Roy Glashan's Library
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LA multiplicité et la variété de l'oeuvre de — J.-H. Rosny aîné ont déjà, à maintes reprises, sollicité les commentateurs et les biographes. Il n'est que de cueillir parmi l'ample floraison de la critique contemporaine pour démêler quelle place importante le fécond écrivain tient aujourd' hui dans les lettres françaises. C'est que, chez J.-H. Rosny aîné, et par l'effet d'une rare fortune, l'homme n'offre pas moins d'intérêt que l'oeuvre. Un peintre comme Albert Besnard, un critique comme Firmin Roz ont su reconnaître cette double face d'un talent pleinement original, et il n'est pas inutile, croyons-nous, de recourir à leur opinion pour éclairer une aussi curieuse figure.
« Je ne connais pas au physique, dit le peintre Albert Besnard, d'homme plus intéressant à observer que J.-H. Rosny aîné. Ce fut chez notre ami commun, Frantz-Jourdain, que je le rencontrai, il y a vingt ans. Mais c'est à un dîner mensuel, le Bon Cosaque, tombé en désuétude comme tant d'autres, où l'ennui prend peu à peu la place des convives, que je fis réellement la connaissance de cet homme original et étrange qui parlait comme on prononce des sentences et dont les idées, émises de cette façon, provoquaient toujours quelque tumulte parmi les dîneurs.
« Je le vois toujours avec ce visage pâle dont les cheveux et la barbe se disputaient le masque, seule partie visible de son personnage que pût évoquer la lueur des bougies. Tout le reste, barbe, cheveux, habits, s'allait perdre dans l'ombre de la pièce. Il ressemblait assez ainsi à ces têtes que Vallotton dessine en deux plans: lumière et ombre, black and white. »
Après l'homme, voilà l'écrivain:
« Chez J.-H. Rosny aîné, a écrit Firmin Roz, l'art enfonce ses racines au coeur même de la réalité et y puise sa sève. Voilà le vrai « réalisme », sincère et fort, qui ne sépare pas le physique du moral, prend nos sentiments à leur source, nos passions dans leurs origines et tire de la vérité même une poésie spontanée, naturelle, qui s'épanouit comme fleurit la plante. Un pareil exemple nous apprend, combien sont artificiels les systèmes et les écoles. Naturalisme, idéalisme. tout ce que ces termes désignent, quand on ne les force pas pour les besoins des théories et des programmes, est enveloppé, fondu dans l'art d'un Rosny, assez vaste et assez souple pour saisir et représenter la nature et l'esprit, la grande harmonie complexe où s'accordent les réalités des trois règnes et cette vie de l'âme en qui tout s'exprime et s'achève. Trouvons-nous aujourd'hui chez un autre écrivain français ce sens cosmique auquel les romans de J.-H. Rosny doivent une sorte de majesté, une incomparable variété et une résonance rare?
« Ils lui doivent aussi d'embrasser le plus vaste champ qu'ait jamais couvert la production d'un romancier: non seulement, le monde d'aujourd'hui avec sa lutte des classes, ses problèmes sociaux et moraux (Le Bilatéral, Daniel Valgraive, L'impérieuse Bonté, La Vague Rouge, Dans les Rues), mais encore le plus lointain passé, celui des temps préhistoriques et de l'humanité primitive (Vamireh, La guerre du Feu, Le Félin géant) et les âges merveilleux que notre imagination, appuyée sur les sciences, peut concevoir aux extrémités de l'avenir (La Mort de la Terre). Et je ne parle pas des récits qui occupent les intervalles: Amour étrusque, La Juive, Les Femmes de Setné. Quelle ampleur de vision, quelle érudition précise, quelle puissance d'évocation et d'expression! Au-dessus du roman psychologique, qui se limite le plus souvent à l'individu, et du roman social, qui s'attache à un groupe de la société, au-dessus même du roman de la race, qui s'élargit jusqu'à la mesure de quelques groupes humains, J.-H. Rosny, embrassant toutes ces formes et les dépassant, égale sa puissance à celle de la nature et s'attache à traduire tout ce quelle a produit.
« Il le fait sans effort, par une sorte de don prodigieux qui lui permet de porter allègrement ses richesses d'observation, de psychologie, d'histoire et de science, égayées d'humour, assaisonnées de bonhomie narquoise, soulevées d'un souffle égal et puissant de poésie, aérées par une brise qui exhale parfois la douceur shakespearienne. .. »
L'ouvrage que nous présentons aujourd'hui au public nous paraît un de ceux pour lesquels J.-H. Rosny aîné n'a pas encore trouvé de rivaux. Les autres vies et les autres mondes appartiennent à la veine qui a valu à son auteur les succès les plus mérités, et qui constitue, à n'en pas douter, son plus sûr titre auprès des générations à venir. Tant pour les récits merveilleux que pour le roman préhistorique, J.-H. Rosny aîné précède d'une dizaine d'années les Wells, les Rudyard Kipling et autres. Il ne se contente pas au reste de les précéder. Il se différencie d'eux et il les dépasse par au point fondamental. Tandis que les autres romanciers conservent toujours à leurs personnages une organisation humaine, une apparence qui se rapproche plus ou moins des formes animales connues, J.-H. Rosny aîné imagine des êtres absolument opposés aux conceptions que notre univers nous fournit sur les créatures vivantes. Dans ce livre par exemple, Les Xipéhuz, ces individualités mystérieuses ne rappellent ni des hommes, ni des animaux, ni des plantes, ni des fantômes. Ce ne sont pas des structures disparates comme les taureaux à têtes d'homme, ou les hommes à tête d'épervier, comme les dieux orientaux aux bras ou aux têtes multiples, comme les centaures, comme le Sphinx et la Chimère, comme les démons de nos cathédrales, comme les Martiens de Wells. Dans la Mort de la Terre, le récit qui fait suite aux Xipéhuz, les ferromagnétaux sont également des êtres qui débordent les limites imparties à l'imagination humaine. Ce sont des vies qui ne ressemblent à aucune autre vie.
Dans ce domaine des fictions originales qui est le sien par excellence, J.-H. Rosny aîné se sent à l'aise et ne craint pas les imitateurs. Il méritait donc, avons-nous pensé, de trouver sa place dans la collection des Maîtres du Livre.
LES ÉDITEURS.
C'ÉTAIT mille ans avant le massement civilisateur d'où surgirent Ninive, Babylone, Ecbatane.
La tribu nomade de Pjehou, avec ses ânes, ses chevaux, son bétail, traversait la forêt farouche de Kzour, vers le crépuscule, dans la nappe des rayons obliques. Le chant du déclin s'enflait, planait, descendait des nichées harmonieuses.
Tout le monde étant très las, on se taisait, en quête d'une belle clairière où la tribu pût allumer le feu sacré, faire le repas du soir, dormir à l'abri des brutes, derrière la double rampe de brasiers rouges.
Les nues s'opalisèrent, les contrées illusoires vaguèrent aux quatre horizons, les dieux nocturnes soufflèrent le chant berceur, et la tribu marchait encore. Un éclaireur reparut au galop, annonçant la clairière et l'eau, une source pure.
La tribu poussa trois longs cris: tous allèrent plus vite: des rires puérils s'épanchèrent; les chevaux et les ânes mêmes, accoutumés à reconnaître l'approche de la halte, d'après le retour des coureurs et les acclamations des nomades, fièrement dressaient l'encolure.
La clairière apparut. La source charmante y trouait sa route entre des mousses et des arbustes. Une fantasmagorie se montra aux nomades.
C'était d'abord un grand cercle de cônes bleuâtres, translucides, la pointe en haut, chacun du volume à peu près de la moitié d'un homme. Quelques raies claires, quelques circonvolutions sombres, parsemaient leur surface; tous avaient vers la base une étoile éblouissante.
Plus loin, aussi étranges, des strates se posaient verticalement, assez semblables à de l'écorce de bouleau et madrées d'ellipses versicolores. Il y avait encore, de-ci, de-là, des Formes presque cylindriques, variées d'ailleurs, les unes minces et hautes, les autres basses et trapues, toutes de couleur bronzée, pointillées de vert, toutes possédant, comme les strates, le caractéristique point de lumière.
La tribu regardait, ébahie. Une superstitieuse crainte figeait les plus braves, grossissante encore quand les Formes se prirent à onduler dans les ombres grises de la clairière. Et soudain, les étoiles tremblant, vacillant, les cônes s'allongèrent, les cylindres et les strates bruissèrent comme de l'eau jetée sur une flamme, tous progressant vers les nomades avec une vitesse accélérée.
La tribu, dans l'ensorcellement de ce spectacle, ne bougeait point, continuait à regarder. Les Formes abordèrent. Le choc fut épouvantable. Guerriers, femmes, enfants, par grappes, croulaient sur le sol de la forêt, mystérieusement frappés comme du glaive de la foudre. Alors, aux survivants, la ténébreuse terreur rendit la force, les ailes de la fuite agile. Et les Formes, massées d'abord, ordonnées par rangs, s'éparpillèrent autour de la tribu, impitoyablement attachées aux fuyards. L'affreuse attaque, pourtant, n'était pas infaillible: elle tuait les uns, étourdissait les autres, jamais ne blessait. Quelques gouttes rouges jaillissaient des narines, des yeux, des oreilles des agonisants, mais les autres, intacts, bientôt se relevaient, reprenaient la course fantastique, dans le blêmissement crépusculaire.
Quelle que fût la nature des Formes, elles agissaient à la façon des êtres, nullement à la façon des éléments, ayant comme des êtres l'inconstance et la diversité des allures, choisissant évidemment leurs victimes, ne confondant pas les nomades avec les plantes ni même avec les animaux.
Bientôt les plus véloces perçurent qu'on ne les poursuivait plus. Epuisés, déchirés, ils osèrent se retourner enfin vers le prodige. Au loin, entre les troncs noyés d'ombre, continuait la poursuite resplendissante. Les Formes, de préférence, pourchassaient et massacraient les guerriers, souvent dédaignaient les faibles, la femme, l'enfant.
Ainsi, à distance, dans la nuit toute venue, la scène était plus surnaturelle, plus écrasante aux cerveaux barbares. Les guerriers allaient recommencer la fuite. Une observation capitale les arrêta: c'est que, quels que fussent les fugitifs, les Formes abandonnaient la poursuite au delà d'une limite fixe. Et, si lasse, si impotente que fût la victime, même évanouie, dès que cette frontière idéale était franchie, tout péril aussitôt cessait.
Cette très rassurante remarque, bientôt confirmée par cinquante faits, tranquillisa les nerfs frénétiques des fuyards. Ils osèrent attendre leurs compagnons, leurs femmes, et leurs pauvres petits échappés à la tuerie. Même, un d'eux, leur héros, abruti d'abord, effaré par le surhumain de l'aventure, retrouva le souffle de sa grande âme, alluma un foyer, emboucha la corne de buffle pour guider les fugitifs.
Alors, un à un, vinrent les misérables. Beaucoup, éclopés, se traînaient sur les mains. Des femmes-mères, avec l'indomptable force maternelle, avaient gardé, rassemblé, porté le fruit de leurs entrailles à travers la mêlée hagarde. Et beaucoup d'ânes, de chevaux, de boeufs, reparurent, moins affolés que les hommes.
Nuit lugubre, passée dans le silence, sans sommeil, où les guerriers sentirent continuellement trembler leurs vertèbres. Mais l'aube vint, s'insinua pâle à travers les gros feuillages, puis la fanfare aurorale, de couleurs, d'oiseaux retentissants, exhorta à vivre, à rejeter les terreurs de la Ténèbre.
Le Héros, le chef naturel, rassemblant la foule par groupes, commença le dénombrement de la tribu. La moitié des guerriers, deux cents, manquait à l'appel. Beaucoup moindre était la perte des femmes et presque nulle celle des enfants.
Quand ce dénombrement fut terminé, qu'on eut rassemblé les bêtes de somme (peu manquaient, par la supériorité de l'instinct sur la raison pendant les débâcles), le Héros disposa la tribu suivant l'arrangement accoutumé, puis, ordonnant à tous de l'attendre, seul, pâle, il se dirigea vers la clairière. Nul, même de loin, n'osa le suivre.
Il se dirigea là où les arbres s'espaçaient largement, dépassa légèrement la limite observée la veille et regarda.
Au loin, dans la transparence fraîche du matin, coulait la jolie source; sur les bords, réunie, la troupe fantastique des Formes resplendissait. Leur couleur avait varié. Les Cônes étaient plus compacts, leur teinte turquoise ayant verdi, les Cylindres se nuaient de violet et les Strates ressemblaient à du cuivre vierge. Mais chez toutes, l'étoile pointait ses rayons qui, même à la lumière diurne, éblouissaient.
La métamorphose s'étendait aux contours des fantasmagoriques Entités: des cônes tendaient à s'élargir en cylindres, des cylindres se déployaient, tandis que des strates se curvaient partiellement.
Mais, comme la veille, tout à couples Formes ondulèrent, leurs Etoiles se prirent à palpiter; le Héros, lentement, repassa la frontière de Salut.
LA tribu de Pjehou s'arrêta à la porte du grand Tabernacle nomade où les chefs seuls entrèrent. Dans le fond rempli d'astres, sous l'image mâle du Soleil, se tenaient les trois grands prêtres. Plus bas qu'eux, sur les degrés dorés, les douze sacrificateurs inférieurs.
Le Héros s'avança, dit au long la terrifique traversée de la forêt de Kzour, que les prêtres écoutaient, très graves, étonnés, sentant un amoindrissement de leur puissance devant cette aventure inconcevable.
Le suprême grand-prêtre exigea que la tribu offrit au Soleil douze taureaux, sept onagres, trois étalons. Il reconnut aux Formes les attributs divins, et, après les sacrifices, résolut une expédition hiératique.
Tous les prêtres, tous les chefs de la nation zahelal, devaient y assister.
Et des messagers parcoururent les monts et les plaines, à cent lieues autour de la place où s'éleva plus tard l'Ecbatane des mages. Partout la ténébreuse histoire faisait se dresser le poil des hommes, partout les chefs obéirent précipitamment à l'appel sacerdotal.
Un matin d'automne, le Mâle perça les nues, inonda le Tabernacle, atteignit l'autel où fumait un coeur saignant de taureau. Les grands-prêtres, les immolateurs, cinquante chefs de tribu, poussèrent le cri triomphal. Cent mille nomades, au dehors, foulant la rosée fraîche, répétèrent la clameur, tournant leurs têtes tannées vers la prodigieuse forêt de Kzour, mollement frissonnante. Le présage était favorable.
Alors, les prêtres en tête, tout un peuple marcha à travers les bois. Dans l'après-midi, vers trois heures, le héros de Pjehou arrêta la multitude. La grande clairière roussie par l'automne, un flot de feuilles mortes cachant ses mousses, s'étendait avec majesté; sur les bords de la source, les prêtres aperçurent ce qu'ils venaient adorer et apaiser, les Formes. Elles étaient douces à l'oeil, sous l'ombre des arbres, avec leurs nuances tremblantes, le feu pur de leurs étoiles, leur tranquille évolution au bord de la source.
— Il faut, dit le grand-prêtre suprême, offrir ici le sacrifice: qu'ils sachent que nous nous soumettons à leur puissance!
Tous les vieillards s'inclinèrent. Une voix s'éleva, cependant. C'était Yushik, de la tribu de Nim, jeune compteur d'astres, pâle veilleur prophétique, de renommée débutante, qui demanda audacieusement d'approcher plus près des Formes.
Mais les vieillards, blanchis dans l'art des sages paroles, triomphèrent: l'autel fut construit, la victime amenée — un éblouissant étalon, superbe serviteur de l'homme. Alors, dans le silence, la prosternation d'un peuple, le couteau d'airain trouva le noble coeur de l'animal. Une grande plainte s'éleva. Et le grand-prêtre:
— Etes-vous apaisés, ô dieux?
Là-bas, parmi les troncs silencieux, les Formes circulaient toujours, se faisant reluire, préférant les places où le soleil coulait en ondes plus denses.
— Oui, oui, cria l'enthousiaste, ils sont apaisés!
Et saisissant le coeur chaud de l'étalon, sans que le grand-prêtre, curieux, prononçât une parole, Aushik se lança par la clairière. Des fanatiques, avec des hurlements, le suivirent. Lentement, les Formes ondulaient, se massant, rasant le sol, puis, soudain, précipitées sur les téméraires, un lamentable massacre épouvanta les cinquante tribus.
Six ou sept fugitifs, à grand effort, poursuivis avec acharnement, purent atteindre la limite. Le reste avait vécu et Yushik avec eux.
— Ce sont des dieux inexorables! dit solennellement le suprême grand-prêtre.
Puis un conseil s'assembla, le vénérable conseil des prêtres, des ancêtres, des chefs.
Ils décidèrent de tracer, au delà de la limite du Salut, une enceinte de pieux, et de forcer, pour la détermination de cette enceinte, des esclaves à s'exposer à l'attaque des Formes sur tout le pourtour successivement.
Et cela fut fait. Sous menace de mort, des esclaves entrèrent dans l'enceinte. Très peu, pourtant, y périrent, par l'excellence des précautions. La frontière se trouva fermement établie, rendue à tous visible par son pourtour de pieux.
Ainsi finit heureusement l'expédition hiératique, et les Zahelals se crurent abrités contre le subtil ennemi.
MAIS le système préventif préconisé par le conseil, bientôt se montra impuissant. Au printemps suivant, les tribus Hertoth et Nazzum passant près de l'enceinte des pieux, sans défiance, un peu en désordre, furent cruellement assaillies par les Formes et décimées.
Les chefs qui échappèrent au massacre racontèrent au grand conseil Zahelal que les Formes étaient maintenant beaucoup plus nombreuses qu'à l'automne passé. Toutefois, comme auparavant, elles limitaient leur poursuite, mais les frontières s'étaient élargies.
Ces nouvelles consternèrent le peuple: il y eut un grand deuil et de grands sacrifices. Puis, le conseil résolut de détruire la forêt de Kzour par le feu.
Malgré tous les efforts on ne put incendier que la lisière.
Alors, les prêtres, au désespoir, consacrèrent la forêt, défendirent à quiconque d'y entrer, et plusieurs étés s'écoulèrent.
Une nuit d'octobre, le campement endormi de la tribu Zulf, à dix portées d'arc de la forêt fatale, fut envahi par les Formes. Trois cents guerriers perdirent encore la vie.
De ce jour une histoire sinistre, dissolvante, mystérieuse, alla de tribu en tribu, murmurée à l'oreille, le soir, aux larges nuits astrales de la Mésopotamie. L'homme allait périr. L'autre, toujours élargi, dans la forêt, sur les plaines, indestructible, jour par jour dévorerait la race déchue. Et la confidence, craintive et noire, hantait les pauvres cerveaux, à tous ôtait la force de lutte, le brillant optimisme des jeunes races. L'homme errant, rêvant à ces choses, n'osait plus aimer les somptueux pâturages natals, cherchait en haut, de sa prunelle accablée, l'arrêt des constellations. Ce fut l'an mil des peuples enfants, le glas de la fin du monde, ou, peut-être, la résignation de l'homme rouge des savanes indiennes.
Et dans cette angoisse, les méditateurs venaient à un culte amer, un culte de mort que prêchaient de pâles prophètes, le culte des Ténèbres plus puissantes que les Astres, des Ténèbres qui devaient engloutir, dévorer la sainte Lumière, le feu resplendissant.
Partout, aux abords des solitudes, on rencontrait immobiles, amaigries, des silhouettes d'inspirés, des hommes de silence, qui, par périodes, se répandent parmi les tribus, contaient leurs épouvantables rêves, le Crépuscule de la grande Nuit approchante, du Soleil agonisant.
OR, à cette époque, vivait un homme extraordinaire, nommé Bakhoûn, issu de la tribu de Ptuh et frère du premier grand- prêtre des Zahelals. De bonne heure, il avait quitté la vie nomade, fait choix d'une belle solitude, entre quatre collines, dans un mince et vivant vallon où roulait la clarté chanteuse d'une source. Des quartiers de rocs lui faisaient la tente fixe, la demeure cyclopéenne. La patience et l'aide ménagée des boeufs ou des chevaux, lui avaient créé l'opulence, des récoltes régulières. Ses quatre femmes, ses trente enfants, y vivaient de la vie d'Éden.
Bakhoûn professait des idées singulières,. qui l'eussent fait lapider sans le respect des Zahelals pour son frère aîné, le grand-prêtre suprême.
Premièrement, il professait que la vie sédentaire était préférable à la vie nomade, ménageant les forces de l'homme au profit de l'esprit;
Secondement, il pensait que le Soleil, la Lune et les Étoiles n'étaient pas des dieux, mais des masses lumineuses;
Troisièmement, il disait que l'homme ne doit réellement croire qu'aux choses prouvées par la Mesure.
Les Zahelals lui attribuaient des pouvoirs magiques, et les plus téméraires, parfois, se risquaient à le consulter. Ils ne s'en repentaient jamais. On avouait qu'il avait souvent aidé des tribus malheureuses en leur distribuant des vivres.
Or, à l'heure noire, quand apparut la mélancolique alternative d'abandonner des contrées fécondes ou d'être détruites par les divinités inexorables, les tribus songèrent à Bakhoûn, et les prêtres eux-mêmes, après des luttes d'orgueil, lui députèrent trois des plus considérables de leur ordre. Bakhoûn prêta la plus anxieuse attention aux récits, les faisant répéter, posant des questions nombreuses et précises. Il demanda deux jours de méditation. Ce temps écoulé, il annonça simplement qu'il allait se consacrer à l'étude des Formes.
Les tribus furent un peu désappointées, car on avait espéré que Bakhoûn pourrait délivrer le pays par sorcellerie. Néanmoins, les chefs se montrèrent heureux de sa décision et en espérèrent de grandes choses.
Alors, Bakhoûn s'établit aux abords de la forêt de Kzour, se retirant à l'heure du repos, et, tout le jour, il observait, monté sur le plus rapide étalon de Chaldée. Bientôt, convaincu de la supériorité du splendide animal sur les plus agiles des Formes, il put commencer son étude hardie et minutieuse des ennemis de l'Homme, cette étude à laquelle nous devons le grand livre anté-cunéiforme de soixante tables, le plus beau livre lapidaire que les âges nomades aient légué aux races modernes.
C'est dans ce livre, admirable de patiente observation et de sobriété, que se trouve constaté un système de vie absolument dissemblable de notre règne animal et végétal, système que Bakhoûn avoue humblement n'avoir pu analyser que dans son apparence la plus grossière, la plus extérieure. Il est impossible à l'Homme de ne pas frissonner en lisant cette monographie des êtres que Bakhoûn nomme les Xipéhuz, ces détails désintéressés, jamais poussés au merveilleux systématique, que le vieux scribe révèle sur leurs actes, leur mode de progression, de combat, de génération, et qui démontrent que la race humaine a été au bord du Néant, que la terre a failli être le patrimoine d'un Règne dont nous avons perdu jusqu'à la conception.
Il faut lire la merveilleuse traduction de M. Dessault, ses découvertes inattendues sur la linguistique pré-assyrienne, découvertes plus admirées malheureusement à l'étranger — en Angleterre, en Allemagne — que dans sa propre patrie. L'illustre savant a daigné mettre à notre disposition les passages saillants du précieux ouvrage, et ces passages, que nous offrons ci- après au public, peut-être inspireront l'envie de parcourir les superbes traductions du Maître [1].
1. Les Précurseurs de Ninive, par B. Dessault, édition in-8°, chez Calmann-Lévy. Dans l'intérêt du lecteur, j'ai converti l'extrait du livre de Bakhoûn, ci-après, en langage scientifique moderne.
LES Xipéhuz sont évidemment des Vivants. Toutes leurs allures décèlent la volonté, le caprice, l'association, l'indépendance partielle qui fait distinguer l'Être animal de la plante ou de la chose inerte. Quoique leur mode de progression ne puisse être défini par comparaison — c'est un simple glissement sur terre — il est aisé de voir qu'ils le dirigent à leur gré. On les voit s'arrêter brusquement, se tourner, s'élancer à la poursuite les uns des autres, se promener par deux, par trois, manifester des préférences qui leur feront quitter un compagnon pour aller au loin en rejoindre un autre. Ils n'ont point la faculté d'escalader les arbres, mais ils réussissent à tuer les oiseaux en les attirant par des moyens indécouvrables. On les voit souvent cerner des bêtes sylvestres ou les attendre derrière un buisson; ils ne manquent jamais de les tuer et de les consumer ensuite. On peut poser comme règle qu'ils tuent tous les animaux indistinctement, s'ils peuvent les atteindre, et cela sans motif apparent, car ils ne les consomment point, mais les réduisent simplement en cendres.
Leur manière de consumer n'exige pas de bûcher: le point incandescent qu'ils ont à leur base suffit à cette opération. Ils se réunissent à dix ou à vingt, en cercle, autour des gros animaux tués, et font converger leurs rayons sur la carcasse. Pour les petits animaux, — les oiseaux, par exemple — les rayons d'un seul Xipéhuz suffisent à l'incinération. Il faut remarquer que la chaleur qu'ils peuvent produire n'est point instantanément violente. J'ai souvent reçu sur la main le rayonnement d'un Xipéhuz et la peau ne commençait à s'échauffer qu'après quelque temps.
Je ne sais s'il faut dire que les Xipéhuz sont de différentes formes, car tous peuvent se transformer successivement en cônes, cylindres et strates, et cela en un seul jour. Leur couleur varie continuellement, ce que je crois devoir attribuer, en général, aux métamorphoses de la lumière depuis le matin jusqu'au soir et depuis le soir jusqu au matin. Cependant quelques variations de nuances paraissent dues au caprice des individus et spécialement à leurs passions. si je puis dire, et constituent ainsi de véritables expressions de physionomie, dont j'ai été parfaitement impuissant, malgré une étude ardente, à déterminer les plus simples autrement que par hypothèse. Ainsi, jamais je n'ai pu distinguer une nuance colère d'une nuance douce, ce qui aurait été assurément la première découverte en ce genre.
J'ai dit leurs passions. Précédemment j'ai déjà remarqué leurs préférences, ce que je nommerais leurs amitiés. Ils ont leurs haines aussi. Tel Xipéhuz s'éloigne constamment de tel autre et réciproquement. Leurs colères paraissent violentes. Ils s'entre-choquent avec des mouvements identiques à ceux qu'on observe lorsqu'ils attaquent les gros animaux ou les hommes, et ce sont même ces combats qui m'ont appris qu'ils n'étaient aucunement immortels, comme je me sentais d'abord disposé à le croire, car deux ou trois fois j'ai vu des Xipéhuz succomber dans ces rencontres, c'est-à-dire tomber, se condenser, se pétrifier. J'ai précieusement conservé quelques-uns de ces bizarres cadavres [1], et peut-être pourront-ils plus tard servir à découvrir la nature des Xipéhuz. Ce sont des cristaux jaunâtres, disposés irrégulièrement, et striés de filets bleus.
1. Le Kensington Muséum, à Londres, et M. Dessault lui-même possèdent quelques débris minéraux, en tout semblables à ceux décrits par Bakhoûn, que l'analyse chimique a été impuissante à décomposer et à combiner avec d'autres substances, et qui ne peuvent, en conséquence, entrer dans aucune nomenclature des corps connus.
De ce que les Xipéhuz n'étaient point immortels, j'ai dû déduire qu'il devait être possible de les combattre et de les vaincre, et j'ai depuis lors commencé la série d'expériences combattantes dont il sera parlé plus loin.
Comme les Xipéhuz rayonnent toujours suffisamment pour être aperçus à travers les fourrés et même derrière les gros troncs — une grande auréole émane d'eux en tous sens et avertit de leur approche, — j'ai pu me risquer souvent dans la forêt, me fiant à la vélocité de mon étalon.
Là, j'ai tenté de découvrir s'ils se construisaient des abris, mais j'avoue avoir échoué en cette recherche. Ils ne meuvent ni les pierres, ni les plantes, et paraissent étrangers à toute espèce d'industrie tangible et visible, seule industrie appréciable à l'observation humaine. Ils n'ont conséquemment point d'armes, selon le sens par nous attribué à ce mot. Il est certain qu'ils ne peuvent tuer à distance: tout animal qui a pu fuir sans subir le contact immédiat d'un Xipéhuz a infailliblement échappé, et de cela j'ai été maintes fois témoin.
Comme l'avait déjà remarqué la malheureuse tribu de Pjehou, ils ne peuvent franchir certaines barrières idéales; ainsi se limite leur action. Mais ces bornes se sont toujours accrues d'année en année, de mois en mois. J'ai dû en rechercher la cause.
Or, cette cause ne semble être autre qu'un phénomène de croissance collective et, comme la plupart des choses xipéhuzes, elle est incompréhensible pour l'intelligence de l'homme. Brièvement, voici la loi: les limites de l'action xipéhuze s'élargissent proportionnellement au nombre des individus, c'est-à-dire que dès qu'il y a procréation de nouveaux êtres, il y a aussi extension des frontières; mais tant que le nombre reste invariable, tout individu est totalement incapable de franchir l'habitat attribué — par la force des choses (?) — à l'ensemble de la race. Cette règle fait entrevoir une corrélation plus intime entre la masse et l'individu que la corrélation similaire remarquée parmi les hommes et les animaux. On a vu plus tard la réciproque de cette loi, car dès que les Xipéhuz ont commencé à diminuer, leurs frontières se sont proportionnellement rétrécies.
Du phénomène de la procréation même, j'ai peu à dire; mais ce peu est caractéristique. D'abord, cette procréation se produit quatre fois l'an, un peu avant les équinoxes et les solstices, et seulement par les nuits très pures. Les Xipéhuz se réunissent par groupes de trois, et ces groupes, peu à peu, finissent par n'en former qu'un seul, étroitement amalgamé et disposé en ellipse très longue. Ils restent ainsi toute la nuit, et le matin jusqu'à l'élévation supérieure du Soleil. Lorsqu'ils se séparent, on voit monter des formes vagues, vaporeuses et énormes.
Ces formes se condensent lentement, se rapetissent, se transforment au bout de dix jours en cônes ambrés, considérablement plus grands encore que les Xipéhuz adultes. Il faut deux mois et quelques jours pour qu elles atteignent leur maximum de développement, c'est-à-dire de rétrécissement. Au bout de ce temps, elles deviennent semblables aux autres êtres de leur règne, de couleurs et de formes variables selon l'heure, le temps et le caprice individuel. Quelques jours après leur développement ou rétrécissement intégral, les frontières d'action s'élargissent. C'était, naturellement, un peu avant ce moment redoutable que je pressais les flancs de mon bon Kouath, afin d'aller établir mon campement plus loin.
Si les Xipéhuz ont des sens, c'est ce qu'il n'est pas possible d'affirmer. Ils possèdent certainement des appareils qui leur en tiennent lieu.
La facilité avec laquelle ils perçoivent à de grandes distances la présence des animaux, mais surtout celle de l'homme, annonce évidemment que leurs organes d'investigation valent au moins nos yeux. Je ne leur ai jamais vu confondre un végétal et un animal, même en des circonstances où j'aurais très bien pu commettre cette erreur; trompé par la lumière sous-branchiale, la couleur de l'objet, sa position. La circonstance de s'employer à vingt pour consumer un gros animal, alors qu'un seul s'occupe de la calcination d'un oiseau, prouve une entente correcte des proportions, et cette entente paraît plus parfaite si l'on observe qu'ils se mettent dix, douze, quinze, toujours en raison de la grosseur relative de la carcasse. Un meilleur argument encore en faveur soit de l'existence d'organes analogues à nos sens, soit de leur intelligence, est la façon dont ils agirent en attaquant nos tribus, car ils s'attachèrent peu ou point aux femmes et aux enfants, tandis qu'ils pourchassaient impitoyablement les guerriers.
Maintenant — question la plus importante — ont-ils un langage? Je puis répondre à ceci sans la moindre hésitation: « Oui, ils ont un langage. » Et ce langage se compose de signes parmi lesquels j'en ai pu même déchiffrer quelques-uns.
Supposons, par exemple, qu'un Xipéhuz veuille parler à un autre. Pour cela, il lui suffit de diriger les rayons de son étoile vers le compagnon, ce qui est toujours perçu instantanément. L'appelé, s'il marche, s'arrête, attend. Le parleur, alors, trace rapidement, sur la surface même de son interlocuteur — et il n'importe de quel côté — une série de courts caractères lumineux, par un jeu de rayonnement toujours émanant de la base, et ces caractères restent un instant fixés, puis s'effacent.
L'interlocuteur, après une courte pause, répond.
Préliminairement à toute action de combat ou d'embuscade, j'ai toujours vu les Xipéhuz employer les caractères suivants:
Lorsqu'il était question de moi — et il en était souvent question, car ils ont tout fait pour nous exterminer, mon brave Kouath et moi — les signes
ont été invariablement échangés, — parmi d'autres, comme le mot ou la phrase
donné ci-dessus. Le signe d'appel ordinaire était
et il faisait accourir l'individu qui le recevait. Lorsque les Xipéhuz étaient invités à une réunion générale, je n'ai jamais failli à observer un signal de cette forme
représentant la triple apparence de ces êtres.
Les Xipéhuz ont d'ailleurs des signes plus compliqués, se rapportant non plus à des actions similaires aux nôtres, mais à un ordre de choses complètement extra-humain, et dont je n'ai rien pu déchiffrer. On ne peut entretenir le moindre doute relativement à leur faculté d'échanger des idées d'un ordre abstrait, probablement équivalentes aux idées humaines, car ils peuvent rester longtemps immobiles à ne faire autre chose que converser, ce qui annonce de véritables accumulations de pensées.
Mon long séjour près d'eux avait fini, malgré les métamorphoses (dont les lois varient pour chacun, faiblement sans doute, mais avec des caractéristiques suffisantes pour un épieur opiniâtre), par me faire connaître plusieurs Xipéhuz d'une façon assez intime, par me révéler des particularités sur les différences individuelles... dirais-je sur les caractères? J'en ai connu de taciturnes, qui, quasi-jamais, ne traçaient une parole; d'expansifs qui écrivaient de véritables discours; d'attentifs, de jaseurs qui parlaient ensemble, s'interrompaient les uns les autres. Il y en avait qui aimaient à se retirer, à vivre solitaires; d'autres recherchaient évidemment la société; des féroces chassaient perpétuellement les fauves, les oiseaux, et des miséricordieux souvent épargnaient les animaux, les laissaient vivre en paix. Tout cela n'ouvre-t-il pas à l'imagination une gigantesque carrière? ne porte-t-il pas à imaginer des diversités d'aptitudes, d'intelligence, de forces, analogues à celles de la race humaine?
Ils pratiquent l'éducation. Que de fois j'ai observé un vieux Xipéhuz, assis au milieu de nombreux jeunes, leur rayonnant des signes que ceux-ci lui répétaient ainsi l'un après l'autre, et qu'il leur faisait recommencer quand la répétition en était imparfaite!
Ces leçons étaient bien merveilleuses à mes yeux, et de tout ce qui concerne les Xipéhuz, il n'est rien qui m'ait si souvent tenu attentif, rien qui m'ait plus préoccupé aux soirs d'insomnie. Il me semblait que c'était là, dans cette aube de la race, que le voile du mystère pouvait s'entr'ouvrir, là que quelque idée simple, primitive, jaillirait peut-être, éclairerait pour moi un recoin de ces profondes ténèbres. Non, rien ne m'a rebuté; j'ai, des années durant, assisté à cette éducation, j'ai essayé des interprétations innombrables. Que de fois j'ai cru y saisir comme une fugitive lueur de la nature essentielle des Xipéhuz, une lueur extra-sensible, une pure abstraction, et que, hélas! mes pauvres facultés noyées de chair ne sont jamais parvenues à poursuivre!
J'ai dit plus haut que j'avais cru longtemps les Xipéhuz immortels. Cette croyance ayant été détruite à la vue des morts violentes qui suivirent quelques rencontres entre Xipéhuz, je fus naturellement amené à chercher leur point vulnérable et m'appliquai chaque jour, depuis lors, à trouver des moyens destructifs, car les Xipéhuz croissaient en nombre, tellement, qu'après avoir débordé la forêt de Kzour au sud, au nord, à l'ouest, ils commençaient à empiéter sur les plaines, du côté du levant. Hélas! en peu de cycles ils auraient dépossédé l'homme de sa demeure terrestre.
