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LE CATACLYSME

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Ex Libris

par J.-H. Rosny aîné de l'Académie Goncourt
Pseudonyme de Joseph Henri Honoré Boex
(né le 17 février 1856 et mort le 15 février 1940)


Illustration

Cette édition: Roy Glashan's Library, 2026

Version: 2026-08-21

Réalisée par Hugh Ortman et Roy Glashan

Version originale: La Revue indépendante, politique,
littéraire et artistique
tome 6, n° 16, pages 182-199,
février 1888, (sous le titre «Tornadres»)

Cette version est celle de 1896 et
vient de Ebooks libres et gratuits.

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I. Symptômes

Au plateau Tornadres, depuis quelques semaines, la nature palpitait, équivoque, angoissante, tout son délicat organisme végétal parcouru d'électricités intermittentes, de signes symboliques d'un grand événement matériel. Les bêtes libres, aux cultures, aux châtaigneries, se montraient moins vives à fuir les périls quotidiens. Elles semblaient vouloir se rapprocher de l'homme, elles erraient auprès des censes. Puis, elles prirent un parti extraordinaire, propre à épouvanter: elles émigrèrent, elles s'enfoncèrent aux vals de l'Iaraze.

C'était, au début des nuits, dans les pénombres sylvestres et buissonnières, un drame de fauves nerveux quittant leurs retraites, à pas furtifs, avec des pauses, des arrêts, une mélancolie à fuir la terre natale. La sombre et traînante voix des loups alternait avec le grognement sourd des sangliers, les sanglots de la bête ruminante. Partout se glissaient, et généralement vers le Sud-Ouest, des silhouettes cendreuses sur les labours, sous le ciel libre: grands crânes boisés, organismes tapiriens à pattes courtes; et des bêtes plus menues, carnassières ou herbivores: lièvres, taupes, lapins, renards, écureuils.

Les batraciens suivirent, les reptiles, les insectes aptères, et il survint une semaine où la pointe sud-ouest fut toute noyée d'une faune inférieure, une vermiculaire, visqueuse populace, depuis la silhouette sautillante des raines jusqu'aux limaces, aux porte-coquilles, aux élytres merveilleuses du carabe, aux crustacés inquiétants qui vivent sous la pierre, dans les ténèbres éternelles, jusqu'au ver, à la sangsue, aux larves.

Bientôt, ne demeura que la bête ailée. Encore, l'oiseau, plein de malaise, comme accroché davantage aux ramures, saluait les crépuscules d'un chant plus bas, souvent quittait le terroir toute une partie du jour. Les corbeaux et les chouettes tenaient de grandes assemblées, les martinets se concertaient comme pour les départs d'automne, les pies s'agitaient et criaient tout le jour.

L'épouvante mystérieuse s'épandait aux esclaves: les ouailles, la vache, le cheval, le chien même. Pourtant, résignés dans leur confiance de serfs, espérant tout salut de l'Homme, ils restaient encore au plateau Tornadres, hors les chats, enfuis eux, aux premiers jours, retournant à la liberté sauvage.

Soir par soir, une confuse tristesse, une asphyxie d'âme grandissait chez les habitants des Censes et chez les propriétaires du domaine de la Corne, la prescience confuse d'un cataclysme et que pourtant la topographie du Tornadres démentait. Éloigné des pays volcaniques et de l'Océan, insubmersible — à peine quelques ruisselets — de texture compacte, où donc était la menace? On la sentait pourtant, tout électrique, aux dressements des ramuscules et des brins d'herbes pendant les heures matinales, aux attitudes singulières de la feuille, à des effluves subtiles et suffocantes, à des phosphorescences inhabituelles, à un tourment de la chair, la nuit, qui faisait se lever les paupières, et condamnait l'être aux insomnies, à l'allure extraordinaire de la bête de labour, souvent roidie, les naseaux ouverts et tremblants, et qui tournait sa tête vers le Septentrion.


