Roy Glashan's Library
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Raoul Henri Clément Auguste Antoine Marquis,
né le 28 septembre 1863 et mort le 31 juillet 1934.
Nous étions le 24 décembre de l'année terrestre 1861; depuis six mois déjà — six soleils, comme disent les Sélénites — que nous vivions à la surface de ce petit monde, nous avions appris complétement la langue de ce peuple. Mon oncle m'avait dit un jour:
— Sais-tu, Gabriel, que tu commences à «grogner» passablement le sélénite?
— J'ai pourtant eu plus de mal à l'apprendre que vous, qui le parlez naturelement, répondis-je.
Le savant me lança un regard fulgurant sous ses lunettes, tout en serrant frénétiquement les poings.
Je me reculai en riant, et il n'en fut rien de plus.
Pendant ces six mois de séjour, nos courses à travers les plaines et les cratères nous avaient rendus populaires dans le «canton» et les Sélénites, mâles et femelles, s'étaient habitués à notre taille gigantesque et à nos manières exotiques. On ne nous appelait plus que Kivtzioui, les Tourneurs!
Voici ce qui motive cette appellation bizarre:
Le premier phénomène terrestre qui ait frappé la vue et l'esprit des Sélénites a été la rotation de la planète sur elle-même en vingt-quatre heures et quelques minutes. Le premier nom qui, par suite, a été appliqué immédiatement à cette grande sphère a été, comme le supposait l'ingénieux Képler, celui de Volva, la Tournante. En notre qualité d'habitants de la Tournante, nous étions donc des «Tourneurs,» dénomination assez juste, on en conviendra après cette explication.
Dans ces six premiers mois, nous avions déjà pu saisir quelques détails généraux sur la manière de vivre, les moeurs et les coutumes des Lunariens, et faire quelques études sur leur religion et leur gouvernement, et, je dois le dire, les remarques que je fis ne furent pas à l'avantage de mes anciens compatriotes, les Terriens.
Pourtant, depuis quatre cent mille soleils que la race sélénite existe à la surface de ce petit monde, cette race est pourtant bien dégénérée et bien abâtardie.
Un jour, l'astronome qui nous avait reçus à notre arrivée, gros homme dont le nom sélénite — Kivy-Aviou — signifia Chercheur, vint nous rendre visite dans l'immense salle qui nous servait d'appartement. Nous nous empressâmes de le questionner sur l'état actuel de la vie à la surface de son monde. Il nous répondit:
— Hélas! nobles étrangers, vous arrivez dans une période de décadence de notre humanité, qui périclite chaque jour de plus en plus. Il y a cinquante mille soleils, c'était l'apogée morale et physique de notre malheureux globe et de ses habitants. L'atmosphère était dense, des nuages arrosaient de leurs bienfaisantes vapeurs les plaines desséchées du pays des Subvolves. De vastes mers, entrecoupées de nombreux archipels, portaient le bonheur et la fécondité sur leurs rivages. De toutes parts, une végétation exubérante, luxuriante, étendait ses rameaux sur les continents et les îles.
L'homme, aidé par des machines presque parfaites, récoltait sans aucune peine ces dons de la nature, et chacun était heureux...
Dans l'ordre moral, le bien-être physique s'était fait sentir. Les perfectionnements, les progrès incessants de l'humanité, l'avaient amenée à un point de perfection presque absolu. L'exercice de toutes les belles facultés de l'âme, encouragé, provoqué, récompensé, excitait une noble émulation. De vastes écoles publiques, d'immenses lycées, recevaient la jeunesse sélénite, et la prenant à son enfance, la conduisaient au summum des connaissances acquises. La langue était la même pour tous les peuples, comme la religion et le gouvernement...
— Et quelles étaient les formes de votre religion et de votre gouvernement? interrompit avec intérêt Johannès.
L'astronome sélénite reprit.
— Notre religion était la seule naturelle, la seule vraie, parce qu'elle avait pour base l'étude des choses réelles de la grandiose Nature, qui, par ses seules forces, crée et détruit les mondes et les êtres; qui édifie les nébuleuses se résolvant par leur condensation en soleils étincelants; qui préside à la naissance des planètes, à leur mouvement autour du radieux Soleil; au mouvement de l'astre central, lui-même autour d'un point inconnu à l'éclosion de la vie à la surface de ces globes divers, et notre Dieu, à nous, était l'être mystérieux qui nous prouvait son existence par le mouvement des mondes et l'entretien de la Vie universelle sur tous!
— Mais quel était votre gouvernement! demanda encore mon oncle.
— Notre gouvernement, comme notre religion, avait été élevé par la seule force des choses, poursuivit le Sélénite. Comme vous le comprenez bien, dans un état de progrès pareil, la seule forme possible était cette forme républicaine qui met en pratique l'aphorisme:
La direction des affaires publiques par tous!
— Je ne comprends pas bien, murmurai-je.
— C'est pourtant bien simple, répliqua le Sélénite. Tout le monde étant instruit, lorsqu'une grande question était à résoudre, chacun donnait son avis, et d'après l'avis de la majorité, une décision était prise et mise à exécution par le conseil suprême, composé de cent citoyens représentant les peuples de notre monde entier!
— Vox populi, vox Dei, dis-je à demi-voix.
— Et aujourd'hui? demanda mon oncle.
— Aujourd'hui, poursuivit Kivy-Aviou, la République Universelle n'est plus qu'un mot. Après être restés stationnaires à leur apogée, notre monde et les peuples qui l'habitaient déclinèrent, petit à petit. Insensiblement soutirée par l'attraction incessante de la Tournante, notre atmosphère se raréfia. Dans le lit des mers évaporées, une végétation molle et languissante grandit en formant d'immenses forêts. La chaleur se retira de la surface, les villes abandonnées s'écroulèrent, et chaque famille, se retirant devant l'envahissement du froid qui tue, s'allèrent cacher au fond des plus profonds cratères, pour chercher la chaleur qui est la vie et qui avait disparu... Dès lors, le commerce fut aboli, les arts n'existèrent plus que de nom, les procédés des sciences furent oubliés et, seule, l'industrie quelque peu a subsisté. C'est la vieillesse, la décrépitude, la fin de notre monde qui s'approche à grands pas! Personne ne voyage plus; tout est mort, stérile, désert, monotone, aride, désolé. Notre pauvre planète agonise, et bientôt elle tournera, tombe planétaire, autour de votre globe radieux; et elle ne sera plus éclairée que par les rayons d'une lumière inutile et d'une chaleur inféconde, incapables de ranimer à sa surface glacée la vie qui s'en sera envolée à tout jamais!...
L'astronome s'était tu depuis longtemps que nous l'écoutions encore.
Après m'être enquis auprès de lui de différentes particularités relatives à l'organisation et à la vie commune de ses compatriotes, je mentionnai ces observations sur mon cahier de notes.
Les Sélénites ont la faculté de travailler et de s'occuper de leurs affaires pendant les trois cent cinquante-quatre heures que le Soleil éclaire chaque longitude lunaire. Puis, quand l'astre étincelant a disparu derrière l'horizon montagneux, le sommeil clôt leurs paupières et leur esprit s'engourdit comme leur corps pendant la longue nuit polaire. De cette façon, ils n'ont qu'un jour et une nuit pendant que nous autres, Terriens, nous en comptons trente.
Ils vivent absolument de végétaux; l'usage de la viande leur est inconnu presque, car les animaux sont excessivement rares et ils ne les tuent pas pour les manger; ils sont bien trop utiles. La génération des êtres est la même dans le royaume de Phoebé que sur la Terre, mais ils ont sur nous l'avantage de faire repousser, par un procédé tout physique, les membres mutilés par quelque cause que ce soit.
La durée de leur vie, qui était autrefois de six mille soleils, est réduite aujourd'hui à quatre mille. Ils ne craignent pas la mort, qui est pour eux, comme ils le pensent avec raison, une simple transmigration; ils voient même arriver avec bonheur le moment où ils se dépouilleront de leur grossière enveloppe pour s'élancer au sein de l'Infini, d'où l'esprit émane.
Au moment où je terminais d'écrire cette phrase, l'astronome sélénite reparut:
— Venez, venez, s'écria-t-il avec joie, en se précipitant vers nous aussi vite que ses petites jambes le lui permettaient. Le Congrès vient de se réunir et il a décidé qu'il vous recevrait en séance solennelle avant de vous laisser partir pour Rhammuzil-Koa, — (littéralement Reine du Monde), — ville capitale de la Lune!
— On va nous interroger? demandai-je.
— Oui, on vous questionnera sur le monde d'où vous venez et on vous demandera quelques renseignements sur l'état de la vie à sa surface, répliqua Kivy-Aviou.
Mon oncle prit ses atlas, moi je me saisis de nos volumes de voyage, et nous emboitâmes le pas au Sélénite.
Quelques minutes après, nous entrions dans la salle du Congrès.
La salle où se tenait réunie l'assemblé qui devait nous interroger était plus grande encore que celle où nous avions élu domicile. Elle était absolument circulaire et les murs s'élevaient en cône jusqu'au haut du cratère, où se trouvait une ouverture laissant parvenir un jour douteux dans la salle.
Les interrogateurs: un astronome, un philosophe, un mécanicien et un savant dont je ne pourrais préciser la science principale, étaient rangés autour de la paroi sur une saillie ménagée sans doute à cet effet. Je dis rangés, car ils étaient alignés à la même hauteur et assis dans des boîtes qui me parurent être en osier tressé, telles que des nacelles de ballons.
C'étaient les chaires.
Un grand nombre d'auditeurs étaient assis les jambes repliées sous eux à la façon des tailleurs, sur des cercles de bois servant de sièges et soutenus par des piliers d'un mètre de hauteur environ. Enfin, au centre même de la salle, vis-à-vis les nacelles de nos interrogateurs, un banc avait été disposé pour notre usage.
Nous y prîmes place, et l'astronome Kivy-Aviou regagna en hâte sa place dans sa tribune.
Un profond silence régna pendant quelques instants.
Alors le premier interrogateur, l'astronome, se leva et s'écria:
— Messieurs et honorables citoyens sélénites qui êtes réunis ici pour entendre les deux voyageurs qui arrivent de la Tournante:
Apprenez qu'enfin l'espace qui séparait ce Monde du nôtre a été franchi par des habitants de cette grande planète qui ont voulu se mettre en rapport avec nous, qui sommes leurs frères dans l'espace et dans l'infini.
Le grand voile est levé, les mystères le la Nature sont dévoilés, et la Lune aura reçu, avant l'extinction finale de l'existence à sa surface, l'assurance que la vie se développe à ses côtés et elle sera certaine que, lorsqu'elle roulera inerte et glacée à travers les profondeurs de l'éther, une autre humanité, jeune et féconde, poursuivra sa marche ascendante vers le progrès et la lumière.
Quel fait plus prodigieux dans les annales de notre histoire que celui en face duquel nous nous trouvons!
Dès ce moment, nous entrons; en communication directe et intime avec nos frères célestes. Avant de mourir, nous les aurons vus, nous leur aurons causé, nous aurons échangé nos pensées et nos connaissances.
Nous allons les interroger, pour que chacun de vous apprenne ce qu'est la Tournante dans l'infini, et le degré de perfection de l'humanité qui vit à sa surface.
Trois choses importantes nous sont connaître: comment, d'abord, les étrangers qui sont en notre présence, ont pu rompre l'attraction qui les rattachait à leur globe, franchir le vide qui sépare leur planète de la nôtre et venir jusqu'à nous.
Pourquoi, ensuite, ont-ils quitté leur monde et enfin quelles sont les différences que l'organisation physique et morale, que leur lieu de naissance, présentent avec le satellite où nous gravitons.
Est-ce cela?
Un grognement approbateur accueillit cet exorde de l'orateur sélénite. Tous ses congénères s'agitèrent avec satisfaction sur leurs plateaux qui les faisaient ressembler à des poussahs assis sur des paratonnerres.
L'astronome reprit, s'adressant directement à mon oncle:
—Voyageur—mueztzi—nous direz-vous, d'abord, qui vous êtes?
Mon oncle alors se leva, étendit le bras droit, et s'écria:
— O vous qui êtes réunis dans cette enceinte et représentez la science de ce monde dont nous sommes les Colombs et dont nous allons être les Magellans, souffrez que je vous fasse le récit de notre voyage... Je m'appelle Humphry Johannès et mon compagnon est mon neveu, Gabriel Lion. Nous sommes nés dans deux nations différentes de la Tournante, je suis astronome comme vous et mon neveu est ingénieur.
Convaincu, — contrairement à tous mes compatriotes, —que la Lune était un monde habité par une humanité analogue à la nôtre, j'ai d'abord construit une lunette gigantesque au moyen de laquelle je vous ai vus, vous, vos demeures et vos troupeaux.
Certain alors de votre existence, j'ai imaginé un wagon céleste, notre Flèche, dans laquelle je me suis embarqué avec mon compagnon. Projeté par la force éruptive d'un de nos volcans, j'ai atteint, après quatre-vingts heures de voyage, le point de double attraction et, par son seul poids, notre véhicule est tombé à la surface de votre globe.
— La Tournante est donc réellement habitée? interrompit le philosophe.
— Oui, répliqua mon oncle, par des hommes comme nous.
— Tous de la même grandeur? demanda etourdiment l'astronome.
Johannès qui ne pouvait souffrir qu'on plaisantât sa taille démesurée, lança un regard torve à son malencontreux collègue et répondit sèchement:
— Oui, à peu de chose près!
Le philosophe reprit:
— Jusqu'ici nous avions pu croire que votre planète n'était pas habitée, et la plus parfaite logique nous conduisait à penser que, si elle l'était, ce ne pouvait être que par des animaux assez grossiers...
— Grossiers, vous-mêmes, grommela mon oncle, qui se retint de houspiller quelque peu le nain sélénite juché dans son panier.
Il se calma cependant et le philosophe poursuivit:
— Vous allez voir si nos raisons n'étaient pas bien fondées: la Tournante, disions-nous, est un composé d'éléments dissemblables et fort extraordinaires. L'un, qui forme le noyau de l'astre et qui donne naissance aux taches fixes, parait avoir quelque consistance, mais il est recouvert d'un autre élément d'une constitution bizarre qui semble n'avoir ni corps, ni fixité, ni durée; il n'a ni couleur, ni densité; il prend toutes les formes, marche dans toutes les directions, se raccourcit, s'allonge, se condense, parait et disparaît sans qu'on puisse imaginer la raison de si étranges métamorphoses. C'est le monde de l'instabilité; c'est la planète des révolutions; elle éprouve tour à tour tous les cataclysmes possibles; elle semble être une matière en fermentation qui tend à se dissoudre. On n'y voit qu'orages, trombes, inondations, cyclones, tourbillons, violences de toutes sortes. On voudrait qu'il y ait des habitants sur cette planète, mais sur quels points pourraient-ils vivre? Est-ce sur le noyau solide de l'astre ? Ils y seraient écrasés, étouffés, noyés, asphyxiés par cet autre élément qui pèse sur lui de toutes parts. Est-ce dans les trouées qui se forment dans ce rideau mobile qu'ils pourraient jouir comme nous de l'azur profond des cieux? Eh! qui pourrait croire qu'ils ne seraient pas à chaque instants arrachés de ce sol par la violence des bouleversements qui en tourmentent la surface? Veut-on les placer sur la couche mobile et légère qui nous cache si souvent l'aspect du noyau central? Comment les maintenir debout sur cet élément sans solidité?
Il n'est pas besoin de bien longues considérations pour prouver avec évidence que, quoique cette planète soit très vaste, il n'y a pas encore place pour des êtres humains. Cependant si l'on admet qu'elle ait des habitants, on ne peut les assimiler qu'à des êtres fantastiques, flottant au gré de toutes les forces qui se combattent à la surface de cette planète aériforme. N'étant donc pas habitable, il est donc évident qu'elle ne saurait être habitée et elle est faite uniquement pour nous éclairer et nous servir d'horloge pendant notre langue nuit.
Le philosophe, à bout d'haleine, s'arrêta.
Mon oncle s'empressa de répliquer avec vivacité:
— Il est probable que, se rapportant à l'état de la vie à la surface de leurs globes, tous les habitants des astres ont pu croire que les autres sphères qui peuplent l'espace étaient inhabitables. Mais ces préventions doivent tomber sous le souffle de la science. Nous mêmes, les Terriens, habitants de la Tournante, à l'existence desquels vous ne pouviez pas croire, n'avons-nous pas dit, écrit et répété à satiété que votre monde était mort, inhabitable et inhabité, que pas un brin d'herbe n'y pouvait naître et que la vie y était impossible!
À cette affirmation, un éclat de rire homérique qui se serait entendu de la Terre, parcourut l'assemblée: les paniers se secouèrent comme s'ils eussent contenu des salades, et les plateaux se balancèrent comme des bateaux sur une mer en fureur.
Johannès, étonné de cette hilarité, se leva:
— À notre point de vue pas plus qu'au vôtre, s'écria-t-il, notre opinion ne semblait erronée. Déshéritée, disions-nous, de tout liquide et de toute enveloppe aérienne, la Lune n'est sujette à aucun des phénomènes météorologiques que nous éprouvons sur la Terre; elle n'a ni nuages ni pluie, ni vent, ni grêle, ni orages. C'est une masse solide et aride, déserte et silencieuse, sans le plus petit vestige de végétation. et où il est évident qu'aucun animal ne peut trouver à subsister. Si cependant elle a des habitants, ce ne peut être que des êtres privés de toute impressionnabilité, de tout sentiment, de tout mouvement, réduits à la condition des corps bruts, des substances inertes, des roches, des pierres, des métaux. Ce sont là les seuls Sélénites possibles (1)!
1 Camille Flammarion, Astronomie populaire.
Une nouvelle explosion de rires et de cris se fit entendre. Enfin, quand le brouhaha se fut apaisé, l'astronome sortit la tête de sa nacelle et demanda:
— Maintenant que la première question est résolue, passons à la seconde: Quelle est la raison qui vous a poussés, ô illustres voyageurs, à abandonner votre globe, à vous expatrier, pour venir explorer au péril de votre vie, notre minuscule planète?
Mon oncle, tout à fait calmé, répondit
— Quand au moyen de mon appareil d'optique, le microtélescope, j'ai reconnu que, comme je le pensais, votre monde était habite, je résolus de venir étudier vos moeurs et vos coutumes. Ayant construit un wagon pour franchir l'espace nous séparant, je fis venir mon neveu et nous partîmes à la conquête de votre île céleste, nous sommes donc de véritables ambassadeurs que la Tournante vous envoie!
Les Sélénites comprirent-ils ce que mon oncle avait voulu dire? Je l'ignore. Le philosophe à ce moment demanda:
— Et ce sont vos frères terrestres qui vous ont patronnés dans votre entreprise, et permis de la mener à bonne fin?
— Du tout, répliqua Johannès. De peur d'être traité de fou ou de visionnaire par mes compatriotes, je suis resté obscur; j'ai travaillé en silence, et, sauf de deux ou trois personnes, mon voyage est absolument inconnu du reste de mes compatriotes. Il est vrai que vous ne me croiriez pas si je vous le disais, mais la majorité de notre humanité se désintéresse de ces belles questions; elle ignore ce qu'elle est venue faire sur la Terre, ce qu'elle est dans l'Univers, dans l'Infini, et elle se soucie fort peu de la question des humanités soeurs, qui vivent côte à côte d'elle, sur les planètes ses voisines!
— Comment! s'écria le philosophe, vous êtes le seul qui, sur votre planète, vous occupiez d'une façon sérieuse de cette belle chose que l'on appelle la conquête du ciel? Vos frères ne connaissent-ils donc pas la beauté, la douceur que l'on éprouve dans la contemplation des splendides tableaux naturels?
Johannès pencha la tête avec découragement,
— C'est vrai, murmura-t-il. Quoique assez avancée en astronomie et connaissant toutes les grandes lois qui régissent l'Univers, le mouvement des mondes et de leurs satellites, notre humanité reste indifférente — je parle de la majorité — à la beauté de ces contemplations.
Il y eut un assez long silence auquel le philosophe sélénite mit fin en demandant :
— Nous allons passer à la troisièmt question: Quelles différences la Tournante offre-t-elle avec notre globe?
— Notre monde, répondit Johannès, est très grand en comparaison avec le vôtre. Cependant, comme vous l'avez remarqué la surface des océans est beaucoup pluf vaste que celle des continents. Ceux-ci sont peuplés de 1,400 millions d'habitants, ce qui est fort peu, relativement à sa surface, qui pourrait en nourrir 14 milliards, soit dix fois plus. Il est vrai qu'ils sont constamment en guerre les uns contre les autres, et que donner la mort à son semblable là-bas est un haut fait, tandis que donner la vie est un acte honteux dont on n'ose parler. Cette planète s'appelle la Terre, et elle est divisée en nombreux États: royaumes, empires, républiques, régis par des chefs, que l'on appelle empereurs, rois, princes, caciques, présidents, etc.
— Vous ne savez pas encore vous diriger seuls ? s'écria l'astronome. Malheureux pays, que la paix et la concorde ne doivent jamais visiter!
— Chaque État, poursuivit mon oncle, est séparé de son voisin par une ligne, que l'on nomme frontière. Il a sa langue, ses moeurs, ses religions particulières. La race même diffère dans les diverses parties du royaume. Ainsi, il y a des hommes blancs, — comme nous — des noirs, des rouges, des jaunes...
— C'est assez singulier, dit le Sélénite. Pourquoi tous ces peuples séparés, pourquoi ces lignes que vous appelez frontières et que chaque peuple défend à son voisin de dépasser? Ici la langue est la même sur tout notre territoire; nous n'avons plus ni rois, ni empereurs, ni présidents, nous nous gouvernons seuls et nous nous en trouvons bien, car, si chacun de nous connaît son droit, il connaît également celui de son voisin. Tous les peuples, ici, sont de la mème couleur. Entre un Sélénite et un autre Sélénite, aucune différence, légale ou physique, ne saurait exister. Selon moi, vous devez être bien malheureux dans votre monde; un rien peut amener des querelles, des disputes, des guerres, la destruction d'un peuple par un autre peuple, que sais-je!...
— Cela arrive fréquemment, répondit mon oncle. Il y a cinq ou six cents soleils, lorsque je naquis, un empereur de mon pays, travaillait consciencieusement à l'extermination de trois millions d'homme:.... de ses semblables... Il y est arrivé!
Le philosophe eut un mouvement d'horreur.
Et, après une minute de silence :
— Dans votre patrie, qui est l'Univers, relativement à vous, personne ne vous a soutenu, encouragé dans votre entreprise, personne n'a patronné, protégé votre fantastique projet de traversée interplanétaire.
— Je vous le répète, répliqua mon oncle, si les Terriens voulaient, rien ne leur serait plus facile que de s'assurer de visu si réellement des humanités vivent à la surface des autres mondes. Ils n'osent pas essayer, parce qu'ils ne sont pas sûrs! Et ceux qui disent cela, et qui n'osent pas sacrifier un million pour atteindre la vie céleste, dèpensent chaque année six milliards pour se battre entre eux... sans être plus certains d'avance du résultat de la bataille. Mais coucher cent mille morts sur le terrain, c'est plus intéressant!
Le philosophe répond:
— Ce que vous nous dites nous surprend de plus en plus, et nous plaignons de grand coeur vos malheureux frères terrestres, si ignorants et si aveugles. Vous êtes convaincu que la vie existe dans les astres et vous ne pouvez faire partager ces idées à ceux qui vous entourent. Au contraire, vous vous en cachez d'eux de peur d'être traité de fou ou d'insensé. Pour réussir, vous sacrifiez tout sans que ces empereurs, qui dépensent des millions pour assurer la destruction de leurs semblables, jettent seulement les yeux sur votre oeuvre! Eh bien! d'après cela nous jugeons votre humanité. Elle ne vaut pas, à elle tout entière, l'âme d'un seul Sélénite! Nous sommes déchus, c'est vrai, mais il y a encore des savants et des philosophes parmi nous. Votre humanité, heureusement, est jeune, beaucoup plus jeune que la nôtre. Elle a encore du chemin à parcourir avant d'arriver à l'apogée de la splendeur de ses connaissances. Peu à peu les frontières tomberont sous le souffle puissant de la science, tous les hommes seront vraiment frères et se donneront la main. Il n'y aura plus de guerres et tous seront animés du même amour du Vrai, du Grand, du Beau. Ce jour est éloigné, sans doute, mais il viendra, croyez-le, et vos descendants comprendront et verront ce que leurs pères n'auront voulu ni voir ni comprendre, c'est-à-dire que la vie universelle se répand à flots dans l'éternité et dans l'Infini!
Le philosophe se tut; un murmure d'approbation courut dans l'assemblée et mon oncle murmura:
— Parfaitement raisonné pour un Sélénite!
Quand le tumulte se fut apaisé, un vieux et affreux Sélénite sortit la sphère caillouteuse, qui lui servait de boîte crânienne, au-dessus de son panier et fit signe qu'il voulait parler.
C'était le géographe, qui demanda d'une voix de crécelle:
— Maintenant que nos illustres hôtes ont satisfait à toutes les questions posées par l'assemblée, je leur demanderai ce qu'ils comptent faire pour se familiariser avec notre monde et l'étudier sous toutes ses faces.