Donc, je m'armai d'une fronde, et, dès qu'un Xipéhuz sortait de la forêt, à portée, je le visais et lui lançais ma pierre. Je n'obtins ainsi aucun résultat, quoique j'eusse atteint l'ensemble des individus visés à toutes les parties de leur surface, même au point lumineux. Ils paraissaient d'une insensibilité parfaite à mes atteintes et nul d'entre eux ne s'est jamais détourné pour éviter un de mes projectiles. Après un mois d'essai il fallut bien m'avouer que la fronde ne pouvait rien contre eux, et j'abandonnai cette arme.
Je pris l'arc. Aux premières flèches que je lançai, je découvris chez les Xipéhuz un sentiment de crainte très vive, car ils se détournèrent, se tinrent hors de portée, m'évitèrent tant qu'ils purent. Pendant huit jours, je tentai vainement d'en atteindre un. Le huitième jour, un parti Xipéhuz, emporté je pense par son ardeur chasseresse, passa assez près de moi en poursuivant une belle gazelle. Je lançai précipitamment quelques flèches, sans aucun effet apparent, et le parti se dispersa, moi les pourchassant et dépensant mes munitions. Je n'eus pas plutôt tiré la dernière flèche que tous revinrent à grande vitesse, de différents côtés, me cernèrent aux trois quarts, et j'aurais perdu l'existence sans la prodigieuse vélocité du vaillant Kouath.
Cette aventure me laissa plein d'incertitudes et d'espérances; je passai toute la semaine inerte, perdu dans le vague et la profondeur de mes méditations, dans un problème excessivement passionnant, subtil, propre à faire fuir le sommeil, et qui, tout à la fois, m'emplissait de souffrance et de plaisir. Pourquoi les Xipéhuz craignaient-ils mes flèches? Pourquoi d'autre part, dans le grand nombre de projectiles dont j'avais atteint ceux de lâchasse, aucun n'avait-il produit d'effet? Ce que je savais de l'intelligence de mes ennemis ne permettait pas l'hypothèse d'une terreur sans cause. Tout, au contraire, me forçait à supposer que la flèche, lancée dans des conditions particulières, devait être contre eux une arme redoutable. Mais quelles étaient ces conditions? Quel était le point vulnérable des Xipéhuz? Et brusquement la pensée me vint que c'était l'étoile qu'il fallait atteindre. Une minute j'en eus la certitude, une certitude passionnée, aveugle. Puis le doute me saisit.
De la fronde, plusieurs fois, n'avais-je pas visé, touché ce but? Pourquoi la flèche serait-elle plus heureuse que la pierre?...
Or, c'était la nuit, l'incommensurable abîme, ses lampes merveilleuses épandues par-dessus la terre. Et moi, la tête dans les mains, je rêvais, le coeur plus ténébreux que la nuit.
Un lion se mit à rugir, des chacals passèrent dans la plaine, et de nouveau la petite lumière d'espérance m'éclaira. Je venais de penser que le caillou de la fronde était relativement gros et l'étoile des Xipéhuz si minuscule! Peut-être, pour agir, fallait-il aller profond, percer d'une pointe aiguë, et alors leur terreur devant la flèche s'expliquait!
Cependant Wéga tournait lentement sur le pôle, l'aube était proche, et la lassitude, pour quelques heures, endormit dans mon crâne le monde de l'esprit.
Les jours suivants, armé de l'arc, je fus constamment à la poursuite des Xipéhuz, aussi loin dans leur enceinte que la sagesse le permettait. Mais tous évitèrent mon attaque, se tenant au loin, hors de portée. Il ne fallait pas songer à se mettre en embuscade, leur mode de perception leur permettant de constater ma présence à travers les obstacles.
Vers la fin du cinquième jour, il se produisit un événement qui, à lui seul, prouverait que les Xipéhuz sont des êtres faillibles à la fois et perfectibles comme l'homme. Ce soir-là, au crépuscule, un Xipéhuz s'approcha délibérément de moi, avec cette vitesse constamment accélérée qu'ils affectionnent pour l'attaque. Surpris, le coeur palpitant, je bandai mon arc. Lui, s'avançant toujours, pareil à une colonne de turquoise dans le soir naissant, arrivait presque à portée. Puis, comme je m'apprêtais à lancer ma flèche, je le vis, avec stupéfaction, se retourner, cacher son étoile, sans cesser de progresser vers moi. Je n'eus que le temps de mettre Kouath au galop, de me dérober à l'atteinte de ce redoutable adversaire.
Or, cette simple manoeuvre, à laquelle aucun Xipéhuz n'avait paru songer auparavant, outre qu'elle démontrait, une fois de plus, l'invention personnelle, l'individualité chez l'ennemi, suggérait deux idées: la première, c'est que j'avais chance d'avoir raisonné juste relativement à la vulnérabilité de l'étoile xipéhuze; la seconde, moins encourageante, c'est que la même tactique, si elle était adoptée par tous, allait rendre ma tâche extraordinairement ardue, peut-être impossible.
Cependant, après avoir tant fait que d'arriver à connaître la vérité, je sentis grandir mon courage devant l'obstacle et j'osai espérer de mon esprit la subtilité nécessaire pour le renverser [1].
1. Aux chapitres suivants, où le mode est généralement narratif, je serre de près la traduction littérale de M. Dessault, sans pourtant m'astreindre à la fatigante division en versets, ni aux répétitions inutiles.
JE retournai dans ma solitude. Anakhre, troisième fils de ma femme Tepaï, était un puissant constructeur d'armes. Je lui ordonnai de tailler un arc de portée extraordinaire. Il prit une branche de l'arbre Waham, dure comme le fer, et l'arc qu'il en tira était quatre fois plus puissant que celui du pasteur Zankann, le plus fort archer des mille tribus. Nul homme vivant n'aurait pu le tendre. Mais j'avais imaginé un artifice et Anakhre, ayant travaillé selon ma pensée, il se trouva que l'arc immense pouvait être tendu et détendu par une femme.
Or, j'avais toujours été expert à lancer le dard et la flèche, et en quelques jours j'appris à connaître si parfaitement l'arme construite par mon fils Anakhre que je ne manquais aucun but, fût-il menu comme la mouche ou se déplaçât-il aussi vite que le faucon.
Tout cela fait, je retournai vers Kzour, monté sur Kouath aux yeux de flamme, et je recommençai à rôder autour des ennemis de l'homme.
Pour leur inspirer confiance, je tirai beaucoup de flèches avec mon arc habituel, chaque fois qu'un de leurs partis approchait de la frontière, et mes flèches tombaient beaucoup en deçà d'eux. Ils apprirent ainsi à connaître la portée exacte de l'arme, et par là à se croire absolument hors de péril à des distances fixes. Pourtant, une défiance leur restait, qui les rendait mobiles, capricieux, tant qu'ils n'étaient pas sous le couvert de la forêt, et leur faisait dérober leurs étoiles à ma vue.
A force de patience, je lassai leur inquiétude, et, au sixième matin, une troupe vint se poster en face de moi, sous un grand arbre à châtaignes, à trois portées d'arc communes.
Tout de suite j'envoyai une ruée de flèches inutiles. Alors, leur vigilance s'endormit de plus en plus et leurs allures devinrent aussi libres qu'aux premiers temps de mon séjour.
C'était l'heure décisive. Ma poitrine grondait tellement que, d'abord, je me sentis sans force. J'attendis, car d'une seule flèche dépendait le formidable avenir. Si celle-là faillait d'aller au but marqué, plus jamais peut-être les Xipéhuz ne se prêteraient à mon expérimentation, et alors comment savoir s'ils sont accessibles aux coups de l'homme?
Cependant, peu à peu ma volonté triompha, fit taire la poitrine, fit souples et forts les membres et tranquille la prunelle. Alors, lent, je levai l'arc d'Anakhre. Là-bas, au loin, un grand cône d'émeraude se tenait immobile dans l'ombre de l'arbre; son étoile éclatante se tournait vers moi. L'arc énorme se tendit; dans l'espace, sifflante, partit la flèche... et le Xipéhuz, atteint, tomba, se condensa, se pétrifia.
Le cri sonore du triomphe jaillit de ma poitrine. Étendant les bras, dans l'extase, je remerciai l'Unique.
Ainsi donc, ils étaient vulnérables à l'arme humaine, ces épouvantables Xipéhuz! On pouvait espérer les détruire!
Maintenant, sans crainte, je laissai gronder ma poitrine, je laissai battre la musique d'allégresse, moi qui avais tant désespéré du futur de ma race, moi qui, sous la course des constellations, sous le cristal bleu de l'abîme, avais si souvent calculé qu'en deux siècles le vaste monde aurait senti craquer ses limites devant l'invasion xipéhuze.
Et pourtant, quand elle revint, la Nuit aimée, la Nuit pensive, une ombre tomba sur ma béatitude, le chagrin que l'homme et le Xipéhuz ne pussent pas coexister, que la vie de l'un dût être la farouche condition de l'anéantissement de l'autre.
LES prêtres, les vieillards et les chefs ont, dans l'émerveillement, écouté mon récit; jusqu'au fond des solitudes les coureurs sont allés répéter la bonne nouvelle. Le grand Conseil a ordonné aux guerriers de se réunir à la sixième lune de l'an vingt-deux mille six cent et quarante-neuf, dans la plaine de Mehour-Asar, et les prophètes ont prêché la guerre sacrée. Plus de cent mille guerriers Zahelals sont accourus; un grand nombre de combattants des races étrangères, Dzoums, Sahrs, Khaldes, attirés par la renommée, sont venus s'offrir à la grande nation.
Kzour a été cerné d'un décuple rang d'archers, mais les flèches ont toutes échoué devant la tactique xipéhuze, et des guerriers imprudents, en grand nombre, ont péri.
Alors, pendant plusieurs semaines, une grande terreur a prévalu parmi les hommes...
Le troisième jour de la huitième lune, armé d'un couteau à pointe fine, j'ai annoncé aux peuples innombrables que j'allais seul combattre les Xipéhuz dans l'espérance de détruire la défiance qui commençait à naître contre la vérité de mon récit.
Mes fils Loûm, Demja, Anakhre, se sont violemment opposés à mon projet et ont voulu prendre ma place. Et Loûm a dit: «Tu ne peux pas y aller, car, toi mort, tous croiraient les Xipéhuz invulnérables, et la race humaine périrait. »
Demja, Anakhre et beaucoup de chefs ayant prononcé les mêmes paroles, j'ai trouvé ces raisons justes et je me suis retiré.
Alors, Loûm, s'étant emparé de mon couteau à manche de corne, a passé la frontière mortelle et les Xipéhuz sont accourus. L'un d'eux, beaucoup plus rapide que les autres, allait l'atteindre, mais Loûm, plus subtil que le léopard, s'écarta, tourna le Xipéhuz, puis d'un bond géant, le rejoignit, darda la pointe aiguë.
Les peuples immobiles virent crouler, se condenser, se pétrifier l'adversaire. Cent mille voix montèrent dans le matin bleu et déjà Loûm revenait, franchissait la frontière. Son nom glorieux circulait à travers les armées.
L'AN du monde 22649, le septième jour de la huitième lune.
A l'aube, les cors ont sonné; les lourds marteaux ont frappé les cloches d'airain pour la grande bataille. Cent buffles noirs, deux cents étalons ont été immolés par les prêtres, et mes cinquante fils ont avec moi prié l'Unique.
La planète du soleil s'est engloutie dans l'aurore rouge, les chefs ont galopé au front des armées, la clameur de l'attaque s'est élargie avec la course impétueuse de cent mille combattants.
La tribu de Nazzum a, la première, abordé l'ennemi et le combat a été formidable. Impuissants d'abord, fauchés par les coups mystérieux, bientôt les guerriers ont connu l'art de frapper les Xipéhuz et de les anéantir. Alors, toutes les nations, Zahelals, Dzoums, Sahrs, Khaldes, Xisoastres, Pjarvanns, grondantes comme les océans, ont envahi la plaine et la forêt, partout cerné les silencieux adversaires.
Pendant longtemps la bataille a été un chaos; les messagers venaient continuellement apprendre aux prêtres que les hommes périssaient par centaines, mais que leur mort était vengée.
A l'heure brûlante, mon fils Sourdar aux pieds agiles, dépêché par Loûm, est venu me dire que, pour chaque Xipéhuz anéanti, il périssait douze des nôtres. J'ai eu l'âme noire et le coeur sans force, puis mes lèvres ont murmuré:
— Qu'il en soit comme le veut le seul Père!
Et m'étant rappelé le dénombrement des guerriers, qui donnait le chiffre de cent et quarante mille; sachant que les Xipéhuz s'élevaient à quatre mille environ, je pensai que plus du tiers de la vaste armée périrait, mais que la terre serait à l'homme. Or, il aurait pu se faire que l'armée n'y suffît pas:
— C'est donc une victoire! murmurai-je tristement. Mais comme je songeais à ces choses, voilà que la clameur de la bataille fit trembler plus fort la forêt, puis, en grandes masses, les guerriers reparurent et tous, avec des cris de détresse, s'enfuyaient vers la frontière de Salut.
Alors je vis les Xipéhuz déboucher à l'Orée, non plus séparés les uns des autres, comme au matin, mais unis par vingtaines, circulairement, leurs feux tournés à l'intérieur des groupes. Dans cette position, invulnérables, ils avançaient sur nos guerriers impuissants, et les massacraient épouvantablement.
C'était la débâcle.
Les plus hardis combattants ne songeaient qu'à la fuite. Pourtant, malgré le deuil qui s'élargissait sur mon âme, j'observai patiemment les péripéties fatales, dans l'espoir de trouver quelque remède au fond même de l'infortune, car souvent le venin et l'antidote habitent côte à côte.
De cette confiance dans la réflexion, le destin me récompensa par deux découvertes. Je remarquai, premièrement, aux places où nos tribus étaient en grandes multitudes et les Xipéhuz en petit nombre, que la tuerie, d'abord incalculable, se ralentissait à mesure, que les coups de l'ennemi portaient de moins en moins, beaucoup de frappés se relevant après un bref étourdissement. Les plus robustes finissaient même par résister complètement au choc, continuant à fuir après des atteintes répétées. Le même phénomène se renouvelant en divers points du champ de bataille, j'osai conclure que les Xipéhuz se fatiguaient, que leur puissance de destruction ne dépassait pas une certaine limite.
La seconde remarque, qui complétait heureusement la première, me fut fournie par un groupe de Khaldes. Ces pauvres gens, entourés de tous côtés par l'ennemi, perdant confiance dans leurs courts couteaux, arrachèrent des arbustes et s'en firent des massues à l'aide desquelles ils essayèrent de se frayer un passage. A ma grande surprise, leur tentative réussit. Je vis des Xipéhuz, par douzaines, perdre l'équilibre sous les coups, et environ la moitié des Khaldes s'échapper par la trouée ainsi faite, mais, chose singulière, ceux qui, au lieu d'arbustes, se servirent d'instruments d'airain (ainsi qu'il advint à quelques chefs), ceux-là se tuèrent eux-mêmes en frappant l'ennemi. Il faut encore remarquer que les coups de massue ne firent pas de mal sensible aux Xipéhuz, car ceux qui étaient tombés se relevèrent promptement et reprirent la poursuite. Je n'en considérai pas moins ma double découverte comme d'une extrême importance pour les luttes futures.
Cependant, la débâcle continuait. La terre retentissait de la fuite des vaincus; avant le soir, il ne restait plus dans les limites xipéhuzes que nos morts et quelques centaines de combattants montés aux arbres. De ces derniers, le sort fut terrible, car les Xipéhuz les brûlèrent vivants en convergeant mille feux dans les branchages qui les abritaient. Leurs cris effroyables retentirent pendant des heures sous le grand firmament.
LE lendemain, les peuples firent le dénombrement des survivants. Il se trouva que la bataille coûtait neuf mille hommes environ; une évaluation sage porta la perte des Xipéhuz à six cents. De sorte que la mort de chaque ennemi avait coûté quinze existences humaines.
Le désespoir se mit dans les coeurs, beaucoup criaient contre les chefs et parlaient d'abandonner l'épouvantable entreprise. Alors, sous les murmures, je m'avançai au milieu du camp et je me mis à reprocher hautement aux guerriers la pusillanimité de leurs âmes. Je leur demandai s'il était préférable de laisser périr tous les hommes ou d'en sacrifier une partie; je leur démontrai qu'en dix ans toute la contrée zahelale serait envahie par les Formes, et en vingt le pays des Khaldes, des Sahrs, des Pjarvanns et des Xisoastres; puis, ayant ainsi éveillé leur conscience, je leur fis reconnaître que déjà un sixième du redoutable territoire était revenu aux hommes, que par trois côtés l'ennemi était refoulé dans la forêt. Enfin je leur communiquai mes observations, je leur fis comprendre que les Xipéhuz n'étaient pas infatigables, que des massues de bois pouvaient les renverser et les forcer de découvrir leur point vulnérable.
Un grand silence régnait sur la plaine, l'espoir revenait au coeur des guerriers innombrables qui m'écoutaient. Et pour augmenter la confiance, je décrivis des appareils de bois que j'avais imaginés, propres à la fois à l'attaque et à la défense. L'enthousiasme renaquit, les peuples applaudirent ma parole et les chefs mirent leur commandement à mes pieds.
LES jours suivants, je fis abattre un grand nombre d'arbres, et je donnai le modèle de légères barrières portatives dont voici la description sommaire: un châssis long de six, large de deux coudées, relié par des barreaux à un châssis intérieur d'une largeur d'une coudée sur une longueur de cinq. Six hommes (deux porteurs, deux guerriers armés de grosses lances de bois obtuses, deux autres également armés de lances de bois, mais à très fines pointes métalliques, et pourvus, en outre, d'arcs et de flèches) pouvaient y tenir à l'aise, circuler en forêt, abrités contre le choc immédiat des Xipéhuz. Arrivés à portée de l'ennemi, les guerriers pourvus de lances obtuses devaient frapper, renverser, forcer l'ennemi à se découvrir, et les archers-lanciers devaient viser les étoiles, soit de la lance, soit de l'arc, suivant l'éventualité. Comme la stature moyenne des Xipéhuz atteignait un peu au delà d'une coudée et demie, je disposai les barrières de façon que le châssis extérieur ne dépassât pas, pendant la marche, une hauteur au-dessus du sol de plus d'une coudée et un quart, et pour cela il suffisait d'incliner un peu les supports qui le reliaient au châssis intérieur porté à main d'homme. Comme d'ailleurs les Xipéhuz ne savent pas franchir les obstacles abrupts, ni progresser autrement que debout, la barrière ainsi conçue était suffisante pour abriter contre leurs attaques immédiates. Assurément, ils feraient effort pour brûler les armes nouvelles, et en plus d'un cas ils devaient y parvenir, mais comme leurs feux n'étaient guère efficaces hors de portée de flèche, il leur faudrait se découvrir pour entreprendre cette calcination. En outre, celle-ci n'étant pas instantanée, on pourrait, par des manoeuvres de déplacement rapides, s'y soustraire en grande partie.
L'AN du monde 22649, le onzième jour de la huitième lune. Ce jour a été livrée la seconde bataille contre les Xipéhuz, et les chefs m'ont remis le commandement suprême. Alors, j'ai divisé les peuples en trois armées. Un peu avant l'aurore, j'ai lancé contre Kzour quarante mille guerriers armés selon le système des barrières. Cette attaque a été moins confuse que celle du septième jour. Les tribus sont entrées lentement dans la forêt, par petites troupes disposées en bon ordre, et la rencontre a commencé. Elle a été tout à l'avantage des hommes pendant la première heure, les Xipéhuz ayant été complètement déroutés par la tactique nouvelle; plus de cent des Formes ont péri, à peine vengées par la mort d'une dizaine de guerriers. Mais, la surprise passée, les Xipéhuz se sont appliqués à brûler les barrières. Ils ont pu, en quelques circonstances, y parvenir. Une manoeuvre plus dangereuse fut celle adoptée par eux vers la quatrième heure du jour: profitant de leur vélocité, des groupes de Xipéhuz, serrés les uns contre les autres, arrivaient sur les barrières, réussissaient à les renverser. Il périt, de cette façon, un très grand nombre d'hommes, si bien que, l'ennemi reprenant l'avantage, une partie de notre armée se désespéra.
Vers la cinquième heure, les tribus Zahelales de Khemar, de Djoh et une partie des Xisoastres et des Sahrs commencèrent la déroute. Voulant éviter une catastrophe, je dépêchai des courriers protégés par de fortes barrières pour annoncer du renfort. En même temps, je disposai la seconde armée pour l'attaque; mais, auparavant, je donnai des instructions nouvelles: c'est que les barrières devaient se maintenir par groupes aussi denses que le permettait la circulation en forêt, et se disposer en carrés compacts dès qu'approchait une troupe un peu imposante de Xipéhuz, sans pour cela abandonner l'offensive.
Cela dit, je donnai le signal; en peu de temps, j'eus le bonheur de voir que la victoire revenait aux peuples coalisés. Enfin, vers le milieu du jour, un dénombrement approximatif, portant le nombre des pertes de notre armée à deux mille hommes et celles des Xipéhuz à trois cents, fit voir d'une façon décisive les progrès accomplis, et remplit toutes les âmes de confiance.
Toutefois, la proportion varia légèrement à notre désavantage vers la quatorzième heure, les Peuples perdant alors quatre mille individus et les Xipéhuz cinq cents.
C'est alors que je lançai le troisième corps: la bataille atteignit sa plus grande intensité, l'enthousiasme des guerriers grandissant de minute en minute, jusqu'à l'heure où le soleil fut prêt à tomber dans l'Occident.
Vers ce moment, les Xipéhuz reprirent l'offensive au nord de Kzour; un recul des Dzoums et des Pjarvanns me fit concevoir de l'inquiétude. Jugeant, en outre, que la nuit serait plus favorable à l'ennemi qu'aux nôtres, je fis sonner la fin de la bataille. Le retour des troupes se fit avec calme, victorieusement; une grande partie de la nuit se passa à célébrer nos succès. Ils étaient considérables: huit cents Xipéhuz avaient succombé, leur sphère d'action était réduite aux deux tiers de Kzour. Il est vrai que nous avions laissé sept mille des nôtres dans la forêt; mais ces pertes étaient bien inférieures, proportionnellement au résultat, à celles de la première bataille. Aussi, rempli d'espoir, osai-je alors concevoir le plan d'une attaque plus décisive contre les deux mille six cents Xipéhuz encore existants.
L'AN du monde 22649, le quinzième jour de la huitième lune.
Quand l'astre rouge s'est posé sur les collines orientales, les peuples étaient rangés en bataille devant Kzour.
L'âme grandie d'espérance, j'ai fini de parler aux chefs, les cors ont sonné, les lourds marteaux ont retenti sur l'airain, et la première armée a marché contre la forêt.
Or, les barrières étaient plus fortes, un peu plus grandes, et renfermaient douze hommes au lieu de six, sauf un tiers environ qui étaient construites d'après l'idée ancienne.
Ainsi, elles devenaient plus difficiles à brûler comme à renverser.
Les premiers moments du combat ont été heureux; après la troisième heure, quatre cents Xipéhuz étaient exterminés, et deux mille des nôtres seulement. Encouragé par ces bonnes nouvelles, je lançai le deuxième corps. L'acharnement de part et d'autre devint alors épouvantable, nos combattants s'accoutumant au triomphe, les antagonistes déployant l'opiniâtreté d'un noble Règne. De la quatrième à la huitième heure, nous ne sacrifiâmes pas moins de dix mille vies; mais les Xipéhuz les payèrent de mille des leurs, si bien que mille seulement restaient dans les profondeurs de Kzour.
De ce moment, je compris que l'Homme aurait la possession du monde; mes dernières inquiétudes s'apaisèrent.
Pourtant, à la neuvième heure, il y eut une grande ombre sur notre victoire. A ce moment, les Xipéhuz ne se montraient plus que par masses énormes dans les clairières, dérobant leurs étoiles, et il devenait presque impossible de les renverser. Animés par la bataille, beaucoup des nôtres se ruaient sur ces masses. Alors, d'une évolution rapide, un gros de Xipéhuz se détachait, renversant et massacrant les téméraires.
Un millier périt ainsi, sans perte sensible pour l'ennemi; ce que voyant, des Pjarvanns crièrent que tout était fini; une panique prévalut qui mit plus de dix mille hommes en fuite, un grand nombre ayant même l'imprudence d'abandonner les barrières pour aller plus rapidement. Il leur en coûta. Une centaine de Xipéhuz, mis à leur poursuite, abattit plus de deux mille Pjarvanns et Zahelals: l'épouvante commença de se répandre sur toutes nos lignes.
Quand les coureurs m'apportèrent cette funeste nouvelle, je compris que la journée serait perdue si je ne réussissais, par quelque rapide manoeuvre, à reprendre les positions perdues. Immédiatement, je fis donner aux chefs de la troisième armée l'ordre de l'attaque, et j'annonçai que j'en prendrais le commandement. Puis, je portai rapidement ces réserves dans la direction d'où venaient les fuyards. Nous nous trouvâmes bientôt face à face avec les Xipéhuz poursuivants. Entraînés par l'ardeur de leur tuerie, ceux-ci ne se reformèrent pas assez vite, et, en peu d'instants, je les eus fait envelopper: très peu échappèrent; l'acclamation immense de notre victoire alla rendre courage aux nôtres.
Dès lors, je n'eus pas de peine à reformer l'attaque; notre manoeuvre se borna constamment à détacher des segments des groupes ennemis, puis à envelopper ces segments et à les anéantir.
Bientôt, concevant combien cette tactique leur était défavorable, les Xipéhuz recommencèrent contre nous la lutte en petits corps, et le massacre des deux Règnes, dont l'un ne pouvait exister que par l'anéantissement de l'autre, redoubla effroyablement. Mais tout doute sur l'issue finale disparaissait des âmes les plus pusillanimes. Vers la quatorzième heure, c'est à peine s'il restait cinq cents Xipéhuz contre plus de cent mille hommes, et ce petit nombre d'antagonistes était de plus en plus enfermé dans des frontières étroites, un sixième environ de la forêt de Kzour, ce qui facilitait extrêmement nos manoeuvres.
Cependant, le crépuscule ruisselait en rouge lumière à travers les arbres, et craignant les embûches de l'ombre, je fis interrompre le combat.
L'immensité de la victoire dilatait toutes les âmes; les chefs parlèrent de m'offrir la souveraineté des peuples. Je leur conseillai de ne jamais confier les destinées de tant d'hommes à une pauvre créature faillible, mais d'adorer l'Unique, et de prendre pour chef terrestre la Sagesse.
LA Terre appartient aux Hommes. Deux jours de combat ont anéanti les Xipéhuz; tout le domaine occupé par les deux cents derniers a été rasé, chaque arbre, chaque plante, chaque brin d'herbe a été abattu. Et j'ai achevé, pour la connaissance des peuples futurs, aidé par Loûm, Azah et Simhô, mes fils, d'inscrire leur histoire sur des tables de granit.
Et me voici seul, au bord de Kzour, dans la nuit pâle. Une demi-lune de cuivre se tient sur le Couchant. Les lions rugissent aux étoiles. Le fleuve erre lentement parmi les saules; sa voix éternelle raconte le temps qui passe, la mélancolie des choses périssables. Et j'ai enterré mon front dans mes mains, et une plainte est montée de mon coeur. Car, maintenant que les Xipéhuz ont succombé, mon âme les regrette, et je demande à l'Unique quelle Fatalité a voulu que la splendeur de la Vie soit souillée par les Ténèbres du Meurtre!
ON a parfois écrit que j'étais le précurseur de Wells. Quelques critiques sont allés jusqu'à dire que Wells avait puisé une partie de son inspiration dans tels de mes écrits comme Les Xipéhuz, La Légende sceptique, Le Cataclysme et quelques autres qui parurent avant les beaux récits de l'écrivain anglais. Je crois que cela n'est pas juste, je suis même enclin à croire que Wells n'a lu aucune de mes oeuvres. Certes il ne partage pas la monstrueuse ignorance de ses compatriotes en matière de littératare continentale, [1] mais la notoriété des Xipéhuz, de La Légende sceptique, du Cataclysme, etc., etc., était négligeable à l'époque où il se mit à écrire. Et quand il aurait lu mes modestes livres, je nierais tout de même qu'il en eût subi l'influence: La Guerre des Mondes et L'Île du Docteur Moreau sont des oeuvres originales, qu'il faut admirer sans réserve. D'ailleurs, il y a une différence fondamentale entre Wells et moi dans la manière de construire des êtres inédits. Wells préfère des vivants qui offrent encore une grande analogie avec ceux que nous connaissons, tandis que j'imagine volontiers des créatures ou minérales, comme dans Les Xipéhuz, ou faites d'une autre matière que notre matière, ou encore existant dans un monde régi par d'autres énergies que les nôtres: les Ferro-magnétaux, qui apparaissent épisodiquement dans la Mort de la Terre, appartiennent à l'une de ces trois catégories.
1. Admirateur fervent de la glorieuse nation britannique et de sa splendide littérature, je crois pouvoir écrire sans scrupules que je considère, sauf quelques exceptions honorables et brillantes, les critiques anglais contemporains comme les plus étourdis, les plus frivoles, les plus snobs et les plus incompétents qui soient.
En somme, sauf en quelques points où se rencontrent tous les écrivains qui s'occupent de merveilleux, Wells et moi ne nous ressemblons qu'en apparence. Il n était peut-être pas inutile de le dire.
J.-H. R.
L'AFFREUX vent du Nord s'était tu. Sa voix mauvaise, depuis quinze jours, remplissait l'oasis de crainte et de tristesse. Il avait fallu dresser les brise-ouragan et les serres de silice élastique. Enfin, l'oasis commençait à tiédir.
Targ, le veilleur du Grand Planétaire, ressentit une de ces joies subites qui illuminèrent la vie des hommes, aux temps divins de l'Eau. Que les plantes étaient belles encore! Elles reportaient Targ à l'amont des âges, alors que des océans couvraient les trois quarts du monde, que l'homme croissait parmi des sources, des rivières, des fleuves, des lacs, des marécages. Quelle fraîcheur animait les générations innombrables des végétaux et des bêtes! La vie pullulait jusqu'au plus profond des mers. Il y avait des prairies et des sylves d'algues comme des forêts d'arbres et des savanes d'herbes. Un avenir immense s'ouvrait devant les créatures; l'homme pressentait à peine les lointains descendants qui trembleraient en attendant la fin du monde. Imagina-t-il jamais que l'agonie durerait plus de cent millénaires?
Targ leva les yeux vers le ciel où plus jamais ne paraîtraient des nuages. La matinée était fraîche encore, mais, à midi, l'oasis serait torride.
— La moisson est prochaine! murmura le veilleur.
Il montrait un visage bistre, des yeux et des cheveux aussi noirs que l'anthracite. Comme tous les Derniers Hommes, il avait la poitrine spacieuse, tandis que le ventre se rétrécissait. Ses mains étaient fines, ses mâchoires petites, ses membres décelaient plus d'agilité que de force. Un vêtement de fibres minérales, aussi souple et chaud que les laines antiques, s'adaptait exactement à son corps; son être exhalait une grâce résignée, un charme craintif que soulignaient les joues étroites et le feu pensif des prunelles.
Il s'attardait à contempler un champ de hautes céréales, des rectangles d'arbres, dont chacun portait autant de fruits que de feuilles, et il dit:
— Ages sacrés, aubes prodigieuses où les plantes couvraient la jeune planète!
Comme le Grand Planétaire était aux confins de l'oasis et du désert, Targ pouvait apercevoir un sinistre paysage de granits, de silices et de métaux, une plaine de désolation étendue jusqu'aux contreforts des montagnes nues, sans glaciers, sans sources, sans un brin d'herbe ni une plaque de lichen. Dans ce désert de mort, l'oasis, avec ses plantations rectilignes et ses villages métalliques, était une tache misérable.
Targ sentit peser la vaste solitude et les monts implacables; il leva mélancoliquement la tête vers la conque du Grand Planétaire. Cette conque étalait une corolle soufre vers l'échancrure des montagnes. Faite d'arcum et sensible comme une rétine, elle ne recevait que les rythmes du large, émanés des oasis et, selon le réglage, éteignait ceux auxquels le veilleur ne devait pas répondre.
Targ l'aimait comme un emblème des rares aventures encore possibles à la créature humaine; dans ses tristesses, il se tournait vers elle, il en attendait du courage ou de l'espérance.
Une voix le fit tressaillir. Avec un faible sourire, il vit monter vers la plate-forme une jeune fille aux contours rythmiques. Elle portait librement ses cheveux de ténèbres; son buste ondulait, aussi flexible que la tige des longues céréales. Le veilleur la considérait avec amour. Sa soeur Arva était la seule créature près de qui il retrouvât ces minutes subites, imprévues et charmantes, où il semblait que, au fond du mystère, quelques énergies veillassent encore pour le sauvetage des hommes.
Elle s'exclama, avec un rire contenu:
— Le temps est beau, Targ... Les plantes sont heureuses!
Elle aspira l'odeur consolante qui sourd de la chair verte des feuilles; le feu noir de ses yeux palpitait. Trois oiseaux planèrent au-dessus des arbres et s'abattirent au bord de la plate-forme. Ils avaient la taille des anciens condors, des formes aussi pures que celles des beaux corps féminins, d'immenses ailes argentines, glacées d'améthyste, dont les pointes émettaient une lueur violette. Leurs têtes étaient grosses, leurs becs très courts, très souples, rouges comme des lèvres; et l'expression de leurs yeux se rapprochait de l'expression humaine. L'un d'eux, levant la tête, fit entendre des sons articulés; Targ prit la main d'Arva avec inquiétude.
— Tu as compris? fit-il. La terre s'agite!...
Quoique, depuis très longtemps, aucune oasis n'eût péri par les secousses sismiques et que l'amplitude de celles-ci eût bien diminué depuis l'ère sinistre où elles avaient brisé la puissance humaine, Arva partagea le trouble de son frère.
Mais une idée capricieuse lui passant par l'esprit:
— Qui sait, fit-elle, si, après avoir fait tant de mal à nos frères, les tremblements de terre ne nous deviendront pas favorables?
— Et comment? demanda Targ avec indulgence.
— En faisant reparaître une partie des eaux!
Il y avait souvent rêvé, sans l'avoir dit à personne, car une telle pensée eût paru stupide et presque blasphématoire à une humanité déchue, dont toutes les terreurs évoquaient des soulèvements planétaires.
— Tu y penses donc aussi, s'exclama-t-il avec exaltation... Ne le dis à personne! Tu les offenserais jusqu'au fond de l'âme!
— Je ne pouvais le dire qu'à toi.
De toutes parts surgissaient des bandes blanches d'oiseaux: ceux qui avaient rejoint Targ et Arva piétaient avec impatience. Le jeune homme leur parlait, en employant une syntaxe particulière. Car, à mesure que se développait leur intelligence, les oiseaux s'étaient initiés au langage, — un langage qui n'admettait que des termes concrets et des phrases-images.
Leur notion de l'avenir demeurait obscure et courte, leur prévoyance instinctive. Depuis que l'homme ne se servait plus d'eux comme nourriture, ils vivaient heureux, incapables de concevoir leur propre mort et plus encore la fin de leur espèce.
L'oasis en élevait douze cents environ, dont la présence était d'une vive douceur et fort utile. L'homme, n'ayant pu regagner l'instinct, perdu pendant les ères de sa puissance, la condition actuelle du milieu le mettait aux prises avec des phénomènes que ne pouvaient guère signaler les appareils, si délicats pourtant, hérités des ancêtres, et que prévoyaient les oiseaux. Si ceux-ci avaient disparu, dernier vestige de la vie animale, une plus amère désolation se serait abattue sur les âmes.
— Le péril n' est pas immédiat! murmura Targ.