II. L'averse astrale

Un soir, à la Corne, Sévère et sa femme achevaient de dîner, devant la fenêtre mi-close. Un tiers de lune errait près du Zénith, pâle et plein de grâce, par-dessus les perspectives vastes, et une ascension de vapeurs décorait la frontière occidentale. Un charme trouble, une ardeur du système nerveux tourmenté par des commotions obscures, les tenait silencieux, les imbibait d'une esthétique particulière, d'une admiration inquiète pour les splendeurs nocturnes. Une vibration harmonieuse sourdait des arbres du jardin; par la grille de l'avenue, au fond, se posait une féerie de choses confuses, les emblaves du Tornadres, des blêmissements de censes, le mystère des lumières humaines épandues et la vague tourelle de l'Église rustique.

Les maîtres de la Corne s'émouvaient à tout cela, troublés par les frissons de leurs fibres, mais, ces frissons devenant plus forts, la femme laissa choir la grappe de raisin qu'elle égrenait et gémit:

— Mon Dieu! cela va-t-il s'éterniser?

Il la contempla, avec le grand désir de lui donner de la bravoure, mais lui-même avait l'âme molle et obscurcie devant une force impondérable.

Sévère Lestang était de ces graves savants qui cherchent lentement le secret des choses, travaillent sans impatience la nature, et savent se désintéresser de la gloire.

Aussi était-il homme, en même temps que savant, les prunelles douces et courageuses, avec la volonté de vivre sa vie en même temps que de développer ses facultés. Luce, sa femme, était nerveuse, cette montagnarde, d'une grâce légère, amoureuse, enveloppante, un peu sombre pourtant. Sous la protection calme et attentive de son mari, elle était comme certaines fleurs infiniment frêles qui vivent dans les anses des grands fleuves, entre de larges feuilles ombreuses.

Sévère dit:

— Si tu veux, nous partirons demain.

— Oui... s'il te plaît!

Elle vint auprès de lui, en réfugiée, murmurant:

— Puis, tu sais... on dirait qu'on ne tient plus au sol... que, le soir surtout, quelque chose vous prend et vous emporte... tiens! je n'ose plus marcher vite, tellement les pas m'entraînent... et on monte les escaliers sans effort, mais avec la peur continuelle de tomber.

— Tu te trompes, Luce, c'est une illusion nerveuse...

Il souriait, la pressant contre lui, avec une sourde inquiétude, lui aussi ayant perçu cette légèreté inanalysable... Tantôt encore, avant le crépuscule, n'avait-il pas voulu marcher plus vite pour rejoindre la Corne, et ses pas s'allongeaient, transformés en bonds, le lançaient avec une vitesse effrayante. L'équilibre en était rompu, il avait peine à garder la verticale, avec une sensation d'ataxie à la plante des pieds. Et il ralentit ses pas, s'accrochant à la glèbe, solidement, recherchant les grosses terres collantes.

— Tu crois que c'est une illusion? fit-elle.

— J'en suis sûr, Luce.

Elle le regarda, tandis qu'il lui frôlait la frange des cheveux, et tout à coup, elle le sentit nerveux autant qu'elle, électrisé d'angoisse, n'étant plus le refuge, mais une pauvre créature frêle devant les puissances énigmatiques.

Alors elle devint plus pâle, les dents bruissantes.

— Le café te remettra, fit-il.

— Peut-être.

Ils sentaient le mensonge de leurs paroles, la pauvreté de tout cordial, de tout remède humain contre l'Inconnaissable approchant, contre cette vaste métamorphose des phénomènes qui ne participait plus de la vie terrestre, qui troublait d'avance, depuis des semaines, la faune et la flore, la bête et la plante.

Oui, ils sentaient ce mensonge, ils n'osaient se regarder, dans la peur instinctive de se communiquer leurs pressentiments, de doubler leur détresse par l'induction nerveuse.

Durant de longues minutes, ils écoutèrent en eux, dans leur chair, le retentissement sourd et confus du Mystère. Une domestique apporta le café, peureuse; ils la regardaient partir, trébuchante, n'osant interroger cet effarement pareil au leur:

— As-tu vu comme Marthe marchait? demanda Luce.