— Je voudrais étudier votre géographie pour pouvoir régler notre itinéraire, répliqua vivement Johannès, et ensuite partir le plus tôt possible pour explorer votre planète sur toutes ses faces. Car je vous avouerai que je suis dévoré de l'impatience de connaître l'hémisphère à jamais invisible pour les yeux de mes compatriotes terriens.
— Cela vous sera facile, répondit le géographe. Connaissant notre langue, qui est universelle et se parle sur tous nos territoires, il vous sera impossible de vous égarer...
— D'ailleurs, dit vivement l'astronome Kivy-Aviou, si ces voyageurs veulent m'accepter comme compagnon, je me charge d'être leur guide et leur cicerone à travers notre monde, lequel leur est encore inconnu. Je leur ferai admirer les sites les plus admirables de notre planète; ensemble nous explorerons les plus sombres forêts, nous escaladerons les plus hautes montagnes, et nous visiterons les plus curieuses villes. Je vais à Rhammussil-Koa, à l'observatoire Noirammalf, dirige par mon savant collègue Aurocauc; si nos hôtes acceptent que je les y conduise...
— Avec le plus grand plaisir, nous écriâmes-nous.
— Voici les atlas, nous dit le géographe en me tendant d'immenses volumes de substance végétale.
— Je préfère lire le Voyage à Vénus, d'Achille Eyraud, pensai-je en mon for intérieur. Et j'ajoutai tout haut:
— Je les accepte avec plaisir, nous les étudierons pendant la longue nuit d'hiver qui doit précéder notre départ.
Kivy-Aviou causait avec animation à mon oncle qui s'était levé. On eût dit d'un nain au pied de la colonne de la Bastille.
Tous les Sélénites, comprenant que la discussion était terminée, avaient quitté qui son perchoir, qui son panier, et, comprenant que la séance était «levée,», je me levai à mon tour.
Je suivis mon oncle et nous rentrâmes dans notre trou.
Notre départ devant s'effectuer au prochain lever de soleil, et ayant environ vingt-cinq jours terrestres devant nous, nous trompons notre impatience en causant de nos futurs voyages.
— Qui sait tout ce qui nous attend, me dit Johannès; qui peut deviner les mystères que nous cache l'hémisphère encore inconnu pour nous, mais pour peu de temps encore, et qui restera à jamais invisible à nos frères terriens!... Ce que je suis le plus curieux de voir, ajouta-t-il, dans cette exploration d'un pôle lunaire à l'autre, c'est la configuration du sol et c'est de savoir si les mers sont encore liquides ou sont des plaines desséchées, comme de ce côté.
— Cela est facile à reconnaître de suite, dis-je. Voyons l'atlas.
L'atlas géographique fut atteint, posé sur la table, et nous nous mîmes à 1'étudier.
Quel ne fut pas notre étonnement en nous apercevant, au premier coup-d'oeil, que les cartes n'étaient ni gravées, ni lithographiées, ni imprimées, mais bel et bien photographiées sur papier chimique!
Ainsi les Sélénites connaissaient la photographie et l'avaient poussée à un haut point de perfection!
On voyait dans ce curieux atlas, entre autres cartes fort étudiées, la carte de la Terre dans ses trois phases, premier et second octant et opposition. L'Italie avec la Sicile, l'Islande, les îles Britannigues, et les glaces des pôles y étaient clairement indiquées. Il se trouvait également dans cet atlas, précieux à plus d'un titre, la carte de Mars appelé Tii, le feu, la brûlante, et accompagné de ses deux petits satellites. Mars avait dans cette reproduction un diamètre de 0m,17. Jupiter avec ses quatre satellites, Saturne avec son anneau et ses huit lunes, Uranus, Neptune, Mercure, Vénus avec un petit satellite bien indiqué, n'avaient pas été oubliés non plus.
Mais ce qui étonna le plus mon oncle fut de voir, sur cet atlas, une autre planète extra-neptunienne, ce qui portait à neuf le nombre des planètes connues, sans compter l'essaim des astéroïdes gravitant entre Mars et Jupiter.
J'étudiai surtout, dans l'atlas géographique de la Lune, la partie qui reste invisible de la Terre, partie que je ne pus m'empêcher de calquer au moyen de papier végétal qui se trouvait dans notre papeterie de voyage. J'ai toujours en ma possession l'un de ces calques; quant à l'autre, qui m'est inutile, je le glisse dans ce manuscrit.
Les parties sombres indiquées sur cette carte sont des mers liquides, de véritables océans et non des plaines comme sur la partie visible. Quelques forêts bien moins vastes et bien moins importantes que sur le côté où nous sommes l'émaillent également. On y voit aussi de nombreux cours d'eau qui, chose singulière, coulent tous du Sud au Nord ou du Nord au Sud; aucun ne suit un cours transversal.
Les mers sont toutes des méditerranées resserrées, réunies entre elles par des canaux ou des rivières. Quelques unes de ces mers sont parsemées de petites îles pour la plupart volcaniques. Il existe aussi quelques lacs, aussi grands que la mer Caspienne et la mer d'Aral. Quant au sol même des continents, il est aussi pustuleux et cratériforme que celui que nous foulons.
Toutes ces études nous ont fait agréablement passer cette nuit polaire de 354 heures, pendant laquelle (suivant nos estimations, car nous n'avons presque pas osé sortir), le froid a dû dépasser 70° centigrades au dessous de zéro. Le mercure gèle dans la cuvette du thermomètre.
Enfin le bienveillant soleil se lève à l'horizon, il nous inonde de ses chauds rayons et ranime notre courage et notre ardeur. En route! partons! Notre équipement est prêt. Forward! s'écrie mon oncle En avant! répétai-je
Le 22 février de l'année terrestre 1862 1'an gazo 3927 de l'ère lunaire, après un séjour de sept mois, nous quittions Ouatitzi cirque de Pallas, accompagnés de l'astronome sélénite Kivy-Aviou, et nous prenions le chemin du cratère du Triesnecker, où nous devions prendre un sharr électrique qui devait nous conduire à 500 lieues de distance.
Depuis Inan-Tizi, ville sélénite, nous devions aller à pied jusqu'à Kranoia, au cratère de Bailly. Mon oncle s'en réjouissait, car cet itinéraire lui permettait d'admirer la superbe montagne rayonnante de Tycho, visible à l'oeil nu de la Terre, et l'une des plus belles du disque visible.
À partir du cirque de Bailly, un nouveau sharr devait nous reprendre et nous conduire à Râmusil-oa, où il était décidé que nous allions.
Mon oncle se chargea des instruments : baromètre, thermomètre, boussole, hygromètre, confectionné avec un de mes cheveux nettoyé et fixé sur une planchette, débris de notre caisse de biscuits. Moi, je portais quelques vivres, nos deux couvertures de voyage et les quelques objets indispensables: fil, aiguilles, brosses, le tout renfermé dans une sorte de sac de soldat dont un Sélénite bienveillant m'avait gratifié. Kivy-Aviou, l'astronome, notre guide, portait tout son bagage dans un semblable sac fixé sur ses épaules. Il nous fallut sept heures pour atteindre le mont Triesnecker, distant de 25 kilomètres environ du cratère de Pallas. C'était un cône de 7 à 800 mètres de hauteur sur un diamètre de 2 kilomètres. Il était habité par 1,200 familles, formant un total de 3,700 habitants — nous assura notre guide.
— Mais pourquoi n'existe-t-il aucun moyen de communication entre des lieux aussi rapprochés? demandai-je.
— Il y a longtemps de cela, répondit 1'astronome, des lignes de sharr existaient de tous côtés, les moindres villages avaient leur petit embranchement; aujourd 'hui plus rien; le besoin de correspondances, de relations se fait de moins en moins sentir, chacun reste dans son cratère et sauf quelques grandes lignes, tout est abandonné... tout se détruit... tout s'en va..
Je regardai silencieusement mon oncle et vis qu'il avait compris. Ces quelques mots du Sélénite résumaient toute l'existence de cette humanité extra-terrestre.
Les arrangements pour notre voyage furent rapidement terminés. Ce fut l'astronome qui débattit les conditions avec un jeune Sélénite aux yeux ronds comme ceux d'un hibou, après quoi il nous fit signe de le suivre.
Nous emboitâmes le pas derrière lui et nous descendîmes un escalier qui semblait ne plus devoir finir, s'enfonçant de plus de cent mètres dans le sol. Enfin nous arrivâmes, non pas au centre de la Lune, comme cela en avait l'air, mais dans une grande pièce rectangulaire, dans laquelle se trouvaient une vingtaine de sharr.
Ces sharr, hauts de 1 mètre 50 environ, ressemblaient assez à des bateaux montés sur des chassis de fer. Ils étaient complètement en métal, pointus à l'avant, renflés au milieu et arrondis à l'arrière. À l'avant se trouvait une plaque munie de vitres, destinée à abriter le conducteur de la colonne d'air, comme dans les locomotives. Quant au mécanisme, il était simple, ne se composant que d'une roue assez semblable à celle d'un frein ordinaire, d'un levier et d'un cadran portant une aiguille mobile à son centre.
Kivy-Aviou ayant arrêté son choix sur une de ces curieuses machines, que j'examinais avec tout l'intérêt qu'un ingénieur peut porter à un appareil qu'il n'a jamais vu, nos bagages furent chargés et nous montâmes ensuite à l'intérieur.
— La voie est libre, dit le Sélénite-hibou.
— Je suis curieux de voir le chemin qu'il appelle voie et que nous allons suivre, soufflai-je à mon oncle.
Je ne pus en dire plus long, car un fait inexplicable se produisit. Kivy-Aviou ayant baissé le levier, notre véhicule se souleva et resta suspendu à un demi pied du sol, sans soutien apparent. Alors il tourna le petit volant que j'avais remarqué, et aussitôt nous nous engouffrâmes avec la rapidité de l'éclair dans un souterrain obscur.
Après dix minutes, nous émergions de ce tunnel et nous nous retrouvions au grand air.
Nous étions stupéfaits de la prodigieuse vitesse de ce léger véhicule qui volait littéralement au-dessus du sol. Nous noua écriâmes:
— Aviou, comment marche ce sharr?
La marche de ce wagon et sa suspension à vingt centimètres du sol, nous répondit-il, sont choses toutes naturelles et fort simples à comprendre. C'est l'effet des fluides contraires et des phénomènes d'attraction et de répulsion produits par l'électricité. La voie est formée d'une coulée de lave blanche et polie, conduisant très bien le fluide. Le wagon étant électrisé d'une façon positive, il en résulte qu'il est repoussé par la voie. Si on voulait le faire reposer sur le sol, on n'aurait qu'à le réunir avec ce dernier par un fil conducteur. Le courant qui est à sa surface s'échapperait et il tomberait en produisant une puissante étincelle.
Nous nous regardâmes, mon oncle et moi, fort surpris de cette ingénieuse application de l'électricité. Après quelques minutes de silence, le savant s'écria:
— Et la vitesse horizontale, comment faites-vous pour l'obtenir et la modifier à votre gré?
— Toujours par l'électricité. À chaque extrémité du parcours, de la ligne en un mot, sont fixés sur la même plaque douze barreaux de métal entourés de fil très fin. Lorsque le fluide passe dans ce fil les barreaux acquièrent instantanément la propriété d'attirer de très loin le métal du wagon.
— Le fer, m'écriai-je.
— Et les électro-aimants, ajouta mon oncle. Alors, je comprends tout. C'est la même application de l'électricité que celle qui dire en est faite aux télégraphes, c'est-à-dire la force attractive incommensurable des barreaux de fer aimantés par le courant. Seulement, ce qui m'échappe c'est la raison pour laquelle cette force attractive peut se faire sentir d'aussi loin et avec une si prodigieuse intensité.
— Il y a des relais en route, dit Kivy-Aviou et cela à peu près tous les myriesli, —100 kilomètres, — les appareils ajoutent leur force les uns aux autres et l'on pourrait faire, de cette manière, le tour du monde. Il y a vingt relais, d'ici Inan-Tizi.
— Quelle merveilleuse invention! répartit Johannès. Voilà qui distance nos piteux chemins de fer terrestres avec leurs déraillements, leurs explosions, et leurs accidents de toute nature. Nous sommes loin de tous nos moyens de transports connus. À côté de cela que sont nos locomotives, nos paquebots et nos ballons! Que de découvertes ne nous reste-t-il pas à faire tant que nous serons dans la Lune!
Les paysages défilaient devant nous avec une rapidité vertigineuse. Quelques heures après notre départ, nous pénétrions dans le magnifique cirque d'Albategnius, de 60,000 mètres de diamètre et que notre sharr mit près d'une heure à traverser.
— Nous allons voir l'un des plus beaux échantillons de l'orographie lunaire, me dit mon oncle, l'un des plus grands cirques qui existent à la surface de notre satellite; celui de Schickard, dont le diamètre est de 200 kilomètres.
— Deux cents kilomètres! fis-je. Et il y en a encore de plus vastes?
— Oui, celui de Clavius, dont le diamètre est de 210 kilomètres. Ce sont les deux plus larges.
Johannès se tut; nous venions de pénétrer dans l'ombre projetée par le mont Parrot, et un froid mortel se répandit. Heureusement la traversée ne fut pas de longue durée.
Notre guide était toujours à l'avant, réglant la vitesse au moyen d'une plaque de cuivre cachant plus ou moins le disque de métal que les électro-aimants attiraient, C'était un plaisir véritable à voyager ainsi à un demi-pied du sol, avec cette vitesse douce, uniforme, sans cahots et sans heurts, et je me rappelais avec mépris les lourds convois de chemins de fer terrestres, traînant avec effort, avec un fracas assourdissant de ferrailles secouées, et une lenteur de chenille, quelques centaines de voyageurs fatigués endoloris et ballottés dans des caisses rudimentaires.
Pendant douze heures entières, le sharr qui nous emportait fila avec la légèreté de l'hirondelle au milieu d'un paysage stérile et inhabité. Nous aperçûmes plusieurs cratères, Hipparque, Albategnius, élevé de 4,000 mètres, Rheticus et Parrot. La mer des vapeurs — mare vaporum — fut traversée en biais et environ vers quatre heures du soir (style terrestre) nous passions la ligne, coupant l'équateur lunaire un peu à l'est et nous pénétrâmes dans l'hémisphère austral.
— Avec quelle vitesse marchons-nous! demanda à un certain moment mon oncle à Kivy-Aviou.
Celui-ci consulta son cadran, ferma les yeux comme pour calculer et répondit:
— D'après la distance d'où nous sommes du prochain relais, en tenant compte de la surface attirée et des diverses résistances, elle peut être évaluée à 25 mètres par seconde, 1,500 par minute et 90 kilomètres à l'heure. Étant partis depuis douze heures de Triesneker, nous sommes donc éloignés de 1,000 kilomètres, environ 250 lieues.
— Le paysage est bien triste et bien désert, dis-je, sans cela je proposerais une motion...
— Laquelle? demanda Johannès, dis toujours.
— Eh bien! puisque nous avons déjà fait tant de chemin, je proposerais de mettre pied à terre, histoire de nous dégourdir quelque peu les jambes.
— Accepté, dit mon oncle, nous allons descendre.
— Attendez, dit l'astronome, nous sommes près de Dalanahigi; c'est une belle et grande ville, nous nous y arrêterons.
Un quart d'heure plus tard, il baissa les plaques de cuivre, cachant ainsi le disque de métal attiré et, emporté par la vitesse acquise, le sharr arriva jusqu'à Dalanahigi, près du cirque de Schickard l'un des plus vastes de la Lune, et dont le diamètre atteint presque 200 kilomètres.
La ville, bâtie en pierres massives, se trouve dans une très jolie situation, près d'une immense forêt et sur les bords du plus long fleuve lunaire, dont la largeur est d'environ 80 mètres à cet endroit. C'était un fleuve majestueux pour les Sélénites, mais pour nous ce n'était qu'un ruisseau.
Cette ville, dont le nom signifie en lunarien, la Majestueuse, contient plus de 20,000 âmes. Elle est régulièrement tracée, bien orientée; les rues sont bordées d'arbres et de végétaux fleuris, d'une taille respectable, et dont les fleurs exhalent une suave odeur. Les maisons sont coniques et ressemblent extérieurement à d'énormes pains de sucre et elles sont vastes et bien aérée.
Je demandai à mon oncle la raison pour laquelle les maisons étaient ainsi construites en pierres épaisses
— La pesanteur étant plus faible que sur la Terre, me répondit-il, il s'ensuit forcément que, pour consolider leurs constructions, les Selénites sont obligés de donner une grande épaisseur à leurs matériaux.
— Mais pourquoi toutes les habitations sont-elles pointues comme des pains de sucre?
— À cela, Gabriel, la raison m'échappe. Peut-être est-ce ainsi que l'on comprend, ici, la belle architecture.
— Bien des architectes de ma connaissance ne seraient certainement pas de cet avis, car rien n'est plus disgracieux, murmurai-je. Enfin nous n'avons pas à chicaner pour si peu.
— Nous allons visiter la ville, dit alors Johannès, en se tournant vers Kivy-Aviou. Nous y dormirons probablement, aussi nous ne serons guère de retour que dans douze heures. Nous attendrez-vous?
— Oui, certainement, répondit laconiquement le Sélénite.
Quelques instants plus tard nous parcourions cette immense cité, nous communiquant nos réflexions, et après avoir longé les petites habitations coniques qui la composaient, nous nous dirigions vers un pont qui coupait le fleuve en deux parties.
Ce pont, d'un travail fort délicat et très bien exécuté, était en fer et supporté par une seule pile, sorte de pilastre cylindrique solidement construit au milieu du lit du fleuve. À peine y avions-nous mis le pied, qu'il tourna rapidement sur lui-même et nous déposa sur la rive opposée, sans que nous eussions eu la peine de faire un seul pas.
Ebahi, je regardai mon oncle.
— Voilà quelque chose de bien imaginé, dis-je. Il serait à souhaiter que tous nos ponts de Paris fussent ainsi bâtis.
— À condition surtout qu'on n'y payât pas de péage, ajouta le savant.
Nous continuâmes à marcher sur la rive gauche du fleuve. De grands arbres et des arbustes odoriférants en ombrageaient et parfumaient le cours.
Peu de temps après, nous pénétrâmes sous les ombrages frais et embaumés de la forêt, et nous arrivâmes dans un joli vallon gazonné, formé par un des bizarres contreforts du mont Schickard. Au milieu de cette vallée coulait un petit ruisseau gazouillant avec un doux murmure. Au centre s'élevait une construction en branches d'arbres si pittoresque que je ne pus m'empêcher d'en faire le croquis, pendant que mon oncle entrait à l'intérieur. Au bout de quelques instants, il en sortit et me cria d'une voix sonore:
— Gabriel! viens donc; la masure est abandonnée, nous dormirons à merveille sur la mousse qui s'y trouve amassée.
Je me hâtai de le suivre, j'étais réellement fatigué, et ce fut avec un sentiment de bien-être inexprimable que je m'étendis sur une épaisse couche de mousse sèche où je ne fus pas long à m'endormir.
Mon sommeil dura environ six heures.
Je fus réveillé par un incident tragi-comique dont le dénouement aurait pu devenir sérieux.
Ce furent des cris inarticulés, poussés à mes oreilles, qui me tirèrent de ma torpeur. Je sautai sur mes pieds et me trouvai entouré d'une dizaine de Sélénites, braillant, gesticulant, roulant des yeux terribles et nous invectivant à qui mieux mieux. Grâce à ma connaissance de la langue, je les compris parfaitement.
Mon premier mouvement fut d'éveiller mon oncle qui dormait à poings fermés et qui se dressa de toute sa hauteur.
Comme il était très grand, son apparition fit reculer un instant nos assaillants un instant seulement, car ils revinrent presque immédiatement sur nous.
Johannès n'était pas patient comme l'on sait; il voulait casser la tête à ces gredins qui avaient l'audace de venir nous tirer de notre repos.
Enfin, j'obtins de lui de parlementer avec nos adversaires pour savoir ce qu'ils désiraient.
— Que nous voulez-vous? s'écria en sélénite Johannès grinçant les dents.
— D'abord vous punir d'avoir envahi notre habitation sans permission, répliquèrent les indigènes, ensuite être dédommagés du tort que vous nous avez causé en ebranlant la maison qui ne tient plus et qui s'écroulera d'un moment à l'autre sur nous.
— Que désirez-vous pour indemnité! demandai-je.
— Vos sacs, répliquèrent-ils d'un commun accord, en jetant des regards de convoitise et d'envie sur nos bagages.
Quand ils eurent fait connaître leurs conditions, rassurés par leur nombre, ils nous serrèrent de plus près.
Johannès, à l'exposé de leurs prétentions, se mit dans une colère bleue qui m'eût fait rire dans tout autre moment.
— C'est par trop fort! s'écria-t-il. Nous rançonner à présent! Ils veulent donc se faire écharper, triturer, broyer?
Comme il s'exprimait en anglais, les Sélénites ne le comprirent pas et resserrèrent encore leur cercle.
— Quelle audace! grinça le savant, serrant frénétiquement les poings... ils ne s'en iront donc pas! Gabriel! Empoigne-moi une paire de ces coquins et écorche-les... là... devant les autres!...
— Merci de la commission, fis-je, me reculant prudemment, ils pourraient me faire un mauvais parti. Triturez-les si cela vous fait plaisir, moi, je ne m'en charge pas.
— Puisque tu es dix fois fort comme l'un d'eux.
— Cela n'empêche pas!...
— ... d'avoir peur? acheva-t-il d'un ton méprisant. Alors, regarde.
Et joignant l'action à la parole, il saisit par le cou le Sélénite se trouvant, pour son malheur, en face de lui; il le fit pirouetter au-dessus de sa tête et le lança sur la couche de mousse, où il resta étendu sans mouvement.
Ce haut fait, au lieu de les calmer, exaspéra les Sélénites, et ils se précipitèrent sur nous en poussant un cri effrayant. Mais mon oncle ne perdit pas son sang-froid; d'un vigoureux coup de pied il défonça la muraille de branches entrelacées, et nous nous trouvâmes sur la pelouse. Nous nous mîmes alors à jouer des jambes sans regarder derrière nous, plantant là ces enragés. Quelques instants plus tard, nous atteignions la rainure, où nous retrouvions le fidèle Kivy-Aviou, nous nous jetions dans le sharr en lui disant d'une voix étouffée:
— En route, vite, en route!
Après avoir repris haleine, nous racontâmes au Sélénite, surpris de notre arrivée brusque et de nos paroles singulières, la comique agression dont nous avions été victimes. À notre grand étonnement et à noire grand émoi, nous vîmes son front calme se plisser, et il nous dit d une voix pleine d'alarmes:
— Ce que vous avez fait là est très grave; non-seulement vous avez envahi sans aucun droit cette maison, mais vous avez encore tordu le cou à un Sélénite. C'est très grave, et ils sont dans le cas de nous poursuivre!
— Comment, fit mon oncle avec explosion, ils auraient encore l'audace de nous poursuivre après nous avoir attaqués sans aucune provocation!
L'astronome secoua la tête et augmenta la vitesse de notre sharr.
— Avez-vous visité la ville? nous demanda-t-il peu après.
— Oui, lui répondis-je, mais, sauf le pont métallique, rien ne nous a frappés.
— Vous n'avez pas vu les fonderies de métaux?
— Ma foi, non.
— C'est regrettable, car Dalanahigi est une ville industrieuse et commerçante. Il est vrai que vous pourrez vous rattraper à Inan-Tizi. C'est une cité bâtie dans un immense vallon et possédant 121,854 habitants. On y fabrique tous les papiers dont on se sert dans notre Monde, et on y construit également beaucoup de sharrs.
Il y a mille soleils, Inan-Tizi, dont le nom signifie dans notre langue la Reine du Sud, était la capitale du 20e district, car alors notre pays était divisé en 60 districts, ayant chacun son chef-lieu de 150,000 âmes au moins.
Inan-Tizi était l'un des plus beaux, des plus grands. C'était dans son sein, dans ses écoles, que se formaient toutes les grandes intelligences qui devaient un jour diriger le pays. Hélas! soupira-t-il, ce temps est loin. Il n'y a plus d'écoles, plus de commerce, plus de travail! Tout se ruine, les maisons s'écroulent, et Inan-Tizi ne sera bientôt qu'un monceau de ruines, un vaste tombeau!
Tout en devisant de la sorte, le sharr filait avec une vertigineuse rapidité. La forêt de Danalahigi avait depuis longtemps disparu à nos yeux et un panorama terrible à force de tristesse et de monotonie lui avait succédé. De tous côtés et à perte de vue ce n'étaient que cratères, rainures, pics enchevêtrés. On distinguait encore quelques lits de rivière desséchés, mais le spectacle général était d'une morne stérilité, d'une âpre et implacable aridité.
La vue de cette nature morte, déserte, tourmentée, navrait le coeur et nous causait un malaise inexprimable.
Une remarque assez curieuse que je fis fut celle du peu d'éloignement de l'horizon. Tandis que sur Terre, en pleine campagne, on eût embrassé une vaste étendue de terrain, ici l'horizon paraissait énormément plus restreint, conséquence de la différence de volume et de grosseur des deux astres.