Une rumeur parcourait l'oasis; des hommes jaillissaient aux abords des villages et des emblavures. Un individu trapu, dont le crâne massif semblait directement posé sur le torse, apparut au pied du Grand Planétaire. Il ouvrait des yeux sans cils et pauvres, dans un visage couleur d'iode; ses mains, plates et rectangulaires, oscillaient au bout des bras courts.
— Nous verrons la fin du monde! grogna-t-il... Nous serons la dernière génération des hommes.
Derrière lui, on entendit un rire caverneux. Dane, le centenaire, se montra avec son arrière-petit-fils et une femme aux yeux longs, aux cheveux de bronze. Elle marchait aussi légèrement que les oiseaux.
— Non, nous ne la verrons pas, affirma-t-elle. La mort des hommes sera lente... L'eau décroîtra jusqu'à ce qu'il n'y ait plus que quelques familles autour d'un puits. Et ce sera plus terrible.
— Nous verrons la fin du monde! s'obstina l'homme trapu.
— Tant mieux! fit l'arrière-petit-fils de Dane. Que la terre boive, aujourd'hui même, les dernières sources!
Sa face sinueuse, très étroite, décelait une tristesse sans bornes; il s'étonnait lui-même de n'avoir pas supprimé son existence.
— Qui sait s'il n'y a pas un espoir! marmonna l'ancêtre.
Le coeur de Targ battit; il abaissa vers le centenaire des yeux où scintilla la jeunesse.
— Oh! père!... s'écria-t-il.
Déjà la face du vieillard s'était immobilisée. Il retomba dans ce rêve taciturne, qui le faisait ressembler à un bloc de basalte; Targ garda pour lui sa pensée.
La foule grossissait aux confins du désert et de l'oasis. Quelques planeurs s'élevèrent, qui venaient du Centre. On était à l'époque où le travail ne sollicitait guère les hommes: il n'y avait qu'à attendre le temps des récoltes. Car aucun insecte, aucun microbe, ne survivaient. Resserrés sur d'étroits domaines, hors desquels toute vie « protoplasmique » était impossible, les aïeux avaient mené une lutte efficace contre les parasites. Même les organismes microscopiques ne purent se maintenir, privés de cet imprévu qui résulte des agglomérations denses, des grands espaces, des transformations et des déplacements perpétuels.
D'ailleurs, maîtres de la distribution de l'eau, les hommes disposaient d'un pouvoir irrésistible contre les êtres qu'ils voulaient détruire. L'absence des anciens animaux domestiques et sauvages, véhicules incessants d'épidémie, avait encore avancé l'heure du triomphe. Maintenant l'homme, les oiseaux et les plantes étaient pour toujours à l'abri des maladies infectieuses.
Leur vie n'en était pas plus longue: beaucoup de microbes bienfaisants ayant disparu avec les autres, les infirmités propres à la machine humaine s'étaient développées, et des maladies nouvelles avaient surgi, maladies que l'on eût pu croire causées par des « microbes minéraux ». Par suite, l'homme retrouvait au dedans des ennemis analogues à ceux qui le menaçaient au dehors, et, quoique le mariage fût un privilège réservé aux plus aptes, l'organisme atteignait rarement un âge avancé.
Bientôt plusieurs centaines d'hommes se trouvèrent réunis autour du Grand Planétaire. Il n'y avait qu'un faible tumulte; la tradition du malheur se transmettait depuis trop de générations pour ne pas avoir tari ces réserves d'épouvante et de douleur qui sont la rançon des joies puissantes et des vastes espérances. Les Derniers Hommes avaient une sensibilité restreinte et guère d'imagination.
Toutefois, la foule était inquiète; quelques visages se crispaient; ce fut un soulagement lorsqu'un quadragénaire, sautant d'une Motrice, cria:
— Les appareils sismiques ne signalent rien encore... La secousse sera faible.
— De quoi nous inquiétons-nous? s'écria la femme aux longs yeux. Que pouvons-nous faire et prévoir? Toutes les mesures sont prises depuis les siècles des siècles. Nous sommes à la merci de l'inconnu: c'est une affreuse sottise de s'enquérir d'un péril inévitable!
— Non, Hélé, répondit le quadragénaire; ce n'est pas de la sottise, c'est de la vie. Tant que les hommes auront la force de s'inquiéter, leurs jours auront encore quelque douceur. Après, ils seront morts dès l'heure de leur naissance.
— Qu'il en soit ainsi! ricana le petit-fils de Dane. Nos joies misérables et nos débiles tristesses valent moins que la mort.
Le quadragénaire secoua la tête. Comme Targ et sa soeur, il avait encore de l'avenir dans son âme et de la force dans sa large poitrine. Son regard clair rencontrant les yeux frais d'Arva, une fine émotion accéléra son souffle.
Cependant, d'autres groupes se rassemblaient aux divers secteurs de la périphérie. Grâce aux ondifères, disposés de mille en mille mètres, ces groupes communiquaient librement.
On pouvait entendre, à volonté, les rumeurs d'un district ou même de toute la population. Cette communion condensait l'âme des foules et agissait comme un stimulant énergique. Et il y eut une manière d'exaltation lorsqu'un message de l'oasis des Terres-Rouges vibra dans la conque du Grand Planétaire et se répercuta d'ondifère en ondifère. Il apprenait que, là-bas, non seulement les oiseaux, mais les sismographes annonçaient des troubles souterrains. Cette confirmation du péril resserra les groupes.
Manô, le quadragénaire, avait gravi la plate-forme; Targ et Arva étaient pâles. Et, comme la jeune fille tremblait un peu, le nouveau venu murmura:
— L'étroitesse même des oasis, et leur petit nombre, doivent nous rassurer. La probabilité est bien faible qu'elles se trouvent dans les zones dangereuses.
— D'autant moins le sont-elles, appuya Targ, que c'est leur position même qui, jadis, les a sauvées!
Le petit-fils de Dane avait entendu; il eut son ricanement sinistre:
— Comme si les zones ne variaient pas de période en période! D'ailleurs, ne peut-il suffire d'une faible secousse, mais frappant juste, pour tarir les sources?
Il s'éloigna, plein d'une ironie morne. Targ, Arva et Manô avaient tressailli. Ils demeurèrent une minute taciturnes, puis le quadragénaire reprit:
— Les zones varient avec une extrême lenteur. Depuis deux cents ans, les fortes secousses ont passé au large du désert. Leurs répercussions n'ont pas altéré les sources. Seules, les Terres-Rouges, la Dévastation et l'Occidentale sont voisines des régions dangereuses...
Il considérait Arva avec une admiration douce, où levait la fleur d'amour. Veuf depuis trois ans, il souffrait de sa solitude. Malgré la révolte de son énergie et de sa tendresse, il s'y était résigné. Les lois fixaient avec rigueur le nombre des unions et des naissances.
Mais, depuis quelques semaines, le Conseil des Quinze avait inscrit Manô parmi ceux qui pouvaient refaire une famille: la santé de ses enfants justifiait cette faveur. Et, l'image d'Arva se métamorphosant dans l'âme de Manô, la légende obscure, une fois encore, recevait la lumière.
— Mêlons de l'espoir à nos inquiétudes! murmura-t-il. Est-ce que même aux merveilleuses époques de l'Eau, la mort de chaque homme n'était pas pour lui la fin du monde? Ceux qui vivent en ce moment sur la terre courent bien moins de risques, individuellement, que nos pères d'avant l'ère radio-active!
Il parlait fervemment. Car il avait toujours repoussé cette résignation lugubre qui dévastait ses semblables. Sans doute, un trop long atavisme ne lui permettait de la fuir que par intermittences. Toutefois, il avait plus qu'un autre connu la joie de vivre l'étincelante minute qui passe.
Arva l'écoutait avec ferveur, mais Targ ne pouvait pas concevoir qu'on négligeât l'avenir de l'espèce. Si, comme Manô, il lui arrivait d'être brusquement saisi par la volupté fugitive, il y mêlait toujours ce grand rêve du Temps, qui avait mené les ancêtres.
— Je ne puis me désintéresser de notre descendance, riposta-t-il.
Et, tendant la main vers l'immense solitude:
— Que l'existence serait belle si notre règne occupait ces affreux déserts! Ne songez-vous jamais qu'il y avait là des mers, des lacs, des fleuves..., des plantes innombrables et, avant la période radio-active, des forêts vierges? Ah! Manô, des forêts vierges!... Et, maintenant, une vie obscure dévore notre antique patrimoine!...
Manô leva doucement les épaules:
— C'est un mal d'y penser, puisque, en dehors des oasis, la terre est aussi inhabitable pour nous, plus peut-être, que Jupiter ou Saturne.
Une rumeur les interrompit; les têtes se dressèrent, attentives: on vit survenir une nouvelle troupe d'oiseaux. Ils annonçaient que là-bas, à l'ombre des rocs, une jeune fille évanouie était la proie des ferromagnétaux. Et, tandis que deux planeurs s'élevaient sur le désert, la foule songeait aux étranges créatures magnétiques qui se multipliaient sur la planète pendant que déclinait l'humanité. De longues minutes s'écoulèrent; les planeurs reparurent: l'un deux rapportait un corps inerte, en qui tous reconnurent Elma la Nomade. C'était une fille singulière, orpheline, et peu aimée, car elle avait des instincts de rôdeuse, dont la sauvagerie déconcertait ses semblables. Rien ne pouvait l'empêcher, certains jours, de fuir à travers les solitudes...
On l'avait déposée sur la plate-forme du Planétaire; son visage, mi-enseveli dans les longs cheveux noirs, apparut livide, encore que parsemés de points écarlates.
— Elle est morte! déclara Manô... Les Autres ont bu sa vie!
— Pauvre petite Elma! s'écria Targ.
Il la considérait avec pitié et, si passive qu'elle fût, la foule grondait de haine contre les ferromagnétaux.
Mais les résonateurs, clamant des phrases éclatantes, détournèrent l'attention.
« Les sismographes décèlent une secousse brusque dans la zone des Terres-Rouges... »
— Ah! Ah! cria la voix plaintive de l'homme trapu.
Aucun écho ne lui répondit. Les visages étaient dirigés vers le Grand Planétaire. La multitude attendait, dans une frissonnante impatience.
— Rien! affirma Manô après deux minutes d'attente... Si les Terres-Rouges avaient été atteintes, nous le saurions déjà...
Un appel strident lui coupa la parole. Et la conque du Grand Planétaire clama:
« Immense secousse... L'oasis entière se soulève... Catas... »
Puis, des sons confus, un entre-choquement sourd..., le silence...
Tous, hypnotisés, attendirent pendant plus d'une minute. Ensuite, la foule eut une rude respiration; les moins émotifs s'agitèrent.
— C'est un grand désastre! annonça le vieux Dane.
Personne n'en doutait. Les Terres-Rouges possédaient dix planétaires de grande communication, dirigeables en tous sens. Pour que les dix se tussent, il fallait qu'ils fussent tous déracinés ou que la consternation des habitants fût extraordinaire.
Targ, orientant le transmetteur, darda un appel prolongé. Aucune réponse. Une lourde horreur pesa sur les âmes. Ce n'était pas le trouble ardent des hommes de jadis, c était une détresse lente, lasse, dissolvante. Des liens étroits unissaient les Hautes-Sources et les Terres-Rouges. Depuis cinq mille ans, les deux oasis entretenaient des relations continues, soit par les résonateurs, soit par des visites fréquentes, en planeurs ou en motrices. Trente relais, munis de planétaires, jalonnaient la voie, longue de dix-sept cents kilomètres, qui reliait les deux peuplades.
— Il faut attendre! clama Targ, penché sur la plate-forme. Si l'affolement empêche nos amis de répondre, ils ne sauraient tarder à reprendre leur sang-froid.
Mais personne ne croyait que les hommes des Terres-Rouges fussent capables d'un tel affolement, leur race était moins émotive encore que celle des Hautes-Sources: capable de tristesse, elle ne l'était guère d'épouvante.
Targ, lisant l'incrédulité sur tous les visages, reprit:
— Si leurs appareils sont détruits, avant un quart d'heure des messagers peuvent atteindre le premier relais...
— A moins, objecta Hélé, que les planeurs ne soient endommagés... Quant aux motrices, il est improbable qu'elles franchissent, avant quelque temps, une enceinte en décombres.
Cependant, la population tout entière se portait vers la zone méridionale. En quelques minutes, les planeurs et les motrices versèrent des milliers d'hommes et de femmes vers le Grand Planétaire. Les rumeurs montaient, comme de longs souffles, entrecoupées de silences. Et les membres du Conseil des Quinze, interprétateurs des lois et juges des actes unanimes, se rassemblèrent sur la plate-forme. On reconnaissait le visage triangulaire, la rude chevelure blanc de sel de la vieille Bamar, et la tête bosselée d'Omal, son mari, dont soixante-dix ans de vie n'avaient pu pâlir la barbe fauve.
Très laids, mais vénérables, leur autorité était grande, car ils avaient donné une descendance sans tare.
Bamar, s'assurant que le Planétaire était bien orienté, envoya à son tour quelques ondes. Devant le silence du récepteur, son visage s'assombrit encore.
— Jusqu'à présent, la Dévastation est sauve! murmura Omal..., et les sismographes n'annoncent aucune secousse dans les autres zones humaines.
Soudain, un bruissement d'appel strida et tandis que la multitude se dressait, hypnotique, on entendit gronder le Grand Planétaire:
« Du premier relais des Terres-Rouges. Deux secousses puissantes ont soulevé l'oasis. Le nombre des morts et des blessés est considérable; les récoltes sont anéanties; les eaux semblent menacées. Des planeurs partent pour les Hautes-Sources... »
Ce fut une ruée. Les hommes, les planeurs et les motrices surgissaient par torrents. Une excitation inconnue depuis des siècles soulevait les âmes résignées: la pitié, la crainte et l'inquiétude rajeunissaient cette multitude du Dernier-Age.
Le Conseil des Quinze délibérait, tandis que Targ, tout tremblant, répondait au message des Terres-Rouges et annonçait le départ prochain d'une délégation.
Aux heures tragiques, les trois oasis soeurs — Terres-Rouges, Hautes-Sources, Dévastation — se devaient des secours. Omal, qui avait une connaissance parfaite de la tradition, déclara:
— Nous avons des provisions pour cinq ans. Le quart peut être réclamé par les Terres-Rouges... Nous sommes aussi tenus de recueillir deux mille réfugiés, si c'est inévitable. Mais ils n'auront que des rations réduites et il leur sera interdit de s'accroître. Nous-mêmes devront limiter nos familles, car il faut, avant quinze ans, ramener la population au chiffre traditionnel...
Le Conseil approuva ce rappel aux lois, puis Bamar cria vers la foule:
— Le Conseil va nommer ceux qui partiront pour les Terres-Rouges. Il n'y en aura pas plus de neuf. D'autres seront envoyés lorsque nous connaîtrons les besoins de nos frères.
— Je demande à partir, supplia le veilleur.
— Et moi! ajouta vivement Arva.
Les yeux de Manô étincelèrent.
— Si le Conseil le veut, je serai aussi parmi les envoyés.
Omal leur jeta un regard favorable. Car il avait jadis, comme eux, connu ces mouvements spontanés, si rares parmi les Derniers Hommes.
A part Amat, adolescent frêle, la foule attendait passivement la décision du Conseil. Soumises aux règles millénaires, accoutumées à une existence monotone, que troublaient seuls les météores, les peuplades avaient perdu le goût de l'initiative. Résignées, patientes, douées d'un grand courage passif, rien ne les excitait aux aventures. Les déserts énormes qui les enveloppaient, vides de toute ressource humaine, pesaient sur leurs actes comme sur leurs pensées.
— Rien ne s'oppose au départ de Targ, d'Arva et de Manô, remarqua la vieille Bamar... Mais la route est longue pour Amat. Que le Conseil décide.
Tandis que le Conseil délibérait, Targ contemplait l'étendue sinistre. Une douleur amère l'accablait. Le désastre des Terres-Rouges pesait sur lui plus pesamment que sur ses frères. Car leurs espoirs ne portaient que sur la lenteur des finales déchéances, tandis qu'il s'obstinait à rêver des métamorphoses heureuses. Et les circonstances confirmaient amèrement la Tradition.
Pourtant, devant les lourdes plaines granitiques, devant les formidables montagnes dressées à l'Ouest, l'esprit d'aventure le reprenait. Son âme s'élançait vers les Terres-Rouges, non pour des buts précis, mais pour ces fins lointaines, immenses et féeriques qui avaient, jadis, conduit l'homme vers tous les inconnus de la Planète!
LES neuf planeurs volaient vers les Terres-Rouges. Ils ne s'écartaient guère des deux routes que, depuis cent siècles, suivaient les motrices. Les ancêtres avaient construit de grands refuges en fer vierge, avec résonateur planétaire, et de nombreux relais, moins importants. Les deux routes étaient bien entretenues. Comme les motrices y passaient rarement et que leurs roues étaient munies de fibres minérales, très élastiques; comme, par ailleurs, les hommes des deux oasis savaient encore se servir partiellement des énergies énormes qu'avaient captées leurs ascendants, l'entretien exigeait plus de surveillance que de travail. Les ferromagnétaux ne s'y montraient guère et n'y faisaient que des dégâts insignifiants; un piéton aurait pu y marcher une journée entière sans presque ressentir d'influence nocive; mais il n'aurait pas été prudent de faire des haltes trop longues ni surtout de s'y endormir: bien des malades y avaient perdu comme Elma tous leurs globules rouges et y étaient morts d'anémie.
Les Neuf ne couraient aucun péril: chacun dirigeait un planeur léger qui, du reste, eût pu emporter quatre hommes. Alors même qu'un accident surviendrait aux deux tiers des appareils, l'expédition ne serait pas compromise.
Doués d'une élasticité presque parfaite, les planeurs étaient construits pour résister aux chocs les plus rudes et pour braver l'ouragan.
Manô avait pris la tête. Targ et Arva sillaient presque de conserve. L'agitation du jeune homme ne cessait de s'accroître. Et l'histoire des grandes catastrophes, fidèlement transmise de génération en génération, hantait sa mémoire.
Depuis cinq cents siècles, les hommes n'occupaient plus, sur la planète, que des îlots dérisoires. L'ombre de la déchéance avait de loin précédé les catastrophes. A des époques fort anciennes, aux premiers siècles de l'ère radioactive, on signale déjà la décroissance des eaux.: maints savants prédisent que l'Humanité périra par la sécheresse. Mais quel effet ces prédictions pouvaient-elles produire sur des peuples qui voyaient des glaciers couvrir leurs montagnes, des rivières sans nombre arroser leurs sites, d'immenses mers battre leurs continents? Pourtant, l'eau décroissait lentement, sûrement, absorbée par la terre et volatilisée dans le firmament. [1] Puis, vinrent les fortes catastrophes. On vit d'extrao[rdinaires remaniements du sol; parfois, des tremblements de terre, en un seul jour, détruisaient dix ou vingt villes et des centaines de villages: de nouvelles chaînes de montagnes se formèrent, deux fois plus hautes que les antiques massifs des Alpes, des Andes ou de l'Himalaya; l'eau tarissait de siècle en siècle. Ces énormes phénomènes s'aggravèrent encore. A la surface du soleil, des métamorphoses se décelaient qui, d'après des lois mal élucidées, retentirent sur notre pauvre globe. Il y eut un lamentable enchaînement de catastrophes: d'une part, elles haussèrent les hautes montagnes jusqu'à vingt-cinq et trente mille mètres; d'autre part, elles firent disparaître d'immenses quantités d'eau.
1. Dans les hautes régions atmosphériques, la vapeur d'eau fut de tout temps décomposée, par les rayons ultra-violets, en oxygène et en hydrogène: l'hydrogène s'échappait dans l'étendue interstellaire.
On rapporte que, au début de ces révolutions sidérales, la population humaine avait atteint le chiffre de vingt-trois milliards d'individus. Cette masse disposait d'énergies démesurées. Elle les tirait des proto-atomes (comme nous le faisons encore, quoique imparfaitement, nous-mêmes) et ne s'inquiétait guère de la fuite des eaux, tellement elle avait perfectionné les artifices de la culture et de la nutrition. Même, elle se flattait de vivre prochainement de produits organiques élaborés par les chimistes. Plusieurs fois, ce vieux rêve parut réalisé: chaque fois, d'étranges maladies ou des dégénérescences rapides décimèrent les groupes soumis aux expériences. Il fallut s'en tenir aux aliments qui nourrissaient l'homme depuis les premiers ancêtres. A la vérité, ces aliments subissaient de subtiles métamorphoses, tant du fait de l'élevage et de l'agriculture que du fait des manipulations savantes. Des rations réduites suffisaient à l'entretien d'un homme; et les organes digestifs avaient accusé, en moins de cent siècles, une diminution notable, tandis que l'appareil respiratoire s'accroissait en raison directe de la raréfaction de l'atmosphère.
Les dernières bêtes sauvages disparurent; les animaux comestibles, par comparaison à leurs ascendants, étaient de véritables zoophytes, des masses ovoïdes et hideuses, aux membres transformés en moignons, aux mâchoires atrophiées par le gavage. Seules, quelques espèces d'oiseaux échappèrent à la dégradation et prirent un merveilleux développement intellectuel.
Leur douceur, leur beauté et leur charme croissaient d'âge en âge. Ils rendaient des services imprévus, à cause de leur instinct, plus délicat que celui de leurs maîtres, et ces services étaient particulièrement appréciés dans les laboratoires.
Les hommes de cette puissante époque connurent une existence inquiète. La poésie magnifique et mystérieuse était morte. Plus de vie sauvage, plus même ces immenses étendues presque libres: les bois, les landes, les marais, les steppes, les jachères de la période radioactive. Le suicide finissait par être la plus redoutable maladie de l'espèce.
En quinze millénaires, la population terrestre descendit de vingt-trois à quatre milliards d'âmes; les mers, réparties dans les abîmes, n'occupaient plus que le quart de la surface; les grands fleuves et les grands lacs avaient disparu; les monts pullulaient, immenses et funèbres. Ainsi la planète sauvage reparaissait, — mais nue!
L'homme, cependant, luttait éperdument. Il s'était flatté, s'il ne pouvait vivre sans eau, de fabriquer celle dont il aurait besoin pour ses usages domestiques et agricoles; mais les matériaux utiles devenaient rares, sinon à des profondeurs qui rendaient leur exploitation dérisoire . Il fallut se rabattre sur des procédés de conservation, sur des moyens ingénieux pour ménager l'écoulement et pour tirer le maximum d'effet du fluide nourricier.
Les animaux domestiques périrent, incapables de s'habituer aux nouvelles conditions vitales: en vain tenta-t-on de refaire des espèces plus rustiques; une dégradation deux cents fois millénaire avait tari l'énergie évolutive. Seuls les oiseaux et les plantes résistaient. Celles-ci reprirent quelques formes ancestrales; ceux-là s'adaptèrent au milieu: beaucoup, redevenant sauvages, construisirent leurs aires à des hauteurs où l'homme pouvait d'autant moins les poursuivre que la raréfaction de l'air, quoique bien moindre, accompagnait celle de l'eau. Ils vécurent de déprédations et déployèrent une ruse si raffinée qu'on ne put les empêcher de se maintenir. Quant à ceux qui demeuraient parmi nos ancêtres, leur sort fut d'abord épouvantable. On tenta de les avilir à l'état de bêtes comestibles. Mais leur conscience était trop lucide; ils luttèrent affreusement pour échapper à leur sort. Il y eut des scènes aussi hideuses que ces épisodes des temps primitifs où l'homme mangeait l'homme, où des peuples entiers étaient réduits en servitude. L'horreur pénétra les âmes, peu à peu on cessa de brutaliser les compagnons de planète et de s'en repaître.
D'ailleurs, les phénomènes sismiques continuaient à remanier les terres et à détruire les villes. Après trente mille ans de lutte, nos ancêtres comprirent que le minéral, vaincu pendant des millions d'années par la plante et la bête, prenait une revanche définitive. Il y eut une période de désespoir qui ramena la population à trois cents millions d'hommes, tandis que les mers se réduisaient au dixième de la surface terrestre. Trois ou quatre mille ans de répit firent renaître quelque optimisme. L'humanité entreprit de prodigieux travaux de préservation: la lutte contre les oiseaux cessa; on se borna à les mettre dans des conditions qui ne permettaient pas qu'ils se multipliassent, on tira d'eux de précieux services.
Puis, les catastrophes reprirent. Les terres habitables se rétrécirent encore. Et, il y a environ trente mille ans, eurent lieu les remaniements suprêmes: l'humanité se trouva réduite à quelques territoires disséminés sur la terre, redevenue vaste et formidable comme aux premiers âges; en dehors des oasis, il devenait impossible de se procurer l'eau nécessaire à la vie.
Depuis, une accalmie relative s'est produite. Quoique l'eau que nous fournissent les puits creusés dans l'abîme ait encore décru, que la population se soit réduite d'un tiers, que deux oasis aient dû être abandonnées, l'humanité se maintient: sans doute se maintiendra-t-elle pendant cinquante ou cent mille ans encore. Son industrie a immensément décru. Des énergies qu'utilisait notre espèce en sa force, l'homme des oasis ne peut plus employer qu'une faible partie. Les appareils de communication et les appareils de travail sont devenus moins complexes; depuis bien des millénaires, il a fallu renoncer aux spiraloïdes qui transportaient les ancêtres à travers l'étendue avec une vitesse dix fois plus grande que celle de nos planeurs.
L'homme vit dans un état de résignation douce, triste et très passive. L'esprit de création s'est éteint; il ne se réveille, par atavisme, que dans quelques individus. De sélection en sélection, la race a acquis un esprit d'obéissance automatique, et par là parfaite, aux lois désormais immuables. La passion est rare, le crime nul. Une sorte de religion est née, sans culte, sans rites: la crainte et le respect du minéral. Les Derniers Hommes attribuent à la planète une volonté lente et irrésistible. D'abord favorable aux règnes qui naissent d'elle, la terre leur laisse prendre une grande puissance. L'heure mystérieuse où elle les condamne est aussi celle où elle favorise des règnes nouveaux.
Actuellement, ses énergies obscures favorisent le règne ferromagnétique. On ne peut pas dire que les ferromagnétaux aient participé à notre destruction; tout au plus ont-ils aidé à l'anéantissement, fatal après tout, des oiseaux sauvages. Encore que leur apparition remonte à une époque lointaine, les nouveaux êtres ont peu évolué. Leurs mouvements sont d'une surprenante lenteur; les plus agiles ne peuvent parcourir un décamètre par heure; et les enceintes de fer vierge des oasis, plaquées de bismuth, sont pour eux un obstacle infranchissable. Il leur faudrait, pour nous nuire immédiatement, faire un saut évolutif sans rapport avec leur développement antérieur.
On commença à percevoir l'existence du règne ferromagnétique au déclin de l'âge radioactif. C'étaient de bizarres taches violettes sur les fers humains, c'est-à-dire sur les fers et les composés des fers qui ont été modifiés par l'usage industriel. Le phénomène n'apparut que sur des produits qui avaient maintes fois resservi: jamais l'on ne découvrit de taches ferromagnétiques sur des fers sauvages. Le nouveau règne n'a donc pu naître que grâce au milieu humain. Ce fait capital a beaucoup préoccupé nos aïeux. Peut-être fûmes-nous dans une situation analogue vis-à-vis d'une vie antérieure qui, à son déclin, permit l'éclosion de la vie protoplasmique.
Quoi qu'il en soit, l'humanité a constaté de bonne heure l'existence des ferromagnétaux. Lorsque les savants eurent décrit leurs manifestations rudimentaires, on ne douta pas que ce fussent des êtres organisés. Leur composition est singulière. Elle n'admet qu'une seule substance: le fer. Si d'autres corps, en quantité très petite, s'y trouvent parfois mêlés, c'est en tant qu'impuretés, nuisibles au développement ferromagnétique; l'organisme s'en débarrasse, à moins qu'il ne soit très affaibli ou atteint de quelque maladie mystérieuse. La structure du fer, à l'état vivant, est fort variée: fer fibreux, fer granulé, fer mou, fer dur, etc. L'ensemble est plastique et ne comporte aucun liquide. Mais ce qui caractérise surtout les nouveaux organismes, c'est une extrême complication et une instabilité continuelle de l'état magnétique. Cette instabilité et cette complication sont telles que les chercheurs les plus opiniâtres ont dû renoncer à y appliquer, non pas même des lois, mais seulement des règles approximatives. C'est vraisemblablement là qu'il faut voir la manifestation dominante de la vie ferromagnétique. Lorsqu'une conscience supérieure se décèlera dans le nouveau règne, je pense qu'elle reflétera surtout cet étrange phénomène, ou, plutôt, quelle en sera l'épanouissement. En attendant, si la conscience des ferromagnétaux existe, elle est encore élémentaire. Ils sont à la période où le soin de la multiplication domine tout. Néanmoins, ils ont déjà subi quelques transformations importantes. Les écrivains de l'âge radioactif nous font voir chaque individu composé de trois groupes, avec tendance marquée, dans chaque groupe, à la forme hélicoïde. Ils ne peuvent, à cette époque, parcourir plus de cinq ou six centimètres par vingt-quatre heures; lorsqu'on déforme leurs agglomérations, ils mettent plusieurs semaines à les reformer. Actuellement, comme on l'a dit, ils arrivent à franchir deux mètres par heure. De plus, ils comportent des agglomérations de trois, cinq, sept ou même neuf groupes, la forme des groupes revêtant une grande variété. Un groupe, composé d'un nombre considérable de corpuscules ferromagnétiques, ne peut subsister solitaire: il faut qu'il soit complété par deux, par quatre, six ou huit autres groupes. Une série de groupes comporte, évidemment, des séries énergétiques, sans qu'on puisse dire de quelle façon. A partir de l'agglomération par sept, le ferromagnétal dépérit si l'on supprime un des groupes.
En revanche, une série ternaire peut se reformer à l'aide d'un seul groupe, et une série quinquennaire à l'aide de trois groupes. La reconstitution d'une série mutilée ressemble beaucoup à la genèse des ferromagnétaux; cette genèse garde pour l'homme un caractère profondément énigmatique. Elle s'opère à distance. Lorsqu'un ferromagnétal prend naissance, on constate invariablement la présence de plusieurs autres ferromagnétaux. Selon les espèces, la formation d'un individu prend de six heures à dix jours; elle semble exclusivement due à des phénomènes d'induction. La reconstitution d'un ferromagnétal lésé s'opère à l'aide de procédés analogues.
Actuellement, la présence des ferromagnétaux est à peu près inoffensive. Il en serait sans doute différemment si l'humanité s'étendait.
En même temps qu'ils songeaient à combattre les ferromagnétaux, nos ancêtres cherchèrent quelque méthode pour faire tourner leur activité à l'avantage de notre espèce. Rien ne semblait s'opposer, par exemple, à ce que la substance des ferromagnétaux servît aux usages industriels. S'il en était ainsi, il suffirait de protéger les machines (ce qui paraît, jadis, avoir été réalisé sans trop de frais) d'une manière analogue à celle dont nous préservons nos oasis... Cette solution, en apparence élégante, a été tentée. Les annales anciennes rapportent qu elle échoua. Le fer transformé par la vie nouvelle se montre réfractaire à tout usage humain. Sa structure et son magnétisme si variés en font une substance qui ne se prête à aucune combinaison ni à aucun travail orienté. Sans doute, cette structure semble s'uniformiser et le magnétisme disparaître aux approches de la température de fusion (et, a fortiori, lors de la fusion même); mais, lorsqu'on laisse le métal se refroidir, les propriétés nuisibles reparaissent.
En outre, l'homme ne peut séjourner longtemps dans les régions ferromagnétiques de quelque importance. En peu d'heures, il s'anémie. Après un jour et une nuit, il se trouve dans un état d'extrême faiblesse. Il ne tarde pas à s'évanouir; s'il n'est pas secouru, il succombe.
On n'ignore pas la raison immédiate de ces faits: le voisinage des ferromagnétaux tend à nous enlever nos globules rouges. Ces globules, presque réduits à l'état d'hémoglobine pure, s'accumulent à la surface de l'épiderme et sont, ensuite, attirés vers les ferromagnétaux qui les décomposent et semblent se les assimiler.
Diverses causes peuvent contre-balancer ou retarder le phénomène. Il suffit de marcher pour n'avoir rien à craindre; à plus forte raison suffit-il de circuler en motrice. Si l'on se vêt d'un tissu en fibres de bismuth, on peut braver l'influence ennemie pendant deux jours au moins; elle s'affaiblit si l'on se couche la tête au nord; elle s'atténue spontanément lorsque le soleil est près du méridien.
Bien entendu, lorsque le nombre des ferromagnétaux décroît, le phénomène est de moins en moins intense; un moment vient où il s'annule, car l'organisme humain ne se laisse pas faire sans résistance. Enfin, l'action ferromagnétique diminue d'abord selon la courbe des distances, et devient insensible à plus de dix mètres.
On conçoit que la disparition des ferromagnétaux parût nécessaire à nos ancêtres. Ils entreprirent la lutte avec méthode. A l'époque où débutèrent les grandes catastrophes, cette lutte exigea de lourds sacrifices: une sélection s'était opérée parmi les ferromagnétaux; il fallait user d'énergies immenses pour refréner leur pullulation.
Les remaniements planétaires qui suivirent donnèrent l'avantage au nouveau règne; par compensation, sa présence devenait moins inquiétante, car la quantité de métal nécessaire à l'industrie décroissait périodiquement et les désordres sismiques faisaient affleurer, en grandes masses, des minerais de fer natif, intangible aux envahisseurs. Aussi, la lutte contre ceux-ci se ralentit-elle au point de devenir négligeable. Qu'importait le péril organique au prix de l'immense péril sidéral?
Présentement, les ferromagnétaux ne nous inquiètent guère. Avec nos enceintes d'hématite rouge, de limonite ou de fer spathique, revêtues de bismuth, nous nous croyons inexpugnables. Mais si quelque révolution improbable ramenait l'eau près de la surface, le nouveau règne opposerait des obstacles incalculables au développement humain, du moins à un développement de quelque envergure.
Targ jeta un long regard sur la plaine: partout il apercevait la teinte violette et les formes sinusoïdales particulières aux agglomérats ferromagnétiques.
— Oui, murmurait-il..., si l'Humanité reprenait quelque envergure, il faudrait recommencer le travail des ancêtres. Il faudrait détruire l'ennemi ou l'utiliser. Je crains que sa destruction ne soit impossible: un nouveau règne doit porter en soi des éléments de succès qui défient les prévisions et les énergies d'un règne vieilli. Au rebours, pourquoi ne trouverait-on pas une méthode qui permettrait aux deux règnes de coexister, de s'entr'aider même? Oui, pourquoi pas?... puisque le monde ferromagnétique tire son origine de notre industrie? N'y a-t-il pas là l'indice d'une comptabilité profonde?
Puis, portant ses yeux vers les grands pics de l'Occident:
— Hélas! mes rêves sont ridicules. Et pourtant. .., pourtant! Ne m'aident-ils pas à vivre?... Ne me donnent-ils pas un peu de ce jeune bonheur qui a fui pour toujours l'âme des hommes?
Il se dressa, avec un petit choc au coeur: là- bas, dans l'échancrure du Mont des Ombres, trois grands planeurs blancs venaient d'apparaître.
Ces planeurs parurent frôler la Dent de Pourpre, inclinée sur l'abîme; une ombre orange les enveloppait; puis ils s'argentèrent au soleil zénithal.
— Les messagers des Terres-Rouges! s'écria Manô.
Il n'apprenait rien à ses compagnons de route: aussi bien ses paroles n'étaient qu'un cri d'appel. Les deux escadrilles hâtaient leur marche; bientôt, les masses pâles s'abaissèrent vers les pennes émeraude des Hautes-Sources. Des salutations retentirent, suivies d'un silence; les coeurs étaient lourds; on n'entendait que le ronflement léger des turbines et le froissement des pennes. Tous sentaient la force cruelle de ces déserts où ils semblaient siller en maîtres.
A la fin, Targ demanda, d'une voix craintive:
— Connaît-on l'importance du désastre?