Il ne répondit pas, surpris devant la petite cuiller d'argent qu'il venait de prendre. Elle, percevant son regard fixe, à son tour regardait, s'exclamait:

— Elle est verte!

En effet, la petite cuiller était verte, d'une lueur pâle d'émeraude, et soudain ils remarquèrent la même teinte sur les autres cuillers, sur tous les ustensiles d'argent.

— Ah! mon Dieu! cria la jeune femme.

Le doigt levé, elle se mit à dire d'une voix basse, chuchotante, pénible:


Lors que l'Argent verdoiera,
La Roge Aigue proche sera,
Dévorant Étoiles et Lune...


Ces paroles, antique et vague prophétie que les paysans du plateau de Tornadres se transmettent d'âge en âge, Sévère en tressaillit. Pour tous deux c'était une impression de ténèbres et de fatalité, incolore, insonore, au-delà de tout anthropomorphisme. D'où donc venait, aux pauvres rustres, cet oracle maintenant si grave? Quelle science, quelles observations des temps reculés, quels souvenirs de cataclysme, symbolisait-il? Et Sévère eut l'envie immense d'être loin du Tornadres, le remords de n'avoir pas obéi au sûr instinct de l'animal, d'avoir osé suivre la pauvre logique cérébrale devant l'avertissement de la Nature.

— Veux-tu partir ce soir? demanda-t-il ardemment à Luce.

— Jamais, avant le retour du matin, je n'oserais quitter la demeure!

Il songea qu'il pouvait être aussi périlleux de s'aventurer dans la nuit que de rester à la Corne; il se résigna, songeur. Une grande lamentation interrompit sa pensée, des hennissements fiévreux, le tapage sourd d'une lutte des chevaux contre la porte de l'écurie. Le chien hurla, les clameurs s'épandirent au long du plateau de Tornadres, répercutées par d'autres bêtes, des ruminants pleins d'épouvante, des ânes sanglotants. En même temps, au ciel, une lueur verdâtre. Et une étoile filante passa, très grosse, à traîne resplendissante.

— Vois! fit Luce.

D'autres météorites sourdirent, isolés d'abord, puis en petits groupes, tous à longues écharpes, à noyaux puissants, de beauté miraculeuse.

— Nous sommes dans la nuit du 10 août, dit Sévère, et les averses d'étoiles vont croître... il n'y a là rien que de normal...

— Et pourquoi, cependant, nos lampes baissent-elles?

Les lampes, en effet, baissaient leurs flammes, une densité électrique supérieure enveloppait les choses, une terreur, non de mort, mais de vie exaspérée, de dilatation surnaturelle, tellement que Sévère et Luce s'accrochaient aux meubles pour peser davantage, pour percevoir le contact de la Matière solide. Une poussée étrange les enlevait, leur ôtait le sens de l'équilibre. Ils se sentaient dans une atmosphère nouvelle, où l'éther agissait avec une puissance vivante, où je ne sais quoi d'organique — d'un organique d'outre-terre — troublait chaque goutte de sang, orientait chaque molécule, induisait jusque dans la profondeur des os, et roidissait peu à peu tous les cheveux et tous les poils.

D'ailleurs, comme Sévère l'avait prédit, l'averse stellaire s'accéléra, toute la concavité du firmament emplie de bolides. Par degrés, il s'y mêla un phénomène inconnu, persistant, grandissant: des voix. Des voix légères, lointaines, musicales, une symphonie de cordelles dans la profondeur céleste, un chuchotis parfois presque humain, qui faisait songer à l'harmonie des sphères du vieux Pythagore.

— Ce sont des âmes! murmura-t-elle.

— Non, dit-il, non, ce sont des Forces!

Mais, Âmes ou Forces, c'était le même Inconnu, la même menace hermétique, la pression d'un événement prodigieux, les plus noires des peurs humaines: l'Informe et l'Imprévisible. Et les voix allaient toujours, au-dessus du murmure des choses, affreusement douces, essentielles, subtiles, ramenant Luce à l'Humilité d'enfance, au Culte, à la Prière:

— Notre Père qui êtes aux Cieux...

