite, et planètes et étoiles y brillent d'un éclat incomparable.
C'est un véritable plaisir pour moi de courir, délivré du lourd boulet de la pesanteur, à la surface des continents lunaires. À un certain moment, nous sommes partis, mon oncle et moi, et, en quatre heures, nous avons franchi une distance de 40 à 50 kilomètres, en marchant toujours du même pas régulier.
Cette promenade nous a été salutaire. Elle a réchauffé nos membres engourdis et nous sommes rentrés plus gais dans notre salle, dont la température se maintient, je ne sais pour quelle raison, à 10°, au-dessus de zéro.
Un crayon de magnésium est allumé et, à sa vive clarté, nous achevons nos conserves. Après le repas, je prends les Aventures surprenantes d'Isidore Brunet à travers l'espace et je me mets à les parcourir. Mon oncle calcule toujours.
Le plus grand silence règne dans l'enceinte du Cirque de Pallas. Pas un souffle. La Lune semble inhabitée: on dirait que la mort a soufflé sur ce monde aride et désolé. Les Sélénites demeurent toujours invisibles: ils dorment!
Roy Glashan's Library
Non sibi sed omnibus
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