La voie s'étendait toujours droite devant nous jusqu'à l'horizon. D'heure en heure nous passions devant un des appareils à aimant dont Kivy-Aviou nous avait parlé. Nous le voyions arriver de loin... un éclair, et il était bien loin derrière. Notre vitesse ne se ralentissait pas, Enfin, après treize heures de trajet ininterrompu, nous aperçûmes la Reine du Sud, la ville d'Inan-Tizi.
Quelle ne tut pas notre surprise lorsqu en parcourant ses rues nous vîmes que les maisons étaient construites en métaux massifs!
— C'est singulier, m'écriai-je, a-t-on jamais ouï parler de maisons en fer, en platine ou en argent massif?
Mais nous tombions de fatigue; un endroit convenable pour dormir fut choisi, et, ma foi, nous fîmes le tour du cadran, comme on dit vulgairement sur Terre.
Après avoir pris un repos nécessaire et reparé nos forces en faisant un substantiel repas, nous allâmes retrouver Kivy-Aviou, qui s'écria du plus loin qu'il nous aperçut:
— Allons, en route! jamais nous ne serons arrivés pour le coucher du soleil!
On se mit donc en route, à pied cette fois, nous dirigeant au Sud-Ouest, vers la montagne étincelante de Tycho, le plus beau spécimen orographique de cette partie montagneuse et tourmentée.
Nous suivions une rainure qui nous menait droit au but à atteindre et qui se prolongeait à perte de vue devant nous. La région était déserte et stérile. Ce n'étaient qu'accidents de toutes sortes, montagnes, précipices, ravins, cratères affreux et dénudés.
Après cinq jours et demi de marche dans ce pays désolé, nous longions le bord de la mer des Nuées, mal délimitée sur les cartes sélénographiques terrestres, et, après avoir aperçu les cratères de Lexell, Nasserides, Hell, nous arrivions enfin à la superbe montagne de Tycho, qui projetait sa cime à 15,000 pieds de hauteur, dans un ciel éternellement noir. Je résolus d'en dessiner l'aspect fantastique, vu de quelques kilomètres de distance. La perspective lunaire n'admettant pas les différences de plan, on ne voit que du noir et du blanc. Les parties éclairees sont d'une blancheur crue, éblouissante, et celles que ne frappent point les rayons lumineux restant absolument noires, il en résulte des contrastes saisissants et curieux.
Tout en grimpant les flancs escarpés de la montagne, je me convainquis que c'étaient des glaces éternelles qui donnaient à Tycho son aspect brillant. J'en fis l'observation à mon oncle.
— C'est vrai, me dit Johannès, ce sont des glaces éternelles qui donnent à Tycho son aspect brillant et qui, dans les instruments d'optique terrestres, le font apparaître comme un rutilant soleil d'un insoutenable éclat.
Tycho est la plus belle montagne lunaire. Sa hauteur est de 6,151 mètres, et le diamètre de son cratère de 22 lieues ou 88 kilomètres De tous côtés, d'immenses rainures se projettent jusqu'à des distances prodigieuses. Elles descendent du mont et se poursuivent horizontalement jusqu'à 500 lieues de distance, et Tycho paraît être le centre d'un gigantesque étoilement, d'une contraction qui a secoué jusque dans ses entrailles le monde sélénite lorsqu'il n'était encore qu'à l'état pâteux.
Relativement au volume et au diamètre des deux astres, les montagnes lunaires sont formidables. Proportions gardées, le satellite est beaucoup plus montagneux que la planète, et les géants plutoniens sont en bien plus grand nombre là qu'ici. S'il y a sur terre des pics comme le Gaurisankar, le plus élevé de toute la chaîne de l'Himalaya et même du globe, dont la hauteur de 8 ,837 mètres est égale à la 1/1440e partie du diamètre de l'astre, on trouve dans la Lune des pics de 7,000 mètres, dont la hauteur équivaut à la 1/470e partie seulement du sphéroïde lunaire.
Voici quelles sont, d'ailleurs, les hauteurs des principales montagnes sélénites:
En comparaison de la hauteur des montagnes, les cirques ou cratères sont incomparablement plus vastes, et, malgré l'élévation considérable des remparts, les monts semblent aplatis et écrasés. On peut se rendre compte de cet effet par le tableau suivant des diamètres des principaux cratères lunaires:
L'étèndue de ces immenses cirques égale donc comme surface toute la Bohème, enclavée, sur Terre, entre les chaînes des Carpathes et de Moravie, ou les Grisons et le Valais, en Suisse.
Mon oncle ne voulut pas gravir Tycho jusqu'à son sommet, qu'il avait maintes et maintes fois étudié, avec toutes ses ramifications volcaniques, au moyen de son microtélescope du château d'Alcala, et où l'air devait être terriblement raréfié. Comme notre itinéraire était tracé et que nous n'avions pas à gravir cette montagne, Tycho et son système orographique furent laissés à notre gauche, et nous nous enfonçâmes plus avant dans les mystérieuses profondeurs des continents lunaires.
Les cirques de Wilhelm, Segner, Ausen, Bettinus, Kircher, furent traversés ou aperçus, et, après 216 heures ou 9 jours après notre départ d'Inan-Tizi, nous arrivions à Kranoia, dans le cirque de Bailly, où un nouveau sharr se tro uvait prêt à nous transporter à travers l'hémisphère invisible de la Lune.
Au moment où nous disparaissions à travers un sombre défilé entre deux hautes montagnes, je jetai un dernier coup d'oeil sur la Terre, dans son premier quartier et immobile à l'horizon comme un immense croissant posé sur les monts, et je regardai devant moi cette partie inconnue de la Lune que j'allais fouler bientôt du pied et que le Soleil levant éclairait.
Cette situation me rappela l'histoire de ce malheureux astrologue terrien que l'on allait pendre, je ne me rappelle plus pour quel fait, et qui, à toutes les exhortations d'un confesseur s'évertuant à lui décrire toutes les félicités dont il allait bientôt jouir dans le ciel, répondit:
— Ce qui me fait le plus de plaisir en partant, ce n'est pas ce bonheur inconnu dont vous me parlez, mais c'est que j'espère voir la Lune par derrière!
Moi aussi, j'allais voir la lune par derrière.
La ville capitale de la Lune, Rhammussil-Koa, où nous nous rendions, étant située à 300 lieues dans l'hémisphère supérieur du satellite, pendant le temps que notre sharr mit à parcourir cette distance, nous eûmes avec le Sélénite une conversation sur la genèse des mondes et leur fin probable, que je dois rapporter.
Nous causions de la vieillesse et de la décrépitude du monde lunaire, dont la dernière heure ne tardera sans doute pas à sonner, quand je provoquai la réponse de mon oncle en m'écriant étourdiment:
— Mystères du passé, ne vous dévoilerez-vous donc jamais ? Est-il dit que nous ignorerons éternellement le mode de création de ces mondes, leur utilité dans l'espace sans fin et leurs destinées finales!
Johannès haussa les épaules et Kivy-Aviou releva la tête.
— Ignores-tu, toi un ingénieur, comment le monde, le système solaire en particulier, ont pu être formés? me demanda le savant.
— Je crois que je ne suis pas le seul à l'ignorer, répondis-je, et que cette formation est à peu près inconnue à tout le monde. On en est réduit à des hypothèses plus ou moins plausibles, mais c'est tout ce qu'on peut espérer faire jamais.
Le Sélénite ricana. Mon oncle reprit alors en faisant ses grands gestes:
— Personne n'en sait rien et ne peut absolument trancher la question, c'est vrai, mais la science est assez avancée pour indiquer, d'une façon à peu près irrécusable, le mode de création des mondes.
Il est probable, je dirai même qu'il est presque évident que l'espace qui s'étend du Soleil à Neptune... et même encore plus loin si, comme il est hors de doute, Neptune n'est pas la dernière planète du système, était, à une certaine époque, occupé par une immense nébuleuse gazeuse, formée de débris et de corpuscules divers, poussière sidérale de mondes détruits. Cette nébuleuse prit forcément, par suite de sa position dans l'espace, la forme que prend une goutte d'eau ou de mercure livrée à elle-même. Elle a pris la forme sphéroïdale et s'est mise à tourner lentement, monstrueuse lentille de gaz, sur son axe.
Eh bien, il est probable que, par suite du mouvement de rotation, la force centrifuge dégagée a pu détacher un mince anneau de gaz de l'équateur de la nébuleuse. Cet anneau, se condensant comme la nébuleuse mère, est devenu, lui aussi, un sphéroïde et un monde...
— Oui, interrompis-je; mais si cette nébuleuse était comme celles que nous apercevons actuellement, vaguement éclairées dans le fond des cieux, cela n'explique pas comment le Soleil a pu devenir un foyer de lumière et de chaleur aussi puissant qu'il l'est!
— Si tu te donnais la peine de réfléchir avant de parler, me répliqua le savant, l'explication t'en viendrait naturellement à l'idée et tu penserais, comme le savant Helmholtz, que la chaleur produite par la condensation d'une masse gazeuse, de la température de l'eau, dans les proportions de la nébuleuse dont je te parle, aurait suffi à produire une élévation de température est de vingt-huit millions de degrés! Il est vrai que, pour en arriver au volume qu'il occupe aujourd'hui, le Soleil a dû passer un temps incalculable dont les milliers de siècles ne sont que les secondes...
— Et, selon vous, la Terre a passé par les mêmes périodes?
— La Terre a dû être créée quand les confins de la nébuleuse s'étendaient jusqu'à l'orbite qu'elle suit aujourd'hui et qu'elle tournait en 365 jours. Vénus et Mercure sont nés plus tard...
— Est-ce que le Soleil ne pourrait pas encore donner naissance à un monde?
— Je ne crois pas, car, pour cela, il faudrait qu'il tournât sur son axe 219 fois plus vite qu'il ne le fait actuellement... Mais j'en reviens à la Terre. Pendant des millions d'années elle roula, soleil étincelant, près de la nébuleuse qui lui avait donné naissance, et la Lune se détacha de ses flancs quand elle s'étendait, nébuleuse aussi, jusqu'à son orbite. Puis, se condensant successivement, elle se refroidit, s'encroûta, et la vie devint possible à sa surface. Mais combien d'années se sont écoulées avant que ce soleil brûlant qui était la Terre fût descendu à une température qui permît à la vie de se développer à sa surface? Peut-être 5 ou 600 millions d'années, qui sait!...
La Terre est née, un jour viendra où elle mourra.
Elle mourra soit de vieillesse, lorsque ses éléments vitaux seront usés, soit par l'extinction du Soleil, aux rayons duquel sa vie est suspendue.
Elle pourrait aussi mourir d'accident, soit par la rencontre d'un corps céleste dans l'espace, soit par une attraction inconnue l'entraînant loin de l'astre de vie ou la précipitant, au contraire, sur le Soleil; mais ces chances sont extrêmement peu certaines.
Elle mourra probablement de mort naturelle par l'absoption lente de ses principes constitutifs: eau et air. L'atmosphère était autrefois beaucoup plus épaisse qu'elle ne l'est aujourd'hui; les eaux du fond des mers se combinent chimiquement avec les roches, la chaleur centrale s'affaiblit chaque année de plus en plus et la vapeur d'eau atmosphérique s'use petit à petit par les réactions produites sur l'acide carbonique qui s'y mêle incessamment.
Le jour où la Terre sera devenue pierreuse jusqu'à son centre, où la vapeur d'eau n'égalisera plus les températures et ne la protégera plus contre le froid glacial de l'espace, un manteau de glace recouvrira petit à petit notre planète terrestre; les villes disparaîtront devant l'envahissement du froid; on ne vivra plus, on ne respirera plus que dans la zone torride et équatoriale jusqu'au jour où cette partie même sera devenue inhabitable et où la dernière famille humaine aura rendu le dernier soupir sur le rivage désert de la dernière mer libre bientôt ensevelie sous le froid suaire des glaces éternelles!... Si la Terre doit ainsi mourir, quelques millions d'années doivent encore s'écouler avant que cette grande catastrophe ne se produise. Si, au contraire, elle ne doit périr qu'à l'extinction du flambeau solaire, c'est par millions de siècles qu'il faut dénombrer ces stades de l'avenir!
— Mais, interrompis-je encore, si la Terre doit mourir, le Soleil, qui n'est en réalité qu'une étoile, devra cesser un jour de rayonner; il s'obscurcit, il s'encruste déjà. Quelle est sa destinée finale!
Quand il sera devenu un simple globe obscur, répondit Johannès, deux éventualités, toutes deux possibles, se présentent. Ou il se fragmentera petit à petit et se disséminera en poussière à travers les espaces sans fin, où il vaguera ainsi, suivant une orbite inconnue, dans l'Infini étoilé, entraînant dans son cours les tombes planétaires, à moins pourtant que celles-ci, refroidies jusqu'à leur centre et dès lors formées simplement de matériaux juxtaposés et délivrées de toute force centrale, ne se soient désagrégées et perdues dans le vide immense de l'étendue. Mais il n'irait pas ainsi éternellement; il peut être dévié dans sa marche par un autre corps qui le sent malgré l'effroyable distance qui peut quelquefois les séparer. Dès lors, ils s'avancent en ligne droite l'un vers l'autre, d'abord lentement, ensuite de plus en plus vite. La chute s'accentue de siècle en siècle, et, après des millions d'années d'un voyage de plus en plus rapide, ils vont se précipiter l'un dans l'autre avec une telle vitesse, qu'ils se marient en une seule nébuleuse immense et éclatante, qui se condense ensuite pour créer de nouvelles planètes et de nouveaux mondes.
Rien ne se perd, rien ne se crée. C'est un axiome inflexible; il ne faut pas croire qu'après ces fins successives, l'Univers ne sera plus un jour qu'un noir et morne tombeau. Non, sans cela, depuis qu'il existe, depuis l'éternité passée, il le serait déjà. Les forces de la nature ne peuvent nulle part rester inactives; de deux globes obscurs, pierreux et usés, elle forme un soleil, et de la Mort elle fait jaillir la Vie.
De tout temps il en a été ainsi, et il en sera encore ainsi de toute éternité. La même quantité de matière existe depuis le commencement des siècles. Après avoir été employée à former des nébuleuses, des soleils, des planètes et des êtres, elle rentre dans une circulation nouvelle et, régénérée dans les creusets de la Nature, elle crée de nouvelles planètes, de nouvelles Terres, de nouveaux êtres. Et si la Terre, le système solaire tout entier, disparaissent un jour, les étoiles ne cesseront pas pour cela de briller dans les cieux; d'autres printemps ramèneront la gaieté sur d'autres visages épanouis; d'autres humanités s'élèveront dans la voie du progrès de la perfectibilité comme au temps présent et dans les siècles écoulés; car la création se développe dans l'Infini et dans l'Eternité!...
— Rhammussil-koa! s'écria en ce moment l'astronome sélénite Kivy-Aviou, modérant la vitesse du sharr.
Rhammussil-koa! s'écria en ce moment l'astronome sélinite.
— Nous sommes arrivés! dit mon oncle qui se leva.
Le sharr s'arrêta enfin et nous mîmes pied à terre.
Sitôt notre arrivée à Rhamussil, ville capitale de la Lune, nous fûmes conduits par une foule enthousiaste à la demeure de M. Aurocauc, le savant directeur de l'observatoire national Noirammolf. Notre passage fut un triomphe; toute la population sélénite nous suivit en poussant des cris d'admiration et en nous écrasant les jambes dans leurs transports de joie.
Je murmurai à l'oreille de mon oncle:
— Est-ce que l'on nous prend pour le boeuf gras? C'est pire que si on promenait en plein Paris des Canaques ou des Papous en costume national!
Le savant se mit à rire pour toute réponse.
Bientôt nous arrivâmes à la hutte du directeur de l'Observatoire, et M. Aurocauc, son directeur, apparut.
Pour être plus à sa hauteur et nous parler sans gêne, il se hissa sur son pain de sucre — je veux dire sur le toit de sa maison, — et il se mit en position pour nous faire un discours.
Soudain, il aperçut notre guide, son collègue Kivy-Aviou, et voulant lui faire un signe d'amitié, le pauvre astronome perdit pied et dégringola du haut de son toit.
Ramassé en toute hâte par ses congénères éplorés, il fut porté dans sa maison où Kivy-Aviou entra ensuite.
Quand notre ami en sortit, il vint nous rendre la réponse d'Aurocauc qui avait repris ses sens.
L'astronome ne pouvait nous voir pour l'instant; il nous priait de repasser dans deux soleils à l'observatoire Noirammolf. Il aurait alors terminé un travail qu'il avait entrepris et il nous ferait une proposition qui nous séduirait puisque nous venions sans crainte de la Tournante pour visiter leur monde. Il regrettait de ne pouvoir nous parler et nous décrire l'appareil qu'il avait inventé et construit; mais ce n'était, il l'espérait, que partie remise si nous voulions bien revenir lorsque sa machine serait terminée.
Nous restâmes un moment immobiles, fort déconfits, devant cette fin de non-recevoir. Nous ne savions que faire, quand l'astronome Kivy-Aviou nous dit:
— Si vous le voulez, nous allons mettre à profit les deux mois que vous avez de libres. Nous allons explorer et visiter ensemble les points les plus cachés et les moins connus de cet hemisphère. Nous irons d'abord à Tradltill au bord du Lac de la mort que nous traverserons. Puis nous chasserons dans les forêts qui bordent ce lac; nous irons visiter le pic de Pasquellimio, la plus haute des montagnes de notre monde, nous visiterons quelques ports de l'Océan des Merveilles et après avoir vu tout ce que notre planète contient de plus curieux nous reviendrons ici. La proposition vous convient-elle?
— Parfaitement, répondîmes-nous ensemble. Partons.
Mais les Sélénites qui nous entouraient ne l'entendirent pas ainsi; ils nous entrainèrent à la maison de ville où il nous fallut faire le récit de nos aventures à une foule compacte accourue.
— On n'offre rien ici? demandai-je à mon oncle, je meurs de soif, moi.
— Peut-être bien que les Sélénites, au lieu d'inviter quelqu'un à boire quand ils veulent lui témoigner leur considération ou leur amitié, préfèrent l'inviter à causer répondit-il.
— C'est peut-être plus convenable, répliquai-je. Sur notre Terre le boyau digestif est roi!
Ce ne fut qu'au bout de plusieurs heures que nous parvînmes à «lâcher» les Sélénites. En attendant Kivy-Aviou qui nous avait abandonnés pour aller se restaurer, nous visitâmes la ville. Elle était grande avec de larges voies de communication, des maisons bien aérées et elle méritait certes le nom de Reine du Monde qui lui avait été donné.
Les maisons y étaient coniques et construites en blocs de pierre massifs. Quelques-unes étaient à plusieurs étages et recouvertes de végétaux grimpants, d'un bleu verdâtre un peu fade, mais d'un aspect assez agréable.
La Reine du Monde est une ville industrieuse et commerçante, ce qui nous prouve que les Privolves sont moins décrépits, au sens moral et au physique que leurs compatriotes Subvolves. Il y a de grandes fabriques et de vastes usines où le commerce est assez florissant.
Après avoir mangé, Kivy-Aviou vint nous retrouver et se remit à notre service. Il nous offrit, — à notre grande stupéfaction, je dois le dire, — de nous rendre à Tradltill par le navire aérien.
— Quoi, s'écria mon oncle, voyagez-vous donc aussi par air, dans votre pays?
— Pourquoi pas, répondit le Sélénite, ce n'est pas plus difficile que de voyager à la surface des mers! Ne voyagez-vous donc pas ainsi dans votre planète?
— Hélas non, répliqua Johannès, nous parcourons bien l'atmosphère, mais nous ne nous dirigeons pas encore à notre volonté au sein de cet élément. Les vents sont encore nos maîtres et nous entraînent à leur gré. Pourtant, ajouta-t-il en se tournant alors vers moi, si l'on avait voulu! avec tout l'argent qu'on a dépensé déjà en pure perte pour les ballons, il y a longtemps que la navigation aérienne serait trouvée et résolue!
— Êtes-vous prêts? nous demanda Kivy-Aviou.
— Absolument prêts, répondis-je. Allons.
Nous sortîmes de la ville et nous nous dirigeâmes vers un petit cirque de deux kilomètres de haut et d'autant de diamètre, situé à quelque distance de la ville. Nous pénétrâmes par un long couloir obscur à l'intérieur de ce cirque.
Une série de bâtiments frappa aussitôt nos regards, et, sur le petit cratère qui s'élevait au centre du cirque, je distinguai une forêt de mâts d'acier et d'hélices grandes comme des ailes de moulin à vent.
— Qu'est-ce que cela? m'écriai-je en me précipitant en avant pour examiner de plus près ces appareils.
— Les navires aériens, répondit KivyAviou qui m'avait entendu.
— Des hélicoptères! s'écria mon oncle. Nous hâtâmes le pas, et, quelques instants plus tard, nous escaladions le rempart du petit cratère et nous arrivions près de ces hélicoptères comme disait mon oncle.
La forme de tous ces navires aériens était la même; c'était un cylindre à jour coiffé d'un long chapeau conique en métal. Deux galeries avaient été aménagées dans le cylindre et c'était sur les plates-formes de ces deux étages que les passagers prenaient place. Les moteurs étaient placés dans ce qu'on aurait pu appeler la cale, sous la galerie inférieure, et, par leur poids, ils rétablissaient le centre de gravité.
Du cône de métal supérieur émergeait l'arbre de couche et l'hélice horizontale double à quatre branches pour la force ascensionnelle, et, autour de la galerie supérieure était attaché, par des tiges d'acier, à la fois rigides et flexibles, un parachute pour modérer la descente.
Pendant le temps que j'avais mis à consigner ces observations sur mon carnet de notes, Kivy-Aviou et mon oncle avaient pris place dans la galerie supérieure qui fut, peu après, occupée par de nombreux Sélénites.
— Ainsi, nous allons maintenant voyager par air, fis-je. Pourvu que je n'aie pas le vertige et que nous ne soyons pas asphyxiés en nous élevant trop haut!
Mon oncle haussa les épaules.
— Tu as toujours peur, me dit-il. Est-ce qu'on a le vertige en ballon?
— Je n'en sais rien, je n'y suis jamais monté.
— Eh bien, moi, qui ai fait sur terre plusieurs ascensions à diverses hauteurs, je n'ai jamais été incommodé.
— Sur terre, je le comprends, mais ici, où l'atmosphère est incomparablement plus raréfiée?...
— Ne t'es-tu donc pas aperçu, au contraire, qu'en venant sur cette partie du disque, l'air est beaucoup plus dens qu'au pays des Subvolves?
— C'est positif, dis-je, en regardant le colonne barométrique, qui était remonté à 630 millimètres, nous pourrions monter sans crainte à 2,000 mètres.
— Je suis monté beaucoup plus haut une fois, me répliqua le savant. Parti de Paris avec un de mes savants collègues, qui pourtant détestait avec raison les ballons comme moyen de direction aérienne, M. Bibarnet, un jour de septembre 1831, nous nous élevâmes, à quatre heures de l'après-midi, du jardin de l'Observatoire. T'en souviens-tu?
— Aucunement, car je ne suis venu au monde que neuf ans après.
— Eh bien, ce jour-là, nous montâmes à 6,500 mètres, et peu s'en fallut que nous n'en revinssions pas, car le ballon s'étant dilaté outre mesure et le filet étant trop petit, nous fûmes à moitié asphyxiés, par le gaz bicarboné; ce ne fut que par une descente précipitée,— une chute plutôt,— que nous échappâmes, mon compagnon et moi, à la plus curieuse et à la plus effroyable des morts! l'asphyxie en plein air!
Un commandement se fit entendre à ce moment. Les portes des galeries furent fermées; l'hélice se mit à tourner et notre navire aérien s'éleva.
— Lâchez tout! Loose! criait mon oncle en agitant son chapeau.
Nous arrivâmes à 500 mètres, au-dessus de quelques nuages projetant leur silhouette noire sur le sol, et sur lesquels l'ombre de l'hélicoptère apparaissait avec une netteté merveilleuse.
— Je pus considèrer alors un panorama splendide! J'avais le paysage lunaire au-dessous de moi, avec ses villes et ses bourgades. Quelques cratères apparaissaient et au loin se distinguaient les rivages du sombre Lac de la Mort.
J'avais le paysage lunaire au-dessous de moi.
J'étais émerveillé, et, pendant les trois heures que dura notre voyage, je ne cessai pas de m'extasier sur la splendeur du spectacle qui m'était offert.
Enfin, bientôt la ville de Tradltill apparut au-dessous de nous, l'hélice modéra son mouvement, le navire s'abaissa, le parachute se déploya et nous vînmes descendre doucement à une faible distance de la ville, dans un petit cirque servant de débarcadère et situé à proximité d'un énorme volcan en èruption.
Une fois descendus, nous nous dirigeâmes vers la ville et le port de Traditill.
Notre premier soin, une fois entrés dans la ville, fut de nous restaurer et de nous livrer à l'impérieux besoin de repos qui s était emparé de nous. Puis, quand nous eûmes satisfait aux exigences de notre nature terrestre, nous nous préparâmes à franchir le lac, toujours en compagnie de notre fidèle astronome et aussi de Kivy-Aviou.