Il n'osait pas en sourire, les coups du coeur multipliés à lui briser les artères, et son esprit mâle, pourtant, plus curieux de cause que celui de la femme, essayait de deviner quel magnétisme, quelles polarités extraterrestres travaillaient ce coin du globe et s'il n'en était pas de même dans la vallée de l'Iaraze.

Mais, hors du plateau, depuis le commencement du phénomène — et aujourd'hui encore Sévère était descendu jusqu'à la rivière — personne n'avait perçu des symptômes d'inconnu. Les bêtes et les hommes y vivaient tranquilles. La vie y gardait sa forme normale. Et pourquoi, cependant? quelles corrélations entre le ciel et le plateau, quel cycle de phénomènes — car la prophétie des paysans du Tornadres impliquait un cycle — quel cycle réglait ce grand Drame?

Une péripétie survint, un assaut triomphant des bêtes contre la vieille porte de l'écurie. Les trois chevaux de la Corne parurent, bondissants, la bouche neigeuse d'écume, sous les rayons pâles de la lune basse.

— Ici, Clairon! articula Sévère.

Un des chevaux s'approcha, les autres suivirent. Jamais scène fantasmagorique comme les trois longues têtes encreuses dans l'ombre et les rayons, devant la croisée, leurs grands yeux convexes, reniflant Luce et Sévère, visiblement questionneurs, avec un retour de vague confiance dans le Maître, une idée trouble de la puissance de celui qui les nourrissait. Puis, à l'on ne sait quoi, peut-être un redoublement de météorites, tout à coup l'absolue terreur au fond des larges prunelles, les narines plus caverneuses, la panique folle, et, s'arrachant de la fenêtre, hennissants, ils s'élancèrent.

— Oh! comme ils sautent! fit Luce.

Ils allaient, en vérité, d'une allure formidable, en bonds énormes; tout à coup le plus impétueux, au fond du jardin, devant la haute grille de fer, s'enleva comme une bête ailée, franchit l'obstacle.

— Tu vois! tu vois! s'écria Luce... lui aussi ne pèse plus!

— Ni les autres! répliqua-t-il involontairement.

En effet, les deux autres ombres s'enlevaient, sans même frôler les barreaux, passaient à plus de quatre mètres de hauteur. Leurs silhouettes agiles, emportées vertigineusement par les campagnes, décroissaient, s'évaporaient, disparaissaient. Au même moment, un domestique survenait, seul, timide, à peine osant avancer d'une marche effarée de petit enfant.

Sévère eut une pitié infinie du pauvre diable, comprit que tous, à la Corne, devaient se tenir claquemurés, en proie à la même croissance de terreur que les Maîtres.

— Laisse, Victor! fit-il... On les retrouvera.

Victor s'approcha, se tenant aux arbres, puis à la muraille, aux volets. Il demanda:

— Est-ce vrai, monsieur, que la «roge aigue» va venir?...

Sévère hésita, gardant la pudeur de son intelligence et de son doute malgré la fantasmagorie des événements, mais Luce ne put se taire.

— Oui, Victor!

Un silence tomba, noir, les trois êtres égaux par la sensation du surhumain; et pourtant Sévère scrutait encore, se questionnait sur les rapports du phénomène et des météorites. Il contemplait la pluie croissante des Étoiles, le ruissellement de suprême beauté aux profondeurs de l'Impondérable. Une ob-servation nouvelle l'effarait: que le triste fragment de Lune, au bas de l'horizon, ne pouvait donner la lumière qui persistait sur le paysage. Et il regarda le satellite disparaître, sa convexité prête à crouler, tout contre l'Occident.

Quelques minutes encore puis il disparut: la lueur persistait sur le plateau Tornadres, comme émanée du Zénith, à peine inclinée au septentrion, ainsi que l'indiquait son ombre. Était-ce donc du Zénith que venait le prodige? Sévère y tourna son visage.