— Non, répondit un pilote au visage bistre. On ne le connaîtra pas avant de longues heures. On sait seulement que le nombre des morts et des blessés est considérable. Et ce ne serait rien! Mais on craint la perte de plusieurs sources.
Il pencha la tête avec une calme amertume:
— Non seulement la récolte est perdue, mais beaucoup de provisions ont disparu. Toutefois, s'il n'y a pas d'autre secousse, avec l'aide des Hautes-Sources et de la Dévastation, nous pourrons vivre pendant quelques années... La race cessera provisoirement de se reproduire et peut-être n'aurons-nous à sacrifier personne.
Un moment encore, les escadrilles volèrent de conserve, puis le pilote au visage bistre changea la direction: ceux des Terres-Rouges s'éloignèrent.
Ils passèrent parmi les pics redoutables, au-dessus des gouffres, et le long d'une pente qui eût, jadis, été couverte de pâturages: maintenant, les ferromagnétaux y multipliaient leur descendance.
— Ce qui prouve, songea Targ, que ce versant est riche en ruines humaines!
De nouveau, ils planèrent sur les vallées et les collines; vers les deux tiers du jour, ils se trouvaient à trois cents kilomètres des Terres- Rouges.
— Encore une heure! s'écria Manô.
Targ fouilla l'espace avec son télescope; il aperçut, indécises encore, l'oasis et la zone écarlate à qui elle avait emprunté son nom. L'esprit d'aventure, engourdi après la rencontre des grands planeurs, se réveilla dans le coeur du jeune homme; il accéléra la vitesse de sa machine et devança Manô.
Des vols d'oiseaux tournoyaient sur la zone rouge; plusieurs s'avancèrent vers l'escadrille. A cinquante kilomètres de l'oasis, ils affluèrent; leurs mélopées confirmaient le désastre et prédisaient des secousses imminentes. Targ, le coeur serré, écoutait et regardait, sans pouvoir articuler une parole.
La terre désertique semblait avoir subi la morsure d'une prodigieuse charrue; à mesure qu'on approchait, l'oasis montra ses maisons effondrées, son enceinte disloquée, les récoltes presque englouties, de misérables fourmis humaines grouillant parmi les décombres...
Soudain, une immense clameur déchira l'atmosphère; le vol des oiseaux se brisa étrangement; un effrayant frisson secoua l'étendue.
La planète homicide consommait son oeuvre!
Seuls, Targ et Arva avaient poussé un cri de pitié et d'horreur. Les autres aviateurs continuaient leur route, avec la tristesse calme des Derniers Hommes... L'oasis fut là. Elle retentissait de plaintes sinistres. On voyait courir, ramper ou panteler de pitoyables créatures; d'autres demeuraient immobiles, frappées par la mort; parfois, une tête sanglante semblait sortir du sol. Le spectacle devenait plus hideux à mesure qu'on discernait mieux les épisodes.
Les Neuf planèrent incertains. Mais le vol des oiseaux, d'abord enfiévré par l'épouvante, s'harmonisait; aucune autre secousse n'était prochaine; on pouvait atterrir.
Quelques membres du Grand Conseil reçurent les délégués des Hautes-Sources. Les paroles furent rares et rapides. Le nouveau désastre, exigeant toutes les énergies disponibles, les Neuf se mêlèrent aux sauveteurs.
Les plaintes parurent d'abord intolérables. Des blessures atroces avaient raison du fatalisme des adultes; les cris des enfants étaient comme l'âme stridente et sauvage de la Douleur...
Enfin, les anesthésiques apportèrent leur aide bienfaisante. L'ardente souffrance sombra au fond de l'inconscient. On n'entendait plus que des clameurs éparses, les clameurs de ceux qui gisaient dans la profondeur des ruines.
Une de ces clameurs attira Targ. Elle était craintive, non douloureuse; elle avait un charme énigmatique et frais. Longtemps, le jeune homme ne put la situer... Enfin, il découvrit un creux d'où elle jaillissait plus nette. Des blocs arrêtaient le veilleur, qu'il se mit à écarter avec prudence. Il lui fallait constamment interrompre le travail devant les menaces sourdes du minéral: des trouées se formaient, brusques, des pierres s'éboulaient ou bien on entendait des vibrations suspectes.
La plainte s'était tue: la tension nerveuse et la fatigue couvraient de sueur les tempes de Targ...
Soudain, tout sembla perdu: un pan de paroi croulait. Le fouilleur, se sentant à la merci du minéral, baissa la tête et attendit... Un bloc le frôla; il accepta la destinée; mais le silence et l'immobilité se refirent.
Levant les yeux, il vit qu'une grande cavité, presque une caverne, s'était ouverte vers la gauche: dans la pénombre, une forme humaine était étendue. Le jeune homme enleva péniblement l'épave vivante et sortit des décombres, à l'instant où un nouvel éboulement rendait le boyau impraticable...
C'était une jeune femme ou une jeune fille, vêtue du maillot argentin des Terres-Rouges. Avant toute chose, la chevelure émut le sauveteur. Elle était de cette sorte lumineuse, que l'atavisme ramenait à peine une fois par siècle chez les filles des hommes. Éclatante comme les métaux précieux, fraîche comme l'eau jaillissant des sources profondes, elle semblait un tissu d'amour, un symbole de grâce qui avait paré la femme à travers les âges.
Le coeur de Targ se gonfla, un tumulte héroïque emplissait son crâne; il entrevit des actions magnanimes et glorieuses, qui ne s'accomplissaient plus jamais parmi les Derniers Hommes... Et, tandis qu'il admirait la fleur rouge des lèvres, la ligne délicate des joues et leur pulpe nacrée, deux yeux s'ouvrirent, qui avaient la couleur des matins, quand le soleil est vaste et qu'une haleine douce court sur les solitudes...
C'ÉTAIT après le crépuscule. Les constellations avivaient leurs flammes fines. L'oasis, taciturne, cachait sa détresse et ses douleurs. Et Targ promenait une âme fiévreuse près de l'enceinte.
L'heure était affreuse pour les Derniers Hommes. Successivement, les planétaires avaient annoncé d'immenses désastres. La Dévastation était détruite; aux Deux-Équatoriales, à la Grande-Combe, aux Sables-Bleus, les eaux avaient disparu; elles décroissaient aux Hautes-Sources; l'Oasis-Claire et le Val-de-Soufre annonçaient ou des secousses ruineuses ou des fuites rapides du liquide.
L'Humanité entière subissait le désastre.
Targ franchit l'enceinte en ruines, il entra dans le désert muet et terrible.
La lune, presque pleine, rendait invisibles les plus faibles étoiles; elle éclairait les granits rouges et les piles violettes des ferromagnétaux: une phosphorescence pâle ondulait par intervalles, signe mystérieux de l'activité des nouveaux êtres.
Le jeune homme avançait dans la solitude, inattentif à sa grandeur funèbre.
Une image brillante dominait les navrements de la catastrophe. Il emportait comme un « double » de la chevelure vermeille; l'étoile Wéga palpitait ainsi qu'une prunelle bleue. L'amour devenait l'essence même de sa vie; et cette vie était plus intense, plus profonde, prodigieuse. Elle lui révélait, dans sa plénitude, ce monde de beauté qu'il avait pressenti, et pour lequel il valait mieux mourir que de vivre pour le morne idéal des Derniers Hommes. Par intervalles, comme un nom devenu sacré, le nom de celle qu'il avait retirée des décombres venait à sa lèvre:
— Erê!
Dans le farouche silence, le silence du désert éternel, comparable au silence du grand éther où vacillaient les astres, il avançait encore. L'air était immobile autant que les granits; le temps semblait mort, l'espace figurait un autre espace que celui des hommes, un espace inexorable, glacial, plein de mirages lugubres.
Pourtant, une vie était là, abominable d'être celle qui succéderait à la vie humaine, sournoise, terrifique, inconnaissable. Deux fois, Targ s'arrêta pour voir agir les formes phosphorescentes. La nuit ne les endormait point. Elles se déplaçaient, pour des fins mystérieuses; la façon dont elles glissaient sur le sol ne s'expliquait par aucun organe. Mais il se désintéressait vite d'elles. L'image d'Erê l'entraînait; il y avait une relation confuse entre cette marche dans la solitude et l'héroïsme éveillé dans son âme. Il cherchait confusément l'aventure, l'aventure impossible, l'aventure chimérique: la découverte de l'Eau.
L'Eau, seule, pouvait lui donner Erê. Toutes les lois de l'homme le séparaient d'elle. Hier encore, il aurait pu la rêver pour épouse: il suffisait qu'une fille des Hautes-Sources fut, en échange, accueillie aux Terres-Rouges. Après la catastrophe, l'échange devenait impossible. Les Hautes-Sources recevraient des exilés, mais en les condamnant au célibat. La loi était inexorable; Targ l'acceptait comme une nécessité supérieure...
La lune fut claire; elle étalait son disque de nacre et d'argent sur les collines occidentales. Hypnotisé, Targ se dirigeait vers elle. Il vint dans un terroir de roches. La trace du désastre y restait; plusieurs s'étaient renversées, d'autres fendues; partout, la terre siliceuse montrait des crevasses.
— On dirait, murmurait le jeune homme, que la secousse a atteint ici sa plus grande violence... Pourquoi?
Son rêve s'éloignait un peu, l'ambiance excitait sa curiosité.
— Pourquoi? se redemanda-t-il... Oui, pourquoi?
Il s'arrêtait à chaque moment pour considérer les rocs et aussi par prudence; ce sol convulsé devait être plein de pièges. Une exaltation étrange le saisit. Il songea que, si une route existait vers l'Eau, il y avait bien des chances pour qu'elle se décelât dans cet endroit si profondément remanié. Ayant allumé la « radiatrice » qu'il ne quittait jamais en voyage, il s'engagea dans des fissures ou des corridors: tous se rétrécissaient rapidement ou se terminaient en cul-de-sac.
A la fin, il se trouva devant une fente médiocre, à la base d'une roche haute et très large, que les secousses n'avaient que faiblement entamée. Il suffisait d'examiner la cassure, par endroits étincelante comme du cristal, pour deviner qu'elle était récente. Targ, la jugeant négligeable, allait s'éloigner. Des scintillations l'attirèrent. Pourquoi ne pas l'explorer? Si elle était peu profonde, il n'aurait que quelques pas à faire.
Elle se révéla plus longue qu'il ne l'eût espéré. Néanmoins, après une trentaine de pas, elle commença de se rétrécir; bientôt, Targ crut qu'il ne pourrait aller plus loin. Il s'arrêta, il examina scrupuleusement les détails des murailles. Le passage n'était pas encore impossible, mais il fallait ramper. Le veilleur n'hésita guère; il s'engagea dans un trou, dont le diamètre excédait à peine la largeur d'un homme. Le passage, sinueux et semé de pierres aiguës, devint plus étroit encore; Targ se demanda s'il lui serait possible de revenir en arrière.
Il était comme encastré dans la terre profonde, captif du minéral, petite chose infiniment faible qu'un seul bloc réduirait en particules. Mais la fièvre de la chose commencée palpitait en lui: s'il abandonnait la tâche, avant qu'elle ne fût tout à fait impossible, il se haïrait et se mépriserait ensuite. Il persévéra.
Les membres trempés de sueur, il avança longtemps dans les entrailles du roc. A la fin, il eut une défaillance. Les battements de son coeur, qui faisaient comme un grand bruit d'ailes, s'affaiblirent. Il n'y eut plus qu'une palpitation chétive; le courage et l'espoir tombèrent comme des fardeaux. Quand le coeur reprit quelque force, Targ se jugea ridicule d'être engagé dans une aventure aussi primitive.
— Ne serais-je pas un fou?
Et il commença de ramper en arrière. Alors, un désespoir atroce l'accabla; l'image d'Erê se dessina si vive qu'elle semblait être avec lui dans la fissure.
— Ma folie vaudrait encore mieux que l'affreuse sagesse de mes semblables... En avant!
Il recommença l'aventure; il joua sauvagement sa vie, résolu à ne s'arrêter que devant l'infranchissable.
Le hasard parut favorable à son audace; la crevasse s'élargit, il se trouva dans un haut corridor de basalte dont la voûte semblait soutenue par des colonnes d'anthracite. Une joie aiguë le saisit, il se mit à courir; tout parut possible.
Mais la pierre est aussi pleine d'énigmes que, jadis, la forêt verte. Soudain, le couloir se termina. Targ se trouva devant une muraille ténébreuse dont la radiatrice tirait à peine quelques reflets... Néanmoins, il ne cessait d'explorer les parois. Et il découvrit, à trois mètres de hauteur, l'ouverture d'une autre crevasse.
C'était une fente un peu sinueuse, inclinée d'environ quarante degrés sur l'horizontale, assez large pour admettre le passage d'un homme. Le veilleur la considérait avec un mélange de joie et de désappointement. Elle attirait sa chimérique espérance, puisque enfin la voie n'était pas définitivement close; par ailleurs, elle se manifestait décourageante, puisqu'elle reprenait vers le haut.
— Si elle ne redescend pas, il y a plus de chances qu'elle me ramène à la surface que dans le sous-sol! grommela l'explorateur.
Il eut un geste d'insouciance et de défi, un geste qui lui était étranger, comme à tous les hommes actuels, et qui répétait quelque geste ancestral. Puis, il se mit en devoir d'escalader la paroi.
Elle était presque verticale et lisse. Mais Targ avait emporté l'échelle en fibres d'arcum, que les aviateurs n'oubliaient jamais. Il la tira de son sac d'outils. Après avoir servi à plusieurs générations, elle était aussi souple et solide qu'aux premiers jours. Il déroula sa fine et légère structure et, la saisissant par le milieu, il lui imprima l'élan utile. C'était un mouvement qu'il exécutait dans la perfection. Les crochets qui terminaient l'échelle s'agriffèrent sans peine au basalte. En quelques secondes, l'explorateur atteignit la fente.
Il ne put retenir un cri de mécontentement. Car si la crevasse était parfaitement praticable, en revanche elle remontait par une pente assez forte. Tant d'efforts auraient donc été vains!
Toutefois, ayant replié l'échelle, Targ s'engagea dans la fissure. Les premiers pas furent pénibles. Puis, le terrain s'aplanit, un couloir se montra où plusieurs hommes auraient pu marcher de front. Malheureusement, la pente montait toujours. Le veilleur supputa qu'il devait se trouver à une quinzaine de mètres au-dessus du niveau de la plaine extérieure; le voyage souterrain devenait une ascension!...
Il marcha vers le dénouement, quel qu'il fût, avec une tranquille amertume et tout en se reprochant la folle aventure: qu'avait-il fait pour aboutir à une découverte qui dépasserait en importance tout ce qu'avaient trouvé les hommes depuis des centaines de siècles? Suffirait-il qu'il eût un caractère chimérique, une âme plus révoltée que les autres, pour réussir là où l'effort collectif, appuyé d'un outillage admirable, avait échoué? Une tentative comme la sienne ne réclamait-elle pas une résignation et une patience absolues?
Distrait, il ne s'apercevait pas que la pente se faisait plus douce. Elle était devenue horizontale lorsqu'il se réveilla, avec un grand sursaut: à quelques pas devant lui, la galerie commençait à descendre!...
Elle descendit régulièrement, sur une longueur de plus d'un kilomètre; large, plus approfondie au milieu que sur les bords, la marche y était généralement commode, à peine interrompue par quelque bloc ou par quelque fissure. Sans doute, à une époque lointaine, un cours d'eau souterrain s'y frayait passage.
Cependant, les déblais s'accumulèrent, parmi lesquels il en était de récents, puis l'issue parut de nouveau bouchée.
— La galerie ne s'arrêtait pas ici, fit le jeune homme. Ce sont des remaniements de l'écorce terrestre qui l'ont interrompue, mais quand? Hier..., il y a mille ans..., il y a cent mille ans?
Il ne s'arrêta pas à examiner les éboulis, parmi lesquels il eût reconnu la trace de convulsions récentes. Toute sa perspicacité se concentrait à découvrir un passage. Il ne tarda pas à apercevoir une fissure. Étroite et haute, dure, hérissée, rebutante, elle ne le trahit point: il retrouva sa galerie. Elle continuait à descendre, toujours plus spacieuse; à la fin, sa largeur moyenne atteignait plus de cent mètres.
Les derniers doutes de Targ s'évanouirent: un véritable fleuve souterrain avait, jadis, coulé là. A priori, cette conviction était encourageante. A la réflexion, elle inquiétait l'Oasite. De ce que l'eau avait jadis abondé, il ne s'ensuivait aucunement qu'elle fût prochaine. Au contraire! Toutes les sources actuellement utilisées se trouvaient loin des endroits où le liquide de vie avait afflué... C'était presque une loi.
A trois reprises encore, la galerie parut finir en cul-de-sac; chaque fois, Targ retrouva un passage. Elle se termina, cependant. Un trou immense, un gouffre apparut aux yeux de l'homme.
Las et triste, il s'assit sur la pierre. Ce fut un moment plus terrible que lorsqu'il rampait, là-haut, dans une galerie étouffante. Toute nouvelle tentative serait une amère folie. Il fallait revenir! Mais son coeur se révolta contre sa pensée. L'âme des aventures s'éleva, accrue par l'étonnant voyage qu'il venait de faire. Le gouffre ne l'épouvanta plus.
— Et quand il faudrait mourir? s'écria-t-il.
Déjà, il s'engageait entre des pointes de granit. Abandonné à des inspirations rapides, il était descendu par miracle à une profondeur de trente mètres, lorsqu'il fit un faux mouvement et bascula.
— Fini! soupira-t-il.
Il s'écroula dans le vide.
UN choc l'arrêta. Non le choc raide de la chute sur le granit, mais un choc élastique, assez violent, toutefois, pour l'étourdir. Quand il reprit conscience, il se trouva suspendu dans la pénombre et, se tâtant, il découvrit qu'une saillie avait accroché son sac d'outils. Les courroies du sac, rattachées à son torse, le retenaient: faites, comme son échelle, en fibres d'arcum, il savait quelles ne céderaient point. En revanche, le sac pouvait se détacher de la saillie.
Targ se sentait étrangement calme. Il calcula sans hâte ses chances de perte et de salut: le sac embrassait la saillie près de l'attache des courroies, en sorte que la prise était bonne. L'explorateur tâta la paroi rocheuse. Outre la saillie, sa main rencontra des surfaces raboteuses, puis le vide; ses pieds trouvèrent, vers la gauche, un appui que, après quelques tâtonnements, il jugea être une petite plate-forme. En empoignant la saillie d'une part, en s'étayant, d'autre part, sur la plate-forme, il pouvait se passer d'autre soutien.
Quand il eut choisi la position qu'il estima la plus commode, il réussit à détacher le sac. Plus libre alors de ses gestes, il darda de toutes parts les rais de sa radiatrice. La plate-forme était assez large pour qu'un homme s'y tînt debout et même exécutât de faibles mouvements. Au-dessus, une rainure du roc permettait à la rigueur de fixer les crochets de l'échelle; ensuite, l'ascension semblait praticable, jusqu'à l'endroit d'où l'Oasite était tombé. Au-dessous, rien que le gouffre, avec des murailles verticales.
— Je puis remonter, conclut le jeune homme... Mais la descente est impossible...
Il ne songeait plus qu'il venait d'échapper à la mort: seul, le dépit de l'effort vain agitait son âme. Avec un long soupir, il lâcha la saillie et, s'accrochant aux aspérités, il réussit à s'établir sur la plate-forme. Ses tempes bourdonnaient, une torpeur tenait ses membres et son cerveau; son découragement était si lourd qu'il se sentait peu à peu succomber à l'appel vertigineux de l'abîme. Quand il se ranima, il promena instinctivement ses doigts sur la muraille granitique et s'aperçut de nouveau qu'elle se dérobait, vers la moitié de sa hauteur. Il se baissa alors, il poussa un faible cri: la plate-forme se trouvait à l'entrée d'une cavité, que les rais de la radiatrice révélèrent considérable.
Il eut un rire silencieux. S'il allait à la défaite, du moins n'aurait-il pas couru une aventure qui ne valait pas la peine d'être tentée!
S'assurant qu'aucun outil ne lui manquait et surtout que l'échelle d'arcum était en bon ordre, il s'engagea dans la caverne. Elle étalait une voûte de cristal de roche et de gemmes. A chaque mouvement de la lampe, des éclairs rebondissaient, mystérieux et féeriques. Les innombrables âmes des cristaux s'éveillaient à la lumière: c'était un crépuscule souterrain, éblouissant et furtif, une grêle infinitésimale de lueurs écarlates, orangées, jonquille, hyacinthe ou sinople. Targ y voyait un reflet de la vie minérale, de cette vie vaste et minuscule, menaçante et profonde, qui avait le dernier mot avec les hommes, qui aurait, un jour, le dernier mot avec le règne ferromagnétique.
Dans ce moment, il ne la redoutait pas. Il considérait pourtant la caverne avec le respect que les Derniers Hommes vouent aux existences sourdes qui, ayant présidé aux Origines, gardent intactes leurs formes et leurs énergies.
Un vague mysticisme fut en lui, non point le mysticisme sans espérance des Oasites déchus, mais le mysticisme qui conduisit, jadis, les coeurs hasardeux. S'il se défiait toujours des pièges de la terre, il avait du moins cette foi qui succède aux efforts heureux et qui transporte dans l'avenir les victoires du passé.
Après la caverne vint un couloir aux pentes capricieuses. Plusieurs fois encore il fallut ramper, pour franchir des passes. Puis, le couloir reprit; la pente devint raide au point que Targ craignit un nouveau gouffre. Cette pente s'adoucit. Elle se fit presque aussi commode qu'une route. Et le veilleur descendait avec sécurité, lorsque les pièges reprirent. Sans que le couloir se fût rétréci en hauteur ni en largeur, il se ferma. Un mur de gneiss était là, qui luisait sournoisement aux lueurs de la lampe. En vain l'Oasite le sondait en tous sens; aucune grosse fissure ne se révéla.
— C'est la fin logique de l'aventure! gémit-il... L'abîme, qui s'est joué des efforts, du génie et des appareils de toute l'humanité, ne pouvait être favorable à un petit animal solitaire!
Il s assit, recru de fatigue et de tristesse. La route serait dure, maintenant! Abattu par la défaite, aurait-il seulement la force d'aller jusqu'au bout?
Il demeura là longtemps, écrasé sous sa détresse. Il ne pouvait se décider à repartir. Par intervalles, il dardait sa lampe sur la muraille blafarde... Enfin, il se releva. Mais alors, saisi d'une sorte de fureur, il introduisit ses poings dans toutes les menues fissures, il tira désespérément sur les saillies...
Son coeur se mit à battre: quelque chose avait bougé.
Quelque chose avait bougé. Un pan de la paroi oscillait. Avec un han sourd, et de toute sa vigueur, Targ attaqua la pierre. Elle bascula; elle faillit écraser l'homme; un trou apparut, triangulaire: l'aventure n'était pas finie encore!
Haletant, plein de méfiance, Targ pénétra dans le roc, courbé d'abord, puis debout, car la fissure s'agrandissait à chaque pas. Et il avançait dans une sorte de somnambulisme, s'attendant à de nouveaux obstacles, lorsqu'il crut revoir un gouffre.
Il ne se trompait point. La fissure aboutissait au vide; mais, vers la droite, une masse déclive se détachait, énorme. Pour y atteindre, Targ dut se pencher au dehors et se hisser à la force des poignets.
La pente était praticable. Lorsque le veilleur eut parcouru une vingtaine de mètres, une sensation étrange le saisit, et découvrant son hygroscope il le tendit sur le gouffre. Alors, il sentit positivement la pâleur et le froid se déposer sur son visage...
Dans l'atmosphère souterraine, une vapeur flottait, invisible encore à la lumière. L'eau était venue!
Targ poussa une clameur de triomphe; il dut s'asseoir, paralysé par la surprise et la joie de la victoire. Puis, l'incertitude le reprit. Sans doute, le fluide vivant était là, il allait apparaître; mais la déception serait plus insupportable, s'il n'y avait qu'une source insignifiante ou une faible nappe. A pas lents, plein de crainte, le veilleur reprit la descente... Les preuves se multiplièrent; un miroitement s'apercevait par intervalles...
Et brusquement, tandis que Targ contournait une saillie verticale, l'eau se révéla.
DEUX heures avant l'aube. Targ se retrouva dans la plaine, au bord de la crevasse où avait débuté son voyage au pays des ombres. Affreusement las, il contemplait, au fond de l'horizon, la lune écarlate, pareille à une fournaise quasi ronde et prête à s'éteindre. Elle disparut. Dans la nuit immense, les étoiles se ranimèrent.
Alors, le veilleur voulut se remettre en route. Ses jambes semblaient de pierre, ses épaules s'affaissaient douloureusement et, par tout son corps, passait une telle langueur qu'il se laissa choir sur un bloc... Les paupières entrecloses, il revécut les heures qu'il venait de passer dans les abîmes. Le retour avait été épouvantable. Encore qu'il eût pris soin d'accumuler les traces de son passage, il s'était égaré. Puis, déjà épuisé par les efforts précédents, il avait failli s'évanouir. Le temps semblait d'une longueur incommensurable; Targ était comme un mineur qui aurait passé de longs mois dans la terre cruelle...
Tout de même, le voici revenu sur la surface! où vivent encore ses frères, voici les astres qui, à travers les âges, exaltèrent les rêves de l'homme; bientôt, l'aube divine va reparaître dans l'étendue
— L'aube! balbutia le jeune homme... Le jour!
Il étendit les bras vers l'orient, dans un geste d'extase; puis, ses yeux se refermèrent, et, sans qu'il eût conscience, il s'étendit sur le sol.
Une lueur rouge le réveilla. Soulevant avec peine les paupières, il aperçut, au fond de l'horizon, l'orbe immense du soleil.
— Allons! debout..., se dit-il.
Mais une torpeur invincible le clouait au sol; ses pensées flottaient engourdies, la fatigue lui prêchait le renoncement. Il allait se rendormir, lorsqu'il sentit un léger picotement par tout l'épiderme. Et il vit, sur sa main, à côté des écorchures qu'il s'était faites aux pierres, des points rouges caractéristiques.
— Les ferromagnétaux, murmura-t-il. Ils boivent ma vie!
Dans sa lassitude, l'aventure ne l'effraya guère. C'était comme une chose lointaine, étrangère, presque symbolique. Non seulement il ne ressentait aucune souffrance, mais la sensation se révélait agréable; c'était une sorte de vertige, une griserie légère et lente qui devait ressembler à l'euthanasie...
Soudain, les images d'Erê et d'Arva traversèrent sa mémoire, suivies d'un ressaut d'énergie.
— Je ne veux pas mourir! gémit-il. Je ne veux pas!
Il revécut obscurément sa lutte, ses souffrances, sa victoire. Là-bas, aux Terres-Rouges, la vie l'attirait, fraîche et charmante. Non, il ne voulait pas périr; il voulait voir longtemps encore les aurores et les crépuscules; il voulait combattre les forces mystérieuses.
Et, rappelant sa volonté dormante, d'un effort terrible, il tenta de se redresser.
AU matin, Arva ne soupçonna point l'absence de Targ. Il s'était surmené la veille: sans doute, recru de fatigue, prolongeait-il son repos. Pourtant, après deux heures d'attente, elle s'étonna. Et elle finit par frapper à la cloison de la chambre que le veilleur avait choisie. Rien ne répondit. Peut-être était-il sorti alors qu'elle dormait? Elle frappa encore, puis elle poussa le commutateur de la porte: celle-ci, en s'enroulant, découvrit une chambre vide.
La jeune fille y entra et vit toutes choses disposées en bon ordre: le lit d'arcum était relevé contre la muraille, les objets de toilette intacts; rien n'annonçait la présence récente d'un homme. Et quelque appréhension serra le coeur de la visiteuse.
Elle alla trouver Manô; tous deux interrogèrent les oiseaux et les hommes, sans obtenir une réponse utile. C'était anormal, et peut-être inquiétant. Car l'oasis, après le tremblement de terre, demeurait pleine de pièges. Targ pouvait être tombé dans une fissure ou avoir été surpris par un éboulement.
— Plutôt est-il sorti de grand matin, fit l'optimiste Manô. Comme il est homme d'ordre, il aura d'abord rangé sa chambre... Allons à la découverte!
Arva restait anxieuse. Les communications étant devenues incertaines et beaucoup d'ondifères ayant été renversés, les recherches n'avançaient point.
Vers midi, Arva errait tristement, parmi des décombres, aux confins de l'oasis et du désert, lorsqu'un essaim d'oiseaux parut, avec de longs cris: Targ était retrouvé!
Elle n'eut qu'à monter sur l'enceinte, elle le vit qui venait, lointain encore, d'un pas lourd... Son vêtement était déchiré, des estafilades lui balafraient le cou, le visage et les mains; tout son corps exprimait la fatigue; le regard, seul, conservait sa fraîcheur.
— D'où viens-tu? cria Arva.
Il répondit:
— Je viens de la terre profonde.
Mais il n'en voulut pas dire davantage.
Le bruit de son retour s'étant répandu, ses compagnons de voyage vinrent au-devant de lui. Et l'un d'eux, lui ayant reproché d'avoir retardé leur départ, il repartit:
— Ne me le reprochez pas, car j'apporte de grandes nouvelles.
Cette réponse surprit et choqua les auditeurs. Comment un homme pouvait-il apporter des nouvelles qui ne fussent à la connaissance des autres hommes? De telles paroles avaient un sens, jadis, lorsque la terre était inconnue et pleine de ressources, lorsque le hasard demeurait parmi les êtres, et que les peuples ou les individus opposaient leurs destins. Mais, à présent que la planète est tarie, que les hommes ne peuvent plus lutter entre eux, que toute chose est résolue par des lois inflexibles, que personne ne prévoit les périls avant les oiseaux et les instruments, ce sont des propos ineptes.
— De grandes nouvelles! répéta dédaigneusement celui qui avait fait les reproches... Etes-vous devenu fou, veilleur?
— Vous verrez bientôt si je suis devenu fou! Allons trouver le Conseil des Terres-Rouges.
— Vous l'avez fait attendre.
Targ ne répondit plus. Il se tourna vers sa soeur et lui dit:
— Va, et ramène celle que j'ai sauvée hier... Sa présence est nécessaire.
Le Grand Conseil des Terres-Rouges était réuni, au centre de l'oasis. Il n'était pas au complet, plusieurs de ses membres ayant succombé dans le désastre. Rien n'annonçait la douleur, à peine la résignation, dans l'attitude des survivants. La fatalité était en eux, présente comme la vie même.
Ils accueillirent les Neuf avec un calme presque inerte. Et Cimor, qui présidait, dit d'une voix uniforme:
— Vous nous apportiez le secours des Hautes-Sources et les Hautes-Sources sont frappées elles-mêmes. La fin des hommes paraît très proche... Les oasis ne savent plus même quelles sont celles qui pourront secourir les autres...
— Elles ne doivent même plus se secourir, ajouta Rem, la premier chef des Eaux. La loi le défend. Il est équitable, lorsque les eaux ont tari, que la solidarité disparaisse. Chaque oasis réglera son sort.
Targ s'avança au-devant des Neuf et affirma:
— Les eaux peuvent reparaître.
Rem le considéra avec un mépris tranquille:
— Tout peut reparaître, jeune homme. Mais elles ont disparu.
Alors, le veilleur, ayant jeté un regard au fond de la salle et aperçu la chevelure de lumière, reprit avec tremblement:
— Les eaux reparaîtront pour les Terres-Rouges.
Une réprobation paisible parut sur quelques faces; tout le monde garda le silence.
— Elles reparaîtront, s'écria Targ avec force. Et je puis le dire, puisque je les ai vues.
Cette fois, une faible émotion, née de la seule image qui pût agiter les Derniers Hommes, l'image d'une eau jaillissante, passa de proche en proche. Et le ton de Targ, par sa véhémence et sa sincérité, fit presque naître un espoir. Mais le doute revint vite. Ces yeux trop vivants, les blessures, le vêtement déchiré, encourageaient les méfiances: quoique rares, les fous n'avaient pas encore disparu de la planète.
Cimor fit un signe léger. Quelques hommes cernèrent lentement le veilleur. Il vit ce mouvement et en comprit la signification. Sans trouble, il ouvrit sa boîte à outils, saisit son mince appareil chromographique et, déroulant une feuille, il fit apparaître les épreuves qu'il avait prises dans les entrailles du sol.
C'étaient des images aussi précises que la réalité même. Dès qu'elles eurent frappé les yeux des plus proches, les exclamations se heurtèrent. Un saisissement véritable, presque une exaltation, s'empara des assistants. Car tous reconnaissaient le fluide redoutable et sacré.
Manô, plus impressionnable que les autres, clama d'une voix retentissante. Le cri, répercuté par les ondifères, se répandit au dehors; une multitude rapide cerna le hall; l'unique délire qui pouvait encore soulever les Derniers Hommes enivra la masse.
Targ se transfigura; il fut presque dieu; les âmes, pareilles aux âmes anciennes, élevaient vers lui un enthousiasme mystique; des faces déferlaient, des yeux mornes s'emplissaient de feu, une espérance démesurée rompait le long atavisme de la résignation. Et les membres du Grand Conseil eux-mêmes, perdus dans l'être collectif, s'abandonnaient au tumulte.
Targ seul pouvait obtenir le silence. Il fit signe à la foule qu'il voulait parler; les voix s'éteignirent, la houle des têtes s'apaisa; une attention ardente dilatait les visages.
Le veilleur, se tournant vers cette lueur blonde qu'Erê mêlait aux chevelures sombres, déclara:
— Peuple des Terres-Rouges, l'eau que j'ai découverte est sur votre territoire: elle vous appartient. Mais la loi humaine me donne un droit sur elle avant de vous la céder, je réclame mon privilège
— Vous serez le premier d'entre nous! dit Cimor. C'est la règle.
— Ce n'est pas cela que je demande, répondit doucement le veilleur.
Il fit signe à la foule qu'on lui livrât passage. Puis, il se dirigea vers Erê. Quand il fut près d'elle, il s'inclina et dit d'une voix ardente:
— C'est entre vos mains que je remets les eaux, maîtresse de mon destin... Vous seule pouvez me donner ma récompense!
Elle écoutait, surprise et palpitante. Car de telles paroles ne s'entendaient jamais plus. Dans un autre moment, à peine si elle les eût comprises. Mais au milieu de l'exaltation des coeurs, et avec la vision féerique des sources souterraines, tout son être se troubla: l'émotion magnifique qui agitait le veilleur se refléta sur le visage nacré de la vierge.
DANS les années qui suivirent, la terre n'eut que de faibles secousses. Mais la dernière catastrophe avait suffi pour frapper de mort les oasis. Celles qui avaient vu disparaître toute leur eau ne l'avaient point reconquise. Aux Hautes-Sources, elle avait tari pendant dix-huit mois, puis s'était évanouie dans les gouffres insondables. Seules, les Terres-Rouges avaient connu de vastes espérances. La nappe trouvée par Targ donnait une eau abondante et moins impure que celle des sources disparues. Non seulement elle suffisait à l'entretien des survivants, mais on avait pu recueillir le faible groupe qui s'était sauvé à la Dévastation et beaucoup d'habitants des Hautes-Sources.
Là, s'arrêtait le secours possible. Une hérédité de cinquante millénaires les ayant adaptés aux lois inexorables, les Derniers Hommes acceptaient sans révolte le jugement du destin. Il n'y eut donc aucune guerre; à peine si quelques individus tentèrent de fléchir la règle et vinrent en suppliants aux Terres-Rouges. On ne pouvait que les rejeter: la pitié eût été une suprême injustice et une forfaiture.
A mesure que s'épuisaient les provisions, chaque oasis désignait les habitants qui devaient périr. On sacrifia d'abord les vieillards, puis les enfants, sauf un petit nombre qui furent réservés dans l'hypothèse d'un revirement possible de la planète, puis tous ceux dont la structure était vicieuse ou chétive.
L'euthanasie était d'une extrême douceur. Dès que les condamnés avaient absorbé les merveilleux poisons, toute crainte s'abolissait. Leurs veilles étaient une extase permanente, leurs sommeils profonds comme la mort. L'idée du néant les ravissait, leur joie croissait jusqu'à la torpeur finale.