Mon oncle pointa notre marche sur la carte et fit ses calculs, tandis que je préparais notre bagage et nos sacs.
Dans le mien se trouvaient quelque nourriture et nos vêtements; celui de mon oncle contenait les outils et les instruments de physique. Quant à notre guide, il portait son bagage particulier dans un bissac qu'il soutenait sur ses épaules.
Nous nous dirigeâmes vers le port qui était situé à 7 kiIomèt. environ de la ville.
En route, je demandai à mon oncle:
— Je ne sais pas si je me trompe, mais il me semble que le nom de «Lac de la Mort» a été donné par les astronomes terrestres à une mer de la partie visible?
— C'est vrai, me répondit Johannès, mais, sans aucun doute, ici ce nom a une raison d'être.
Et, se tournant vers notre guide, il l'interpella!
— Aviou, lui dit-il, savez-vous pourquoi on a appelé le lac vers lequel nous nous dirigeons: Lac de la Mort?
— Le nom est bien ancien, dit-il. Cependant il me semble me rappeler quil y a plusieurs centaines de soleils, une catastrophe terrible a eu lieu sur cette mer; un raavah — navire — coula, noyant plus de mille personnes. Depuis, comme un funèbre avertissement aux navigateurs, le lac a conservé ce nom caractéristique.
Un silence suivit cette explication du guide. Peu de temps après, mon oncle s'écria:
— Gabriel! vois donc là-bas. Un nuage, un vrai nuage!
Je portai les yeux vers l'endroit indiqué et je ne pus m'empêcher de m'écrier à mon tour:
— Oui, cest un nuage!... et il vient vers nous.
Je n'avais pas terminé ma phrase qu'un coup de vent souffla et emporta mon couvre-chef que je vis disparattre à une hauteur incroyable. Au même instant, le nuage creva, et dans un clin d'oeil nos vêtements furent à tordre. L'eau ruisselait du ciel, comme si on l'eût donnée pour rien, disait Johannês. On nous aurait mis pendant dix minutes sous une douche puissante que nous eussions été moins mouillés.
Quelques minutes après, le nuage avait disparu, laissant pour trace de son passage de larges flaques d'eau, dans lesquelles nous enfoncions jusqu'à la cheville. Heureusement cet état de choses ne dura pas longtemps; le soleil brillait avec une énergie sans pareille dans le ciel rasséréné et pompait l'humidité du sol. Peu après, une vapeur épaisse se dégagea de nos vêtements mouillés, et les rayons puissants de l'astre nous séchèrent complètement.
Cet incident, qui nous avait permis de constater l'existence d'un phénomène météorologique à la surface du monde lunaire, une fois passé, nous hâtâmes le pas pour arriver le plus promptement possible au port.
Nous y arrivâmes après deux heures de marche ininterrompue. Enfin, quand nous y fûmes, Kivy-Aviou nous abandonna un moment et se dirigea vers une maison bâtie au bord de la mer.
J'examinai un moment le lac, qui s'étendait jusqu'aux limites de l'horizon; l'eau en était de l'azur le plus intense, comme le ciel terrestre dans les belles journées d'été. Je le fis remarquer à mon oncle, et, se penchant, le savant goûta cette eau.
— Pouah! fit-il, elle est saturée de sels de soude! s'écria-t-il.
À ce moment, Kivy-Aviou revint conduisant un petit bateau de forme absolument circulaire.
— Mais c'est une popowka! m'écriai-je. Les popowkas, ou bateaux circulaires, ont été inventés par l'amiral russe Popoff. Ils servent de cuirassés d'escadres, sont munis de gros canons et évoluent avec la plus grande rapidité et la plus grande facilité sous la poussée de leurs six hélices placèes selon différents axes.
Nous prîmes place dans le bateau. Kivy-Aviou se mit près du moteur et nous débordâmes.
Nous prîmes place dans le bateau.
Après quelque temps de marche, je demandai au Sélénite quelques renseignements sur le moteur de notre bateau. Voici ce qu'il me répondit:
s— L'air échauffé et dilaté par l'action du Soleil est la force motrice employée. Sur cette sorte de chaudière, près de vous, au centre du bateau, se trouve un système de miroirs et de réflecteurs combinés. L'air, échauffé au foyer de ces appareils, se rend par un tube à l'appareil moteur proprement dit où il agit par sa pression sur les ailettes d'une roue fixée sur l'arbre de couche, lequel arbre de couche communique son mouvement de rotation à une sorte d'hélice à trente-deux branches placée à l'arrière, près d'une plaque servant de gouvernail.
— Trente-deux branches à une hélice, ne vous trompez-vous pas, Aviou? m'écriai-je.
— Non certes, et c'est grâce à ce nombre de branches qui augmentent la surface de l'hélice et qui diminue les pertes, que le maximum de vitesse obtenu est de 45 kilomètres à l'heure.
— En effet, c'est considérable.
— Pas tant que cela cependant, si on compare cette vitesse à celle du sharr.
— Cela est vrai, seulement la marche sur terre est toujours plus rapide que sur l'eau, vous le savez.
Pendant cet entretien, la vole avait franchi bien des kilomètres et cependant l'extrémité du lac n'apparaissait pas encore. Ce fait ne me surprit plus quand le savant m'eut dit que la largeur était de 300 kilomètres, ce qui devait exiger environ sept heures de traversée.
Son calcul était juste; sept heures et demie après notre départ, la côte se profila à nos yeux. Inclinant alors vers le nord, peu de temps ensuite, notre rapide canot nous déposait sur un quai en pierre bordant une ville magnifique: Talsuelpi. Nous la visitâmes et nous y dormîmes pendant que Kivy-Aviou ramenait l'embarcation à son propriétaire.
Dès notre réveil, nous quittions la ville et, suivis de notre éternel guide, nous nous enfoncions dans l'immense forêt qui confine presque à l'océan des Merveilles, et dont la longueur est de plus de 30 lieues.
Avant le coucher du soleil, Johannès qui, depuis cette aventure, ne pouvait plus voir le pic sans entrer en fureur et en rêvait toutes les nuits, Johannès voulut s'embarquer pour revenir à Rhamussil-Koa, car les deux mois de délai demandés par le directeur de l'Observatoire national Noirammalf touchaient à leur fin.
Nous nous embarquâmes donc tous les trois, et, au coucher du soleil, nous étions réunis dans le cabinet du sieur Aurocahc, attendant qu il nous fit l'honneur de nous communiquer ses grands et merveilleux projets.
Nous entrons donc, à partir de ce moment, dans la seconde phase de nos voyages et aventures célestes; dans la partie vraiment digne du titre de: Voyage dans l'Infini que j 'ai donné à mon récit.
— Je vous présente, mon cher Aurocahc, mes deux amis et collègues, mes deux frères terrestres: Humphry Johannès et Gabriel Lion.
— Deux collègues? Qu'ils soient les bienvenus dans la modeste demeure du pauvre Aurocahc.
— Oui, ce sont deux astronomes que je vous amène, ami, et ils sont bien fatigués.
— Ils viennent de loin?
— Oui, de bien loin, Aurocahc, ils ont contourné toute la Lune pour vous venir trouver.
— Faites-les donc entrer alors dans la chambre aux instruments. Nous y serons fort à l'aise pour causer.
On nous introduisit dans une grande pièce remplie d'instruments astronomiques de toutes les formes et toutes les dimensions, et, peu après, le directeur de l'Observatoire entra. C'était un «beau Sélénite» pour ses compatriotes, car il était bien proportionné.
Sa première question fut:
— Vous êtes étrangers?
— Ils arrivent en droite ligne de la Tournante, répondit Aviou.
— Vous plaisantez, Aviou?
— Non, certes, demandez-leur plutôt.
— Ils parlent sélénite?
— Fort bien. Voici dix soleils que ces voyageurs sont arrivés, et, depuis quatre, ils se promènent et visitent notre planète en tous sens.
— Je vous remercie, Aviou, de les avoir amenés. Je vais vous faire, en leur présence, une proposition hardie sur laquelle ces deux honorables collègues voudront bien nous donner leur avis, car probablement, sur la Tournante, la science est parvenue à un plus haut degré que sur notre pauvre planète.
— Je vous reconnais bien là, astronome complaisant, qui placez des habitants dans tous les astres, même dans la Tournante; vous devez être ravi d'avoir la preuve que la théorie que vous défendez avec acharnement est juste, répliqua Kivy-Aviou.
— Quelle est, demanda Johannès, la proposition que Monsieur le Directeur, voulait faire en notre présence et sur laquelle il sollicitait notre humble avis ?
— Je vais vous la faire connaître en deux mots. J'ai passé deux cents soleils de mon existence à inventer et à construire une machine dont la vitesse paraîtra incroyable, même à mon ami Kivy-Aviou, j'en suis sûr. Elle est fondée sur le principe de l'attraction exercée par l'astre central sur un certain minéral projeté pendant les éruptions de quelques volcans. Par une simple opération de chimie, j'ai purgé ce minerai de ses parties impures, et j'en ai rempli deux sphères en verre placées de chaque côté de notre char volant. En exposant ces sphères aux rayons du soleil, notre machine peut être attirée avec une vitesse que le calcul m'a prouvé être de 1,000 reis (300 lieues) par dmitri (10 secondes). Je vous propose donc de vous embarquer avec moi et de partir à la visite des planètes.
Mon oncle se leva si brusquement, qu'il renversa sa chaise avec fracas, et d'une voix étranglée par l'émotion, il s'écria:
— Vous êtes certain de ce que vous avancez?
— Parfaitement, je puis vous communiquer les calculs et vous faire voir ce sharr dont je viens de terminer la construction.
Kivy-Aviou et moi étions cloués sur nos sièges par l'émotion et la surprise. Enfin celui-ci se leva et s'écria avec vivacité:
— Aurocahc, mon ami, vous seriez-vous heurté le cerveau?
Le savant sourit et répliqua:
— Ce que je dis est réel, Aviou, et, pour vous convaincre, suivez-moi que je vous fasse examiner de suite le sharr. Ne me jugez pas avant.
Alors, suivant l'astronome, nous sortîmes de la salle, et, après avoir traversé un long corridor, nous pénétrâmes dans une vaste pièce où un singulier objet frappa nos regards.
— Voici, nous dit simplement Aurocahc.
Nous nous approchâmes de l'appareil et je l'examinai curieusement. Il avait la forme d'un cylindre, terminé à chaque extrémité par un cône très pointu. De chaque côté, retenues par deux tiges, rigides, deux sphères en verre très épais, d'un diamètre d'environ 0m,60, et remplies d'une substance grisâtre. Deux hémisphères en métal recouvraient parfaitement ces deux boules. Une porte ayant été pratiquée dans l'épaisseur du sharr, j'y passai la tête et aperçus un intérieur presque semblable à celui de notre Flèche, d'une circonférence de près de vingt pieds et d'une hauteur de 1m,80. Le cône supérieur était creux et muni de verres lenticulaires comme ceux de notre wagon.
Mon oncle avait aussi regardé en connaisseur.
— Voilà une chose bien comprise, dit-il enfin, vous serez merveilleusement bien pour voyager. Le confortable de ce wagon est le même que celui déployé dans l'aménagement du véhicule aérien que nous avons transporté de la Tournante à votre monde.
— Comment êtes-vous donc venu jusqu'à nous? demanda l'astronome, je serais curieux de connaître quel moyen vous avez employé.
Johannès lui donna les explications qu'il réclamait et, quand il eut fini:
— Mais, dit-il, votre départ a dû causer une éruption formidable?
— Je l'ignore, répliqua mon oncle, et cela m'importe peu, ajouta-t-il à demi-voix.
Le savant réfléchit un instant; enfin il reprit:
— Maintenant que mon ami Kivy-Aviou et vous, illustres voyageurs, avez examiné le fruit de mes travaux, je renouvelle ma proposition: deux personnes veulent-elles m'accompagner ?
— Vous faites de l'air à volonté? demanda mon oncle.
— Certainement. Un appareil automatique le fabrique et l'épure à mesure qu'il se consomme et qu'il se vicie.
— Et la nourriture?
— J'ai emporté de quoi nourrir trois Sélénites pendant un an.
Johannès réfléchit à son tour.
— Et, ainsi préparé, où allez-vous vous rendre?
— Sur Alloa, la belle étoile du matin.
— Vénus, me traduisit mon oncle. Et qui offrez-vous d'emmener? reprit-il.
— Deux personnes que la peur ne retiendrait pas et qui ne craindraient pas de traverser l'espace d'une planète ou d'un monde à l'autre!
Nous regardâmes Kivy-Aviou.
— Que je ne vous retienne pas, s'écria ce dernier. Vous, qu'un tel voyage n'effraye aucunement, partez avec mon ami. Quant à moi, je reste à suivre votre marche à travers les espaces interplanétaires. C'est plus prudent.
— Rien ne vaut le plancher des... Sélénites, murmura Johannès en se tournant vers moi.
— C'est cela, fit Aurocahc, restez à l'Observatoire, Aviou, vous me remplacerez. Vous serez directeur.
Un sourire de satisfaction éclaira la face de celui-ci.
— Je vous remercie, Aviou, de ce que vous faites pour nous, s'écria Johannès. C est sublime de nous céder votre place pour un tel voyage!
L'astronome, pour toute réponse, se mit à rire.
— Eh bien! poursuivit mon oncle, s'adressant cette fois à Aurocahc, quand partirons-nous, cher collègue?
Au lever du soleil prochain, répondit le savant.
Alors, pendant ce temps, mon neveu retournera à Ouatitzi et rapportera les objets indispensables pour le voyage, répliqua mon oncle.
— Quoi donc! m'écriai-je.
— Eh parbleu! nos hamacs, les derniers flacons d'oxygène liquide, mes volumes, notre fourneau à gaz...
— Voilà des choses qui nous seront bien inutiles, dis-je, et qui ne valent pas qu'on fasse mille lieues pour les aller chercher.
— J'irai, dans ce cas, fit sèchement mon oncle.
— C'est bon, je ferai ce que vous me dites, mais n'empêche que ce soit fort désagréable de faire un tel projet pour des choses si peu importantes,
— Fais comme tu voudras, répliqua-t-il, seulement...
— Je partirai demain, répondis-je.
Après avoir pris un peu de repos, je partis pour le cratère de Pallas par le même chemin que nous avions suivi pour venir. Le sharr me conduisit jusqu'au cercle de Bailly, où il s'arrêtait. Il me fallut faire seul et à pied le trajet de ce cirque à celui de Purbach. Je m'égarai dans les bizarres ramifications de la montagne de Tycho, et enfin, après huit jours de marche, j'arrivai, brisé de fatigue, à Inan-Tizi.
Après m'être reposé dans cette ville, je repris le sharr, je passai à Danalahigy, au pied du mont Schickard, et quinze heures après, le léger véhicule pénétrait dans le tunnel qui précédait sa dernière station dans le cratère de Triesnecker.
— En route, cria en ce moment Aurocahc, en route! La route que nous entreprenons est longue. Profitons des ardents rayons du Soleil qui nous attire!
Nous donnâmes une dernière poignée de main à Kivy-Aviou, et nous prîmes place dans le wagon céleste dont la porte fut soigneusement fermée.
Alors Aurocahc saisit une petite roue fixée sur un arbre de fer traversant la paroi du véhicule, et agissant dessus, il découvrit les sphères et exposa le minerai à la lumiére.
— En avant! s'écria-t-il.
Une secousse nous lança sur le fond du sharr, mais nous étions habitués déjà à ces échos et bientôt nous nous relevâmes.
Nous étions partis!
Nous restâmes pendant plusieurs minutes le visage collé aux vitres des hublots, regardant fuir la Lune au-dessous de nous.
— Avec quelle vitesse marchons nous? demandai-je enfin à Aurocahc, surveillant toujours l'action du Soleil sur le minerai.
— Voilà dix minutes que nous avons quitté le sol, me répliqua celui-ci; nous devons être à 8,000 lieues de distance environ.
— Si nous déjeunions, dis-je à mon oncle, j'ai une faim d'enfer, moi!
— Tu es toujours affamé, cela n'a rien d'étonnant, me dit-il. Cependant c'est une bonne idée à laquelle j'adhère. Et vous, cher collègue, ajouta-t-il en se tournant vers Aurocahc, déjeunerez-vous avec nous?
— Avec plaisir, fit ce dernier. Je vais vous montrer quelle sera notre nourriture.
Il ouvrit une trappe, atteignit un flacon, prit trois goblets et nous versa quelques gouttes d'un liquide jaunâtre et d'une consistance sirupeuse.
— C'est ça le déjeuner, ne put s'empêcher de s'écrier Johannès. Eh bien, nous n'aurons pas une indigestion!
— Cependant, quand vous aurez bu ce liquide, vous serez rassasiés, répéta froidement l'astronome.
Mon oncle le regarda d'un air sardonique.
— Décidément, il a quelque chose de dérangé dans la cervelle, pensa-t-il. C'est dommage, un si brave homme!
Pourtant, il prit son verre et en avala le contenu d'un seul coup.
— Mille millions de chandelles! s'écriat-il en faisant une horrible grimace, qu'est-ce que c'est que cela?
Nous restâmes pendant plusieurs minutes,
le visage collé aux vitres des hublots.
— C'est la partie nutritive des végétaux et de la viande liquéfiée, répondit le savant.
— L'azote, fit Johannès, j'aurais du m'en douter.
J'avalai bravement à mon tour le liquide qui remplissait mon verre. Il avait une saveur fortement épicée et une consistance mucilagineuse. Quelques instants après avoir ingurgité ce singulier liquide, ma faim disparut complètement, et je reconnus la vérité de l'affirmation du savant Sélénite.
Les sphères, peu après, furent entièrement découvertes, et le maximum de vitesse, 108,000 lieues à l'heure, fut atteint. Avec une telle rapidité, nous aurions rencontré la Terre au bout de cinquante-cinq minutes de voyage. C'était un mouvement vingt fois plus vif que celui dont notre flèche était animée au milieu de son trajet.
Quelques heures plus tard, nous aperçûmes la Terre dans son premier octant et qui paraissait immobile juste à l'oppose de la route que nous suivions, c'est-à-dire à notre nadir.
Pendant cinquante heures, le voyage se poursuivit ainsi sans encombre et sans accident. La vitesse tendait à s'accroître, par suite de notre rapprochement de l'astre central, 5 millions de lieues avaient été franchies; nous n'étions plus qu'à 32 millions de lieues du Soleil et 7 millions de notre but: la planète Vénus.
Nous marchions ainsi sans encombre depuis une trentaine d'heures, quand, sans que rien eût pu nous faire prévoir un tel accident, un corps opaque, gigantesque, obscur, s'interposa entre le soleil et notre wagon.
En même temps que ce fait inexplicable se produisait, la chaleur s'élevait brusquement à l'intérieur de notre sharr céleste et le thermomètre que nous avions emporté accusait une température de 38° degrés au-dessus de zéro.
Je poussai ua cri involontaire.
— Qu'est-ce que cela signifie! murmura Johannès.
Aurocahc s'était précipité au hublot de droite en poussant une exclamation d'étonnement.
Notre stupéfaction ne nous permit pas dans le premier moment de nous communiquer nos impressions. Enfin, au bout de quelques instants, nous reprîmes notre sang-froid.
— D'abord, éclairons la situation, dit mon oncle en frottant une allumette sur sa cuisse et en allumant un crayon de magnésium qui répandit une vive clarté à l'intérieur de notre véhicule.
Nous nous regardâmes en silence. Mon oncle reprit la parole:
— Un corps opaque circulant dans l'espace, dit-il, s'est interposé entre le Soleil et nous. Quel peut bien être ce corps?
— Ne serait-ce pas un astéroïde ou quel que bolide lancé à travers l'Infini? hasardai-je.
— Je ne crois pas, répliqua le savant. Comment expliquerais-tu alors cette élévation de température qui s'est produite?
— Je ne me chargerais certes pas de l'expliquer, répondis-je. À moins d'admettre que nous soyons entrés dans l'atmosphère d'une planète quelconque.
Johannès se tourna vers l'astronome sélénite.
— Et vous, Aurocahc, dit-il, quel est votre avis sur cette étrange péripétie de notre voyage? Que supposez-vous? Est-ce un bolide, un astéroïde, une planète, que nous avons rencontré?
— Je l'ignore, fit le Sèlénite en levant les bras au ciel.
— Ne vous seriez-vous pas trompé sur la vitesse ou la direction de notre appareil?
Pour cela, non. J 'ai suivi la route directe pour arriver à Alloa et la vitesse ne peut pas dépasser 30 lieues par seconde. Ce ne peut être qu'un corps errant dans l'espace, bolide, météorite quelconque...
— Mais cette diminution de vitesse qui a précédé son apparition?
— Ce fait est absolument inexplicable.
— Si, dis-je alors, il s'expliquerait facilement en admettant que nous avons pénétré dans la queue d'une comète accomplissant sa révolution autour du Soleil.
— Cette raison est la plus rationnelle et la plus plausible, dit mon oncle, mais alors l'avenir n'est pas rassurant.
— Que va-t-il arriver?
— Plusieurs hypothèses se présentent. Si nous sommes entrés dans la sphère d'attraction de la comète, nous tomberons à sa surface.
— Ou alors?
— Ou alors nous sortirons sains et saufs de cette périlleuse aventure, car il se peut que le noyau de la comète soit liquide, gazeux, porté à une température excessive, ou encore enveloppé d'une atmosphère irrespirable, tous cas possibles et qui seraient un empêchement radical à la vie.
— C'est alors une question de vie ou de mort pour nous?
— Oui, Gabriel, je ne saurais te le cacher plus longtemps.
— Et qu'y a-t-il à faire pour prévenir cette catastrophe?
— Bien, il faut attendre.
— Attendons alors!
Je me tus et le plus profond silence s'établit; nous ne pouvions observer la distance qui nous séparait de l'astre, et si nous nous en rapprochions. Ce fut une attente terrible; une seconde durait une heure, une minute un siècle et une heure une éternité. Ce furent, je crois bien, les heures les plus cruelles de mon existence.
Soudain un mouvement se fit sentir, le cône de notre wagon sembla décrire une courbe et le ciel étoilé apparut au-dessus de nos têtes. Johannès poussa un cri:
— Nous tombons!
— À quoi voyez-vous cela? m'écriai-je,
— À ce que la partie lourde de notre wagon se tourne vers l'astre et que nous avons les pieds où nous avions la tête quelques instants auparavant. C'est la meilleure preuve de notre chute. Aussi prenons nos dernières précautions comme si nous tombions sur un sol solide comme celui de la Terre ou de la Lune.
Ce sage avis fut immédiatement suivi; les globes de verre furent enveloppés de leurs hémisphères de métal qui se rejoignirent et se fermèrent, puis les objets fragiles retirés par la trappe et placés dans le chapeau. Enfin, la solidité des poignées pour s'accrocher au moment suprême fut vérifiée.
— Comment comptiez-vous, demanda mon oncle à Aurocahc, retarder votre chute en arrivant près de la planète Vénus dont la force d'attraction est quadruple de celle de la Lune ?
Au moyen du minerai, répondit celui-ci, j'aurais rendu notre descente aussi douce et aussi lente que j'aurais voulu en modérant la surface attirée et en la diminuant peu à peu.
Johannès se tut; plusieurs heures s'écoulèrent encore. La comète se rapprochait énormément de nous, on pouvait l'observer facilement des lentilles de côté; elle avait envahi tout l'horizon. Elle paraissait presque aussi grande que la Lune, lorsque notre chute sur cet astre s'était décidée.
Toutes ces pensées se pressaient confusément dans mon esprit, j'étais comme un homme qui se noie et qui, dans les quelques secondes précédant sa perte de connaissance, voit défiler devant ses yeux tous les incidents qui ont marqué le cours de sa vie, lorsque Johannès poussa un cri éclatant:
— Gare le choc! voici le sol... Tenez-vous bien!!
Au même instant, notre wagon toucha avec une violence inouïe, surhumaine, pire mille fois que lors de notre chute à la surface de la Lune, et, abasourdi par le coup, je m'évanouis.
Quand je repris connaissance, je fus un bon moment essayant de me rappeler ma situation sans pouvoir y parvenir. Une lumière douce éclairait notre wagon dans le fond duquel gisaient pêle-mêle, avec les débris de tout ce que le choc avait brisé, deux corps immobiles et enlacés.
Enfin, comme un voile qu'on déchire, la mémoire me revint, je me rappelai la descente, le choc qui l'avait terminée, et l'évanouissement qui s'en était suivi pour moi.
Alors, je me levai, et, me cramponnant au rebord de la vitre, je criai d'une voix que j'essayai de rendre ferme:
— Mon oncle!... Aurocahc! ...
Pas une réponse, pas un souffle, pas un mouvement m'indiquant que mes deux compagnons vécussent encore. Le silence qui régnait avait quelque chose d'effrayant.
Je crus que j'allais devenir fou, je passai à plusieurs reprises ma main sur mon front fumant, d'un air égaré, et je répétai à plusieurs reprises:
— Aurocahc!... mon oncle!... Levez-vous!...
Je me hasardai à soulever Johannès et mis la main sur son coeur; il battait encore faiblement.
J'exhalai un soupir de satisfaction.