Là, une lueur d'améthyste, une lueur lenticulaire, s'étalait finement, comme une nue en flèche, avec un maximum d'éclat vers le Nord. Et Sévère songea que ces choses eussent été douces à regarder sans l'horripilation de la chair, la menace sépulcrale, le pressentiment de mort qui tombait du Ciel sur la Terre...


III. Apparition de l'Aigue

— Regardez! fit Luce.

À son tour, elle apercevait la lueur, plus émue que Lestang, et elle la désignait du doigt. Victor, accroché dehors, à la fenêtre, tremblait de fièvre, comme ivre, et revenait à lui avec des soupirs, des frémissements d'horreur.

La lueur, en haut, grandissait. À mesure, le chuchotis de voix firmamentaires s'éteignait, un silence énorme pesait sur le plateau Tornadres. Puis, délicate d'abord, une lumière d'en bas parut répondre à l'autre, des franges légères flottant sur la cime des arbres, sur toutes les plantes. C'était charmant et farouche.

Aux trois personnages si dissemblables, il vint une impression presque identique de lampes funéraires, de bûcher, d'incendie immense où allait s'engloutir Tornadres et tous ceux qui l'habitaient.

Luce râlait, à peine consciente: il lui vint une grande plainte:

— Oh! j'ai soif!

Sévère se tourna vers elle; la tendresse de son coeur, son amour pour la Celte montagnarde, lui rendit de la force.

Il lutta contre son désir de ne plus bouger, de finir là son existence, à la fenêtre, avec l'allège entre ses poings. Ballottant, il alla prendre un verre d'eau. Et il se questionnait encore, il s'étonnait que l'atmosphère fût fraîche, presque froide, malgré ce subtil incendie du ciel et de la terre.

Il rapporta l'eau avec une peine infinie; le verre et sa main étaient si légers qu'il n'avait pas la sensation de tenir quelque chose: il serrait de toute sa force le pied de la coupe.

Il perdit la moitié du liquide en route.

Luce but une gorgée, la rejeta, dans une nausée:

— C'est comme de la poudre de fer... comme de la rouille!

Il goûta l'eau, dut la rejeter à son tour: elle était métallique, poussiéreuse; tous deux se regardèrent avec désespoir, longuement. Les voiles du souvenir se levèrent, tant d'années charmantes, l'heure où ils s'étaient pour la première fois entre-vus dans l'Espace, l'appel de leurs fibres de suite amantes, des périodes d'adoration fine et inlassable. (Oh! que longues, hautes, immenses, tissées de divin, telles heures revivant sous le portique du passé!) Et leurs regards s'étreignirent, dans une pitié infinie l'un pour l'autre. Est-ce que vraiment c'était l'agonie, est-ce qu'il leur faudrait ainsi quitter la jeune vie, trépasser dans l'étouffement, la soif, cette hideuse impression d'anti-pesanteur, ce non contact de la matière, ô mon Dieu!

Lui, Sévère, si plein de force vitale, ne voulait pas l'admettre, malgré tout; la curiosité subsistait en son crâne à travers le glas, le refaisait attentif à l'extérieur. Le drame merveilleux et lamentable se poursuivait, se développait, un opéra de feux subtils, de Saint-Elmes colossaux allumés aux profondeurs des paysages: sur les cimes des grands arbres, d'abord, des flammes fines, dardantes, et, montant la gamme infinie du spectre, elles se multiplièrent, tremblèrent à chaque ramille, à chaque pointe de feuille, puis aux végétations basses, aux buissons, aux gramens, aux éteules.

Toute arête de végétal eut ainsi sa lumière, dressée droite vers le ciel.

Par-dessus ces lueurs de rêve, ce paysage-brasier, des oiseaux erraient par bandes. Ils se décidaient à fuir enfin. Êtres super-électriques, ils avaient résisté longtemps à ces phénomènes sans doute moins ennemis de leurs organismes que de ceux des animaux terrestres. Et corbeaux aux cris sombres, bandes infinies et éparses de moineaux, de chardonnerets, de fauvettes, de pinsons, hardes intelligentes de martinets et d'hirondelles, en ordre de voyage, rapaces solitaires ou par couples, tous s'engouffraient vers le Sud, avec des rumeurs excitées, des cris, presque des paroles.