Beaucoup devançaient l'heure. Peu à peu, ce fut une contagion. Dans les oasis équatoriales, on n'attendit pas la fin des provisions; il restait encore de l'eau dans quelques réservoirs, et déjà les derniers habitants avaient disparu.
Il fallut quatre ans pour anéantir le peuple des Hautes-Sources.
Alors, les oasis furent saisies par l'immense désert, les ferromagnétaux occupèrent la place des hommes.
Après la découverte de Targ, les Terres-Rouges prospérèrent. On avait reconstitué l'oasis vers l'Est, dans un territoire où la rareté des ferromagnétaux rendait leur destruction facile. Les constructions, le défrichement, le captage des eaux se firent en six mois. La première récolte fut belle, la seconde merveilleuse.
Malgré la mort successive des autres communautés, les hommes de l'Oasis Rouge vivaient dans une sorte d'espérance. N'étaient-ils pas la peuplade élue, celle en faveur de qui, pour la première fois depuis cent siècles, la loi implacable avait fléchi? Targ entretenait cet état des âmes. Son influence était grande; il avait l'attrait des créatures triomphantes et leur prestige symbolique.
Cependant, sa victoire n'avait impressionné personne autant que lui-même. Il y voyait une obscure récompense et, plus encore, une confirmation de sa foi. Son esprit d'aventure s'épanouissait; il eut des aspirations presque comparables à celles des ancêtres héroïques. Et l'amour qu'il ressentait pour Erê et les deux enfants nés d'elle se mêlait de rêves dont il n'osait parler à personne, hormis sa femme ou sa soeur, car il les savait incompréhensibles aux Derniers Hommes.
Manô ignorait ces fièvres. Sa vie restait directe. Il ne songeait guère au passé, moins encore à l'avenir. Il goûtait la douceur uniforme des jours; il vivait auprès de sa femme, Arva, une existence aussi insoucieuse que celle des oiseaux argentés dont les groupes, chaque matin, planaient sur l'oasis. Comme ses premiers enfants, à cause de leur belle structure, avaient été parmi les émigrants accueillis aux Terres-Rouges, à peine si une mélancolie fugitive le saisissait en songeant au dépérissement des Hautes-Sources.
Au rebours, ce dépérissement tourmentait Targ: maintes fois, son planeur le conduisit à l'oasis natale. Il cherchait beau avec acharnement, il s'éloignait des routes protectrices, il visitait des étendues terribles où les ferromagnétaux vivent la vie des jeunes règnes. Avec quelques hommes de l'oasis, il avait sondé cent gouffres. Quoique les recherches demeurassent vaines, Targ ne se décourageait point: il enseignait qu'il faut mériter les découvertes par des efforts opiniâtres et de longues patiences.
UN jour qu'il revenait des solitudes, Targ, du haut de son planeur, aperçut une foule près du grand réservoir. A l'aide de son télescope, il discerna les chefs des Eaux et les membres du Grand Conseil; quelques mineurs surgissaient des puits de captage. Un groupe d'oiseaux vint à la rencontre du planeur; par eux, Targ sut que la source inspirait des inquiétudes. Il atterrit, vite enveloppé d'une foule frémissante, qui mettait en lui sa confiance. Ses os se glacèrent, lorsqu'il entendit Manô lui dire:
— Les eaux ont baissé.
Toutes les voix confirmaient la triste nouvelle. Il questionna Rem, le premier chef des Eaux, qui répondit:
— Le niveau a été vérifié au bord de la nappe même. La baisse est de six mètres.
Entre tous, le visage de Rem était immobile. La joie, la tristesse, la crainte, le désir, n'apparaissaient jamais sur ses lèvres froides ni dans ses yeux pareils à deux fragments de bronze, et dont on voyait à peine la sclérotique. Sa science professionnelle était parfaite: il possédait toute la tradition des capteurs de sources.
— La nappe n'est pas immuable, remarqua Targ.
— C'est exact! Mais les écarts normaux ne dépassent jamais deux mètres et jamais ces écarts ne furent brusques...
— Savez-vous avec certitude s'ils le sont maintenant?
— Oui. Les enregistreurs ont été vérifiés: leur marche est régulière. Ils ne décelaient rien encore ce matin. C'est vers le milieu du jour que la baisse a commencé. Elle a donc atteint plus d'un mètre cinquante à l'heure...
Son oeil minéral demeurait fixe; sa main n'avait pas un geste; l'on voyait à peine remuer ses lèvres. Les yeux de Targ palpitaient comme son coeur.
— D'après les plongeurs, fit Rem, aucune fissure nouvelle ne s'est formée dans le lit du lac. Le mal vient donc des sources. On peut faire trois hypothèses principales: les sources sont obstruées, elles sont détournées de leur voie, ou elles sont taries. Nous conservons une espérance.
De sa bouche, le mot espérance tombait comme un bloc de glace.
Targ dit encore:
— Les réservoirs sont-ils pleins?
Rem eut presque un geste:
— Ils le sont toujours. Et j'ai donné l'ordre d'en creuser de supplémentaires. Avant une heure, toutes nos énergies seront en action.
Il en fut comme l'avait annoncé Rem. Les puissantes machines des Terres-Rouges creusèrent le granit. Jusqu'à la première étoile, une stupeur régna sur l'oasis.
Targ était descendu sous la terre. On y avait maintenant, à l'aide des galeries aménagées par les mineurs, un accès rapide et sans danger. A la lueur des phares, le veilleur considérait le site souterrain où, le premier de tous les hommes, il avait abordé. Il l'étudiait avec fièvre. Deux sources nourrissaient le lac. La première débouchait à vingt-six mètres de profondeur, la deuxième à vingt-quatre mètres.
Les plongeurs avaient pu pénétrer dans l'une, mais à peine; l'autre se trouva trop étroite.
Pour obtenir quelques notions complémentaires, on avait tenté des travaux dans le roc; un éboulement fit naître des craintes. Le remaniement ne pouvait-il déterminer des fissures, par où les eaux se perdraient?
Agre, l'ancêtre du Grand Conseil, avait dit:
— Cette eau nous a été donnée par le Désastre; sans lui, elle nous fût demeurée inaccessible. Peut-être aussi a-t-il creusé sa route actuelle. N'exécutons point de travaux incertains. Il suffît que nous ayons mené à bonne fin ceux qui étaient indispensables...
Cette parole ayant paru sage, on se résigna au mystère.
Vers la fin du crépuscule, le niveau baissa plus lentement; une onde d'espoir courut sur l'oasis. Mais les chefs des Eaux ni Targ, ne partageaient cette confiance: si la déperdition s'atténuait, c'est que le niveau était descendu au-dessous des plus grosses fissures d'écoulement. L'eau contenue actuellement dans le lac pouvait descendre à quatre mètres et, si les sources demeuraient inaccessibles, ce serait, avec la provision des réservoirs, toute l'eau possédée par les Derniers Hommes.
Toute la nuit, les machines des Terres-Rouges creusèrent les nouveaux réservoirs; toute la nuit aussi, l'eau, mère de vie, ne cessa de se perdre dans les abîmes de la planète. Au matin, le niveau était descendu à huit mètres, mais deux réservoirs étaient prêts qui reçurent rapidement leur provision; ils absorbèrent trois mille mètres cubes de liquide.
Leur remplissage abaissa encore le niveau; l'on vit apparaître l'orifice de la première source. Targ y pénétra avant tout le monde et s'aperçut que le sol avait subi des transformations récentes. Plusieurs crevasses s'étaient formées, des masses de porphyre obstruaient le passage; il fallait provisoirement renoncer à définir le désastre.
Une seconde journée passa, funèbre. A cinq heures, l'écoulement souterrain et le remplissage d'un réservoir abaissèrent les eaux à la hauteur de la seconde source, dont l'orifice avait complètement disparu.
A partir de ce moment, la perte cessa; il devint presque inutile de hâter la construction de nouveaux réservoirs. Rem n'en persista pas moins à terminer sa tâche: et pendant six jours, les hommes et les machines de l'oasis travaillèrent.
A la fin du sixième jour, Targ, harassé et le coeur fiévreux, méditait devant sa demeure. Des ténèbres argentées enveloppaient l'oasis. On apercevait Jupiter; une demi-lune aiguë fendait l'éther: sans doute, la grande planète aussi créait des règnes qui, après avoir connu la fraîcheur de la jeunesse et la force de l'âge mûr, se mourraient de pénurie et d'angoisse.
Erê était venue. Dans un rai de lune, ses grands cheveux semblaient une lumière douce et tiède. Targ l'attira près de lui; il murmura:
— J'avais retrouvé auprès de toi la vie des temps antiques... Tu étais le rêve des genèses...; rien que de sentir ta présence, je croyais aux jours innombrables. Et maintenant, Erê, si nous ne retrouvons pas les sources, ou si nous ne découvrons aucune eau nouvelle, dans dix ans les Derniers Hommes auront disparu de la planète.
SIX saisons passèrent. Les chefs des Eaux firent creuser d'immenses galeries pour retrouver les sources. Tout échoua. Des fissures illusoires ou des gouffres impénétrables décevaient les efforts. De mois en mois, l'espérance décroissait dans les âmes. Le long atavisme de résignation retombait sur elles; leur passivité parut même s'accroître, à la manière dont s'aggravent, après un répit, des maladies chroniques. Toute foi, même légère, les abandonna. Déjà la mort tenait ces mornes existences.
Quand arriva l'époque où le Grand Conseil décréta les premières euthanasies, il se trouva plus de vivants prêts à disparaître que ne le voulait la loi.
Seuls, Targ, Arva et Erê n'acceptaient point le sort; mais Manô se décourageait. Non qu'il fût devenu prévoyant. Pas plus que jadis, il ne songeait aux lendemains; mais la fatalité lui était devenue présente. Lorsque les euthanasies commencèrent, il eut un sens si aigu de la disparition que toute énergie l'abandonna. L'ombre et la lumière lui furent également ennemies. Il vécut dans une attente funèbre et molle; son amour pour Arva avait disparu comme son amour pour sa propre personne; il ne prenait aucun intérêt à ses enfants, assuré que l'euthanasie les enlèverait bientôt. Et la parole lui devenant odieuse, il n'écoutait plus, il demeurait taciturne et torpide pendant des journées entières. Presque tous les habitants des Terres-Rouges menaient une existence analogue.
Aucun effort ne stimulait leur pitoyable énergie, car le travail devenait presque nul. Hors quelques massifs de plantes, entretenus pour garder des semences fraîches, toute culture avait disparu. L'eau des réservoirs n'exigeait aucun soin. Elle était à l'abri de l'évaporation et purifiée par des appareils presque parfaits. Quant aux réservoirs mêmes, il suffisait, chaque jour, de leur faire subir une inspection que facilitaient des indicateurs automatiques. Ainsi, rien ne venait secouer l'atonie des Derniers Hommes. Ceux qui échappaient le mieux au marasme étaient les individus les moins émotifs, qui n'avaient aimé personne et ne s'étaient guère aimés eux-mêmes. Ceux-là, parfaitement adaptés aux lois millénaires, montraient une persévérance monotone, étrangers à toutes les joies comme à toutes les peines. L'inertie les dominait; elle les soutiendrait contre la dépression excessive et contre les résolutions brusques; ils étaient les produits parfaits d'une espèce condamnée.
Au rebours, Targ et Arva se maintenaient par une émotivité supérieure. Révoltés contre l'évidence, ils dressaient devant la formidable planète deux petites vies ardentes, pleines d'amour et d'espoir, palpitantes de ces vastes désirs qui avaient fait vivre l'animalité pendant cent mille siècles.
Le veilleur n'avait abandonné aucune de ses recherches; il tenait soigneusement en état une série de planeurs et de motrices; même il ne laissait pas tomber en ruines les principaux planétaires et veillait sur les appareils sismiques.
Or, un soir, après un voyage vers la Dévastation, Targ veillait seul dans la nuit. A travers le métal transparent de sa fenêtre, une constellation se montrait qui, au temps des Fables, se nommait le Grand Chien. Elle comptait la plus étincelante des étoiles, un soleil bien plus vaste que notre soleil. Targ élevait vers elle son désir inextinguible. Et il songeait à ce qu'il avait vu vers le milieu du jour, tandis qu'il planait près du sol.
C'était dans une plaine excessivement morne, où se dressaient à peine quelques blocs solitaires. Les ferromagnétaux y dessinaient de toutes parts leurs agglomérations violettes. Il y prenait à peine garde lorsque, au sud, sur une surface jaune clair, il aperçut une race qu'il ne connaissait point encore. Elle produisait des individus de grande taille, chacun formé de dix-huit groupes. Quelques-uns atteignaient une longueur totale de trois mètres. Targ calcula que la masse des plus puissants ne devait pas être inférieure à quarante kilogrammes. Ils se déplaçaient plus facilement que les plus rapides ferromagnétaux connus jusqu'alors; en fait, leur vitesse atteignait un demi-kilomètre par heure.
— C'est effrayant, murmura le veilleur. S'ils pénétraient dans l'oasis, ne serions-nous pas vaincus? Le moindre hiatus dans l'enceinte nous ferait courir un danger mortel.
Il frissonna; une tendresse inquiète le mena dans les chambres voisines. A la lueur orange d'un Radiant, il contempla l'étonnante chevelure lumineuse d'Erê et le visage frais des enfants. Son coeur fondait. Rien que de les voir vivre, il ne pouvait concevoir la fin des hommes. Eh quoi! la jeunesse, la puissance mystérieuse des générations sont en eux, si pleines de sève, et tout va s'évanouir? Qu'une race cacochyme, lentement brisée par la décadence, en fût là, ce serait logique; — mais eux, mais ces chairs aussi jolies et aussi neuves que celles des hommes d'avant l'ère radio-active!...
Comme il s'en revenait, rêveur, une secousse légère agita le sol. A peine s'il eut le temps de s'en apercevoir et déjà le calme immense retombait sur l'oasis. Mais Targ était plein de méfiance. Il attendit quelque temps, l'oreille penchée, aux écoutes. Tout demeurait paisible: les masses grisâtres du site, profilées à la lueur poudreuse des étoiles, apparaissaient immuables, et dans le ciel, implacablement pur, l'Aigle, Pégase, Persée, le Sagittaire, inscrivaient, sur le cadran de l'infini, les minutes passagères.
— Me suis-je trompé? songeait le veilleur... Ou bien la secousse serait-elle vraiment insignifiante?
Il haussa les épaules, avec un léger frisson. Comment osait-il seulement penser qu'une secousse de la terre pût être insignifiante? La plus infime est pleine du plus menaçant mystère?
Soucieux, il alla consulter les sismographes. L'appareil I avait enregistré la fine secousse, — un trait léger et à peine long d'un millimètre. L'appareil II n'annonçait aucune suite au phénomène.
Targ se rendit jusqu'à la maison des oiseaux; on n'en conservait plus qu'une vingtaine. A son arrivée, tous dormaient; ils dressèrent à peine la tête lorsque le veilleur fit jaillir la lumière. Donc, la secousse avait dû les agiter à peine, pendant un moment très bref, et ils n'en prévoyaient pas une seconde.
Cependant, Targ crut devoir avertir le chef des veilles. Cet homme, personnage inerte et aux nerfs tardifs, n'avait rien perçu.
— Je vais faire ma ronde, déclara-t-il... Nous vérifierons, d'heure en heure, les niveaux.
Ces paroles rassurèrent Targ.
TARG dormait encore, lorsqu on lui toucha l'épaule. Comme il ouvrait les yeux, il vit sa soeur Arva, toute pâle, qui le regardait. C'était le signe certain d'un malheur; il se dressa d'un bond:
— Que se passe-t-il?
— Des choses redoutables, répondit la jeune femme. Tu sais qu'il y a eu, cette nuit, un tremblement de terre, puisque c'est toi-même qui l'as signalé!
— Une secousse très légère.
— Si légère que personne, à part toi, ne s'en était aperçu... Mais ses suites sont terribles. L'eau du grand réservoir a disparu! Et le réservoir du Sud a trois grandes fissures.
Targ était devenu aussi pâle qu'Arva. Il dit, rauque:
— On n'a donc pas vérifié les niveaux?
— Si. Jusqu'au matin, les niveaux n'ont pas varié. Au matin seulement, le grand réservoir s'est brusquement effondré. En dix minutes, l'eau était perdue. Dans le réservoir du Sud, les fissures se sont déclarées il y a une demi-heure. On pourra tout au plus sauver le tiers du contenu.
Targ avait la tête basse, les épaules rentrées; il était comme un homme qui va s'écrouler. Et il murmura, plein d'horreur:
— Est-ce, enfin, la mort des hommes?
La catastrophe était complète. Comme on avait épuisé, pour les besoins de l'oasis, tous les réservoirs de granit, hors ceux que venait de frapper l'accident, il ne restait d'eau que celle qu'on tenait dans les bassins d'arcum. Elle suffirait à désaltérer cinq ou six cents créatures humaines pendant une année.
Le Grand Conseil se réunit.
Ce fut une assemblée glaciale et presque taciturne. Les hommes qui la composaient, à part Targ, étaient parvenus à l'état de résignation parfaite. Il n'y eut guère de délibération: rien que la lecture des lois et un calcul basé sur des données invariables. Aussi les résolutions furent-elles simples, nettes, impitoyables.
Rem, grand chef des Eaux, les résuma:
— La population des Terres-Rouges se monte encore à sept mille habitants. Six mille doivent, aujourd'hui même, se soumettre à l'euthanasie. Cinq cents mourront avant la fin du mois. Les autres décroîtront de semaine en semaine, de manière à ce que cinquante humains puissent se maintenir jusqu'à la fin de la cinquième année... Si, alors, des eaux nouvelles ne sont pas découvertes, ce sera la fin des hommes.
L'assemblée écoutait, impassible. Toute réflexion était vaine; une fatalité incommensurable enveloppait les âmes. Et Rem dit encore:
— Les hommes et les femmes ayant dépassé quarante ans ne doivent pas survivre. A part cinquante, tous accepteront l'euthanasie aujourd'hui même. Pour les enfants, neuf familles sur dix n'en conserveront point; les autres en garderont un seul. Le choix des adultes est fixé d'avance: nous n'aurons qu'à consulter les listes de structure.
Une faible émotion agita l'assemblée. Puis, les têtes s'inclinèrent, en signe de soumission, et la foule du dehors, à qui les ondifères avaient communiqué la délibération, se taisait. A peine si quelque mélancolie assombrissait les plus jeunes...
Mais Targ ne se résignait point, il rejoignit d'un élan sa demeure où Arva et Erê l'attendaient déjà, frémissantes. Elles tenaient contre elles leurs enfants; l'émotion les soulevait, l'émotion jeune et tenace, source de l'antique vie et des vastes avenirs.
Près d'elles, Manô rêvassait. Leur trouble ne l'avait surpris qu'une minute. Le fatalisme était sur ses épaules comme un roc.
A la vue de Targ, Arva s'écria:
— Je ne veux pas!... Je ne veux pas! Nous ne mourrons pas ainsi.
— Tu as raison, répliqua Targ. Nous tiendrons tête à l'infortune.
Manô sortit de sa torpeur pour dire:
— Et que ferez-vous? La mort est plus proche que si nous avions cent ans de vie.
— N'importe! cria Targ. Nous partirons!
— La terre est vide pour les hommes! fit encore Manô. Elle vous tuera dans la douleur. Ici, du moins, la fin sera douce.
Targ ne l'écoutait plus. L'urgence de l'action l'absorbait: il fallait fuir avant le milieu du jour, heure fixée pour le sacrifice.
Ayant visité avec Arva les planeurs et les motrices, il fit son choix. Puis, il répartit entre les appareils la provision d'eau et les vivres qu'il avait en réserve, tandis qu'Arva emmagasinait l'énergie. Leur travail fut prompt. Avant neuf heures, tout était prêt.
Il retrouva Manô toujours plongé dans sa torpeur et Erê qui avait rassemblé les vêtements utiles.
— Manô, dit-il en touchant l'épaule de son beau-frère, nous allons partir. Viens!
Manô haussa lentement les épaules.
— Je ne veux pas périr dans le Désert! déclara-t-il.
Arva se jeta sur lui et l'étreignit de toute sa tendresse; un peu de son ancien amour réchauffa l'homme. Mais, tout de suite ressaisi par l'inévitable:
— Je ne veux pas! dit-il.
Tous le supplièrent — longtemps. Targ essaya même de l'entraîner de vive force; Manô résistait avec la puissance invincible de l'inertie.
Comme l'heure avançait, on déchargea de ses provisions le quatrième planeur, et, après une prière suprême, Targ donna le signal du départ. Les avions s'élevèrent dans le soleil, Arva jeta un long regard sur la demeure où son compagnon attendait l'euthanasie, puis, secouée de sanglots, elle silla sur les solitudes sans bornes.
TARG se dirigeait vers les oasis équatoriales: les autres ne recélaient que la mort.
Au cours de ses explorations, il avait visité la Désolation, les Hautes-Sources, la Grande Combe, les Sables-Bleus, l'Oasis-Claire et le Val-de-Soufre: elles contenaient quelque nourriture, mais pas une goutte d'eau. Seules, les deux Équatoriales gardaient de faibles réserves. La plus proche, l'Équatoriale des Dunes, distante de quatre mille cinq cents kilomètres, pouvait être atteinte dans la matinée du lendemain.
Le voyage fut abominable: Arva ne cessait de songer à la mort de Manô. Quand le soleil fut au haut de sa trajectoire, elle poussa un grand cri funèbre: c'était l'heure de l'euthanasie! Jamais plus elle ne reverrait l'homme avec qui elle avait vécu la tendre aventure!...
Le Désert prolongeait sa vaste étendue. Pour des yeux humains, la terre était morte épouvantablement. Pourtant, l'autre vie y croissait, pour qui c'étaient les temps de la genèse. On la voyait pulluler sur les plaines et les collines, redoutable et incompréhensible. Parfois, Targ l'exécrait; parfois, une sympathie craintive s'éveillait dans son âme. N'y avait-il pas une analogie mystérieuse, et même une obscure fraternité, entre ces êtres et les hommes? Certes, les deux règnes étaient moins loin l'un de l'autre que chacun ne l'était du minéral inerte. Qui sait si leurs consciences, à la longue, ne se seraient pas comprises!
En y songeant, Targ soupirait. Et les planeurs continuaient à siller dans l'oxygène bleu, vers un inconnu si terrible que, d'y songer seulement, les voyageurs sentaient transir leur chair.
Afin de parer aux surprises, la halte fut décidée avant le crépuscule. Targ fit choix d'une colline surmontée d'un plateau. Les ferromagnétaux s'y décelaient rares et d'espèces faciles à déplacer. Sur le plateau même, il y avait un roc de porphyre vert, avec des creux propices. Les planeurs atterrirent; on les fixa à l'aide des cordes d'arcum. Au reste, faits de substances choisies et d'une extrême résistance, ils étaient à peu près invulnérables.
Il se trouva que le roc et ses alentours abritaient à peine quelques groupes ferromagnétiques de la plus petite taille. En un quart d'heure, ceux-ci furent expulsés et l'on put organiser le campement.
Ayant pris un repas de gluten concentré et d'hydrocarbures essentiels, les fugitifs attendirent la fin du jour. Combien d'autres créatures, leurs semblables, avaient, dans l'océan immense des âges, connu des détresses analogues? Lorsque les familles rôdaient solitaires, avec les massues de bois et les frêles outils de pierre, il y eut, devant l'espace féroce, des nuits où quelques humains tremblaient de faim, de froid, d'épouvante, à l'approche des lions ou des eaux déchaînées. Plus tard, des naufragés clamèrent sur des îlots déserts ou sous les rocs d'une rive meurtrière; des voyageurs se perdirent au sein des forêts carnivores ou parmi les marécages. Innombrables furent les drames de la détresse!... Mais tous ces malheureux se trouvaient devant la vie sans bornes: Targ et ses compagnons n'apercevaient que la mort!
— Pourtant, songeait le veilleur en regardant les enfants d'Erê et ceux d'Arva, ce faible groupe contient toute l'énergie nécessaire pour refaire une humanité!...
Il poussa un gémissement. Les étoiles du pôle tournaient dans leur piste étroite; les ferromagnétaux phosphoraient sur la plaine; longtemps Targ et Arva révêrent, misérablement, auprès de la famille endormie.
Le lendemain, ils arrivèrent à l'Équatoriale des Dunes. Elle s'étendait au sein d'un désert formé jadis de sables, mais que les millénaires avaient durci. L'atterrissage glaça le coeur des arrivants: les cadavres de ceux qui, les derniers, s'étaient livrés à l'euthanasie, demeuraient là sans sépulture. Beaucoup d'Équatoriaux, ayant préféré mourir sous le ciel libre, on les apercevait parmi les ruines, immobiles dans leur terrible sommeil. L'air sec, et infiniment pur, les avait momifiés. Ils eussent pu demeurer ainsi, pendant des temps interminables, témoins suprêmes de la fin des hommes...
Un spectacle plus menaçant détourna la tristesse des fugitifs: les ferromagnétaux pullulaient. On voyait de tous côtés leurs colonies violettes; beaucoup étaient de grande taille.
— En marche! fit Targ avec vivacité et inquiétude.
Il n'eut pas besoin d'insister. Arva et Erê, connaissant le péril, entraînèrent les petits, pendant que Targ étudiait le site. L'oasis n'avait subi que des remaniements négligeables. A peine si les ouragans avaient disloqué quelques demeures, renversé des planétaires ou des ondifères; la plupart des machines et des générateurs d'énergie devaient être intacts. Mais les réservoirs d'arcum surtout préoccupaient le veilleur. Il y en avait deux, largement entamés, dont il connaissait l'emplacement. Quand ils apparurent, il n'osa d'abord les toucher; son coeur battait de crainte. Lorsque, enfin, il se fut décidé:
— Intacts! cria-t-il avec une sorte de saisissement... Nous avons de l'eau pour deux ans. Maintenant, cherchons le refuge.
Après une longue course, il choisit une langue de terre, près de l'enceinte, à l'ouest. Les ferromagnétaux y étaient en petit nombre: en peu de jours, on pourrait construire une barrière protectrice. Deux demeures s'offraient, spacieuses, que les météores avaient épargnées.
Targ et Arva parcoururent la plus grande. Les meubles et les instruments se décelaient solides, à peine couverts d'une fine poussière; de toutes parts, on sentait je ne sais quelle présence subtile. En entrant dans une des chambres, une profonde mélancolie saisit les visiteurs: sur le lit d'arcum, deux humains apparaissaient, étendus côte à côte. Longtemps, Targ et Arva contemplèrent ces formes paisibles, où la vie habitait naguère, où avaient tressailli la joie et la douleur...
D'autres y auraient pris une leçon de résignation; mais eux, pleins d'amertume et d'horreur, se raidissaient pour la lutte.
Ils firent disparaître les cadavres et, ayant abrité Erê avec les enfants, ils expulsèrent quelques groupes de ferromagnétaux. Ensuite, ils prirent leur premier repas sur la terre nouvelle.
— Courage! murmura Targ. Il y eut un moment, dans la profondeur de l'Éternité, où un seul couple humain exista; toute notre espèce en est descendue! Nous sommes plus forts que ce couple. Car s'il avait péri, l'humanité périssait. Ici, plusieurs peuvent mourir sans détruire encore toute espérance.
— Oui, soupira Erê; mais l'eau couvrait la terre!
Targ la regarda avec une tendresse sans bornes.
— N'avons-nous pas déjà retrouvé l'eau une première fois? fit-il tout bas.
Il demeura immobile, les yeux comme aveuglés par le rêve intérieur. Mais, se réveillant:
— Tandis que vous aménagerez la demeure, je vais examiner nos ressources.
Il parcourut l'oasis en tous sens, évalua les provisions laissées par les Équatoriaux, s'assura du fonctionnement des générateurs d'énergie, des machines, des planeurs, des planétaires et des ondifères. Le trésor industriel des Derniers Hommes était là, prêt à seconder toutes les renaissances. D'ailleurs, Targ avait amené des Terres-Rouges ses livres techniques et les annales, riches en notions et en souvenirs. La présence des ferromagnétaux le troublait. Dans tel district, ils s'accumulaient en masses redoutables: il suffisait de s'arrêter pendant peu de minutes, pour sentir leur sourd travail.
— Si nous avons une descendance, songeait le veilleur, la lutte sera formidable!
Il vint ainsi jusque vers l'extrémité sud de l'Équatoriale.
Là, il s'arrêta, hypnotisé: sur un champ où, jadis, croissaient des céréales, il venait d'apercevoir ces ferromagnétaux de grande taille qu'il avait découverts dans la solitude, près des Hautes-Sources. Son coeur se serra. Un souffle froid lui passa sur la nuque.
LES saisons coulèrent au gouffre éternel. Targ et les siens continuaient à vivre. Le vaste monde les enveloppait de sa menace. Naguère, lorsqu'ils habitaient les Terres-Rouges, ils subissaient déjà la mélancolie de ces déserts où s'annonçait la fin des Hommes. Mais, après tout, des milliers de leurs semblables occupaient avec eux le refuge suprême. Maintenant, ils concevaient une plus complète détresse; ils n'étaient plus qu'une trace minuscule de l'ancienne vie. D'un pôle à l'autre, dans toutes les plaines, sur toutes les montagnes, chaque parcelle de la planète était ennemie, hors cette autre oasis où l'euthanasie dévorait des créatures qui avaient, sans rémission, abandonné l'espérance.
On avait enveloppé le terrain choisi d'une enceinte protectrice, consolidé encore les réservoirs d'eau, rassemblé et abrité les provisions, et Targ partait souvent à la découverte, avec Erê ou Arva, à travers l'étendue désertique. Tout en cherchant l'eau créatrice, il amassait partout les matières hydrogénées. Elles étaient rares; l'hydrogène, dégagé en masses immenses aux temps de la puissance humaine et aussi lorsqu'on avait voulu remplacer l'eau de la nature par une eau industrielle, avait presque disparu. Selon les annales, la plus grande partie s'était décomposée en protoatomes et disséminée dans les espaces interplanétaires. L'autre partie avait été entraînée, par des réactions mal définies, à des profondeurs inaccessibles.
Cependant, Targ récoltait assez de substances utiles pour accroître sensiblement la provision d'eau. Mais ce ne pouvait être là qu'un expédient.
Les ferromagnétaux, surtout, préoccupaient Targ. Ils prospéraient. C'est qu'il y avait sous l'oasis, à peu de profondeur, une réserve considérable de fers humains. Le sol et la plaine environnante recouvraient une ville morte. Or, les ferromagnétaux attiraient le fer souterrain à une distance d'autant plus grande qu'ils étaient eux-mêmes de plus forte taille. Les derniers venus, les Tertiaires, comme les surnommait Targ, pouvaient ainsi, pourvu qu'ils y missent le temps, puiser à plus de huit mètres. Par surcroît, les déplacements du métal, à la longue, ouvraient dans la terre des brèches par où les Tertiaires pouvaient s'introduire. Les autres ferromagnétaux déterminaient des effets analogues, mais incomparablement plus faibles. D'ailleurs, ils ne descendaient jamais dans des profondeurs de plus de deux ou trois mètres. Pour les Tertiaires, Targ ne tarda pas à constater qu'il n'y avait guère délimités à leur pénétration: ils descendaient aussi loin que le permettaient les fissures.
Il fallut prendre des mesures spéciales pour les empêcher de miner le sol où habitaient les deux familles. Les machines creusèrent, sous l'enceinte, des galeries dont les parois furent doublées d'arcum et plaquées de bismuth. Des piliers de ciment granitique, assis sur le roc, assurèrent la solidité des voûtes. Ce vaste travail dura plusieurs mois: les puissants générateurs d'énergie, les machines souples et subtiles, permirent de l'exécuter sans fatigue. Il devait, selon les calculs de Targ et d'Arva, résister pendant trente ans à tous les dégâts des Tertiaires, et cela dans l'hypothèse que la multiplication de ceux-ci serait très intense.
OR, après trois années, grâce à l'appoint fourni par les corps hydrogénés, la provision d'eau n'avait guère décru. Les provisions solides demeuraient abondantes et il en existait encore dans les autres oasis. Mais aucune trace de source ne s'était décelée, quoique Arva et Targ eussent sondé le désert, infatigablement et à des distances énormes.
Le sort des Terres-Rouges troublait l'âme des réfugiés. Souvent, l'un ou l'autre avait lancé un appel dans le Grand Planétaire. Personne n'avait répondu. Le frère et la soeur poussèrent plusieurs fois leur voyage jusqu'à l'oasis. A cause de la loi inexorable, ils n'osaient atterrir, ils planaient. Aucun habitant ne daignait s'apercevoir de leur présence. Et ils virent que l'euthanasie accomplissait son oeuvre. Beaucoup plus d'êtres que ne l'exigeait la règle avait trépassé. Vers le trentième mois, à peine s'il demeurait une vingtaine d'habitants.
Un matin d'automne, Arva et Targ partirent pour un voyage. Ils comptaient suivre la double route qui reliait, depuis des âges immémoriaux, l'Équatoriale des Dunes aux Terres-Rouges. En route, Targ obliquerait vers une contrée qui, dans une précédente croisière, l'avait impressionné. Campée sur un des relais-refuges, Arva l'attendrait. Ils se parleraient aisément, car Targ emportait un ondifère mobile, qui pouvait recevoir et transmettre la voix à plus de dix mille kilomètres. Ainsi que dans leurs précédentes explorations, ils communiqueraient avec Erê et les enfants, tous les planétaires de l'oasis et des relais ayant été maintenus en bon ordre.
Aucun péril ne menaçait Erê, hors ceux qui dominent de si haut l'énergie humaine qu'ils ne lui feraient pas courir plus de risques qu'à Targ et à Arva. Les enfants avaient grandi; leur sagesse, précoce comme celle de tous les Derniers Hommes, ne différait guère de celle des adultes. Les deux aînés — un fils de Manô, une fille du veilleur — maniaient parfaitement les énergies et les appareils. Contre les entreprises aveugles des ferromagnétaux, ils valaient des hommes. Un atavisme sûr les conseillait. Cependant, Targ avait passé, la veille, de longues heures à inspecter l'enclave familiale et les alentours. Tout était normal.
Avant le départ, les deux familles s'assemblèrent auprès des planeurs. Ce fut, comme à chaque grand départ, une minute impressionnante. Dans la lumière horizontale, ce petit groupe était toute l'espérance humaine, toute la volonté de vivre, toute la vieille énergie des mers, des forêts, des savanes et des villes. Là-bas, aux Terres-Rouges, ceux qui palpitaient encore n'étaient plus que des fantômes. Et Targ enveloppa sa race et la race d'Arva d'un long regard d'amour. La clarté des races blondes avait passé d'Erê sur sa fille. Les deux têtes vêtues d'or se touchaient presque: quelle fraîcheur émanait d'elles!... quelles légendes profondes et tendres!
Les autres aussi, malgré leurs visages bistres et leurs yeux d'anthracite, avaient une singulière jeunesse, — le regard ardent de Targ ou l'aptitude au bonheur de Manô.
— Ah! exclama-t-il, qu'il est dur de vous quitter! Mais le danger serait bien plus grand de partir ensemble!
Tous savaient bien, même les enfants, que le salut était au dehors, dans quelque coin mystérieux des déserts. Ils savaient aussi que l'oasis, le centre de leur existence, devait toujours être occupée. D'ailleurs, ne communiquaient-ils pas, plusieurs fois par jour, par la voix des planétaires?
— Allons! fit enfin Targ.
Le frisson subtil des énergies s'entendit aux ailes des planeurs. Ils s'élevèrent, ils décrûrent dans le matin de nacre et de saphir. Erê les vit disparaître à l'horizon. Elle soupira. Quand Arva et Targ n'étaient plus là, la fatalité pesait plus lourde. La jeune femme épiait l'oasis avec des yeux craintifs et chaque geste des petits éveillait son inquiétude. Chose bizarre! Sa peur évoquait des dangers qui n'étaient plus de ce monde. Elle ne redoutait ni le minéral, ni les ferromagnétaux, elle redoutait de voir surgir des hommes inconnus, des hommes qui viendraient du fond de l'immensité inhabitable... Et cet étrange ressouvenir de l'antique instinct la faisait parfois sourire, mais, parfois aussi, lui donnait un frisson, surtout lorsque le soir posait ses ondes noires sur l'Équatoriale des Dunes.