— Dieu soit loué, dis-je, il vit!
Et cherchant ma sacoche de voyage j'en retirai un flacon d'eau de mélisse des Carmes, mon remède souverain, et, après en avoir humecté un morceau de sucre, je l'introduisis de force entre les dents serrées du savant.
J'attendis un moment, un siècle; — enfin, sa poitrine se souleva, il fit une grimace, remua le bras, la jambe, ouvrit un oeil, puis l'autre et me regarda.
— Où suis-je? furent ses premières paroles.
— Sauvé! il est sauvé, murmurai-je d'une voix étouffée par la joie.
Tout à coup il se leva et me dit, en me saisissant le poignet:
— Et Aurocahc! où est-il?
— Ma foi, je vous ai ranimé le premier, à son tour maintenant.
Mon oncle hésita un instant, enfin il me dit:
— Gabriel, je n'oublierai jamais que je te suis redevable de la vie!
— Bah! n'en parlons plus, vous m'avez donné la vie intellectuelle, la plus précieuse, nous sommes quittes, répliquai-je, en me jetant dans ses bras.
Le premier moment d'émotion passé, nous retirâmes Aurocahc des débris au milieu desquels il gisait, et, après l'avoir étendu tout de son long, je lui fis ingurgiter le remède qui avait sauvé mon oncle. Hélas! c'était bien la peine, il était écrit que le pauvre savant ne jouirait pas du succès de son invention.
L'astronome fut long à revenir à la vie. Enfin, à force de le masser, de le frictionner à tour de bras, la circulation finit par se rétablir, et quelques minutes plus tard, il était debout, nous appelant ses libérateurs, ses sauveurs.
— Voyons, dit-il après quelques instants donnés à la reconnaissance, voyons quels dégâts a subi notre pauvre wagon.
Et, sans réfléchir à la portée de son action, il ouvrit brusquement la porte de sortie.
Le changement d'air se fit aussitôt sentir; une atmosphère dense et épaisse remplit notre véhicule céleste, qui ne contenait qu'un air raréfié.
Soudain Aurocahc poussa un cri déchirant:
— À moi! j'étouffe! je meurs!
Il n'était pas en notre pouvoir, malheureusement, de le secourir, et nous le regardions lutter, hébêté, les yeux hagards, contre l'air mortel qu'il respirait.
Le malheureux savant fit encore quelques pas, les yeux injectés, battant l'air de ses bras, puis il tournoya et tomba comme une masse, la tête la première, sur le sol.
Nous nous précipitâmes vers lui.
Il était trop tard. Aurocahc, le Sélénite, n'était plus qu'un cadavre.
— Mort! dit mon oncle avec stupeur, mort!
Je m'agenouillai près du Sélénite et je posai la main sur son coeur.
Il avait cessé de battre. L'astronome était bien mort.
Je me relevai et regardai mon oncle qui, les yeux fixes, considérait le cadavre.
— Qu'allons-nous faire? lui dis-je. Il n'y a rien à faire, rien à tenter?
— C'est trop fort, cria-t-il soudain, pris d'une subite colère, rien n'est possible pour sauver ce malheureux! Asphyxié par la densité de l'atmosphère, quelle mort!
— Comment se fait-il, dis-je, que nous ne souffrions aucunement de ce changement de densité d'atmosphère?
— Simplement parce que nous sommes habitués à respirer un air dense, répliqua le savant. Aurocahc, respirant habituellement un air raréfié, a été littéralement noyé en entrant dans cet air lourd et compact! Voilà la raison de ce malheur.
Et, me saisissant par le poignet, l'astronome m'entraîna au dehors.
Nous nous trouvâmes alors dans un champ bordé à quelque distance par un bois dont nous ne pouvions juger de l'importance; l'horizon nous paraissait deux ou trois fois plus resserré qu'à la surface de la Lune.
L'astre qui nous portait ne devait pas avoir plus de 800 lieues de diamètre.
Johannès marchait la tête inclinée, en proie à de pénibles pensées.
— Brave et savant ami, qui avais dévoué ton existence à l'étude de la science céleste, pourquoi faut-il que tu nous aies abandonné? murmurait-il. Faut-il donc payer aussi chèrement chaque pas accompli dans la voie du progrès, chaque conquête de l'intelligence, et la mort doit-elle être la récompense de l'étude et du dévouement?
Enfin, il se tourna vers moi et me dit avec un soupir de douleur:
— Gabriel, il nous faudra ensevelir notre ami.
— Demain, fis-je à voix basse.
— Oui, demain, reprit-il. En étendant, qu'allons-nous faire?
— Veiller le corps, répondis-je. Nous nous relayerons à tour de rôle.
Avant de rentrer, je donnai un coup d'oeil au Soleil. Une heure avant, il était au Zénith et, en ce moment, il paraissait être près de se coucher. J'en fis la remarque à haute voix et mon oncle me répondit:
— C'est qu'ici le jour dure quatre heures et la nuit autant.
Il avait raison. Peu après, l'astre disparut, il y eut un assez long crépuscule et la nuit arriva. Je m'installai près du mort. Ce fut pour moi une triste nuit, car je veillai constamment, Johannès, vaincu par la fatigue, s'étant endormi d'un sommeil de plomb. J'eus beaucoup de peine moi-même à m'empêcher de m'assoupir, car j'étais très fatigué de toutes ces émotions successives.
Peu après le lever du soleil, nous allâmes creuser une fosse profonde et nous y déposâmes avec respect le corps de ce martyr de la science, mort pour le progrès, à 6 millions de lieues de sa planète natale!
Je récitai les prières des morts et le de profundis auquel mon oncle répondit pieusement, puis nous comblâmes la fosse, une croix y fut plantée, et nous nous éloignâmes tristement.
Après avoir terminé notre maigre repas habituel, je demandai au savant:
— Qu'allons-nous faire maintenant?
— Visiter d'abord et, s'il est endommagé, comme c'est probable après un tel choc, essayer de réparer notre wagon aérien, afin de repartir, s'il est possible. Ensuite, je ferai mes observations et nous explorerons un peu le pays.
— Allons, partons, dis-je en me levant. Nous sortîmes; la chaleur était aussi intense que pendant nos étés les plus brûlants et le Soleil avait beaucoup grossi depuis notre départ de la Lune.
— Il ne faut pas nous plaindre, pensai-je, nous ne sommes probablement pas au bout de nos tribulations.
J'avais grandement raison de penser ainsi.
Nous examinâmes d'abord soigneusement le wagon. Une vitre avait été fendue par le choc et tenait à peine dans son encadrement. Le chapeau et la partie cylindrique avaient supérieurement résisté. Il n'y avait pas une fissure, pas une déformation.
Seule la partie conique inférieure avait souffert. Elle pénétrait d'un pied dans le sol, dur comme la roche, et le métal était littéralement brûlé et effrité par la chaleur, développée instantanément par le frottement. Le haut en était tout bossué.
Mais notre plus grand chagrin fut de voir, en ouvrant les hémisphères de métal, que l'une des boules de verre était fêlée et que de larges éclats s'en détachaient. Il devenait impossible de partir dans de telles conditions, car une fois les éclats, partis, le minerai disparu, que deviendrions-nous?
Il fallait avant tout réparer ces dégâts.
Comme nous allions partir pour explorer le bois dont nous voyions l'attrayante lisière, la nuit survint brusquement; la voûte céleste se plaqua d'épais nuages, et peu après un orage terrible, suivi d'une pluie torrentielle, éclata. Nous n'eûmes que le temps de nous réfugier dans notre wagon, d'où nous fûmes témoins d'un cyclone tel, qu'aucune description ne saurait en rendre l'effrayante violence. Des éclairs incessants zébraient la nue avec un éclat incomparable, le tonnerre hurlait sans discontinuité, et l'on eut crû qu'un nouveau déluge allait submerger le monde. Cependant, vers le jour, la tempête diminua d'intensité, les éclairs devinrent plus rares, les nuages disparurent peu à peu dans les profondeurs du ciel et le calme se rétablit. Nous pouvions partir.
Avant de nous éloigner, mon oncle voulut faire quelques observations scientifiques à la surface du monde nouveau sur lequel le hasard nous avait jetés.
Voici les résultats qu'il obtint:
Pesanteur, 0,600 gr. — Dans la première seconde de chûte, 2 m. 60. — Épaisseur approximative de la couche atmosphérique, 300 kil.
L'épaisseur de la couche atmosphérique me donna immédiatement l'explication réelle et plausible de la mort au moins singulière de notre malheureux compagnon Aurocahc. Il avait été positivement noyé, en pénétrant dans une atmosphère aussi dense, tandis que nous ne ressentions rien d'anormal par suite de notre organisation terrestre. Il nous avait été plus pénible de nous habituer à respirer l'air raréfié de notre satellite que celui si épais de la comète sur laquelle nous nous trouvions.
— C'est égal, me dit mon oncle, il faut que nous ayons un tempérament assez élastique pour résister à des changements de température, de pression, de nourriture aussi subite. Voilà une chose qui repousse les hypothèses des savants terrestres qui prétendent la Lune inhabitable, simplement par suite des différences énormes de température que ses habitants auraient à supporter deux fois par mois. Nous avons subi bien d'autres contrastes sans en être le moins incommodés du monde.
— Moi, dis-je, je trouve fort heureux que le noyau de comète sur laquelle nous nous trouvons soit solide et habitable. Sans cela, que serions-nous devenus?
— Il aurait été préférable que ce noyau fut gazeux, me répliqua le savant, nous serions passés au travers sans encombre.
Il y a donc des comètes dont le noyau est liquide ou vaporeux?
— Il n'en manque pas; les comètes dont le noyau est solide, sont même, au contraire, assez rares. Pour la plupart, c'est une simple matière nébuleuse très légère, dans laquelle les vapeurs de carbone jouent un grand rôle et se trouvent en notable proportion.
— Heureusement que nous ne sommes pas tombés sur une de ces comètes, nous aurions été asphyxiés net, répliquai-je.
Je suivis alors mon oncle qui murmurait tout en marchant:
— Quel singulier séjour que celui que nous habitons, où les jours et les nuits durent quatre heures, où l'atmosphère est six fois plus haute et plus dense que sur Terre, et où la pesanteur est plus faible presque de moitié! Il n'y a rien de tel que...
Au jour, nous nous remîmes en route et, cette fois nous eûmes la chance de trouver une vaste caverne creusée naturellement dans une saillie rocheuse de la montagne où nous ne devions pas craindre la chaleur du périhélie. Avec beaucoup de peine nous y transportâmes le wagon et tout ce qu'il contenait. Puis il fut décidé qu'après avoir fait nos approvisionnements, nous attendrions, en sortant le moins possible, la fin des grandes chaleurs, lesquelles commençaient à devenir accablantes. Le 8 juillet 1862, anniversaire du jour où nous avions quitté notre planète, le thermomètre marqua 80 degrés centigrades au soleil.
Le 25 juillet 1862 (toujours style terrestre), un nouvel astre que nous n'avions pas encore vu dans notre ciel, illumina les nuits de la comète que nous habitions et que Johannès avait appelée, jusqu'à plus ample informé, du nom de sa patrie: Albion. Cet astre, qui nous présentait une coloration jaune orangé très foncé était Mercure, la première planète du système solaire, et la plus rapprochée de l'astre enflammé.
Mercure était à environ deux millions de lieues de nous, distance rapprochée grâce à notre lunettre, à cinq cent mille lieues seulement. Comme elle était en conjonction supérieure relativement à nous, elle était éclairée en plein par le Soleil, et sa sphère éclatante projetait une lumière assez vive sur le sol du mondicule qui nous emportait sur son orbite inconnue à travers les profondeurs d'l'espace sans fin.
Ayant demandé quelques renseignements astronomiques précis sur Mercure à mon oncle, le savant me répondit:
— Mercure, visible fort peu souvent de la Terre, et n'apparaissant aux habitants de cette planète qu'à intervalles irréguliers, a été pris aux origines de l'humanité pour deux astres distincts que les Égyptiens, qui furent les premiers astronomes avec les Chaldéens, appelèrent Set et Horus. Plus tard, quand l'identité des deux étoiles fut établie et avérée, on donna à la planète un nom qui fut en rapport avec la promptitude de ses mouvements, et on la plaça sous le patronage du dieu des voleurs et des marchands, du vif et agile Mercure. Mercure, dont l'orbite est très excentrique, vogue à une distance moyenne de 14 millions de lieues du Soleil; pourtant, à l'aphélie, cette distance s'accroît jusqu'à 17 millions, et au périhélie, elle diminue jusqu'à 11 millions, qui fait que, dans le courant d'une de ses années, qui dure 88 jours, la planète se trouve plus rapprochée du Soleil de six millions de lieues que 44 jours auparavant. — Ce qui doit causer des variations de température bien étonnantes.
Mais, interrompis-je, les habitants, si — comme il est probable, il y en a dans Mercure — doivent être bien embarrassés pour expliquer ces différences de grosseur, ces gonflements et dégonflements successifs de l'astre solaire et qui sont simplement causés par l'excentricité de l'orbite de leur planète! Ce n'est pas pour dire, mais les Mercuriens ont une planète bien... excentrique!
Le savant se mit à rire, puis il reprit après un instant.
— Mercure semblerait un singulier séjour à un membre de l'humanité terrestre qui s'y trouverait subitement transporté. Les maisons y sont beaucoup plus tranchées que sur la terre, et les différences de température y sont bien plus accusées par suite de l'inclinaison de la planète sur son axe, inclinaison qui est d'environ 70°. L'année dure, pour parler le langage astronomique si précis, de 87 jours 97 centièmes ou deux mois vingt-sept jours; 23 heures 15 minutes 46 secondes moins de trois mois terrestres. Le jour, cependant, est à peu près de la même longueur que le nôtre: 24 heures 5 minutes.
— Et la pesanteur?
— Elle est moitié moindre que celle de la Terre; trois fois plus forte cependant que sur la Lune et, à peu de chose près, de la même intensité que sur notre comète Albion qui nous porte. Un kilogramme y pèserait 0.521 grammes, et un objet parcourrait 2 m. 55 dans la première seconde de chute.
— Mais, sur terre, de combien tomberait cet objet?
— De 4 m. 70, Gabriel. Maintenant je terminerai cette description du monde que nous avons en vue, en te disant que la densité de Mercure est beaucoup plus forte que dans toutes les autres planètes, et qu'il n'a pas de satellite.
— À propos, dis-je, pourquoi n'avons-nous pas vu Vénus, puisqu'elle arrive après Mercure dans l'ordre des distances au Soleil?
— Probablement parce qu'elle est en ce moment à l'extrémité de son orbite. Dans ce cas, nous la verrons de plus près encore au retour, après avoir contourné le Soleil.
— Est-ce que nous ne pourrions pas couper l'orbite d'une planète et même la heurter?
— Cela n'aurait rien d'impossible. Eu 1832, la comète de Biéta coupa l'orbite terrestre, mais, à ce moment heureusement, notre globe. en était éloigné de 20, millions de lieues et l'on eut plus de peur que de mal.
—Qu'arriverait-il si nous heurtions une planète?
— On s'apercevrait du choc, je t'en réponds, Gabriel, car ces deux trains, courant avec une rapidité de plus de 25,000 lieues à l'heure, s'écraseraient mutuellement et pourraient même — le mouvement subitement anéanti se changeant en chaleur — se transformer instantanément en une immense nébuleuse...
— Mais, si le noyau, au lieu d'être solide, était gazeux?
— Dans ce cas, il pourrait s'ensuivre une asphyxie générale pour les êtres habitant la planète rencontré, une combinaison chimique, une viciation de l'atmosphère, que sais-je! D'ailleurs, cela dépendrait de la constitution du gaz de la comète.
— Eh bien! mon oncle, vous me croirez si vous voulez, mais j'aime autant que nous ne rencontrerions rien du tout dans notre voyage à travers l'espace interplanétaire. C'est plus prudent!
— Et tu as raison, mon garçon, quoique tu manquerais de voir un spectacle grandiose et unique, répondit l'astronome.
La conversation se termina là et je me repris à étudier Mercure dont le disque éclatant répandait une lumière assez vive sur nous. Je distinguai facilement les contours de ses continents accidentés de hautes chaînes de montagnes, dont les points les plus hauts avaient 10,000 mètres, me dit l'astronome. C'était la 250me partie seulement du globe. On était loin des montagnes terrestres, dont l'élévation n'excède pas 1,440me partie de la sphère et même des montagnes lunaires, dont la hauteur équivaut à la 470me partie de son diamètre.
Un fait curieux et qui n'avait peut-être jamais frappé les yeux d'aucun astronome terrestre nous apparut. C'était l'éclairement de l'atmosphère qui traçait comme une auréole lumineuse autour de la planète.
Nous constatâmes la durée véritable du mouvement de rotation d'après le retour d'une irrégularité caractéristique: un volcan qui projetait une lumière éclatante et continue sans aucun changement d'éclat.
Mercure possède une atmosphère épaisse et dense (mon oncle l'évaluait à 150 kilomètres de hauteur) des nuages épais, de vastes océans et un régime météorologique plus varié que sur Terre. Je puis facilement reconnaître les formes principales de ses terres et de ses océans, en examinant la carte qui se trouvait dans l'atlas astronomique de Kivy-Aviou. J'étudie également, au moyen de la lunette, la Lune et la Terre, déjà à plus de 15 millions de lieues de nous et qui nous apparaissent comme une magnifique étoile double, dont l'éclat bleuâtre peut rivaliser avec celui de Véga et même de Sirius. En regardant ce monde dont la calme clarté s'étend jusqu'à nous, il m'arrive de penser:
C'est ma patrie! la reverrai-je jamais? Qui sait?
Le 5 août 1862!
Date dont je garderai éternellement le souvenir!
Ce fut ce jour-là que la comète Albion qui nous portait, passa à son périhélie, à la distance de sept millions de lieues du Soleil seulement. La température était de 44° centigrades à l'ombre; c'était comme si nous eussions eu deux soleils d'été dardant leurs rayons verticalement au-dessus de nos têtes. Ce point de périhélie fut déterminé par l'astronome. Il était situé entre les orbites de Vénus et de Mercure, à 4 millions de lieues de cette dernière planète et à 5 millions de la première. À ce moment le mobile qui nous soutenait devait avoir une vitesse de 200 kilomètres par seconde, plus de deux fois supérieure à celle de notre wagon aérien, lors de sa plus grande rapidité.
Le courage nous manquait pendant le cours de ces affreuses journées dont les quatre heures de durée nous paraissaient quatre années. La sueur découlait sans cesse de notre corps et le moindre mouvement nous causait des souffrances inouïes. Nous ne mangions plus; l'appétit avait disparu et nous maigrissions à vue d'oeil. Notre seul soulagement était la nuit une fois tombée, de nous traîner hors de notre caverne et de humeur l'air frais du soir. Mon oncle était encore plus abattu que moi, il gardait un silence farouche pendant toute la journée, buvant l'eau qu'il allait recueillir la nuit à la source.
Cet état de choses dura cinq jours. Pour comble de malheur, la source tarit et nous n'eûmes plus rien à boire. Sous une temperature corrodante, nos tortures augmentèrent. Nous sentîmes une soif ardente dessécher nos veines. Ce qui se passa pendant ces derniers jours, j'en ai perdu le souvenir et je crois bien avoir été fou.
Ce qui me réveilla de ma torpeur morale fut un effrayant coup de tonnerre et un déluge qui me tombait sur les épaules. Un orage bien plus terrible que le premier dont nous avions été témoins se déchaînait. Il fut suivi d'un déluge bienfaisant. Nous recueillîmes l'eau et nous la bûmes avec un sentiment de joie inexprimable. Plusieurs litres de ce bienheureux liquide qui nous rendait à la vie, furent ainsi ingurgités sans parvenir à nous désaltérer. Enfin mon oncle s'arrêta, j'en fis autant, et alors seulement nous nous regardâmes...
Le pauvre savant paraissait avoir vieilli de dix ans; sa maigreur était devenue effrayante; ses os perçaient littéralement la peau. À la remarque que je lui en fis, il me répondit d'un ton qu'il essaya de rendre gai:
— Oui, la chaleur nous a bien arrangés; mais regarde-toi toi-même, Gabriel. Tu n'es guère plus gras que moi!
Je jetai les yeux sur une petite glace appendue au mur et je reculai sans vouloir me reconnaître. Je m'étais littéralement fait peur.
— Est-il possible, pensai-je, que j'aie tant maigri!
Il n'y avait pas à nier. J'etais aussi décharné que mon oncle. Dans l'espace de huit jours, nous nous trouvions réduits à l'état de véritables squelettes.
Nous attendîmes pour sortir que l'orage eut cessé, mais il nous fallut rester enférmés pendant trois jours et trois nuits, autrement dit vingt-quatre heures, sans manger, avant que la fureur de l'ouragan se fut apaisée. Enfin l'orage dimimua de violence, le vent tomba et le calme se rétablit comme par enchantment. Le soleil reparut en même temps, pompa l'eau qui était tombée, et en fit une épaisse couche de nuages derrière laquelle il disparut, tempérant ainsi sa chaleur.
Nous sortîmes et nous gagnâmes la forêt.
Ou eut dit que la mauvaise chance s'acharnait auprès nous! après avoir manqué mourir de soif, nous allions être forcés de périr d'inanition!
Les fruits et les racines domestiques que nous comptions trouver, avaient disparu. Tout avait été haché par une grêle impitoyable.
Nous revenions désespérés, lorsque passant près d'un fourré, je sentis l'odeur exquise de la fraise de bois.
Je pénétrai dans le taillis et je trouvai, non pas des fraises microscopiques, mais des fruits roses comme le corail, de là: grosseur du poing et ressemblant extérieurement à des ananas ordinaires. J'en fis une ample récolte et nous revînmes à la caserne.
— Si c'était du poison, me dit Johannès.
Je n'y regardai pas de si près; l'odeur, le goût de ces fruits inconnus démentaient d'ailleurs, selon moi, cette assertion. Aussi fis-je un bon repas, à la fin, le savant m'imita, et il ne resta plus un fruit. Tout avait été englouti.
— Si nous revenons jamais en Europe fis-je, nous serons certainement reçus illico membres honoraires de la société des Légumistes. Voici diablement longtemps que nous n'avons pas goûté à un beefsteack, et si j'en avais un il ne séjournerait pas longtemps dans mon assiette.
— À la guerre comme à la guerre, répondit philosophiquement l'astronome, à défaut de beefsteack, on mange des légumes ou des fruits; bien content encore quand on en a!
À partir de ce jour, les chaleurs diminuèrent: la planète avait pris décidément le chemin de l'aphélie.
— Je ne regrette qu'une chose, dit un soir le savant, alors qu'armé de sa lunette, il essayait de percer la voûte nuageuse et de sonder l'espace.
— Laquelle? lui demandai-je.
— C'est que les nuages empêchent, nuit et jour, d'observer l'état du ciel.
— C'est regrettable, en effet, mais que verrions-nous alors de curieux? Sommes-nous déjà à proximité de la planète Vénus?
— Non, mais comme nous sommes fort prés du Soleil, j'aurais voulu trancher la question débattue depuis si longtemps, de l'existence réelle ou de l'absence d'une planète intra-mercurielle!
— Une planète circulant entre le Soleil et Mercure, pourquoi a-t-on formé cette supposition?
— Pour expliquer les perturbations que cette dernière planète subit dans son cours autour de l'astre central.
— C'est une idée! Et a-t-on jamais vu cette planète?
— Le savant directeur de l'Observatoire de Paris, M. Leverrier, a réuni un grand nombre d'observations sur cette prétendue planète, notamment celles du docteur Lescarbault, d'Orgères,
— Enfin cette planète existe-t-elle, oui ou non?
— Son existence ou sa non existence ne sont pas prouvées; l'observation du docteur Lescarbault en 1859 est seule concluante, les autres ont pour objet des taches solaires.
— Dans une éclipse totale de Soleil, un astronome a meme pris pour des planètes intra-mercurielles, deux étoiles de la constellation du Cancer... Cela n'empêche pas que l'on a nommé cette planète dans le cas où elle viendrait à exister, Vulcain, du nom du forgeron de mythologique mémoire.
Non seulement j'aurais voulu savoir à quoi m'en tenir sur cette planète, mais j'aurais désiré aussi étudier la région voisine de l'astre du jour pour surprendre les mystères de la lumière zodiacale et des projections lumineuses de la couronne solaire.
— Que voulez-vous, mon oncle, nous verrons tout cela dans un autre voyage! fis-je philosophiquement pour conclure.
— Qu'est-ce donc, mon oncle, que la lumière zodiacale? demandai-je au savant le lendemain.
— On appelle lumière zodiacale une clarté visible, la nuit, de la Terre, et qui s'étend à une grande distance du Soleil, me répondit-il.
— Et quelle en est la composition, ou plutôt, à parler plus vrai, qui est-ce qui produit cette lumière?
— On ne le sait pas au juste, seulement on a émis des hypothèses assez vraisemblables qui expliquent à peu près rationnellement ce phénomène. On attribue généralement son existence à la présence de corpuscules déliés entourant le noyau solaire dans le plan de l'équateur terrrestre jusqu'à la distance où gravite notre planète et c'est peut-être à ces corpuscules que sont dues les perturbations remarquées dans la marche de Mercure. Mais je me hâte de te dire que rien n'est moins certain.