De plus en plus, Sévère s'étonnait de ce que ces flammes innombrables, tout à la fois ne se confondissent pas et ne donnassent pas de chaleur sensible, et aussi, de les voir si droites, s'allongeant en lamelles fines, bâtissant des tourelles, des monuments gothiques à milliards de flèches éblouissantes. Un cri rauque l'interrompit, venu de Luce:

— Lie-moi... lie-moi... on m'emporte!

Il vit sa compagne en délire, livide, cramponnée, sa poitrine soulevée dans le pitoyable effort de respirer. Son propre coeur défaillit, il lui vint une désespérance absolue, tandis que, d'un geste machinal il étreignait encore Luce. Grelottante, elle regardait briller le plateau, elle murmurait des paroles confuses:

— C'est l'autre monde, Sévère... c'est le monde immatériel... la Terre va mourir...

— Non, non, chuchotait-il, et sachant pourtant la vanité des mots... c'est une Force... du magnétisme... une transformation de mouvement...

Une parole basse s'éveilla, celle de Victor, hypnotisé là et s'éveillant:

— La Roge Aigue!

Sévère se pencha, et à moins de vingt degrés sur le Nord, il vit un grand rectangle couleur de rouille, à bordure irrégulière, comme troué d'abîmes de soufre.

À mesure, il s'éclaircissait, transparent comme une onde, véritable lac étendu sur le Nord, où couraient des rides semblables à des vagues, d'un rouge plus pâle.

Et autour du lac rouge, et par tout le ciel, il montait une ténèbre verte, une ténèbre d'émeraude claire d'abord, et qui allait bleuissant, noircissant, devenant une profonde ombre de jade sur l'extrémité méridionale.

Les étoiles étaient parties. Rien ne demeurait que ce ciel d'eau rouge, d'eau verte, de gemme verte et de ténèbre de jade!

Qu'était-ce? D'où cela venait-il? Et pourquoi cette énorme influence sur le Tornadres, quel pouvoir d'induction mystérieuse, quelles affinités rôdaient au firmament? Questions qui étreignaient le cerveau de Sévère, mais ne le gardaient point de la même stupeur qui accablait Luce et Victor devant la prédiction paysanne accomplie. Il ne doutait plus que la mort arrivât, rapide, que le coeur qui lui galopait si terriblement dans la poitrine n'allât éclater et s'éteindre à tout jamais... Cependant, sa face mourante levée vers le ciel, avec une solennité poignante, Luce se mit à dire:


Lors que l'Argent verdoiera,
La Roge Aigue proche sera,
Dévorant Étoiles et Lune...


Et poussant un lourd soupir, résignée, elle s'écroula contre l'allège de la fenêtre, roide et les paupières closes.


IV. Vers l'Iaraze

Immobile d'abord, sans force, Sévère rejoignit enfin sa femme. Était-elle morte, avait-elle disparu à jamais? Un rire noir, le rire des destins sans issue, vint à ses lèvres, et le mot «Jamais» circulait en son cerveau d'une manière ironique, ce «Jamais» que, pour sa propre existence il n'osait estimer au-delà de l'heure prochaine. Puis, son étreinte s'exaspéra, maladive. Il enleva la pauvre femme contre sa poitrine... Alors, subit, bizarre, délicieux, un soulagement courut par toute sa fibre: la fermeté contre le sol, la pesanteur revenue!

Quoi! le hasard avait dû le lui dire, il n'était pas arrivé théoriquement à l'idée de joindre un poids au sien pour retrouver la sécurité matérielle!...

Ranimé, solidifié, malgré l'oppression de sa poitrine, voilà que survint un flot de courage et d'espérance, encore accru par la suite de l'événement, son aisance singulière à tenir Luce entre ses bras, comme un petit enfant. Puis, un sursaut du coeur, le retour de la mémoire vers la catastrophe oubliée dans le choc de l'émotion heureuse: Luce était-elle morte? Il ausculta, il écouta, l'oreille à la poitrine de la jeune femme: le bruit importun de ses propres artères l'empêchait d'entendre. Elle n'était pas raide, cependant, mais si pâle, les paupières ouvertes sur l'oeil immobile.