Targ et sa compagne sillaient vertigineusement dans la mer aérienne. Ils aimaient la vitesse. Tant de voyages n'avaient pu éteindre la joie de défier l'espace. La sombre planète était comme vaincue. Ils voyaient s'avancer ses plaines sinistres, ses âpres rocs, et les monts semblaient se précipiter sur eux pour les anéantir. Mais, d'un geste menu, ils triomphaient des abîmes et des pics formidables. Effrayantes, flexibles et soumises, les énergies chantaient tout bas leur hymne; le mont était franchi, les planeurs légers redescendaient vers les déserts où, vagues, tardifs, pesants, évoluaient les ferromagnétaux Qu'ils semblaient pitoyables et dérisoires! Mais Targ et Arva connaissaient leur force secrète. C'étaient les vainqueurs. Le temps était devant eux et pour eux, les choses coïncidaient avec leur volonté obscure; un jour, leurs descendants produiraient des pensées admirables et manieraient des énergies merveilleuses...
Targ et Arva résolurent d'aller d'abord jusqu'aux Terres-Rouges. Leur âme s'élançait vers l'ultime asile de leurs semblables, dans un désir passionné, où il y avait de la crainte, de la détresse, un amour profond et chagrin. Tant que des hommes persisteraient là-bas, il y aurait je ne sais quelle subtile et tendre promesse. Quand ils auraient enfin disparu, la planète semblerait plus lugubre encore, les déserts plus hideux et plus vastes.
Après une courte nuit passée sur un des relais, les voyageurs eurent, par la voie du planétaire, une causerie avec Erê et les enfants: c'était moins pour se rassurer que pour rejoindre la famille à travers l'espace. Ensuite, ils sillèrent vers l'oasis. Ils y parvinrent avant le milieu du jour.
Elle semblait immuable. Telle ils l'avaient quittée, telle elle se profilait au foyer de leurs oculaires. Les demeures d'arcum miroitaient au soleil, on apercevait les plates-formes des ondifères, les remises des motrices et des planeurs, les transformateurs d'énergie, les machines colossales ou délicates, les appareils qui puisaient naguère l'eau aux entrailles du sol et les champs où poussèrent les dernières plantes... Partout demeurait l'image de la puissance et de la subtilité humaines. Au premier signal, des forces incalculables pouvaient être déchaînées, puis asservies, d'énormes travaux accomplis. Tant de ressources demeuraient aussi inutiles que la palpitation d'un rayon dans l'éther infini! L'impuissance de l'homme était dans sa structure même: né avec l'eau, il s'évanouissait avec elle.
Pendant quelques minutes les planeurs voguèrent par-dessus l'oasis. Elle semblait déserte. Aucun homme, aucune femme, aucun enfant ne se montrait au seuil des demeures, sur les chemins ni sur les champs incultes. Et cette solitude glaçait l'âme des visiteurs.
— Seraient-ils morts enfin? murmura Arva.
— Peut-être! répondit Targ.
Les planeurs descendirent, jusqu à frôler le haut des maisons et les plates-formes des planétaires. C'était le silence et l'immobilité d'une nécropole. L'air, assoupi, ne mouvait pas même la poussière; seules des bandes de ferromagnétaux s'agitaient avec lenteur.
Targ se décida à descendre sur une plateforme et fit vibrer le transmetteur d'un ondifère; un appel puissant se répéta de conque en conque.
— Des hommes! s'écria soudain Arva.
Targ reprit son vol. Il vit deux personnages au seuil d'une demeure et, pendant quelques minutes, hésita à les interpeller. Quoique les habitants de l'oasis ne formassent plus qu'un groupe pitoyable, Targ vénérait en eux son Espèce et respectait la loi. Celle-ci était gravée dans chacune de ses fibres; elle lui apparaissait profonde comme la vie même, redoutable et tutélaire, infiniment sage, inviolable. Et, puisqu'elle l'exilait à jamais des Terres-Rouges, il s'inclinait devant elle.
Aussi sa voix trembla-t-elle, lorsqu'il s'adressa à ceux qui venaient d'apparaître.
— Combien y a-t-il de vivants dans l'oasis?
Les deux hommes élevèrent des visages pâles, qui exprimaient une étrange sérénité. Puis, l'un d'eux répondit:
— Nous sommes cinq encore... Ce soir, nous serons délivrés!
Le coeur du veilleur se serra. Il reconnaissait, dans les regards qui croisaient le sien, la lueur brumeuse de l'euthanasie.
— Pouvons-nous descendre? fît-il humblement. La loi nous exile.
— La loi est finie! murmura le deuxième homme. Elle a disparu au moment où nous avons accepté la grande guérison...
Au bruit des voix, trois autres vivants parurent, deux hommes et une jeune femme. Tous considéraient les planeurs d'un air d'extase.
Alors, Targ et Arva atterrirent.
Il y eut un court silence. Le veilleur examinait avidement les derniers de ses semblables. La mort était en eux; aucun remède ne pouvait combattre les poisons délicieux de l'euthanasie.
La femme, toute jeune, était de beaucoup la plus pâle des cinq. Hier encore, elle portait l'avenir, aujourd'hui, elle était plus vieille qu'une centenaire. Et Targ s'exclama:
— Pourquoi avez-vous voulu mourir? L'eau est-elle donc épuisée?
— Que nous importe l'eau! chuchota la jeune femme. Pourquoi vivrions-nous? Pourquoi nos ancêtres ont-ils vécu? Une folie inconcevable les a fait résister, pendant des millénaires, au décret de la nature. Ils ont voulu se perpétuer dans un monde qui n était plus le leur. Ils ont accepté une existence abjecte, uniquement pour ne pas disparaître. Comment est-il possible que nous ayons suivi leur pitoyable exemple?... Il est si doux de mourir!
Elle parlait d'une voix lente et pure. Ses paroles faisaient un mal affreux à Targ. Chaque atome de sa chair se soulevait contre une telle résignation. Et la joie paisible qui éclatait sur la face des agonisants lui demeurait incompréhensible.
Il se tut pourtant. De quel droit essaierait-il de mêler la plus légère amertume à leur fin, puisque cette fin n'était plus évitable?... La jeune femme entrefermait les paupières. Sa faible exaltation s'éteignait, son souffle se ralentissait de seconde en seconde et, s'appuyant contre une cloison d'arcum, elle répéta:
— Il est si doux de mourir!
Et l'un des hommes murmura:
— La délivrance est prochaine.
Puis, tous attendirent. La jeune femme s'était étendue sur le sol, elle respirait à peine. Une pâleur croissante envahissait ses joues. Puis, elle rouvrit un moment les yeux, elle regarda Targ et Arva avec une tendresse apitoyée.
— La folie de la souffrance demeure en vous, balbutia-t-elle.
Sa main se souleva et retomba lentement. Ses lèvres frémirent. Une dernière onde agita sa chair. Enfin, ses membres s'allongèrent et elle s'éteignit aussi doucement qu'une petite étoile au bas de l'horizon.
Ses quatre compagnons la considéraient avec une tranquillité heureuse.
L'un d'eux murmura:
— La vie n'a jamais été désirable..., même au temps où la terre voulait la puissance des hommes...
Frappés d'horreur, Targ et Arva gardèrent longtemps le silence. Puis, ils enveloppèrent pieusement celle qui, la dernière, avait représenté le Futur aux Terres-Rouges. Mais ils n'eurent pas le courage de rester avec les autres. La certitude absolue de leur mort les remplissait d'épouvante.
— Partons, Arva! dit-il doucement.
— Aujourd'hui, disait le veilleur, tandis que son planeur volait de conserve avec celui d'Arva..., nous sommes vraiment, nous et les nôtres, la seule, la dernière chance de l'espèce humaine.
Sa compagne tourna vers lui un visage plein de larmes.
— Malgré tout, balbutia-t-elle, c'était une grande douceur de savoir qu'on vivait encore aux Terres-Rouges. Que de fois cela m'a consolée... Et maintenant, maintenant!
Son geste montrait l'étendue implacable et les lourdes montagnes de l'occident. Elle eut un cri d'abandon:
— Tout est fini, mon frère!
Lui-même avait baissé la tête. Mais il réagit contre la douleur; il clama, les yeux étincelants:
— La mort seule détruira mon espérance...
Pendant plusieurs heures, les planeurs suivirent la ligne des routes. Lorsque parut le pays qui attirait Targ, ils ralentirent. Arva choisit le relais où elle devait attendre. Puis, le planétaire ayant apporté les voix d'Erê et des enfants, le veilleur s'élança seul vers les solitudes. Il connaissait déjà la contrée, grossièrement, dans une aire qui s'étendait jusqu'à douze cents kilomètres des routes.
Plus il avançait, plus les sites devenaient chaotiques. Une chaîne de collines se présenta, puis, de nouveau, la plaine déchiquetée. Maintenant, Targ voguait en plein inconnu. A plusieurs reprises, il descendit jusqu'au niveau du sol; un vertige le poussait à franchir de nouvelles étapes.
Une immense muraille rousse barra l'horizon. L'aviateur la franchit et silla sur l'abîme. Des gouffres s'y creusaient, gouffres de ténèbres, dont on ne pouvait même deviner la profondeur. Partout se décelait la trace d'immenses convulsions; des monts entiers avaient croulé, d'autres se tordaient, prêts à s'abattre dans le vide insondable. Le planeur décrivit de longues paraboles sur cet impressionnant paysage. La plupart des gouffres étaient si larges que les avions auraient pu y descendre par douzaines.
Targ alluma son fanal et commença l'exploration au hasard. Il s'engagea d'abord dans une crevasse ouverte au bas de la falaise; la lumière semblait se dissoudre pour atteindre le fond, qui se décela sans issue.
Un second gouffre parut d'abord propice à l'aventure. Plusieurs galeries s'enfonçaient dans la terre; Targ les explora sans profit.
Le troisième voyage fut vertigineux. Le planeur descendit à plus de deux mille mètres avant de toucher terre. Le fond de ce trou démesuré formait un trapèze dont le plus petit côté avait deux hectomètres. Partout s'ouvraient des cavernes. Il fallut une heure pour les parcourir. Hors deux, toutes étaient bornées par des parois pleines. Les deux, au rebours, comportaient de nombreuses fissures, mais trop étroites pour permettre le passage d'un homme.
— N'importe! murmurait Targ au moment où il se disposait à abandonner la deuxième caverne... Je reviendrai.
Soudain, il eut cette impression étrange qu'il avait ressentie, dix ans auparavant, le soir du grand désastre. Tirant vivement son hygroscope, il considéra l'aiguille et poussa un cri de triomphe: il y avait de la vapeur d'eau dans la caverne.
LONGTEMPS, Targ marcha dans la pénombre. Toutes ses pensées étaient éparses, une joie démesurée emplissait sa chair. Lorsqu'il revint à lui, il songea:
— Il n'y a provisoirement rien à faire. Pour atteindre l'eau mystérieuse, il faut découvrir quelque issue, ailleurs qu'au fond du gouffre, ou se frayer un passage: c'est une question de temps ou une question de travail. Dans la première conjoncture, la présence d'Arva serait infiniment utile. Dans la seconde, il faudrait rejoindre l'Équatoriale des Dunes et ramener les appareils nécessaires pour capter l'énergie et fendre les granits.
Tout en faisant ses réflexions, le jeune homme avait appareillé. Bientôt, le planeur décrivit les courbes hélicoïdales qui devaient le ramener à la surface. En deux minutes, il sortait du gouffre et, tout de suite, le veilleur, orientant son ondifère mobile, lança un appel.
Rien ne répondit.
Étonné, il darda des ondes plus intenses. Le récepteur demeura muet. Une légère anxiété saisit Targ; il lança l'appel circulaire qui, successivement, attaquait toutes les directions. Et, comme le silence persistait, il commença à craindre quelque circonstance désagréable. Trois hypothèses se présentaient: un accident était survenu, ou Arva avait quitté le refuge, ou, enfin, elle s'était endormie.
Avant de lancer un dernier appel, l'explorateur détermina sa position actuelle avec une exactitude minutieuse. Ensuite il donna aux ondes leur maximum d'intensité. Elles allaient ébranler les conques réceptrices avec une telle force que, même endormie, Arva devrait les entendre... Cette fois encore, l'étendue ne fit aucune réponse.
La jeune femme avait-elle décidément quitté le refuge? Certes, elle ne s'y était pas résolue sans cause grave. De toute manière, il fallait la rejoindre.
Déjà, il se rembarquait et filait à toute vitesse.
En moins de trois heures, il franchit deux mille kilomètres. Le relais se précisait dans l'oculaire de la lunette aérienne. Il était désert! Et, tout autour, Targ n'apercevait personne. Arva s'était donc éloignée? Mais où? Mais pourquoi? Elle ne devait pas être loin, car son planeur demeurait à l'ancre...
Les dernières minutes furent d'une longueur intolérable; il semblait que le véloce esquif n'avançât plus; une buée couvrait les yeux du jeune homme.
Enfin, le refuge fut là. Targ l'aborda par le milieu, accrocha l'appareil et se précipita... Une plainte jaillit de sa poitrine. De l'autre côté de la route, contre le talus vertical, — ce qui l'avait rendue invisible, — gisait Arva. Elle était aussi pâle que la femme qui, naguère, aux Terres-Rouges, avait succombé à l'euthanasie; Targ vit avec horreur un grouillement de ferromagnétaux — des Tertiaires de la plus grande taille — se presser autour d'elle...
En deux gestes, Targ accrocha son échelle d'arcum, puis, descendant auprès de la jeune femme, il la prit sur son épaule et remonta.
Elle n'avait pas remué; sa chair était inerte et Targ, agenouillé, essaya de surprendre la palpitation du coeur. En vain. La mystérieuse énergie qui rythme l'existence semblait évanouie... Avec tremblement, le veilleur posa l'hygroscope sur les lèvres de la jeune femme. Le délicat instrument décela ce que l'ouïe n'avait pu découvrir: Arva n'était pas morte!
Mais son évanouissement était si profond, sa faiblesse si grande, qu'elle pouvait mourir d'une seconde à l'autre.
La cause du mal apparaissait évidente; elle était due, sinon uniquement, du moins pour la plus large part, à l'action des ferromagnétaux. La singulière pâleur d'Arva annonçait une excessive déperdition d'hémoglobine.
Heureusement Targ ne voyageait jamais sans emporter les instruments, les stimulants et les remèdes traditionnels. Il injecta, à quelques minutes de distance, deux doses d'un cordial puissant. Le coeur se remit à battre, quoique avec une extrême faiblesse; les lèvres d'Arva murmurèrent:
— Les enfants..., la terre...
Puis, elle tomba dans un sommeil que Targ savait ne pouvoir ni ne devoir combattre, sommeil fatal et salutaire pendant lequel, de trois heures en trois heures, il injecterait quelques milligrammes de « fer organique ». Et il faudrait vingt-deux heures au moins avant qu'Arva supportât un court réveil. N'importe! La plus lourde inquiétude avait disparu. Le veilleur, connaissant la santé parfaite de sa soeur, ne craignait aucune suite redoutable. Toutefois, il restait nerveux. L'événement, en somme, ne s'expliquait point. Pourquoi Arva gisait-elle au bas du talus? Avait-elle, elle si vigilante et si adroite, fait une chute? C'était possible, — non probable.
Que faire? Demeurer ici jusqu'à ce qu'elle eût repris ses forces? Il faudrait au moins deux semaines pour la rétablir complètement. Mieux valait repartir pour l'Équatoriale des Dunes. Rien ne pressait, au fond. L'aventure que poursuivait Targ n'était pas de celles dont l'issue dépend de quelques journées.
Il se dirigea vers le grand planétaire et déchaîna les ondes d'appel. Comme là-bas, au sortir du gouffre, il ne reçut aucune réponse. Tout de suite, une émotion terrible l'agita. Il répéta les signaux, il leur donna le maximum d'intensité. Et il devint manifeste qu'Erê et les enfants étaient, pour quelque cause énigmatique, ou dans l'impossibilité d'entendre ou dans l'incapacité de répondre. Les deux alternatives étaient également menaçantes! Des liens sûrs existaient entre l'accident d'Arva et le silence du planétaire.
Une crainte intolérable rongeait la poitrine du jeune homme... Les jarrets tremblants, et contraint de s'appuyer contre le support du grand planétaire, il fut incapable de prendre une décision. Enfin, il se détacha, morne et résolu, examina avec une attention anxieuse tous les organes de son planeur, assujettit Arva sur le plus grand des sièges et prit son vol.
Ce fut un voyage lamentable. Il ne fit qu'une seule halte, vers le crépuscule, pour tenter encore un appel. Rien n'ayant répondu, il enveloppa étroitement Arva dans une couverture de silice laineuse et lui injecta une dose du cordial, plus massive que les premières. A peine si, dans la profondeur de son engourdissement, elle eut un faible frisson.
Toute la nuit, le planeur fendit les ténèbres étoilées. Le froid étant trop vif, Targ contourna le mont Squelette. Deux heures avant l'aube, les constellations australes apparurent. Le voyageur, avec un battement de coeur, considérait tantôt la croix tracée sur le Sud et tantôt cet astre brillant, le plus proche voisin du Soleil, dont la lueur ne met que trois ans pour atteindre la terre. Comme ce ciel devait être beau, lorsque des créatures jeunes le considéraient à travers le feuillage des arbres, et plus encore lorsque des nuages argentés mêlaient leur promesse féconde aux petites lampes de l'infini. Ah! et il n'y aura plus jamais de nuages!
Une lueur fine emperla le levant, puis le Soleil montra son disque énorme. L'Équatoriale des Dunes était proche. A travers l'objectif de la lunette aérienne, Targ apercevait parfois, dans l'échancrure des dunes, l'enceinte de bismuth et les demeures d'arcum ambrées par le matin... Arva dormait toujours et une nouvelle dose du stimulant ne la réveilla point. Toutefois, sa pâleur était moins livide; les artères frissonnaient faiblement; la peau n'avait plus cette « raideur translucide » qui suggérait la mort.
— Elle est hors de danger! s'affirma Targ.
Et cette certitude soulageait sa peine. Toute sa vigilance se porta sur l'oasis. Il cherchait à apercevoir l'enclave familiale. Deux mamelons la cachaient encore. Enfin, elle apparut et, de saisissement, Targ tordit le gouvernail du planeur qui plongea brusquement, comme un oiseau blessé. L'enclave tout entière, avec ses maisons, ses hangars et ses machines, avait disparu.
LE planeur n'était plus qu'à vingt mètres du sol. En pleine vitesse, il allait tomber à pic et se briser, lorsque Targ, d'instinct, le redressa. Alors, légèrement, et traçant une parabole élégante, il reprit son vol jusqu'aux abords de l'enclave. Et ayant atterri, le veilleur demeura immobile, paralysé de douleur, devant une fosse énorme et chaotique: là, gisaient, sous les ténèbres de la terre, les êtres qu'il aimait plus que lui-même.
Pendant longtemps, les pensées rampèrent en désordre dans le cerveau du pauvre homme. Il ne songeait pas aux causes du cataclysme, il n'en discernait que la férocité obscure, il le rattachait confusément à tous les malheurs de ce morne septénaire. Les images défilaient au hasard. Constamment, il apercevait les siens, tels qu'il les avait quittés l'avant-veille. Puis, les silhouettes tranquilles étaient emportées dans une horreur innommable... Le sol s'ouvrait. Il les voyait disparaître. L'épouvante était sur leurs faces. Ils appelaient celui en qui ils avaient mis leur confiance et qui, peut-être à l'heure même de leur mort, croyait vaincre la fatalité...
Lorsqu'il put enfin réfléchir, le Dernier Homme essaya de se figurer la catastrophe. Était-ce une nouvelle secousse planétaire? Non! aucun sismographe n'avait enregistré le moindre trouble. D'ailleurs, à part quelques hectares de l'oasis et du désert, l'enclave seule se trouvait atteinte. L'événement se ramenait aux circonstances antérieures: le sous-sol, fracturé, s'était rompu. Ainsi, le malheur qui ruinait la suprême espérance n'était pas une grande convulsion de la nature, mais un accident infinitésimal, à la taille des faibles créatures englouties.
Pourtant, Targ croyait y voir transparaître la même volonté cosmique qui avait condamné les Oasis...
Sa douleur ne le laissait pas inactif. Il scrutait les ruines. Elles ne laissaient apercevoir aucun vestige d'oeuvre humaine. Accumulateurs d'énergie, machines à fouir, à perforer, à cultiver, à broyer, planeurs, motrices, maisons, disparaissaient dans une masse informe de rocs et de pierres. Où étaient ensevelis Erê et les enfants? Les calculs ne permettaient qu'une approximation grossière et peut-être décevante: il fallait agir au hasard.
Targ assembla, vers le nord, les appareils utiles pour les déblais et le creusement, puis, ayant condensé l'énergie protoatomique, il attaqua l'immense fosse. Pendant une heure, les machines ronflèrent. Les crics soulevaient les blocs et les rejetaient automatiquement; les paraboloïdes de cobalt enlevaient la pierraille, et, à mesure, les pilons, par des chocs lents et irrésistibles, équilibraient les parois. Lorsque la tranchée eut atteint une longueur de vingt mètres, un planeur se montra, puis un grand planétaire avec son support de granit et ses accessoires, puis une maison d'arcum.
Leur emplacement précisait les calculs de Targ. En supposant que la catastrophe eût surpris la famille auprès de la demeure, il fallait creuser vers l'ouest. Si Erê ou les enfants avaient pu atteindre le planétaire qui faisait communiquer l'Équatoriale des Dunes avec les Terres-Rouges (comme le faisait supposer l'accident d'Arva), c'est vers le sud-ouest qu'il convenait de faire les recherches.
Le veilleur établit des appareils à proximité des deux endroits probables et reprit le travail. « Humanisées » par l'effort incalculable des générations, les vastes machines avaient la puissance des éléments et la délicatesse de mains fines. Elles soulevaient des rocs, elles amassaient la terre et les pierres menues sans à-coups. Il suffisait de pressions légères pour les orienter, les accélérer, les ralentir ou arrêter leur marche. Elles représentaient, entre les mains du Dernier Homme, une puissance que ne possédait pas, aux ères primitives, toute une tribu, toute une peuplade...
Un toit d'arcum se montra. Il était tordu, bossué et, de-ci de-là, un bloc l'avait fendu. Mais des signes précis le faisaient reconnaître. Il avait abrité, depuis l'atterrissage à l'Équatoriale des Dunes, toutes les tendresses, les rêves et les espérances de la suprême famille humaine... Targ arrêta les outils qui commençaient à le soulever, il le considéra avec effroi et douceur. Quelle énigme cachait-il? Quel drame allait-il révéler au malheureux recru de tristesse et de fatigue?
Pendant de longues minutes, le veilleur hésita à reprendre sa tâche. Enfin, élargissant une des déchirures, il se laissa glisser dans la demeure.
La chambre où il se trouva était vide. Quelques blocs l'obstruaient, qui avaient arraché un lit de la muraille et l'avaient écrasé. Une table était réduite en miettes, plusieurs vases d'alumine souple aplatis sous les pierres.
Ce spectacle avait le caractère indifférent des destructions matérielles. Mais il suggérait des scènes plus émouvantes. Targ, tout tremblant, passa dans la chambre voisine; elle était vide et dévastée comme la première. Successivement, il visita tous les recoins de la maison. Et, quand il se trouva dans la dernière pièce, à quelques pas de la porte d'entrée, une stupeur se mêla à son angoisse.
— Pourtant, chuchota-t-il, il est assez naturel que, au premier signe de danger, ils aient fui au dehors...
Il essaya de se figurer la manière dont s'était produit le premier choc et aussi l'image qu'Erê avait pu se faire du péril. Il ne lui vint que des sensations et des idées contradictoires. Une seule impression demeurait fixe: c'est que l'instinct devait conduire la famille près du planétaire des Terres-Rouges. C'est donc vers là qu'il était logique de se diriger. Mais comment? Erê était- elle parvenue au Grand Planétaire, ou avait-elle succombé en route? Les mots balbutiés par Arva revinrent à la mémoire du veilleur. L'événement leur donnait un sens. Erê ou l'un des enfants, peut-être tous, étaient, presque sûrement, parvenus jusque-là. Il fallait donc y reprendre le travail au plus vite, ce qui n'empêcherait pas d'amorcer une galerie de communication.
Sa résolution prise, Targ leva la porte d'entrée et tenta une exploration rapide. Mais les blocs et la pierraille lui opposaient un obstacle infranchissable. Il ressortit par le toit et remit en mouvement les machines du sud-ouest. Ensuite, il disposa les appareils du nord et leur fît entamer la galerie. Il s'occupa aussi d'Arva, dont la léthargie prenait peu à peu les apparences du sommeil normal.
Puis, il attendit, vigilant, les yeux fixés sur les rouages dociles. Parfois, il rectifiait leur travail d'un geste furtif; parfois, il arrêtait un pic, une lame, une hélice, une turbine, pour examiner le terrain. A la fin, il aperçut, tordue et bossuée, la haute tige du planétaire et la conque étincelante. Dès lors, il ne cessa de diriger l'énergie. Seuls, fonctionnaient les organes subtils qui, selon l'occurrence, soulevaient la pierre épaisse ou ramassaient les menus débris.
Et il poussa une plainte lugubre comme un cri d'agonie... Une lueur venait d'apparaître, cette lueur flexible et vivante qu'il avait aperçue, le jour du désastre, parmi les ruines des Terres-Rouges. Son coeur gela; ses dents claquèrent. Les yeux pleins de larmes, il ralentissait tous les mouvements, il ne laissait agir que les mains de métal, plus adroites et plus douces que des mains d'homme.
Puis, il arrêta tout, il souleva contre sa poitrine, avec de rauques sanglots, ce corps qu'il avait si passionnément aimé...
D'abord, une onde d'espoir traversa son saisissement. Il lui semblait qu'Erê n'était pas froide encore. Plein de fièvre, il posa l'hygroscope sur les lèvres pâles...
Elle avait disparu dans la nuit éternelle.
Longtemps, il la contempla. Elle lui avait révélé la poésie des anciens âges; des rêves d'une jeunesse extraordinaire transfiguraient la morne planète; Erê était l'amour, dans ce qu'il a de vaste, de pur et presque d'éternel. Et, lorsqu'il la tenait dans ses bras, il lui semblait voir revivre une race neuve et innombrable.
— Erê! Erê! murmura-t-il... Erê, fraîcheur du monde! Erê, dernier songe des hommes!
Puis, son âme se raidit. Il posa sur les cheveux de sa compagne un baiser amer, et, farouche, il se remit au travail.
Successivement, il les ramena tous. Le minéral s'était montré moins féroce pour eux que pour la jeune femme; il leur avait épargné la mort lente, l'émiettement intolérable des énergies. Les blocs avaient broyé les crânes, ouvert les coeurs, écrasé les torses...
Alors, Targ s'abattit sur le sol et pleura sans fin. La douleur était en lui, vaste comme le monde. Il se repentait amèrement d'avoir lutté contre la fatalité inexorable. Et les paroles de la femme mourante, aux Terres-Rouges, retentissaient à travers sa peine comme le glas de l'immensité...
Une main lui toucha l'épaule. Il se dressa en sursaut; il vit Arva, penchée sur lui, livide et chancelante. Elle était si accablée qu'aucune larme ne lui venait aux paupières; mais tout le désespoir possible aux faibles créatures dilatait ses pupilles. Elle murmurait d'une voix sans timbre:
— Il faut mourir! Il faut mourir!
Leurs yeux se pénétrèrent. Ils s'étaient aimés, profondément, chaque jour de leur vie, à travers toute la réalité et tous les rêves. Les mêmes espérances leur avaient été passionnément communes et, dans la misère infinie, leur souffrance était encore fraternelle.
— Il faut mourir! répéta-t-il comme un écho.
Puis, ils s'étreignirent et, pour la dernière fois, deux poitrines humaines battirent l'une contre l'autre...
Alors, en silence, elle porta à ses lèvres le tube d'iridium qui ne la quittait jamais... Comme la dose était massive et la faiblesse d'Arva extrême, l'euthanasie dura peu de minutes.
— La mort, la mort, balbutiait l'agonisante. Oh! comment avons-nous pu la craindre!
Ses yeux s'obscurcirent, une lassitude heureuse détendit ses lèvres, et sa pensée était complètement évanouie, lorsque le dernier souffle s'exhala de sa poitrine.
Et il n y avait plus qu'un seul homme sur la terre.
Assis sur un bloc de porphyre, il demeura enseveli dans sa tristesse et dans son rêve. Il refaisait, une fois encore, le grand voyage vers l'amont des temps, qui avait si ardemment exalté son âme... Et, d'abord, il revit la mer primitive, tiède encore, où la vie foisonnait, inconsciente et insensible. Puis vinrent les créatures aveugles et sourdes, extraordinaires d'énergie et d'une fécondité sans bornes. La vision naquit, la divine lumière créa ses temples minuscules; les êtres nés du Soleil connurent son existence. Et la terre ferme apparut. Les peuples de l'eau s'y répandirent, vagues, confus et taciturnes. Pendant trois mille siècles, ils créèrent les formes subtiles. Les insectes, les batraciens et les reptiles connurent les forêts de la fougère géante, le pullulement des calamites et des sagittaires. Quand les arbres avancèrent leurs torses magnifiques, alors aussi se montrèrent d'immenses reptiles. Les Dinosauriens avaient la taille des cèdres, les Ptérodactyles planaient sur les formidables marécages... En ces âges naissent, chétifs, gourds et stupides, les premiers mammifères. Ils rôdent, misérables, et si petits qu'il en eût fallu cent mille pour faire le poids d'un iguanodon. Durant d'interminables millénaires, leur existence demeure imperceptible et presque dérisoire. Ils croissent, pourtant. L'heure vient où c'est leur tour, où leurs espèces se lèvent en force à tous les détours de la savane, dans toutes les pénombres des futaies. C'est eux, maintenant, qui font figure de colosses. Le dinothérium, l'éléphant antique, les rhinocéros cuirassés comme les vieux chênes, les hippopotames aux ventres insatiables, l'urus, l'aurochs, le machaerodus, le lion géant et le lion jaune, le tigre, l'ours des cavernes, et la baleine, aussi massive que plusieurs diplodocus, et le cachalot dont la bouche est une caverne, aspirent les énergies éparses.
Puis, la planète laissa prospérer l'homme: son règne fut le plus féroce, le plus puissant — et le dernier. Il fut le destructeur prodigieux de la vie. Les forêts moururent et leurs hôtes sans nombre, toute bête fut exterminée ou avilie. Et il y eut un temps où les énergies subtiles et les minéraux obscurs semblèrent eux-mêmes esclaves; le vainqueur capta jusqu'à la force mystérieuse qui a assemblé les atomes.
— Cette frénésie même annonçait la mort de la terre..., la mort de la terre pour notre Règne! murmura doucement Targ.
Un frisson secoua sa douleur. Il songea que ce qui subsistait encore de sa chair s'était transmis, sans arrêt, depuis les origines. Quelque chose qui avait vécu dans la mer primitive, sur les limons naissants, dans les marécages, dans les forêts, au sein des savanes, et parmi les cités innombrables de l'homme, ne s'était jamais interrompu jusqu'à lui... Et voilà! Il était le seul homme qui palpitât sur la face, redevenue immense, de la terre!...
La nuit venait. Le firmament montra ces feux charmants qu'avaient connus les yeux de trillions d'hommes. Il ne restait que deux yeux pour les contempler!... Targ dénombra ceux qu'il avait préférés aux autres, puis il vit encore se lever l'astre ruineux, l'astre troué, argentin et légendaire, vers lequel il leva ses mains tristes...
Il eut un dernier sanglot; la mort entra dans son coeur et, se refusant l'euthanasie, il sortit des ruines, il alla s'étendre dans l'oasis, parmi les ferromagnétaux.
Ensuite, humblement, quelques parcelles de la dernière vie humaine entrèrent dans la Vie Nouvelle.
LE 11 mars 1913, un ami américain m'adressait le billet suivant: « Avez-vous cédé à un écrivain anglais — et des plus célèbres — le droit de refaire votre roman qui paraît actuellement dans Je sais tout; lui avez-vous donné le droit de prendre la thèse et les détails, comme le trouble des lignes du spectre, l'excitation des populations, les discussions sur une anomalie possible de l'éther, l'empoisonnement de l'humanité — tout?
« Le célèbre écrivain anglais publie cela en ce moment, sans vous nommer, sans aucune référence à Rosny aîné, en plaçant la scène en Angleterre. »
A la suite de cette lettre, je parcourus le numéro du Strand Magazine, où mon confrère britannique, M. Conan Doyle, commençait la publication d'un roman intitulé: The Poison Belt. Effectivement, il y avait entre le thème de son récit et le thème du mien des coïncidences fâcheuses, entre autres le trouble de la lumière, les phases d'exaltation et de dépression des hommes, etc.; — coïncidences qui apparaîtront clairement à tout lecteur des deux oeuvres.
N'importe, mon but n'est pas de réclamer. Je tiens pour possible une rencontre d'idées entre M. Conan Doyle et moi; mais comme je sais, par une expérience déjà longue, qu'on est souvent accusé de suivre ceux qui vous suivent, j'estime utile de prendre date et de faire remarquer que Je sais tout avait déjà fait paraître les deux premières parties de La Force Mystérieuse quand The Poison Belt commença à paraître dans le Strand Magazine.
Les Xipéhuz, La Mort de la Terre, sont publiés intégralement dans ce volume — mais nous ne donnons qu'une partie, d'ailleurs cohérente , de La Force Mystérieuse.
J.-H. R.
L'IMAGE de Georges Meyral semblait traversée de zones brumeuses, qui tantôt se rétractaient et tantôt s'élargissaient — faiblement; elle apparaissait moins lumineuse qu'elle n'aurait dû l'être.
— C'est inadmissible! grommela le jeune homme.
Les deux lampes électriques, après examen, se révélèrent normales, et le miroir fut essuyé. Le phénomène persistait. Il persista encore quand Meyral eut remplacé successivement les lampes.
— Il est arrivé quelque chose au miroir, à l'électricité ou à moi-même.
Une glace à main révéla des singularités identiques: par suite, le miroir était sans reproche. Pour mettre sa proche vision hors de cause, Georges appela sa bonne à tout faire. Cette créature hagarde, à la face rôtie et aux yeux de pirate, vint examiner sa propre image. D'abord, elle ne remarqua rien, car elle avait presque perdu le sens de la coquetterie, puis, sans avoir subi aucune suggestion, elle déclara:
— On dirait qu'y a des raies et puis une petite vapeur.
— Mes yeux sont innocents! remarqua Meyral... Marianne, apportez-moi une bougie.
Deux minutes plus tard, à la lueur de la bougie, le phénomène se confirmait, aggravé par un épaississement des zones; il se reproduisit dans les diverses pièces du logis et encore dans l'escalier, éclairé au gaz. Ainsi ni l'électricité, ni la glace, ni les yeux de Meyral ne pouvaient être soupçonnés de quelque anomalie qui leur fût particulière. Il fallait recourir à des conjectures plus générales. Elles affluaient. Il était logique de songer d'abord à une singularité de la lumière. Mais qu'est-ce qui prouvait que la perturbation ne s'étendait pas à l'ensemble du milieu? Et où s'arrêtait ce milieu? Ce pouvait être la maison, la rue, le faubourg, la ville entière, la France, l'Europe...
Meyral tomba dans une rêverie passionnée. C'était un homme de trente-cinq ans, de la race des hommes maigres et musclés. Les yeux empêchaient d'abord de remarquer le visage: ces yeux, couleur béryl, étoilés d'ambre, étaient vigilants mais distraits, et passaient d'une confiance excessive à l'inquiétude ou au soupçon. Sa bouche écarlate annonçait une âme d'enfant, le front se noyait dans une chevelure en flocons et en spirales, qui n'obéissait qu'à la brosse métallique.