— Ce qui eut été le plus curieux à observer, dis-je, lorsque la comète passait à son périhélie, c'est le Soleil lui-même; nous aurions pu étudier ses taches et son atmosphère. Malheureusement, la chaleur, qui nous suffoquait, nous en a empêchés.
— C'eût été un beau spectacle, en effet, mais on ne dirige pas une comète comme on veut; il faut nous résigner à être emportés par elle. Enfin! qui vivra verra comment tout cela finira!
Quelques jours après, nous reconnûmes un fait curieux! la boussole donnait une indication précise, pour la première fois depuis notre départ de la Terre. En nous orientant sur l'étoile Capella, de la constellation du Cocher, qui paraissait devoir être notre étoile polaire, il nous fut facile de voir que l'aiguille aimantée indiquait formellement le nord, avec une déclinaison de 5 degrés vers l'ouest; ainsi donc, la comète qui nous portait avait deux pôles magnétiques, et des courants électriques invisibles circulaient sous son écorce. Cette remarque nous fut d'une grande utilité plus tard.
Vers le 1er septembre, nous nous approchâmes sensiblement de la planète Vénus; chaque nuit, elle semblait augmenter d'éclat et de grandeur. Nous devions couper son orbite le 8 septembre, à minuit, selon ce que m'assura mon oncle. À ce moment, nous en serions à notre plus petite distance! quatre millions de lieues environ. Si Mercure avait pu influencer notre mobile dans sa marche, Vénus ne pouvait pas le retarder de beaucoup; nous étions trop éloignés d'elle.
Je ne manquai pas de demander quelques renseignements au savant sur ce monde grandissant qui éclairait nos nuits de sa lumière blanche. Voici quelles furent ses réponses:
— Vénus est la seconde planète du système solaire. Elle gravite à un éloignement de 26 millions de lieues de l'astre central, sur un orbite presque circulaire et son année dure 224 jours 16 heures 49 minutes 8 secondes. La durée du jour solaire y est de 23 heures 21 minutes 24 secondes, un peu plus court que le jour terrestre. L'axe de rotation de cette planète est beaucoup plus incliné que celui de Mercure; il est penché de 55 degrés sur l'écliptique.
Vénus est véritablement la soeur jumelle de la Terre. Son diamètre égale les 95 centièmes de notre planète, c'est donc plus du double de la grosseur de Mercure, dont le diamètre n'équivaut qu'aux 38 centièmes seulement de celui de la Terre. C'est-à-dire que Mercure a 1,200 lieues de diamètre, Vénus 3,000, et la Terre 3,183 environ. Voici pour les principales mesures techniques et astronomiques.
Je te dirai maintenant que l'étude de cette planète est rendue très difficile pour un observateur terrestre, car ses époques de grande visibilité sont rares. Dans l'antiquité, on croyait à l'existence de deux planétes, de même que pour Mercure, et on les avait même nommées Lucifer, l'étoile du matin, et Vesper, l'astre du soir. Le moment où Vénus brille du plus vif éclat est toujours l'époque de sa plus grande élongation; elle a alors la forme d'un croissant délié, pareil à celui que nous présente la Lune dans son dernier quartier. À son point dit de conjonction supérieure, à sa plus grande distance de la Terre, elle apparaît complètement sphérique, et c'est ainsi qu'on peut le mieux l'étudier et dresser sa cartographie, quoiqu'elle paraisse alors très petite et qu'elle soit difficile à bien saisir dans les rayons du Soleil où elle se perd alors.
— Eh! quoi! a-t-on sur terre des cartes géographiques de Vénus?
— Un astronome italien, Bianchini, a commencé à dresser, au siècle dernier, un rudiment qui n'a jamais été ni perfectionné, ni même vérifié. Heureusement que nous avons l'atlas de Kiou-Aviou, qui va nous rendre de très grands services.
— Il est regrettable que nous n'ayons pu, au moyen de notre wagon, atteindre ce monde si semblable au nôtre, fis-je, car il doit avoir, je pense, une atmosphère composée d'oxygène comme celle de la Terre?
— Exactement semblable comme composition chimique, Gabriel, seulement elle est deux fois plus dense.
— Qu'est-ce que cela fait? Ici n'avons-nous pas une atmosphère de 300 kilomètres de hauteur et ne supportons-nous pas sur tout notre corps, sans même nous en apercevoir, un poids de 25,000 kilogrammes?
— C'est vrai!
— Puisqu'il y a de l'air, il y a l'eau.
— Et des océans aussi vastes que ceux terrestres, affirma le savant.
— Mais ce doit être alors un pays charmant, un vrai paradis que cette planète! Quel dommage que notre voyage se soit arrêté brusquement et que nous n'ayons pas pu prendre pied sur ce monde enchanté, ce jardin de délices...
— Ne t'enthousiasme pas tant, Gabriel, si tu étais transporté dans ce pays, peut-être regretterais-tu ton voyage!
— Pour quelle raison?
— Par suite des bizarreries et des variations brusques de température que tu aurais à y subir. L'axe de rotation de la planète étant extrêmement incliné, il n'y a pas, à vrai dire, de climat tempéré, mais toutes ses latitudes sont tour à tour arctiques et tropicales. Ses saisons de 56 jours se succèdent sans interruption et, à certaines époques de l'année, le soleil darde ses rayons perpendiculairement sur la tête pendant douze heures, tandis qu'à d'autres moments, il reste plusieurs jours sans se lever et plusieurs jours sans se coucher, et ce, toujours pour la même latitude. Quels contrastes effrayants à subir! Avoir chaud ou geler, pas de milieu!
— Diable de pays! C'est malheureux! Et moi qui me figurais que c'était un séjour enchanté!
— Et quel singulier calendrier! reprit le savant qui s'animait.
Et nous nous remîmes à observer pendant plusieurs nuits sans résultats. Enfin, au bout de ce temps, il nous fut prouvé, d'une manière irrécusable, que Vénus n'avait pas de satellite et que Cassini et les autres astronomes s'étaient trompés dans leurs observations et avaient pris Vesta ou Gallia pour le satellite cherché.
À partir du 8 septembre, la lumière de Vénus diminua d'intensité; le 1er octobre, la forme du disque devint invisible à l'oeil nu, et on eut besoin de la lunette pour pouvoir bien la distinguer. Nous étions, à cette époque, éloignée déjà de 6 millions de lieues de cette belle planète.
Ce fut le 1er octobre que Joharmès me proposa d'abandonner notre caverne et de partir explorer, d'une manière aussi complète que possible, la surface du noyau de la comète qui nous avait donné asile. J'acceptai cette proposition et, le surlendemain, munis des choses les plus indispensables en voyage, nous quittâmes notre caverne que nous avions nommée la Grotte du Refuge.
Nous n'avions pas fait un kilomètre qu'un obstacle se présenta: la coupée. Il fallait la descendre, car il nous était impossible de la tourner...
— Faut-il piquer une tête? demandai-je en riant à mon oncle
Celui-ci ne me répondit pas; il s'enfonça dans le bois et reparut quelques instants après, traînant à sa suite un énorme paquet de lianes dont le nom latin et scientifique m'échappe.
— Voilà de quoi descendre, me dit-il d'un air triomphant.
— Comment allez-vous procéder?
— Tu vas le voir.
Il attacha solidement une extrémité de la liane au tronc noueux d'un grand arbre qui surplombait l'abîme, et il secoua le paquet tout enroulé et tordu. Ce paquet descendit lentemeut, se déroulant par secousses, et, cinq minutes après, la fin de cette immense liane touchait le sol de la plaine.
— À la grâce de Dieu! dit le savant, se mettant en devoir d'opérer sa périlleuse descente.
Il saisit la liane, se laissa glisser et arriva en bas sans encombre.
— À mon tour, murmurai-je en serrant la liane et en fermant les yeux.
Je me laissai descendre. Une fois que j'eus touché le sol, je me relevai.
— En route! s'écria le savant, laissons la liane ici, nous la retrouverons au retour, et elle pourra nous servir d'échelle pour remonter.
Nous nous remîmes en marche, nous dirigeant en droite ligne vers le fleuve, qui serpentait au loin dans la prairie.
— Oh! m'écriais-je soudain, oh! une idée superbe, mon oncle, à laquelle je regrette de n'avoir pas songé plus tôt!
— Laquelle? fit l'astronome en s'arrêtant,
— Si au lieu de nous donner de la peine pour descendre la coupée, nous avions construit des parachutes, nous nous serions lancés sans crainte dans l'espace et nous serions descendus doucement soutenus par la densité de l'atmosphère!
— Et comment, au retour, serions-nous remontés?
— Nous aurions pris un autre chemin.
— Avec quoi aurions-nous construit ces parachutes1
À cela je ne trouvai rien à répondre. Je baissai ta tête et je continuai à marcher.
Une heure après, nous étions sur le bord du fleuve.
Un nouvel obstacle se présentait, il fallait le traverser, et ce n était pas peu de chose; sa largeur dépassant un mille à l'endroit où nous étions.
Le savant regarda la boussole.
— Ce fleuve coule au sud, murmura-t-il après s'être orienté, il nous faut suivre son cours.
Tout à coup ses yeux se portèrent sur une plante qui croissait près de là. Il poussa un cri.
— Voilà ce qu'il nous faut, Gabriel, aide-moi!
— À quoi faire? mon oncle.
— À déraciner cette plante. Nous allons avoir un bateau. Dépêchons-nous.
Sans savoir où il voyait de quoi faire un bateau, je m'arcboutai et nous tirâmes de toutes nos forces sur la tige de la plante sans que nos efforts réunis parussent produire le moindre effet.
— Nous ne pouvons pas la déraciner, dit le savant quand il fut hors d'haleine. Creusons donc la terre autour. Nous parviendrons peut-être plus facilement à notre but.
Notre seul outil consistait en une petite houe enfer. Le savant abattit un arbrisseau, en fit un manche solide, et, ainsi armé, il se mit à piocher la terre avec ardeur. Pendant ce temps, suivant ses instructions, je coupai et j'arrondis avec mon couteau quatre bâtons dont deux d'un mètre et demi de longueur environ et deux autres de 75 centimètres.
Ce travail terminé, je rassemblai quelques branches et feuilles sèches, j'en fis une meule et j'allumai le feu pour notre cuisine, puis, réfléchissant que le fleuve devait être très poissonneux, je confectionnai une ligne rudimentaire avec une ficelle, un bouchon, une épingle et une longue tige flexible, et je me mis à pêcher.
Mon oncle piochait toujours.
J'avais déjà retiré du fleuve une demi-douzaine de magnifiques poissons, longs de trente centimètres et pesant bien une livre, quand le savant m'appela.
— Gabriel, viens donc m aider à extraire ces citrouilles-là du trou, me dit-il.
Je vins lui prêter mon aide et nous retirâmes du sol, où elles étaient enfouies à plus de 50 centimètres de profondeur, des sortes de gourdes vertes, monstrueuses, d'un diamètre de un mètre au moins et et d'un poids de cinquante livres.
Le roi des Potirons de la Halle de Paris eût été un pygmée à côté de ces colosses du genre des cucurbitacées.
— Qu'allons-nous faire de cela? m'écriai-je.
— Tu le verras, répondit l'astronome en clignant de l'oeil. Apprète toujours le repas, en attendant.
Je me mis en devoir de faire cuire ma pêche, et quand elle fut à point et que je l'annonçai, mon oncle me répliqua:
— Tu es prêt, moi aussi! à table! Avant de nous «mettre à table» j'examinai l'oeuvre du savant et je fus grandement étonné de voir que deux bateaux à fond rond, munis d'une voile triangugulaire, garnis de leurs écoutes et de deux pagaies, avaient remplacé les deux potirons.
L'astronome avait tout simplement tondu les gourdes en deux, en avait retiré la partie molle intérieure, et gratté jusqu'à l'écorce de manière à les rendre plus légères encore. Puis, avec une couverture séparée en deux, il avait fait les voiles. Le mât, ou du moins le bâton qui en tenait lieu, était fixé dans le fond «du bateau» avec de la terre glaise délayée et retenu à son extrémité supérieure par deux lianes minces faisant l'office de haubans. La partie inférieure de la voile possédait une ficelle en guise d'écoute, et les pagaies étaient formées de deux larges pierres plates et minces emmanchées dans un solide bâton. Ainsi équipés, nous pouvions faire en naviguant, le tour de la comète Albion, notre monde.
Aussitôt le repas terminé, ces petites embarcations si ingénieusement construites furent mises à l'eau, et tout ce que nous emportions en voyage y fut transbordé. Nous constatâmes avec plaisir que les écorces étaient absolument imperméables, et je fis compliment au vieux savant de son adresse et de son habileté, compliments qu'il reçut d'ailleurs avec modestie car il coupa court à tout en s'écriant!
— Allons! embarquons! et plus vite que ça!
Quelques instants après, nous étions au milieu du fleuve; la brise, assez fraîche en ce moment, gonflait nos voiles, et, malgré la forme peu élancée de nos embarcations, les rives semblaient défiler avec une certaine rapidité de chaque côté de nous.
— C'est égal, disais-je à mon oncle, qui naviguait près de moi, il me semble rêver, tellement tous les événements qui se sont déroulés depuis un an et demi seulement, me semblent surnaturels. Le voyage à Ténériffe, le trajet de ce pic au cratère lunaire de Pallas, l'exploration du monde lanaire, l'attaque du Moarâh, notre arrestation et la bataille qui s'en est suivie, notre voyage aérien en hélicoptère, la traversée des mers lunaires, l'escalade du pic de Pasquellimio, le départ de la Lune dans ce nouveau wagon, la chute sur cette comète, la mort d'Aurocahc, enfin le voyage de circumnavigation que nous entreprenons tout cela n'est-il pas suffisant à me faire croire que je rêve? Quelle est la personne assez naïve qui, apprenant toutes ces aventures, pourrait croire à mon récit?
Deux heures après cet entretien, le savant poussa un cri et me dit:
— Là-bas, notre souper qui se promène! Je crus d'abord que le savant devenu subitement fou, délirait; mais regardant plus attentivement, j'aperçus à quoi il avait voulu faire allusion et je vis cinq ou six grands oiseaux au plumage blanc comme les cigognes, courant à la surface de l'eau sans étendre leurs ailes.
J'eus bientôt l'explication de ce fait singulier en approchant de l'endroit où les oiseaux exécutaient leurs évolutions. Ils marchaient tout simplement sur de larges feuilles de plantes aquatiques, semblables à celles des nénuphars, et qui couvraient un espace de plusieurs milles de largeur.
Ces oiseaux ne parurent pas effrayés à notre approche; ils paraissaient seulement surpris. Il était probable qu'ils n'avaient jamais vu d'humains tels que nous, et ils ne se doutaient certainement pas de nos intentions.
Je voulais aller droit à ces oiseaux et les abattre d'un coup de boule électrique, mais mon oncle m'ordonna de n'en rien faire.
Je lui obéis; alors, tirant de son sac un revolver, le savant en visita la batterie, puis, satisfait de son examen, il visa soigneusement l'un des plus gros volatiles de la troupe, et fit feu.
À la détonation, un cri plaintit se fit entendre, les oiseaux s'envolèrent d'un commun accord, excepté un seul qui, blessé mortellement, battit de l'aile un moment et tomba inanimé à la surface de l'eau.
Le savant, enchanté du succès qu'il avait obtenu, saisit sa pagaie, s'approcha du lieu où flottait sa proie, se baissa et la saisit d'une main. Au même insant, il se releva blanc de frayeur, et tandis que l'oiseau disparaissait dans un remous écumeux:
— Fuyons sans perdre une seconde, s'écria-t-il, et fasse le ciel que cette bête formidable ne nous attaque pas!
Et, raidissant l'écoute de la voile, il s'éloigna en toute hâte de l'endroit où était tombé le volatile.
Je l'imitai instinctivement, pressentant qu'un nouveau péril nous menaçait; en effet, je n'avais pas eu le temps d'interroger le savant, qu'un animal terrible, monstrueux, émergeait lentement, et, la gueule ouverte, se dirigeait vers nous.
À cette apparition effrayante, ma présence d'esprit m'abandonna complètement. Mais Johannès s'écria d'une voix pleine de terreur.
— Fuyons, ne perdons pas une seconde! Les voiles se gonflèrent sous le souffle de la brise, nos embarcations volèrent à la surface des larges feuilles aquatiques, mais l'animal gagnait rapidement sur nous.
Il était, à ce que j'en pus juger au regard troublé que je lui donnai quand il sortit de l'eau, long comme un énorme crocodile: douze mètres au moins et large en proportion. Sa tête rappelait un peu celle au serpent et, quand il ouvrait ses mâchoires, on voyait deux rangées de dents acérées au milieu desquelles s'agitait une langue fourchue, épineuse. Son dos immense était couvert d'écaillés prismatiques et il me sembla, sur le moment, qu'il avait six pattes. Après, je reconnus que je m'étais trompé et qu'il n'en avait que quatre, dont deux très courtes. Somme toute, c'était un terrible adversaire sur la peau duquel nos balles de revolver feraient autant d'effet qu'une boulette de papier mâché sur un mur.
Mais revenons-en à la terrible position dans laquelle nous étions restés.
Voyant que nous ne pouvions éviter le monstre, nous nous arrêtâmes et nous attendîmes fermement son approche. J'avais un revolver à la main et Johannès brandissait son poignard électrique.
J'étais en arrière et ce fut sur moi que vint d'abord l'animal. Au moment où il s'approchait, je visai son oeil énorme aussi juste que le sang-froid qui me restait me le permit et je tirai.
Au même instant, le monstre plongea avec fracas, produisant un maëlstrom artificiel qui faillit faire sombrer la coquille de noix qui me portait.
Je croyais que, grièvement blessé, le Léviathan nous avait abandonnés et je me félicitais déjà de mon acte de sang-froid, quand un bouillonnement se produisit à dix mètres de moi et que, soulevé par une force irrésistible, le canot de mon oncle fut jeté à vingt toises en arrière.
Le pauvre savant perdit l'équilibre, fit une pirouette dans les airs et retomba... à cheval sur le dos du reptile, tandis que l'embarcation, brisée en deux, disparaissait, avec les objets qu'elle contenait, dans un remous d'écume.
À la secousse qu'il reçut lorsque mon oncle tomba sur son dos, le monstre retourna sa tête hideuse et, — ô horreur! — il la fit arriver à deux pouces de la figure du savant.
Mais celui-ci ne perdit pas une seconde, il brandit son poignard électrique et la boule retomba avec un bruit sourd sur le crâne de l'agresseur.
Celui-ci se retourna instantanément sur le dos, tandis que l'astronome prenait un bain forcé.
J'étais resté immobile pendant toute cette scène, mais quand j'eus aperçu le pauvre homme faire son plongeon, sachant qu'il était très mauvais nageur, j'arrivai à lui en quelques coups de pagaie et je lui tendis la main pour l'aider à remonter. Nous n'avions plus qu'un canot pour nous deux, mais il devait forcément nous être suffisant. Aussi, à peine l'astronome était-il assis que je larguai l'écoute et que nous nous éloignions rapidement du lieu du combat.
Quatre mois après cet épisode, nous étions assis à l'ombre d'un palmier géant, sur un épais tapis de mousse, et, à quelques pas de nous, un petit ruisseau coulait avec un murmure doux et mélancolique. Nous étions sur le rivage opposé de l'Océan Johannès. (l'astronome ayant donné son nom à cette mer encore innommée), à 850 kilomètres de la Grotte du Refuge. Nous ne regrettions pas les périls que nous avions courus avant d'arriver, car le pays où nous étions parvenus était de beaucoup plus riche encore que celui que nous avions quitté. Le règne végétal y était dans toute sa magnificence et sa splendeur. Les fleurs et les feuilles avaient un éclat incomparable et les fruits étaient nombreux et d'une délicatesse exquise.
Un mois auparavant, la comète qui nous emportait dans l'Infini avait passé à trente millions de lieues de la Terre. La lunette que l'on avait pu sauver du naufrage, donnant un grossissement de 80 fois en diamètre, la rapprochait à 50,000 lieues environ et nous la voyions, au moyen de cet excellent appareil, deux fois plus grosse qu'on ne voit, à l'oeil nu, la Lune de la Terre.
On distinguait facilement les grandes taches: L'Afrique, les deux Amériques, les glaces des pôles et le cloud ring, anneau de nuages qui entoure l'équateur de notre planète.
Ce n'était pas sans une certaine émotion, je l'avoue, que je regardais la tache irrégulièrement découpée qui n'était autre que l'Europe, ma patrie, que je ne devais jamais revoir!
Mais n'anticipons pas.
Le 1er janvier de l'année terrestre 1863, nous arrivâmes à moins de six millions de lieues de la planète Mars et, notre lunette aidant, nous la rapprochâmes à 7,500 lieues à peine. Il nous fut facile de faire des observations complètes sur sa géographie, sa climatologie et ses particularités les plus remarquables.
— Mars, me dit un soir l'oncle Johannès, Mars est la planète la mieux connue et la mieux étudiée du système solaire, car elle se rapproche parfois jusqu'à 14 millions de lieues de la Terre. De plus, comme c'est la première planète dont l'orbite soit extérieure à celle de notre globe, elle brille pendant toute la nuit et non au lever et au coucher du Soleil: comme Mercure et Vénus. Aussi sa géographie est-elle assez avancée et les connaissances acquises sur sa densité, son atmosphère, la pesanteur à sa surface sont-elles assez complètes, plus complètes de beaucoup même que celles qu'on a acquises sur Vénus, par exemple.
Mars, à l'oeil nu, présente une coloration rougeâtre assez prononcée, moins cependant que Mercure, qui est jaune orangé. Seulement, si l'on met l'oeil au télescope, on reconnaît que cette teinte n'est pas uniforme, mais qu'au contraire il y a des taches plus ou moins accentuées. On a émis plusieurs hypothèses au sujet de cette coloration. Ou Mars est un monde désert et où les matériaax ocreux sont en prépondérance, ou alors sa végétation est rouge, ce qui n'aurait rien d'extraordiuaire. Quelques savants ont même cru que l'atmosphère, au lieu d'être bleue, comme sur Terre, êtait rougeâtre, ce que l'observation a controuvé.
L'orbe de cette planète est aseez fortement elliptique. À son périphélie, elle est à 51,130,000 lieues du Soleil, et, à son aphélie, elle en est éloignée de 61,578,000 lieues, ce qui fait une différence de 41,760,000 kilomètres. La durée du jour y est de 24 heures 37 minutes 23 secondes, et la planète met 669 de ces jours pour parcourir son orbite autour de l'astre central.
Mars a un diamètre de 6,700 lieues; la pesanteur, à sa surface, la plus faible qui existe dans toutes les planètes du système solaire, y est le tiers de celle de la Terre, et, si l'on y transportait un kilogramme pesé là-bas au dynamomètre, celui-ci n'accuserait plus que 0,382 grammes. La densité y est des 69 centièmes de celle de la Terre et l'aplatissement polaire n'est pas sensible.
L'inclinaison de l'axe de rotation est un peu supérieure à celle de la Terre: 28°41', au lieu de 23°,71'. Il en résulte que les saisons y sont un peu plus prononcées que chez nous.
Le spectroscope a prouvé que Mars a une atmosphère égale à peu près en hauteur et en densité à celle de notre planète natale; la même analyse spectroscopique a également prouvé que la composition de cette atmosphère est analogue à la nôtre et qu'elle ne contient pas de gaz inconnus.
En hiver, cette atmosphère devient trouble et se remplit de nuages; en été, c'est tout le contraire, elle est claire, transparente et laisse apercevoir tous les détails de la surface.
La climatologie de Mars est irrégulière; ainsi l'été et le printemps durent ensemble 372 jours, tandis que l'automne et l'hiver durent 296 jours seulement.
La Terre a un satellise, Mars deux, Jupiter quatre, Saturne huit, Uranus seize, et Neptune vingt-quatre. C'est, en effet, ce qui arrive, et ce qui a été reconnu réel pour les trois premières planètes. Possédant un puissant instrument et en poursuivant mes investigations avec patience, je suis parvenu à trouver, à voir deux lunes, là où l'on prétendait qu'il n'y avait rien.
La conversation s'arrêta là, et ce fut ainsi que j'appris tout ce que mon oncle, qui représentait pour moi la science infuse, connaissait sur la planète rouge, placée sous l'invocation du dieu de la guerre, des meurtres et du sang
Pendant sept mois, nous parcourûmes en tous sens la surface de la comète Albion, et nous pûmes dresser une carte approximative, mais il nous fut impossible de trouver ce que nous cherchions, c'est-à-dire, de la soude pour fabriquer une nouvelle sphère en verre pour notre wagon. La soude se tire, on le sait, de la cendre des plantes marines: ficoïdes, salicornes, etc., mais, sur Albion, ces plantes manquaient absolument, et il n'y ayait rien pour les remplacer.