— Luce! ma chère Luce!

Un soupir, un mouvement débile de la tête. Il discernait une haleine toute légère, la vie! Sa volonté s'en fortifia, la résolution de tout faire pour la sauver.

Il y songea quelques minutes, puis haussa les épaules! À quoi bon le calcul? Il fallait agir comme les brutes, comme le dernier des êtres organisés, fuir droit devant soi, jusqu'au bord de l'Iaraze. Et sans plus hésiter, allant au plus court, il monta sur la fenêtre, franchit l'allège, criant à Victor:

— Prends un objet lourd. Lâche le chien et va avertir tes camarades. Vois comme je porte mon fardeau. Que tout le monde se sauve. On aura le temps. As-tu compris?

— Oui, monsieur.

Et Sévère se sauvait, au trot, le pas sûr, mais oppressé, l'haleine sifflante, troublé par l'électricité du dehors, plus vive, plus énervante. Il sortit de la porte du jardin, se trouva dans la pleine campagne. En sa majesté prodigieuse, le lac rouge semblait s'élargir encore aux abîmes stellaires. Sa gloire, aux bordures d'aigue-marine, aux douceurs de verrières, délicate et resplendissante, terminée en dentelles, en cendres orange, en arborisations, envahissait presque le zénith. On ne voyait toujours au-cune étoile. De-ci, de-là, une fine ligne serpentine, une ligne de feu, courait de l'extrême Nord à l'extrême Sud. Sur terre, sur les surfaces planes du plateau Tornadres, partout l'incendie persévérait, l'incendie taciturne, l'incendie sans chaleur et sans consumation.

Les cierges colossaux des grands arbres, les lumignons, infinis en nombre, des graminées basses, les ascensions de longues écharpes, les grands arcs polychromes interminablement dévorés par les neutralisations de forces, interminablement recomposés, emplissaient l'Espace d'une vie d'épouvante et de beauté. Sévère y marchait, y courait, fermant les yeux par intervalles lorsqu'il fallait franchir des zones trop flamboyantes. Des cheveux de Luce se détachait un torrent d'étincelles qui éblouissait l'homme et l'aveuglait. L'instinct le guidait au Sud-Ouest. Par minutes, une ferme apparue lui servait de jalon, mais au-quel il n'avait pas grande confiance, tellement la transfiguration du paysage rendait incertaines les apparences.

Arriva le moment où il se crut égaré: devant lui, une mare, des roseaux levés comme des glaives de vengeance, des saules aux feuilles de pâle émeraude, des lucioles courant perpétuellement sur l'onde, une senteur phosphoreuse, ozonée, suffocante. Il sentait la molle terre sous lui, l'attraction confuse des eaux croupies. En vain tâchait-il l'orientation, sachant pourtant que c'était la mare des Cilleuses, à moins de quinze cents mètres de la frontière du plateau.

Il la longea, il marcha dix minutes, il se retrouva au point de départ. Va-t-il rester là misérablement; son grand effort sera-t-il perdu?

— Allons, Sévère!

Il reprit l'élan, cherchant à reconnaître quelque marque guide, quelque aspect connu, faiblissant en cette recherche, convaincu qu'une heure encore sur Tornadres, et ce serait la pâmoison, la mort en pleine campagne.

Subitement, il fit une découverte, un petit promontoire aigu, le seul de la mare, et dont il put déduire la direction à prendre. Dès lors, il sembla qu'il eût des ailes, lancé en ligne droite, finissant par trouver un petit sentier bien connu, qu'il ne quitta plus. Jamais il n'eût pu évaluer la durée de la route, peut-être une demi-heure, peut-être dix minutes, cinq minutes. Mais le voilà arrêté, dans un écrasement de stupeur, devant un gouffre noir, parallèle au Tornadres incendié, un abîme de nuit sous ses pieds, dont le sépare un dévalement phosphorescent, le versant du plateau.