Meyral était de ces savants pour qui le laboratoire est un champ de guerre. Grisé par le monde corpusculaire, par les profondeurs du « sous-sol », il cherchait la Genèse dans des mélanges hasardeux, au sein de l'évolution sauvage et brumeuse des colloïdes. L'anomalie qu'il venait de surprendre le plongeait dans une de ces crises d'exaltation où il croyait entrevoir « les autres plans de l'existence ».
Cependant, l'heure le pressait. Il devait rendre visite à Gérard Langre, son maître, qu'il admirait par-dessus tous les hommes. Il acheva sa toilette et n'oublia pas d'emporter un miroir de poche. Trois fois, il s'arrêta devant des glaces pour y contempler son image. Tandis qu'il s'examinait, près de la chemiserie Revelle, une voix de cristal fêlé l'interpella:
— Tu te trouves beau, mon mignon?
Il aperçut une jeune personne, aux yeux ensemble gouailleurs et pathétiques:
— Ce n'est pas moi que je regarde! fit-il distraitement.
— Ah! bien, s'esclaffa-t-elle... C'est ton père?
— Le phénomène persiste!
— J'te crois qu'y persiste! Est-ce qu'y paie une bleue, le phénomène?
Meyral se mit à rire.
— Je paie une bleue, si vous voulez vous regarder attentivement dans cette glace et dire ce que vous voyez.
Elle le considérait avec effarement:
— Il est louf!
Sachant qu'il faut déférer aux manies des fous, elle obéit de bonne grâce:
— V'la, je me reluque!
— Faites bien attention.
Elle y mit de la bonne volonté.
— Qu'est-ce que vous voyez?
— Tiens! ma fiole...
— Sans rien de particulier?
La petite ouvrit et referma plusieurs fois les paupières:
— Y a comme qui dirait des petites lignes qui ne sont pas ordinaires.
— Eh bien! fit Meyral avec un sourire, c'est ça le phénomène. Voilà la bleue.
Et il lui remit une effigie de Léopold II.
Quelque exaltation régnait aux terrasses; beaucoup de gens piaillaient. Au coin de la rue Soufflot, des sergents de ville intervinrent dans une rixe.
— L'humanité est orageuse!
Le jeune homme arriva chez Gérard Langre à l'instant où neuf heures sonnaient à Saint-Jacques-du-Haut-Pas. Le physicien vint ouvrir sa porte lui-même. C'était un vieillard excitable et fatigué, dont la tête fléchissait à droite: sa chevelure était énorme et si blanche qu'on l'avait surnommé le Phare:
— Ma bonne est au lit, dit-il.
Elle a sa crise de foie et des pressentiments horrifiques.
— Pourquoi avez-vous une servante aussi lugubre?
— La gaieté m'énerve.
Langre menait une vie désorbitée. Ses démêlés avec les universitaires lui avaient fait une jeunesse besoigneuse. Plein de génie, doué de l'opiniâtreté et de l'adresse des grands expérimentateurs, il connut l'amertume affreuse de se voir devancer par des hommes qu'inspiraient ses découvertes ou ses brochures. Il travaillait avec des appareils si rudimentaires et des matériaux si restreints qu'il n'atteignait au but que par le miracle de son obstination, de sa vigilance et de son agilité professionnelle. Une vision exaltée suppléait à la misère de ses laboratoires. Sa défaite la plus rude, qui lui rongeait l'âme, fut celle du diamagnétisme rotatoire. Il poursuivait les expériences qui devaient élever le diamagnétisme au rang des phénomènes directeurs, lorsqu'il amena Antonin Laurys dans son laboratoire. Laurys, admirable assimilateur, était connu par trois ou quatre menues découvertes, de l'ordre parasitaire. Dans une oeuvre de collaboration, ce jeune savant pouvait rendre d'immenses services. Mais il lui manquait la vue qui perce les nuages. Réduit à lui-même, il eût accumulé les travaux qui complètent ou précisent, et surtout les « variantes ». Il charmait Langre par sa compréhension éloquente et par des éloges, dont le pauvre homme, recru de fatigue et abreuvé d'injustice, avait le plus pressant besoin. Un matin, saisi d'une ferveur de confidence, Langre raconta ses misères et montra le méchant outillage à l'aide duquel il s'attaquait au diamagnétisme rotatoire. Il avait obtenu deux résultats ensemble caractéristiques et détestables. Contrairement à son habitude, Laurys ne parut pas bien comprendre. Ses éloges passèrent à côté, son admiration se raccrocha à des tangentes. Trois mois plus tard, il communiquait à l'Académie des Sciences une découverte capitale et qui n'était autre que la découverte de Langre, mais incontestable, entourée des garanties que donnent les expériences poursuivies avec d'excellents appareils et des matériaux de choix. Effondré, puis fiévreux, et fou d'indignation, Langre protesta avec véhémence.
L'autre, ayant fait une réponse modeste et déférente, répandit des notes anonymes où l'on rappelait les revendications antérieures de Langre et ses démêlés avec les universitaires. En divergeant, la querelle s'obscurcit. Gérard passa pour un esprit chagrin, prompt à l'illusion et accoutumé aux accusations téméraires. Il eut pour défenseurs deux ou trois jeunes hommes obscurs, à qui les revues dominantes étaient closes, et perdit la grande découverte de sa vie comme on perd un héritage. Il ne s'en consola jamais. Devenu vieux, privé d'honneurs, pourvu de cette renommée branlante que vous font quelques hères acrimonieux et quelques solitaires enthousiastes, pauvre, harassé, malade, il rugissait à voir Laurys gorgé de postes, tapissé de décorations et saturé d'une gloire qui promettait d'être immortelle. Cependant le vaincu avait pour lui Georges Meyral, et un tel disciple le remplissait d'orgueil.
— Vous avez bien fait de venir, dit-il après un silence. Ma journée a été pleine d'obsessions sinistres et d'amère hypocondrie.
Il serrait à deux mains la main de Meyral; ses yeux palpitaient, ardents, creux et lamentables.
— Je suis si las et si seul! bégaya-t-il avec une sorte de honte. Par moments, au crépuscule, je sentais passer sur mon front ce vent d'imbécillité dont parlait Baudelaire.
Meyral le regardait avec sollicitude:
— Et moi aussi, j'ai été anormal, riposta- t-il... Comme si j'avais trop pris de café. Ma bonne s'est montrée particulièrement excitable: elle soliloquait. Enfin, ce soir, la foule avait une allure orageuse...
Il vit le Temps qui traînait sur une table et s'en empara:
— Excusez-moi, grand ami.
Dépliant l'ample feuille, il fourrageait à travers les colonnes.
— Tenez... l'agitation humaine s'est accrue; les suicides, la folie, le meurtre. Hier, déjà, c'était sensible.
Gérard, impressionné, se pencha sur la gazette. Il y eut un court silence, émouvant.
— Vous ne parlez pas à la légère, fit le vieil homme. Qu'est-ce que vous pensez?
— Je pense qu'il se passe des choses insolites sur ce coin de la planète! Vous êtes-vous regardé dans une glace?
— Dans une glace! fit Langre, surpris. Ce matin peut-être, pour démêler mes cheveux.
— Vous n'avez rien remarqué?
— Rien. Il est vrai que je me regarde distraitement.
Meyral, soulevant une des deux lampes à pétrole qui éclairaient la chambre, la porta devant une glace.
— Voyez.
Langre considéra son image avec l'attention précise d'un expérimentateur.
— Ah! diable! grommela-t-il. Il y a là des zones...
— N'est-ce pas? La lumière a quelque chose. Depuis quand, je l'ignore... C'est tout à l'heure, au moment où je venais de revêtir un costume de sortie, que je m'en suis aperçu...
— Avez-vous fait les vérifications utiles?
— Je me suis borné à vérifier le phénomène tel quel... je l'ai même vérifié en route, devant la chemiserie Revelle.
Les deux hommes méditaient, avec cet air brumeux et presque abruti des savants qu'absorbe une conjecture.
— Si la lumière est malade, reprit enfin Langre, il faudra savoir ce qu'elle a!
Il se dirigea vers une table, où l'on discernait un attirail d'appareils optiques: prismes, lentilles, plaques de verre, de quartz, de tourmaline, de spath d'Islande; nicols, spectroscopes, miroirs, polariscopes...
Langre et Meyral prirent chacun une plaque de verre, afin de vérifier si la lumière réfractée confirmait l'anomalie signalée par la lumière réfléchie. Rien ne se décela d'abord. Il fallut un moment pour que Gérard, puis Georges, crussent remarquer quelque nébulosité sur les bords des images. Ils recoururent à des piles de plaques: la nébulosité s'accusa, les contours de l'image s'irisèrent, finement:
— Faible anomalie, marmonna Langre. Il fallait s'y attendre, puisque les milieux réfractés de l'oeil ne nous avertissent point.
Meyral collait un fil noir sur une des plaques. Après avoir diversement orienté les lames, il remarqua:
— Une double réfraction est perceptible, mais l'indice extraordinaire diffère à peine de l'indice ordinaire, — et comme il n'y a pas trace d'axe, je suppose que chacun des rayons suit les lois de Descartes.
— Pas d'axe! grommela Langre. Pas d'axe! C'est absurde, mon petit!
Il baissait les sourcils, agacé.
— Rien ne permet de supposer un axe. Quelque orientation que j'essaie, les images demeurent immuables.
— Alors, il faudrait imaginer une double réfraction en milieu isotrope? C'est de la démence.
— Oui, provisoirement, c'est de la démence, convint Meyral.
Gérard remua la pile de glaces avec humeur. Son oeil, demeuré perçant, ressemblait à un oeil de rapace. Enfin, ayant à plusieurs reprises vérifié la distance des images à l'aide de projections micrométriques:
— C'est fou! C'est fou! gémit-il. Les deux rayons suivent les lois de Descartes.
Il atteignit furieusement une plaque de spath d'Islande et la posa sur une brochure. Une immense consternation lui contracta le visage; ses mains s'élevèrent vers le plafond:
— Il y a quatre images.
— Quatre images!
Ils demeuraient là, béants, dans un silence où se mêlaient la curiosité, l'ahurissement et l'angoisse.
Ce fut Gérard qui reprit la parole.
— Notre étonnement est stupide! La deuxième expérience est la démonstration d'une logique dans l'extravagant. Puisque le verre donne deux images, fatalement le spath doit en donner quatre.
— Toutes les images actuelles devraient nous paraître doubles, nota Georges. Sans doute, la différence des indices est trop faible pour que la rétine nous renseigne.
— Et puis, nos fâcheux pouvoirs d'accommodation! grogna l'autre.
Ce disant, il dirigeait un faisceau de rayons parallèles sur un prisme de flint glass, tandis que Georges recevait le « spectre » sur un écran:
— L'empiétement est visible. Le rouge s'étend sur l'orangé... le jaune s'étend sur le vert. Tout se passe comme si l'on superposait imparfaitement deux spectres à peu près identiques.
Cependant Meyral s'était approché d'un appareil de polarisation rotatoire; il darda un faisceau de rayons rouges.
— Pas besoin de vous demander le résultat? s'écria le vieil homme. Vous n'arrivez pas à en obtenir l'extinction...
— C'est exact.
— Ergo, la lumière est positivement dédoublée sur tout le parcours du spectre... Et ce n est pas un phénomène de réfraction!
— Non, acquiesça pensivement Georges, non, ce n'est pas un phénomène de réfraction. Chaque rayon semble vivre une vie indépendante, se réfractant et se polarisant à peu près de la même manière que son rayon jumeau. Il y a une légère, une très légère inégalité au point de départ, c'est-à-dire dans les indices normaux de réfraction, mais, jusqu'à présent, nous ne constatons aucune autre dissemblance. C'est un mystère déconcertant.
— C'est un épouvantable mystère, une négation intolérable de toute notre expérience, et je n'entrevois pas même l'ombre d'une explication. Car, enfin, le problème est celui-ci: étant donnée une lumière, supposons quelle se dédouble sans faire intervenir la réfraction ou la réflexion, sans recourir à une polarisation. Nous sommes en pleine aberration.
— Remarquons pourtant, suggéra timidement Meyral, que, dans son ensemble, l'intensité de la lumière semble avoir décru. Donc, la lumière se serait dédoublée, mais affaiblie. Le dédoublement, par suite, aurait pu se faire aux dépens d'une partie de l'énergie lumineuse disponible.
— Et qu'est-ce que cela expliquerait? cria Gérard d'un ton agressif.
— Rien! concéda le jeune homme. Du moins, cela tend à sauver les principes de conservation.
— Dans l'espèce, je me fiche des principes de conservation! Ils me gêneraient plutôt... Je préfère l'idée d'une intervention énergétique extérieure, coupable de la maladie de la lumière. Au moins pourrai-je espérer pincer l'énergie perturbatrice au demi-cercle. Tandis que, s'il y a déperdition...
— Pourquoi la déperdition serait-elle insaisissable? On peut bien retrouver un résidu!... Et la déperdition n'est pas non plus la négation d'une intervention extérieure.
— Bah! Toute hypothèse apparaît puérile. Expérimentalement, nous avons à peine effleuré le problème... Ce qui arrive est tellement grandiose que j'ai honte d'avoir ergoté. Travaillons!
— Travaillons! accepta Georges avec une exaltation égale à celle du vieil homme.
Ils se rapprochaient de la grande table pour reprendre leurs expériences, lorsqu'un aigre coup de timbre retentit dans le corridor.
— Le téléphone!... A cette heure! Quel primate peut avoir quelque chose à me dire?
Et Langre se dirigea vers l'appareil avec un regard rancuneux.
— Allô! qui est là?
— Moi... Sabine. Viens vite. Il a un dangereux accès de neurasthénie... Il est presque fou!
Le récepteur dénonçait une voix de détresse qui fit blêmir le physicien. Il ne s'attarda pas à demander des explications.
— Il faut fuir, prendre une auto et te faire conduire ici.
— C est impossible. Il m'a enfermée avec les enfants... Seul tu peux agir. Il n'écoutera que toi...
— Eh bien, j'arrive!
Langre laissa retomber le cornet du récepteur et se précipita dans son laboratoire.
— Ma fille m'appelle, clama-t-il. Ce misérable Pierre devient fou! Attendez-moi ici.
— Je préfère vous accompagner. Vous aurez peut-être besoin d'aide.
Langre n'accepta pas tout de suite. Comme il arrive aux émotifs, son inquiétude devenait brusquement intolérable; il était pris de vertige. Ce fut court.
— Oui, venez, fit-il. Il a une espèce d'amitié pour vous. A nous deux, nous le calmerons.
Il ajouta, pensif:
— Il n'est pourtant pas dément?
— Il peut l'être ce soir!...
Tandis que l'auto les emporte, Langre songe à ce méchant mariage qui aggrave ses mélancolies. Il a toujours blâmé le choix de sa fille et le juge incompréhensible. Pourquoi a-t-elle préféré ce personnage taciturne et hypocondriaque à tant d'autres? Pierre Vérannes est sans grâce, de caractère intraitable, d'humeur brutale, et son intelligence ne dépasse guère celle du troupeau.
— Le mystère des préférences! soupirait le père.
Ce n'est pas le mystère des préférences. Dans la claire Sabine, rien ne s'ajuste aux qualités ni aux défauts de Vérannes. Elle n'aime pas sa structure. Surtout elle ne l'a point choisi. C'est lui qui l'a voulue, avec une énergie sauvage, avec une opiniâtreté intolérable. Pour la conquérir, il a su réfréner sa grossière impatience, dompter ses frénésies et dissimuler sa rudesse. Il n'a montré que sa mélancolie. Humble et sombre, il parut un grand drame humain, il apporta l'infini de l'inquiétude, le sacrifice et cet air de vouloir mourir qui bouleverse les femmes. La brièveté des entrevues, leur allure craintive et furtive, loin de le desservir, lui furent salutaires; elles permettaient une extrême densité d'émotion, elles dissimulaient les maladresses, les fissures, la lie des âmes, elles arrangeaient les paroles incomplètes et donnaient un sens subtil ou mystérieux aux jeux du visage... Il eut encore pour lui l'enfance de Sabine et les vicissitudes. Elle connaissait trop, par la vie ravagée du père, l'histoire des souffrances injustes, la légende des grandeurs méconnues. Les traits de l'homme, son accent, ses gestes, sa manière haletante, les pâleurs ardentes de la jalousie correspondaient étrangement à cette légende. Sabine était saisie jusqu'au tremblement par la pensée qu'elle agirait avec Pierre comme la société avec Langue.
Son âme pathétique subit le drame; l'illusion fut totale, car elle aima Vérannes. Elle ne l'aima pas comme elle eût aimé un homme mieux nuancé et plus adapté à sa nature, mais enfin elle l'aima. Le sort social est aussi restreint que complexe. Ceux qui furent construits les uns pour les autres se frôlent dans la rue, au théâtre et dans les salons, mais, si proches, sont à des distances incommensurables — ou, plutôt, des isolateurs subtils les séparent. Par suite, les choix sont falsifiés. Une obscure fortune les détermine où notre action propre est négligeable... Sabine subit Vérannes parce que les combinaisons de l'heure, des rencontres et des coïncidences l'avaient décidé.
Ensuite, elle paya. Enchaînée, rudoyée de jalousie, asphyxiée d'inquiétude, elle vécut la vie rongeuse des femmes autour desquelles rôde le soupçon. Parce que son compagnon l'aimait, elle devint une petite créature tremblante, qui n'avait de sécurité ni le jour ni la nuit, ni parmi les autres, ni dans le petit désert du foyer, ni dans la caresse, ni dans le travail. Dans le vaste monde et dans le monde intime, rien qui ne fût un danger. Un mot comme un silence, un geste comme une lecture, une étoile comme la lueur d'une lampe, tout excitait le fauve. Tel jour, chaque minute suggérait la paix, la sérénité et la confiance. On ne s'était pas quitté. On n'avait vu personne. Les pas ne dépassaient pas le jardin — le soir rouge se mourait délicieusement dans la nuit noire... Et tout de même le soupçon naissait, telle une petite flamme au bout d'un brin d'herbe; il croissait, il prenait toute l'âme de Pierre, il la remplissait de chocs odieux et sinistres...
Deux enfants étaient venus, qui n'avaient pu guérir le sombre homme. Quoiqu'il ne fût guère perspicace, en dehors de ses cornues, de ses microscopes ou de ses bobines, Langre finit par connaître la misère de sa fille. Quand elle vit qu'il savait, elle dissimula avec moins de courage. Il intervenait par intermittences; Vérannes craignait ce grand vieillard, dont il connaissait confusément la valeur et dont l'amère éloquence l'hypnotisait.
L'AUTO roulait en grande vitesse. Des gens l'injuriaient au passage; les carrefours vomissaient des créatures furibondes; le chauffeur faisait des gestes superflus, remuait la tête d'une façon maniaque ou répondait aux vitupérations par des cris rauques et des coups de trompe.
— Le malheureux s'exalte! murmura Mey- ral, tandis qu'on atteignait le pont de l'Alma.
Lui-même subissait une griserie; les yeux de Langre luisaient sauvagement sous les gros sourcils blancs. Cette hyperesthésie inquiétait d'autant plus le jeune homme qu'elle semblait s'accroître... Il ne s'étonna pas, avenue Marceau, de voir quatre passants bien vêtus se précipiter les uns sur les autres à grands coups de canne. Une femme se rua devant l'auto avec une clameur lugubre, et le chauffeur, qui ne l'évita que par miracle, ricanait comme une hyène. Auprès de l'Arc, débutait une vaste bagarre; plusieurs centaines d'individus traquaient, en hurlant et en brandissant des armes, quelques agents aux allures de molosses. Soudain les cris se firent épouvantables: une auto, après avoir écrasé plusieurs hommes, projetait son chauffeur parmi la foule.
Ce ne fut qu'une vision. L'avenue du Bois-de-Boulogue ouvrait sa large perspective; la voiture filait comme une automobile de course, d'autres bolides trépidaient dans la pénombre et presque toutes les vitres ruisselaient de lumière.
— La fièvre s'étend, grommela Meyral avec une « mélancolie exaspérée ». La démence sabre l'humanité ainsi qu'une charge de cavalerie.
L'auto s'arrêta dans la rue Marteau, devant un petit hôtel bâti en pierres meulières, entrecoupées de briques rouges. Un frêle jardin le précédait, où l'on entr'apercevait un peuplier, quelques ifs et des passe-roses.
— Nous vous gardons! dit Gérard au chauffeur.
Le chauffeur fit une moue farouche:
— Comme vous voudrez! rauqua-t-il. Seulement, faudrait pas que ça soit pour longtemps, vu que j'ai besoin de mon repos: y a quinze heures que je roule.
Il avait, en somme, une bonne gueule de dogue, aux yeux sanguinolents et candides, mais il était copieusement exalté. Meyral le considérait avec une attention anxieuse:
« Il est normal! »
Et à voix haute:
— Nous tâcherons de ne pas trop vous faire attendre, dit-il avec douceur.
L'homme prit une physionomie à peu près cordiale.
Au moment où Langre étendait la main vers le bouton de la sonnerie, la porte du petit hôtel s'ouvrit brutalement; tête nue, les cheveux défaits, un homme bondit dans le jardinet et se rua vers la grille.
— Mon beau-père! exclama-t-il avec une stupeur hagarde.
Et d'une voix tonnante:
— Où est Sabine? Où sont les enfants?
— Comment le saurais-je? répondit fougueusement Gérard.
Ils se regardaient à travers les barreaux, comme des fauves. Leurs yeux brasillaient pareillement, le même défi contractait leurs mâchoires. Dans cette première seconde, enfiévrés par l'influence mystérieuse, ils parurent prêts à bondir l'un sur l'autre. Mais la colère céda à l'inquiétude.
— Oui, comment le saurais-je? reprit plaintivement Langre. Il y a vingt-cinq minutes, j'étais chez moi, et Sabine...
— ... était encore ici, acquiesça fièvreusement Pierre.
— Elle ne peut donc être loin, intervint Meyral, qui se tenait à quelque distance de la grille.
Vérannes tourna vers lui une bouche hargneuse, mais l'observation avait porté.
— Avez-vous bien fouillé la maison et le jardin d'arrière? demanda le vieil homme.
— Tout! J'ai tout fouillé.
— Elle est partie seule?
— Elle a emmené les deux enfants et une femme de chambre.
— Alors, fit Langre, il n'y a qu'à se partager le champ des recherches. Vous, Vérannes, fouillerez les rues avoisinantes. Meyral, le chauffeur et moi explorerons une aire plus large.
— Je ne veux pas que des étrangers se mêlent de ma vie intime! cria farouchement le mari.
— Vous ne voulez pas? fit Langre exaspéré. Vous ne voulez pas! Ah! n'est-ce pas, il est temps que ça finisse. Pour le moment, vous n'êtes pas le compagnon de Sabine, vous êtes un malfaiteur! Vous ne devriez même pas participer à nos recherches. Si je consens à vous y mêler, c'est que, dans la circonstance, vous allez vous conduire comme un brave homme. Oui, vous avez beau être un maniaque, vous vous rendez compte de votre iniquité.
La haine, l'angoisse et la révolte convulsaient Vérannes. Tout de même, il était dominé. Taciturne, il se borna à faire un geste bref et dur, puis il rentra rapidement dans l'hôtel.
— Il va chercher la domestique, grommela Langue. Inutile de l'attendre. Commençons nos recherches.
— Par où? demanda Georges.
— Par l'avenue du Bois.
— Ce n'est pas mon avis. Votre fille s'est sauvée au hasard, pendant que son mari, pour une raison ou pour une autre, était à l'étage. Elle a dû n'avoir qu'une seule idée: chercher un refuge chez vous.
— Elle savait que j'allais venir.
— Elle le savait, elle y comptait, et sûrement elle a hésité avant de sortir. Puis, la peur l'a emportée; une peur née des allures de Vérannes, qui a inévitablement prononcé des paroles démentes, mais aussi de la surexcitation qu'elle partage avec nous tous. Elle s'est donc sauvée et je pense qu'elle se cache — non loin d'ici. Un de nous deux devrait attendre... l'autre irait soit au Métropolitain de l'avenue du Bois, soit à celui de l'avenue de la Grande-Armée, soit encore aux prochaines stations de fiacres.
— Vous avez raison! La femme de chambre qui accompagne Sabine repassera par ici pour m'avertir. Je m'étonne même qu'elle ne soit pas encore venue.
— Cette nuit est si difficile! bougonna Meyral. Qui attendra?
— Il vaut mieux que ce soit moi. Prenez l'auto.
Georges ne s'attarda point. Il donna un ordre et monta dans la voiture au moment où Vérannes ressortait du petit hôtel. Le chauffeur avait repris la grande vitesse. En deux minutes la voiture atteignait l'avenue de la Grande-Armée, où Meyral inspecta la station des fiacres. Ensuite il descendit dans la station du Métropolitain. Il prit un ticket et alla jusqu'au quai d'embarquement. Quelques hommes et quelques femmes y attendaient en donnant des signes d'impatience.
Au moment où le physicien ressortait, l'employé l'interpella d'un air furibond:
— Quèque vous faites?
— Ça ne vous regarde pas! répliqua Meyral.
— Faudrait voir pourquoi vous entrez ici sans motif.
L'homme n'insista point; Georges regagna l'avenue. On y menait grand tapage. Dans un restaurant éclaboussé de lumières, des hommes et des femmes chantaient, hurlaient ou glapissaient; deux rôdeurs, au seuil d'un bar, menaçaient de « zigouiller » le patron; les passants avaient des allures insolites.
— Ça continue! songeait Meyral.
Il allait donner un ordre au chauffeur lorsqu'il avisa la petite gare de Ceinture, qu'il n'avait jamais utilisée et dont il ignorait à peu près l'existence: elle constituait un lieu d'attente excellent. Après avoir évité un groupe où retentissaient d'incohérentes palabres, Georges gagna la salle d'entrée. Elle était vide, ce qui le désappointa. Il examina fièvreusement le sol poudreux, un vieil homme penché devant le guichet, un cadran pneumatique qui marquait onze heures et demie, et, de morne, l'endroit devint lugubre.
Une formidable impatience secoua le jeune homme.
— Un billet pour Saint-Lazare, demanda-t-il à la buraliste.
Cette femme eut un long tressaillement et timbra le billet d'une main saccadée.
— Comment tout cela va-t-il finir? se demandait Meyral en descendant l'escalier. Mon exaltation s'aggrave. Celle des autres doit s'aggraver aussi. Ne deviendrons-nous pas tous fous ou enragés avant la fin de la nuit?
Un spasme le secoua, sans entraver sa marche; les quais et les rails se décelèrent plus sinistres encore que la salle d'attente. L'éclairage était piteux, deux ombres erraient misérablement, et le coeur de Georges sursauta: il venait d'apercevoir là-bas, cachée par une colonne, une femme assise. Un enfant était auprès d'elle, elle en tenait un autre sur ses genoux.
— Sabine, chuchota-t-il.
Des souvenirs s'élevaient, si doux, si frais et si tristes qu'il en était secoué jusqu'au fond de l'être. Il les refoula et se présenta devant Mme Vérannes avec un visage calme. Eût-elle vu un loup, elle n'aurait pas paru plus saisie. On voyait trembler sa petite main; elle étreignait convulsivement son enfant; le feu de ses prunelles scintillait comme le feu des étoiles; tout à la fois, elle révélait un étonnement exagéré et une terreur inexplicable.
— Est-ce le hasard qui... balbutia-t-elle.
Elle demeura court.
— Ce n'est pas le hasard, dit-il, je vous cherchais.
— Vous me cherchiez?
Elle eut un vague sourire; elle parut plus calme et presque joyeuse. C'était une créature étincelante par l'éclat des cheveux blonds, en meule, par le teint de liseron et d'églantine, pathétique par les grands yeux variables et timides.
— Quand vous avez appelé votre père, j'étais chez lui, poursuivit Meyral. Nous sommes venus ensemble. Il vous attend près de votre hôtel, car nous avons supposé que vous lui enverriez la femme de chambre.
— Elle doit l'avoir rejoint, chuchota-t-elle.
— Vous ne voulez pas que nous allions le retrouver?
Elle jeta une faible plainte:
— Oh! non... oh! non, je ne veux pas revoir l'hôtel cette nuit, je ne veux pas être exposée à rencontrer...
Elle n'acheva pas; l'épouvante était sur elle; ses lèvres s'agitaient à vide.
— Nous attendrons donc, fit-il, troublé par le trouble de l'émouvante créature. La distance est courte.
Par une saute de sentiment analogue à celle de naguère, elle se rassura d'un bloc.
— Oh! que je suis nerveuse! avoua-t-elle.
Il répondit machinalement:
— Nous sommes tous nerveux cette nuit.
Son accent marquait la tristesse et le malaise. Les souvenirs affluaient, foule cruelle, dissolvante et magique.
— Peut-être vaudrait-il mieux attendre là-haut? reprit-il pour faire diversion.
Elle approuva d'un signe de tête; Meyral souleva doucement la fillette qui était assise à côté de sa mère, tandis que Sabine emportait le baby.
Ils n'attendirent guère. Cinq minutes à peine s'étaient dissipées lorsqu'on vit paraître Langre avec la femme de chambre. Gérard montra une joie excessive; ses mains tremblaient; il avait ce sourire crispé des vieillards où le bonheur même mêle quelque chose d'instable et de tragique. Et ses yeux vifs ne cessaient de couver les deux petits, la race incertaine qui devait s'étendre sur le profond avenir.
— Que désires-tu, ma chérie? murmura-t-il enfin. Veux-tu que nous rejoignions ton mari?
Elle jeta la même plainte qu'elle avait fait entendre à Georges:
— Oh! non... pas maintenant... plus jamais peut-être.
Elle ajouta, d'une voix basse et impressionnante:
— J'ai lutté, père,j'ai lutté avec ferveur; je crois que j'ai été résignée, peut-être courageuse — mais je ne peux plus, je ne peux plus!
— Ce n'est pas moi qui te contraindrai à le revoir, répondit sombrement le père.
Quand le groupe se retrouva avenue de la Grande-Armée, une querelle sans cause convulsait deux hordes d'individus frénétiques; le hourvari s'enflait; des créatures louches rôdaient près de la barrière.
Il fut impossible de découvrir un véhicule de renfort: on convint que la femme de chambre prendrait le Métropolitain.
D'abord, le chauffeur poussa un aboiement de colère:
— Je suis pas un omnibus!
— Non, mais vous êtes un brave homme, riposta vivement Meyral, et vous rendrez service à de braves gens.
Il montrait la jeune femme et les petits. Le cocher, saisi d'un attendrissement brusque, se tapa sur le sternum, en criant d'une voix généreuse:
— On a du coeur! et du bon!
La voiture fila par des rues désertes; on apercevait, de-ci de-là, des silhouettes agitées; presque toutes les fenêtres étaient lumineuses. Rien ne troubla les voyageurs jusqu'à l'église Saint-François-Xavier. Là, des bandes erratiques surgirent, composées d'artisans qui venaient de Grenelle ou du Gros-Caillou. Elles évoluaient rapidement, dans une même direction. Parfois, un cri se répercutant de bouche en bouche finissait par des clameurs unanimes. L'automobile fut saluée de vitupérations et d'injures. Un individu plâtreux, au bras de gorille, croassa:
— La reprise!... La reprise!...
D'un élan, sur l'air des lampions, les groupes scandèrent:
— La repris'! La repris'!
A chaque tour de roue, la foule s'accusait plus dense; des hommes débouchaient sans relâche des voies latérales, et le chauffeur, après quelques embardées, dut ralentir l'allure.
— Est-ce que tu veux écrabouiller les travailleurs? ricana un homme noir, au nez plat et aux yeux circulaires.
— J'suis un travailleur plus conscient que toi! hurla le chauffeur, et puis syndiqué!
— Alors, f... tes bourgeois su'le pavé de bois.
— C'est pas des bourgeois... C'est des chic types... et une femme et deux gosses!
Il aboyait, terrible et rauque, comme un grand molosse dans la nuit.
L'homme aux yeux ronds était déjà à trente mètres à l'arrière; un grondement formidable émanait de la gare Montparnasse:
— La mort! La mort!
Presque tout de suite un chant s'enfla, par vagues successives, comme une marée:
C'est le grand soir, c'est le grand soir,
C'est le grand soir des exploiteurs!
— N... de D...!. grogna le chauffeur... ça y est! V'là la nuit rouge!
L'auto avançait en douceur, sans éveiller de protestations, car le chauffeur s'était mis à chanter avec les autres, et le refrain sortait de sa poitrine comme un rugissement:
Les bourreaux mordront la poussière,
Lève-toi, peuple aux mille bras,
Nous allons tuer la misère:
La nuit rouge monte là-bas!
Des masses sans nombre galopaient vers la gare. Six grands aéroplanes dardaient la lueur de leurs phares parmi les étoiles.
Dans la voiture, Langre et Meyral s'entre-regardaient tout pâles:
— Est-ce la révolution? fit le vieil homme.
— C'en est un épisode, murmura Meyral. Un même ordre aurait dû atteindre les faubourgs; des centaines de mille hommes sont en marche.
Soudain le chant vacilla et se fragmenta; une onde courut de tête en tête: la multitude ralentit sa course et des détonations retentirent, d'abord isolées, puis par salves incohérentes...
— Les flics! les flics! Mort aux flics! Assassins... Leur peau!
Une force arrivait, qui faisait refluer le peuple: avec des rugissements et des plaintes, il se disloquait, il se heurtait aux masses qui débouchaient par la rue de Vaugirard, la rue du Cherche-Midi, la rue de Sèvres; les faces insanes, les yeux forcenés évoquaient les écumes et les phosphorescences de la mer.
A l'arrière, les agents formaient un radeau noir, compact et pesant, qui oscillait sans rompre. Tout fuyait devant eux. De nouvelles détonations crépitèrent, et ce fut la charge: sur les tronçons hagards de l'émeute, les dogues fondaient à l'aventure, fracassant les visages, foulant les corps terrassés à coups de bottes, enfonçant vertigineusement les ventres. Une fureur sans bornes exaltait les assaillants; aux clameurs et aux blasphèmes des victimes, répondaient des rauquements et des halètements de carnivores... Mais une rumeur immense emplit l'avenue du Maine. Incohérente comme une rafale, elle exhalait des huées, des menaces, des exhortations; puis le rythme y pénétra et, canalisant l'enthousiasme, le cri de guerre lui donna une âme:
Nous allons tuer la misère.
La nuit rouge monte là-bas!
Un homme au torse de squelette, haut de six pieds, brandissait une loque écarlate; une horde de terrassiers le suivait, bras entremêlés, barbes au vent; le radeau des sergents de ville fut tronçonné et fracassé. De toutes parts les fugitifs revenaient en marée. On entendait la chute molle des corps, le choc des crânes contre le pavé, les cris des blessés et des agonisants.
— En avant! hurlait une voix de colosse. Aux ministères, à l'Elysée, au télégraphe, à la Tour!
L'ouragan de clameurs déferla, et la multitude se rua frénétiquement vers Montparnasse. Pendant dix minutes, le courant parut inépuisable; puis il s'éclaircit; il n'y eut plus que des bandes éparses, des solitaires éperdus, des femmes aux chevelures croulantes, des badauds et des curieux penchés sur les allèges des fenêtres.
Alors on vit les cadavres allongés sur les trottoirs ou dans le ruisseau; des blessés se traînaient vers les portes, d'autres pantelaient, hurlaient, ou râlaient... Les aéroplanes avaient disparu.
— C'est immonde! criait Langre.
— Ils ne savent pas ce qu'ils font! soupirait Meyral, tandis que Sabine, les yeux grands d'épouvante, et plus blême que les nuages, étreignait les petits dans ses bras grelottants.
L'automobile était rangée contre le trottoir; le chauffeur l'avait abandonnée pour charger la police.
— Peut-être vaudra-t-il mieux retourner à pied, remarqua Georges.
Au même moment le chauffeur reparut, la barbe pleine de sang et les prunelles furibondes.