Déjà le soleil avait perdu de son éclat, la température s'abaissait de plus en plus, et, chaque matin, le thermomètre marquait un degré de moins que la veille. Le 1er septembre 1863, il indiqua 8° au dessous de zéro à midi, au moment où le Soleil était au plus haut point de sa course, et nous prévoyions le moment où le froid serait celui de l'espace, environ 80° au dessous de zéro, état qui durerait... nous ne savions combien de temps, ignorant toujours quelle était la comète qui nous portait. Johannès était même torturé par l'idée fixe de savoir quelle était l'orbite de la comète que nous habitions. Il ne sortait plus de là, il ne mangeait presque plus, et il en rêvait à haute voix pendant son sommeil.
Le gibier disparaissait petit à petit; l'atmosphère s'embrumait de brouillards fréquents à travers lesquels le soleil apparaissait comme une splendide pièce d'or.
Depuis les premiers jours du mois d'août, notre comète voguait dans la région occupée par les petites planètes à 60 millions de lieues à peu près de l'astre central. Un soir, nous étions assis sur le gazon, lorsqu'un incident étrange se produisit.
Nous examinions, au moyen de la lunette, le gigantesque Jupiter dont le disque jaune d'or nous paraissait dix fois gros comme on le voit à l'oeil nu de la Terre, quand une vive lumière éclata à notre zénith.
Nous levâmes aussitôt les yeux et nous vîmes un énorme bolide tracer sa trajectoire éclatante dans l'épaisse atmosphère de notre comète et tomber, avec un sifflement intense, juste sur nos têtes.
Notre terreur fut extrême, mais elle ne dura que quelques secondes. Portée à l'incandescence par suite de son frottement sur les couches atmosphériques, la masse éclata avec un fracas épouvantable, une grêle de pierres depuis la grosseur du poing jusqu'à celle d'une pierre de taille — grêle dangereuse s'il en fût — tomba à un kilomètre au plus du lieu où nous étions. Quant à la masse principale, elle tomba un peu plus loin, et sa chute produisit une commotion prolongée qui secoua la comète jusque dans ses entrailles, comme dans les Cordillières des Andes, un puissant tremblement de terre.
Le lendemain, ou plutôt au jour, nous allâmes reconnaître le champ de pierres, comme nous nommâmes l'endroit. Pour la plupart, ces aérolithes étaient profondément enfoncés dans le sol.
Il est bien heureux, dis-je, que nous nous soyions trouvés un peu plus loin, la grêle d'aérolithes nous aurait hachés en morceaux.
Le savant ne répondit pas, mais il me montra du doigt une éminence qui n'existait pas la veille.
— Quoi! m'écriai-je, est-ce là la partie principale du bolide?
— Certainement, répliqua l'astronome.
— Mais cette masse a plusieurs kilomètres cubes de volume, elle est aussi grosse que la butte Montmartre à Paris!
Il fallut me rendre à l'évidence quand nous escaladâmes cette masse rocheuse et carbonisée, si l'on peut employer ce terme pour en rendre l'aspect brûlé. La masse était formée d'une seule pierre, rose comme du granit, et dont les arêtes n'existaient plus. Elles avaient fondu pendant la chute.
— Est-ce qu'une telle catastrophe pourrait se produire sur la Terre? Demandai-je au savant.
— Rien ne s'opposerait, répliqua-t-il, qu'il tombât un bolide énorme qui serait entré avec une certaine vitesse dans la sphère d'attraction. La Lune elle-même, si la force centrifuge qui l'anime était subitement annihilée, pourrait tomber sur la planète. D'ailleurs, une preuve, c'est que, d'après les calculs de Simon Newcomb, il ne tombe pas moins de 146 milliards d'aérolithes par an sur la surface de la Terre.
Dans la partie du système solaire où nous nous trouvons en ce moment, la chute d'un bolide ne m'étonne pas; c'est tout simplement une petite planète qui aura été attirée par le noyau de notre comète, noyau beaucoup plus gros qu'elle. Cela explique la rapidité dont elle était animée.
— Mais enfin, que sont ces petites planètes? Est-il vrai que ce soient les fragments d'une planète énorme, circulant entre Mars et Jupiter, et qui aurait été brisée en morceaux?
— C'est une hypothèse qui a été bien des fois mise en avant, mais il est difficile d'admettre qu'il ait pû jamais se former là une planète.
— Pour quelles raisons?
— Jupiter, le plus gros des mondes, par sa force énorme d'attraction s'y serait opposé. D'ailleurs, en réunissant tous ces fragments ensemble, c'est à peine s'ils formeraient une planète aussi grosse, que Mars, qui a 1,700 lieues de diamètre.
— Mais ne serait-ce pas plutôt Jupiter qui aurait mis la planète en morceaux!
— Oh! l'action de Jupiter n'est pas nécessaire pour expliquer l'éclatement d'une planète. Elle peut très bien être mise en morceaux soit par l'action des feux intérieurs, soit, au contraire, par une cause tout à fait extérieure, telle que le choc d'une comète à noyau, solide comme la nôtre.
— Ainsi donc, la Terre pourrait éclater?
— Sous l'effort du feu central, il n'y aurait rien d'étonnant.
Je réfléchis un instant.
— En combien de morceaux a été brisée la planète qui a formé l'essaim des astéroïdes au milieu desquels nous voguons en ce moment?
— On en compte, jusqu'à présent, environ deux cents, mais il est probable qu'il y en a beaucoup plus et qu'il existe de trop petits éclats pour être visibles, même dans les plus forts équatoriaux des observatoires terrestres.
— Mais tous ces morceaux ne doivent pas être sphériques?
— Pour la plupart, il est probable que non. Cependant, pour les plus grosses planètes, telles que: Vesta, Cérés, Pallas, Junon, Eunomia, Hygie, etc... il est presque avéré que ce sont des globes. La première nommée de ces planètes a un diamètre de 400 kilomètres; la deuxième, 350; la troisième, 270; la quatrième, 200. Et ce sont les plus grosses. Les autres n'offrent pas de diamètre sensible.
Les conditions climatologiques de ces petits mondes doivent être bien singulières, mon oncle?
— À coup sûr, car il en est de si petites qu'on en ferait le tour dans l'espace de quelques heures, en marchant au pas gymnastique, et dans lesquelles la pesanteur peut ne pas exister, ou, du moins, être si faible, qu'un homme du poids terrestre de 70 kilos n'y pèserait plus qu'une demi-livre.
— Voilà des pays où la navigation aérienne serait rendue facile, répliquai-je. Sur Terre, pour vaincre l'effet de la pesanteur il faut s'élever de 5 mètres dans la première seconde d'ascension; là-bas, par le simple effort des muscles, on se soutiendrait indéfinitivement dans l'atmosphère — s'il y en existe une. — Mais croyez-vous que ces planètes minuscules soient habitées?
— La Terre l'est bien! Pourquoi refuser des habitants, gros comme des mouches, munis d'ailes probablement, à ces mondes? La nature n'est nulle part inactive. Partout elle crée, et peut-être est-ce dans ces îles microscopiques qu'elle a été la plus féconde!
Un mois après cet entretien, nous voguions à treize millions de lieues de Jupiter, le géant des mondes, et chaque minute diminuait la distance qui nous en séparait. Sa force attractive se faisait sentir sur notre comète et, comme il se trouvait en avant de nous, il accroissait notre vitesse Cet effet était celui que les astronomes appellent des perturbations.
Le mouvement de rotation de Jupiter est très rapide. Ainsi, il accomplit une révolution entière sur son axe dans 9 heures 54 minutes 30 secondes, ce qui donne à peu près cinq heures de jour et autant de nuit. Il faut 10,455 de ces jours pour faire une année jovienne, qui est par conséquent longue douze fois comme une des années terrestres.
Par suite de la rapidité du mouvement de rotation, cette planète est fortement aplatie à ses pôles, 1/170m, environ, tandis que l'aplatissement de la planète terrestre n'est que de 1/300m seulement. Aussi, dans Jupiter, la pesanteur, sous l'influence de la force centrifuge, varie-t-elle considérablement: 120 kilos, pesés au pôle, n'en pèsent plus que 110 à l'équateur.
Un kilogramme, sur ce monde, double de poids, et un objet y parcourt 12 mètres dans la première seconde de chute. La densité est de 0,243, Jupiter pèse donc un tiers de plus qu'un globe d'eau de même dimension.
L'orbite de Jupiter s'effectue, à peu de chose près, dans le plan de l'écliptique où se meut la Terre. Son axe est droit comme celui de la Lune, et non incliné comme celui des autres planètes. Il suit majestueusement son cours. De cette façon, les saisons sont distribuées uniformément sur son disque immense. Il y a la zone des printemps, des étés, des hivers éternels et, d'un bout de l'année à l'autre, l'une ou l'autre de ces saisons ne cesse de régner. Tel habitant à qui il plaît d'habiter la zone des printemps perpétuels peut y élire domicile. Pendant toute sa vie, le climat ne changera pas.
Une épaisse couche atmosphérique enveloppe cet astre et comme elle est toujours embarrassée de nuages disposés en bolide tout autour de son disque, il est impossible de saisir la configuration des continents et des mers, - si toutefois il y en a.
Enfin, en récapitulant toutes les connaissances météorologiques, physiques, climatologiques, géographiques, etc. acquises depuis des siècles sur cette planète, on en arrive à conclure que la matière moléculaire constitutive et ses actions: la lumière, la chaleur, l'électricité, y sont dans des conditions tout autres que sur les planètes inférieures, Mercure, Vénus, la Terre et Mars. L'atmosphère, d'une couleur différente de celle de la Terre, doit être d'une densité effrayante au niveau du sol ; peut-être même aussi dense que l'eau. Enfin, tout s'accorde à trouver que, si Jupiter est habité, — et il doit l'être, car c'est un merveilleux séjour d'habitation et où la nature a dû faire des merveilles, — ce ne peut être que par des êtres fort différents des Terrigènes, et qui, si ces derniers, perfectionnant leurs télescopes, parvenaient à les apercevoir, ne seraient pas reconnus pour des hommes, quoique d'une intelligence probablement beaucoup supérieure aux Terriens, le monde Jovien étant beaucoup plus ancien que la Terre.
Les nuits de Jupiter sont éclairées par quatre satellites de dimensions fort respectables.
Uranus a été découverte par sir W. Herschell, et Neptune par le directeur de l'observatoire de Paris. La première de ces planètes gravite à une distance moyenne de 710 millions de lieues de l'astre central; la seconde gît à 1 milliard 100 millions de lieues. Ainsi donc, l'année d'Uranus est formée de 30,688 jours formant 84 années terrestres et celle de Neptune de 60,151 jours ou 164 de nos années.
Uranus a 13,400 lieues de diamètre, son volume est 174 fois plus gros que celui de la Terre. Elle tourne sur son axe en 11 heures environ et, on ne lui connaît, jusqu'à présent, que quatre satellites nommés: Ariel, Umbriel, Titania et Obéron et qui tournent autour d'elle dans des périodes diverses. Cette planète possède une atmosphère assez dense et dans laquelle le spectroscope a découvert des gaz absolument inconnus et qui n'existent pas sur notre monde.
Par suite de son éloignement, Neptune n'est pas très connu. Jusqu'à présent, on ne lui a découvert qu'un satellite: Triton, qui tourne dans l'espace de 5 jours 27 heures autour de la planète, et dont l'éloignement est de 100,000 lieues. Mais il est plus que probable que cette planète a de nombreux satellites que l'on apercevra, au fur et à mesure que l'optique se perfectionnera.
Neptune, ajouterai-je, possède une atmosphère dont la composition offre une grande ressemblance avec celle d'Uranus et une certaine similitude avec les atmosphères de Saturne et de Jupiter.
Ainsi se passaient en discussions scientifiques et en observations astronomiques les jours et les nuits sur Albion. Le Soleil diminuait de plus en plus de grandeur à nos yeux, et la comète nous emportait avec une vitesse uniformément décroissante dans la nuit infinie de son aphélie.
Une année se passa sans qu'aucune rencontre céleste fut faite. La température baissait de plus en plus, et chaque matin le thermomètre accusait au minimum 30° centigrades au-dessous de zéro. L'océan Johannès était gelé à une assez grande profondeur et il offrait, jusqu'à l'horizon, l'aspect d'un ice-field — champ de glace — immense, parsemé par places de quelques hummoks.
La végétation si riche, si puissante, si colorée à notre arrivée avait absolument changé de phase. Les fougères arborescentes s'étaient flétries. Les palmiers géants s'étaient dépouillés de leur branchage et de leurs stipes éclatants. À la place de ces produits de la nature tropicale, quelques végétaux polaires croissaient lentement. Quelques lichens, des ifs, une sorte de bouleau, voilà tout ce qui restait.
Les animaux disparaissaient également, les poissons étaient devenus invisibles et les quadrupèdes, similaires de ceux de l'époque tertiaire, avaient quitté les régions que nous habitions.
Un jour que, mélancoliquement assis autour d'un brasier immense, nous regardions la surface unie de l'océan Johannès, celui-ci me dit:
— Gabriel, que faisons-nous ici? Pourquoi ne retournons-nous pas à la Grotte du Refuge, sur l'autre hémisphère? Qui sait si nous ne trouverions pas, en explorant avec soin les bords de l'Océan qui baigne ses côtes, ce que nous cherchons en vain ici?
Je secouai la tête avec abattement:
Pourquoi trouverions-nous là-bas ce qui n'existe pas ici? Car, certainement, les plantes marines nécessaires pour fabriquer soude ne croissent pas plus à une extrémité qu'à l'autre de cet Océan. Et quand bien même nous en trouverions, il est vraisemblable que le froid les aurait fait périr.
— Qu'en savons-nous? Essayons, cherchions, il nous faut du verre à tout prix.
— Vous tenez donc à partir le plus tôt possible?
Le savant me jeta un regard singulier, et, après un assez long silence, il me répondit:
— Voici près de quatre ans que nous sommes sur cette comète, dont le noyau a à peine 150 lieues de diamètre, et nous ne connaissons pas encore entièrement sa surface. Voyageons donc, explorons ce pays qui nous demeure presque inconnu, et, quand même nous ne découvririons rien de nouveau, ce déplacement aurait le résultat de nous secouer de la torpeur où nous nous engourdissons qui, tôt ou tard, nous deviendra funeste.
— Partons donc, m'écriai-je, et fasse le ciel que nous n'ayons pas à nous repentir.
Un spectacle féerique se présenta à mes yeux.
J'étais an milieu d'une immense excavation de formation naturelle et dont le plafond s'élevait à une grande hauteur. L'obscurité n'était pas si grande qu'on eut pû le penser et une matière diffuse, suspendue dans l'atmosphère, laissait entrevoir tous les détails d'une végétation extra-naturelle.
On se serait cru dans l'un des palais enchantés des Mille et une Nuits. Nous étions dans une serre véritable, d'une grandeur et d'une magnificence admirables et où croissaient, dans un fouillis indescriptible, des échantillons de toutes les espèces de végétaux disparues du globe. Malheureusement, il n'existait aucune plante des cendres de laquelle on eût pu tirer la soude.
Nous traversâmes cette serre merveilleuse qu n'avait pas moins d'un mille de longueur et, après en avoir reconnu l'étendue, nous revînmes désespérés à notre feu, convaincus que l'accident arrivé à notre wagon était irréparable et que nous étions à jamais attachés au sol de la comète Albion.
Nous continuâmes, désespérés, notre route vers la Grotte du Refuge, mais un bonheur nous attendait avant d'y arriver.
À dix kilomètres environ de cette caverne, nous rencontrâmes la nappe glacée d'un lac naturel sur les bords duquel mon oncle, qui marchait en avant, aperçut quelques efflorescences salines.
— Du natron! Gabriel, s'écria-t-il, du natron
Je m'approchai et je reconnus que ce sel était du sesquicarbonate de soude naturel de première qualité.
Cette trouvaille, au moment où nous désespérions presque de trouver les matières premières nécessaires à la fabrication de nos sphères de cristal, était de la plus grande importance. Nous fîmes provision de ce précieux gel et nous reprîmes d'un pas plus allègre, la route de notre habitation sous-cométaire.
Rien ne devait nous être plus facile que de fabriquer autant de verre blanc que nous en désirerions, en fondant un peu de sable blanc, finement pulvérisé, avec le sesquicarbonate raffiné.
Deux heures après cette heureuse trouvaille, nous arrivions au pied de la coupée le long de laquelle la liane, qui nous avait été si utile pour la descente, se balançait toujours.
La chance voulait bien enfin sourire à nos efforts, aussi, joyeux et reconforté (moralement s'entend), j'entonnai le Chant des Volontaires, populaire en France au moment de notre départ vers les régions inconnues de Sélène, pendant que Johannès tentait l'ascension de la coupée et s'élevait à la force des poignets le long de la liane flexible.
Je grimpai à la suite du savant le long de cette corde naturelle, puis, arrivé sur la plate-forme supérieure, non sans difficultés, je montai la provision de sable et de natron, et, en dernier lieu, les bagages restés dans la vallée.
Une heure après, nous étions à la Grotte du Refuge avec toutes nos richesses.
Dès le lendemain, nos travaux commencèrent. Il nous fallut creuser un four dans l'épaisseur du rocher et fabriquer ensuite un chalumeau. Ce dernier travail fut supérieurement exécuté; des tubes en cuivre furent soudés; par l'un devait arriver le gaz hydrogène pur et, par l'autre, l'oxygène que la décomposition de l'eau par la pile de Bunsen, qui nous restait, devait nous fournir en abondance.
Ces travaux préparatoires achevés, il fallut s'occuper sérieusement de la fabrication de nos boules de verre.
Pour cela, Johannès, après avoir réduit en poudre fine tous ces matériaux: sable blanc pur, sesquicarbonate de soude, craie blanche, charbon de bois, plaça ce mélange dans un creuset d'argile réfractaire et entretint un feu violent pendant plusieurs heures, soulevant de temps en temps le couvercle pour faciliter le mélange de toutes les parties, enlever l'écume vitreuse qui surnageait et juger de l'état de la matière.
Enfin, lorsque la masse fut arrivée au degré de chaleur voulu, il cueillit, au moyen d'un long tube de cuivre, une boule de verre en fusion et, appliquant les lèvres à l'extrémité supérieure de la canne, il souffla en imprimant un mouvement de pendule à la matière vitreuse qui s'allongeait et prenait la forme d'une bouteille.
Quand il jugea que son oeuvre était arrivée au diamètre voulu, il la détacha, et, au moyen d'une tige de fer mouillée, il la coupa en deux. Pendant ce temps j'avais allumé le chalumeau à gaz dont il se servit pour aplanir la bouteille et en faire une vitre plate et épaisse. Lorsque ce dernier travail fut achevé, mesurant le diamètre du verre lenticulaire qu'il allait remplacer, il coupa la plaque et la mit dans le four chauffé à l'avance, pour le recuit. La fabrication de la vitre terminée, il procéda à celle de la sphère. Ce fut difficile et ce ne fut qu'après des essais réitérés qu'il arriva à un résultat satisfaisant.
Après un long espace de temps, le four fut ouvert et les pièces retirées. Deux heures et demie furent nécessaires pour leur refroidissement complet. Enfin, on put, à la lumière artificielle de notre lampe en magnésium bien entendu, transvaser le minerai de la sphère brisèe dans celle que nous venions de fabriquer. Puis ramollissant au moyen du chalumeau les saillies que nous avions laissées de chaque côté de la boule, nous les fîmes pénètrer dans les tiges de soutien et, les aplatissant, nous les fixâmes d'une manière invariable.
La vitre fut ensuite replacée dans son encastrement et l'on s'occupa du repoussage des bosselures et du remplaçage de la partie du métal brûlé.
Pour cela, au moyen d'une petite enclume et en chauffant jusqu'au blanc les parties bossuées, travail dans lequel le chalumeau à gaz nous fut de la plus grande utilité, on aplatit facilement les saillies. Quant à la partie brûlée, qui se détachait en écailles, on la remplaça par une plaque de tôle mince rivée sur la charpente du wagon.
Ces divers travaux une fois terminés, on procéda au nouvel aménagement des objets qui avaient été depuis longtemps retirés. Après qu'on se fut assuré du fonctionnement de l'appareil à air du malheureux Aurocach, il fut fixé à sa place réglementaire. Les livres, la lunette, furent rangés à la place qu'ils occupaient auparavant. Enfin, il ne resta bientôt plus trace de notre passage sur la comète Albion. Tout avait repris sa place accoutumée dans le wagon où nous n'avions plus qu'à monter et à partir.
Il ne fut pas tout d'abord question du départ. Un monde immense, Saturne, s'avançait et il fut convenu que nous resterions pour l'étudier du plus près possible.
Le 15 novembre 1865, la comète Albion passa à 1,800,000 lieues de la planète Saturne qui nous apparut plus grosse encore que le monstreux Jupiter. Nous pouvions facilement étudier à l'oeil nu tous les détails de son immense disque. On distinguait son anneau, formé de huit parties de couleurs différentes situées à des distances variables, et ses huit satellites gravitant en cadence autour d'elle.
— Saturne, que les astronomes terrestres appellent la Merveille du Monde solaire, me dit un soir Johannès, est réellement la plus belle planète de notre système. Son diamètre approche de celui de Jupiter; il a trente mille lieues de longueur à l'équateur. Je dis à l 'équateur, car Saturne n'est pas sphérique; il est très aplati à ses pôles, plus aplati que Jupiter, et de 1/10e environ, ce qui fait une différence de 3,000 lieues. Sa distance moyenne au Soleil est de 352,750,000 lieues, distance qui varie de 40,000,000 de lieues à l'aphélie et au périhélie. Le volume de cette gigantesque planète égale 864 Terres et les 3/5e de celui de Jupiter, le roi des Mondes.
Saturne, dont l'axe de rotation est incliné de 64°18' sur l'écliptique, tourne sur lui-même en 10 heures 14 minutes, un peu plus vite que Jupiter. Il lui faut 25,000 de ses jours pour former une de ses années, qui est par conséquent égale à trente des nôtres.
La pesanteur y est un peu plus forte que sur Terre. Un kilogramme pèse 104 grammes de plus, et la chute d'un corps y est, aux pôles, de 5 mètres 34 dans la première seconde, et à l'équateur, dans le même temps, de 4 mètres 51, ce qui prouve l'intensité de la force centrifuge.
Saturne étant dix fois plus éloigné du Soleil que la Terre, ses habitants voient donc l'astre du jour dix fois plus petit en diamètre, 90 fois moins étendu en surface, et reçoivent 90 fois moins de lumière et de chaleur.
— Nous nous en apercevons bien, de cette diminution de calorique, dis-je, ne sommes-nous pas à la mème distance que Saturne du Soleil?
— Parfaitement. Je continue. Ce qui donne un aspect merveilleux à Saturne, c'est l'anneau qui l'entoure de toutes parts sans le toucher. Ce fut Huygens qui résolut, en 1659, le problème de cet anneau, que Galilée avait vu, mais sans croire que ce fût une véritable ceinture de matière gazeuse. Aujourd'hui. les dimensions et les distances de cette couronne céleste sont bien connues. Ainsi, la largeur totale des huit anneaux est de 11,800 lieues, l'epaisseur de 65 kilomètres, le diamètre extérieur de 71,000 lieues, et la distance de l'anneau. inférieur à la planète de 7,000 lieues seulement. Ils tournent tous, dans des périodes variables, autour de la planète, d'après leur éloignement respectif.
Depuis leur découverte, en 1659, les anneaux semblent se rapprocher, d'année en année, de la planète, et il n'y aurait rien d'étonnant à ce qu'un jour les Terriens assistent à leur complète dislocation et à leur chute sur Saturne.
J'ajouterai que le régime météorologique de ces anneaux est bien différent de celui de la planète. Ainsi, chaque saison, sur Saturne, dure sept années terrestres. Comme son inclinaison n'est pas beaucoup supérieure à celle de l'axe de la terre, les saisons n'y sont pas tranchées, comme contraste, entre l'été et l'hiver; seulement les pôles ont, par années saturniennes, tour à tour, quatorze ans et huit mois de jour et autant de nuit.
L'anneau est, comme les pôles, pendant quatorze ans sans soleil et, pendant le même laps de temps, exposé aux rayons lumineux de l'astre. Quels jours et quelles nuits! Quelles différences avec le mondicule terrestre!
Saturne entraîne, dans son cours autour du Soleil, huit satellites, huit mondes gravitant dans sa sphère d'attraction qui s'étend à 900,000 lieues autour de lui. Le tableau suivant donne les principales mesures et dimensions de ces satellites:
Les quatre premiers sont à une distance moindre de la planète que la Lune n'est éloignée de la Terre. On a remarqué que le sol de ces satellites est fort inégal et qu 'il présente des variations de couleurs très curieuses. Comme tous les satellites observés, ceux de Saturne montrent toujours la même face aux habitants de la planète, car il est probable que ce monde est habité, comme le sont tous ceux que nous avons vus jusqu'ici. Seulement, les formations vivantes doivent notablement différer de celles des autres planètes.
— Oui, car le froid doit etre un agent dont l'action est prodigieuse comme la chaleur, nous en savons quelque chose. Mais les liquides n'existent sans doute qu'à l'état solide dans Saturne?
L'astronome secoua la tête.