— La pente! La pente!

Il répète le mot; plein de force il commence de descendre, au galop, une sente sinueuse. Déjà, un bien-être physique, l'induction décroissante, les lumières toujours plus rares, douces comme des feux follets, l'air moite et tiède, plus respirable! En revanche le poids de Luce est devenu très dur. Il lui casse les bras, ralentit sa course. Il tombe, il croulerait sur la déclivité sans l'interposition d'un arbrisseau. Puis, de nouveau la course, le halètement de sa poitrine, l'indomptable instinct maîtrisant ses nerfs. Enfin, une joie immense, il entend couler l'Iaraze, il perçoit par tous les pores l'approche du salut! Encore quelques pas! Le péril, déjà, ne peut plus guère l'atteindre dans ce milieu où, l'influence mystérieuse réduite au minimum, c'est déjà l'ancienne, la bonne nature terrestre, propice à l'homme.

Et il ne s'arrête pas, en sueur, farouche, plein de puissance. Enfin, le val, la rivière sanglotant dans les ténèbres. Avec un grand cri, une allégresse violente et douloureuse, il se laisse tomber. Luce est sur ses genoux, une minute il tourne la tête en arrière vers là-haut, irrésistiblement. Vague, une lueur erre sur le versant, plus vive vers les bords du plateau; c'est tout ce qu'il perçoit du vaste incendie: à peine l'éclat des mers nocturnes à l'époque des fécondations. Mais le firmament surtout l'étonne, l'Aigue disparue, du rouge seulement, une espèce d'aurore boréale, où continue à crouler, merveilleuse et abondante, l'averse des bolides.

— Quoi donc? se demande-t-il. Et pourquoi cette dissemblance énorme, entre Tornadres et l'Iaraze?

Enfin, il se penche sur Luce, il la voit pâle encore, immobile, mais son souffle perceptible, un souffle plutôt de sommeil que de pâmoison. Il l'appelle très haut:

— Luce! Luce!

Elle frémit, elle remue la tête doucement. C'est une joie infinie dans l'ombre et, avec des sanglots de bonheur, il l'embrasse, il continue à l'appeler, il murmure des phrases de tendresse. Enfin, les paupières s'ouvrent, le regard de la jeune femme, plein de Rêve, plein de Ténèbres, se porte sur Sévère:

— Ah! s'écrie-t-il... nous sommes vainqueurs enfin ... le Tornadres n'a pu te dévorer.

Debout, les bras en croix, une volonté lui vint, la promesse de remonter seul là-haut, sur la pointe sud-ouest, de faire l'histoire du cataclysme...

Cependant des voix s'élevèrent sur la pente, un aboiement. Comprenant que c'étaient les serviteurs de la Corne, Luce et Sévère les attendirent, tandis qu'ils s'étreignaient, dans une béatitude si grande que des larmes ruisselaient sur leurs joues. 7

7 Note. — M. Sévère Lestang a publié effectivement (chez Germer-Baillière) l'histoire du cataclysme de Tornadres. Pendant sept jours l'Aigue a été visible sur le plateau, pendant sept jours l'incendie sans chaleur ni consumation a persévéré c'est ce qu'atteste, outre M. Lestang et les habitants du plateau, une commission savante survenue le dernier jour du phénomène. On a eu quelques morts à déplorer, mais relativement rares, la plupart des indigènes ayant fui dès le début de la nuit du 10 août. Quant aux conclusions de l'examen scientifique, il faut bien avouer qu'elles sont toutes négatives: nulle théorie plausible. Le seul fait intéressant et pouvant, plus tard, conduire à quelque découverte est celui-ci: Le plateau Tornadres repose sur une masse rocheuse de 150 000 000 000 de mètres cubes environ qui est évidemment d'origine stellaire, c'est un COLOSSAL BOLIDE tombé près du val de l'Iaraze, dans les temps préhistoriques.


FIN


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