— La misère est morte! hurla-t-il en montrant sa face de molosse à la portière. Le règne des exploiteurs est fini. Celui des pauvres bougres commence!... Ah! Ah!... c'est fini de souffrir... c'est fini de crever.
Une détonation lointaine et grave l'interrompit.
— Le canon!
Il bondit au hasard et tourna sur lui-même.
— Voilà, gronda-t-il... Je vas vous conduire tout de même, avant de rejoindre nos frères. C'est trois minutes à perdre... et puis... et puis!... ah! et puis...
Les mots ne venaient plus; il avait les tempes enflées, les yeux phosphorescents et la bouche béante; une fureur joviale ébranlait sa structure.
— Plus de prolos! bégaya-t-il... oh! oh! plus de vampires! Ce qu'on va s'en tasser.
Ayant violemment tripoté sa machine, il monta sur le siège et démarra. Les voies étaient libres; de-ci de-là, un groupe retardataire proférait des injures ou levait des poings rudes — mais le chauffeur bramait:
— Vive la nuit rouge!
Quand ils arrivèrent au faubourg Saint- Jacques, une cloche s'était mise à sonner, par coupetées funèbres; des lueurs cramoisies tremblotaient parmi les astres; la voix du canon, retentissant par intervalles, semblait le verbe obscur des éléments mêlés à la frénésie incohérente des hommes.
LANGRE grelotta. La servante tragique aussi grelottait; un froid subit pénétrait au tréfonds des chairs. Ce froid fut suivi d'une période de surexcitation et de peur. Une détresse intolérable pesait sur les nuques. La femme de chambre, Berthe, rôdait le long des murs, avec des allures de bête qui cherche une issue:
— La mort! La mort La mort! rauqua- t-elle.
Elle tourna sur elle-même, comme si elle avait reçu une balle dans le crâne, leva les bras dans un geste de suprême angoisse et brusquement roula sur le plancher. Langre et Meyral la relevèrent. Elle frémissait, avec de courts tressauts, ses joues se creusaient entre les mâchoires; ses yeux restés larges ouverts « perdaient » fantastiquement leur regard.
— Berthe!... Pauvre Berthe! gémissait Sabine.
Elle aimait cette jeune femme, pour sa douceur et pour sa patience.
— Berthe est morte! murmura l'agonisante.
Ses mains s'agitaient dans le vide, puis un sourire tragique crispa la bouche, et le regard continuait à s'éteindre.
— Un médecin! commanda Langre.
La servante tragique se dirigeait vers la porte en titubant, mais Meyral la devança... Quelques mots roulèrent encore confusément sur les lèvres de la mourante, comme des cailloux dans une rivière; elle poussa un gémissement, puis un râle, et s'ensevelit dans la nuit éternelle.
Le médecin que ramena Meyral était un homme trapu et bancal, dont la barbe grisonnait à gauche, tandis qu'à droite elle demeurait noire. Il considéra le cadavre avec indifférence et bégaya:
— Nous ne savons plus! Ce mal n'a point de nom. Si ça continue... personne... personne!...
Il fit un geste de renoncement et considéra en silence les yeux ouverts de Berthe.
— Leur regard! soupira-t-il... Jamais ce regard n'avait existé auparavant.
Il secoua la tête et boutonna machinalement sa redingote.
— Rien à faire!
Les excitants échouent. Notre présence est vaine... vaine!
Et passant la main sur le front, d'un geste d'immense lassitude:
— On m'attend ailleurs... on m'attend partout!
Il se glissa hors du laboratoire comme un spectre.
L'heure passa, écrasante et monotone. Ils étaient là, dans l'attente innommable, plus perdus au sein du mystère que des naufragés au sein des océans. Leur faiblesse seule les soulageait. Elle comportait de longues pauses d'engourdissement, pendant lesquelles pensées et sensations passaient au large de l'organisme, si lentes, si indécises, qu'elles diluaient la souffrance. Il y avait d'atroces réveils, des réveils glacials, où l'âme s'emplissait de terreur, où l'angoisse serrait les gorges comme un noeud coulant. Réveils et torpeurs correspondaient à un rythme: ils se produisaient simultanément chez les adultes et chez les enfants.
Vers cinq heures, Langre et Meyral constatèrent que la température baissait plus vite.
— Et cette fois l'intensité des rayons rouges demeure stationnaire! murmura le vieillard, d'une voix, sinistre. La fin est proche... Un coup à la porte d'entrée l'interrompit:
— Un visiteur? grommela-t-il avec une faible ironie.
La servante tragique se traîna jusqu'à l'antichambre; on entendit une exclamation et des chuchotements, puis une haute silhouette se dressa au seuil du laboratoire:
— Vérannes! gronda le vieillard.
— Oui, Vérannes, répondit le visiteur.
Il montrait un visage humble, creux et pitoyable; sa forte stature semblait tassée, un grelottement continu agitait les mains musculeuses.
— Je suis venu, reprit-il du ton d'un suppliant, parce que tout va finir — et je voudrais finir auprès de mes enfants et de celle que j'aime.
— Vous ne le méritez pas! s'écria Langre.
Si Vérannes était venu au moment où la crise d'engourdissement durait encore, on l'aurait peut-être accueilli sans révolte. Mais la phase d'excitation atteignait à son paroxysme: la vue de « l'ennemi » exaspéra le vieillard et désespéra Sabine.
— Non! poursuivait Gérard, dont l'exaltation se mêlait de quelque délire, vous ne méritez pas de périr avec votre victime et nous ne méritons pas d'avoir nos derniers instants troublés par une présence odieuse.
— Je suis un malheureux! soupira Vérannes. Mes torts sont irréparables, mais songez qu'ils tiraient leur source d'un amour sans bornes! Songez aussi que ces pauvres créatures sont mes enfants. Je ne demande qu'un peu de compassion. Accordez-moi un coin, dans une chambre où j'aie l'impression d'être voisin de celle que j'aime... Sabine, n'auras-tu pas pitié de moi?
— Oui, oui... qu'il reste! soupira la jeune femme en se cachant le visage.
Il y eut un long silence. Le froid semblait s'accroître, la lumière rousse était autour des êtres comme la lueur d'un bûcher prêt à s'éteindre, la mort planait dans l'épouvante, et tous grelottaient lamentablement.
— Que faire? demanda le vieillard en se tournant vers Meyral.
— Pardonner! répondit le jeune homme.
— Pardonner, jamais! se récria Langre. Mais j'endurerai sa présence.
— Merci! soupira Pierre, d'une voix éteinte.
Il grelottait plus fort que les autres; l'on eût dit que son visage maigrissait de minute en minute.
— Où me mettrai-je? demanda-t-il après un nouveau silence.
— Restez avec nous! dit Sabine.
Il saisit la main de sa femme avec des sanglots et y mit un baiser d'esclave.
L'heure passa, le crépuscule fut proche. On pouvait voir, par la fenêtre occidentale, un immense soleil cramoisi; les nuages semblaient trempés dans le sang coagulé. Depuis un moment, Vérannes semblait assoupi. Sa tête retombait sur son épaule droite; un de ses yeux était clos, l'autre entr'ouvert: il respirait durement, comme un animal harassé... Tout à coup, il releva la tête, examina le laboratoire et ses compagnons d'un regard lointain, et chuchota:
— Il se passe... des choses hideuses!
Puis, se dressant, secoué de longs tressauts, il se mit à fuir vers la fenêtre crépusculaire. On eût dit qu'il allait se ruer à travers la vitre. Mais il se retourna, revint sur ses pas et se mit à genoux devant Sabine.
— Oh! gémissait-il, pardonne-moi... fais-moi grâce! Je t'ai tant aimée: tu ne peux pas savoir ce que tu étais pour moi... Toute la vie, tous les printemps, toute la beauté de la terre! Chaque battement de ma poitrine te voulait heureuse! Pour ton amour, j'étais prêt à tous les crucifiements! Mais j'avais si peur de te perdre! Et cette peur me torturait comme une bête implacable, elle faisait un bourreau de celui qui te chérissait plus que lui-même.
Il avait saisi les petites mains de Sabine, il y mettait des baisers dévorants.
— N'est-ce pas... tu me pardonnes?
— Mon coeur est sans rancune, murmura- t-elle.
— Merci! fit-il dans un sanglot rauque.
Il demeurait là, comme en prière, puis le tremblement de ses membres s'accrut, il tourna sa face convulsive vers le couchant et se mit à rôder le long de la muraille.
— La mort! haleta-t-il... La mort!
Meyral le retint au moment où il allait crouler et l'assit dans un fauteuil. Il claquait des dents; son regard se vitrait; ses mains tâtonnaient faiblement. Il agita deux ou trois fois la tête d'une manière lugubre et, après un râle, disparut dans la nuit éternelle.
Alors Sabine, avec un grand cri, se jeta sur sa dépouille et lui donna un baiser. Tous se tenaient autour de la statue pâle. La mort profonde dissolvait les rancunes... Là-bas, au fond des ramures, s'évanouissait le soleil immense que, peut-être, aucune prunelle ne verrait plus.
Meyral disait:
Nous échangerons un éclair unique.
Comme un long sanglot tout chargé d'adieux!
Humblement, il contemplait Sabine. Dans le fauve déclin, il remontait à l'amont de sa jeunesse, lorsque tous ses rêves planaient autour de la vierge, telle une bande de ramiers farouches... Sabine lumineuse, Sabine odoriférante. .. grande chevelure magique des Édens!... La voici libérée; les espoirs sans bornes pourraient croître autour d'elle — et c'est la fin du monde!
Le soleil avait abandonné la vitre, un crépuscule de cendre sanglante errait dans la nuée; la nuit venait, épaisse et meurtrière. En quelques minutes, la température baissa de plusieurs degrés; Langre dit:
— Il va faire très froid — et très noir. La lune ne se lèvera qu'après minuit. Couvrons-nous!
Catherine demanda:
— Faut-il coucher les enfants
— Pas dans leur chambre, répondit le vieillard. Nous ne nous séparerons pas. Allons prendre des manteaux, des couvertures et des matelas avant que les ténèbres n'arrivent.
Une literie sommaire fut étendue dans le laboratoire. Tous avaient revêtu des habits chauds. Ils firent un repas rapide, tandis que les dernière lueurs trépassaient dans l'étendue; quelques astres rouges parurent aux déserts du ciel, Vesper, Altaïr, Wega, la Brillante du Cygne, Aldébaran, Jupiter, Capella: les petites étoiles devaient rester invisibles...
La crise de torpeur commençait. Une somnolence évaporait la tristesse. Dans un dernier sursaut, Langre, Meyral et Sabine prirent des mesures contre le froid croissant.
— C'est l'hiver!... l'hiver éternel! ricanait sourdement le vieil homme.
Les formes s'effaçaient; elles devenaient pareilles à des blocs d'obscurité.
— Ah! ah! reprit la voix rauque de Gérard, nous ne verrons pas même disparaître les rayons verts.
Dans le demi-sommeil qui l'engourdissait, Catherine avait le geste raide des somnambules. Elle tenait une boîte d'allumettes, elle cherchait d'instinct à faire de la lumière; elle parlait comme dans les rêves:
— Est-ce qu'il n'y aura plus jamais de feu?
Ils ne se voyaient plus; ils étaient noyés dans la nuit; la lueur exténuée des étoiles rouges ne faisait pas même reluire les vitres, les loupes, les miroirs et les prismes.
Quand les enfants furent couchés, Catherine et Césarine, titubantes, allèrent s'étendre à leur tour.
— Ma pauvre petite Sabine! Mon cher Georges! balbutia le vieillard.
Il les attira contre lui, il chuchota, déjà saisi par l'engourdissement:
— Voici la dernière nuit des hommes! Ah! nous aurions pu... Je vous ai si tendrement aimés!... Plus jamais.
Ils l'écoutaient, glacés. Le froid devenait intolérable.
— Adieu! sanglota le vieillard. L'Océan des âges...
Ils s'étreignirent dans un élan de douleur et de tendresse. Langre eut encore la force d'aider Sabine à s'étendre auprès des petits, puis il se laissa tomber sur un matelas. Seul, Meyral demeurait debout.
Un rêve l'emplissait, le rêve immense des Hommes, le rêve des siècles et des millénaires. Dans les ténèbres infinies, à la surface d'un astre noir, il revoyait les aurores de son enfance, aussi jeunes que les premières aurores de la bête verticale, lorsqu'elle allumait le feu au bord du fleuve ou sur les collines.
Malgré le manteau dont il était couvert, il sentait le froid se glisser dans ses membres.
« Des millions de mes semblables vivent leur dernière heure! » songea-t-il.
Puis il écouta le souffle saccadé de ses compagnons. Son grelottement augmentait; une grande faiblesse faisait fléchir ses muscles. L'instinct le conduisit auprès de son matelas. Il s'enveloppa dans les couvertures et s'affaissa comme une masse. .
QUAND il s'éveilla, une lueur faible et couleur de cuivre filtrait par la fenêtre orientale. Il demeura une minute tout tremblant, plein encore de la pesanteur du rêve. Peu à peu, ses pensées s'éclaircirent et se coordonnèrent. L'horreur du rêve apparut. Le froid était devenu insupportable; la face de Meyral en était toute transie... Il regarda autour de lui, il aperçut confusément les matelas où étaient couchés ses compagnons. Aucun souffle ne s'entendait dans le grand silence.
— Ils sont morts! Balbutiait Meyral terrorisé.
Il se dressa, la tête vertigineuse, il se dirigea vers le matelas le plus proche et discerna confusément une chevelure pâle. Une angoisse mortelle le tint immobile; il faillit retourner vers sa couche et attendre le décret de l'invisible... La force qui était en lui, et qui ne voulait pas désespérer avant le dernier soupir, le ranima: il tâta le visage de Langre.
Ce visage était froid. Aucun souffle ne semblait s'exhaler des lèvres.
Georges se traîna successivement auprès des autres couches. Toutes les faces étaient froides comme celle du vieillard, aucune respiration ne soulevait les poitrines.
— Misère! soupira le jeune homme.
Il se pencha plus longuement sur Sabine; une plainte le secoua. Mais sa douleur avait quelque chose de trop vaste et de trop religieux pour se répandre en larmes. Agenouillé dans l'ombre, prêt à la mort, puisque tous ceux qu'il aimait venaient de disparaître et puisque tous ses frères humains étaient condamnés, plein cependant d'une révolte farouche, il ne pouvait admettre que le long effort des âges sombrât dans ce néant abominable. Pendant quelques minutes, cette révolte le secoua jusqu'aux racines de l'être, puis il découvrit une grandeur farouche à la catastrophe. Elle lui parut presque belle. Pourquoi ne symboliserait-elle pas les ressources infinies du monde? Le sacrifice d'une humanité ne comptait guère plus, dans le cycle inépuisable des énergies, que le sacrifice d'une ruche et d'une fourmilière. Ces millénaires, pendant lesquels se suivirent les générations sorties de la mer primitive, étaient aussi fugitifs dans la vie de la voie lactée qu'une seconde dans la vie d'un homme. Peut-être était-il admirable que la longue tragédie de la Bête et de la Plante aboutît à une destruction dédaigneuse... Qu'avait été la vie terrestre sinon une guerre sans merci, et qu'était l'Homme, sinon celui qui avait massacré, asservi ou avili ses frères inférieurs? Pourquoi la fin eût-elle été harmonieuse?
— Non! non! se récriait Meyral. Ce n'est pas admirable... C'est hideux!
Ses pensées commençaient à se détendre et à se ralentir. L'engourdissement ressaisissait à la fois ses membres et son intelligence. Il n'était plus qu'une pauvre petite chose grelottante et douloureuse. Il ployait sous les forces énormes comme l'insecte au froid des automnes.
Bientôt les pensées cessèrent de se coordonner; les images mêmes devinrent rares; l'instinct domina. Il regagna péniblement sa couchette et s'ensevelit dans ses couvertures.
L'aube était venue, puis le jour, un jour qui ressemblait aux nuits du pôle, quand l'aurore boréale monte à travers la nuée. Dans le grand laboratoire, rien ne bougeait. Ce fut encore Meyral qui se réveilla. Il demeura d'abord dans les limbes des rêves, les yeux entre-clos et la pensée captive. Puis la réalité le saisit à la gorge, l'épouvante grandit comme une horde de fauves. Et, se levant à demi, il regarda longuement les formes vagues et immobiles de ses amis:
— Je suis seul!... Tout seul!
L'horreur l'emplissait. Puis il eut une sorte de délire. Aucune idée, aucune impression n'étaient saisissables: elles viraient comme des brins d'herbe dans la rivière. Ce vertige lui donna une manière de force; il parvint à se dresser, et il n'y eut plus qu'une seule sensation, ardente, intolérable: la faim... Elle le mena hors du laboratoire, le conduisit dans la cuisine, où il mangea goulûment, et pêle-mêle, quelques biscuits, du sucre, un peu de chocolat. Ce repas fut efficace, la pensée redevint lucide, et un vague optimisme gonfla la poitrine du jeune homme.
— Jusqu'au bout!... Il faut vouloir jusqu'au bout!
Mais la douleur revint dès qu'il se retrouva dans le laboratoire. Il n'osait pas se pencher sur ses compagnons; il voulait garder une ombre d'espérance — et, pour se donner un délai, il se dirigea vers une des grandes tables.
Le thermomètre marquait sept degrés au- dessous de zéro.
— Vingt-trois degrés au-dessous de la normale! murmura machinalement le savant.
Ensuite il analysa le spectre solaire. Tout de suite il eut une palpitation: la zone verte était stationnaire! Ou du moins, ce qui revenait presque au même, elle avait à peine décru:
— Étant donné le rythme du phénomène, soliloquait-il, le vert aurait dû disparaître. Il est probable...
Il s'interrompit, examina encore la zone et reprit, car cela le soulageait de formuler sa pensée:
— Il est vraisemblable que le vert fut entamé plus profondément. Donc, la réaction aurait commencé.
Il répéta d'un ton mystique:
— La réaction aurait commencé
Et cela lui donna le courage de retourner vers ses amis. Il se pencha d'abord sur le petit Robert. Le visage de l'enfant était toujours froid: on ne percevait aucun soufle. Meyral tâta la poitrine et tenta vainement de surprendre les battements du coeur; les membres se décelaient roides, mais leur rigidité semblait incomplète
Successivement, le jeune homme examina Langre, la petite Marthe, les servantes; il osa à peine toucher aux joues de Sabine. Leur état paraissait identique à celui de Robert.
— Ce n'est pas la raideur des morts! songeait Georges.
D'ailleurs, leur température, prise sous l'aisselle, chez Langre et chez le petit garçon, approchait de vingt degrés. Meyral s'assura que cette température ne baissait point.
— Ils vivent!... Certes, une vie précaire... une vie infime... Mais ils vivent! Ah! si la réaction continuait...
Son émotion, d'abord ardente, décroissait. Il crut que la période d'engourdissement allait le ressaisir: s'il se rendormait, ils seraient seuls devant les forces funestes!
Après un quart d'heure d'attente, il constata que son état actuel différait des états de la veille. Sa sensibilité était amortie, ses mouvements un peu tardifs, mais il ne ressentait ni torpeur ni stupeur. Au contraire, il était très lucide, et, tout en continuant d'observer ses amis, il se remettait à mesurer les zones du spectre. Bientôt, il eut la certitude que les rayons verts ne décroissaient pas. Il prit des précautions extraordinaires pour la prochaine expérience, qu'il remit à plus tard, afin de réduire « l'aléa de l'équation personnelle », et il fit quelques constatations au polariscope.
A dix heures, le thermomètre marquait neuf degrés au-dessous de zéro; de ce côté, la situation s'aggravait, et toutefois aucun changement ne se marquait dans l'état des malades. Car Meyral n'en doutait plus: ni Langre, ni Sabine, ni les servantes, ni les enfants n'étaient morts; leur état semblait intermédiaire entre l'état des êtres saisis par le sommeil hibernant et la léthargie pathologique. Mais le péril était profond. Ils ne pourraient vraisemblablement résister au froid, quoique le jeune homme eût accumulé sur eux de nouvelles couvertures et eût bien enveloppé leurs têtes.
A dix heures et demie, Meyral se décida à reprendre la vérification du spectre solaire... Il poussa un grand cri; malgré son apathie, il avait le visage convulsé par une espérance accablante: la zone verte s'était accrue — la réaction commençait!
— Ah! balbutiait-il les yeux pleins de larmes, tout de même!... Ce drame hideux n'ira pas jusqu'au bout!
Dans cette première minute, il s'oubliait, sa frêle structure disparaissait dans l'océan des créatures: il ne songeait qu'au salut de la Vie. Puis son apathie reparut. Il eut à peine un tressaillement, tandis qu'il se demandait:
— N'est-ce pas un simple sursaut du phénomène?
A midi, il lui fut impossible de repousser la certitude: la zone verte continuait à s'élargir! Par malheur, le thermomètre tombait à dix degrés au-dessous de zéro. Malgré le manteau et les couvertures, Georges ressentait amèrement le froid.
Une fringale analogue à celle du matin l'ayant ressaisi, il dévora du chocolat, des biscuits, du sucre. Ce repas lui fit du bien, mais lui donna sommeil. Enseveli dans un fauteuil, les pieds sous un édredon, la tête bien couverte, il sombra dans l'inconscience.
Au réveil, il se sentit très surexcité et s'assura fiévreusement de l'état de ses compagnons: le mal demeurait stationnaire. Ensuite il s'élança vers les appareils...
Le vert avait reconquis ses limites, les rayons bleus s'esquissaient!
Alors, les doutes de Meyral se dispersèrent. Son âme s'épanouit comme une primevère à l'avrillée. Ce fut la grande espérance, l'espérance de résurrection, vaste comme l'aube d'un univers. Toute la poésie des genèses gonflait le coeur du jeune savant; il récitait avec ferveur:
Et plus tard un ange, entrouvrant les portes,
Viendra ranimer, fidèle et joyeux,
Les miroirs ternis et les flammes mortes.
C'était une fête de l'infini, un printemps d'astre, une béatitude où transsudaient des lueurs de Voie lactée. Et dans cette grande minute il ne doutait pas du salut de ses compagnons d'arche.
Quand l'exaltation fut passée, il comprit que les circonstances demeuraient obscures et redoutables. Le froid sévissait toujours; la léthargie, si elle n'avait pas empiré, ne manifestait aucun symptôme d'amélioration; en vérité, ces êtres immobiles, dont le souffle était insaisissable à l'ouïe, dont le visage pâle demeurait étrangement roide, ressemblaient plus à des morts qu'à des vivants.
— Si je pouvais faire du feu? songeait Meyral.
A tout hasard, il le tenta. Les allumettes ne « prirent pas »; aucune combinaison chimique ne put être amorcée; les appareils électriques demeurèrent inertes. Cependant, avec une extrême lenteur, la lumière continuait à remonter vers les ondes supérieures: la bande bleue devenait toujours plus nette. Vers trois heures, il y eut un second phénomène « de retour »; l'aiguille aimantée, jusqu'alors insensible, tendit à se fixer vers le Nord-Ouest, à quinze degrés en deçà de sa position habituelle. Ce fait, menu en apparence, réjouit considérablement Georges: le magnétisme terrestre était une des « constantes » dont la disparition l'avait le plus impressionné.
— L'électricité va se déceler à son tour.
Elle ne reparut qu'une heure après, à l'appareil de Goltz; mais, quelque vigueur que déployât le jeune homme pour faire tourner la machine, il ne put obtenir d'étincelle.
Un retour de tristesse l'accabla. Ce n'était plus la tristesse. de naguère, la tristesse du mystérieuse drame planétaire, c'était une détresse purement humaine. Il continuait à tenir pour assuré que ses compagnons vivaient, mais il semblait plus improbable de minute en minute qu il pût les ranimer. Et comme le désespoir prend une forme adéquate aux circonstances, ce qui le désolait maintenant, c'était de se dire que la vie allait partout renaître, la divine lumière reprendre l'oeuvre créatrice, et que son vieux maître ni Sabine n'assisteraient à la résurrection.
La chaleur seule les sauverait, croyait-il, mais la nuit se passerait sans doute avant qu'il obtînt du feu. A plusieurs reprises, il essaya, par des changements de position ou par des massages, de produire quelque effet sur les enfants, dont la vitalité lui inspirait plus de confiance que celle des adultes.
L'heure avançait vite, malgré tant d'inquiétudes. Le soleil descendait déjà sur les masses feuillues du Luxembourg et son orbe grandissait de minute en minute. Avant une demi-heure il disparaîtrait, et moins d'une heure plus tard, ce serait la nuit complète: la lune ne se lèverait que vers deux heures du matin.
Meyral, entraîné à la fois par son émotion et par sa curiosité scientifique — que naguère l'approche même de la mort n'avait pu éteindre, — multipliait les expériences. Toutes concordaient, — au sens évolutif: l'aiguille magnétique se rapprochait davantage de sa position normale; la machine de Goltz, sans encore donner d'étincelles, décelait des tensions plus fortes; la région bleue du spectre, malgré l'approche du déclin, ne cessait de s'accroître.
— Du feu! Du feu! gémissait Meyral. Le froid va s'aggraver pendant la nuit. Leur faiblesse est excessive... leurs réactions insignifiantes. Ah! du feu!
Le crépuscule vint, moins sombre que la veille; les feux écarlates errèrent sur les cimes du Luxembourg... Et subitement la machine de Goltz donna des étincelles. C'étaient des étincelles courtes et cuivreuses, mais elles remplissaient d'espoir le coeur du physicien. Il les contemplait avec ivresse, il écoutait leur crépitement léger qui rappelait certains vols d'insectes. Et une idée lui venant, il relia la tête de la petite Marthe au pôle positif et l'un de ses pieds au pôle négatif. Ensuite, il fit tourner la machine avec prudence, en surveillant la tension. Rien. Le corps demeurait inerte; Georges accéléra le mouvement. Bientôt, une palpitation se décela, qui agitait les lèvres et soulevait la poitrine: Marthe respirait!
Pendant quelque temps, Georges maintint la rotation; le résultat demeura stationnaire. N'importe! l'expérience démontrait « positivement » la persistance de la vie chez la fillette.
Encore le soir. L'ombre froide s'épaissit dans la longue salle; pourtant, ce n'est pas l'ombre épouvantable de la veille: les grandes constellations sont presque complètes: on voit les sept étoiles de la Grande Ourse. Au reste, le thermomètre marque trois degrés de plus que la nuit précédente. Une immense lassitude accable Meyral, mais cette lassitude aussi est normale. Il ne résiste pas au sommeil: à quoi bon! Sans lumière, n'est-il pas réduit à l'impuissance? Il y a bien la petite lueur du Goltz, mais pour l'obtenir il faut s'atteler à la machine. Mieux vaut dormir. Pendant son repos, les forces normales continueront à reprendre l'empire...
A SON réveil, le grand jour pénétrait dans le laboratoire. Tout de suite, malgré un reste de fatigue, le jeune homme ressentit un grand bien-être. La lumière qui inondait la salle était presque semblable à la lumière des beaux matins de printemps. Sans doute, demeurait-elle confusément crépusculaire, mais combien différente de la sinistre lumière des jours précédents.
Dès qu'il fut debout, Georges se jeta vers les appareils. Il poussa un cri comme il en poussait aux jours de l'adolescence quand la matinée s'annonçait joyeuse: la plus grande partie de la zone bleue avait reparu.
— La réaction est plus rapide que l'action! fit-il en se frottant les paumes. Avant midi nous atteindrons l'indigo.
Ce premier mouvement, qui d'ailleurs dura à peine une minute, fut si impétueux, qu'il en oubliait le péril de ses amis; la vue des corps étendus ne lui suggérait que des idées de sommeil... Puis, son coeur se serra. Ressaisi par la crainte, il se dirigea vers Langre. Le vieillard gardait la position qu'il avait la veille, mais, coup sur coup, Georges constata des changements capitaux; le souffle était revenu, le coeur battait faiblement et le pouls même, lent à la vérité, devenait sensible. Il en fut de même pour les enfants, Sabine, les servantes. Néanmoins, le sommeil demeurait profond.
— Sauvés!... ils sont sauvés! s'affirma Meyral avec un tressaillement de bonheur.
Dans ces minutes délicieuses, le doute parut impossible. Georges jeta un long regard sur le Luxembourg saturé de lumière et goûta le jeune matin avec une âme d'enfant. Il convint avec soi-même qu'il attendrait deux heures encore avant de les réveiller, plein du sentiment que, dans cette circonstance, il fallait laisser agir la nature.
Comme la veille, un terrible appétit lui creusait l'estomac; il dévora des biscuits, du pain dur et du chocolat avec sensualité. La saveur des mets semblait renouvelée, plus fine ensemble et plus intense.
— C'est le meilleur repas de ma vie! murmurait-il dans une griserie légère. Ce vieux pain est incomparable et l'arome du chocolat plus doux que le parfum des aubépines, des lilas et des prairies qu'on fauche.
Il travailla d'enthousiasme, variant et subtilisant les expériences, accumulant les notes. Quand onze heures sonnèrent à Saint-Jacques-du-Haut- Pas, il sursauta. Fallait-il intervenir ou attendre encore? Incontestablement, l'état des dormeurs continuait à s'améliorer. Le pouls de Sabine et celui des enfants était presque normal; celui de Langre s'accélérait, de même que celui des servantes. Tous respiraient pleinement.
Par ailleurs, la température montait; depuis une heure, elle avait franchi le zéro; elle approchait de quatre degrés. La machine de Goltz donnait des étincelles de huit centimètres. Les rayons bleus avaient reparu dans leur intégrité: la zone indigo était amorcée...
— Du feu? grommela Meyral.
Il frotta une allumette et devint pâle; le feu était là — le feu sacré, le feu sauveur!... Quel saisissement de le voir ramper au milieu du chétif morceau de bois. Meyral en oubliait sa science, il redevenait la créature naïve qui voit dans la flamme une divinité. Il alla prendre dans la cuisine un fagot de bûchettes et du charbon. Quelques minutes plus tard, le feu ronflait dans la salamandre. Puis la chaleur commença de répandre ses ondes. Avant midi, le thermomètre marquait seize degrés... Réflexion faite, Georges avait jugé qu'aucune intervention ne vaudrait pour ses amis la montée graduelle de la température. Il attendit, allant de l'un à l'autre, scrutant les visages ou tâtant les poignets. Peu à peu le visage pâle des enfants et de Sabine, se colorait. Ce fut la petite Marthe qui fit le premier mouvement: son bras droit tentait de rejeter les couvertures devenues trop lourdes... Puis, elle eut un soupir et, après quelques battements, ses paupières s'entr'ouvrirent:
— Marthe! cria gaiement Meyral.
— J'ai chaud! répondit l'enfant.
Ses yeux bleus regardaient Georges, vaguement d'abord:
— Maman! appela-t-elle.
Sabine eut un tressaillement. Un vague sourire passa sur son visage argenté:
— Sabine! dit le jeune homme.
Les grands yeux s'ouvrirent comme des fleurs merveilleuses; Sabine, à demi plongée dans le songe, continuait à sourire. C'était l'épisode ravissant de la résurrection; l'immense douceur des races rajeunies remplissait la poitrine de Georges.
— J ai dormi? demandait Sabine en considérant avec surprise le mobilier cabalistique du laboratoire.
— Vous avez tous dormi! répondit Meyral.
Soudain, elle eut un tressaut, l'épouvante fit trembler son visage: elle se souvenait.
— Nous allons mourir?
— Nous allons vivre!
Elle dressa la tête, elle vit la petite Marthe qui tournait vers elle sa face joyeuse et innocente.
— Sommes-nous donc sauvés?
— Nous sommes ressuscités! La lumière créatrice a triomphé des ténèbres éternelles... Regardez le soleil, Sabine. Dans peu d'heures, il sera redevenu le grand soleil de notre enfance.
Sabine se tourna vers la fenêtre, elle vit l'étendue rassasiée de clarté, le ciel qui commençait à reprendre la teinte dont les générations nuancèrent leurs plus beaux rêves:
— La vie! soupira-t-elle, tandis que des larmes d'extase luisaient à ses cils.
Puis elle devint rouge; elle n'osait plus regarder Meyral. Il se détourna, et Sabine, se souvenant qu'elle n'était pas dévêtue, souleva les couvertures et apparut dans le costume sombre qu'elle avait mis l'avant-veille, en signe de deuil.
Quand elle fut debout, quelque inquiétude rentra dans son âme... Sabine appela Langre et son petit garçon. La tête blonde et la tête blanche tressaillirent.
— Laissez-les se réveiller d'eux-mêmes... cela vaudra mieux! conseilla Meyral.
Elle acquiesça, elle emporta Marthe jusqu'à l'une des fenêtres.
Le Luxembourg fut le jardin de sa jeunesse; tout palpitait comme au temps où le passé et l'avenir se confondaient en un même songe... Lorsqu'elle se retourna, elle vit Georges qui la regardait avec humilité. Et ils furent pareils à l'Homme et à la Femme, au pays des Sept Fleuves, pendant qu'Agni dévorait la chair sèche des arbres et que les troupeaux clairs paissaient sur les collines...
— Où suis-je? demanda une voix grave.
Gérard venait de s'éveiller. Une stupeur embrumait sa cervelle. Sa vieille âme avait peine à jaillir du néant; hagarde, elle cherchait à se coordonner.
— Le laboratoire?... Sabine... Georges...
Il poussa une longue plainte; les idées commençaient à prendre forme:
— Est-ce le dernier jour?
— C'est la vie nouvelle! répondit Meyral.
D'un geste violent, Langre rejeta ses couvertures; son humeur combative et fougueuse émergea de la brune:
— Quelle vie nouvelle? demanda-t-il. La lumière...
— La lumière est victorieuse!
Les prunelles de Gérard brasillèrent sous les sourcils broussailleux.
— Ne me donne pas de faux espoir, mon Georges, s'exclama-t-il. Les rayons verts ont-ils reparu?
— Les rayons verts, les rayons bleus et même la plupart des rayons indigo...
— Le soleil! fit la voix claire de Sabine.
Successivement les servantes et le petit Robert s'étaient réveillés. Langre contemplait avec ravissement la clarté qui ruisselait par les vitres; il bégaya:
— Depuis quand remonte-t-elle?
— Depuis trente-six heures.
— Alors nous sommes endormis depuis...
— Depuis près de deux jours.
— Et toi! murmura le vieux physicien avec une sourde colère. Tu as donc assisté à la résurrection. Tu as vu renaître le monde! Pourquoi ne m'avoir pas éveillé?
— C'était impossible.
Langre demeura pensif et mélancolique. Il éprouvait une déception amère; il était jaloux. Puis, l'allégresse domina. Ses vieilles veines charrièrent l'espérance: sur la terre renouvelée, il allait vivre des jours glorieux et connaître enfin la justice.
— Debout! cria-t-il. Il ne faut pas perdre une seule de ces minutes magnifiques...
Et, se jetant sur les appareils comme un loup sur sa proie, il se livra à des recherches hâtives; il parcourut avidement les notes de Meyral.
— Ah! soupirait-t-il par intervalles... c'est trop grand... c'est trop beau.
Cependant Catherine préparait du chocolat. Selon le désir de Langre, on prit ce premier déjeuner dans le laboratoire. Quand parut le liquide fumant, il y eut une minute d'enthousiasme. Le vieux savant lui-même s'arrêta dans son labeur pour participer à la communion, et l'humble repas fut une fête incomparable...
— Hé là! criait Langre en riant, il faut ménager les provisions!
— Nous manquerons peut-être de viande, riposta Georges, mais ni de farine, ni de sucre, de café ou de chocolat... La pauvre humanité doit être décimée... et ses réserves sont intactes.
Une ombre passa sur les béatitudes. Sabine songeait à la dépouille de Vérannes, étendue dans une chambre voisine.
— Des centaines de millions de nos semblables ont dû succomber! fit le vieillard d'une voix nerveuse.
Depuis quelque temps, une rumeur croissait dans les rues. On entendait ce bruit de ressac que font les clameurs d'une multitude... Soudain, une coupetée de cloche... Hésitante d'abord, elle s'enfla, elle se multiplia: Saint-Jacques-du-Haut-Pas sonnait à grandes volées les pâques du genre humain.
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