— Le contraire ne m'étonnerait pas, dit-il enfin, car il est probable que, comme Jupiter, Saturne est encore chaud, aussi chaud que la Terre pour le moins. Les faits s'ajoutent à la théorie pour le prouver. Saturne a une atmosphère aussi épaisse, aussi dense, aussi chargée de nuages que Jupiter. Ces deux astres offrent une grande analogie entre eux. Aussi, je n'en doute pas, ils possèdent tous deux des habitants qui sont aussi heureux et plus intelligents, à coup sûr, que nos compatriotes terriens sur leur planète. Et quel merveilleux séjour que Saturne, par exemple, avec son anneau faisant l'effet d'une lune continue et se prolongeant comme une arche immense dans le firmament avec ses huit satellites énormes gravitant dans des périodes diverses. Aucune description ne peut certainement donner idée de la magnificence d'une pareille nuit. Auprès d'un tel spectacle, que sont nos nuits terrestres, même les plus calmes et les plus étoilées avec notre mélancolique Phoebé, seul satellite voguant dans notre ciel! Non, un Terrigène ne peut s'en rendre compte sans le voir. Et cependant, comme il serait facile, avec une lunette même ordinaire, de se rendre compte de ce splendide spectacle! Il faut convenir que notre pauvre humanité est encore bien arriérée quand on songe, qu'au lieu de se pénétrer des vérités de la nature, elle préfère s'entre-déchirer pour se disputer une infime partie du morceau de boue qu'elle habite. O vanité humaine, quand le flambeau de la Vérité luira-t-il enfin à tes yeux désabusés!
— Le jour viendra, murmurai-je.
— Il faut l'espérer, répliqua gravement mon oncle.
Plusieurs mois s'écoulèrent sans qu'on reparlât du retour. Le thermomètre avait cessé depuis un certain temps, de descendre, et la colonne de mercure se maintenait à 30 degrés au-dessous de zéro. C'est la température qui règne sur Terre, pendant les six mois que dure la nuit polaire, et nous pouvions supporter cet abaissement de chaleur sans trop de gêne, car jamais le vent n'agitait les couches glacées de l'atmosphère cométaire.
Un changement, accusé par les instruments, fut remarqué dans la composition de l'atmosphère. Elle s'était condensée de telle manière que le manomètre marquait une pression de 3 atmosphères et demie et que le baromètre ne fonctionnait plus, le mercure remplissant le cube. Je suis persuadé qu'il fût monté, sans cela, au moins à un mètre de hauteur.
Un jour qu'assis près du brasier allumé dans notre grotte, je réchauffais mes membres engourdis par le froid, je dis au savant:
— «Qu'attendons-nous pour partir ? Quand regagnerons-nous la Terre, notre planète natale? Attendrons-nous pour quitter la comète qui nous a si malheureusement arrêtés dans notre voyage céleste, que le peu de chaleur qui lui reste ait complètement disparu et que nous mourrions de froid et de faim?»
Johannès haussa les épaules et répondit simplement:
— «Je veux rester sur Albion!
Et pourquoi? m'écriai-je, effrayé de cette nouvelle lubie.
— Tous mes calculs, répliqua-t-il, tendent à me prouver que notre comète suit une branche de parabole qui l'éloigné indéfiniment du Soleil. Déjà nous sommes à 380 millions de lieues du Soleil, dans dix ans nous atteindrons un autre Soleil, dans vingt un autre, et ainsi de suite...
— Mon oncle, vous vous égarez; cela m'étonne pour un astronome de vous voir entrer dans de pareilles considérations!...»
Le savant me regarda d'un air irrité et hautain.
— «Où vois-tu que je m'égare? Je te trouve bien ambitieux de vouloir me contester mes visées...»
— ... Pour le moins extravagantes, fis-je à demi-voix... Qui vous prouve, continuai-je tout haut, que notre comète ne suit pas une orbite fermée, d'une longueur encore mal déterminée, mais non moins réelle? Mais si, comme vous le prétendez, elle retourne dans l'infini d'où elle arrive, bâtons-nous, au contraire, de fuir son sol glacé, sur lequel nous ne tarderons pas à périr, soit par le froid, soit par la faim, ou par ces deux modes de torture à la fois. Regagnons la Terre, notre planète natale, c'est le plus sage; car, de toute manière, il nous est impossible de séjourner longtemps sur ce monde où la fatalité nous a jetés, et tenter d'y rester serait une folie.
Ce ne pourra être qu'après une course ininterrompue de plusieurs siècles qu'il atteindra la sphère d'attraction d'un autre Soleil. Je suis véritablement surpris de me voir force de vous rappeler — à vous, un astronome, — les distances formidables auxquelles gisent les étoiles les plus rapprochés de nous!»
Le savant, visiblement ébranlé, se promena un moment avec agitation. Enfin, s'arrêtant devant moi:
— «Procédons par ordre, reprit-il. D'abord, je te demanderai la raison qui te pousse à quitter Albion.
— Il me semble vous l'avoir dit: premièrement à cause du froid, qui devient de plus en plus intolérable et nous fera périr, si d'ici peu nous restons ici. Ensuite la faim qui nous menace déjà...
S'il fait froid, nous irons chercher au coeur de notre planète la chaleur qui aura disparu de sa surface. Voilà la première objection refutée; passons à la seconde. La faim, dis-tu? Je ne la crains pas, le règne végétal et le règne animal sont encore assez florissants, je crois, pour pouvoir nourrir deux hommes?
Mais s'ils viennent tous deux à disparaître par l'effrayant froid qui nous envahit et nous glace d'heure en heure!
— Ils ne disparaîtront pas; ils ne peuvent pas disparaître! cria avec violence le savant, s'échauffant petit à petit.
Il n'y a plus rien à dire alors, murmurai-je.
— Je l'espère bien, fit l'irritable astronome dont le caractère irascible reparaissait. D'ailleurs, reprit-il, qu'irais-tu faire sur Terre? La contemplation de l infini n'a donc produit aucun effet sur ton esprit, et tu n'as pas compris la vanité des mots dont les humains sont si orgueilleux; gloire, fortune, honneur? Je préférerais encore, je crois, revenir dans le doux empire de Séléné, où les guerres ne font pas entendre leur bruit, et ou la paix règne dans l'éternelle lumière.
— Soit, abordons la Lune, fis-je, et ensuite?
— Après? Il te sera toujours facile, si tu y tiens toujours autant, de retourner sur Terre, en choisissant le moment où elle se trouve entre le Soleil et la Lune. Mais à quoi bon, qu'irais-tu faire sur cette planète? Raconter tes voyages? On ne te croira pas et tu seras traité d'imposteur... à moins qu'on ne te prenne pour un fou!
Je réfléchis longtemps, enfin je repartis:
— «Vos calculs vous indiquent-ils quelle est la comète sur laquelle nous sommes, ou tout au moins, quel est le chemin qu'elle parcourt dans l'espace?»
Johannès fronça les sourcils.
— «À vrai dire, murmura-t-il, je ne sais au juste à quoi m'en tenir; la courbe suivie par le mobile qui nous emporte vers les régions inaccessibles de l'Infini, est-elle une ellipse ou une parabole? Je l'ignore encore, et un mois me serait nécessaire pour élucider cette grave question. Si la courbe est ellipsoïdale, la comète qui nous soutient appartient au système solaire. Dans le cas contraire, et qui est le plus probable, c'est une comète errante, s'étant fourvoyée dans notre système solaire et qui, venant de l'Infini, y retourne.
— Alors, il vous est impossible de vous prononcer?
— Totalement impossible!
— Mais si c'est une comète du système solaire, laquelle pourrait-ce être?
— Je ne vois que deux comètes dont l'aphélie se trouve dans les parages où nous sommes, ce sont les comètes de... de...
— De qui? fis-je tout anxieux.
— De Tuttle et de Halley.
— Quels sont donc les éléments de ces deux corps ?
Le savant réfléchit et répondit:
— «La première a son aphélie à 10.48, c'est-à-dire à peu près dix fois et demie la distance de la Terre au Soleil, ou 380 millions de lieues. Son périhélie est extérieur à l'orbite de Mercure, mi-chemin de l'orbite de Vénus. Son excentricité est de 0,821; son inclinaison de 54° sur le plan de l'écliptique. Elle a été calculée par l'astronome américain Tuttle, l'un des plus acharnés découvreurs de petites planètes. La durée de sa révolution est de treize ans et demi, elle a passé au périhélie en 1858, et elle doit y revenir en novembre ou décembre 1871.
«La seconde, celle de Halley, la première comète dont les éléments aient été calculés tourne en 76 ans autour du Soleil. Son aphélie est à un milliard 275 millions de lieues environ de l'astre radieux, à peu près à la distance de Neptune.
— Et vous ne soupconnez pas sur laquelle de l'une ou de l'autre de ces deux comètes nous avons trouvè refuge?» répliquai-je.
L'astronome eut un mouvement d'impatience.
— Non, me répondit il, d'un ton bourru. Je t'ai déjà dit que bien des comètes étaient inconnues et je te le répète. Celle sur laquelle nous nous sommes fourvoyés est une comète errant dans l'espace et voguant à l'aventure à travers les profondeurs intersidérables.
— Alors, en admettant que cette comète sur laquelle nous nous trouvons, continue sa marche, pourquoi tenez-vous tant à rester à sa surface? Pourquoi voulez-vous atteindre de nouveaux soleils? N'avez-vous pas parcouru notre système planétaire tout entier, et l'univers ne vous est-il pas connu dans les principales manifestations? À mon tour, si je vous disais: Quid prodest?»
Johannès haussa les épaules.
— «Je vois, dit-il, que tu n'as aucune idée de l'univers; aussi vais-je faire mon possible pour t'en expliquer toutes les beautés.
«Suppose-toi, par exemple, transporté sur l'une des planètes qu'éclairent et que chauffent ces lointains soleils. Dans les trois quarts des cas, le soleil central, au lieu d'être blanc comme le notre, est coloré; la lumière qu'il donne, est par conséquent d'une influence tout autre que celle de notre Soleil. Te figures-tu être subitement transporté dans un de ces mondes, éclairés par le Soleil rouge, où la végétation gigantesque et antédiluvienne est rouge, l'eau jaune, et où le sommeil et les aliments sont inconnus?
«Et pendant la nuit, les lunes, globes de sang, glissant en silence dans une atmosphère verte, et teintant en rouge le sol, quel spectacle! Quelle plume pourrait le rendre?
«Bien des étoiles sont doubles, triples, la couleur de chaque composante peut varier. Alors, la nuit est inconnue pour les mondes qui gravitent dans les lumières étrangement colorées. Tour à tour, la planète reçoit un jour bleu d'azur et jaune d'or. Bientôt le jaune empiète sur le bleu, se marie avec lui et produit un éclatant tapis vert. Peu après, le vert s'efface et le jaune reprend son empire. Mais il ne le garde pas, car un Soleil rose pâle apparaît, ils confondent leurs lumières et produisent du violet. Quels spectacles sublimes! et tu voudrais m'empêcher de les voir, de m'en rendre compte!
«Et les éclipses sur de tels mondes, à quels jeux de lumiére infinis ne doivent-elles pas donner naissance! Une éclipse annulaire montre une bague bleue, verte, rouge, tandis que les satellites voguant dans le ciel sont multicolores. Qu'est-ce que notre système planétaire à côté de tels Mondes, de tels Soleils, dont quelques-uns, par exemple le Sirius. sont dix mille, cent mille fois gros comme notre Soleil, et où la nuit est inconnue!
«Ah! certes, pour l'astronome et le contemplateur, quel sujet captivant que l'étude de cet univers dont le voile est à peine levé, et dont les splendides tableaux sont à peine ébauchés par nos doigts tremblants! À la place d'une étendue immense, déserte, on voit la vie se développer, s'étendre, se multiplier, le ciel n'est plus un morne désert: ses antiques solitudes ont fait place à des régions peuplées comme celle où gravite la Terre; le silence, l'obscurité, la mort qui régnaient en ces hauteurs, ont fait place à la lumière, au mouvement, à la vie. Des milliers et des millions de soleils versent à grands flots dans l'espace, l'énergie et la chaleur qui émanent de leurs foyers étincelants. Tous ces mouvements se succèdent, s'entre-croisent, s'unissent ou se combattent dans le développement et l'entretien incessants de la vie universelle. L'univers est transfiguré pour nos pensées; les soleils succèdent aux soleils, des mouvements propres emportent tous ces sytèmes vers les régions sans fin de l'immensité... Cet aperçu rend sensible, en quelque sorte, la grandeur de ces mouvgments qui procèdent avec lenteur sans jamais s'interrompre, mais dont les vastes périodes forment comme une horloge éternelle de l'univers.
Suppose un instant que ce qui ne peut être qu'un rêve de notre imagination se réalise et que notre vue, dépassant les limites de la vision télescopique. acquière une puissance surnaturelle, que nos sensations de durée nous permettent de resserrer et de comprendre les plus grandes intervalles de temps; aussitôt disparaît l'immobilité apparente qui règne dans la voûte des cieux. Les étoiles sans nombre sont emportées, comme les tourbillons de nos routes, dans des directions opposées; les nébuleuses errantes se condensent ou se dissolvent, la voie lactée se déchire en lambeaux et le mouvement règne dans les espaces célestes de même qu'il règne sur la Terre dans la vie des animaux et des hommes. C'est une vie immense, un fourmillement perpétuel; l'esprit qut ferait abstraction du temps cesserait de contempler pendant la nuit silencieuse un ciel inerte et immobile, mais verrait à sa place des myriades de soleils brûlants, lancés dans toutes les directions de l'immensité et semant dans l'Infini les formes multipliées d'une vitalité inextinguible et universelle. Les étoiles, le ciel tout entier est emporté dans un vol d'ouragan à travers les profondeurs toujours ouvertes de l'espace, et la constitution de l'univers change de siècle en siècle en subissant de perpétuelles métamorphoses (1)...
1 Astronomie populaire de M. C. Flammarion.
Je veux te faire bien comprendre l'infinie étendue du monde et, pour te la faire saisir, je te dirai une chose: Partons dans un rayon de lumière qui parcourt 77,000 lieues par seconde; en une seconde, nous atteignons la Lune, en dix minutes le Soleil, puis les planètes du système solaire, les bolides tournant sur une orbite inconnue, la comète, lente et fatiguée, glissant dans la nuit de son aphélie. Après trois ans et six mois de vol ininterrompu, nous arrivons à la plus proche étoile de notre systême, Alpha du Centaure. Ne nous arrêtons pas; les systèmes de soleils multicolores s'approchent, visitons-les. Visitons aussi les mystérieuses nébuleuses, ces mondes en formation, mais ne cessons pas de courir, toujours en ligne droite et toujours avec la même effroyable vitesse. Au delà d'obscurs abîmes qu'il nous faut franchir, d'autres étoiles s'allument au fond des cieux, atteignons-les et continuons notre course vertigineuse pendant dix ans, cent ans, mille ans, cent mille siècles, et toujours nous verrons les univers, les soleils tombant dans toutes les directions, la vie universelle s'étendant, se développant sans cesse sous des changements et avec des diversions inouïes; mais, poursuivrions-nous notre marche effrénée pendant des milliards de siècles, nous ne trouverions jamais la fin du monde; nous serions toujours aussi avancés; le centre est partout, la circonférence nulle part. Tomberions-nous pendant l'éternité entière, il en serait toujours ainsi. Et si, vaincus, écrasés par cette sublimité du Monde, de l'Univers et de la Création, nous renonçons à poursuivre notre course insensée, nous reconnaîtrons que le monde est Infini dans tous les sens, et Éternel, car il n'a jamais eu de commencement et il n'aura jamais de fin. La Mort universelle ne régnera jamais sur lui!»
Mon oncle se tut et je l'écoutais encore; je m'écriai alors, revenant à la question qui m'obsédait et à laquelle je songeais toujours:
«— Que voulez-vous rester sur notre comète glacée Ne connaissez-vous pas d'avance toutes ces merveilles que vous voudriez visiter? Ne poussez pas le dévouement, je vous en conjure, jusqu'à la folie. Partons, hâtons-nous de quitter le monde meurtrier et funèbre où le froid et la faim nous tueront d'ici peu si nous y restons.»
Le savant ému, mais sans vouloir le faire paraître, se détourna et me dit d'un ton bourru!
— Allons! monte et prends place dans le sharr, le Soleil n'a jamais été aussi brillant qu'aujourd'hui; partons sans perdre un moment!»
Je poussai un cri de joie, croyant l'avoir fléchi, et je sautai dans le wagon préparé pour le départ.
À peine y étais-je entré que l'astronome poussa violemment la porte qui se ferma, et leva les deux hémisphères de métal cachant le minerai.
Avant que j'eusse pu pousser un cri, l'appareil bondit dans les airs et en quelques secondes je perdis de vue le vieux savant!
Je restai un moment abasourdi de l'action de mon oncle. Enfin, je me relevai et courus à la vitre; mais j'étais déjà à plus de 10 kilomètres d'Albion, et chaque seconde augmentait la distance qui nous séparait. Alors mes genoux fléchirent, mes yeux se remplirent de larmes et je m'écriai:
— O sublime admirateur de la Nature, pourquoi faut-il que vous m'ayez abandonne!
Ce fut le seul reproche que j'adressai au savant, qui, malgré son apparente rudesse, avait été certainement ébranlé de mon discours, et je pensais à ce que le malheureux homme allait souffrir en restant seul à la surface d'Albion pendant des années et des années! J'eus un instant la pensée de revenir sur ma route; mais c'était chose impossible, le soleil m'attirait à lui et la comète s'éloignait à travers l'espace dans une direction opposée. Il fallait me résigner à être emporté; j étais impuissant à regagner l'endroit que je venais de quitter.
Après avoir levé en grand les hémisphères, de façon à ce que le wagon atteignit rapidement son maximum de vitesse, je passai la visite de l'appareil qui allait devenir pendant un mois entier ma maison.
Tout à coup je trouvai, en furetant dans les coins, dans une sorte d'armoire dissimulée dans la paroi capitonnée, un flacon en métal que je m'empressai de déboucher et de porter à mes narines, afin d'en connaître l'identité.
Une odeur forte, semblable à celle de l'ozone, envahit le wagon; je perdis connaissance comme lorsqu'on s'endort et je roulai sur le parquet, évanoui.
Je revins à moi sous les rayons d'un soleil dont il me fut d'abord impossible de supporter l'éclat et la chaleur; enfin quand je fus un peu plus habitué à la lumière devenue intense si subitement — car il ne me semblait pas être resté longtemps évanoui — je me précipitai à la vitre lenticulaire du wagon.
Quelle ne fut pas ma stupéfaction en distinguant à peu de distance de moi, dans l'espace, un corps céleste énorme vers lequel se dirigeait en plein le wagon!
En un clin d'oeil, j'eus reconnu la Lune!
Comment se faisait-il que j'en étais si proche? C'était encore pour moi une question insoluble. Mais, pour le moment, ce n'était pas l'explication de ce mystère qu'il fallait chercher; il me fallait d'abord tenter d'atteindre la partie éclairée du disque.
J'arrivai à réussir dans mon projet avec assez de bonheur et, peu après, mon véhicule céleste s'arrêta doucement dans une plaine déserte de l'hémisphère nord de la Lune. En peu de temps, j'eus gagné Rhamussil-Koa, où je retrouvai le fidèle Kivy-Aviou, qui poussa un cri à ma vue:
— Et — azziri — mon ami? me dit-il.
Je me jetai dans les bras de l'astronome sélénite, et je lui racontai les divers épisodes de notre voyage à travers l'Infini, la mort d'Aurocahe et la manière dont j'avais quitté mon oncle. Il m'écouta jusqu'à la fin en silence, stupéfait de mes récits, puis il me dit:
— Qu'allez-vous faire, maintenant!
— Attendre le retour de la comète et, si elle repasse au périhélie, tenter de l'atteindre. Que dis-je? l'atteindre à tout prix, il le faut! je veux revoir mon oncle et continuer nos merveilleux voyages.
— Que la voie vous soit facile pour y parvenir, murmura gravement le vieux Sélénite.
Quand ma santé, ébranlée par les changements si brusques de température, d'atmosphère, de nourriture, que j'avais eus à subir, fut totalement rétablie, je rédigeai le récit de notre voyage en trois langues différentes: anglais, français, allemand, et, ce travail achevé, je me mis en route pour explorer les moindres parties du sphéroïde lunaire. Pendant cinq ans, je voguai en tous sens, je gravis les pics, je descendis dans les cratères, je me hasardai dans les plus sombres forêts, je pénétrai dans les souterrains inconnus. Je ne pensais plus à mes manuscrits, quand Kivy-Aviou m'indiqua le moyen de les faire parvenir à la Tournante. Un canon, qui avait déjà servi à des tentatives infructueuses de communication avec notre monde, fut sorti de l'arsenal de Dalouahigi, ensuite chargé et finalement braqué sur le zénith du lieu.
Au moment où j'allais glisser dans l'obus, fondu avec les débris de notre Flèche, les trois manuscrits dont j'ai parlé, la comète reparut dans le ciel.
La comète reparut dans le ciel.
On juge de mon émotion en voyant que le vieux savant ne s'était pas trompé dans ses suppositions et qu'Albion n'était autre que la comète de Tuttle calculée en 1858, et dont le retour était annoncé pour l'année 1871. Mon impatience fut grande. Aussi, abandonnant le canon, je préparai le wagon aérien pour mon prochain départ.
En ouvrant la porte je sentis encore cette odeur d'ozone qui avait produit sur moi cette insensibilité cataleptique dans laquelle j'étais resté plongé pendant les trois quarts de mon voyage de retour. Une ventilation prolongée suffit pour débarrasser le wagon de ce gaz pernicieux, lequel était renfermé dans le flacon dont j'avais maladroitement respiré les émanations anesthésiques.
Mais le temps presse, la comète s'approche de son périgée, il faut nous embarquer; je dis nous, car Kivy-Aviou, cette fois, m'accompagne.
Reviendrons-nous jamais?...
Cette dernière feuille rédigée, je vais la joindre au manuscrit, le boulet sera ferme et l'on fera feu.
Adieu!
Que le ciel nous protège!
Ici se terminait le manuscrit français. La lecture qui, entre parenthèses, avait duré trois soirées, une fois terminée, le capitaine Forestier se leva et, au milieu du silence général:
— Quelle est votre impression? demanda-t-il au lieutenant, croyez-vous à la réalité de ce voyage véritablement surnaturel, dans tous les cas, au moins merveilleux?
— Je suis fermement convaincu de la réalité de cette exploration, répondit l'officier. Pourtant, je voudrais visiter le lieu du départ, le pic du Ténériffe, afin de m'assurer de visu de la vérité de ce récit.
— Il sera fait comme vous le désirez, répliqua courtoisement le commandant du Tourbillon. Je ne serai pas fâché non plus d'examiner de près cette montagne célèbre. Veuillez donc faire mettre le cap, je vous prie, sur Santa-Cruz de Ténériffe.
L'officier obéit avec plaisir et, le lendemain matin, la vigie s'écria:
— Terre!
Le navire toucha à Santa-Cruz, et suivi du lieutenant Fauvet, de Mathias, le serrurier, et d'un guide, le capitaine Forestier commença l'escalade du pic sourcilleux du Teyde. À midi, on fit halte à la Rambleta et, à sept heures du soir, les ascensionnistes arrivaient à la Caldera, la cheminée, indiquée dans le manuscrit.
Elle était dans un état véritablement pitoyable; l'ouverture s'était écroulée et prenait une forme ellipsoïdale irrégulière; les pierres étaient noircies, brûlées, effritées. À cinquante pieds plus bas, dans le cratère, on pouvait encore distinguer un entassement gigantesque de matériaux.
— Il n'y a aucun doute à garder, dit le capitaine. La poussée des gaz a été plus forte que ne l'espéraient les voyageurs et la secousse de leur départ a fait écrouler la maçonnerie péniblement élevée!
— Voilà d'ailleurs qui prouve en faveur de la véracité du conteur! dit le lieutenant, en indiquant à peu de distance deux plaques de métal qui, quoique épaisses, étaient tordues et presque brûlées par suite de la chaleur et de la pression qu'elles avaient dû avoir à subir. Ce ne peuvent être que les cloisons à air comprimé.
— C'est vrai, je les reconnais! dit Mathias.
Ce mot termina la conversation.
Quoique la fatigue fut générale, le capitaine voulut retourner immédiatement au Tourbillon et l'on se remit en route. À onze heures du soir, les explorateurs arrivaient au pied de la montagne, à Canaria, et, à une heure du matin, ils mettaient le pied sur le pont du navire.
Le lendemain, lorsque le Tourbillon se trouva en pleine mer, et pendant que le capitaine scrutait l'horizon du haut de la dunette, le lieutenant s'approcha de lui.
— Capitaine, demanda-t-il, que ferons-nous des manuscrits?
— J'ai l'intention, une fois de retour en France, répondit le commandant, de les communiquer aux journaux.Certainement ils accueilleront bien ce récit étrange, arrivant de la Lune en droite ligne.
— Personne n'y voudra croire!
— Qu'est-ce que cela fait? les incrédules eux-mêmes retireront toujours de cette lecture un enseignement utile et sérieux que les romans ne donnent pas. Ils auront appris, sans s'en apercevoir, les premières notions de l'Astronomie, la plus belle des sciences, la science de l'Infini, du Vrai, de l'Éternel!
Roy Glashan's Library
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